‹ Au soleilChapitre 4 sur 8 · PROVINCE D'ALGER · texte numérisé non relu

PROVINCE D'ALGER

Les Algériens, les vrais habitants d'Alger ne connaissent guère de leur pays que la plaine de la Mitidja. Ils vivent tranquilles dans une des plus adorables villes du monde en déclarant que l'Arabe est un peuple ingouvernable, bon à tuer ou à rejeter dans le désert.

Us n'ont vu d'ailleurs, en fait d'Arabes, que la crapulerie du sud qui grouille dans les rues. Dans les cafés, on parle de Laghouat, de Bou-Saada, de Saïda comme si ces pays

étaient au bout du monde. Il est même assez rare qu'un officier connaisse les trois provinces. Il demeure presque toujours dans le même cercle jusqu'au moment où il revient en France.

Il est juste d'ajouter qu'il devient fort difficile de voyager dès qu'on s'aventure en dehors des routes connues dans le sud. On ne le peut faire qu'avec l'appui et les complaisances de l'autorité militaire. Les commandants des cercles avancés se considèrent commedevéritables monarques omnipotents; et aucun inconnu ne pourrait se hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer gros... de la part des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par les caïds, conduit sous escorte à l'officier le plus voisin, et ramené entre deux spahis sur le territoire

Mais, dès qu'on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre, de la part des officiers des bureaux arabes, toute la

bonne grâce imaginable. Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent le voyageur de la façon la plus charmante ; vivant seuls, ils ont lu beaucoup, ils sont instruits, lettrés et causent avec bonheur ; vivant seuls dans ce large pays désolé, aux horizons infinis, ils savent penser comme les travailleurs solitaires. Parti avec les préventions qu'on a généralement en France contre ces bureaux, je suis revenu avec les idées les plus contraires.

C'est grâce à plusieurs de ces officiers que j'ai pu faire une longue excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu.

Le Ramadan venait de commencer. On était inquiet dans la colonie, car on craignait une insurrection générale dès que serait fini ce carême mahométan.

Le Ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur de Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis

l'heure matinale où le soleil apparaît jusqu'à l'heure où l'œil ne distingue plus un fil blanc d'un fil rouge. Cette dure prescription n'est pas absolument prise à la lettre, et on voit briller plus d'une cigarette dès que l'astre de feu s'est caché derrière l'horizon, et avant que l'œil ait cessé de distinguer la couleur d'un fil rouge ou noir.

En dehors de cette précipitation, aucun Arabe ne transgresse la loi sévère du jeûne, de l'abstinence absolue. Les hommes, les femmes, les garçons à partir de quinze ans, les filles dès qu'elles sont nubiles c'est-àdire entre onze et treize ans environ, demeurent le jour entier sans manger ni boire. * Ne pas manger n'est rien; mais s'abstenir de boire est horrible par ces effrayantes chaleurs. Dans ce carême, il n'est point de dispense. Personne, d'ailleurs, n'oserait en demander ; et les filles publiques ellesmêmes, les Oulad-Naïl, qui fourmillent dans tous les centres arabes et dans les grandes

oasis, jeûnent comme les marabouts, peut être plus que les marabouts. Et ceux-là des Arabes qu'on croyait civilisés, qui se montrent en temps ordinaire disposés à accepter nos mœurs, à paitager nos idées, à seconder notre action, redeviennent tout à coup, dès que le' Ramadan commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents.

Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour ces cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse. Tout le jour, ces malheureux méditent, l'estomac tiraillé, regardant passer les roumis conquérants, qui mangent, boivent et fument devant eux. Et ils se répètent que, s'ils tuent un de ces roumis pendant le Ramadan, ils vont droit au ciel, que l'époque de notre domination touche à sa fin, car leurs marabouts leur promettent sans ctsst qu'ils vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque.

C'est pendant le Ramadan que fonction-

nent spécialement les Aïssaouas, mangeurs de scorpions, avaleurs de serpents, saltimbanques religieux, les seuls, peut-être avec quelques mécréants et quelques nobles qui n'aient point une foi violente.

Ces exceptions sont infiniment rares ; je n'en pourrais citer qu'une seule.

Au moment de partir pour une marche de vingt jours dans le sud, un officier du cercle de Boghar demanda aux trois spahis qui l'accompagnaient de ne point faire le Ramadan, estimant qu'il ne pourrait rien obtenir de ces hommes exténués par le jeûne. Deux des soldats ont refusé, le troisième répondit : « Mon lieutenant, je ne fais pas le Ramadan, Je ne suis pas un marabout, moi, je suis un noble. »

11 était, en effet, de grande tente, fils d'une des plus anciennes et des plus illustres familles du désert.

Une coutume singulière persiste, qui date de l'occupation, et qui paraît profondément

6o Au Soleil

grotesque quand on songe aux résultats terribles que le Ramadan peut avoir pour nous. Comme on voulait, au début, se concilier les vaincus, et comme flatter leur religion est le meilleur moyen de' les prendre, on a décidé que le canon français donnerait le signal de l'abstinence pendant l'époque consacrée. Donc, au matin, dès les premières rougeurs de l'aurore, un coup de canon commande le jeûne ; et, chaque soir, vingt minutes environ après le coucher du soleil, de toutes les villes, de tous les forts, de toutes, les places militaires, un autre coup de canon part qui fait allumer des milliers de cigarettes, boire à des milliers de gargoulettes et préparer par foute l'Algérie d'innombrables plats de kous-kous.

J'ai pu assister, dans la grande mosquée d'Alger, à la cérémonie religieuse qui ouvre le Ramadan.

L'édifice est tout simple, avec ses murs

Au Soleil 6i

blanchis à la chaux et son sol couvert d^ tapis épais. Les Arabes entrent vivement, nu-pieds, avec leurs chaussures à la main. Ils vont se placer par grandes files régulières, largement éloignées Tune de l'autre et plus droites que des rangs de soldats à l'exercice. Ils posent leurs souliers devant eux, par terre, avec les menus objets qu'ils pouvaient avoir aux mains; et ils restent inmobiles comme des statues, le visage tourné vers une petite chapelle qui indique la direction de La Mecque.

Dans cette chapelle, le mufti officie. Sa voix vieille, douce, bêlante et très monotone, vagit une espèce de chant triste qu'on n'oublie jamais quand une fois seulement on a pu l'entendre. L'intonation souvent change, et alors tous les assistants, d'un seul mouvement rythmique, silencieux et précipité, tombent le front par terre, restent prosternés quelques secondes et se relèvent sans qu'aucun bruit soit entendu, sans que

rien ait voilé une seconde le petit chant tremblotant du mufti. Et sans cesse toute l'assistance ainsi s'abat et se redresse avec une promptitude, un silence et une régularité fantastiques. On n'entend point là dedans le fracas des chaises, les toux et les chuchotements des églises catholiques. On sent qu'une foi sauvage plane, emplit ces gens, les courbe et les relève comme des pantins ; c'est une foi muette et tyrannique envahissant les corps, immobilisant les faces, tordant les cœurs. Un indéfinissable sentiment de respect mêlé de pitié vous prend devant ces fanatiques maigres, qui n'ont point de ventre pour gêner leurs souples prosternations, et qui font de la religion avec le mécanisme et la rectitude des soldats prussiens faisant la manœuvre.

Les murs sont blancs, les tapis, par terre, sont rouges; les hommes sont blancs, ou rouges ou bleus avec d'autres couleurs en-

core, suivant la fantaisie de leurs vêtements

et une nuits. C'est l'impression exacte qu'on y ressent. On fait un voyage en ce pays que nous a conté la sultane Schéhérazade. Voici les portes basses, épaisses comme des murs de prison, avec d'admirables ferrures ; voici les femmes voilées ; voilà, dans la profondeur des cours entr'ouvertes, les visages un moment aperçus, et voilà encore tous les bruits vagues dans le fond de ces maisons closes comme des coffrets à secret. Sur les seuils, souvent des hommes allongés mangent et boivent. Parfois leurs groupes vautrés occupent tout l'étroit passage. 11 faut enjamber des mollets nus, frôler des mains, chercher la place où poser le pied au milieu d'un paquet de linge blanc étendu et d'où sortent des têtes et des membres.

Les juifs laissent ouvertes les tanières qui leur servent de boutiques ; et les maisons de plaisir clandestines, pleines de rumeurs, sont si nombreuses qu'on ne

marche guère cinq minutes sans en rencontrer deux ou trois.

Dans les cafés arabes, des files d'hommes tassés les uns contre les autres, accroupis sur la banquette collée au mur, ou simplement restés par terre, boivent du café en des vases microscopiques. Ils sont là immobiles et muets, gardant à la main leur tasse qu'ils portent parfois à leur bouche, par un mouvement très lent, et ils peuvent tenir à vingt, tant ils sont pressés, en un espace où nous serions gênés à dix.

Et des fanatiques à l'air calme vont et viennent au milieu de ces tranquilles buveurs, prêchant la révolte, annonçant la fin de la servitude.

C'est, dit-on, au ksar (village arabe) de Boukhrari que se produisent toujours les premiers symptômes des grandes insurrections. Ce village se trouve sur la route de Laghouat. Allons-y.

Quand on regarde l'Atlas, de l'immense

pkiine de la Mitidja, on aperçoit une coupure gigantesque qui fend la montagne dans la direction du sud. C'est comme si un coup de hache l'eût ouverte. Cette trouée s'appelle la gorge de la Chifîa. C'est par là que passe la route de Médéah, de Boukhrari et de Laghouat.

On entre dans la coupure du mont ; on suit la mince rivière, la Chifîa; on s'enfonce dans la gorge étroite, sauvage et boisée.

Partout des sources. Les arbres gravissent les parois à pic, s'accrochent partout, semblent monter à l'escalade.

Le passage se rétrécit encore. Les rochers' droits vous menacent; le ciel apparaît comme une bande bleue entre les sommets; puis soudain, dans un brusque détour, une petite auberge se montre à la naissance d'un ravin couvert d'arbres.

C'est l'auberge du Ruisseau-des-Singes,

Devant la porte, l'eau chante . dans les réservoirs ; elle s'élance, retombe, emplit ce

coin de fraîcheur, fait songer aux calmes vallons suisses. On se repose, on s'assoupit à l'ombre ; mais soudain, sur votre tête, une branche remue; on se lève — alors dans toute l'épaisseur du feuillage c'est une fuite précipitée de singes, des bondissements, des dégringolades, des sauts et des cris.

11 y en a d'énormes et de tout petits, des centaines, des milliers peut-être. Le bois en est rempli, peuplé, fourmillant. Quelquesuns, captivés par les maîtres de l'auberge, ^ sont carressants et tranquilles. Un tout

jeune, pris l'autre semaine, reste un peu sauvage encore.

Sitôt que Ton demeure immobile, ils approchent, vous guettent, vous observent. On dirait que le voyageur est la grande dis-

traction des habitants de ce vallon. Dans certains jours, pourtant, on n'en aperçoit pas un seul.

Après l'auberge du Ruisseau-des-Singes, la vallée s'étrangle encore; et soudain, à

gauche, deux grandes cascades s'élancent presque du sommet du mont : deux cascades claires, deux rubans d'argent. Si vous saviez comme c'est doux à voir des cascades, sur cette terre d'Afrique! On monte, longtemps, longtemps. La gorge est moins profonde, moins boisée. On monte encore, la montagne se dénude peu à peu. Ce sont des champs à présent; et, quand on parvient au faîte, on rencontre des chênes, des saules, des ormeaux, les arbres de nos pays. On couche à Médéah, blanche petite ville toute pareille à une sous-préfecture de France.

C'est après Médéah que recommencent les féroces ravages du soleil. On franchit une forêt pourtant, mais une forêt maigre, pelée, montrant partout la peau brûlante de la terre bientôt vaincue. Puis plus rien de vivant autour de nous.

Sur ma gauche un vallon s'ouvre, aride et rouge, sans une herbe; il s'étend au loin,

pareil à une cuve de sable. Mais soudain une grande ombre, lentement, le traverse. Elle passe d'un bout à l'autre, tache fuyante qui glisse sur le sol nu. Elle est, cette ombre, la vraie, la seule habitante de ce lieu morne et mort. Elle semble y régner, comme un génie mystérieux et funeste.

Je lève les yeux, et je l'aperçois qui s'en va, les ailes étendues, immobiles, le grand dépeceur de charognes, le vautour maigre ^\ plane sur son domaine, au-dessous de ■cet autre maître du vaste pays qu'il tue, le soleil, le dur soleil.

Quand on descend vers Boukhrari, on découvre, à perte de vue, l'interminable vallée du Chélif. C'est, dans toute sa hideur, la misère, la jaune misère de la terre. Elle apparaît loqueteuse comme un vieux pauvre arabe, cette vallée que parcourt l'ornière sale du fleuve sans eau, bu jusqu'à sa boue par le feu du ciel. Cette fois il a tout vaincu, tout dévoré, tout pulvérisé, tout cal-

ciné, ce feu qui remplace l'air, emplit l'horizon.

Quelque chose vous passe sur le front : ailleurs ce serait du vent, ici c'est du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses : ailleurs, ce serait une brume, ici c'est du feu, ou plutôt de la chaleur visible. Si le sol n'était point déjà calciné jusqu'aux os, cette étrange buée rappellerait la petite fumée qui s'élève des chairs vives brûlées au fer rouge. Et tout cela a une couleur étrange, aveuglante et pourtant veloutée, la couleur du sable chaud auquel semble se mêler une nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion.

Point d'insectes dans cette poussière de terre. Quelques grosses fourmis seulement. Les mille petits êtres qu'on voit chez nous ne pourraient vivre dans cette fournaise. En certains jours torrides, les mouches ellesmêmes meurent, comme au retour des froids dans le Nord. C'est à peine si on

peut élever des poules. On les voit, les pauvres bêtes, qui marchent, le bec ouvert et les ailes soulevées, d'une façon lamentable et comique.

Depuis trois ans, les dernières sources tarissent. Et le tout-puissant Soleil semble glorieux de son immense victoire.

Cependant, voici quelques arbres, quelques pauvres arbres. C'est Bogar, à droite, au sommet d'un mont poudreux.

A gauche, dans un repli rocheux, couronnant un monticule et à peine distinct du sol, tant il en a pris la coloration monotone, un grand village se dresse sur le ciel, c'est le ksar de Boukhrari. .

Au pied du cône de poussière qui porte ce vaste village arabe, quelques maisons sont cachées dans le mouvement de la colline; elles forment la commune mixte.

Le ksar de Boukhrari est un des plus considérables villages arabes de l'Algérie. U se trouve juste sur la frontière du Sud,

un peu au delà du Tell, dans la zone de transition entre les pays européenisés et le grand Désert. Sa situation lui donne une singulière importance politique, car elle en fait une sorte de trait d'union entre les Arabes du littoral et les Arabes du Sahara. Aussi a-t-il toujours été le pouls des insurrections. C'est là qu'arrive le mot d'ordre, c'est de là qu'il repart. Les tribus les plus éloignées envoient leurs gens pour savoir ce qui se passe à Boukhrari. On a l'œil sur ce point de toutes les parties de l'Algérie.

L'administration française, seule, ne s'occupe point de ce qui se trame à Boukhrari. Elle en a fait une commune de plein exercice, sur le modèle des communes de France, administrée par un maire, vieux paysan à l'œil endormi, flanqué d'un garde champêtre. Entre et sort qui veut. Les Arabes venus de n'importe où peuvent circuler, causer, intriguer à leur guise sans être gênés en rien.

^^^-^s^SÊÊm

Au pied du ksar, à deux ou trois cents mètres, la commune mixte est gouvernée par l'administrateur civil qui dispose des pouvoirs les plus étendus sur un territoire nu, qu'il est presque inutile de surveiller. 11 ne peut empiéter sur les attributions du maire son voisin.

En face, sur la montagne, est Boghar, où habite le commandant supérieur du cercle militaire. 11 a entre les mains les moyens d'action les plus actifs, mais il ne peut rien dans le ksar, commune de plein exercice. Or le ksar n'est habité que par des Arabes. C'est le point dangereux qu'on respecte, tandis qu'on surveille avec soin les environs. On soigne le mal dans ses effets et non dans sa cause.

Qu'arrive-t-il ? Le commandant et l'administrateur, quand ils s'entendent, organisent une sorte de police secrète à l'insu du maire, et tâchent d'être informés mystérieusement.

N'est-il point surprenant de voir ce centre

m^mr^f'^m

arabe, reconnu dangereux par tout le monde, plus libre qu*une ville de France, tandis qu'il serait impossible à un Français quelconque, s'il n'était protégé par quelque personnage influent, de pénétrer et de circuler sur le territoire militaire des cercles avancés du Sud.

Dans la commune mixte on trouve une auberge. J'y passai la nuit, une nuit d'étuve. L'air semblait brûlé par la flamme du dernier jour. Il ne remuait plus, comme s'il eût été figé par la chaleur.

Aux premières lueurs de l'aurore, je me levai. Le soleil parut, acharné à sa besogne d'incendiaire. Devant ma fenêtre ouverte sur l'horizon déjà torride et silencieux une petite diligence dételée attendait. On lisait sur le panneau jaune,: « Courrier du Sud ! »

Courrier du Sud ! On allait donc encore plus au sud en ce terrible mois d'août. Le Sud ! quel mot rapide, brûlant ! Le Sud ! Le feu ! Là-bas, au Nord, on dit en parlant des

pays tièdes « le Midi ». Ici c'est « le Sud ».

Je regardais cette syllabe si courte qui me paraissait surprenante comme si je ne l'avais jamais lue. J'en découvrais, me semblait-il, le sens mystérieux. Caries mots les plus connus comme les visages souvent regardés ont des significatijons secrètes, dont on s'aperçoit tout d'un coup, un jour, on ne sait pourquoi.

Le Sud ! Le désert, les nomades, les terres inexplorées et puis les nègres, tout un monde nouveau, quelque chose comme le commencement d'un univers ! Le sud !

comme cela devient énergique sur la frontière du Sahara.

Dans l'après-midi j'allai visiter le Ksar.

Boukhrari est le premier village où l'on rencontre desOulad-Naïl.On est saisi de stupéfaction à l'aspect de cts courtisanes du désert. ^ Les rues populeuses sont pleines d'Arabes couchés en travers des portes,, en travers de la route, accroupis, causant à

voix basse ou dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc ; et soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large coiffure qui semble d'origine assyrienne, surmontée d'un énorme diadème d'or.

Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles sont cerclés de bracelets étincelants; et sa figure aux lignes droites est tatouée d'étoiles bleues.

Puis en voici d'autres, beaucoup d'autres, avec la même coiffure monumentale : une montagne carrée qui laisse pendre de chaque côté une grosse tresse tombant jusqu'au bas de l'oreille, puis relevée en arrière pour se perdre de nouveau dans la masse opaque des chevenx. Elles portent toujours des diadèmes dont quelques-uns sont fort riches. La poitrine est noyée sous les colliers, les médailles, les lourds bijoux; et deux fortes

^mmmmmmmÊm^Êmmfm^mmmmm^mi^mÊmmmmmÊÊmmmmmmmmmmm^

chaînettes d*argent font tomber jusqu'au bas-bas ventre une grosse serrure de même métal, curieusement ciselée à jour et dont la clef pend au bout d'une autre chaîne. Quelques-unes de cts filles n'ont encore que de minces bracelets. Elles débutent. Les autres, les anciennes, montrent sur elles quelquefois pour dix ou quinze mille francs de bijoux. J'en ai vu une dont le collier était formé de huit rangées de pièces de vingt francs. Elles gardent ainsi leur fortune, leurs économies laborieusement gagnées. Les anneaux de leurs chevilles sont en argent massif et d'un poids surprenant. En effet dès qu'elles possèdent en pièces d'argent la valeur de deux ou trois cents francs, elles les donnent à fondre aux bijoutiers mozabites, qui leur rendent alors ces anneaux ciselés, ou cts serrures symboliques, ou ces chaînes, ou ces larges bracelets. Les diadèmes qui les couronnent sont obtenus de la même façon.

Leur coiflFure monumentale, emmêlement savant et compliqué de tresses entortillées, demande presque un jour de travail et une incroyable quantité d'huile. Aussi ne se font-elles guère recoiffer que tous les mois, et prennent-elles un soin extrême à ne point compromettre, dans leurs amours, ce haut et difficile édifice de cheveux qui répand, en peu de temps, une intolérable odeur.

C'est le soir qu'il faut les voir, quand elles dansent au café Maure.

Le village est silencieux. Des formes blanches gisent étendues le long des maisons. La nuit brûlante est criblée d'étoiles ; et ces étoiles d'Afrique brillent d'une clarté que je ne leur connaissais pas, une clarté de diamants de feu, palpitante, vivante, aigué.

Tout à coup, au détour d'une rue, un bruit vous frappe, une musique sauvage et précipitée, un grondement saccadé de tambours de basque que domine la clameur

aigre, continue, abrutissante, assourdissante et féroce d'une flûte qu'emplit de son souffle infatigable un grand diable à la peau d'ébène, le maître de l'établissement,

Devant la porte, unmonce au de burnous, un paquet d'Arabes, qui regardent sans entrer etqui forment une grande lueur mouvante sous la clarté venue de l'intérieur.

Au dedans, des files d'êtres immobiles et blancs assis sur des planches, le long des murs blancs, sous un toit très bas: Et par terre, accroupies, avec leurs oripeaux flamboyants, leurs éclatants bijoux, leurs faces tatouées, leurs hautes coiffures à diadèmes qui rappellent les bas-reliefs égyptiens, les Oulad-Naïl attendent.

Nous entrons. Personne ne bouge. Alors, pour nous asseoir, et selon l'usage, on saisit les Arabes, on les bouscule, on les rejette de leurs bancs ; et ils s'en vont, impassibles. D'autres se tassent pour leur faire place.

8g Au Soleil

Sur une estrade, au fond, les quatre tambourineurs, avec des poses extatiques, battent frénétiquement la peau tendue des instruments ; et le maître, le grand nègre, se promène d'un pas majestueux, en soufflant furieusement dans sa flûte enragée, sans un repos, sans une défaillance d'une seconde.

Alors, deux Oulad-Naïl se lèvent, vont se placer aux extrémités de Tespace laissé libre entre les bancs et elles se mettent à danser. Leur danse est une marche douce que rythme un coup de talon faisant sonner les anneaux des pieds. A chacun de ces coups, le corps entier fléchit dans une sorte de boiterie méthodique ; et leurs mains, élevées et tendues à la hauteur de l'œil, se retournent doucement à chaque retour du sautillement, avec une vive trépidation, une secousse rapide des doigts. La face un peu tournée, rigide, impassible, figée, demeure étonnamment immobile, une face de sphinx, tandis que le regard oblique reste tendu sur les ondula-

mmKagmmm

tions de la main, comme fasciné par ce mouvement doux, que coupe sans ctsst la brusque convulsion des doigts.

Elles vont ainsi. Tune vers l'autre. Quand elles se rencontrent, leurs mains se touchent ; elles semblent frémir ; leurs tailles se renversent, laissant traîner un grand voile de dentelle qui va de la coiffure aux pieds. Elles se frôlent, cambrées en arrière, comme pâmées dans un joli mouvement de colombes amoureuses. Le grand voile bat comme une aile. Puis, redressées soudain, redevenues impassibles, elles se séparent; et chacune continue jusqu'à la ligne des spectacteurs son glissement lent et boitillant.

Toutes ne sont point jolies ; mais toutes

sont singulièrement étranges. Et rien ne

peut donner Tidée de ces Arabes accroupis

au milieu desquels passent, de leur allure

calme et scandée, ces filles couvertes d'or

et d'étoffes flamboyantes.

Au Solet.

Quelquefois elles varient un peu les gestes de leur danse.

Ces prostituées venaient jadis d'une seule tribu, les Oulad-Naïl. Elles amassaient ainsi leur dot et retournaient ensuite se marier chez elles, après fortune faite. On ne les en estimait pas moins dans leur tribu ; c'était l'usage. Aujourd'hui, bien qu'il soit toujours admis que les filles des Oulad-Naïl aillent faire fortune au loin par ce moyen, toutes les tribus fournissent des courtisanes aux centres arabes.

Le propriétaire du café où elles se mon-

trent et s'offrent est toujours un nègre ! Dès qu'il voit entrer des étrangers, cet industriel s'applique sur le front une pièce de cinq francs en argent, qui tient collée à la peau par on ne sait quel procédé. Et il marche à travers son établissement en jouant férocement de sa flûte sauvage, montrant avec obstination la monnaie dont il s'est tatoué pour inviter le visiteur à lui en offrir autant.

Celles des Oulad-Naïl qui sont de grande tente apportent dans leurs relations avec leurs visiteurs toute la générosité et la délicatesse que comporte leur origine. 11 suffit d^admirer une seconde l'épais tapis qui sert de lit pour que le serviteur de la noble prostituée apporte à son amant d'une minute, dès qu'il a regagné sa demeure, l'objet qui l'avait frappé.

Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de leurs fatigues. On trouve parfois au matin une d'elles au fond d'un ravin, la gorge ouverte d'un coup de couteau, dépouillée de tous ses bijoux. Un homme qu'elle aimait a dispa;*u; et on ne le revoit jamais.

Le logement où elles reçoivent est une étroite chambre aux murs de terre. Dans les oasis le plafond est souvent fait simplement de roseaux tassés les uns sur les autres et où vivent des armées de scorpions. La couche se compose de tapis superposés.

Les gens riches arabes, ou français, qui veulent passer une nuit de luxueuse orgie, louent jusqu'à l'aurore le bain maure avec les serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans rétuve, et modifient l'usage des divans de repos.

Cette question de mœurs m'amène à un sujet bien difficile.

Nos idées, nos coutumes, nos instincts diffèrent si absolument de ceux qu'on rencontre en cts pays qu'on ose à peine parler chez nous d'un vice si fréquent là-bas que les Européens ne s'en étonnent ni ne s'tn scandalisent même plus. On arrive à en rire au lieu de s'indigner. C'est là une matière fort délicate, mais qu'on ne peut passer sous silence quand on veut essayer de raconter la vie arabe, de faire comprendre le caractère particulier de ce peuple.

On rencontre ici à chaque pas ces amours antinaturelles entre êtres du même sexe que recommandait Socrate, Vami d'Alcibiade.

Souvent, dans l'histoire, en trouve des exemples de cette étrange et malpropre passion à laquelle s'abandonnait César, que les Romains et les Grecs pratiquèrent constamment, que Henri 111 mit à la mode en France et dont on suspecta bien des grands hommes. Mais ces exemples ne sont cependant que des exceptions d'autant plus remarquées qu'elles sont assez rares. En Afrique cet amour anormal est entré si profondément dans les mœurs que les Arabes semblent le considérer comme aussi naturel que l'autre.

D'où vient cette déviation de l'instinct ? De plusieurs causes sans doute. La plus apparente est la rareté des femmes séquestrées par les riches qui possèdent quatre épouses légitimes et autant de concubines qu'ils en peuvent nourrir. Peut-être aussi l'ardeur du climat, qui exaspère les désirs sensuels, a-t-elle émoussé chez ces hommes de tempérament violent la délicatesse, la finesse, la

propreté intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des contacts répugnants.

Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de tradition des mœurs de Sodome, une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade, inculte, presque incapable de civilisation, demeuré aujourd'hui tel qu'il était aux temps bibliques.

Oserai-je citer quelques exemples récents et bien caractéristiques de la puissance de cette passion chez l'Arabe.

Le Hammam eut, dans ses débuts, parmi les garçons des bains, un petit nègre d'Algérie. Après un séjour de quelque temps à Paris, ce jeune homme revint en Afrique. Or, un matin, on trouva dans une caserne deux soldats indigènes assassinés ; et l'enquête démontra bien vite que le meurtrier n'était autre que l'ancien employé du Hammam, qui, du même coup, avait tué ses deux amants. Des relations intimes s'étant établies entre ces hommes qui

s'étaient connus par lui, il avait découvert leur liaison, et, jaloux de tous les deux, les avait égorgés.

De pareils faits sont très fréquents.

Voici maintenant un autre drame.

Un jeune Arabe de grande tente (?) était connu dans toute la contrée pour ses habi tudes amoureuses qui faisaient aux Oulad- Naïl une déloyale concurrence.

Ses frères lui reprochèrent plusieurs fois non pas ses mœurs, mais sa vénalité.

Comme il ne changeait en rien ses habitudes, ils lui donnèrent huit jours pour renoncer à son commerce. Il ne tint pas compte de cet avertissement.

Le neuvième jour au matin, on le trouva mort, étranglé, le corps nu et la tête voilée, au milieu du cimetière arabe. Quand on découvrit la figure, on aperçut une pièce de monnaie violemment incrustée, d'un coup de talon, dans la chair du front, et, sur cette pièce, une petite pierre noire.

A côté du drame une comédie.

Un officier de spahis cherchait en vain un ordonnance. Tous les soldats qu'il employait étaient mal habillés, sales, peu soigneux, impossibles à garder. Un matin, un jeune cavalier arabe se présente, fort beau, intelligent, d'allure fine. Le lieutenant le prit à l'essai. C'était une trouvaille, un garçon actif, propre, silencieux, plein d'attention et d'adresse. Tout alla bien pendant huit jours. Le neuvième jour au matin, comme le lieutenant rentrait de sa promenade quotidienne, il aperçut devant sa porte un vieux spahis entrain de cirer ses bottes. 11 passa dans le vestibule ; un autre spahis balayait. Dans la chambre un troisième faisait le lit. Un quatrième, au loin, chantait dans l'écurie, tandis que le véritable ordonnance, le jeune Mohammed fumait des cigarettes, couché sur un tapis.

Stupéfait, le lieutenant appela un de ces remplaçants inattendus, et, lui montrant ses

camarades: — «Ou'est-ceauevousf....icher

Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate aussi fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le meurtrier.

Il est encore ■ d'autres faits fort communs et tellement ignobles que je ne les puis rapporter ici.

En redescendant, un soir, de Boukhrari, vers le coucher du soleil, j'aperçus trois Oulad-Naïl, deux en rouge et une en bleu, debout au milieu d'une foule d'hommes assis à l'orientale ou couchés. Elles avaient l'air de divinités sauvages dominant un peuple prosterné.

Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la grande côte en face, sur l'autre versant de la vallée poudreuse. Tous étaient immobiles, attentifs comme s'ils eussent attendu quelque événement surprenant. Tous tenaient à la main une cigarette vierge encore et qu'ils venaient de rouler.

Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse, et, aussitôt, dans

LE ZAR' EZ

Comme je déjeunais un matin au fort de Boghar chez le capitaine du bureau arabe, un des officiers les plus obligeants, et les plus capables qui soient dans le Sud, au dire des gens compétents, on parla d'une mission qu'allaient remplir deux jeunes lieutenants. Il s'agissait de faire un long crochet sur les territoires des cercles de Boghar, Djelfa, et Bou Saada pour déterminer les points d'eau. On craignait toujours une insurrection générale dès la fin du Ra-

madan et on voulait préparer la marche d'une colonne expéditionnaire à travers les tribus .

où commencent les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C'était un Arabe de

taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d'un coup de sabre, et la cicatrice laissait ouverte toute la narine du côté gauche. 11 s'appelait Bou-Abdallah. 11 me dit:

— Mossieu, ton cheval il est prêt.

Je demandai :

— Le lieutenant est-il arrivé?

Il me répondit :

— Va venir.

Bientôt, un bruit lointain s'éleva dans la vallée obscure et nue ; puis des ombres et des silhouettes apparurent, passèrent. Je distinguai seulement les trois corps étranges et lents des trois chameaux qui portaient les cantines, nos lits de camp et les quelques objets que nous prenions pour un voyage de vingt jours dans une solitude à peine connue des officiers eux-mêmes.

Puis bientôt, toujours dans la direction du fort de Boghar, retentit le galop rapide d'une

troupe de cavaliers ; et les deux lieutenants qui s'en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée d'un autre spahis et d'un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande tente, d'une illustre famille indigène.

Je montai immédiatement à cheval, et Ton partit.

La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire immobile. Après avoir remonté quelque temps vers le nord, en suivant la vallée du Chélif, nous tournâmes à droite dans un vallon, juste au moment où le jour naissait. .

En ce pays, soir et matin, le crépuscule n'existe pas. Presque jamais on ne voit non plus cts belles nuées traînantes, empourprées, découpées, bigarrées et bizarres, saignantes ou enflammées, qui colorent nos horizons du Nord au moment où le soleil se lève, ainsi qu'à l'heure où le soleil se couche.

Ici, c'est d'abord une lueur très vague, qui augmente, s'étend, envahit tout l'espace en quelques instants. Puis soudain, à la crête d'un mont, ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparaît tel qu'il va monter au ciel, et sans avoir cet aspect rougeoyant, comme endormi encore, qu'ont ses levers en nos pays brumeux.

Mais ce qu'il y a de plus singulier dans ces aurores du désert, c'est le silence.

Qui ne connaît, chez nous, ce premier cri d'oiseau bien avant le jour, dès les premières pâleurs du ciel; puis, cet autre cri qui répond dans l'arbre voisin ; puis enfin cet incessant charivari de sifflets, de ritournelles répétées, de notes vives, avec le chant lointain et continu des coqs ; toute cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette gaieté des voix dans les feuilles.

Ici, rien. L'énorme soleil s'élève au-dessus de cette terre qu'il a dévastée, et il semble déjà la regarder en maître, comme pour

voir si rien de vivant n'existe plus. Pas un cri de bête, sauf parfois le hennissement d'un cheval ; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu'on a campé dans le voisinage d'un puits, le long, lent et muet défilé des troupeaux qui s'en viennent boire.

Tout de suite la chaleur est brûlante. On met, par-dessus le capuchon de flanelle et le casque blanc, l'immense médol, chapeau de paille à bords démesurés.

Nous suivions le vallon, lentement. Aussi loin que la vue allait, tout était nu, d'un gris jaune, ardent et superbe. Parfois au milieu des bas-fonds où croupissait un reste d'eau, dans le lit vidé des rivières, quelques joncs verts faisaient une tache crue et toute petite; parfois, dans un repli de la montagne, deux ou trois arbres indiquaient une source. Nous n'étions point encore dans la contrée assoiffée que nous devions bientôt traverser.

On montait indéfiniment. D'autres petits

vallons se jetaient dans le nôtre; et, à mesure que nous approchions de midi, les horizons se perdaient un peu dans une légère buée de chaleur, dans une fumée de terre rôtie, qui noyait les lointains en des tons à peine bleus, à peine roses, à peine blancs, mais qui avaient cependant un peu de tout cela, et qui semblaient d'une douceur, d'une tendresse, d'un charme infinis, au-delà de l'éclat aveuglant du paysage immédiat.

Enfin on arriva sur la crête de la montagne, et le caïd El-Akhedar-ben-Yahia, chez qui nous allions camper, apparut, venant vers nous, suivi de quelques cavaliers.

C'est un Arabe de sang illustre, le fils du bach'agha Yahia-ben-Aïssa, surnommé le « Bach'agha à la jambe de bois ».

11 nous conduisit au campement préparé auprès d'une source, sous quatre arbres géants dont l'eau sans cesse baignait le pied, seule verdure qu'on aperçût par tout

j4u Soleil 99

l'horizon de sommets pierreux et secs qui s'étendait à perte de vue autour de

loo Au Solei

plus jeune fils du bach'agha. 11 vient ici pour apprendre la vie et connaître les femmes ! ! ! » Comme nous voici loin de nos mœurs françaises !

L*enfant me reconnut aussi et vint gravement me tendre la main. Puis, comme son âge ne le contraignait pas encore au jeûne, il s'assit avec nous et se mit, de ses petits doigts fins et maigres, à dépecer le mouton rôti. Et je crus comprendre que ses grands frères, les deux caïds, qui devaient avoir environ quarante ans, le plaisantaient sur son voyage au ksar, lui demandant d'où lui venait cette cravate de soie qu'il portait au cou, si c'était un cadeau de femme?

Ce jour-là, l'ombre des arbres nous permit de faire la sieste. Je me réveillai comme le soir tombait, et je gravis un monticule voisin pour avoir l'œil sur tout l'horizon.

Le soleil, près de disparaître, se teintait de rouge, au milieu d'un ciel orange. Et partout.

^mmÊtm

Ait Soleil

lOI

du nord au midi, de l'est à l'ouest, les files de montagnes dressées sous mes yeux jusqu'aux extrêmes limites du regard étaient roses, d'un rose extravagant comme les plumes des flamants. On eût dit une féerique apothéose d'opéra d'une surprenante et invraisemblable couleur, quelque chose de factice, de forcé, et contre nature, et de singulièrement admirable cependant.

Le lendemain nous redescendions dans la plaine de l'autre côté de la montagne, une plaine infinie que nous mîmes trois jours à traverser, bien qu'on vît distinctement la chaîne du Djebel-Gada qui la fermait en face de nous.

C'était tantôt une morne étendue de sable, ou plutôt de poussière de terre, tantôt un océan de touffes d'alfa piquées au hasard dans le sol, et qui forçaient nos chechevaux à ne marcher qu'en zig-zag.

Ces plaines d'Afrique sont surprenantes.

Elles paraissent nues et plates comme un parquet, et elles sont, au contraire, sans cesse traversées d'ondulations, comme une mer après la tempête, qui, de loin, semble toute calme parce que la surface est lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes de ces vagues de terre sont insensibles ; jamais on ne perd de vue les montagnes de l'horizon, mais dans l'ondulation parallèle, à deux kilomètres de vous, une armée pourrait se cacher et vous ne la verriez point.

C'est ce qui rendit si difficile la poursuite de Bou-Amama sur les hauts plateaux alfatiers du sud-oranais. .

Chaque matin, on se remet en marche dès l'aurore à travers cts interminables et mornes étendues ; chaque soir, on aperçoit venir quelques hommes à cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers une tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous les jours les mêmes

choses, on cause un peu, puis l'on dort, ou l'on rêve.

104 ^^ Soleil

sert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure lumière vous calcine la peau ; et l'on voudrait devenir nomade à la façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie, au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables.

Chaque jour, l'officier en tournée envoie en avant un cavalier indigène pour prévenir le caïd chez qui il mangera et dormira le lendemain, afin que celui-ci puisse prélever dans sa tribu la nourriture des hommes et des bêtes. Cette coutume, qui équivaut aux billets de logement chez l'habitant des villes en France, devient fort onéreuse pour les tribus par la manière dont elle est pratiquée.

Qui dit Arabe dit voleur, sans exception. Voici donc comment les choses se passent. Le caïd s'adresse à un chef de fraction et réclame cette redevance de ses hommes.

Pour s'exempter de cet impôt et de cette

j4u Soleil 105

corvée, le chef de fraction paye. Le caïd empoche et s'adresse à un autre qui sou-

io6 Au Soleil

galop des chevaux de course, qui ressemble au passage d'un train express. Mais l'Arabe reste presque droit sur sa selle, avec ses vêtements blancs flottants ; et, d'une seule secousse, il arrête l'animal qui fléchit sur ses jambes. Puis, il saute à terre d'un bond, et s'avance, respectueux, vers l'oflFicier, dont il baise la main- Quel que soit le titre de l'Arabe, son origine, sa puissance et sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu'il rencontre.

Puis le caïd se remet en selle et dirige les voyageurs vers la tente qu'il leur a fait préparer. On s'imagine généralement que les tentes arabes sont blanches, éclatantes au soleil. Elles sont au contraire d'un brun sale, rayé de jaune. Leur tissu très épais, en poil de chameau et de chèvre, semble grossier. La tente est fort basse (on s'y tient tout juste debout) et très étendue. Des piquets la supportent d'une façon assez irrégulière ; et

tous les bords sont relevés, ce qui permet à l'air de circuler librement dessous.

io8 Au Soleil

Quand un riche caïd vous reçoit, sa tente est ornée de tentures inappréciables, de coussins admirables et de tapis merveilleux ; puis vous voyez arriver un vieux plateau de tôle supportant quatre tasses ébréchées, fêlées, hideuses, qui semblent achetées à quelque bazar des boulevards extérieurs, à Paris. 11 y en a de toutes les grandeurs et de toutes les formes, porcelaine anglaise, imitation du Japon, Creil commun, tout ce qu'on a fait de plus laid et de plus grossier en faïence dans toutes les parties du monde.

Le café est apporté dans un vieux pot à tisane ou dans une gamelle de troupier ou dans une inénarrable cafetière en plomb déformée, bossuée, qui semble malade.

Peuple étrange, enfantin, demeuré* primitif comme-à la naissance des races. 11 passe sur la terre sans s*y attacher, sans s'y installer. 11 n'a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne possède aucun des objets sans lesquels la vie nous sem-

■■«■■mvi

blerait impossible. Pas de lits, pas de draps, pas de tables, pas de sièges, pas une seule de ces petites choses indispensables qui font commode l'existence. Aucun meuble pour rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en rien. Il sait à peine coudre les peaux de bouc pour emporter Teau, et

il emploie en toutes circonstances des procédés tellement grossiers qu'on en demeure stupéfait.

Il ne peut même pas raccommoder sa tente que déchire le vent ; et les trous sont nombreux dans le tissu brunâtre que la pluie traverse à son gré. Ils ne semblent attachés ni au sol ni à la vie, ces cavaliers vagabonds qui posent une seule pierre sur la place où dorment leurs morts, une grosse pierre quelconque ramassée sur la montagne voisine. Leurs cimetières ressemblent à des champs où se serait écroulée, autrefois, une maison européenne.

Les nègres ont des cases, les Lapons ont

IIO

des.trous, les Esquimaux ont des huttes, les plus sauvages des sauvages ont une demeure creusée dans le sol ou plantée dessus; ils tiennent à leur mère la terre. Les Arabes passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons avec les fibres de notre cœur humain ; ils passent au galop de leurs chevaux, inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme s'ils allaient toujours quelque part où ils n'arriveront jamais.

Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse sur eux sans les effleurer.

lis boivent à Torifice même de la peau de bouc ; mais on présente l'eau aux étrangers dans une collection de récipients invraisembles. Tout s'y trouve, depuis la casserole de ferjusqu 'au bidon défoncé. S'ils s'emparaient, dans quelque razzia, d'un de nos chapeaux

parisiens à haute forme, ils.le conserveraient assurément pour offrir à l)oire dedans au premier général qui traverserait la tribu.

Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq plats. L'ordre de ces plats ne varie point.

On présente d'abord le mouton rôti en plein air. Un homme l'apporte tout entier sur son épaule au bout d'une perche qui a servi de broche; et la silhouette de la bête écorchée, juchée en l'air, fait songer à quelque exécution du moyen âge. Elle se profile, le soir, sur le ciel rouge, d'une façon sinistre et burlesque, tenue ainsi par un personnage sévère et drapé de blanc.

Ce mouton est déposé dans une corbeille plate d'alfa tressé, au milieu du cercle des mangeurs assis en rond, à la turque. La fourchette est inconnue ; on dépèce avec les doigts ou avec un petit couteau indigène à manche de corne. La peau rissolée, vernie parle feu et croustillante, passe pour ce

qu'il y a de plus fin. On Tarrache par longues plaques et on la croque en buvant soit de l'eau toujours bourbeuse, soit du lait de chamelle coupé d'eau par moitié, soit du lait aigre qui a fermenté dans une peau de bouc, dont il prend le goût fortement musqué. Les Arabes appellent « leben » cette boisson médiocre.

Après Ventrée apparaît, tantôt dans une jatte, tantôt dans une cuvette, tantôt dans une marmite antique, une espèce de pâtée au vermicelle. Le fond de ce potage est un ius jaunâtre où le piment se bat avec le poivre rouge dans un mélange d'abricots secs et de dattes pîlés ensemble.

Je ne recommande pas ce bouillon aux gourmets.

Quand le caïd qui vous reçoit est magnifique, on sert ensuite le hamis ; ce mets est remarquable. Je serai peut-être agréable à quelques personnes en en donnant la recette.

^UÊk

On le prépare soit avec du poulet, soit avec du mouton. Après avoir coupé la viande en petits morceaux, on la fait revenir dans le beurre sur la poêle.

On se procure ensuite un très léger bouillon en arrosant cette viande avec de l'eau chaude. (Je crois qu'il vaudrait mieux se servir de bouillon faible préparé d'avance.) On ajoute du poivre rouge en grande quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu'à ce que les dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, puis on verse ce jus sur la viande. C'est exquis.

Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou kouskoussou, le mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à la main de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb de chasse. On cuit ces granules d'une façon particulière et on les arrose avec un

bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour qu'on ne m'accuse pas de ne parler que de cuisine.

Quelquefois on apporte encore des petits gâteaux au miel, feuilletés, qui sont fort bons.

Chaque fois qu on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit : Saa ! (à votre santé !) On doit lui répondre : Allah y selmeck ! ce qui équivaut à notre : « Que Dieu vous bénisse ! » Ces formules sont répétées dix fois pendant chaque repas.

Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous installons sous une tente nouvelle ; tantôt au pied d'une montagne, tantôt au milieu d'une plaine sans limite.

Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s'est répandue dans la tribu, on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne stérile ou sur les collines, des petits points blancs qui s'approchent. Ce sont les Arabes qui viennent contempler l'ofFicier et lui adresser leurs réclamations. Presque tous

sont à cheval, d'autres à pied ; un grand nombre montent des bourricots tout petits. Us sont à califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et leurs longs pieds nus traînent à terre des deux côtés.

Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et s'accroupissent autour de la tente ; puis ils restent là, immobiles, les yeux fixes, attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se présentent.

Car tout officier en tournée rend la justice d'une façon souveraine.

Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n'est chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple • arabe. Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable, il est absolument inutile d'y songer. Chaque partie amène un nombre fantastique de faux témoins qui jurent sur les cendres de leurs pères et mères, et affirment sous serment les mensonges les plus effrontés.

ii6 Au Soleil

Voici quelques exemples :

Un cadi (la vénalité de ces magistrats musulmans est proverbiale et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse cette proposition : « Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m'amèneras sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X. . . te doit soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.»

L'homme amène les témoins, qui déposent et signent. Alors le cadi appelle X... et lui dit : « Tu me donneras cinquante douros et tu m'amèneras neuf témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te doit cent vingt-cinq douros. Je te les ferai remettre. » Le second Arabe amène ses témoins.

Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de la déposition des sept témoins, lui fait donner sokante-quinze douros par le second. Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l'affirmation de ses neuf

témoins, le cadi lui fait remettre cent vingtcinq douros par le premier.

La part du magistrat est donc de soixantequinze douros (375 fr.), prélevés sur ses deux victimes.

Le fait est authentique.

Et cependant TArabe ne s'adresse presque jamais au juge de paix français, parce qu'on ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi fait ce qu on veut pour de l'argent.

11 éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l'épouvante, car il pousse à l'extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléfîciants.

Dans les commencements de la domination française, quand les musulmans trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque, ils le portaient pieusement à

leurs lèvres et l'enfouissaient dans le sol ou le

ii8 Au Soleil

fourraient dans quelque trou de mur ou d'arbre. Cette coutume amena de si fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s'en guérirent bientôt.

Autre exemple de la fourberie arabe.

Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est commis. On soupçonne un Arabe, mais les preuves manquent. 11 y avait dans cette tribu un pauvre homme nouvellement venu d'une tribu voisine, établi là pour sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l'accuse du meurtre. Un autre témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint quatre-vingt-dix avec les affirmations les plus précises. L'étranger fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite l'innocence du décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire d'un étranger qui les gênait, et empêcher un homme de leur tribu d'être compromis!

Les procès durent des années sans qu'une lueur de vérité puisse apparaître sous les

affirmations des faux témoins. Alors on a recours à un moyen fort simple : on empri-

I20 AU Soleil

TArabe ouvre son vêtement; et nous apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente, à la hauteur du foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un autre trou nous apparut dans son dos, en face du premier, au centre d'une grosseur aussi volumineuse qu'une tête d'enfant. Lorsqu'on appuyait autour, des fragments d'os sortaient. Cti homme avait reçu manifestement un coup de fusil ; et la charge, entrée sous la poitrine, était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia avec énergie, protesta et jura que «c'était l'œuvre de Dieu.» Dans ce pays stc d'ailleurs les plaies -ne présentent jamais de gravité. Les fermentations, les pourritures produites par les éclosions de microbes n'existent point, ces animalcules ne vivant que sous les climats humides. A moins d'être tué sur le coup, à moins qu'un organe essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.

Nous arrivions le lendemain chez le caïd Abd-el-Kader-bel-Hout, unpaiTenu. Sa tribu qu'il administre avec sagesse est moins turbulente et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il chercher une autre cause à ce calme relatif.

Le pays n'ayant de sources que sur le versant sud du Djebel Gada, qui n'est point habité, Teau naturellement n'est fournie que par les puits communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire de détournements de cours, ce qui est la principale cause de querelles et de haines dans tout le sud.

Ici encore un homme se présenta en sollicitant son admission à l'hôpital français. Quand on lui demanda quelle maladie il avait, il releva sa gandoura et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues, flasques, molles, blettes comme un fruit trop mûr, avec its chairs tellement ramollies que le doigt y pénétrait comme dans

une pâte qui gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce pauvre diable présentait enfin tous les signes d'une syphilis épouvantable. Comme on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue, il leva la main, et jura par la mémoire de ses ancêtres que « c'était rœuvre de Dieu. »

En vérité le Dieu des Arabes accomplit des œuvres bien singulières.

Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on essaye de dormir un peu sous la chaleur terrible de la tente.

Puis le soir vient; on dîne. Un calme profond tombe sur la terre calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les chacals leur répondent.

On s'étend sur les tapis sous le ciel criblé d'étoiles, qui semblent humides, tant leur clarté scintille ; et alors on cause longtemps, très longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et faciles à dire,

sous ces nuits tièdes si pleines d*astres.

Tout autour de la tente de l'officier, des Arabes sont étendus par terre ; et, sur une ligne, les chevaux, entravés par les jambes de devant, restent debout, avec un homme de garde auprès de chacun d'eux.

Ils ne doivent pas se coucher, et ils restent toujours debout, ces chevaux; car la monture d'un chef ne peut pas être fatiguée. Sitôt qu'ils essayent de s'étendre, un Arabe se précipite et les force à se relever.

Mais la nuit s'avance. Nous nous allongeons sur les tapis de laine épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons partout, sur la terre nue qui nous environne, des êtres blancs étendus et dormant, comme des cadavres dans des linceuls.

Un jour, après une marche de dix heures dans la poussière brûlante, comme nous venions d'arriver au campement, auprès d'un puits d'eau bourbeuse et saumâtre

124 ^^^ Soleil

qui nous parut cependant exquise, le lieutenant me secoua soudain au moment où j'allais me reposer sous la tente, et me dit, en me montrant l'extrême horizon vers le sud : « Ne voyez-vous rien là-bas? »

Après avoir regardé, je répondis : « Si, un tout petit nuage gris. »

Alors le lieutenant sourit : « Eh bien, asseyez-vous là et continuez à regarder ce nuage. »

Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon reprit : « Si je ne me trompe, c'est un ouragan de sable qui nous arrive. »

11 était environ quatre heures, et la chaleur se maintenait encore à quarante-huit degrés sous la tente. L'air semblait dormir sous l'oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit, sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient l'orge, et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin, préparaient notre repas.

On eût dit cependant qu'il y avait autour de nous une autre chaleur que celle du ciel, plus concentrée, plus suffoquante, comme celle qui vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d'un incendie considérable. Ce n'étaient point ces souffles ardents, brusques et répétés, cts caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais un échauffement mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe.

Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais à la façon de tous les nuages. 11 était maintenant d'un brun sale et montait très haut dans l'espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos orages du nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de particulier.

Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d'un noir opaque, son sommet cuivré paraissait transparent.

Un grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient fermé

notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres. Chacun courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu*on voit dans un camp au moment d'une attaque.

11 me sembla soudain que le jour baissait ; je levai les yeux vers le soleil. Il était couvert d'un. voile jaune, et ne paraissait plus être qu'une tache pâle et ronde s'effaçant rapidement.

Alors, je vis un surprenant spectacle.

Tout l'horizon vers le sud avait disparu, et une masse nébuleuse qui montait jusqu'au zénith, venait vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les limites de la vue, noyant tout.

Instinctivement je me reculai vers la tente. Il était temps. L'ouragan, comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il arrivait, ce mur, avec la rapidité d'un train lancé ; et soudain il nous enveloppa dans un tourbillon furieux de sable et

de vent, dans une tempête de terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffoquante.

Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut secouée comme une voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie, palpita quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile ; puis soudain, arrachée de terre, elle s'envola et disparut aussitôt dans la nuit de poussière mouvante qui nous entourait.

On ne voyait plus rien à dix pas à travers ces ténèbres de sable. On respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les yeux en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés; il se glissait par le cou, par les manches, jusque dans nos bottes.

Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous torturait. Mais l'eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait sous notre dent. Le mouton rôti en était poivré ; le kous-kous semblait fait uniquement de

fins graviers roulés ; la farine du pain n'était plus que de la pierre pilée menu.

Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à ces bêtes, les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne hurlèrent pas ce soir-là.

Puis, au matin, tout était fini; et le grand tyran meurtrier de TAfrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon clair.

On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant troublé notre sommeil.

Devant nous s'élevait la chaîne du Djebel Gada qu'il fallait traverser. Un défilé s'ouvrait sur la droite; on suivit la montagne jusqu'au passage, où l'on s'engagea. Nous retrouvions l'alfa, l'horrible alfa. Puis soudain je crus découvrir la trace effacée d'une route, des ornières de roues. Je m'arrêtai surpris. Une route ici, quel mystère? J'en eus l'explication. Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé par l'exemple des Européens habitant Alger, voulut se donner

■^ï^«li^N««N«M«*a

le luxe d'un carrosse dans le désert.

Mais, pour avoir une voiture, il faut posséder des routes, aussi cet ingénieux potentat occupa-t-il pendant des mois tous les Arabes, ses sujets, à des travaux de grande voierie. Cts misérables, sans pioches, sans pelles, sans outils, terrassant le plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à aplanir plusieurs kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître qui s'offrit ainsi des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage, en compagnie de beautés indigènes qu'il envoyait quérir à Djelfa par son favori, un jeune Arabe de seize ans.

Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l'Arabe avec son introublable gravité, pour comprendre le comique infini de ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert promenant des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues inégales, conduite à

aujourd'hui. Ces lacs de sel, (ils sont deux, l'autre se trouve plus à l'ouest), donnent d'ailleurs leur nom à toute cette contrée qu'on appelle le Zar'ez. A partir de Bou- Saada, la plaine s'appelle le Hodna, baptisée" alors par le lac salé de Msila.

Je regardais avec une stupéfaction émerveillée l'immense nappe de sel étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute cette surface, plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme une plaque d'acier ; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l'éclat de ce lac étrange, bien qu'il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que j'avais peine à croire, tant il me paraissait proche.

Nous finissions de descendre de l'autre côté du Djebel-Gada, et nous approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la Fontaine (Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par extraordinaire, fort courte.

Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la conquête, afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d'insurrection, et y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd'hui fort détérioré. Le mur d'enceinte reste pourtant en assez bon état, et quelques pièces ont été maintenues habitables.

Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu'au soir défiler des Arabes qui venaient exposer à « Tofficier » des aflFaires infini-

y V ment embrouillées ou des griefs imaginaires

dans la seule intention de parler au chef français.

Une folle, sortie on ne sait d'où, vivant on ne sait comment en cts solitudes déso-

^ lées, rôdait sans cesse autour de nous.

Sitôt que nous sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières, presque nue, hideuse.

Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour les fous.

134 ^^ Soleil

Or, voici comment on les respecte : dans leur famille... on les tue ! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l'ont avoué.

Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la sainteté par le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument particuliers à l'Afrique. La famille généralement se débarrasse des déments.

Et les tribus restant pour nous un monde fermé, grâce au système des grands chefs indigènes, nous ne pouvons, le plus souvent, avoir même le soupçon de ces disparitions.

Comme j'avais peu marché dans la journée, j'écrivis une partie de la nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un tapis devant la porte et dormir sous le ciel.

La pleine lune emplissait l'espace d'une clarté luisante qui semblait vernir tout ce qu'elle frôlait. Les montagnes, jaunes déjà sous le soleil, les sables jaunes, l'horizon

jaune, semblaient plus jaunes encore, caressés par la lueur safranée de Tastre.

Là-bas, devant moi, le Zar*ez, le vaste lac de sel figé, semblait incandescent. On eût dit qu'une phosphorescence fantastique s'en dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque chose de si surnaturel, de si doux, de si captivant le regard et la pensée, que je restai plus d'une heure à regarder, ne pouvant me résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants aussi sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient d'énormes flocons de neige tombés là.

On partit au soleil levant.

La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement inclinée, semée d'alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la tête, et nous le suivions d'un pas rapide. Plus nous approchions, plus l'illusion de l'eau était parfaite. Comment cela pouvait-il

n'être pas un lac, un lac géant ? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout l'espace ^ entre les deux montagnes, distantes de trente à quarante kilomètres. Nous marchions droit vers son extrémité, car nous ne devions le traverser que sur une courte étendue.

Mais, de l'autre côté du Zar'ez, je distinguais une sorte de colline ou plutôt de bourrelet d'un jaune doré qui semblait le séparer de la montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu'à l'horizon la ligne blanche du sel; et, sur notre droite, où s'étendait une plaine infinie et nue serrée entre les deux montagnes, je distinguais jusqu'à perte de vue cette même traînée jaune. Le lieutenant me dit : « Ce sont les dunes. Ce banc de sable a plus de deux cents kilomètres de long sur une largeur très variable. Nous le traverserons de main. »

Le sol devenait singulier, couvert d'une croûte de salpêtre que crevaient les pieds

des chevaux. Des herbes se montraient, des joncs ; on sentait qu'une nappe d'eau s'étendait à fleur de terre. Cette plaine en- * fermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l'hiver, serait un immense marécage si le terrible soleil n'en desséchait quand même la surface. Parfois, dans les creux, des flaques d'eau saumâtre apparaissaient ; et des bécassines s'envolaient devant nous avec ce crochet rapide qui leur est propre.

Puis soudain nous fûmes au bord de la Sebkra ; et nous nous engageâmes sur cet océan tari.

Tout était blanc devant nous, d'un blanc d'argent neigeux, vaporeux et miroitant. Et même, en avançant sur cette surface cristallisée, poudrée d'une poussière de sel pareille à de la neige fine, et qui parfois s'enfonçait un peu sous le pied des bêtes,

comme une glaôe molle, on gardait l'im-

pression singulière qu'on avait devant les yeux une nappe d*eau. Une seule chose pouvait à la rigueur indiquer à un œil expérimenté que ce n'était point une étendue liquide : l'horizon. Ordinairement la ligne qui sépare l'eau du ciel reste sensible, Tune étant toujours plus ou moins foncée que l'autre. Quelquefois, il est vrai, tout semble se mêler ; la mer alors prend une teinte, un vague de nuée bleue fondue qui se perd dans Tazur pâlissant du vide infmi. Mais il suffit de regarder attentivement pendant quelques instants pour toujours distinguer la séparation, si faible, si enveloppée qu'elle soit. Ici, on ne voyait rien. L'horizon était voilé entièrement dans une brume blanche, une sorte de vapeur de lait d'une douceur intraduisible ; et tantôt on cherchait dans l'espace la limite terrestre, tantôt on croyait la voir beaucoup trop bas, au milieu de la plaine salée sur laquelle flottaient cts buées crémeuses et singulières.

Tant que nous avions dominé le Zar'ez, nous avions gardé la perception nette des distances et des formes ; dès que nous

140 y4u Soleil

saline, et cet horizon qu'on supposait à trente kilomètres, était fermé à cent mètres de nous par ce voile de buée tremblante que le furieux soleil du désert faisait sortir de la couche brûlante du sel.

Cela dura une heure environ, puis on toucha Tautre rive.

Ce fut d'abord une petite plaine ravinée,, couverte d'une croûte d'argile sèche, et mêlée encore de salpêtre.

Nous montions une pente insensible, des herbes parurent, puis des espèces de joncs, puis une petite fleur bleue ressemblant au myosotis rustique, montée sur une longue tige mince comme un fil, et tellement odorante que son parfum couvrait le pays.

Cette exquise senteur me donna l'impression fraîche d'un bain ; on la respirait longuement, et la poitrine semblait s'élargir pour boire ce souffle délicieux.

On aperçut enfin un rang de peupliers, un vrai bois de roseaux, d'autres arbres.

puis nos tentes, plantées sur la limite des sables dont les ondulations inégales, hautes jusqu'à huit ou dix mètres, se dressaient comme des flots remués.

La chaleur devenait féroce, doublée sans doute par les réverbérations de la Sebkra. Les tentes, de vraies étuves, étaient inhabitables ; et, aussitôt descendus de cheval, nous partîmes, pour chercher de Tombre sous les arbres. Il fallut traverser d'abord une forêt de roseaux. Je marchais en avant, et soudain je me mis à danser en poussant des cris de joie. Je venais d'apercevoir des vignes, des abricotiers, des figuiers, des grenadiers couverts de fruits, toute une suite de jardins autrefois prospères, aujourd'hui envahis par les sables, et qui appartenaient à l'agha de Djelfa. Pas de mouton rôti pour déjeuner! Quel bonheur! Pas de kous-kous! Quel délire ! Du raisin ! des figues ! des abricots ! Tout cela n'était pas très mûr. N'importe, ce fut une orgie, dont nous

ressentîmes, je crois, quelque malaise.

L*eau, par exemple, laissait à désirer. De la boue peuplée de larves. On n'en but guère.

Chacun s'enfonça dans les roseaux et s'endormit. Une sensation froide me réveilla en sursaut; une énorme grenouille venait de me cracher un jet d'eau dans la figure. En cette contrée il fa ut être sur ses gardes et il n'est pas toujours prudent de dormir ainsi sous les rares verdures, surtout dans le voisinage des sables, où pullule la léfaa, dite vipère céraste ou vipère à cornes, dont la piqûre est mortelle et presque foudroyante. L'agonie souvent ne dure pas une heure. Ce reptile d'ailleurs est très lent et ne devient dangereux que si on marche dessus sans le voir, ou si on se couche dans son voisinage. Quand on le rencontré sur sa route, on peut, même avec de l'habitude et des précautions, le prendre à la main en le saisissant rapidement derrière les oreilles.

Je ne me suis pas offert cet exercice.

Cette petite et terrible bête habite aussi l'alfa, les pierres, tout endroit où elle trouve un abri. Quand on couche pour la première fois sur la terre, la pensée de ce reptile vous préoccupe ; puis on y songe moins, puis on n'y songe plus. Quant aux scorpions, on les méprise. Ils sont d'ailleurs aussi communs là-bas que les araignées chez nous. Lorsqu'on en apercevait un auprès de notre campement, on l'entourait d'un cercle d'herbes sèches auquel on mettait le feu. La bête affolée, se sentant perdue, relevait sa queue, la ramenait en cercle au-dessus de sa tête et se tuait en se piquant ellemême. On m'a du moins affirmé qu'elle se tuait, car je l'ai toujours vue mourir dans la flamme.

Voici en quelle occasion je vis cette vipère pour la première fois.

Un après-midi, comme nous traversions une immense plaine d'alfa, mon cheval

««• * Il I '^rsmuiJL:^

donna plusieurs fois de vives marques d'inquiétude. Il baissait la tête, reniflait, s'arrêtait, semblait suspecter chaque touffe. Je suis, je l'avoue, fort mauvais cavalier, et ces brusques arrêts, outre qu'ils m'emplissaient de méfiance sur mon équilibre, me jetaient brusquement dans l'estomac l'énorme piton de ma selle arabe. Le lieutenant, mon compagnon, riait de tout son cœur. Soudain ma bête fit un bond et se mit à regarder par terre quelque chose que je ne voyais point, en refusant obstinément d'avancer. Prévoyant une catastrophe, je préférai descendre, et je cherchai la cause de cet effroi, l'avais devant moi une maigre touffe d'alfa. Je la frappai, à tout hasard, d'un coup de bâton ; et soudain, un petit reptile s'enfuit qui disparut dans la plante voisine.

C'était une léfaa.

Le soir de ce même jour, dans une plaine rocheuse et nue, mon cheval fit un nouvel écart. Je sautai à terre, persuadé que j'allais

es

trouver une autre léfaa. Mais je ne vis rien.

mmm

146 y4u Soleil

qu'on rencontre dans le désert, qui, le ventre gonflé, les pattes écartées, me regardait. La vilaine bête m*avait trouvé sans doute sur sa route habituelle et était venue se heurter à ma figure.

Comme vengeance, je le contraignis à fumer une cigarette. Il en est mort d'ailleurs. Voici comment on procède. On ouvre de force sa bouche étroite; on y introduit un bout du fin papier plein de tabac roulé, et on allume l'autre bout. L'animal suffoqué souffle de toute sa vigueur pour se débarrasser de cet instrument de supplice, puis, bon gré mal gré, il est ensuite contraint d'aspirer. Alors il souffle de nouveau, enflé, expirant et comique ; et jusqu'au bout il faut qu'il fume, à moins qu'on n'ait pitié de lui. 11 expire généralement étouffé et gros comme un ballon.

Comme sport saharien on fait souvent assister les étrangers à la lutte, d'une léfaa et d'un ouran..

Qui de nous n'a rencontré dans le Midi tous ces pauvres petits lézards à queue coupée courant le long des vieux murs.

On se demande d'abord quel est le mystère de ces queues absentes. Puis, un jour, comme on lisait à Tombre d'une haie, on vit soudain une couleuvre jaillir d'une crevasse et s'élancer vers l'innocente et gentille bête se chauffant sur line pierre. Le lézard fuit, mais, plus rapide, le reptile l'a saisi par la queue, par sa longue queue mobile, et la moitié de ce membre reste entre les dents pointues de l'ennemi tandis que l'animal mutilé disparaît dans un trou.

Eh bien, l'ouran, qui n'est autre chose que le crocodile de terre dont parle Hérodote, sorte de gros lézard du Sahara, venge sa race sur la terrible léfaa.

Le combat de ces deux animaux est d'ailleurs plein d'intérêt. 11 a lieu généralement dans une vieille caisse à savon.

On y dépose le lézard qui se met à courir avec une singulière vitesse, cherchant à fuir; mais, dès qu'on a vidé dans la boîte le petit sac contenant la vipère, il devient immobile. Son œil seul remue très vite. Puis il fait quelques pas rapides, comme s'il glissait, pour se rapprocher de l'ennemi, et il attend. La léfaa, de son côté, considère le lézard, sent le danger et se prépare à la bataille ; puis, d'une détente elle se jette sur lui. Mais il est déjà loin, filant comme une flèche, à peine visible dans sa course. Il attaque à son tour, revenu d'une lancée avec une surprenante rapidité. La léfaa s'est retournée, et tend vers lui sa petite gueule ouverte, prête à mordre de sa morsure foudroyante. Mais il a passé, frôlant le reptile qu'il regarde de nouveau, hors d'atteinte, de l'autre bout de la caisse.

Et cela dure un quart d'heure, vingt minutes, parfois davantage. La léfaa, exas-

pérée, se fâche, rampe vers l'ouran qui fuit sans cesse, plus souple que le regard, revient, tourne, s'arrête, repart, épuise et affole son redoutable adversaire. Puis soudain, ayant choisi l'instant, il file dessus si vite qu'on aperçoit seulement la vipère convulsée, étranglée par la forte mâchoire triangulaire du lézard qui l'a saisie par le cou, derrière les oreilles, juste à la place où la prennent les Arabes.

On songe, en voyant la lutte de cts petites bêtes au fond d'une caisse à savon, aux courses de taureaux d'Espagne dans les cirques majestueux. Il serait plus terrible cependant de déranger ces infimes combattants que d'affronter la colère beuglante de la grosse bête armée de cornes aiguës.

On rencontre souvent dans le Sahara un serpent affreux à voir, long souvent de plus d'un mètre et pas plus gros que le petit doigt. Aux environs de Bou Saada ce reptile inoffensif inspire aux Arabes une

terreur superstitieuse. Ils prétendent qu'il perce comme une balle les corps les plus durs, que rien ne peut arrêter son élan dès qu'il aperçoit un objet brillant. Un Arabe m'a raconté que son frère avait été traversé par une de cts bêtes qui du même choc avait tordu Tétrier. Il est évident que cet homme a simplement reçu une balle juste au moment où il apercevait le reptile.

Aux environs de Laghouat ce serpent n'inspire au contraire aucune terreur et les enfants le prennent dans leurs mains.

La pensée de tous ces redoutables habitants du désert m'empêcha quelque peu de dormir sous les roseaux de Raïane Chergui. Tout frôlement auprès de mes oreilles me faisait me dresser brusquement.

Le jour baissait, je réveillai mes compagnons pour aller nous promener dans les dunes et tâcher de trouver quelque léfaa ou quelque poisson de sable.

L'animal qu'on appelle le poisson de sable

; Soleil

et que les arabes nomment dwb (on prononce doh), est une autre sorte de cros lézard

Puis on se coucha sur les tapis devant les tentes, la chaleur ne permettant pas de rester dessous. Et nous avions, l'un devant nous, l'autre derrière, ces deux voisins étranges : le sable houleux comme une mer agitée et le sel uni comme une mer calme.

Le lendemain on traversa les dunes. On eût dit rOcéan devenu poussière au milieu d'un ouragan ; une tempête silencieuse de vagues énormes, immobiles, en sable jaune. Elles sont hautes comme des collines, ces vagues, inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil!

du sud verse sa flamme implacable et di~ recte.

11 faut gravir ces lames de cendre d'or,, dégringoler de l'autre côté, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu'aux ge-

noux et glissent en dévalant l'autre versant des surprenantes collines.

Nous ne parlions plus, accablés de chaleur et desséchés de soif comme ce désert ardent.

Parfois, dit-on, on est surpris dans ces vallons de sable par un incompréhensible phénomène que les Arabes considèrent comme un signe assuré de mort.

Quelque part, près de soi, dans une direction indéterminée, un tambour bat, le mystérieux tambour des dunes. 11 bat distinctement, tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement fantastique.

On ne connaît point, paraît-il, la cause de ce bruit surprenant. On l'attribue généralement à l'écho grossi, multiplié, démesurément enflé par les ondulations des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant des touffes d'herbes sèches, car on a toujours remarqué que le

phénomène se produit dans le voisinage de

154 ^^ Soleil

petites plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin.

Ce tambour ne serait donc qu*tine sorte de mirage du son.

Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes troi 3 cavaliers qui venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ, le premier mit pied à terre et s'approcha en boitant un peu. C'était un homme d'environ sobcante ans, assez gros (ce qui est rare en ce pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués, creusés, presque féroces. Il portait la croix de la Légion d'honneur.. On le nommait Si Cherif-ben-Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia.

11 nous fit un long discours d'un air furieux pour nous inviter à entrer sous sa tente et à accepter une collation.

C'était la première fois que je pénétrais dans l'intérieur d'un chef nomade.

Un amoncellement de riches tapis delaine frisée couvrait le sol; d'autres tapis

étaient dressés pour cacher la toile nue; d'autres tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond. Des sortes de divans ou plutôt de trônes étaient aussi recouverts d'étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales, coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix murmurantes.

On s'assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans l'appartement voisin par-dessus la séparation ; et une main invisible passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt.

On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères. Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par d'invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir.

La femme arabe, en général, est petite^ blanche comme du lait, avec une physionomie de jeune mouton. Elle n'a de pudeur que pour son visage. On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant Tune par devant, l'autre par derrière, et laissant voir, de profil, toute la personr^.

A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées, épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à toutes les fatigues, vont chercher l'eau à plusieurs kilomètres avec un enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans.

Leur visage, qu'on aperçoit parfois, est tatoué d'étoiles bleues sur le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de propreté. Il est fort rare d'apercevoir les femmes des arabes riches.

On repartit aussitôt la collation achevée.

et, le soir, nous arrivâmes au rocher de sel Khang-el-Melah,

C'est une sorte de montagne grise,

Après un court repos, nous nous sommes remis en route.

Nous avons recommencé notre long voyage par les longues plaines nues. De temps en temps on rencontrait des troupeaux. Tantôt c'étaient des armées de moutons de la couleur du sable; tantôt à l'horizon se dessinaient des bêtes singulières que la distance faisait moites et qu'on eût prises, avec leur dos en Jpbsse, leur grand cou recourbé, leur allur^ lente, pour des bandes de hauts dindons. Puis, en approchant, on reconnaissait des chameaux avec leur ventre gonflé des deux côtés comme un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient jusqu'à soixante litres d'eau. Eux aussi avaient la couleur du désert comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes. Le lion, l'hyène, le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l'homme lui-même prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant

j4u Soleil 159

des dunes mouvantes jusqu'au gris pierreux des montagnes. Et la petite alouette des plaines est si pareille à la poussière de terre

i6o Au Soleil

on ne rencontrait même plus guère d'oiseaux. Les puits devenaient introuvables.

Nous regardions passer au loin de singulières petites colonnes de poussière qui ont l'air d'une fumée, tantôt droites, tantôt penchées ou tordues, et qui courent rapidement sur le sol, hautes de quelques mètres, larges au sommet et minces du pied.

Les remous de l'air^formant ventouse, • soulèvent et entraînent ces nuées transparentes et vraiment fantastiques, qui seules mettent un mouvement en ces lieux lamentablement déserts.

Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier servant de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite solitude. Pendant dix minutes, il allait au pas, immobile sur la selle, et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces rythmes étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il partait au trot, à peine secoué, son grand bour-

nous voltigeant, le corps d'aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui, jusqu'au moment où il s'arrêtait pour reprendre un train plus doux.

le demandai à mon voisin :

— Comment peut-il nous conduire à travers cts espaces nus, sans points de repère !

Il me répondit :

— Quand il n'y aurait que les os des cha-^ meaux.

En effet, de quart d'heure en quart d'heure, nous rencontrions quelque ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc, tachant le sable. C'était parfois un morceau de jambe, parfois un morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale.

— D'où viennent tous ces débris, demandai-je.

Mon voisin répliqua :

— Les convois laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre; et les chacals n'emportent pas tout.

Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone, derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque sans parler.

Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre Bou-Saada, j'aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d'ailleurs par le mirage, et dont la forme m'étonna. A notre approche, deux vautours s'envolèrent. C'était une charogne encore baveuse malgré la chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts.

— « Nous avons des voyageurs devant nous, » dit le lieutenant.

Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé, fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des

" 'f ' ^'^^mmmÊmmmm^mimÊm

mence des hommes. C'était son tour, voilà tout. Nous passâmes.

Or, m'étant retourné longtemps après, j'aperçus encore, dressé sur le sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu'à la fin s'enfoncer à l'horizon les derniers vivants qu'elle dût voir.

Une heure plus tard ce fut un chien tapi contre un roc, la gueule ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l'œil tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes patientes, avides de sa chair, qu'il ne tourna pas la tête, qu'il ne sentit pas les pierres qu'un spahis lui lançait en passant.

Et soudain, à la sortie d'un nouveau défilé, j'aperçus devant moi l'oasis.

C'est une inoubliable apparition. On vient de traverser d'interminables plaines, de franchir des montagnes aigués, pelées, calcinées, sans rencontrer un arbre, une

plante, une feuille verte, et voici, devant vous, à vos pieds, une masse opaque de verdure sombre, quelque chose comme un lac de feuillage presque noir étendu sur le sable. Puis, derrière cette grande tache, le désert recommence, s'allongeant à Tinfini jusqu'à rinsaisissable horizon où il se mêle au ciel.

La ville descend en pente jusqu'aux jardins.

Quelles villes., ces cités du Sahara ! Une agglomération, un amoncellement de cubes de boue séchés au soleil. Toutes ces huttes carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un passage régulier de bêtes.

La cité entière d'ailleurs, cette pauvre cité de terre délayée, fait songer à des constructions d'animaux quelconques, à des

i66 Au Soleil

habitations de castors, à des travaux informes accomplis sans outils, avec les moyens que la nature a laissés aux créatures d'ordre inférieur.

De place en place un palmier magnifique s'épanouit à vingt pieds du sol. Puis tout à coup on entre dans une forêt dont les allées sont enfermées entre deux hauts murs d'argile. A droite, à gauche, un peuple de dattiers ouvre ses larges parasols au-dessus des jardins, abritant de son ombre épaisse et fraîche la foule délicate des arbres fruitiers. Sous la protection de ces palmes géantes que le vent agite comme de larges éventails, poussent les vignes, les abricotiers, les figuiers, les grenadiers, et les légumes inestimables.

L'eau de la rivière, gardée en de larges réservoirs, est distribuée aux propriétés, comme le gaz en nos pays. Une administration sévère fait le compte de chaque habitant, qui, au moyen de longues rigoles.

dispose de la source pendant une ou deux heures par semaine selon l'étendue de son domaine.

On estime la fortune par tête de palmier. Ces arbres, gardiens de la vie, protecteurs des sèves, plongent sans cesse leur pied dans l'eau tandis que leur front baigne dans le feu.

Le vallon de Bou-Saada qui amène la rivière aux jardins est merveilleux comme un paysage de rêve. Il descend, plein de dattiers, de figuiers, de grandes plantes magnifiques entre deux montagnes dont les sommets sont rouges. Tout le long du rapide cours d'eau, des femmes arabes, la tête voilée et les jambes découvertes, lavent leur linge en dansant dessus. Elles le roulent en tas dans le courant, et le battent de leurs pieds nus, en se balançant avec grâce.

Le fleuve, le long de ce ravin, court et chante. En sortant de l'oasis, il est encore abondant ; mais le désert qui l'attend, le dé-

i68 Au Soleil

sert jaune et assoiffé, le boit tout à coup, ^ux portes des jardins, l'engloutit brusquequement en ses sables stériles.

Quand on monte sur la mosquée, au coucher du soleil, pour contempler l'ensemble de la ville, Taspect est des plus singuliers. Les toits plats et carrés forment comme une cascade de damiers de boue ou de mouchoirs sales. Là-dessus s'agite toute la population qui grimpe sur ses huttes dès que le soir vient. Dans les rues on ne voit personne, on n'entend rien ; mais sitôt que vous découvrez l'ensemble des toits d'un lieu élevé, c'est un mouvement extraordinaire. On prépare le souper. Des grappes d'enfants en loques blanches grouillent dans les coins ; ce paquet informe de linge sale qui représente la femme arabe du peuple fait cuire le kous-kous ou bien travaille à quelque ouvrage.

La nuit tombe. On étend alors sur ce toit les tapis du Djebel-Amour, après avoir

ÂîL Soleil

soigneusement chassé les scorpions qui pullulent dans ces taudis ; puis toute la famille s'endort en plein air sous Tétincelant fourmillement des astres.

L'oasis de Bou-Saada, bie» que petite, est une des plus charmantes de l'Algérie. On peut, aux environs, chasser la gazelle, qu'on y rencontre en quantité. On y trouve aussi en abondance la redoutable léfaa et même la hideuse tarentule aux longues pattes, dont on voit courir l'ombre énorme, le soir, sur les murs des cases.

. On fait en ce ksar un commerce assez considérable, parce qu'il se trouve un peu sur la route du Mzab.

Les Mozabites et les Juifs sont les seuls marchands, les seuls négociants, les seuls êtres industrieux de toute cette partie de l'Afrique.

Dès qu'on avance dans le^ sud, la race

juive se révèle sous un aspect hideux 'qui

fait comprendre la haine féroce de certains

peuples contre ces gens, et même les massacres récents. Les Juifs d'Europe, les Juifs d'Alger, les Juifs que nous connaissons, que nous coudoyons chaque jour, nos voisins et nos amis, so^ des hommes du monde, instruits, intelligents, souvent charmants. Et nous nous indignons violemment quand nous apprenons que les habitants de quelque petite ville inconnue et lointaine ont égorgé et noyé quelques centaines d'enfants d'Israél. Je ne m'étonne plus aujourd'hui ; car nos Juifs ne ressemblent guère aux Juifs de là-bas.

A Bou-Saada, on les voit, accroupis en des lanières immondes, bouffis de graisse, sordides et guettant l'Arabe comme une araignée guette la mouche» Ils l'appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un billet qu'il signera. L'homme sait le danger» hésite, ne veut» pas. Mais le désir de boire et d'autres désirs encore le tiraillent. Cent sous représentent pour lui tant de jouissances !

Il cède enfin, prend la pièce d'argent, et signe le papier graisseux.

Au bout de trois mois il devra dix francs, cent francs au bout d'un an, deux cents francs au bout de trois ans .•Alors le juif fait vendre sa terre, s'il en a une, ou, sinon, son chameau, son cheval, son bourricot, tout ce qu'il possède enfin.

Les chefs. Caïds, Aghas ou Bach'agas tombent également dans les griffes de cts ràpaces qui sont le fléau, la plaie saignante de notre colonie, le grand obstacle à la civi-

ation et au bien-être de l'Arabe.

Quand une colonne française va razzier quelque tribu rebelle, une nuée de Juifs la suit, achetant à vil prix le butin qu'ils revendent aux Arabes dès que le corps d'armée s'est éloigné.

Si l'on saisit, par exemple, six mille moutons dans une contrée, que faire de cts bêtes? Les conduire aux villes? Elles mourraient en route, car comment les nourrir,

les faire boire pendant les deux ou trois cents kilomètres de terre nue qu'on devra traverser? Et puis il faudrait, pour emmener et garder un pareil convoi deux fois plus de troupes que n'en compte la colonne.

Alors les tuer? Quel massacre et quelle perte! Et puis les Juifs sont là qui demandent à acheter, à deux francs l'un, des moutons qui en valent vingt. Enfin le trésor gagnera toujours douze mille francs. On les leur cède.

Huit jours plus tard les premiers propriétaires ont repris à trois francs par tête leurs moutons. La vengeance française ne coûte pas cher.

Le Juif est maître de tout le sud de l'Algérie. Il n'est guère d'Aralje en effet qui n'ait une dette, car l'Arabe n'aime pas rendre. Il préfère renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. Il se croit toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale pour modifier cette déplorable situation.

Wm Soleil , 173

Le Juif, d'ailleurs, dans tout le Sud ne pratique guère que l'usure, par tous les

Les Mozabites ont donc accaparé tout le commerce de l'Afrique du Nord. On les trouve autant dans nos villes que dans les villages sahariens. Puis, sa fortune faite, le marchand retourne au Mzab, où il doit subir une sorte de purification avant de reprendre ses droits politiques.

Ces Arabes, qu'on reconnaît à leur taille, plus petite et plus trapue que celle des autres peuplades, à leur face souvent plate et fort large, à leurs fortes lèvres et à leur œil généralement enfoncé sous un sourcil droit et très fourni, sont des schismatiques musulmans. Ils appartiennent à une des trois sectes dissidentes de l'Afrique du Nord, et semblent à certains savants être les descendants actuels des derniers sectaires du kharedjisime.

Le pays de cts hommes est peut-être le plus étrange de la terre d'Afrique.

Leurs pères, chassés de Syrie par les armes du Prophète, vinrent habiter dans le

Djebel-Nefoussa, à l'ouest de Tripoli de Barbarie.

Mais, repoussés successivement de tous les points où ils s'établirent, jalousés partout à cause de leur intelligence et de leur industrie, suspectés aussi en raison de leur hétérodoxie, ils s'arrêtèrent enfin dans la contrée la plus aride, la plus brûlaTite, la plus affreuse de toutes. On l'appelle en arabe Hammada (échauffée) et Chebka (filet) parce qu'elle ress.emble à un immense filet de rochers et de rocailles noires.

„ Le pays des Mozabites est situé à cent cinquante kilomètres environ de Laghouat.

Voici comment M. le commandant Coyne, l'homme qui connaît le mieux tout le sud de l'Algérie, décrit son arrivée au Mzab dans une brochure des plus intéressantes.

« A peu près au centre de la Chebka se trouve une sorte de cirque formé par une ceinture de roches calcaires très luisantes et à pentes très raides sur l'intérieur.

Il est ouvert au nord-ouest et au sud-est. par deux tranchées qui laissent passer rOued-Mzab. Ce cirque, d'environ dix-huit kilomètres de long sur une largeur de deux kilomètres au plus, renferme cinq des villes de la confédération du Mzab, et les terrains que cultivent exclusivement en jardins les habitants de cette vallée.

« Vue de l'extérieur et du côté du nord et de Test, cette ceinture de rochers offre Taspect d'une agglomération de koubbas étagées, les unes au-dessus des autres, sans aucune espèce d'ordre ; on dirait d'une immense nécropole arabe. La nature elle-même paraît morte. Là, aucune trace de végétation ne repose l'œil; les oiseaux de proie euxmêmes semblent fuir ces régions désolées. Seuls les rayons d'un implacable soleil se reflètent sur ces murailles de rochers d'un blanc grisâtre et produisent, par les ombres qu'ils portent, des dessins fantastisques.

« Aussi quel n'est pas l'étonnement, je

•fc-:^

dirai même l'enthousiasme du voyageur lorsque, arrivé sur la crête de cette ligne de rochers, il découvre dans Tintérieur du cirque cinq villes populeuses entourées de jardins d'une végétation luxuriante, se découpant en vert sombre sur les fonds rougeâtres du lit de l'Oued-Mzab.

«Autour de lui, le désert dénudé, la mort; à ses pieds, la vie et les preuves évidentes d'une civilisation avancée. »

Le Mzab est une république, ou plutôt une commune dans le genre de celle que tentèrent d'établir les révolutionnaires parisiens en 1 87 1 .

Personne au Mzab n'a le droit de rester inactif; et l'enfant, dès qu'il peut marcher et porter quelque chose, aide son père à l'arrosage des jardins, qui forme la constante et la plus grande occupation des habitants. Du matin au soir, le mulet ou le chameau tire dans le seau de cuir, l'eau déversée ensuite dans une rigole ingénieuse-

ment organisée de façon que pas une goutte du précieux liquide ne soit perdue.

Le Mzab compte en outre un grand nombre de barrages pour emmagasiner les pluies. 11 est donc infiniment plus avancé que notre Algérie.

La pluie ! c'est le bonheur, 1 -aisance as- . surée, la récolte sauvée pour le Mozabite ; aussi, dès qu'elle tombe, une espèce de folie s'empare des habitants. Ils sortent par les rues, tirent des coups de fusil, chanten", courent aux jardins, à la rivière qui se remet à couler, et aux digues, dont l'entretien est assuré par chaque citoyen. Dès qu'une digue est menacée, tout le monde doit s'y porter.

Et ces gens-là, par leur travail constant, leur industrie et leur sagesse, ont fait de la partie la plus sauvage et la plus désolée du Sahara un pays vivant, planté, cultivé, où sept villes prospères s'étalent au soleil. Aussi le Mozabite est-il jaloux de sa patrie, il en . défend autant que possible entrée aux Eu-

Miâ<

ropéens. Dans certaines villes, comme Beni-Isguem, nul étranger n*a le droit de coucher même une seule nuit.

La police est faite par tout le monde. Personne ne refuserait de prêter main-forte en cas de besoin. Il n'y a en ce pays ni pauvres ni mendiants. Les nécessiteux sont nourris par leur fraction.

Presque tout le monde sait lire et écrire.

On voit partout des écoles, des établissements communaux considérables. Et beaucoup de Mozabites, après avoir passé quelque temps dans nos villes, reviennent chez eux sachant le français, l'italien et l'espagnol.

La brochure du commandant Coyne contient sur ce curieux petit peuple un nombre infini de surprenants détails.

A Bou-Saada comme dans toutes les oasis et toutes les villes, ce sont les Mozabites qui font le commerce, les échanges, tiennent des boutiques de toute espèce et sç livrent à toutes les professions.

i8o Au Soleil

Après quatre jours passés dans cette petite cité saharienne, je suis reparti pour la côte.

Les montagnes qu'on rencontre en se dirigeant vers le littoral ont un singulier aspect. Elles ressemblent à de monstrueux châteaux forts qui auraient des kilomètres de créneaux. Elles sont régulières, carrées, entaillées d'une façon mathématique. La plus haute est plate, et paraît inaccessible. Sa forme Ta fait surnommer : « le Billard ». Peu de temps avant mon arrivée, deux officiers avaient pu l'escalader pour la première fois. Ils ont trouvé sur le sommet deux énormes citernes romaines.

i82 Au Soleil

de tas de pierres blanches. D'autres demeurent accrochés sur les pentes. Dans toute cettre contrée fertile la lutte est terrible entre l'Européen et l'indigène pour la possession du sol.

La Kabylie est plus peuplée que le département le plus peuplé de France. Le Kabyle n'est pas nomade, mais sédentaire et travailleur. Or l'Algérien n'a pas d'autre préoccupation que de le dépouiller.

Voici les différents systèmes employés pour chasser et spolier les misérables propriétaires indigènes.

Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau changé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On lui présente un chapeau avec des papiers dedans, et il tire un numéro correspondant à un lot de terre. Ce lot, désormais, lui appartient.

11 part. 11 trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille installée sur la

concession qu'on lui a désignée. Cette famille a défriché, mis en rapport ce bien sur

i84 ^u Soleil

boisera les sommets pour retenir Teau, on s'efforcera de rendre fertiles les plaines stériles ?

Nullement. On exproprie l'Arabe. Or, en Kabylie, la terre a acquis une valeur considérable. Elle atteint dans les meilleurs endroits seize cents francs l'hectare ; et elle se vend communément huit cents francs. Les Kabyles, propriétaires, vivent tranquilles sur leurs exploitations. Riches, ils ne se révoltent pas ; ils ne demandent qu'à rester en paix.

Qu'arrive-t-il ? on dispose de cinquante millions. La Kabylie est le plus beau pays d'Algérie. Eh bien, on exproprie les Kabyles au profit de colons inconnus.

Mais comment les exproprie-t-on ? On leur paye quarante francs l'hectare qui vaut au minimum huit cents francs.

Et le chef de famille s'en va sans rien dire (c'est la loi), n'importe où, avec son monde, les hommes désœuvrés, les femmes et les enfants.

Ce peuple n'est point commerçant ni industriel, il n'est que cultivateur.

Donc, la famille vit tant qu'il reste quelque chose de la somme dérisoire qu'on lui a donnée. Puis la misère arrive. Les hommes prennent le fusil et suivent un Bou-Amama quelconque pour prouver une fois de plus que l'Algérie ne peut être gouvernée que par un militaire.

On se dit : Nous laissons l'indigène dans

les parties fertiles tant que nous manquons

d'Européens ; puis, quand il en vient, nous

exproprions le premier occupant. — Très

bien. Mais, quand vous n'aurez plus de

parties fertiles, que ferez-vous ? — Nous

fertiliserons, parbleu ! — Eh bien, pourquoi

ne fertilisez-vous pas tout de suite, puisque

vous avez cinquante millions ?

Comment ! vous voyez des compagnies particulières créer des barrages gigantesques

pour donner de l'eau à des régions entières ;

vous savez, par les travaux remarquables

i86 Au Soleil

d'ingénieurs de talent, qu'il suffirait déboiser certains sommets pour gagner à l'agriculture des lieues de pays qui s'étendent audessous, et vous ne trouvez pas d'autre moyen que celui d'expulser les Kabyles !

11 est juste d'ajouter qu'une fois le Tell franchi, la terre devient nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, l'Arabe, qui se nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut subsister dans cts contrées desséchées. L'Européen n'y trouve pas sa vie. 11 ne reste donc en réalité que des espaces restreints pour y installer des

colons, à moins de chasser l'indigène.

Ce qu'on fait.

En somme, à part les heureux propriétaires de la plaine de la Mitidja, ceux qui ont obtenu des terres en Kabylie par un des procédés que je viens d'indiquer, et, en général, à part tous ceux qui sont installés le long de la mer, dans l'étroite bande de terre que l'Atlas délimite, les colons crient

misère. Et l'Algérie ne peut plus recevoir qu'un nombre assez faible d'étrangers. Elle

mm

i88 Au Soleil

rant de tous ses besoins? Nullement! Ce sont simplement les petits jeunes gens venus de Paris à la suite du vice-roi.

Voilà donc un de ces jeunes ignorants administrant cinquante ou cent mille hommes. 11 fait sottise sur sottise et ruine le pays. C'est naturel.

Il existe des exceptions. Parfois le délégué tout-puissant du gouverneur travaille, cherche à s'instruire et à comprendre. Il lui faudrait dix ans pour se mettre un peu au courant. Au bout de six mois, on le change. On l'envoie, pour des raisons de famille, de convenances personnelles ou autres, de la frontière de Tunis à la frontière du Maroc ; et là il se remet aussitôt à administrer avec les mêmes moyens qu'il employait là-bas, confiant dans son commencement d'expérience, appliquant à ces populations essentiellement différentes les mêmes règlements et les mêmes procédés.

Ce n'est donc pas un bon gouverneur

qu'il faut avant tout, mais un bon entourage du gouverneur. .

On a tenté, pour remédier à ce déplorable état de choses, à cts désastreuses coutumes, de créer une école d'administration, où les principes élémentaires, indispensables pour conduire ce pays, seraient inculqués à toute une classe de jeunes gens. On échoua. L'entourage de M. Albert Grévy fit avorter ce projet. Le favoritisme, encore une fois, eut la victoire.

Le personnel des administrateurs est donc recruté de la plus singulière façon. On y trouve aussi, il est vrai, quelques hommes intelligents et travailleurs. Enfin le gouvernement à court de candidats capables fait des avances aux anciens officiers des bureaux arabes. Ceux-là connaissent au moins fort bien les indigènes ; mais il est difficile d'admettre que leur changement de costume ait changé immédiatement leurs principes d'administration ; et il ne faut pas alors les chasser

avec fureur quand ils portent l'uniforme, pour les reprendre aussitôt qu'ils ont revêtu la redingote.

Puisque je me suis laissé aller à toucher

à ce sujet difficile de l'administration de l'Algérie, je veux dire encore quelques mots d'une question capitale dont la solution devrait être rapide; c'est la question des grands chefs indigènes, qui sont en réalité les seuls administrateurs, les administrateurs tout puissants de toute la partie de notre colonie comprise entre le Tell et le désert.

Au début de l'occupation française, on a investi, sous le titre d'Aghas ou de Bach- Aghas, les chefs qui offraient le plus de garanties de fidélité, d'une autorité fort étendue sur les tribus de toute une partie du territoire. Notre action aurait été impuissante; nous y avons substitué celle des chefs arabes gagnés à notre cause, en nous résignant d'avance aux trahisons possibles ;

et elles furent assez fréquentes. La mesure était sage, politique ; elle a donné, en somme, d'excellents résultats. Certains Aghas nous ont rendu des services considérables, et, grâce à eux, la vie de plusieurs milliers peutêtre de soldats français a été épargnée.

Mais de ce qu'une mesure a été excellente à un moment donné, il ne s'ensuit pas qu'elle demeure parfaite, malgré toutes les modifications que le temps apporte dans un pays en voie de colonisation.

Aujourd'hui, la présence parmi les tribus de ces potentats, seuls respectés, seuls obéis, est une cause de danger permanent pour nous^ et un obstacle insurmontable à la civilisation des Arabes. Cependant le parti militaire semble défendre énergiquement le système des chefs indigènes contre les tendances à les supprimer du parti civil.

Je ne pourrais traiter cette grave question ; mais il suffit d'accomplir l'excur-

wsssssssx

sion que j'ai faite dans les tribus pour apercevoir clairement les énormes inconvénients de la situation actuelle. Je veux simplement citer quelques faits.

C'est presque uniquement à l'agha de Saïda qu'est due la longue résistance de Bou-Amama.

Dans le début de l'insurrection, cet agha allait rejoindre la colonne française avec ses goums. Il rencontra en route les Trafis, mandés dans la même intention, et il se joignit à eux.

Mais l'agha de Saïda est chargé de dettes qu'il ne peut payer. Or, l'idée lui vint sans doute, pendant la nuit, de faire une razzia, car, réunissant son goum, il se précipita sur les Trafis. Ceux-ci, battus dans la première attaque, reprirent l'avantage ; et l'agha de Saïda fut contraint de fuir avec ses hommes.

Or, comme l'agha de Saïda est notre allié, notre ami, notre lieutenant, comme il

représente l'autorité française, les Trafis se

Après avoir pris une part indéniable à l'assassinat du colonel Beauprêtre, le voici aujourd'hui qui marche avec nous. Mais on le soupçonne fortement d'avoir participé à beaucoup des mécomptes que nous avons subis.

Notre inébranlable allié, l'agha de Frenda, nous a maintes fois prévenus du double jeu de ce potentat. Nous avons fermé l'oreille, parce qu'il rend à l'autorité militaire des services intéressés, quitte à en rendre d'autres à nos ennemis.

Cette situation particulière, la protection ouverte dont nous couvrons ce chef, lui assure l'impunité pour une multitude de forfaits qu'il commet journellement.

Voici ce qui se passe.

Les Arabes, par toute l'Algérie, se volent les uns les autres. 11 n'est point de nuit où on ne nous signale vingt chameaux volés à droite, cent moutons à gauche, des bœufs enlevés auprès de Biskra, des chevaux au-

près de Djelfa. Les voleurs restent toujours introuvables. Et pourtant il n'est pas un

faits, une foule d'autres inconvénients plus graves encore résultent de la présence dans les tribus de cts potentats indigènes. Pour bien s'en rendre compte, il faut avoir une notion exacte de l'Algérie actuelle.

Le territoire et la population de notre colonie sont divisés d'une façon très nette.

Il y a d'abord les villes du littoral, qui n'ont guère plus de relations avec l'intérieur de l'Algérie que n'en ont les villes de France elles-mêmes avec cette colonie.

Les habitants des villes algériennes de la côte sont essentiellement sédentaires ; ils ne font que ressentir le contre-coup des événements qui se passent dans l'intérieur, mais leur action sur le territoire arabe est nulle absolument.

La seconde zone, le Tell, est en partie occupée par les colons européens. Or, le colon ne voit dans l'Arabe que l'ennemi à qui il faut disputer la terre. 11 le hait instinctivement, le poursuit sans cesse et le dé-

pouille quand il peut. L'Arabe le lui rend. L'hostilité guerroyante des Arabes et des

aux caïds ce qui se passe dans la tribu.

Mais le caïd est placé sous Tautorité du chef indigène, l'agha ou le bach-agha. Si ce chef est de grande tente, d'une illustre famille respectée au désert, son influence alors est illimitée. Tous les caïds lui obéissent comme ils auraient fait avant l'occupation française ; et rien de ce qui se passe ne parvient jamais à la connaissance de l'autorité militaire.

La tribu est alors un monde fermé par le respect et la crainte de l'agha qui, continuant les traditions de ses ancêtres, exerce des exactions de toute sorte sur les Arabes ses sujets. Il est maître, se fait donner ce qui lui plaît, tantôt cent moutons, tantôt deux cents, se comporte enfin comme un petit tyran ; et, comme il tient de* nous son autorité, c'est la continuation de l'ancien régime arabe sous le gouvernement français, le vol hiérarchique, etc., etc., sans compter que nous ne sommes rien, et que

nous ignorons tout a fait l'état du pays. C'est uniquement à cette situation que

Ce n'est pas tout. Il faudrait remplacer ct% hommes par des fonctionnaires civils, vivant constamment dans les tribus et exerçant sur les caïds une autorité directe. De cette façon, la civilisation, peu à peu, pourrait pénétrer dans ces contrées, une fois ce grand obstacle écarté.

Mais les réformes utiles sont longues à venir, en Algérie comme en France.

J'ai eu, en traversant la Kabylie, une preuve de la complète impuissance de notre action même dans les tribus qui vivent au milieu des Européens.

J'allais vers la mer, en suivant la longue vallée qui conduit de Beni-Mansour à Bougie. Devant nous, au loin, un nuage épais et singulier fermait l'horizon. Sur nos têtes le ciel était de ce bleu laiteux, qu'il prend l'été, dans cts chaudes contrées ; mais, làbas, une nuée brune à reflets jaunes, qui ne semblait être ni un orage, ni un brouillard, ni une de ces épaisses tempêtes de sable

qui passent avec la furie d'un ouragan, ensevelissait dans son ombre grise le pays entier. Cette nue opaque, lourde, presque noire à son pied et plus légère dans les hauteurs du ciel, barrait, comme un mur, la large vallée. Puis, on crut tout à coup sentir dans Tair immobile une vague odeur de bois brûlé. Mais quel incendie géant aurait pu produire cette montagne de fumée ?

C'était de la fumée en effet. Toutes les forêts kabyles avaient pris feu.

Bientôt on entra dans ces demi-ténèbres suffocantes. On ne voyait plus rien à cent mètres devant soi. Les chevaux soufflaient fortement. Le soir semblait venu ; et une brise insensible, une de ces brises lentes qui remuent à peine les feuilles, poussait vers la mer cette nuit flottante.

On attendit deux heures dans un village pour avoir des nouvelles ; puis notre petite voiture se remit en route, alors que la vraie nuit s'était, à son tour, étendue sur la terre.

Une lueur confuse, lointaine encore, éclairait le ciel comme un météore. Elle grandissait, grandissait, se dressait devant l'horizon, plutôt sanglante que brillante. Mais soudain, à un brusque détour de la vallée, je me crus en face d'une ville immense, illuminée. C'était une montagne entière, brûlée déjà, avec toutes lej* broussailles refroidies, tandis que les troiics des chênes et des oliviers restaient incandescents, charbons énormes, debout par milliers, ne fumant déjà plus, mais pareils à des foules de lumières colossales, alignées ou éparses, figurant des boulevards démesurés, des places, des rues tortueuses, le hasard, l'emmêlement ou l'ordre qu'on remarque quand on voit de loin une cité éclairée dans la nuit.

A mesure qu'on allait, on se rapprochait du grand foyer, et la clarté devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait parcouru vingt kilomètres de bois.

Quand je découvris la ligne embrasée, je

demeurai épouvanté et ravi devant le plus terrible et le plus saisissant spectacle que j'aie encore vu. L'incendie, comn^e un flot, marchait sur une largeur incalculable. Il rasait le pays, avançait sans cesse, et très vite. Les broussailles flambaient, s'éteignaient. Pareils à des torches, les grands arbres brûlaient lentement, agitant de hauts panaches de feu, tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant.

Toute la nuit nous avons suivi le monstrueux brasier. Au jour levant nous atteignions la mer.

Enfermé par une ceinture de montagnes bizarres, aux crêtes dentelées, étranges et charmantes, aux flancs boisés, le golfe de Bougie, bleu d'un bleu crémeux et clair cependant, d'une incroyable transparence, s'arrondit sous le ciel d'azur, d'un azur immuable qu'on dirait figé.

Au bout de la côte, à gauche, sur la pente rapide du mont, dans une nappe de

wmBmmmmmmmmmmmBams

■«••«^•■■ip

verdure, la ville dégringole vers la mer comme un ruisseau de maisons blanches.

Elle donne, quand on y pénètre, l'impression d'une de ces mignonnes et invraisemblables cités d'Opéra dont on rêve parfois en des hallucinations de pays invraisemblables.

Elle a des maisons mauresques, des maisons françaises et des ruines partout, de cts ruines qu'on voit au premier plan des décors, en face d'un palais de carton.

En arrivant, debout près de la mer, sur le quai où abordent les transatlantiques, où sont attachés ces bateaux pêcheurs de là-bas, dont la voile a l'air d'une aile, au milieu d'un vrai paysage de féerie, on rencontre un débris si magnifique qu'il ne semble pas naturel. C'est la vieille porte Sarrasine, envahie de lierre.

Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des pans de murailles romaines, des morceaux de monu-

Au Soleil 20S

ments sarrasins, des restes de constructions arabes.

Le jour s'écoula, tranquille et brûlant, puis la nuit vint. Alors on eut tout autour du golfe une vision surprenante. A mesure que les ombres s'épaississaient, une autre lueur que celle du jour envahissait l'horizon. L'incendie, comme une armée assiégeante, enfermait la ville, se resserrait autour d'elle. Des foyers nouveaux, allumés par les Kabyles, apparaissaient coup sur coup, reflétés merveilleusement dans les eaux calmes du vaste bassin qu'entouraient les côtes embrasées. Le feu, tantôt avait l'air d'une guirlande de lanternes vénitiennes, d'un serpent aux anneaux de flamme se tordant et rampant sur les ondulations de la montagne, tantôt il jaillissait comme une éruption de volcan, avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon qu'il consumait des étendues plantées de taillis ou des

bois de haute futaie.

2o6 Au Soleil

Je demeurai six jours dans ce pays flambant, puis je partis par cette route incomparable qui contourne le golfe et va le long des monts, dominée par des forêts, dominant d'autres forêts et des sables sans fin, des sables d'or que baignent les flots tranquilles de la Méditerranée.

Tantôt l'incendie atteignait le chemin. Il fallait sauter de voiture pour écarter les arbres ardents tombés devant nous ; tantôt nous allions, au galop des quatre chevaux, entre deux vagues de feu, l'une descendant au fond d'un ravin où coulait un gros torrent, l'autre escaladant jusqu'aux sommets, et rongeant la montagne dont elle mettait à nu la peau roussie. Des côtes incendiées, éteintes et refroidies, semblaient couvertes d'un voile noir, d'un voile de deuil.

Parfois nous traversions des contrées encore intactes. Les colons, inquiets, de^ bout sur leurs portes, nous demandaient

des nouvelles du feu, comme on s'informait en France, au moment de la guerre allemande, de la marche de Tennemi.

On apercevait des chacals, des hyènes, des renards, des lièvres, cent animaux différents fuyant devant le fléau, affolés par l'épouvante de la flamme.

Au détour d'un vallon, je vis soudain les cinq fils télégraphiques si chargés d'hirondelles qu'ils ployaient étrangement, formant ainsi, entre chaque poteau, cinq guirlandes d'oiseaux.

Mais le cocher fit claquer son grand fouet. Un nuage de bêtes* s'envola, s'éparpilla dans l'air; et les gros fils de fer, soulagés tout à coup, bondirent, se détendant comme la corde d'un arc. Ils palpitèrent longtemps encore, agités de longues vibrations qui se calmaient peu à peu.

Mais bientôt nous pénétrâmes dans les gorges du Chabet-el-Akhra. Laissant la mer à gauche, on entre dans la montagne

2o8 Au Soleil

entr'ouverte. Ce passage est un des plus grandioses qu'on puisse voir. La coupure souvent se rétrécit ; des pics de granit, nus, rougeâtres, bruns ou bleus, se rapprochent, ne laissant à leur pied qu'un mince passage pour l'eau ; et la route n'est plus qu'une étroite corniche taillée dans le roc même, au-dessus du torrent qui roule.

L'aspect de cette gorge aride, sauvage et supei*be change à tout instant. Les deux murailles qui l'enferment s'élèvent parfois à près de deux mille mètres ; et le soleil ne peut pénétrer au fond de ce puits que juste au moment où il passe au-dessus.

A l'entrée, de l'autre côté, on arrive au village de Kerrata. Les habitants depuis huit jours regardaient la fumée noire de l'incendie sortir du sombre défilé comme d'une gigantesque cheminée.

Le gouvernement de l'Algérie a prétendu après coup que ce désastre, qu'il aurait pu facilement empêcher avec un peu de pré-

voyance et d'énergie, ne venait pas des Kabyles. On a dit aussi que les forêts brûlées ne contenaient pas plus de cinquante mille hectares.

Voici d'abord une dépêche du sous-préfet de Philippeville.

<f,faiété informé de Jemmapes par maire et administrateur que toutes Us concessions forestières sont anéanties et que le feu a ravagé tous les douars de la commune mixte. Les villages de Gastu, Aïn-Cherchar , le Djendel ont été menacés,

A Philippeville, tous les massifs boisés ont brûlé,

Stora, Saint- Antoine, Valée, Damrémont, ont failli devenir la proie des flammes,

A El-Arroucb, peu de dégâts en dehors de cinq cents hectares brûlés dans les douars des Oulad-Messaoud, Ha^abra et El-Ghedir,

A Saint-Charles, six cents hectares brûlés environ entre POued-Deb et VOued-Goudî, et huit cents hectares au nord-est et au sud-est. Fourrages et gourbis détruits.

A Collo mixte et Attia, le feu a tout ravagé.

Les concessions Teissier, Lesseps, Levât, Lefebvre, Sider, Bessin, etc, sont détruites en tout ou partie. Plus quarante mille hectares de bois domaniaux. Des fermes, des maisons du Zériban ont été dévorées par les flammes. On compte de nombreuses victimes humaines,

Ce matin, fious avotis enterré trois ^ouavss morts victimes de leur dévoûment près de VaUe,

Les dégâts sont incalculables et ne peuvent être évalués même approximativement.

Le danger a disparu en grande partie par suite de la destruction de tous les bois. Le vent a aussi changé de direction, et je pense qu'on se rendra maître des derniers foyers, notamment dans les propriétés Besson, de Collo, et à PEstaya près Robertville,

fai envoyé hier cent cinquante hommes de troupes à Collo, en réquisitionnant un transatlantique de passage, »

Ajoutons à cela les incendies des forêts du Zeramna, du Fil-Fila, du Fendeck, etc.

M. Bisern, adjudicataire pour quatorze années des forêts d'El-Milia, a écrit ceci :

« Mon personnel a fait preuve de la plus grande énergie ; il s'est exposé très gravement, et par deux fois nous avons pu nous rendre maîtres du feu. C'est en pure perte. Pendant que nous le combattions d'un côté, les Arabes le rallumaient d'un autre, et dans plusieurs endroits différents, »

Voici une lettre d'un propriétaire :

«,fai l'honneur de vous signaler que, vers le milieu de la nuit de dimanche à lundi, mon fermier Ripeyre, de

garde sur ma propriété sise au-dessus du champ de manœuvre, a vu quatre tentatives d'incendie : dam le terrain communal, à quelques centaines de mètres de ma propriété, une autre au-dessus de Damrémont, et la quatrième au-dessus de Volée* Le vent ayant manqua, le feu n'a pu se propager. »

Voici une dépêche de Djidjelli :

Djidjelli, 23 août, 3 h. 16 soir.

« Le feu ravage la concession forestière des Béni-

Amram, appartenant a A/. Carpentier, Edouard, dj Djidjelli.

La nuit dernière, il a été allumé en vingt endroits différents ; un cantonnier, arrivant de la mine de Cavalbo, a vu distinctement tous les foyers.

Ce matin, presque sous les yeux du caïd Amar-ben- Habiles, de la tribu des Beni-Foughal, le feu a été mi'j au canton de Me^rech ; et un quart d'heure après il prenait sur un autre point du même canton, en sens contraire du vent.

Enfin, au même instant, à quatre cents pas du groupe formé par le caïd et une cinquantaine d'Arabes de sa tribu, toujours à l'opposé de la direction du vent, un nouveau foyer d'incendie éclatait.

Il est donc de toute évidence que le feu est mis par les populations indigènes, et en exécution d'un m^t d'ordre donné, »

J'ajouterai que, ayant moi-même passé six jours au milieu du pays incendié, j'ai vu, de mes yeux vu, en une seule nuit, le feu jaillir simultanément sur huit points différents, au milieu des bois, à dix kilomètres de toute demeure.

11 est certain que si nous exercions une surveillance active dans les tribus, cts^ désastres, qui se reproduisent tous les quatre ou cinq ans, n'auraient point lieu.

Le gouvernement croit avoir fait ce qu'il faut quand il a renouvelé, à l'approche des grandes chaleurs, les instructions concernant rétablissement des postes-vigies institués par l'article 4 de la loi du 17 juillet 1874. Cet article est ainsi conçu :

« Les populations indigènes, dans les régions forestières, seront, pendant la période du i""' juillet au i" novembre, astreintes, sous les pénalités édictées à l'article 8, à un service de surveillance, qui sera réglé par le gouverneur général. »

On soupçonne les indigènes de vouloir incendier les forêts... et on les leur confie à garder !

N'est-ce pas d'une naïveté monumentale?

Cet article sans doute a été ponctuellement exécuté. Chaque indigène était à son poste... Seulement... il a mis le feu.

Un autre article, il est vrai, prescrit une surveillance spéciale exercée par un officier désigné chaque année par le gouverneur général.

Cet article ne reçoit jamais ou presque jamais d'exécution.

Ajoutons que l'administration forestière, la plus tracassière peut-être des administrations algériennes, fait en général tout ce qu'il faut pour exaspérer les indigènes.

Enfin, pour résumer la question de la colonisation, le gouvernement, afin de favoriser l'établissement des Européens emploie, vis-à-vis des arabes, des moyens absolument iniques. Comment les colons

214 ^^ Soleil

ne suivraient-ils pas un exemple qui concorde si bien avec leurs intérêts.

Il faut constater cependant que, depuis quelques années, des hommes fort capables, très experts dans toutes les questions de culture, semblent avoir fait entrer la colonie dans une voie sensiblement meilleure.

L'Algérie devient productive sous les efforts des derniers venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des intérêts personnels, mais aussi pour les intérêts français.

11 est certain que la terre, entre les mains de cts hommes, donnera ce qu'elle n'aurait jamais donné entre les mains des arabes; il est certain aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu ; il est indubitable que cette disparition sera fort utile à l'Algérie, mais il est révoltant qu'elle ait lieu dans les conditions où elle s'accomplit.

Page 1