ALGER
Féerie inespérée et qui ravit TEsprit ! Alger a passé mes attentes. Qu'elle est jolie, la ville de neige sous l'éblouissante lumière ! Une immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes. Au-dessus s'élèvent de grands hôtels Européens et le quartier Français, au-dessus encore s'échelonne la ville arabe, amoncellement de petites maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs.
L'étage supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc ; les toits se 'touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités, des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et voilée, les chevilles hues, des chevilles peu troublantes, noires des poussières accumulées sur les sueurs.
De la pointe de la jetée le coup d'œil sur la ville est merveilleux. On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu'à la mer. On dirait une écume de torrent, une écume d'une blancheur folle ; et, de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée -éclatante luit sous le soleil.
Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables, vêtus d'une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de chasuble, ou d'un vieux sac percé
de trous pour la tête et les bras, toujours nu-jambes et nu-pieds, vont, viennent,^s4njurient, se battent, vermineux, loqueteux, barbouillés d'ordure et puant la bête.
Tartarin dirait qu'ils sentent le « Teur » (Turc) et on sent le Teur partout ici.
Puis il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de kabyles, d'arabes, de nègres et de blancs, fourmilière de cireurs de bottes, harcelants comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à trois ans, malins comme des singes, qui vous injurient en arabe et vous poursuivent en français de leur éternel « cïé mosieu. » Ils vous tutoient et on les tutoie. Tout le monde ici d'ailleurs se dit «Tu». Le cocher qu'on arrête dans la rue vous demande « Où je mènerai Toi ». Je signale cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en familiarité.
J'ai vu le jour même de mon arrivée un petit fait sans importance et qui pourtant
résume à peu près Thistoire de TAlgérie et de la colonisation.
Comme j'étais assis devant un café, un jeune mauricaud s'empara, de force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse. Après qu'il eut frotté pendant un quart d'heure et rendu le cuir de mes bottines plus luisant qu'une glace, je lui donnai deux sous. Il prononça « méci mosieu » mais ne se releva pas. Il restait accroupi entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s'il se fut trouvé malade. Je lui dis : «Va-t'en donc, arbico. » Il ne répondit point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins bras sa boite à cirage il s'enfuit de toute sa vitesse. Et j'aperçus un grand nègre de seize ans qui se détachait d'une porte où il s'était caché et s'élançait sur mon cireur. En quelques bonds il l'eut rejoint, puis il le giffla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu'il engloutit dans sa poche et s'en alla
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tranquillement en riant, pendant que le misérable volé hurlait d'une épouvantable façon.
J'étais indigné. Mon voisin de table, un officier d'Afrique, un ami, me dit: « Laissez donc, c'est la hiérarchie qui s'établit. Tant qu'ils ne sont pas assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent. Mais dès qu'ils se sentent en état de rouler les plus petits ils ne font plus rien. Ils guettent les cireurs et les dévalisent. » Puis mon compagnon ajouta en riant : « Presque tout Iç monde en fait autant, ici. »
Le quartier Européen d'Alger, joli de loin, a, vu de près, un aspect de ville neuve poussée sous un climat qui ne lui conviendrait point. En débarquant une large enseigne vous tire l'œil : « Skating-Rink Algérien ; » et, dès les premiers pas, on est saisi, gêné, par la sensation du progrès mal appliqué à ce pays, de la civilisation brutale, gauche, peu adaptée aux mœurs, au ciel et
^ux gens. C'est nous qui avons Tair de barbares au milieu de ces barbares, brutes il est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris des coutumes dont nous semblons n^avoir pas encore compris le sens.
Napoléon III a dit un mot sage, (peut-être soufflé par un ministre) : « Ce qu'il faut à l'Algérie ce ne sont pas des conquérants, mais des initiateurs » Or nous sommes restés des conquérants brutaux, maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos mœurs imposées, nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des fautes grossières d*art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que nous faisons semble un contre-sens, un défi à ce pays, non pas tant à ses habitants premiers qu'à la terre elle-même.
J'ai vu quelques jours après mon arrivée un bal en plein air à Mustapha. C'était la fête de Neuilly. Des boutiques de pain d'épice,
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des tirs, des loteries, le jeu des poupées et des couteaux, des somnambules, des femmes-silures, et des calicots dansant avec des demoiselles de magasin les vrais quadrilles de Bullier, tandis que derrière l'enceinte où Ton payait pour entrer, dans la plaine large et sablonneuse du champ de manœuvres, des centaines d'Arabes, couchés, sous la lune, immobiles en leurs loques blanches, écoutaient gravement les refrains des chahuts sautés par les Français.
Le train roule, avance; les plaines cultivées disparaissent ; la terre devient nue et rouge, la vraie terre d'Afrique. L'horizon s'élargit, un horizon stérile et brûlant. Nous suivons l'immense vallée du Chelif, enfermée en des montagnes désolées, grises et brûlées, sans un arbre, sans une herbe. De place en place la ligne des monts s'abaisse, s'entr'ouvre comme pour mieux montrer l'affreuse misère du sol dévoré par le soleil. Un espace démesuré s'étale, tout plat, borné, là-bas, par la ligne presque invisible des hauteurs perdues dans une vapeur. Fuis sur les crêtes incultes, parfois, de gros points blancs, tout ronds, apparaissent, comme des œufs énormes pondus là par des oiseaux géants. Ce sont des marabouts élevés à la gloire d'Allah.
Dans la plaine jaune, interminable, quelquefois on aperçoit un bouquet d'arbres, des hommes debout, des Européens hâlés, de grande taille, qui regardent filer le convoi,
et, tout près de là, des petites tentes, pareilles à de gros champignons, d'où sortent des soldats barbus. C'est un hameau d'agriculteurs protégé par un détachement de ligne.
Puis, dans l'étendue de terre stérile et poudreuse on distingue, si loin qu'on la voit à peine, une sorte de fumée, un nuage mince qui monte, vers le ciel et semble courir sur le sol. C'est un cavalier qui soulève, sous les pieds de son cheval, la poussière fine et brûlante. Et chacune de ces nuées sur la plaine indique un homme dont on finit par distinguer le bournous clair presque imperceptible.
De temps en temps, des campements d'indigènes. On les découvre à peine, ces douars, auprès d'un torrent desséché où des enfants font paître quelques chèvres, quelques moutons ou quelques vaches (paître semble infiniment dérisoire). Les huttes de toile brune, entourées de broussailles sèches, se
confondent avec la couleur monotone de la terre. Sur le remblai de la ligne un homme à la peau noire, à la jambe nue, nerveuse et sans mollets, enveloppé de haillons blanchâtres, contemple gravement la bête de fer qui roule devant lui.
Plus loin c'est une troupe de nomades en marche. La caravane s'avance dans la poussière, laissant un nuage derrière elle. Les femmes et les enfants sont montés sur des ânes ou des petits chevaux; et quelques cavaliers marchent gravement en tête, d'une allure infiniment noble.
Et c'est ainsi toujours. Aux haltes du train, d'heure en heure, un village européen se montre : quelques maisons pareilles à celles de Nanterre ou de Rueil, quelques arbres brûlés alentour dont l'un porte des drapeaux tricolores, pour le 14 juillet, puis un gendarme grave devant la porte de sortie, semblable aussi au gendarme de Rueil ou de Nanterre.
La chaleur est intolérable. Tout objet de métal devient impossible à toucher, même dans le wagon. L'eau des gourdes brûle la bouche. Et l'air qui s'engouffre par la portière semble soufflé par la gueule d'un four. A Orléanville, le thermomètre de la gare donne, à l'ombre, quarante-neuf degrés passés !
On arrive à Oran pour dîner.
Oran est une vraie ville d'Europe, commerçante, plus espagnole que française, et sans grand intérêt. On rencontre par les rues de belles filles aux yeux noirs, à la peau d'ivoire, aux dents claires. Quand il fait beau, on aperçoit, paraît-il, à l'horizon les côtes de l'Espagne, leur patrie.
Dès qu'on a mis le pied sur cette terre africaine, un besoin singulier vous envahit, celui d'aller plus loin, au sud.
J'ai donc pris, avec un billet pour Saïda, le petit chemin de fer à voie étroite qui grimpe sur les haut plateaux. Autour de cette
ville rôde aveé sts cavaliers l'insaisissable Bou-Amama.
Après quelques heures de route on atteint les premières pentes de T Atlas. Le train monte, souffle, ne marche plus qu'à peine, serpente sur le flanc des côtes arides, passe auprès d'un lac immense formé par trois rivières que garde, amassées dans trois vallées* le fameux barrage de THabra. Un mur colossal, long de cinq cents mètres, haut et largede quarante mètres, contient, suspendus au-dessus d'une plaine démesurée, quatorze millions de mètres cubes d'eau.
(Ce barrage s'est écroulé Tan suivant, noyant des centaines d'hommes, ruinant un pays entier. C'était au moment d'une grande souscription nationale pour des inondés hongrois ou espagnols. Personne ne s'est occupé de ce désastre français.)
Puis nous passons par des défilés étroits entre deux montagnes qu'on dirait incendiées depuis peu, tant elles ont la peau
rouge et nue ; nous contournons des pics, nous filons le long des pentes, nous faisons des détours de dix kilomètres pour éviter les obstacles, puis nous nous précipitons dans une plaine à toute vitesse, en zigzaguant toujours un peu, comme par suite de l'habitude prise.
" Les wagons sont tout petits, la majchine grosse comme celle d'un tramway. Elle semble parfois exténuée, râle, geint, ou rage, va si doucement qu'on la suivrait au pas, et tout à coup elle repart avec furie.
Toute la contrée est aride et désolée. Le Roi d'Afrique, le Soleil, le grand et féroce ravageur a mangé la chair de ces vallons, ne laissant que la pierre et une poussière rowge où rien ne pourrait germer.
Saïda! c'est une petite ville à la française qui ne semble habitée que par des généraux. Ils sont au moins dix ou douze et paraissent toujours en conciliabule. On a envie de leur crier : « Où est aujourd'hui Bou-Amama, mon
général? » La population civile n'a pour l'uniforme aucun respect.
L'auberge du lieu laisse tout à désirer. Je me couche sur une paillasse dans une chambre blanchie à la chaux. La chaleur est intolérable. Je ferme les yeux pour dormir. Hélas !
Ma fenêtre est ouverte, donnant sur une petite cour. J'entends aboyer des chiens. Ils sont loin, très loin, et jappent par saccades comme s'ils se répondaient.
Mais bientôt ils approchent, ils viennent ; ils sont là maintenant contre les maisons, dans les vignes, dans les rues. Ils sont là, cinq cents, mille peut-être, affamés, féroces, les chiens qui gardaient sur les hauts plateaux les campements des Espagnols. Leurs maîtres tués ou partis, les bêtes ont rôdé, mourant de faim ; puis elles ont trouvé la ville, et elles la cernent, comme une armée. Le jour, elles dorment dans les ravins, sous les roches, dans les trous de la montagne ;
et, sitôt la nuit tombée, elles gagnent Saîda pour chercher leur vie.
Vers le sud les monts voisins ont l'aspect d'une muraille, ce sont les derniers gradins conduisant aux hauts plateaux.
Sur la gauche se dresse un rocher d'un rouge ardent, haut d'une cinquant^ne de mètres et qui porte sur son sommet quelques maçonneries en ruines. C'est là tout et qui reste de la Saïda d'Abd-el-Kader. Ce rocher, vu de loin, semble adhérentà la montagne, mais si on l'escalade, on demeure saisi de surprise et d'admiration. Un ravin profond, creusé entre des murs tout droits, sépare l'ancienne redoute de l'émir de la côte voisine. Elle est, cette côte, en pierre de pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies d'hiver. Dans le ravin coule la rivière au milieu d'un bois de lauriers-roses. D'en haut on dirait un tapis d'Orient étendu dans un corridor. La nappe de fleurs paraît ininterrompue, tachetée seulement par le feuillage vert qui la perce par endroits.
On descend en ce vallon par un sentier bon pour des chèvres.
La rivière, fleuve là-bas (l'Oued Saïda) ruisseau pour nous, s'agite dans les pierres sous les grand arbustes épanouis, saute des roches, écume, ondoie et murmure. L'eau est chaude, presque brûlante. D'énormes crabes courent sur les bords avec une singulière rapidité, les pinces levées en me voyant. De gros lézards verts disparaissent dans les feuillages. Parfois un reptile glisse entre les cailloux.
Le ravin se rétrécit comme s'il allait se refermer. Un grand bruit sur ma tête me fait tressaillir. Un aigle surpris s'envole de son repaire, s'élève vers le ciel bleu, monte à coups d'aile lents et forts, si large qu'il semble toucher aux deux murailles.
Au bout d'une heure on rejoint la route
qui va vers Aïn-el-Hadjar en gravissant le
mont poudreux.
Devant moi une femme, une vieille femme
en jupe noire, coiffée d'un bonnet blanc chemine, courbée, un panier au bras gauche et tenant de l'autre, en manière d'ombrelle, un immense parapluie rouge. Une femme ici ! Une paysanne en cette morne contrée où l'on ne voit guère que la haute négresse cambrée, luisante, chamarrée d'étoffes jaunes rouges ou bleues, et qui laisse sur son passage un fumet de chair humaine à tourner les cœurs les plus solides.
La vieille, exténuée, s'assit dans la poussière, haletante sous la chaleur torride. Elle avait une face ridée par d'innombrables petits plis de peau comme ceux des étoffes qu'on fronce, un air las, accablé, désespéré.
Je lui parlai. C'était une Alsacienne qu'on avait envoyée en ces pays désolés, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit:
«Vous venez de là-bas?»
Ce « là-bas » me serra le cœur.
« Oui. »
Et elle se mit à pleurer. Puis elle me
conta son histoire bien simple.
que c'est bon par là. Ça vaudra toujours mieux qu'ici. Et puis je pourrai peut-être y réchapper mon garçon. »
Tous nos colons installés au delà du Tell en pourraient dire à peu près autant.
Un désir me tenait toujours, celui d'aller plus loin. Mais, tout le pays étant en guerre, je ne pouvais m'aventurer seul. Une occasion s'offrit, celle d'un train allant ravitailler les troupes campées le long des chotts.
C'était par un jour de siroco. Dès le matin le vent du sud se leva, soufflant sur la terre ses haleines lentes, lourdes, dévorantes. A sept heures le petit convoi se mit ■en route, emportant deux détachements, d'infanterie avec leurs officiers, trois wagonsciternes pleins d'eau et les ingénieurs de la Compagnie, car depuis trois semaines aucun train n'était allé jusqu'aux extrêmes limites de la ligne que les Arabes ont pu détruire.
La machine « V Hyène » part bruyamment
s'avançant vers la montagne droite, comme si elle voulait pénétrer dedans. Puis soudain «lie fait une courbe, s'enfonce dans un étroit vallon, décrit un crochet, et revient passer à cinquante mètres au-dessus de Tendroit où •elle courait tout à l'heure. Elle tourne de nouveau, trace des circuits, l'un sur l'autre, monte toujours en zigzag, déroulant un grand lacet qui gagne le sommet du mont.
Voici de vastes bâtiments, des cheminées de fabriques, une sorte de petite ville abandonnée. Ce sont les magnifiques usines de la Compagnie franco-algérienne. C'est là •qu'on préparait l'alfa avant le massacre des Espagnols. Ce lieu s'appelle Aïn-el-Hadjar.
Nous montons encore. La locomotive souffle, râle, ralentit sa marche, s'arrête. Trois fois elle essaye de repartir, trois fois elle demeure impuissante. Elle recule pour prendre de l'élan, mais reste encore sans force au milieu de la*pente trop rude.
Alors les officiers font descendre les sol-
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dats qui, égrenés le long du train, se mettent à pousser. Nous repartons lentement au pas d'un homme. On rit, on plaisante; les lignards blaguent la machine. C'est fini.
Nous voici sur les hauts plateaux.
Le mécanicien, le corps penché en dehors regarde sans cesse la voie qui peut être coupée ; et nous autres, nous inspectons l'horizon, très attentifs, en éveil dès qu'un filet de poussière -semble indiquer au loin un cavalier encore invisible. Nous portons des fusils et des revolvers.
Parfois, un chacal s'enfuit devant nous ; un énorme vautour s'envole, abandonnant la carcasse d'un chameau presque entièrement dépecé; des poules de Carthage, très semblables à des perdrix, gagnent des touffes de palmiers nains,
A la petite halte de Tafraoua, deux compagnies de ligne sont campées. Ici, on a tué beaucoup d'Espagnols.
A Kralfallah, c'est une compagnie de
zouaves qui se fortifient à la hâte, édifiant leurs retranchements avec des rails, des poutres, des poteaux télégraphiques, des balles d'alfa, tout ce qu'on trouve. Nous déjeunons là; et les trois officiers, tous trois jeunes et gais, le capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant nous offrent le café.
Le train repart. Il court interminablement dans une plaine illimitée que les touffes d'alfa font ressembler à une mer calme. Le siroco devient intolérable, nous jetant à la face l'air enflammé du désert; et, parfois, à l'horizon, une forme vague apparaît. On dirait un lac, une île, des rochers dans l'eau: c'est le mirage. Sur un talus, voici des pierres brûlées etdes ossements d'homme : les restes d'un Espagnol. Puis, d'autres chameaux morts, toujours dépecés par des vautours.
On traverse une forêt! Quelle forêt!
Un océan de sable où des touffes rares de genévriers ressemblent à des plants de
salade dans un potager gigantesque ! Désormais aucune verdure, sauf Talfa, sorte de jonc d'un vert bleu qui pousse par touffes rondes et couvre le sol à perte de vue.
Parfois on croit voir un cavalier dans le lointain. Mais il disparaît; on s'était peutêtre trompé.
Nous arrivons à TOued-Fallette, au milieu d'une étendue toujours morne et déserte. Alors je m'éloigne à pied avec deux compagnons, vers le sud encore. Nous gravissons une colline basse sous une écrasante chaleur. Le siroco charrie du feu ; il sèche la sueur sur le visage à mesure qu'elle apparaît, brûle les lèvres et les yeux, dessèche la gorge. Sous toutes les pierres on ||j trouve des scorpions.
Autour du convoi arrêté et qui a l'air de loin d'une grosse bête noire couchée sur la terre sèche, les soldats chargent les voitures envoyées du campement voisin.
Puis ils s'éloignent dans la poussière, lentement, d'un pas accablé, sous l'écrasant soleil. On les voit longtemps, longtemps, s'en aller là-bas, sur la gauche; puis on n'aperçoit plus que le nuage gris qu'ils soulèvent au-dessus d'eux.
Nous restons à six maintenant auprès du train. On ne peut plus toucher à rien, tout brûle. Les cuivres des wagons semblent rougis au feu. On pousse un cri si la main rencontre l'acier des armes.
Voici quelques jours, la tribu des Rezaïna, tournant aux rebelles, traversa ce chott que nous n'avions pu atteindre, car l'heure nous force à revenir. La chaleur fut telle durant le passage de ce marais desséché que la tribu fugitive perdit tous ses bourricots de soif, et même seize enfants, morts entre les bras de leurs mères.
La machine siffle. Nous quittons i Oued- Fallette. Un remarquable fait de guerre rendit alors ce lieu célèbre dans la contrée.
}S Au Soleils
Une colonne y était établie, gardée par un détachement du 15*^ de ligne. Or, une nuit, deux goumiers se présentent aux avantpostes, après dix heures de cheval, apportant un ordre pressant du général commandant à Saïda. Selon l'usage, ils agitent une torche pour se faire reconnaître. La sentinelle, recrue arrivant de France, ignorant les coutumes et les règles du service en campagne dans le sud, et nullement prévenue par ses officiers, tire sur les courriers. Les pauvres diables avancent quand même; le poste saisit ses armes ; les hommes prennent position, et une fusillade terrible commence. Après avoir essuyé cent cinquante coups de fusil, les deux Arabes, enfin, se retirent; l'un d'eux avait une balle dans l'épaule. Le lendemain, ils rentraient au quartier général, rapportant leurs dépêches.
sans doute à la révolte par la famine. Ces gens ne se sont battus que pour vider les silos ou piller des convois. Ils semblent n'avoir agi ni par haine, ni par fanatisme religieux, mais par faim. Notre système de colonisation consistant à ruiner l'Arabe, à le dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever de misère, nous verrons encore d'autres insurrections.
Une autre cause peut-être à cette campagne est la présence sur les hauts-plateaux des alfatiers espagnols.
Dans cet océan d'alfa, dans cette morne étendue verdâtre, immobile sous le ciel incendié, vivait une vraie nation, des hordes d'hommes à la peau brune, aventuriers que la misère ou d'autres raisons avaient chassés de leur patrie. Plus sauvages, plus redoutés que les Arabes, isolés ainsi, loin de toute ville, de toute loi, de toute force, ils ont fait, dit-on, ce que faisaient leurs ancêtres sur les terres nouvelles ; ils ont été
aam^BaBseams
violents, sanguinaires, terribles envers les habitants primitifs.
La vengeance des Arabes fut épouvantable.
Voici, en quelques lignes, Torigine apparente de l'insurrection.
Deux marabouts prêchaient ouvertement la révolte dans une tribu du Sud. Le lieutenant Weinbrenner fut envoyé avec la mission de s'emparer du caïd de cette tribu. L'officier français avait une escorte de quatre hommes. 11 fut assassiné.
On chargea le colonel Innocenti de venger cette mort, et on lui envoya comme renfort Tagha de Saïda.
Or, en route, le goum de l'agha de Saïda rencontra les Trafis qui se rendaient également auprès du colonel Innocenti. Des querelles s'élevèrent entre les deux tribus ; les Trafis firent défection et allèrent se mettre sous les ordres de Bou-Amama. C'est ici que se place l'affaire de Chellalaquia été cent fois
racontée. Après le sac de son convoi, le colonel Innocent!, qui semble avoir été accusé bien légèrement par l'opinion publique, remonta à marches forcées vers le Kreïder, afin de refaire sa colonne, et laissa la route entièrement libre à son adversaire. Celui-ci en profita.
Mentionnons un fait curieux. Le même jour, les dépêches officielles signalaient en même temps Bou-Amama sur deux points distants l'un de l'autre de cent cinquante kilomètres.
Ce chef, profitant de l'entière liberté qu'on lui donnait, passa à douze kilomètres deGéryville, tua en route le brigadier Bringeard, envoyé avec quelques hommes seulement en plein pays révolté pour établir les communications télégraphiques ; puis il remonta au nord.
C'est alors qu'il traversa le territoire des Hassassenas et des Harrars, et qu'il donna vraisemblablement à cts deux tribus le mot
d'ordre pour le massacre général des Espagnols, qu'elles devaient exécuter peu après.
Enfin, il arriva à Aïn-Kétifa, et deux jours plus tard il campait à Haci-Tirsine, à vingtdeux kilomètres seulement de Saïda.
L'autorité militaire, inquiète enfin, prévint, le 10 juin au soir, la Compagnie francoalgérienne de faire rentrer tous ses agents, le pays n'étant pas sir. Des trains circulèrent toute la nuit jusqu'à l'extrême limite de la ligne; mais on ne pouvait, en quelques heures, faire revenir les chantiers disséminés sur un territoire de cent cinquante kilomètres, et le onze, au point du jour, les massacres commencèrent.
Ils furent accomplis surtout par les deux tribus des Hassassenas et des Harrars exaspérés contre les Espagnols qui vivaient sur leurs territoires.
Et cependant, sous prétexte de ne point les pousser à la révolte, on a laissé tranquilles ensuite ces tribus, qui ont égorgé
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près de trois cents personnes, hommes, femmes et enfants. Des cavaliers arabes trouvés chargés de dépouilles, avec des robes de femmes espagnoles sous leurs selles, ont été relâchés, dit-on, sous prétexte que les preuves manquaient.
Donc, le lo au soir, Bou-Amama campait à Haci-Tirsine, à vingt-deux kilomètres de Saïda. A la même heure, le général Gérez télégraphiait au gouverneur que le chef révolté tentait de repasser dans le sud.
Les jours suivants le hardi marabout pilla^ les villages de Tafraoua et de Kralfallah, chargeant tous ses chameaux de butin, emportant la valeur de plusieurs millions en vivres et en marchandises.
11 remonta de nouveau à Haci-Tirsine pour reconstituer sa troupe ; puis il divisa son convoi en deux parties, dont l'une se dirigea vers Aïn-Kétifa. Là, elle fut arrêtée et pillée par le goum de Sharraouï (colonne Brunetière).
L'autre section, commandée par Bou- Amama lui-même, se trouvait prise entre la
passait tranquillement le chott au Kreïder, seul point où la traversée fût facile. De là le mariabout dut aller mettre ses provisions à l'abri chez les Mograr, sa tribu, à quatre cents kilomètres au sud de Geryville.
D'où viennent, dira-t-on, des faits si précis ? De tout le monde. Ils seront naturellement contestés par l'un sur un point, par l'autre sur un autre point. Je ne puis rien affirmer, n'ayant fait que recueillir les renseignements qui m'ont paru les plus vraisemblables. Il serait d'ailleurs impossible d'obtenir en Algérie un détail certain sur ce qui se passe ou s'est passé à trois kilomètres du point où l'on se trouve. Quant aux nouvelles militaires, elles semblaient, pendant toute cette campagne, fournies par un mauvais plaisant. Le même jour, Bou- Amama a été signalé sur six points différents par six chefs de corps qui croyaient le tenir. Une collection complète des dépêches officielles avec un petit supplément
contenant celles des agences autorisées constituerait un recueil tout à fait drôle. Certaines dépêches, dont l'invraisemblance était trop évidente, ont d'ailleurs été arrêtées dans les bureaux, à Alger.
Une caricature spirituelle, faite par un colon, m'a paru expliquer assez bien la situation. Elle représentait un vieux général, gros, galonné, moustachu, debout en face du désert. 11 considérait d'un œil perplexe le pays immense, nu et valonné, dont les limites ne s'apercevaient point, et il murmurait: «Ils sont là!... quelque part! » Puis, s'adressant à son officier d'ordonnance, immobile dans son dos, il prononçait d'une voix ferme : «Télégraphiez au gouvernement que l'ennemi est devant moi et que je me mets à sa poursuite. »
Les seuls renseignements ua peu certains qu'on se procurait venaient des prisonniers espagnols échappés à Bou-Amama.
J'ai pu causer, au moyen d'un interprète,
avec un de ces hommes, et voici ce qu'il m*a raconté.
Il s'appelait Blas Rojo Pélisaire. 11 conduisait avec des camarades, le lo juin au soir, un convoi de sept charrettes, quand ils trouvèrent sur la route d'autres charrettes brisées, et, entre les routes, les charretiers massacrés. Un d'eux vivait encore. Ils se mirent à le soigner ; mais une troupe d'Arabes se jeta sur eux. Les Espagnols n'avaient qu'un fusil ; ils se rendirent ; ils furent néanmoins massacrés, à l'exception de Blas Rojo, épargné sans doute à cause de sa jeunesse et de sa bonne mine. On sait que les Arabes ne sont point indifférents à la beauté des hommes. On le conduisit au camp où il retrouva d'autres prisonniers. A minuit, on tua l'un d'eux, sans raison. C'était un homme de mécanique (un de ceux chargés de serrer les freins des charrettes) nommé Domingo.
Le lendemain 1 1 , Blas apprit que d'autres
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prisonniers avaient été tués dans la nuit. C'était le jour des grands massacres. On resta au même endroit; puis, le soir, les cavaliers amenèrent deux femmes et un enfant.
Le 12, on leva le camp et on marcha tout le jour.
Le 13 au soir on campait à Dayat-Kereb.
Le 14, on marchait dans la direction de Ksar-Krelifa. C'est le jour de TafiFaire Mallaret. Le prisonnier n'a pas entendu le canon. Ce qui laisse supposer que Bou- Amama a fait défiler un parti de cavaliers seulement devant le corps expéditionnaire français, tandis que le convoi de butin où se trouvait Blas passait le chott quelques kilomètres plus loin, bien à l'abri.
Pendant huit jours, on marcha en zigzag. Une fois arrivés à Tis-Moulins, les goums dissidents se séparèrent, emmenant chacun ses prisonniers.
Bou-Amama se montra bienveillant pour
les prisonniers, surtout pour les femmes, qu*il faisait coucher dans une tente spéciale et garder.
Une d'elles, une belle fille de dix-huit ans, s'unit en route avec un chef Trafi, qui la menaçait de mort si elle résistait. Mais le marabout refusa de consacrer leur union.
Blas Rojo fut attaché au service de Bou- Amama, qu'il ne vit pas cependant. Il ne vit que son fils, qui dirigeait les opérations militaires. 11 semblait âgé de trente ans environ. C'était un grand garçon maigre, brun, pâle, aux yeux larges et qui portait une petite barbe.
11 possédait deux chevaux alezans, dont un français qui semble avoir appartenu au commandant Jacquet.
Le prisonnier n'a pas eu connaissance de TafiFaire du Kreïder.
Blas Rojo se sauva dans les environs de Bas-Yala ; mais, ne connaissant pas bien le pays, il fut forcé de suivre les rivières à sec,
et, après trois jours et trois nuits de marche, il arriva à Marhoum. Bou-Amama avait avec lui cinq cents cavaliers et trois cents fantassins, plus un convoi de chameaux destinés à porter le butin.
Pendant quinze jours après les massacres, des trains ont circulé jour et nuit sur la petite ligne du chemin de fer des chotts. On recueillait à tout moment de misérables espagnols mutilés, de grandes et belles filles nues, violées, et ensanglantées. L'autorité militaire aurait pu, disent tous les habitants de la contrée, éviter cette boucherie avec un peu de prévoyance. Elle n'a pu, dans tous les cas, venir à bout d'une poignée de révoltés. Quelles sont les causes de cette impuissance de nos armes perfectionnées contre les matraques et les mousquets des Arabes ? A d'autres de les pénétrer et de les indiquer.
Les Arabes, dans tous les cas, ont sur nous un avantage contre lequel nous nous
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efforçons en vain de lutter. Ils sont les fils du pays. Vivant avec quelques figues et quelques grains de farine, infatigables sous ce climat qui épuise les hommes du Nord, montés sur des chevaux sobres comme eux et comme eux insensibles à la chaleur, ils font, en un jour, cent ou cent trente kilomètres. N'ayant ni bagages, ni convois, ni provisions à traîner derrière eux, ils se déplacent avec une rapidité surprenante, passent entre deux colonnes campées pour aller attaquer et piller un village qui se croit en sûreté, disparaissent sans laisser de traces, puis reviennent brusquement alors qu'on les suppose bien loin. Dans la guerre d'Europe, quelle que soit la promptitude de marche d'une armée, elle ne se déplace pas sans qu'on puisse en être informé. La masse des bagages ralentit fatalement les mouvements et indique toujours la roule suivie. Un parti arabe, au contraire, ne laisse pas plus de marques de
son passage qu'un vol d'oiseaux. Ces cavaliers errants vont et viennent autour de nous avec une célérité et des crochets d'hirondelles.
Quand ils attaquent, on les peut vaincre, et presque toujours on les bat malgré leur courage. Mais on ne peut guère les poursuivre; on ne peut jamais les atteindre quand ils fuient. Aussi évitent-ils avec soin les rencontres, et se contentent-ils en général de harceler nos troupes. Ils chargent avec impétuosité, au galop furieux de leurs maigres chevaux, arrivant comme une tempête de linge flottant et de poussière.
Ils déchargent, tout en galopant, leurs longs fusils damasquinés, puis, soudain décrivant une courbe brusque s'éloignent ainsi qu'ils étaient venus, ventre à terre, laissant sur le sol derrière eux, de place en place, un paquet blanc qui s'agite, tombé là comme un oiseau blessé qui aurait du sang sur ses plumes.