POL ARNAULT
une exagération qui prend les allures d'une farce. Tout le monde parler comme ça, c'est trop, tron de l'air ! Marseille au soleil transpire, comme une belle fille qui manquerait de soins, car elle sent l'ail, la gueuse, et mille choses encore. Elle sent les innomables nourritures que grignottent les Nègres, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Maltais, les Espagnols, les Anglais, les Corses, et les Marseillais aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur les quais.
Dans le bassin de la Joliette les lourds paquebots, le nez tourné vers l'entrée du port, chauffent, couverts d'hommes qui les emplissent de paquets et de marchandises.
L'un d'eux, V Abd-el-Kader se met tout à coup à pousser des mugissements, car le sifflet n'existe plus ; il est remplacé par une sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du monstre.
Le vaste navire quitte son point d'attache, passe doucement au milieu de 'ses frères
Ail Soleil 9
encore immobiles, sort du port, et, brusquement, le capitaine ayant jeté par son portevoix qui descend dans les profondeurs du bateau, le commandement : «En route, » il s^élance, pris d'une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un long sillage, pendant que fuient les côtes et que Marseille s'enfonce à l'horizon.
C'est l'heure du dîner, à bord. Peu de monde. On ne se rend guère en Afrique en iuillet. Au bout de la table, un colonel, un ingénieur, un médecin, deux bourgeois d'Alger avec leurs femmes.
On parle du pays ou l'on va, de l'administration qu'il lui faut.
Le colonel réclame énergiquement un
gouverneur militaire, parle tactique dans
le désert et déclare que le télégraphe est
inutile et même dangereux pour les armées.
Cet officier supérieur a dû éprouver quelque
désagrément de guerre par la faute du
télégraphe. =
lo Au Soleil
L'ingénieur voudrait confier la colonie à un inspecteur général des ponts-et-chaussées qui ferait des canaux, des barrages, des routes et mille autre choses.
Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit, qu'un marin ferait bien mieux Tafifaire, l'Algérie n'étant abordable que par mer.
Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du gouverneur; et chacun rit s'étonnant qu'on puisse être aussi maladroit.
Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau parait glisser dessus, laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, où l'eau battue, semble du feu liquide.
Le ciel s'étale sur nos têtes, d'un noir bleuâtre, ensemencé d'astres que voile par instants l'énorme panache de fumée vomie par la cheminée ; et le petit fanal en haut du
mât a l'air d'une grosse étoile se promenant parmi les autres. On n'entend rien que le ronflement de l'hélice dans les profondeurs du navire. Qu'elles sont charmantes, les heures tranquilles du soir sur le pont d'un bâtiment qui fuit !
Toute la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec l'Océan de tous les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparait. On a dormi dans l'étroite cabine, sur la couchette en forme de cercueil.
Debout, il est quatre heures du matin.
Quel réveil ! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche qui grandit — Alger !