‹ Au son des clochesChapitre 2 sur 11 · AU SOIR DU MONDE ANTIQUE · texte numérisé non relu

AU SOIR DU MONDE ANTIQUE

l'agonie de CICÉRON

Un soir d'hiver, Cicéron s'était enfui de sa maison du Palatin, la tête enveloppée d'un pan de son manteau. Il courait vers la porte Latine, en dehors de laquelle l'attendaient son frère Quintus et ses esclaves les plus dévoués. Le jour môme, il avait appris que son nom se trouvait sur les listes de proscriptions et cette fâcheuse nouvelle le décidait à se jeter à travers champs, à se cacher n'importe en quelle retraite, dans la crypte de quelque pyramide d'Egypte, s'il le fallait, afin d'éviter la hache des triumvirs. La pensée de la mort, d'une mort si vulgaire et si hrutale, lui semblait

insupportable. A. soixante-quatre ans, il touchait, selon lui, à l'heure la plus féconde de son génie. Il avait assez plaidé, et sa fortune reposait en sûreté chez les banquiers d'Alexandrie, d'Antioche et d'Athènes. Il renonçait volontiers aux luttes du Forum, aux joies décevantes du pouvoir. Il écrirait désormais les annales de son temps, c'est-à-dire les commentaires de ses plaidoyers politiques, de son gouvernement en Cilicie, de son consulat. Et la maigre prose de Jules César pâlirait ridiculement à côté de l'œuvre éclatante qu'il comptait léguer à la postérité. Assez longtemps il avait été Démosthène, il lui serait doux, au déclin de ses jours, d'être Thucydide. D'ailleurs, la politique devenait trop amère, maintenant que le parti des honnêtes gens, son parti, les Pompéiens, le Sénat, n'étaient plus les maîtres de Rome. Octave et Antoine lui faisaient regretter Catilina. Au moins, le grand aventurier et ses amis étaient-ils des brigands d'une franchise sans pareille, dont l'impudeur rehaussait l'ambition, dont l'infamie égalait les dettes. Et puis, de leur temps, il était consul, l'arbitre de la République, tandis qu'aujourd'hui-il se voyait

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condamner à mort, au nom de l'État, et cette différence lui paraissait fort sensible. Il ne parvenait point à comprendre pourquoi le neveu de César, un jeune homme si bien nourri de la meilleure rhétorique, ne voulait point lui pardonner de s'être réjoui imprudemment de la mort de César. Il sentait que son rôle était fini, les lois abolies, la liberté morte, le patriciat enterré et qu'on ne prononcerait plus à Rome beaucoup de beaux discours. Mais, à cette heure, son idée la plus claire était que les bourreaux romains ne refuseraient rien aux triumvirs et le fameux Vixerunt qu'il avait proféré jadis sur les cadavres sanglants des complices de Catilina passait et repassait au fond de sa mémoire et le contraignait à un retour sur lui-même tout à fait pénible.

Cicéron franchit donc la porte Latine avec l'angoisse d'un homme qui marche à l'inconnu et que chasse vers les ténèbres de l'avenir un long passé tragique.

Quintus, qui n'était point stoïcien de profession, accueillit, très tranquille, son glorieux frère, sous une pluie battante, à deux milles de Rome, dans le creux d'un ravin. Et les deux

litières, emportées sur les épaules robustes des esclaves, prirent côte à côte, d'une allure très leste, le chemin des marais Pontins.

Ce fut un voyage lamentable. Il semblait qu'à chaque pas une blessure nouvelle déchirât le cœur de Cicéron. A mesure que Rome s'éloignait, et, avec Rome, le péril imminent du supplice, le sentiment de son irréparable déchéance le torturait davantag-e. C'était bien l'éternel adieu qu'il donnait aux grands rêves de sa jeunesse et de son âge mûr. Il s'en prenait au monde entier d'une chute si profonde, à ses amis autant qu'à ses adversaires, au peuple ingrat et stupide, aux chevaliers imbéciles, aux patriciens corrompus, à la Grèce qui avait soufflé l'impureté sur Rome, à l'Asie qui l'avait gorgée d'or, à l'Egypte qui lui avait prêté ses dieux lugubres, aux philosophes qui l'avaient enivrée de pensées vaines, aux prêtres qui l'avaient rassasiée de mensonges. Il goûtait un plaisir farouche à se démontrer à lui-même qu'il avait été la dupe des hommes, des idées et des choses, un jouet puéril entre les mains des artisans de révolutions qui, depuis les Gracques, poussaient Rome aux abîmes, un

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disciple vraiment trop naïf des sophistes grecs dont il avait ennobli les songes par la majesté de ses périodes latines. Il fut, pour Platon, d'une ironie presque féroce. Il le traita de poète et de charlatan. C'est à Platon qu'il devait l'erreur mortelle de sa vie, cette persuasion qu'il appartient surtout aux philosophes de régner superbement sur les cités et les empires.

« Ils feignent de ne croire qu'à la raison, disait-il à son frère, tandis que leurs porteurs trébuchaient dans les fondrières boueuses de la campagne; ils se figurent que Fàme esi dominée par la raison et ils ne voient pas, aveugles déclamateurs, que les foules n'écoutent que leurs amours ou leurs haines, que les peuples n'ont que des convoitises ou des colères, et se rient des lois divines, et outragent avec bonheur la justice qui contrarie leurs passions. Athènes nous a perdus par ses philosophes d'une façon plus irrémédiable que Gorinthe ou Alexandrie par leurs courtisanes, Eleusis ou la Syrie par leurs mystères. Verres par ses criminels exemples et toute l'école d'Epicure par son mépris des dieux. »

Quintus avait emporté, sous ses coussins, le

Songe de Scipion, afin de faire, à roccasion, une lecture réconfortante; il tendit à Marcus Tullius le rouleau de parchemin, à travers les rideaux des deux litières.

« Mon frère, dit-il, en ces pages, les plus belles qu'ait gravées ton stylet, tu laisses au moins le ciel aux grands citoyens qui ont gouverné leur peuple avec sagesse et l'ont guéri de ses misères grâce aux préceptes d'une saine philosophie.

— Vous êtes un vieil enfant, répliqua d'un ton très sec le Père de la patrie. Oubliez-vous donc, Quintus, que je fus avocat? J'ai plaidé pendant quarante années une cause que je croyais excellente et noble. Or, elle était détestable, puisque me voici vaincu et proscrit. L'immortalité dans les étoiles, c'est une fort belle matière de rhétorique, une aimable espérance à vanter aux écoliers, un thème d'élégants dialogues pour des convives abreuvés de vieux falerne. Mais, de grâce, mon ami, remarquez qu'il pleut à verse sur nos litières et que nous fuyons comme des lièvres devant la meute des triumvirs. Une chambre bien tiède, un bain parfumé et surtout un abri très sûr, voilà ce

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qu'il nous faut. Laissez le ciel aux astrologues, aux augures et aux pontifes qui, étant gens d'esprit, ne peuvent se rencontrer sans rire. »

Et, durant trois jours qui leur parurent autant de siècles, ils cheminèrent dans les solitudes mornes du Latium, tantôt avec une incroyable vitesse, tantôt d'une lenteur désespérante, évitant les régions habitées, campant dans la peste des lagunes, passant hâtivement à travers des villes en ruines plus vieilles que Rome, des villes qui, au printemps, se décorent d'une floraison de rouges anémones, mais qui, en ces journées grises de l'hiver, n'étaient plus que des amas de décombres hérissés d'épines, plus horribles à voir que le désert des marais Pontins. Et, chose étrange, en face de ce tableau, Cicéron retrouvait une sérénité mélancolique et (les paroles harmonieuses tombèrent de ses lèvres sur la vanité des œuvres humaines et l'ironie de l'impassible nature, qui tient toujours un linceul de fleurs ou de ronces prêt à recouvrir les monuments des peuples, tous leurs trophées et tout leur orgueil.

Au pied du cap Gircé, près du petit bourg d'Astura, Cicéron possédait une villa où les

deux litières pénétrèrent en une nuit tempétueuse. Un navire, retenu par Quintus, était à l'ancre dans le pauvre port de pêcheurs; des galeries de la villa, on apercevait son fanal, attaché au grand mât, qui se balançait violemment. De lourds nuages noirs pendaient sur le cap et sur la mer : les vagues battaient avec une rumeur affreuse les rochers de la côte. Tullius, qui n'avait point le pied marin, ne put fermer l'œil et retomba dans la fièvre de ses anxiétés. Un instant, il imagina que l'orage lui serait encore moins périlleux à Rome que sur les flots : il fît éveiller son frère et lui proposa de rebrousser chemin et de marcher droit aux triumvirs. Lui-même, il irait s'asseoir au foyer d'Octave et se tuerait de sa propre main en vouant aux Furies le neveu de César. Jusqu'au jour, Quintus s'efforça de l'apaiser, puis il l'entraîna jusqu'au navire. Mais Cicéron ne savait plus alors vers quels rivages il voulait fuir, vers l'Egypte, la Grèce ou l'Asie, vers Garthage ou vers Smyrne. Et tout à coup, comme l'écume venait de rafraîchir sa joue consulaire, il saisit au bras Quintus consterné, sauta dans la barque, revint à terre et courut à sa maison. Là, ils

échangèrent d'aigres propos, Quintus irrité monta dans sa litière, et après un adieu très bref disparut du côté de Rome où, quelques jours plus tard, il fut massacré.

Cicéron, demeuré seul, tête nue, sous le portique de sa villa, suivit longtemps du regard les voiles blanches du vaisseau qui s'enfonçait là-bas dans la brume matinale et glissait vers des contrées de lumière, emportant les dernières chances de sa destinée. A plusieurs reprises, il fut sur le point de rejoindre Quintus. Mais l'image de Rome en feu et de ses rues sanglantes l'épouvanta de nouveau. Il manda quelques pêcheurs et, la mer s'étant calmée, il se fît conduire, le' long du rivage, jusqu'aux environs de Gaëte. Il trouverait facilement dans ce port un navire en partance pour l'Orient. Tout au moins, caché dans sa villa de Formies, il pourrait attendre les événements.

Au coucher du soleil, il débarqua, assez loin de la ville, près d'un petit temple consacré à Apollon. Il renvoya ses matelots et, entouré de ses serviteurs, il vint s'asseoir sur les degrés du temple. La nuit montait de la mer assoupie, de la plaine silencieuse et noyait d'azur sombre

les grandes montagnes. La tristesse de la nature parut très douce à l'àme de Cicéron. Bercé par le murmure des vagues, accoudé sur ses genoux et le visage entre les mains, il évoqua les heures solennelles de sa vie, sa jeunesse passée aux écoles d'Athènes, ses luttes au barreau, ses victoires pour la liberté ou la dignité de Rome, Gatilina et Verres, sa campagne d'Asie, ses lauriers diimperator, Rome suspendue à ses lèvres. César vaincu par sa parole, toute une splendeur évanouie, tout un monde enseveli. Puis, il se souvint de Démosthène, proscrit, lui aussi, et s'empoisonnant au bord de la mer, sur les degrés d'un sanctuaire de Neptune, et un grave sourire effleura sa bouche. Il releva la tête avec complaisance vers le fronton du temple. Du côté de Rome un noir bataillon de corbeaux accourait en croassant. Ils s'abattirent pesamment sur le toit d'Apollon. Cicéron se redressa, descendit en hâte les degrés et marcha vers Formies. Les corbeaux secouèrent leurs ailes et le poursuivirent. Ils volaient très bas et, chassés par les esclaves, revenaient toujours, en traçant de grands cercles, au cortège de l'exilé. Et Cicéron

se rappela, avec une mystérieuse inquiétude, ses paroles de l'avant-veille :

« Laissez le ciel aux astrologues et aux augures! »

La bande sinistre se dispersa, avec des cris rauques, parmi les cyprès de la villa.

Un souper délicat, une amphore de vin de Syracuse rendirent le calme à Gicéron. Demain, aux premières heures du jour, des marchands Cretois mettaient à la voile et prenaient à leur bord l'hôte illustre. De Crète, il naviguerait vers Athènes où, loin des troubles de Rome, tandis que les triumvirs se dévoreraient, il revivrait ses années heureuses. Il avait renoncé à la philosophie comme à l'éloquence; il reviendrait aux muses, à la poésie, à la musique enchantée d'Homère, de Pindare, de Sophocle. Il pourrait encore s'asseoir au banquet de Platon, mais seulement pour y écouter la joueuse de flûte couronnée de violettes. Aux aurores d'été, il éveillerait les abeilles sur les rochers de l'Hymette; aux soirs d'automne, il cueillerait des roses dans le jardin d'Epicure. Et sous ce ciel, le plus beau qui soit au monde, parmi les souvenirs héroïques ou charmants

d'une race divine, il connaîtrait enfin la paix profonde, souverain bien des sages qui ne croient plus à l'action et se désintéressent des choses humaines.

Afin d'être éveillé par les premiers rayons du matin, il voulut dormir sous un portique tourné vers le levant; il se coucha sur des tapis et s'enveloppa la tête de son manteau.

Alors il fut visité par un rêve formidable. Il lui sembla que, penché à la plus haute terrasse de sa maison romaine, il voyait venir, des rampes du Capitole, le long de la voie Sacrée, une multitude muette dont les pas ne faisaient aucun bruit et qui marchait vers le Palatin. Ils défilèrent devant lui, en rangs serrés, et c'était une armée de spectres, tous les légionnaires morts dans les guerres de César et les vétérans morts sur les champs de la Gaule, de l'Espagne, de la Grande-Bretagne, et les jeunes gens morts dans l'horreur des guerres civiles. Ils portaient des armes brisées et tenaient leurs aigles renversées. Il voulut se dérober à cette vue, car il sentait l'approche d'une vision plus terrible encore; mais une force surhumaine l'enchaînait à cette place. Et tout à coup Antoine parut,

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vêtu de deuil, monté sur un cheval de bataille, puis les licteurs, la hache de leurs faisceaux tournée vers la terre, puis, sur une civière, en sa toge blanche bordée de pourpre et tachée de sang", le voile pontifical autour de son front chauve, Jules César. Sur la blanche figure aux traits rigides, sur les paupières closes, sur la bouche décolorée reposait une tristesse infinie. Et quand le dictateur passa sous la maison consulaire, les yeux s'ouvrirent et regardèrent douloureusement l'homme penché à la terrasse; puis, de sa main droite, plus pâle que la cire, écartant les plis de sa toge, il montrait au disciple de Zenon la trace du couteau stoïcien de Brutus.

Cicéron jeta un grand cri. Des griffes d'acier lui laljouraient la tète et arrachaient le manteau qui recouvrait sa face. Il se souleva en tremblant sur le coude, tandis qu'un corbeau énorme battait des ailes et tournoyait dans les ténèbres. Un esclave accourut avec une torche : la bête fatale s'enfuit par la gauche du portique.

Alors le malheureux résolut de descendre au port sur-le-champ. Mais, tandis que les servi-

leurs préparaient les bagages, lui-même il recherchait dans sa bibliothèque les livres grecs qui lui serviraient de viatique. On perdit ainsi un temps précieux. Quand il monta dans sa litière, le ciel blanchissait. Les porteurs se jetèrent, par le plus court chemin, à travers les massifs de buis, de lauriers et de chênes verts 011 traînaient des lambeaux de brouillard. Des pas précipités, des cris d'appel furent alors entendus; on venait à eux d'une allée voisine. Les esclaves, inquiets, s'arrêtèrent. Gicéron les questionna.

a Ils sont armés, avec des figures méchantes », dit à voix basse un jeune esclave qui s'était détaché en éclaireur.

Les assassins approchaient. Il fallait, sans retard, retourner en arrière et gagner à la course une porte dérobée des jardins. Et, par des chemins creux, par de longs circuits, on parviendrait au rivage. Là, les dieux auraient peut-être pitié du proscrit.

Mais Gicéron dit, avec un accent impérieux :

« J'attends ici les sicaires d'Antoine. Il convient que je meure avec la liberté de Rome. Déposez la litière.... »

Puis, d'une voix plus douce, il ajouta :

« Retirez-vous, mes amis, et ne cherchez pas à me défendre. La main du Destin s'est abaissée sur mon front. Adieu. Vous trouverez votre affranchissement dans les tablettes de mon testament. Vivez heureux et souvenez-vous de moi et de ma mort. »

Cet homme qui, depuis quatre jours, fuyait éperdument afin de sauver sa tête, venait d'entrevoir les mystères profonds de sa conscience. Durant toute sa vie, sa passion souveraine, son unique amour, sa religion, avait été la gloire, et, dans Fagonie des libertés publiques, il avait savouré plus d'une fois l'espérance d'une gloire immortelle. îMais la postérité se levait tout à coup en face de lui dans les brumes funèbres d'une aurore d'hiver. Il voulut franchir, tête haute, le seuil de l'histoire et mourir en consul romain.

Les esclaves, obéissant au geste de leur maître, avaient relevé les voiles de la litière. Cicéron se tenait assis et, le menton soutenu par sa main gauche, regardait tranquillement les bourreaux du triumvir. Parmi eux, il reconnaissait Popilius, qu'il avait autrefois défendu

pour crime de parricide, et un jeune homme, Philogonus, dont il avait dirigé l'éducation philosophique.

Les soldats s'étaient arrêtés à quelques pas de la litière. Plusieurs d'entre eux détournaient le visage. Le centurion Herennius, qui commandait la bande, hésitait à frapper. Cicéron pouvait parler alors et plaider sa cause. Mais parler, c'était encore fuir. Il pouvait proférer quelque sentence magnifique que les hommes rediraient éternellement. Il se taisait toujours et re^^ardait fixement les meurtriers. Puis il avança la tête hors de la litière et tendit sa gorge au poignard d'Herennius.

Et ce fut la fin de la République romaine.

AU SOIR DU MONDE ANTIQUE EN l'an 33

Le vieux Tibère était monté seul, après son repas du soir, à la plus haute terrasse du palais de Caprée. La nuit était douce, une nuit d'avril tout embaumée par les senteurs fraîches de la terre. La brise apportait à l'île l'haleine exquise des orangers et des citronniers de Sorrente. La lune, presque pleine, faisait reluire les rides de la mer. Au loin, Naples étincelait et les grandes montagnes se dressaient glorieusement dans leurs voiles d'azur.

Caprée dormait. Le golfe était muet. L'Empereur n'entendait que le frôlement régulier des ondes assoupies contre les rochers ou le pas

rythmé du centurion de garde le long des corridors déserts. Enveloppé par la paix profonde du ciel et de la mer, bercé par les caresses de la nature, Tibère tout à coup sentit grandir en lui une vague épouvante.

Il n'était point alors, en ce vaste empire qui tremblait sous sa main, d'homme plus misérable.

Livie, sa mère, qui fut la lumière de son esprit et l'énergie de sa volonté, était morte depuis cinq ans. Séjan, son ministre, à qui il avait abandonné si longtemps le soin de gouverner Rome par la terreur, avait été étranglé et n'avait point eu de successeur. Tibère se trouvaii seul en face de Rome et de l'Italie, en face de sa conscience. Le fardeau de ses crimes et de ses hontes lui semblait vraiment trop lourd. Il n'aimait personne et personne ne l'aimait. Son petit-neveu, Caligula, l'héritier de l'empire, lui faisait horreur; il se demandait par quel attentat imprévu le jeune monstre hâterait la fête de son avènement. Il avait peur de ses soldats et de ses esclaves, de ses courtisans, de ses mignons et de son médecin; il avait peur de Rome où il n'osait plus rentrer,

peur du passé, de l'heure présente, du mystérieux avenir. Chaque nuit, les tristes fantômes de ses victimes venaient s'asseoir à son chevet et la main de marbre de Germanicus se posait sur son front. Et le César tragique enviait le sort du pauvre pêcheur dont le vent secouait la cabane, accrochée, tel qu'un nid d'oiseau de mer, aux falaises de l'île sinistre.

Dans les ruines de l'àme impériale un dernier sentiment noble était encore debout : le culte de l'Empire. Il admirait cette œuvre grandiose et fragile que Rome avait édifiée par huit siècles de patience, d'héroïsme et de sagesse, le règne d'une cité imposé à l'univers, la loi, partie du Capitole ou du Palatin, qui allait, auguste, inviolable, jusqu'au fond de la Germanie ou de l'Espagne, jusqu'aux solitudes du Nil ou de TEuphrate. Tous les peuples, toutes les religions, tous les dieux se pliaient humblement sous le sceptre de Rome et la vie du monde entier était suspendue au génie de l'Empereur. Et lui, le maître, sentinelle perdue dans les roches de Caprée, il veillait en ce moment, à la lueur des étoiles, sur la servitude du genre humain.

Mais parfois, ainsi penché sur l'Empire, il croyait entendre, vers les frontières barbares, des rumeurs inquiétantes, cris de souffrances ou de révolte, et de Rome lui venait tantôt le murmure de la populace oisive, que l'absence de César irritait, tantôt l'écho des paroles superbes échangées dans l'ombre par les derniers amis de la liberté, patriciens ou philosophes, citoyens dangereux, toujours prêts à l'exil ou à la mort pour la justice. Et dans la suavité de cette nuit de printemps, une angoisse plus douloureuse étreignit son cœur. Il lui parut que de grandes nouveautés s'apprêtaient à éclore, et qu'une chose formidable, comme un bouleversement dans l'âme des hommes, menaçait le bon ordre de l'Empire.

Tibère, accoudé au balcon de sa terrasse, contemplait les lumières de Naples, le dôme sombre du Yésuve, le reflet incertain d'Herculanum, de Pompéi et de Stabies, le fanal solitaire qui se balançait sur le cap Misène. A minuit, il aperçut, du côté de la grande ville, un point noir qui voguait vers Caprée. Puis, il reconnut le battement lourd des rames d'où jaillissaient comme des gerbes d'étincelles. La

barque aborda au môle du petit port. Un homme en sortit et, sans hésiter, se mit à gravir l'escalier, taillé dans le roc, qui conduisait au palais.

Quelques minutes plus tard, l'étrange visiteur, escorté par un officier, paraissait devant l'empereur.

C'était un Egyptien au morne visage, aux yeux graves, à la parole plaintive. Il était très grand, à demi nu, le front étroitement serré d'une bandelette de laine blanche qui retombait, de chaque côté, sur les épaules. Il avait, disait-il, un message à remettre à César.

« Parle », dit l'Empereur.

Et l'étranger commença, en une langue mêlée de grec et de latin :

« Je suis Thamos, le pilote d'Alexandrie. Yoici plus de vingt ans que je conduis les navires qui, d'Egypte, font voile vers tous les ports du monde. J'ai vu, dans mes voyages, d'étonnantes merveilles. J'ai entendu, sur les côtes de Sicile, le chant des sirènes ; le long des rivages de la mer Cimmérienne, j'ai aperçu, flottant dans le brouillard, les spectres légers des hommes morts depuis des années sans

nombre. Dans les eaux de Cythère ou de Paphos, j'ai vu se balancer le corps sacré d'Aphrodite, et, bien des fois, j'ai rencontré, la nuit, le vaisseau noir de Sérapis, charg-é d'âmes, qui va sur la grande mer sans gouvernail, sans voiles et sans rames. Jamais mon cœur n'a défailli. Jamais mon bras n'a tremblé. Mais, l'autre soir, ce fut un miracle trop effrayant, une chose qui jamais n'était encore arrivée. Nous naviguions en vue de l'Elide et des hauts sommets de l'Arcadie. La mer était très calme, le ciel très pur et la nuit descendait des montagnes. Les passagers conversaient familièrement sur le pont. Tout à coup, une voix éclata, une voix qui n'avait rien d'humain et qui semblait venir du rivage, de très loin :

« Thamos! Thamos! »

« D'abord je ne répondis rien. Je me croyais le jouet d'un songe.

« Thamos ! reprit la voix, plus impérieuse, a Thamos! m'entends-tu? »

« Je me levai tout droit à la barre du navire et, me tournant vers la côte, je criai :

« Que veux-tu de moi ? Je suis prêt.

a — Thamos! va trouver l'Empereur de

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« Rome et porte-lui cette nouvelle : le grand « Pan est mort! »

« A trois reprises la voix répéta sur un Ion toujours plus lamentable :

c( Le grand Pan est mort! »

a Puis, ce fut, de toutes parts, dans le ciel et sur les flots, comme un immense, monotone sanglot, un chant de funérailles qui dura jusqu'au jour. Voilà ce que nous avons entendu et la nouvelle que j'ai promis d'annoncer à l'Empereur. »

Tibère avait pâli. Il garda quelques instants le silence. Il fixait son regard sur les yeux de Thamos. L'Égyptien était peut-être un visionnaire. Mais assurément il n'avait point menti.

« Viens avec moi, dit l'Empereur. Je veux consulter Thrasylle. C'est un grand astrologue que mon père Auguste aimait pour sa science. Tu lui conteras ce que tu viens de me rapporter. »

Thrasylle, chaque nuit, observait, de la plaieforme de sa tour, la marche des astres. Et la tour tenant au palais, Tibère, qui dormait peu, visitait souvent son astrologue. Si les constellations n'avaient rien à dire aux deux person-

nages, ils s'entretenaient volontiers de philosophie ou de musique. Car Thrasylle était platonicien et jouait du luth sur le mode antique.

Thamos répéta le récit de son aventure. Aux rayons de la lune, FEgyptien, immobile, le corps bronzé, la face rigide, rappelait vaguement les dieux de son pays. Thrasylle, un petit vieillard vêtu d'une robe orientale bariolée d'or et de pourpre, jetait des regards furtifs sur Tibère. Celui-ci, la tête recouverte d'un pan de sa toge blanche, bordée d'une bande écarlate, adossé au parapet de la tour, attendait anxieusement les paroles de l'astrologue.

« Ceci, dit Thrasylle, est un grand mystère. Et peut-être la voix, qui venait du côté où le soleil se lève, n'a-t-elle crié à Thamos qu'une moitié de l'obscure vérité. Les signes qui paraissent sur l'Asie sont toujours difficiles à expliquer et d'un symbole menaçant.

— Ai-je à craindre un mouvement des peuples soumis à Rome, dit Tibère, ou quelque race barbare menace-t-elle mes frontières?

— Rien de pareil, seigneur. Je te l'ai dit bien des fois. La paix d'Auguste, affermie par

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tes victoires, dure encore. Les Gaules sont heureuses. A Bordeaux, à Marseille, à Lyon, à Autun, les jeunes Gaulois écrivent en vers latins et récitent les beaux passages de Cicéron. A Lutèce, on se passionne pour les histrions, les mimes, les magiciens et les danseuses. La Germanie se gorge de boissons fepmentées et s'endort au son d'une musique atroce. La Grèce fait des syllogismes. L'Egypte berce ses momies et chante, autour des bœufs sacrés embaumés depuis trois mille ans, des complaintes lugubres. Que César se rassure. Cette admirable paix romaine se prolongera.... »

Thrasylle feignit alors de contempler les étoiles, mais son regard allait sournoisement jusqu'à la face de Tibère, à demi voilée par la bordure sanglante de sa toge blanche.

« Oui, elle se perpétuera au moins jusqu'à la veille de ma mort. Quant au lendemain de ce jour funeste, les astres sont encore indécis. »

L'Empereur eut un rapide sourire ironique. Puis il reprit :

« Si les dieux meurent, les empires doivent mourir. Car les princes seront impuissants à gouverner le troupeau dos hommes quand les

ronces pousseront sur les ruines des temples.

— Les dieux peuvent mourir, répliqua Thrasylle. Mais Dieu est éternel. Tous les dieux sont morts : les dieux deFEtrurie, de laPhénicie, de la Grèce, les dieux de Rome. Les poètes les ont tués en célébrant leur vie. L'Olympe n'est plus qu'une nécropole. Le grand Pan, la féconde nature, source de tous les êtres, survivait encore : et voilà que son agonie est annoncée au monde. La Nature n'est plus divine, parce qu'elle était trop indifférente à la douleur comme à la joie des hommes, ses enfants.

— Il nous faut donc un dieu nouveau, murmura Tibère, un dieu qui protège la loi et qui impose l'obéissance.

— Ou bien, dit Thrasylle, un dieu qui console les multitudes que la loi opprime et qui n'obéissent qu'avec des larmes.

— Tes paroles sont dures à entendre, Thrasylle. Mais je veux que tu lises au ciel, sans plus tarder, le secret de cet avenir.

— Le jour de Vénus est commencé depuis une heure. C'est la région oii brille la grande étoile de la déesse qu'il convient d'observer. »

Le philosophe dirigea vers l'astre aux rayons

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d'or un miroir d'acier où était gravée, parmi des lignes géométriques et des signes bizarres, la carte de l'Empire romain. Puis il traça sur une table couverte de sable très fin des figures magiques que le caprice du vent enchevêtrait les unes dans les autres. Tibère suivait, avec une inquiétude visible, l'opération de son devin. Thamos, perdu dans la brume de ses souvenirs, songeait à des choses très lointaines et n'entendait que le bruissement monotone de la mer.

Tout à coup Thrasylle s'écria :

« C'est bien vers l'Asie qu'incline la révélation des astres. Elle se fixe sur la Judée. Audessus de Jérusalem, la ville sainte des juifs, elle se manifeste avec un éclat extraordinaire.... »

L'Empereur et l'astrologue, courbés sur la table prophétique, attentifs aux frémissements du sable, confondaient leurs souffles. Brusquement, Thrasylle interrogea :

« César répond-il de son procurateur Ponce Pilate? Et cet homme est-il le digne légat de l'Empire?

— Il connaît la loi, dit Tibère....

— Il déchire la loi, répliqua Thrasylle, il vient de livrer à la synagogue une cause de

lèse-majesté impériale, il jette à la férocité des prêtres et du peuple l'accusé qu'il a proclamé innocent. Et ce crime d'un magistrat romain aura des conséquences inouïes. La lâcheté de Pilate sera mortelle aux vieilles religions. Oui, le dieu Pan est véritablement mort!

— Et l'Empire? demanda Tibère d'une voix anxieuse. Et les empereurs?

— Pour eux, pour leur sort futur, répondit le prudent magicien, le ciel est muet cette nuit. Voici qu'un coup de vent vient d'emporter à la mer le sable fatidique. Le livre se referme et mes yeux ne peuvent plus rien y lire.

— Après tout, mon pauvre Thrasylle, que les dieux- s'arrangent de cette affaire! Mais le supplice d'un innocent n'importe point à la bonne police de mes provinces.

— Certes, dit le vieil astrologue avec une hautaine amertume, et ces gens-là ne font d'ailleurs que remplir leur destinée naturelle. L'invincible César n'a-t-il point retenu cette sentence de mon maître, le divin Platon : « Que t( le Juste soit flagellé, enchaîné, torturé, cru- « cifié? » Qu'importe une croix déplus, plantée sur l'Empire romain? »

EN L'AxX 33. 49

Tibère descendit tout pensif de la tour. Il tendit à l'Égyptien une bourse d'or et lui donna l'ordre de s'en retourner à Alexandrie.

« Si tu tiens à ta vie, Thamos, oublie pour toujours, sur le seuil de ma maison, les paroles que tu as surprises. »

Le soleil se leva d'un gouffre de nuées grises qui, peu à peu, montèrent au plus baut du ciel et voilèrent l'azur. Le golfe de Naples prit les teintes violettes de l'ardoise ; des vapeurs blêmissaient et rampaient sur le flanc des montagnes. Le cratère du Yésuve grondait, les oiseaux se turent comme à l'approche d'un orage. L'empereur effrayé voulut se réfugier à Stables. Il fît armer la haute chaloupe dorée que montaient vingt-quatre rameurs et un nombre égal de musiciens. Au son des flûtes et des lyres, la barque impériale glissa lentement sur la mer funèbre.

Alors le soleil sembla près de s'évanouir et l'écho d'une lamentation courut sur les vagues. Tibère se souvint du récit de Thamos et commanda à ses rameurs de hâter la fuite du navire.

Or, ce matin même, à Stabics, les prôtres

(i'Isis avaient surpris un jeune esclave syrien qui pénétrait dans le sanctuaire de la déesse et ne fit point les ablutions prescrites par le rituel. Aux premiers troubles de la nature, ils obligèrent les magistrats à condamner cet homme pour apaiser la colère divine et déjà la populace accourait le long du rivage, afin de jouir du supplice de l'impie. Tibère aperçut, dressée sur le sable, une grande croix noire et la pensée triste de Platon lui revint à l'esprit. Et, dans le frisson de terreur sacrée dont il ne se sentait point le maître, il reçut une inspiration subite de pitié, la seule qui, jusqu'à ce jour, ait ennobli sa conscience.

a Laissez ce malheureux, cria-t-il de loin aux valets de justice; quel que soit son crime, je lui fais grâce de la vie. »

Aux prêtres fanatiques, qui lui montraient du doigt le ciel sillonné d'éclairs et la mer ténébreuse, à la foule qui hurlait éperdument :

« Qu'il soit crucifié!

— Non, dit-il, j'ai pardonné; cette croix demeurera vide. Et je souhaiterais qu'à cette heure la clémence de César pût arrêter le bras de tous les bourreaux de l'Empire î »

Il fît monter sur la chaloupe l'esclave qui lui embrassa les genoux et se coucha à ses pieds. Les prêtres et le peuple de Stabies suivirent longtemps des yeux la nef mélodieuse qui s'enfonçait dans le crépuscule et retournait aux roches de Caprée. La plainte mélancolique des lyres et des flûtes roulait de vague en vague et venait mourir sur le sable de la rive, au pied de la grande croix noire.

Et, le soir même, le jeune Caligula déclarait à ses familiers que son grand-oncle Tibère entrait en démence et qu'un empereur fou serait un très grand malheur pour le genre humain.

Judas demeura longtemps immobile, dans le bois d'oliviers, à l'endroit même où il avait donné le baiser de mort à Jésus. Il suivit des yeux la troupe des sbires qui entraînaient le Fils de l'Homme à Jérusalem. A la lueur sanglante des lanternes et des torches, parmi les piques et les épées nues, le triste cortège, silencieux, à pas pressés, tel qu'une bande de voleurs de nuit, s'enfonça dans les profondeurs de la campagne et disparut. Alors Judas s'enveloppa tranquillement de son long manteau rouge, et, s'appuyant au tronc d'un olivier, la face tournée du côté de la ville, il attendit.

Il était plus de minuit. La lune baignait d'une

lumière bleuâtre les champs arides, les remparts et les tours de la cité sainte. Une rumeur très grave montait, de plus en plus indistincte, vers la haute région du Temple. Des appels de hiboux se répondaient à travers le désert. Une énorme chauve-souris souffleta de son aile froide la joue de Judas. Il ramena sur son front un pan de son manteau.

D attendait toujours. Tout à coup, il se tourna avec un frémissement de joie vers l'entrée du jardin, sortit de l'ombre et courut à la rencontre d'un homme qui semblait chercher quelqu'un dans les ténèbres de Gethsémani. C'était un vieux Juif, à la longue barbe blanche, courbé sur son bâton, le trésorier du Grand- Prètre, qui s'avançait d'un pas timide. Il laissa Judas s'approcher et lui jeta une bourse de cuir, puis sans prononcer une seule parole, il s'éloigna plus vite qu'il n'était venu.

« On lancerait avec plus de douceur un os à quelque mauvais dogue », murmura Judas.

Il ramassa la bourse et sourit. Elle était lourde et tintait agréablement. Il courut hors du bois et l'ouvrit à la clarté pâle de la lune. Quand il vit scintiller l'argent, il fut comme

ébloui. Mais il compta bientôt les pièces Tune après l'autre, les pesa dans le creux de sa main droite, étudia, très inquiet, l'une d'elles, où l'effigie impériale paraissait légèrement usée.

« C'est un Auguste, dit-il, un César mort. J'aime mieux les autres , les Tibères tout neufs.... Les prêtres ont tenu leur promesse. C'est bien. »

Il enfouit la bourse dans la ceinture de sa robe et s'achemina vers Jérusalem. Il se sentait léger, se croyait heureux. Il évoquait en sa mémoire, pour se rassurer, les séductions perfides de Caïphe, le soir du marché scélérat. N'avait-il pas livré le Prophète qui annonçait la ruine de la loi et méprisait Moïse, le faux roi d'Israël, le Messie menteur qui chassait les usuriers des portiques de Salomon et fermait aux riches le Royaume des cieux? Mais lui, l'humble Iscariote, il venait de venger magnifiquement Dieu, David et Rome. Et, ce jour même, tandis que le soleil éclairerait le supplice de Jésus, le vrai peuple de Dieu, Lévites, Docteurs, Scribes, Pharisiens, et tous les amis de César, et Pilate, l'orgueilleux lieutenant de César, salueraient en lui l'artisan d'une œuvre très grande.

s 6 AU SON DES CLOCHES.

« Mon nom, songeait-il, vivra aussi longtemps que les noms de Jacob, de Daniel et d'Élie. »

Il pénétra dans la ville muette et morne et, pensant qu'à cette heure Gaïphe interrogeait Jésus, il prit le chemin du palais sacerdotal. De loin, il aperçut les fenêtres illuminées; sur les terrasses, le long des portiques, des ombres allaient et venaient; de la cour précédant le vestibule s'élevait un flamboiement rougeâtre. La rue était déserte. Un coq chanta.

a L'aurore est proche », dit Judas.

Il s'arrêta sur le seuil de la maison. Au milieu de la cour pétillait un grand feu. L'un des Douze, Pierre, assis sur un escabeau, se chaufl'ait les mains, tout en conversant avec une jeune servante. Pierre semblait à la fois irrité et fort malheureux. Il parlait très haut et disait à la jeune fille :

« En vérité, je te le jure, non, je ne connais pas cet homme 1 »

LA DERNIERE NUIT DE JUDAS. o7

Le coq chanta de nouveau. La servante se retira. Pierre se replia sur lui-même et tomba dans une méditation douloureuse : il n'entendit pas Judas qui s'approchait du feu. Du prétoire de Gaïphe sortait tantôt une clameur sourde, coupée de longs silences, tantôt l'éclat d'une voix hautaine et méchante, puis le murmure d'une parole g^rave et douce, qui faisait trembler et pleurer comme un enfant, près du foyer où il se croyait seul, le pêcheur de Galilée.

Alors le coq chanta pour la troisième fois.

Pierre tressaillit, jeta un cri d'horreur, releva la tête et se dressa debout. Et les deux apôtres, le renégat et le parricide, se regardèrent face à face.

Mais le front de Pierre parut si terrible, il porta si résolument la main à son épée, que Judas recula, tout frissonnant de peur, jusqu'à la porte du Grand-Prêtre.

Longtemps il erra autour du Temple, dont l'enceinte ne s'ouvrait qu'au lever du soleil. Il voulait choisir sur l'heure, dans les galeries extérieures de l'édifice, la place oii il établirait son comptoir de marchand d'or. Les prêtres lui donneraient certainement un lieu favorable; et

bientôt les belles monnaies de l'Egypte, de la Grèce, de l'Italie, de l'Asie ruisselleraient entre ses doigts. Il se rirait alors de tous ces vagabonds faméliques, amoureux de pénitence et de pauvreté, ses anciens compagnons de misère, les disciples de l'homme qui allait mourir. Déjà quelques Lévites faisaient tourner les grilles du Temple, sous les yeux d'un rabbin. Judas marcha vers eux du pas assuré de l'homme qui rentre en son logis, la figure riante, avec un salut familier de la main. Mais le prêtre fronça les sourcils, étendit le bras et lui barra la route :

« Arrête et va-t'en. La loi défend à tout être imptir l'accès des parvis sacrés. Ya-t'en. On t'a donné, cette nuit, le prix du sang, trente deniers d'argent : tu es payé de ta peine. Faut-il que je te chasse d'ici tel qu'un adultère, un idolâtre ou un meurtrier? »

Judas s'éloigna du Temple. Cette fois, il se dirigeait vers le tribunal de Pilate. Les Romains

seraient pour lui plus doux que les prêtres, le protégeraient même contre la malice de la Synagogue. Quant à ces rabbins fanatiques, ils lui faisaient simplement pitié. Au fond du cœur, il le savait, la tribu de Lévi adorait toujours le veau d'or, comme au temps de Moïse. Quand ils verraient Iscariote, client du procurateur, couvert par la faveur de César, amasser de grandes richesses, entasser dans ses magasins les étoffes d'or et de soie, les ivoires, les orfèvreries, les parfums de l'Asie, pour les revendre chèrement à Rome, ils l'admireraient et le caresseraient et viendraient brûler chaque jour à ses pieds quelques grains d'encens dérobés à leur Jéhovah.

Et, content de son rêve d'orgueil et d'avarice, Judas, tout le long du chemin, répondit par des regards de défi à la curiosité méprisante des familiers de la Synagogue, Scribes ou Pharisiens, qui, de loin, le montraient du doigt et, de près, s'écartaient dédaigneusement de son ombre comme d'une souillure. Il hâta sa marche, attiré par le tumulte d'une grande foule et, brusquement, au détour d'une rue, se trouva en présence d'une scène effroyable.

La multitude déchaînée battait les murs du palais de Pilate : la lie de Jérusalem et de la Judée, voleurs, sicaires, courtisanes, parjures, faux-monnayeurs, les brig-ands descendus de leur montagne, les homicides et les infâmes sortis de leurs repaires. Tous, la face et les mains tendues vers le proconsul, les yeux ardents, ils hurlaient :

« Barrabas ! Barrabas ! rends-nous Barrabas ! »

Debout, au milieu d'une galerie aux lourdes colonnes de porphyre, entouré de ses officiers et des Princes des prêtres, Pilate, tête nue, drapé en sa toge blanche, jetait à la populace des paroles que Judas n'entendait point. Et, chaque fois que le maître romain ouvrait la bouche, les cris de l'horrible meute redoublaient :

« Barrabas! Barrabas! »

Judas se glissa parmi la foule. Des figures amies s'inclinèrent vers lui; il recueillit des félicitations d'assassins et des sourires de prostituées. Comme il atteignait les premiers rangs, sur le seuil même du palais, il se sentit soulevé par une tempête de colère : de mille poitrines jaillissait un cri nouveau, le cri tragique :

a Qu'il soit crucifié! Qu'il soit crucifié! » Pilate, découragé et triste, rentra, suivi de son cortège, dans le prétoire. Un jeune centurion demeura, contemplant la foule, entre deux piliers de la galerie. Près de lui un vieux Docteur de la Loi, d'aspect très noble, déroulait fiévreusement et lisait avec une angoisse étrange le livre des grands Prophètes. La fureur du peuple s'apaisa par degrés : il sentait vaguement qu'une chose sinistre s'accomplissait dans l'intérieur de la maison. Tout à coup, le prêtre aperçut l'apôtre au manteau rouge : il dit quelques mots à l'oreille du centurion qui, à son tour, abaissa les yeux sur Iscariote, fit un geste de dégoût, et se retira précipitamment.

Alors la porte massive, revêtue de lames de bronze, s'ouvrit avec une lenteur solennelle. Pilate reparut à la colonnade de porphyre ; un silence de mort s'établit dans la rue; à travers l'ombre trouble du vestibule, chancelant et soutenu par deux soldats, le front et les joues inondés de larmes de sang, couronné d'épines, un roseau à la main, un lambeau de pourpre noué sur la poitrine, Jésus marchait vers le peuple de Dieu.

La multitude étonnée, muette, voyait s'avancer la vision sanglante. Judas, éperdu, détourna son visage. Pilate se pencha en avant, et, de la main où brillait Tanneau dont il scellait les ordres de César, il montra le Nazaréen et dit d'une voix sonore :

« Voilà r ho m me! »

Et le cri terrible de la populace retentit encore une fois, plus âpre et plus impérieux :

« Qu'il soit crucifié ! Qu'il soit crucifié ! »

Quelques femmes éclatèrent en sanglots, tandis qu'un frénétique, embrassant la statue de Tibère, vociférait :

c( Malheur à lui ! Malheur à Jérusalem ! Malheur à Dieu ! Malheur à moi ! »

Le centurion, précédant les gardes du proconsul, la pique en arrêt, rejeta violemment la foule à droite et à gauche, et fraya le passage à la procession funéraire. Et, comme Judas se dérobait parmi ses voisins, afin de ne point rencontrer le regard de Jésus, l'officier de Pilate lui frappa rudement l'épaule du pommeau de son épée :

«. Es-tu venu pour insulter à la misère d'un Prophète juif, ou pour outrager par ta présence

la majesté de Rome! Nos dieux ont horreur des traîtres. Ya vite, très loin d'ici, chercher une solitude assez écartée pour y cacher ton ignominie! »

Judas se laissa entraîner par la foule qui se ruait autour de la garde romaine. Mais plusieurs de ces hommes qui, tout à l'heure, demandaient Barrabas, avaient deviné les paroles du centurion. Il surprit des murmures d'une inquiétante ironie et, prudemment, ralentit le pas, puis il se jeta dans une ruelle déserte.

« Suis-je donc pour tous un pestiféré? » dit-il.

Il voulut alors rentrer à sa maison, afin d'y méditer en paix sur le présent et l'avenir. Mais il tomba dans un groupe de femmes et d'adolescents, dont les yeux lui firent peur. Il reconnut les jeunes garçons qui, trois jours auparavant, jonchaient de fleurs et de rameaux verts le sentier triomphal de Béthanie et chantaient :

« Hosannah! Fils de David, aie pitié de nous! Hosannah ! »

Il changea de route et se dirigea vers les remparts de la \ille. Mais les enfants le suivaient en maudissant son nom. Il précipita sa retraite et les entendit courir derrière lui avec des huées et des mots sinistres. Il traversa la place d'un marché occupé par les paysans et les bergers venus ce matin-là des campagnes de Galilée.

« Judas! Judas î criaient les jeunes garçons.

— Judas! répondirent les Galiléens. A mort! A mort! »

Il se mit à fuir sous une grêle de pierres, tête basse, ramassant les plis de son manteau, harcelé par les chiens, sentant qu'il perdait du terrain et qu'il allait périr d'une mort afTreuse et que, d'abord, on lui arracherait les trente pièces d'argent. Brusquement, une porte de Jérusalem apparut grande ouverte. Il bondit sous la voûte, d'un élan désespéré. Les sentinelles romaines, croyant qu'une émeute courait vers le Golgotha pour reprendre à ses bourreaux le roi des Juifs, abaissèrent leurs lances vers le peuple et l'arrêtèrent.

Judas fuyait dans la lumière éblouissante de la campagne. Il fuyait par la plaine rocailleuse,

par le lit des torrents, sur la crête nue des collines. Il fuyait au hasard, tantôt vers la montagne et tantôt vers la mer, vers Tibériade ou Samarie, vers Bethléem ou Sodome. Une seule pensée, une angoisse unique le possédait : il était perdu; lui, le fidèle de César et de Moïse, on le pourchassait comme une bête enragée; quel serait, pour ce jour, l'asile où s'abriterait sa terreur? quelle serait, demain, la destinée de toute sa vie?

Vers l'heure de midi, il s'assit à l'ombre d'une muraille de rochers ; il fut surpris d'apercevoir, tout près de lui, après une si longue course, la figure menaçante de Jérusalem. Puis, au sommet d'une colline très proche de la ville, apparut la cavalerie romaine; plus loin, un groupe d'hommes, de femmes et d'enfants en deuil : enfin, une grande foule. C'était une scène étrange et confuse, qu'il regardait vaguement. Mais, par-dessus les piques et les casques des Romains, trois croix se dressèrent en même temps sur le bleu du ciel, et chacune d'elles portait un homme cloué aux mains et aux pieds. Judas reconnut alors le Calvaire; à la plus haute croix, la tête inclinée sous sa cou-

ronne d'épines, Jésus agonisait. Et, quand les cavaliers descendirent vers Jérusalem, le traître vit, aux pieds du Roi des Juifs, une femme seule, agenouillée, et, tout autour de la croix, les disciples et les enfants prosternés, le front dans la poussière.

Déjà il reprenait courage, car ce spectacle le consolait de bien des amertumes. Pilate le vengeait. Après tout, les Prophètes avaient enduré plus que lui les injures du peuple, la superbe des prêtres, la cruauté des princes. Quelquesuns avaient payé de leur sang le zèle de la cause de Dieu. Il allait sortir de Judée abreuvé d'outrages, mais vivant et la bourse bien garnie. Ce n'est pas lui qu'on scierait entre deux planches, comme on avait fait d'Isaïe. Et, tournant le dos à l'ingrate Synagogue, il cheminait déjà dans la direction de Joppé. Mais soudain un coup de vent terrible balaya le ciel, les collines et la vallée, le soleil pâlit et parut s éteindre, une nuée noire s'abaissa sur Jérusalem; la foudre fendit le rocher à quelques pas d'Iscariote, tandis que là-bas, illuminées et glorifiées par la pourpre des éclairs, les trois croix semblaient grandir et se mouvoir formidablement,

et les trois crucifiés, les bras étendus, les mains sanglantes et les yeux fixes, s'avançaient contre l'apostat.

Fou d'épouvante, Judas se coucha, la face à terre, enseveli sous son manteau.

Il ne se releva qu'au soir. Une paix de sépulcre pesait alors sur toute la nature. Il n'osa plus regarder du côté du Calvaire. Le grand silence des choses l'inquiétait. Il voulut rencontrer quelqu'un, entendre le son d'une voix humaine, chercher sur un visage un rayon de pitié. Il redoutait la nuit, la nuit lugubre qui s'approchait. Il revint vers Jérusalem et s'assit au bord d'un sentier, accablé de lassitude.

Bientôt les étoiles étincelèrent au fond de l'azur et la lune versa sur la brume violette de la plaine un flot de lumière triste. Du côté de la ville résonna le bruit d'un bâton qui heurtait les pierres du chemin, puis une ombre apparut. L'homme marchait très vite, le dos courbé,

comme s'il avait hâte de fuir devant une malédiction. Le bras qui tenait le bâton dessinait, dans la pâleur du désert, un grand geste de volonté douloureuse. Le voyageur passa en face de Judas et ne s'arrêta point.

« Ahasvérus! cria Tapôtre, Ahasvérus! »

L'homme ne répondit pas et marcha plus vite. Judas courut et le suivit en suppliant.

« Ahasvérus, laisse-moi Raccompagner! Où tu iras, j'irai; où tu te reposeras, je me reposerai. Je serai ton serviteur, ton esclave, ton chien fidèle. Ne m'abandonne pas, tout seul, dans la nuit!

— Je vais trop loin, en Syrie, en Egypte, au fond de l'Asie, aux extrémités du monde; je vais à Rome. Je ne me reposerai jamais, je ne dormirai jamais plus. J'ai manqué de compassion à l'égard de Jésus et j'expierai, par un pèlerinage sans terme et sans espérance, ma dureté de cœur. Mais le sang de ce juste n'est point sur mon front. Et je t'avertis. Judas, que j'écraserai du pied toutes les vipères qui traverseront ma route! »

Le marcheur s'enfonça dans les ténèbres. Judas vit s'évanouir l'ombre de l'éternel exilé;

il prêta longtemps l'oreille au bruit décroissant du bâton ferré. Puis, timidement, il se rapprocha encore de Jérusalem. En dehors de l'enceinte, au fond d'un ravin, il connaissait quelques masures hantées par les misérables et les criminels. Peut-être, dans une de ces ruines, trouverait-il un refuge et un ami jusqu'au lever du soleil.

A travers les fentes d'une porte passait un filet de lumière. Il regarda et reconnut, accoudé près d'une lampe, le scélérat qui faisait trembler la Judée, le voleur que Pilate avait rendu à la populace, Barrabas. Il frappa. La porte s'ouvrit.

« Barrabas! je suis brisé. J'ai froid, j'ai faim, j'ai peur. Laisse-moi dormir cette nuit sur la pierre de ton foyer! »

Le bandit se tenait au seuil de sa maison. Il haussa les épaules, avec un rire sinistre.

« Tu veux donc déshonorer Barrabas? Si je

t'accepte comme hôte, demain, dans Jérusalem, mon peuple me lapidera. Non! Écoute, Judas : moi, j'ai tué cinq ou six Juifs et deux chevaliers romains, j'ai volé des poignées d'or au temple dans les coffres sacrés du Grand-Prétre; j'ai arraché une lame d'or à l'Arche d'alliance, qu'on ne peut toucher sans mourir; mais je n'ai jamais vendu de créature humaine et n'ai jamais fourni de victimes aux bourreaux. J'aimerais mieux t'étrangler que de te permettre de franchir ma porte. Si tu as sommeil, le Golgotha n'est pas loin d'ici : tu peux y dormir très paisiblement, la tête appuyée à la croix de ton Seigneur, et personne, cette nuit, pas même le Démon, n'osera t'y déranger ! »

Et Judas se traîna tantôt dans l'ombre des remparts, tantôt parmi les vignes et les oliviers. L'insolence de Barrabas était vraiment pour lui un coup trop rude. Jusqu'alors, le Dieu de Jésus l'avait frappé noblement : le Temple, Rome, les disciples, le peuple, et le Juif maudit qui cheminait dans la nuit, à la bonne heure; mais cet assassin qui le repoussait de sa maison ! l'outrage était trop cruel et l'arme trop vile.

Et sa haine du Nazaréen grandissait d'une

façon monstrueuse. C'est à ce mort qu'il devait tant de hontes. Il se réjouissait de l'avoir trahi; il souriait affreusement au souvenir des supplices dont il avait été le témoin effaré. Il comptait les plaies de la flagellation, les soufflets des valets de Pilate, les épines de la couronne, les clous de la croix.

Puis, la pensée amère lui vint qu'un crucifié si précieux au monde avait été jeté pour un bien pauvre prix aux griffes de la Synagogue.

« Il valait au moins cent deniers, murmurat-il : les Prêtres m'ont trompé bien méchamment. »

Il montra le poing au ciel ruisselant d'étoiles et, comme il se sentait brûlé par la fièvre et par la soif, il marcha vers un bouquet d'arbres qui, peut-être, ombrageaient quelque fontaine. Le vent pleurait doucement à travers la feuillée. Déjà Judas se sentait plus dispos. Tout à coup, il poussa un cri rauque, le cri du naufragé qui se noie, et s'abattit sur ses deux genoux, terrassé par un bras invisible. Il reconnaissait l'olivier sous lequel, l'autre nuit, suivi des sbires armés, il avait baisé au front le Fils de l'Homme.

Il s'échappa en rampant du jardin de Gethsémani; puis, trébuchant à chaque pas, il vagua dans la solitude. Il ne pensait plus à rien, n'espérait plus rien, souhaitait seulement de rencontrer Satan, l'archange déchu, afin de rémouvoir par son immense détresse....

Au loin, deux palmiers étendaient leurs branches fines sur les rebords d'une citerne perdue dans la campagne. C'était le puits de Jacob, dont l'eau sainte avait été consacrée par une parole de Jésus. Mais Judas n'avait même plus la force de se dérober à ce grand souvenir. Il s'affaissa pesamment contre la margelle; et, comme à la chaîne du puits aucun sceau n'était attachl^, il pencha sur le bord sa face brûlante, afin de respirer la fraîcheur de l'eau.

Entre les deux palmiers glisse, fantôme léger, une toute jeune fille vêtue de blanc, voilée de blanc, toute frêle, qui, de son bras nu, soutient une amphore de terre posée sur

l'épaule droite. Judas soulève son front livide et dit, d'une voix très faible :

« J'ai soif! »

La jeune fille fait un mouvement d'effroi, comme à la vue d'une bête dangereuse.

« J'ai soif! dit-il encore.

— Lui aussi, répond-elle, le Prophète que tu as livré, du haut de sa croix, a crié : « J'ai « soif! » et les Romains lui ont tendu, au fer d'une lance, une éponge pleine de fiel. »

Elle descendit l'amphore au fond de la citerne et la retira toute débordante d'eau pure, dont les gouttes, en retombant, scintillaient comme des pierreries.

Judas se taisait. Il tremblait en présence de cette enfant. Il tendait vers l'eau fraîche ses lèvres arides.

Avec une grâce mélancolique, elle s'inclina vers lui :

« Tiens, dit-elle, pour l'amour de Jésus, prends et bois ! »

Et, quand il eut bu, elle replaça l'amphore sur son épaule et, toute blanche, s'en alla, d'un pas tranquille, sous la caresse des étoiles.

Alors, dans l'àme ténébreuse de Judas, entra comme une ondée de lumière. D'un coup d'œil rapide, il mesura toute son infamie et la profondeur de sa chute ; et ce fut, pour sa conscience, un vertige mortel. La douceur de la jeune fille lui révélait le mystère auquel il n'avait jamais cru, et l'angoisse du sacrilège envahit son cœur.

« Quel est donc, dit-il, ce crucifié qui, par la main d'une enfant, a versé sur ma tête le baume de la miséricorde? »

Il demeura très longtemps assis contre la margelle du puits de Jacob. Et la même pensée lui» revenait sans cesse, et, loin d'y trouver une consolation, il en recevait une souffrance infinie. En face de lui, sur un monticule, se dressait un figuier desséché, et la parabole du Seigneur s'éveilla confusément en sa mémoire. Brusquement il courut à l'arbre, étendit à terre son manteau rouge, y jeta les trente pièces d'argent, puis, dénouant les bandelettes de son turban, il se pendit à la plus grosse branche du fiffuier stérile.

Sous les pieds de l'apôtre mort, le manteau

semblait une large tache de sang. Un chacal vint y dormir jusqu'à l'aurore. Dès les premières blancheurs du matin, un grand vautour aux ailes fauves tournoyait, très haut dans le ciel, au-dessus de l'arbre funèbre.

Monumenta aperta sunt, et multa corporasanctorum, qui dorniiorant, surroxorunt. Et exeuntes de monumentis post resurrectionem Ejus, vencrunt in civitatem et apparuerunt multis.

(Saint Mathieu, chap. XXVII, 52.)

L'apôtre saint Jean, évêque d'Éphèse, accomplissait alors sa quatre-vingt-quatorzième année. Il était le personnage le plus auguste du monde chrétien. Il survivait à la grande famille apostolique. Pierre et Paul, Mathieu, Luc et Marc étaient morts. Jérusalem, brûlée par Titus, n'était plus qu'une ruine hantée par les chacals et les vipères. Les terreurs que Jean avait entrevues du haut des roches de Pathmos étaient en partie réalisées. Satan avait marché dans

l'ombre de Néron. Autour de Jean, dernier témoin de la vie du Seigneur, la communauté chrétienne de l'Asie se groupait avec adoration. Il semblait garder d'étranges secrets et parlait parfois mystérieusement de l'acte suprême de la Rédemption qui restait à venir, l'apparition du Paraclet, qui achèverait l'œuvre de Jésus. Toutes les paroles tombées de sa bouche étaient recueillies comme divines par la conscience de ses disciples. Cependant il se taisait toujours sur les heures qui s'étaient écoulées entre la Passion du Sauveur et le matin de Pâques. C'était le tabernacle auguste de ses souvenirs, au voile duquel il n'osait jamais porter la main.

Il aimait, en ces derniers jours de sa vie, à s'asseoir, entouré de ses plus jeunes néophytes, au sommet d'une colline qui s'avance, comme un promontoire, le long du port d'Ëphèse. Là, d'un petit bois de cyprès, de cèdres et d'arbres de Judée, il contemplait la mer et, bien loin au delà de la mer, dans les profondeurs du ciel, il paraissait chercher la face radieuse des jeunes Eglises, Alexandrie, Syracuse, Rome, Athènes, Corinthe, Thessalonique. Ses yeux retrouvaient

« alléluia! » 79

le sillage des navires montés jadis par les Apôtres, toute sa jeunesse refleurissait en sa mémoire et, jusqu'au crépuscule, il suivait du regard, balancée sur les flots, dans la douceur de l'azur, une Apocalypse triomphale.

Alors ses disciples le soulevaient entre leurs bras et le portaient, à travers les ruelles déjà ténébreuses d'Ephèse, au quartier habité par les chrétiens. Il y avait, parmi ces jeunes gens, des Juifs des plus grandes familles d'Israël, proscrites de Palestine par l'Empereur, des Romains sortis des écoles de la Grèce, des Hellènes nourris du miel de Platon. L'un de ces derniers, un enfant venu d'Eleusis, était le préféré de l'Apôtre. Il avait pris, au baptême, le nom de son maître, qu'il charmait par la candeur de sa foi et aussi par les croyances singulières qu'il avait sur la mort, sur le sommeil et les rêves de la tombe et le retour, permis par Dieu, des âmes élues ou des âmes maudites, à la clarté du soleil.

Un soir de printemps, le soir même de Pâques, les dernières que l'Apôtre célébra, Jean d'Eleusis, après avoir baisé la main du vieillard, lui dit d'une voix très tendre :

« Père, est-il vrai que, dans la nuit du Vendredi sacré, les morts sortirent de leurs tombeaux et entrèrent dans Jérusalem, où beaucoup les reconnurent? »

Saint Jean tressaillit et ferma les yeux, comme pour ressaisir une vision lointaine ou retrouver les traits défigures bien-aimées. Puis, il baissa la tête et des larmes coulèrent sur sa barbe blanche. Les disciples s'étaient rapprochés de lui : il vit leurs jeunes visages tout illuminés de pureté et, relevant son front majestueux, sous le dais des hautes branches étoilées de fleurs roses, en face de la mer assoupie, l'Apôtre parla :

« Oui, mes enfants, les morts ressuscitèrent alors, délivrés par le Fils de Dieu : c'étaient les âmes les plus nobles, les plus malheureuses et

les plus saintes de l'humanité. Mais, parmi ces morts, il y avait un vivant, dont personne n'a gardé le nom, un vivant à qui fut accordée une béatitude plus glorieuse que toutes les grâces autrefois prodiguées à Abraham, à Jacob et à Moïse. Je veux, avant de mourir, vous léguer la mémoire d'Elisée, petit-fils de David, le plus grand peut-être des témoins de Jésus. »

Après un court silence l'Apôtre reprit : « Le Seigneur venait d'expirer. Une tempête affreuse roulait sur Jérusalem. Le ciel était couleur de sang, la terre d'une pâleur de cendre. Le Temple flamboyait dans un incendie d'éclairs. C'était l'agonie de toutes choses. Comment, de la colline du Golgotha, ai-je pu revenir à ma pauvre demeure, je ne sais. Je me traînais, trébuchant aux pierres du chemin, vers la ville. Puis, me soutenant d'une main aux murailles des maisons, aux piliers des portiques, je montai vers le haut quartier où végétaient obscurément les plus pitoyables d'entre les Juifs, c'est-à-dire la première et la plus vénérable d'entre les Eglises du monde. Lanière du Seigneur me suivait, appuyée sur Marie-Madeleine, entourée -les

plus chers disciples de Jésus. Ceux-ci chancelaient à chaque pas. Les deux Jacques sanglotaient comme de petits enfants; Pierre tout frissonnant de honte, Pierre qui, la nuit d'avant, dans la cour de Caïphe, avait trois fois renié le Maître, marchait le dernier, très loin, délaissé par tous, courhé vers la terre, misérable. Seules, les deux femmes douloureuses semblaient porter en elles une foi et un espoir qui n'étaient plus dans nos cœurs. Elles allaient pensives, comme dans l'attente d'un grand mystère. Quant à moi, malheureux Apôtre, j'entendais toujours le cri déchirant du Seigneur :

« Père, Père, pourquoi m'avez-vous aban- « donné? »

« Et la face du Verbe éternel était maintenant voilée pour moi, la lumière divine que j'avais longtemps adorée s'était éteinte. Je ne voyais plus que le sanglant moribond, couronné d'épines, la poitrine transpercée par la lance romaine, cloué au gibet des prêtres, et je pensais qu'on scellerait ce soir-là à jamais la pierre du tombeau sur le dernier prophète d'Israël.

« La nuit vint. La tempête s'apaisa. Un silence de mort tomba, tel qu'un suaire, sur Jérusalem parricide. Et la lune de Pâques éclaira la désolation du Calvaire.

«Je montai alors à la terrasse de la maison, accompagné de Marie-Madeleine. La mère du Seigneur voulait demeurer seule, afin de prier pour les bourreaux de son fils. Nous regardions, sans échanger une parole, les remparts prochains, la vallée solitaire et les montagnes si tristes, et nos yeux revenaient toujours à la colline où se dressaient les trois croix. La croix du milieu, l'arbre de vie qui couvrira le monde de ses branches, était vide. Plus bas, parmi les rochers et les cyprès, nous reconnaissions l'étroit jardin où, vers la fin du jour, Joseph d'Arimathie etNicodème avaient déposé le corps du Crucifié, en un sépulcre neuf. Et, très près de nous, planant sur Jérusalem, effrayante et toute noire, s'élevait l'ombre du Temple, les dômes et les tours, les longs por-

tiques de marbre et les palais des Lévites, la synagogue méchante, sans douceur, sans pitié, sans justice.

« Vers minuit, comme la lune était au plus haut du ciel, un bruit inquiétant, très faible d'abord, tel que le frémissement lointain du vent d'orage dans les roseaux, frappa nos oreilles. Il semblait venir à nous de toutes les profondeurs du désert farouche. Peu à peu, il se rapprochait de Jérusalem, grandissant toujours. C'était maintenant le murmure d'une ruche prodigieuse, comme le bourdonnement d'une armée se hâtant vers la ville. Et déjà, de toutes parts, sur les sentiers, dans le lit des torrents et le creux des ravins, à travers les champs de vignes ou d'oliviers, sur les plateaux arides, se mouvaient des formes incertaines, un fourmillement de fantômes qui glissaient sur la terre plutôt qu'ils ne marchaient et dont les voiles flottaient au souffle de la nuit plus légers que les vapeurs du matin.

a L'Ange du dernier jour, dit Marie-Made- « leine, a-t-il donc réveillé ceux qui dormaient « dans la paix des vieux sépulcres et les âmes « mûries viennent-elles chercher ici les vivants

« pour les entraîner avec elles à la vallée de « Josaphat? »

« Arrêtés par les remparts de Jérusalem, les premiers flots de cette multitude coururent avec le bruissement d'un grand fleuve autour de la double enceinte; et bientôt, par toutes les portes, sous les yeux des sentinelles romaines enchaînées par la stupeur, les morts se répandirent à travers la cité, allant vers le Temple. Ils montaient, en cortèges de plus en plus pressés, comme à l'assaut de la citadelle sainte où, durant de si longs siècles, avait reposé l'Esprit de Dieu; ils montaient toujours, poussant de vagues soupirs pareils au battement d'ailes d'une nuée d'oiseaux funèbres, et, de loin en loin, une clameur aiguë, plaintive, qui semblait jaillir des profondeurs d'un abîme. Quelques Juifs, assez courageux pour se pencher alors sur le mur de leurs terrasses et contempler, sans mourir, cette invasion de spectres, virent cheminer dans l'ombre tout le passé d'Israël, les patriarches, la tête couverte d'une draperie blanche, les juges, pontifes et capitaines, sous leur manteau sacerdotal, les rois couronnée de bandelettes de

pourpre, les grands prêtres, sous leurs dalmatiques étincelantes de pierreries, les prophètes, pieds nus et tête nue, les cheveux et la barbe au vent, dans leur robe de deuil. Ils reconnurent Isaïe au sang vermeil dont son vêtement était inondé; Ézéchiel, à l'angoisse folle de son regard, au cri d'épouvante qui sortait de sa bouche; Jérémie, à la douleur inouïe de son visage, au geste de désespoir et d'amour dont il saluait Jérusalem. Ils reconnurent Salomon, le roi des rois, à l'orgueil insolent de sa face, et Moïse, le père de la vieille Loi, au double rayon de flamme posé sur son front chauve. 0^ les vit gravir les parvis du Temple et remplir les portiques d'où Jésus avait chassé à coups de fouet les usuriers; puis, ils s'engouffrèrent dans le Saint des Saints, dont les hautes portes d'airain se refermèrent d'elles-mêmes, sans bruit, sur le dernier ressuscité. Et Jérusalem, toute blanche aux lueurs de la lune de Pàijues, s'endormit dans la terreur.

« Aucune de ces âmes g-lorieuses n'avait visité la région où nous vivions, nous, les amis du Seigneur. Mais à cette heure même, sur le chemin des remparts, très près de notre maison, défilèrent longtemps des figures lamentables, ceux qui avaient pleuré et qui avaient eu faim, les humbles de cœur, les déshérités, les pauvres et les esclaves, ceux qui avaient souffert pour la justice, les victimes des rois et des prêtres, des pharisiens et des publicains, le troupeau des exilés et des captifs, ceux qui s'étaient assis au bord des fleuves de Babylone, désespérant de revoir jamais les montagnes de Chanaan; puis, la foule des faibles, des orphelins et des simples que la malice des hommes avait fait mourir, depuis Abel, égorgé par son frère, jusqu'aux fils d'Ochozias, noyés dans leur sang par les mains de leur aïeule, et, bercés dans les bras des mères, les innocents de Bethléem massacrés par Ilérode. Et tous ces morts obscurs, les chers élus de Jésus,

montaient au Temple, avec une plainte enfantine, mêlée de sanglots, timide comme une prière; mais, quand la procession des femmes' tragiques portant leurs petits dont le front avait été brisé contre les pierres du chemin, parut devant nos yeux, le cri entendu jadis par Jérémie, le lugubre cri de Rachel pleurant sur ses fils parce qu'ils n'étaient plus, éclata tout à coup; il courut, d'écho en écho, sur Jérusalem, tourna autour du Calvaire et s'élança jusqu'au ciel où tremblaient les étoiles.

« Quel est celui-ci, dit Madeleine, qui vient « le dernier de tous et dont le pas résonne « comme celui d'un vivant? »

« Une forme noire s'avançait en arrière du cortège de douleur, un adolescent à la taille svelte, le front et les cheveux cachés par un long voile noir, étroitement drapé en son manteau de couleur sombre. Il s'arrêta à portée de nos regards, rejeta son voile et nous salua de la main. Madeleine détourna la tête de mon côté avec effroi.

« Elisée, murmura-t-elle, c'est Elisée qui a « soulevé la pierre de sa tombe ! »

« Et silencieusement, les yeux fixés sur le jeune homme, elle pleurait.

« alléluia! » 89

« Non, répondis-je, les autres étaient blêmes « comme leur linceul; ne reconnais-tu pas sur « le visag-e d'Elisée le reflet de la vie? »

« Elisée descendait les degrés du rempart; il se déroba à notre vue et nous n'entendions plus que le frôlement léger, toujours plus proche, de ses sandales sur le pavé des ruelles voisines. Tout à l'heure, il paraîtrait en pleine lumière entre Madeleine et moi.

« La jeune fîUe attendit, avec un trouble mortel, le visiteur de minuit.

« Elisée, de la race de nos rois, de la famille maternelle de Jésus, avait été l'un des plus jeunes et des plus fervents disciples du Seigneur. Mais il n'avait jamais souhaité que la Jérusalem terrestre. Il n'avait su voir en son maître que l'héritier de David, le roi légitime d'Israël, un législateur plus grand que Moïse, un prophète plus saint qu'Isaïe ou Jean le Baptiste. A travers les campagnes et les bourgs de Galilée,

sur les pas du Messie, il encourageait à l'espérance ceux qui se souvenaient encore de Juda, il attisait la haine du nom romain, il excitait les opprimés à la révolte. Il parcourait les rangs de la foule assemblée autour de Jésus; et, tandis que celui-ci consolait et bénissait, Elisée murmurait à l'oreille des jeunes hommes : « Celui-ci est véritablement le roi des Juifs, le c( prince du peuple de Dieu » . Un jour vint où la Synagogue, qui cherchait déjà à perdre le Seigneur, dénonça le pauvre enfant à Pilate. Il fut arrêté, accusé de rébellion à la majesté de Rome et condamné aux mines du Liban. Au cours du dernier hiver, le bruit de sa mort s'était répandu dans Jérusalem. Il avait, disaiton, tenté de s'enfuir, et les soldats de César l'avaient tué à coups de piques.

« Elisée aimait Marie-Madeleine. Il la rencontra au temps même où éplorée, repentante, elle s'était jetée aux pieds de Jésus; alors, purifiée par le pardon du Sauveur, elle nous était apparue, avec sa figure pâle et la flamme de ses yeux, plus belle qu'aucune fille des hommes. Il l'aima éperdument. Une seule fois, il osa lui parler d'amour. C'était un soir d'été, aux bord^.

de la mer de Galilée. Ils allaient tous deux, seuls, le long des grèves, dans un rayon d'or, épiant le retour de la barque de Pierre qui glissait, sous sa voile blanche, au souffle d'une brise embaumée. Moi-même je m'étais arrêté sur le rivage, ébloui par la magnificence du ciel. Croyez-le, mes enfants, il est donné parfois à l'œil des mortels d'entrevoir tout au fond du vaste azur les parvis d'améthystes et de rubis de la Jérusalem éternelle. Tout à coup, l'entretien plus animé des deux promeneurs attira mon attention. L'adolescent suppliait la jeune fille; celle-ci résistait à sa prière. Elisée s'empara d'une des mains de Madeleine et la serra contre sa poitrine. Elle se détacha de l'étreinte et s'éloigna de quelques pas. Elle ne semblait ni offensée, ni irritée; elle parlait au jeune garçon à voix presque basse, avec une grande douceur, comme une tendresse attristée de sœur aînée. Lui, il suppliait toujours. Peu à peu, ils se rapprochaient de moi. Madeleine ne répondait plus alors aux paroles ardentes d'Elisée; elle suivait des yeux, tout anxieuse, la marche lente de la barque sous la voile blanche. Au-dessus du màt, très haut dans l'air

empourpré, un vol de colombes, d'une blancheur de neige, tournoyait tel qu'une auréole. L'Apôtre repliait tranquillement ses filets au fond de la barque, puis, d'un geste rapide, il releva la voile. Et l'on vit, assis au gouvernail, sa blonde chevelure baignée de lumière divine, le Seigneur Jésus.

« Dès lors, Madeleine avait évité de se retrouver seule avec Elisée. Mais, si elle l'apercevait parmi les disciples, une rougeur subite éclairait son front, un frémissement douloureux effleurait sa bouche. Quand il fut conduit au tribunal de Pilate, elle attendit toute une nuit, dans le vestibule du procurateur romain, que la sentence fût prononcée. Lorsqu'il parut, les mains chargées de chaînes, elle le rejoignit un instant, au milieu des soldats qui accompagnaient le malheureux. Ils échangèrent alors un regard dont le mystère ne fut surpris par personne. Elisée sortit de la maison de Pilate avec un visage radieux. Madeleine suivit en sanglotant le cortège jusqu'aux portes de la prison romaine....

« ALLELUIA î » 93

« Déjà, il montait l'escalier de la terrasse. La jeune fille tendit les bras vers la croix du Calvaire, comme pour en invoquer le secours. Tous trois, nous demeurâmes longtemps silencieux.

« Il parla le premier. Il parla d'une voix grave, parfois impérieuse. Il révélait à Madeleine le secret amer qui était au cœur de la jeune femme. Il se savait aimé et il l'aimait plus âprement que jamais. Maintenant, tout était consommé. L'espérance d'Israël avait été déçue : une fois de plus, le rêve grandiose du peuple de Dieu s'était évanoui et les Prophètes s'étaient trompés. La justice, la charité, la pureté régnant sur le monde, les enfants d'Adam réconciliés avec le Père céleste, le Paradis terrestre, tout rayonnant de fleurs, retrouvé; le lait et le miel ruisselant sur la terre, dans les sillons creusés jadis par Abraluim, Isaac et Jacob, n'était-ce pas la chimère de l'heure présente, peut-être la folie de l'avenir? Il avait assisté au crucilieinent,

il avait entendu le cri suprême du Roi des Juifs, il avait vu les soldats de Rome jouant aux dés ce qui restait de la royauté dérisoire de Jésus : un manteau de laine taché de sang.

« Et, tandis qu'il parlait, je me souvins de l'appel désespéré du Seigneur :

« Père, Père, pourquoi m'avez-vous aban- « donné? »

<i Marie-Madeleine agenouillée , le front incliné, les mains entrelacées sur ses genoux, ses longs cheveux flottant sur les épaules, se taisait, toute tremblante.

« Maintenant, Elisée conjurait la jeune fille de le suivre au désert, loin de Jérusalem et du Temple, et d'oublier le Prophète trop austère qui lui avait fermé le cœur de sa bien-aimée. Et, montrant la croix qui se détachait noire sur le rideau bleuâtre des collines, il s'écria :

a Sois à moi, Madeleine, car celui-ci n'était « point le Messie, et il vient de mourir! »

« Alors elle se releva toute droite, superbe, comme pour un anathème.

« Tais-toi, impie, qui blasphèmes comme s font les prêtres, les pharisiens et les bour- « reaux de Rome! Aveugle, qui n'as pas com-

« alléluia! » 95

« pris la lumière! Ame légère, près de qui le « Sauveur est passé et qui n'a pas voulu être « sauvée! Enfant, qui te glorifies de ton amour « à rheure où nous pleurons sur le martyre de « celui que tu crois mort! N'as-tu pas vu, en c( ce jour, le ciel et la terre troublés? N'es- tu « pas entré, cette nuit, dans Jérusalem, entraîné « par la foule de nos pères ensevelis depuis des « années sans nombre, et que le dernier souffle « de Jésus a rappelés à la vie? Et c'est au « moment oii la poussière du genre bumain, « ranimée, témoigne pour le Fils de Dieu, que « tu viens, en face de cette croix, outrager à « notre deuil comme à notre espérance? Tu n'as « plus rien à faire ici. Va te réconcilier avec « la Synagogue et mendier le pardon de Pilatc ! »

« Flagellé dans son orgueil, le petit-fils de David répondit :

« Je t'aimais, toi, la courtisane illustre, pour « ta beauté et pour ton sourire. Je t'aimais, moi « qui suis du sang royal d'Israël. Tu m'avais « repoussé au nom d'un serment et d'une religion « qui ne sont plus que vanité. J'attendais. Tu es « libre et tu me cbasses. Tes paroles, sur les a rives de la mer de Galilée, ont donc menti ; tes

« yeux en pleurs, sur le chemin de ma prison, « mentaient encore. Tu mentais à Jésus. Mais « nos maîtres romains aiment les grâces per- « fîdes; une nuit, une seule nuit de fidélité les « contente. Ne reconnais-tu pas là-bas, dans « l'ombre des sycomores, la maison aux blancs « portiques où les jeunes centurions de César « espèrent, chaque soir, le retour de Marie- « Madeleine? »

a Humiliée, baissant la tète et défaillante : « Sois béni, dit-elle, car tu achèves mon « expiation. Non, je ne t'ai point menti. Tu « aurais plus de pitié si tu avais su lire au fond « -de mon àme. Entre toi et moi est toujours le a Seigneur. Sa miséricorde m'a relevée, sa sain- « teté m'a sanctifiée. Je ne puis plus le trahir « même pour toi. Sois doux envers la courtisane, « Elisée. Écoute. Je t'ai réservé un gage de tente dresse, une joie telle que pas un des amis de « Jésus n'en aura goûté de plus grande. Laisse a s'écouler cette nuit, le jour du sabbat tout « entier et une nuit encore. Dès l'aube, tu m'at- « tendras sur le sentier qui mène au sépulcre. « Jean et moi, la sœur de Lazare et quelques-uns « des disciples, nous irons, à celle heure, adorer

« le Roi des Juifs. Et tu verras alors, Elisée, « comme Madeleine t'aimait. »

« Sa voix s'était faite caressante, et le charme de ses yeux sombres reprenait Elisée. Il se rapprocha de la jeune fille, tout prêt à implorer son pardon.

« Adieu, dit-elle. Notre veillée funèbre n'est « point finie. »

« Lentement il se retira. Et le bruit de ses pas s'éteignit bientôt au loin dans la triste Jérusalem.

€ La nuit suivante, une heure avant l'aurore, je descendis avec Madeleine dans notre rue étroite, afin d'y rejoindre nos frères. Joseph d'Arimathie frappait légèrement de son bâton à toutes les maisons chrétiennes; les disciples sortaient aussitôt de leurs logis; la sœur de Lazare et quelques femmes tenaient de petites lampes allumées et portaient des fleurs. Nous allâmes avec de grandes précautions, évilaiit

les quartiers des pharisiens et des Lévites, jusqu'à Tune des portes de Jérusalem, que les soldats romains voulurent bien entr'ouvrirpour quelques pièces d'argent. Une fois hors des murailles, nous pénétrions en un ravin profond conduisant à la colline sacrée. A travers le brouillard blanc du matin, les lampes des femmes se balançaient pareilles à ces feux livides qui, la nuit, courent sur le désert et se posent sur les tombes. Nous marchions, très recueillis, avec des soupirs et des gémissements. Madeleine seule semblait consolée. Elle se hâtait d'un pas impatient, à la tête du cortège, vers le lointain. Comme l'aurore dorait, à l'orient, les crêtes des plus hautes montagnes, nous vîmes une ombre qui nous précédait sur le chemin. Elisée montait, lui aussi, vers le tombeau. Parfois, il disparaissait à demi dans la brume grisâtre qui rampait encore autour des rochers, puis, on revoyait, toujours plus haut, toujours plus rapide, son long manteau noir. A notre tour, nous gravissions les premières pentes de la colline. Le ciel peu à peu s'éclairait d'un immense sourire, le ciel plus blanc que l'aile du cygne, plus brillant que la fleur

de l'hyacinthe. Tout à coup la terre frémit sous nos pieds, le Golgotha chancela, une lueur d'éclair nous éblouit, un torrent de lumière inonda la colline; Elisée jetait un cri de joie terrible et tombait à la renverse, les bras en croix, la face tournée vers le ciel, dans la poussière du sentier.

« Marie-Madeleine se pencha sur l'adolescent. Le visage d'Elisée resplendissait alors d'une beauté plus qu'humaine; ses yeux grands ouverts révélaient à la fois l'épouvante et la félicité dont il venait de mourir. Deux soldats romains, fous de terreur, descendaient le Calvaire en courant et s'enfuyaient à Jérusalem. Ils s'arrêtèrent près de nous. Le plus jeune qui, en ce jour même, confessa le Verbe et bientôt mourut martyr aux côtés d'Etienne, nous fit comprendre qu'au moment où Elisée fut signalé par les sentinelles aux gardiens du tombeau, la pierre fermant le sépulcre s'était brisée avec un bruit de tonnerre; lui et ses compagnons, terrassés par la foudre, avaient entrevu, sortant de la grotte, une figure blanche, rayonnante comme le soleil, dont les pieds ne touchaient point la terre, dont la majesté était formidable.

iOO AU SON DES CLOCHES.

Les grands cyprès dressés à la droite du tombeau s'étaient courbés comme sous une tempête, et le fantôme avait disparu.

« Marie-Madeleine tenait toujours, soulevée entre ses mains, la tête pâle d'Elisée. Elle le berçait doucement, tel qu'un enfant endormi. Puis, elle s'inclina, écarta les boucles de la chevelure et imprima sur le front du disciple mort un long baiser. Les saintes femmes recouvrirent des fleurs qu'elles portaient le petit-fils de David. Et nous reprîmes notre pèlerinajre au sépulcre de Jésus. Le jour n'était pas encore levé ; Fair était parfumé par la senteur de roses et de lis invisibles ; de la tombe vide coulait un flot de lumière très pure qui, au delà des collines, des champs et des déserts, allait se perdre sur la Galilée. »

Saint Jean se tut alors. Le crépuscule jetait sur Éphèse, les montagnes et la mer ses voiles brodés de perles et de larmes. Les rossignols d'Ionie chantaient dans les buissons. Et le vieil Apôtre, immobile, les mains jointes, priait tout bas.

Saint Paul sortit de l'Aréopage avec un grand trouble. Il venait de parler, devant les magistrats d'Athènes, du Dieu inconnu dont il avait rencontré la trace énigmatique gravée sur une stèle, dans l'ombre d'un portique. Longtemps il crut charmer ces beaux vieillards, car ils l'écoutaient curieusement; mais quand il évoqua l'image de Jésus ressuscitant d'entre les morts, des rires discrets, puis un murmure d'impatience, enfin une clameur ironique arrêtèrent son discours.

«c Nous t'écouterons un autre jour, quand nous serons de loisir, criaient-ils en se levant,

car voici Theure où les joueuses de flûte se font entendre sous les platanes de l'Ilissus. »

Et l'apôtre attristé, humilié, descendit vers la ville par le rude escalier taillé dans le roc, au plus près de l'Acropole.

C'était l'heure de midi. La lumière blanche, sereine, tombait du ciel pur sur les maisons blanches d'Athènes, les temples aux tons d'or fauve, sur la campagne assoupie. Paul leva les yeux vers l'Acropole et tout à coup, frappé d'éblouissement, courba la tête. Il se sentait comme accablé par la gloire religieuse d'Athènes. Une pensée amère lui venait à l'esprit. Jusqu'alm's, il avait prêché la bonne nouvelle en des régions favorables, à Antioche, en Asie Mineure, en Chypre, en Macédoine; il avait converti des Juifs qui, loin de Jérusalem, renonçaient volontiers au pharisaïsme mesquin de la Synagogue; il avait converti des païens perdus au fond de provinces mortes et que tourmentait le désir d'une foi vivante. Il avait fondé des Églises et soutenu de grands combats ; il s'était vu tour à tour glorifié et lapidé. Mais il savait bien que la parole semée par lui, à tous les vents du ciel, sur ce vieux monde, porterait

de belles moissons. Ici, au sanctuaire môme de toute poésie et de toute sagesse, le petit Juif de ïarse découvrait une humanité très haute et très dédaigneuse qui ne voudrait point comprendre le mystère du Crucifié. On Fécouterait peut-être, prophète ingénieux d'un dieu moins effrayant que Sérapis ; il ne serait ni maltraité, ni emprisonné, ni chassé delà noble ville; mais par quel miracle toucherait-il l'âme de cette race qui n'adorait que la beauté et n'ouvrirait jamais ses temples au dieu misérable, sanglant, au Dieu couronné d'épines, fouetté de verges et cloué au gibet entre deux voleurs?

Paul marchait, parmi de petits jardins plantés de lauriers-roses, d'iris et d'aloès, oii de fines statuettes de marbre, dieux familiers et charmants, apparaissaient, à demi voilées par des touffes de fleurs. Chemin faisant, il rencontrait de très jeunes hommes, des adolescents, des enfants, revêtus d'une légère tunique blanche, qui s'attachaient à lui et le criblaient de questions précipitées.

« D'où viens-tu? Où vas-tu? Jérusalem estelle une ville aussi belle qu'Athènes? Pourquoi les Juifs n'honorent-ils ni Apollon ni Apbro-

dite? Es-tu Tami de César? Pourquoi as-tu abandonné le vieux dieu des Juifs? C'était un dieu terrible, dit-on; était-il aussi puissant que Zeus, aussi malicieux qu'Hermès, aussi vieux que Chronos? Est-ce qu'il mourra, lui aussi, comme le Christ dont tu es le prêtre? A quoi bon nous apporter un dieu qui n'est ressuscité qu'une seule fois? Ne sais-tu pas que nous avions Adonis, Adonis de Byblos, toujours jeune, toujours beau, plus beau que les éphèbes de Praxitète, qui meurt chaque année, renaît chaque année, avec les premiers asphodèles, et nous donne une fête éternelle? »

L'apôtre, étourdi comme par le bourdonnement d'une nuée d'abeilles, ne répondait point; mais, à chaque pas, grandissait son angoisse. Il eût préféré des railleries méchantes ou des injures. Athènes échapperait assurément à la prise de sa parole, car elle était trop caressante pour qu'il osât la maîtriser par la violence de sa foi. Un jeune garçon lui tendit en riant un bouquet de rouges anémones; une jeune fille assise au pied d'un figuier, contre la margelle d'une citerne, jouait avec deux colombes aux ailes de clair azur; elle sourit à l'étranger qui

passait, tout en murmurant une chanson d'amour, éclose au temps de Sapho, sur les rivages baignés par la mer d'Ionie.

Paul, toujours suivi de cette blonde jeunesse, était arrivé au plateau solitaire du haut duquel les orateurs haranguaient la multitude mobile, au siècle déjà lointain delà liberté : il n'aperçut point le dé de pierre où Périclès et Démosthène s'étaient tenus debout; il ne fit point lever en sa mémoire incertaine le fantôme de cette histoire que Rome avait mise au sépulcre; mais il embrassa d'un long regard l'horizon d'Athènes, les montagnes et les temples, la plaine ensoleiliée, et la mer scintillante, et la ville toute blanche dans la paix de midi. 11 revit alors, comme en un rêve, la figure sévère de Jérusalem, la vallée rocailleuse et morne, les collines desséchées de la Palestine, l'austérité mélancolique de la terre sanctifiée par les pas de son maître. Il crut entendre une voix qui lui disait :

« La religion que tu annonces est trop triste et trop chaste. Laisse à leur joie ces enfants, les derniers-nés d'un monde qui bientôt ne connaîtra plus la joie! »

Et tout bas il répondit :

« Seigneur! c'est que j'aime ce peuple, et je voudrais vous donner son cœur. »

Les jeunes Athéniens, croyant que Paul était irrité contre eux, s'éloignèrent de lui. Lentement il remonta, au delà de la prison de Socrate, la colline aride où l'humble maison de son hôte s'élevait parmi les rochers.

Le vieil Enoch et son petit-fils Daniel attendaient leur ami sur le seuil du logis. Enoch était un scribe du Temple, affilié à la communion spirituelle de Paul; il avait dû fuir la colère de l'Église de Jérusalem, l'Église étroite de la* première heure, obstinément fidèle aux pratiques matérielles de la loi mosaïque. Avec Tàge, il était devenu aveugle; mais il avait vu jadis Jésus face à face, il avait assisté au Sermon de la montagne, et, pour cela, Paul le vénérait.

Quand le voyageur apostolique eut conté l'échec de sa parole à l'Aréopage, quand il eut dit combien la grâce même de ses jeunes compagnons avait accru son découragement :

a Ne renonce point à conquérir cette cité, répliqua le scribe. Son peuple est léger et ses

magistrats n'entendent rien aux choses de Dieu ; mais ses philosophes, qui ne peuvent se mettre d'accord entre eux, sont prêts peut-être à recevoir la lumière du Christ. Dès que la brise de, mer sera levée et rafraîchira la chaleur du jour, Daniel te conduira là-bas, au bord du Céphise, dans la compagnie des savants et des sages. »

Paul parcourut, guidé par Daniel, le quartier des artisans. A travers la campagne, sous les oliviers poudreux, il atteignit, au delà de l'Académie déserte de Platon, la région ombreuse et fleurie où les philosophes se rencontraient chaque jour pour interroger les grands mystères qui, depuis Parménide d'Élée, enchantaient la Grèce. Ils se promenaient gravement, par écoles, sous la feuillée des sycomores et des platanes ou le long des avenues de cyprès ; seuls, les épicuriens, accoudés ou couchés sur des tapis de pourpre syrienne, la chevelure couronnée de violettes, prêtaient nonchalamment l'oreille à la musique des flûtes, tout en buvant des boissons exquises. Les gestes de tous ces hommes étaient rares et mesurés, leurs paroles harmonieuses; la douceur et l'orgueil repo-

saient sur leurs fronts. L'apôtre se vit brusquement jeté en présence de la sagesse païenne, de la raison humaine. Et déjà il regrettait les enfants qui, à midi, lui parlaient, avec une candeur si touchante, de Jérusalem et d'Adonis.

« Voici l'ambassadeur du dieu inconnu!

s'était écrié un jeune disciple d'Epicure quand Paul entra dans l'ombre du bois sacré. Yenez à lui, vous tous à qui ne suffirait point l'Olympe du bon Homère, si fort encombré de dieux inutiles! »

La plupart des philosophes consentirent à peine à tourner la tête vers ce petit Juif au visage blême que guidait un enfant timide. Les plus âgés, qui marchaient avec une pompe affectée, haussèrent discrètement les épaules; mais quelques jeunes gens appelèrent à eux d'un signe de courtoisie le nouveau venu : c'étaient de simples sceptiques qui niaient tous les dogmes et raillaient la science de toutes les écoles. L'un d'eux dit à Paul :

« Ami, tu perdras ici ta peine, ccmme ce matin à l'Aréopage. Ces sages se croient les maîtres infaillibles de la sagesse. Aucun d'eux ne daignera seulement échanger avec toi quatre

paroles. Car nous sommes des Hellènes, fils des dieux, les princes du genre humain, et tu n'es qu'un barbare, un juif, à peine un citoyen romain. Et puis, ta doctrine est trop dure à comprendre et irriterait tous nos docteurs. Les platoniciens, qui font cercle là-bas, près de la statue d'Athéné, n'accepteront jamais, ta Raison divine, ton Verbe éternel incarné en un corps mortel. Ils pensent que Dieu est trop sublime pour s'abaisser ainsi vers la matière. Plus loin, les péripatéticiens te traiteront de fou quand tu leur vanteras la providence d'un Dieu artiste du monde. La pensée divine est, selon eux, trop pure pour aimer le monde qu'elle doit ignorer et ne connaîtra jamais. Et ceux-ci, qui semblent d'une humeur si farouche et ne boivent que de l'eau claire, ce sont les fils de l'austère Zenon. Ne va pas leur vanter, comme tu l'as fait devant nos magistrats, cette âme divine en qui nous vivons et respirons. Ils te répondraient qu'au contraire Dieu vit et respire en nous, c'est-à-dire en eux. Car chacun d'eux se considère comme roi et porte en sa poitrine l'àme de Zeus. Ces jeunes hommes couronnés de fleurs t'accueillcraiciil [icut-èlre

si tu voulais bien renoncer à la résurrection de ton Christ. C'est là une fable qui dérange le jeu de leurs atomes. Ils te lanceront à la figure leurs guirlandes de violettes. Quant à nous, ami, nous ne croyons qu'à une seule chose : c'est que rien n'est certain et que toute croyance est mensonge ou vanité. Adieu! »

Paul s'inclina silencieusement, posa sa main sur l'épaule de Daniel et se retira, désespérant du salut d'Athènes.

Comme il passait près du village de Colone, il aperçut, assis sur les degrés d'une antique chapelle des Euménides , un vieillard majestueux, couvert d'un riche manteau de soie vermeille, la tête ceinte de bandelettes blanches :

a C'est Charmidès, dit Daniel, à qui les philosophes ont interdit l'accès de leur jardin. Car il les traite tous de rhéteurs ou de charlatans. Mais Athènes le respecte pour sa vertu. »

A la vue de Paul, Charmidès s'était levé et, tendant les mains vers l'étrancer :

« Tu es le juif que cette cité ne veut pas entendre, dit-il. Moi, je suis prêt à l'écouter. J'ai fréquenté toutes les sectes, étudié toutes les doctrines, et je suis las de la science. Depuis

bientôt mille années, nos sages raisonnent sur toutes choses et sont impuissants à éclairer le problème souverain, le seul qui importe pour bien vivre, celui de la vie future. Tel que tu me vois, je viens chaque jour m'asseoir ici, à l'endroit même où Œdipe descendit vivant au pays des morts, au pays d'oii personne n'est jamais revenu. J'ai beau prêter l'oreille : aucun bruit, aucun soupir ne sort de cette terre mystérieuse où le roi aveugle s'est abîmé. Et cependant, j'ai soif de certitude. S'il est vrai que ta foi est une révélation d'immortalité, reçois-moi comme ton disciple et donne-moi une place parmi tes frères.

— Viens, répondit Paul, et je t'enseignerai la voie, la vérité et la vie. »

Tous trois ils reprirent le sentier d'Athènes. A quelque distance de la ville, un jeune homme et une jeune fille cheminaient devant eux. La jeune fille suppliait son compagnon. Celuici la repoussait doucement. Tout à coup elle s'enfuit, et ils comprirent qu'elle pleurait et se lamentait. Paul avait reconnu Tenfant qui, au midi de ce jour, caressait deux colombes sur le rebord d'une citerne.

Le jeune garçon demeurait immobile, suivant des yeux la robe blanche et la blonde chevelure qui s'éloignaient dans la campagne.

a Encore une querelle d'amoureux, mon pauvre Phédon, dit Charmidès. Demain, tu porteras à la petite Psyché une coupe d'argent ciselé ou bien une abeille d'or pour fixer les bandelettes de sa coiffure, et Psyché séchera ses larmes.

— Non! répondit Phédon. Éros a perdu son sourire. »

Il se tenait adossé au tronc d'un olivier, farouche et la face voilée de tristesse. Et, baissant*la tête, il murmura :

« Je suis las de la volupté ! »

Alors Paul le saisit par le bras et dit seulement :

« Mon fils ! »

Phédon étonné regardait ce juif étrange, à la mine chétive, dont lu voix était si impérieuse et si tendre à la fois.

« Tu ne me connais point, toi dont le dieu condamne le plaisir. Je suis le roi de la jeunesse folle d'Athènes. Phédon n'est pas digne d'être appelé ton fils.

— Mon Dieu a visité les hommes sous un visage mortel, afin de purifier le monde par sa miséricorde. Déjà il frappe à la porte de ton cœur. Laisse-toi séduire et consoler , mon fils ! »

Et Phédon se joignit au petit groupe, avec la docilité d'un enfant.

Sur la lisière du Céramique, des cris de douleur s'échappaient de Fatelier d'un potier. Un jeune esclave, à demi nu, la poitrine déchirée par le fouet de son maître, s'élança hors de la maison et tomba aux pieds de Charmidès. Il venait de briser par maladresse une amphore, et le potier l'avait châtié cruellement. Celui-ci courait sur les pas du misérable, tenant à la main une lanière rouge de sang. Charmidès l'arrêta d'un geste.

« Laissez-moi mourir, gémissait l'esclave, car ma destinée est trop lourde et je suis las de la vie.

— Je te prends et je te sauve, dit Paul. Je te remets au Dieu qui guérit toute souffrance, au Père céleste au nom duquel j'apporte à ceux qui pleurent l'espérance et la liberté.

— Cet homme est mon bien, dit le maître.

C'est Phormion, mon esclave. Achetez-le ou je le garde. »

Phédon détacha de son cou un collier de pierres précieuses et le jeta au potier.

Le soleil se couchait derrière les roches de Salamine. A Forient, l'Hymette se colorait de la teinte rose des fleurs du pêcher, tandis qu'au fond de la vallée le grand Pentélique semblait une améthyste colossale , toute pénétrée de lumière. Un long rayon d'or luisait sur Athènes. Le Parthénon rayonnait dans la gloire du ciel. Au pied d'Egine et des monts d'Argolide parés d'un magnifique azur, la mer frémissait, toute pâle. Au loin, sur les pentes de l'Acropole et la campagne sillonnée de grandes ombres bleuâtres, les cigales saluaient le déclin du jour.

L'Église chrétienne d'Athènes rentra au logis d'Enoch. Saint Paul s'assit avec ses néophytes sur la terrasse de son hôte. Il versa dans ces âmes endolories le baume d'une foi nouvelle et leur expliqua le secret de la rédemption.

c( Demain, dès l'aube, dit-il, je partirai pour Corinthe. Dans cette ville, mes efforts seront plus heureux. Je vous lègue le soin de convertir Athènes. J'étais d'une race trop humble, et ma

LA PREiMIERE EGLISE D ATHENES. 115

parole est trop inculte pour prêcher Jésus- Christ à la cité que charma Platon. Vous, mes frères, vous achèverez mon œuvre, avec l'aide de Dieu. »

Il appela près de lui Charmidès et Phédon et leur imposa les mains, à l'imitation du Seigneur.

« Charmidès, tu es le surveillant de la communauté, le premier évêque de la jeune Eg-lise, et voici Phédon, le premier diacre. Daniel et Phormion vous guideront, mes amis, chez ceux qui endurent la faim et pâtissent pour la justice, les chrétiens des jours à venir. Enoch, dont les yeux sont fermés à la lumière, vous soutiendra par sa sainteté. Il est le plus grand d'entre nous, lui qui entendit la voix de Jésus sur les collines de Galilée. »

La nuit était close, une nuit d'Athènes, chargée de fines senteurs, plus douce qu'une aurore. Dans les bosquets de l'Ilissus , les jeunes garçons dansaient au son des tambourins ; près du temple de Thésée, autour des feux de joie, chantaient les jeunes filles. Daniel dressa sur la terrasse la table du soujier, au milieu de laquelle il posa une lampe d'argile. Paul bénit

solennellement le pain et le rompit. La petite lampe solitaire éclairait d'une lueur vague, à la cime des rochers, entre la terre et le ciel, les figures pensives inclinées sur le berceau d'une chrétienté naissante.

A minuit, Paul se leva, ceignit ses reins, prit son bâton de voyage et descendit jusqu'au seuil de la maison. Là, il embrassa ses frères avec un grand amour.

« Vous ne verrez plus ma face en cette vie terrestre : au delà de Corinthe, Dieu me rappelle en Asie ; il m'attend, pour m'éprouver, à Jérusalem. A Rome, César est prêt à me donner le prix de mon apostolat. Mais je vous précéderai sur les parvis de la Jérusalem éternelle. »

Déjà il les quittait, quand ils entendirent un sanglot au fond des ténèbres. Et la petite Psyché, en robe de deuil, s'agenouillait douloureusement aux pieds de saint Paul.

Celui-ci fit un mouvement d'inquiétude. Près de lui , Phédon , troublé , avait frémi. Mais l'apôtre se souvint des miracles de la foi chrétienne à Antioche, la cité d'Apollon, et sous le ciel voluptueux de Chypre , l'île sainte

d'Aphroflite; il prit les mains de l'enfant et la releva.

« Psyché, dit-il, le Seigneur aurait eu pitié de toi. Calme ton chagrin. Voici désormais ta famille, qui répond à Dieu de la paix de ton cœur. Et puis, mon enfant, les jours de la tribulation sont proches pour nos amis, pour les amis de Phédon. La persécution passera sur cette cité, qui s'endort à cette heure dans la joie. Il y aura dans Athènes des orphelins à recueillir, des âmes très malheureuses à bercer. Tu seras, Psyché, l'ange consolateur de la nouvelle Eglise. En attendant, demeure ici, sous le toit d'Enoch aveugle; tu le guideras par les chemins comme l'Antigone des poètes que tu aimes guidait son père Œdipe. »

La pensée d'imiter l'héroïne dont elle avait appris l'histoire au théâtre de Dionysos fit sourire la jeune fille. Et déjà elle ne pleurait plus.

La mission de Paul sur cette terre illustre était finie. Il s'.enfonça dans le ravin escarpé qui, de la prison de Socrate, conduit à la route de Phalère. Son ombre disparut bientôt aux yeux de ses frères; mais on entendit longtemps

encore le bruit de son bâton contre les pierres du sentier. De loin en loin, un chien de berg-er aboyait sur son passage à travers les vignes de la vallée. Au petit jour, une barque sortit du port, emportant sous sa voile blanche les destinées du christianisme.

Comme le jour baissait et ne lui permettait plus de travailler aux délicates figures de son orfèvrerie, saint Éloi renferma dans leur étui le marteau d'acier fin, les limes et les poinçons ; puis il s'approcha de l'étroite fenêtre de son atelier perché au sommet des Thermes, vieux palais des empereurs romains, où résidait en ce moment le roi Dagobert. 11 embrassa longuement, d'un regard de rêve, Paris tout blanc de neige, la Seine qui roulait ses ondes verdàtres entre des rives fangeuses; au loin, le mont des Martyrs, hérissé de forêts et, plus près, les grèves tristes de la Cité, le toit noir de Saint- Julien-le-Pauvre, les tours massives de Saint-

Germain-des-Prés. A mesure que le crépuscule devenait plus sombre et que le brouillard montait plus épais du lit du fleuve, le visage du bon saint paraissait plus chagrin et, parfois, un soupir profond s'échappait de son cœur. Il revint alors à sa table de travail, alluma un flambeau de cire jaune, recouvrit d'un voile de laine le reliquaire d'argent à demi achevé, qui l'occupait depuis bien des jours, et, s'accoudant au coin de l'établi, la tête entre ses mains, il se laissa glisser en une songerie très grave, lentement bercée par le vent d'hiver.

C'est à son roi qu'il songeait, à ce Dagobert, si c»uel et si charmant, qu'il aimait d'une tendresse de grand frère, dont il gouvernait le trésor, la politique et la conscience, pour qui il ciselait des couronnes et faisait prier, en leurs cellules de pierre, tous les moines d'Austrasie. Maintenant, il n'espérait plus adoucir cette âme violente et se résignait à voir les grands du royaume égorgés traîtreusement aux banquets de leur prince, les prisonniers de guerre massacrés sans miséricorde, les potences dressées à tous les carrefours de la terre des Francs, car il comprenait vaguement qu'une justice ter-

rible pouvait seule imposer la paix au monde barbare. Mais la plus amère douleur lui venait des folles amours de Dagobert. Du jour où d'imprudents flatteurs l'avaient surnommé « le second Salomon»,le petit-fîls de Frédégonde, troublé par l'orgueil, s'était proposé d'imiter de fort près la vie du grand roi juif. Il eut à la fois trois épouses, trois reines et des favorites sans nombre. Aux évêques qui le suppliaient en pleurant de répudier au moins les favorites, il répondait volontiers : « Salomon, fils de David, en eut mille et le Saint-Esprit parlait par sa bouche î »

Et parmi ces jeunes femmes qu'il appelait à lui des familles de ses leudes ou du petit peuple de ses villes, la dernière venue, la plus belle. Gemma, inspirait aux bons chrétiens un véritable effroi. Quel était son pays natal, Constantinople ou Rome, personne ne le savait. Elle avait des yeux couleur d'or et des lèvres de pourpre, une grâce sauvage, un sourire insolent, une petite main plus blanche que l'ivoire. Dagobert l'aimait éperdument. Or Gemma voulait être reine, la reine du royaume, non la quatrième, mais l'unique. Apres six mois d'hom-

mages, de présents, de menaces et de larmes, le pauvre roi n'avait encore rien obtenu de Gemma, rien que des éclats de rire, des scènes de fureur et des chansons en une langue étrange dont il n'entendait point un seul mot. C'était trop peu, pour le Salomon mérovingien, qui eût peut-être sacrifié ses trois femmes légitimes, mais souhaitait sincèrement de retenir les autres.

c( Je suis Gemma, lui répétait-elle, un nom magnifique qui ne vous dit rien, à vous autres, les Barbares. Commande à ton orfèvre Eloi un diadème d'or très pur pour y attacher, toute seules Gemma, la perle la plus noble du monde. »

Saint Eloi avait reçu, de la pratique même de son art, le goût des méditations subtiles et des fantaisies imprévues. Tout en martelant ses feuilles d'or et d'argent, tout en soufflant sur ses fourneaux, il crut déchifl'rer le mystère. Gemma était assurémentune magicienne, vouée au culte des dieux païens, c'est-à-dire des démons. Elle avait ensorcelé Dagobert, afin de jeter en pâture à Satan une âme de roi. Déjà Dagobert oubliait le chemin des églises. Et,

comme Jésus NotrerSeigneur paraissait se soucier assez peu du salut de ce prince, Eloi chercha, parmi les élus, l'avocat d'une cause presque désespérée. Il mit la main sur saint Denis, premier évêque, évêque martyr de Paris, qui lui sembla le plus abordable de tous les bienheureux.

La tête de Denis étant renfermée quelque part en une cassette de bois de cèdre, si Dagobert consentait à lui dédier un beau reliquaire, sans aucun doute, par l'intercession du saint il serait sauvé. Et le pieux orfèvre soufflait, martelait, limait et ciselait sans relâche le coffret d'argent qui devait racheter l'àme de son auguste patron.

Ce soir-là, fatigué de son âpre labeur, à la clarté louche du lumignon de cire, Eloi évoquait en sa pensée toutes les causes de son angoisse, l'audace de Gemma, la colère sourde des grands, les fêtes impures du palais, la tristesse des évêques, le prix croissant des pierres précieuses, la rareté des émeraudes, les péchés mortels de Dagobert. Ses fourneaux s'éteignirent et le froid de décembre l'enveloppa. Il sommeillait doucement, le front penché vers la poitrine,

i24 AU SON DES CLOCHES.

murmurant parfois des frai^ments de psaumes, l'éternel J/?serere des malheureux.

Il sentit alors un bras qui s'appuyait familièrement sur son épaule. Il releva la tête. Le roi se tenait debout dans l'ombre du saint.

« Éloi, dit Dagobert, as-tu juré d'irriter ton maître? J'attends toujours, de ton bon plaisir, la chaîne d'or, les bracelets d'or et le peigne d'or. J'attends, depuis de longues semaines, et Gemma s'impatiente. Prends garde que le ministre arrogant ne paye pour l'orfèvre paresseux ! »

Éloi ne répondit point. Mais il enleva la draperie qui cachait le reliquaire d'argent déposé sur'la table de travail. L'œuvre était singulière : une tête d'homme surmontée de la mitre basse et soutenue par deux mains largement ouvertes : la droite portait à l'annulaire une bague épiscopale. Deux grosses améthystes luisaient au fond des orbites.

« Quelle est cette folie? s'écria le roi.

— Ce n'est point une folie, mais une châsse pour le chef de monseigneur saint Denis, qui n'est pas honoré comme il convient. Lisez phitôt l'inscription gravée au haut du front, sur la bandelette de la coiffure :

LE ROI DAGOBERT. i2o

« Sancii Dionysii martyris capiit. »

Eloi reprit :

« Et ce sera un tabernacle dicne d'un si grand apôtre. Il n'y manque plus qu'une douzaine de rubis pour relever l'éclat des lèvres et quelques pierreries pour fleurir la mitre. Mais un homme d'Orient, que je connais à Paris, nous offre, pour cinquante sous d'or....

— Vous êtes orfèvre, Eloi », interrompit sèchement Dagobert.

La figure du saint s'allongea visiblement. Il regardait, sans souffler mot, le malencontreux reliquaire, tandis que le roi allait et venait, d'un air inquiet, dans l'atelier.

Tout à coup, Dagobert se rapprocha de son ministre :

« Dans deux jours, je pars pour ma villa de Rambouillet. J'y veux donner jeudi une belle fête de nuit à mes officiers et à mes filles d'honneur. Serez-vous du voyage?

— Quelle fête? dit Eloi anxieusement.

— Un bal !

— Un bal ! cria le saint, en frappant du poing si rudement l'établi qu'un des yeux de monseigneur saint Denis tomba et roula sur le

pavé. Un bal ! la nuit de Noël, la nuit sacrée où le Seigneur naquit dans la paille d'une étable! »

Dagobert haussa les épaules, pirouetta sur ses talons et sortit sans souhaiter le bonsoir ni fermer la porte de la froide cellule.

Le lendemain Eloi dépêcha au prince l'évêque de Paris et les moines les plus austères de Saint-Germain-des-Prés. L'évêque rappela au roi sacrilège les souvenirs de Clovis et de Glotilde : Dagobert, souriant, l'invita à son bal. Les moines parlèrent du jugement dernier ; Dagobert menaça de les pendre aux créneaux de leurs* tours.

Eloi, découragé, fît seller sa mule et, de loin, suivit seul, la tête basse, à travers la campagne neigeuse, le cortège bruyant de la cour, la chevauchée impie que menait, à la droite du roi. Gemma, la magicienne aux yeux couleur d'or.

a Après tout, se disait-il, tout en grelottant sous sa cape de fourrures râpées, on ne m'obligera pas à danser et j'empêcherai peut-être làb.is (juelque grand malheur. »

La villa royale de Rambouillet, un châ-

LE ROI UAGOBERT. 127

teau d'aspect renfrogné, aux profondes salles voûtées, ténébreuses, glaciales, s'élevait au cœur même d'une forêt immense, en vue d'un étang sinistre. Les eaux mortes, assombries par le voisinage de futaies gigantesques, étaient comme émaillées de blêmes nénuphars dont les tiges plongeaient et se déroulaient, inquiétantes comme des reptiles. Près du château, on voyait une humble chapelle, édifiée par Clovis et consacrée par saint Rémi, toute rongée de mousse.

Les valets accrochèrent des flambeaux aux murailles humides de la plus vaste salle. Des crevasses de la voûte sortirent alors, efl*arouchées, avec leurs piaulements de détresse, des tribus de chauves-souris. Par les vitraux délabrés des hautes fenêtres les boufl'ées de vent entraient en sifflant et courbaient la flamme des torches. Autour de cette maison de plaisance la grande forêt, tourmentée par l'ouragan, pleurait lamentablement, tandis que planait au ciel, parmi des nuages échevelés, une lune douloureuse et que de larges ombres mouvantes se balançaient sur le miroir de l'étang. Sous les replis de son mantenu de

Deige la villa parut flamboyer et la fête sépulcrale du roi Dagobert commença.

Assis sur deux trônes jumeaux à la place la plus éloignée des soufflets de la bise, Dagobert et Gemma contemplaient les raides évolutions des beaux seigneurs et des belles filles. Une musique bizarre, formée de harpes gémissantes et de cuivres aux notes aiguës, accompagnait les gestes hiératiques des danseurs qui, sans sourires, sans paroles joyeuses, mesuraient de long en large le pavé de la salle, tandis que traînaient sur leurs têtes des lambeaux de brouillard. Le roi était vêtu de la chlamvde blanclie des patrices romains, si chère à la race de Mérovée; Gemma, la poitrine à demi nue, sa fauve chevelure dénouée, était enfermée en une gaine de brocart vermeil, chargé d'épaisses broderies d'or aux images fantastiques. Dagobert tenait de la main droite un sceptre d'or surmonté de l'aigle; Gemma, pour se distraire, observait le tourbillonnement efl'aré des chauves-souris, dans la pénombre rougeâtre des voûtes.

L'horloge de sable était sur le point d'annoncer minuit. Les musiciens se turent, les

danses s'arrêtèrent, et l'on entendit, mêlée aux plaintes de la nuit, une psalmodie monotone, continue, qui semblait venir de la forêt. Gemma, irritée, se leva du trône.

« C'est encore votre orfèvre qui trouble nos plaisirs par des cbants de funérailles ! Faites-le taire î

— Mais il chante dans sa chapelle, mon amie, avec de vieux moines, et c'est pour une naissance, répondit timidement Dagobert.

— Funérailles ou naissance, que m'importe! Le batteur d'or est mon ennemi mortel. Et puis, votre bal n'est pas gai. Je m'ennuie et j'ai froid. Et je veux danser une danse de mon pays. »

Elle prit par la main un page du roi, et les seigneurs et les dames prolongeant la chaîne, entraînés par la magicienne, commencèrent, aux clameurs furibondes des cuivres, une marche rythmée de plus en plus rapide. Dagobert, charmé de l'invention, saisit de sa main gauche la jeune fille qui venait la dernière et se laissa emporter, tenant toujours son sceptre d'or dans sa droite.

Alors un miracle de terreur éclata.

Chassés en avant comme par une tempête, les bras tendus, les tètes hautes et riant d'un rire de frénésie, rivés entre eux par d'invisibles liens, incapables de s'arrêter jamais, les hôtes de Dagobert et Dagobert bondirent hors de la salle, le long des corridors, du haut en bas des escaliers et se ruèrent dans la forêt. Ils couraient d'un élan vertigineux, haletant, toujours plus vite, avec un rire toujours plus horrible. Ils tournoyaient autour des troncs noirs des chênes, laissant à peine sur la neige l'empreinte de leurs pieds ; ils fendaient les halliers d'épines, et des gouttes de sang roulaient sur le sein nu des femmes; les branches des buissons les fouettaient à la face et le givre s'attachait à leurs yeux. Ils virent, au fond d'un taillis, comme des charbons rouges sautillant et venant de leur côté : c'était une bande de loups, qui se joignit à eux et ne les quitta plus. En passant par une large clairière ils aperçurent, glissant sur la neige, une nuée détaches noires : c'étaient les oiseaux de nuit, tous les hiboux et chats-huants de la forêt qui volaient en longue (île et glapissaient affreusement. Ils allaient ainsi, sans jamais se ralentir, montant

et descendant les pentes, traversant les plateaux, tantôt noyés dans la buée bleuâtre des ravins, tantôt illuminés, sur les sommets dépouillés, par la blancheur de la neige et la blancheur de la lune; et Gemma la sorcière, avec sa chevelure étincelante soulevée par le vent, sa robe vermeille piquée d'or, traînait toujours, enchaîné par son sourire, l'effrayant tourbillon, et, quand elle se haussait, retournant le front, afin d'apercevoir, là-bas, son royal amant, elle paraissait si grande, si désirable, que les malheureux, exténués et sentant déjà sur leurs épaules la griffe de Satan, frissonnaient encore et jetaient au ciel des cris d'amour.

Seul, le roi Dagobert ne riait pas et, dans le désordre de sa course furibonde, il tâchait de lier ensemble quelques idées mélancoliques : saint Eloi, l'enfer, la châsse de saint Denis, la beauté diabolique de Gemma, les rondes de chauves-souris dans la salle de son bal, autant d'images variées qui flottaient en sa pensée sans consoler son cœur. Comment finirait cette aventure nocturne? ïournerait-on éternellement dans la forêt, parmi les diables déguisés en

loups? Voilà que l'aube palissait, la lune allait se coucher et, çà et là, les corbeaux, réveillés par le passag-e insolite de la cour, croassaient. Mais quelle ne fut pas son épouvante, quand il découvrit au loin sa villa, dont les lumières perçaient les pâles vapeurs matinales et, plus près, l'étang, le lac maudit, oii tous ses invités, précipités par une main mystérieuse, s'engloutissaient en riant!

Gemma, l'enchanteresse aux lèvres de pourpre, aux yeux couleur d'or, descendit la première dans la tombe glacée que couronnaient les nénuphars funèbres; puis, les jeunes seigneurs, les pages, les jeunes filles disparurent. Déjà Dagobert avait un pied dans l'autre monde. Mais il jeta à l'étang le sceptre d'or qu'il tenait en sa main droite et fît le signe de la croix. Alors il se sentit libre, au bord du lac, dans le grand silence d'une aurore de Noël. Et comme son émotion était aussi grande que sa fatigue, il s'évanouit.

Une heure plus tard, couché dans son lit, il entendit à son chevet le bourdonnement d'une voix familière. Le bon Éloi achevait tranquillement une homélie sur les périls de la danse.

« Donc, poursuivait-il, j'aurai les rubis, les topazes et les saphirs que réclame le reliquaire de monseigneur saint Denis?

— Assurément, murmura le roi.

— Mais, reprit le ministre, au reliquaire il faut une bonne église, pour le garder, à l'église, des moines pour y prier, aux moines, un monastère pour y dormir. Il y a, non loin de Paris, à la lisière d'une grande forêt....

— Ne me parlez pas de forêt, mon ami.

— Près d'un bourg, un beau terrain où nous pourrons bâtir une belle église et un grand couvent. Et nous y préparerons votre tombeau. Si le roi m'en donne l'ordre....

— Achetez le terrain, Éloi, dit Dagobert, bâtissez à votre guise, cherchez des moines. Je consens à tout. Mais je suis bien las. Laissezmoi en paix. »

Ainsi fut édifiée la royale abbaye de Saint- Denis.

Le dernier jour de l'an 1000, les Romains virent avec effroi le pâle soleil d'hiver descendre sur la basilique de Saint-Pierre, puis s'abîmer et s'éteindre, tout au fond du désert mélancolique, en un lit de vapeurs sanglantes. Du haut des collines, des campaniles et des tours, ils dirent adieu à la lumière, à l'espérance, à la vie et, persuadés que le monde touchait à son heure suprême, de tous les points de la ville sainte, ils s'acheminèrent en pleurant vers la sombre forteresse où, dans une froide cellule, veillaient et priaient les deux vicaires de Dieu, les deux rois de la terre, le Pape et l'Empereur, Silvestre II et Otton III.

L'humanité allait périr. C'était le soir solennel prédit par David et la Sibylle, naufrage de l'Eglise et funérailles de la chrétienté, la crise ineffable dont la vision avait épouvanté saint Jean et saint Augustin, la ruine de toutes choses. De quel côté éclaterait, à minuit, la trompette de TArchange, sur les monts de la Sabine ou sur la mer; où s'ouvrirait tout à coup le gouffre de feu, tombeau de Rome, dans le Cotisée, sanctifié par le sang des martyrs, dans les Thermes de Caracalla, repaire des démons, ou sous l'autel des Saints-Apôtres? Les clercs, les moines, les docteurs l'ignoraient; ils assuraient seulement que l'agonie des fils d'Adam était commencée. Et Rome, pareille à l'enfant qui se sent mourir, et revient éperdument au giron maternel, Rome gravissait les pentes du Cœlius et se serrait aux murailles du Latran, afin d'expirer bénie par son évêque et consolée par son roi.

Dès le crépuscule, lentement, des régions du Champ de Mars, du Transtévère, du Théâtre de Marcellus et des Jardins de Salluste, une foule obscure, douloureuse, gens d'humbles métiers, artisans, pauvres prêtres, petits bour-

g-eois, écoliers, des pèlerins venus de très loin, d'au delà des monts, et qui songeaient, tout en marchant, à leur foyer désolé, à leur maison close, aux amis qu'ils ne reverraient jamais; des mères effarées, la chevelure flottante, qui traînaient leurs enfants, avec une colère sourde contre Dieu; des moines farouches, la tête haute, qui fixaient au ciel des regards terribles; çà et là, les bergers de la campagne romaine, les bouviers des marais Pontins, les paysans du Latium, vêtus de peaux de bêtes, dont les yeux luisaient dans l'ombre du soir; puis le fourmillement des misérables, les bandes de mendiants échappés des églises et des monastères, les paralytiques hissés sur les épaules des aveugles, les culs-de-jatte roulant parmi les convulsionnaires, les frénétiques se tordant parmi les lépreux encapuchonnés et masqués, la noire multitude monta vers la basilique de Saint- Jean, couvrit le plateau du Cœlius, campa sur les solitudes qui, du Cotisée, de Sainte-Marie-Majeure et de la Porte Saint- Laurent, s'étendaient jusqu'au palais pontifical. Ils allumèrent de grands feux autour de la Scala Sancta, dans les galeries des vieux rem-

parts, sous les voûtes béantes de Minerva Medica, dans les ravins de l'Esquilin et bientôt, de tous côtés, les ruines flamboyèrent, les tours de l'Aventin et du Capitole se dressèrent, vermeilles, dans la nuit, le Latran apparut sinistre comme à la lueur d'une énorme torche sépulcrale, tandis que Rome, assise dans la poussière de cette vallée de Josaphat, immobile, contemplait le tabernacle auguste oii se tenaient enfermés les deux hommes qui, seuls, pouvaient encore arrêter le bras de Dieu.

Mais c'était là une bien faible chance de miséricorde et de salut. Le siècle qui finirait tout à l'heure avait été trop horrible. Jésus- Christ s'était visiblement retiré de son Eglise. On avait vu la tiare mise à l'encan par les barons féroces de Tusculum, et des papes magiciens s'asseoir dans la chaire de l'Apôtre. La grande abbaye bénédictine de Farfa s'était convertie en caverne de brigands. Le sang des évoques et des saints avait ruisselé sur le marbre de l'autel. On n'avait oublié ni le pape Formose jugé après sa mort, arraché de sa tombe, porté devant ses juges, la mitre blanche sur son front livide, puis traîné à travers Rome et jeté au

Tibre; ni Jean X affamé, puis étranglé dans son cachot; ni Jean XIL, le pape adolescent que l'empereur Otton le Grand accusait d'adorer Jupiter et de sacrifier au Démon ; ni Jean XIV, empoisonné au château Saint- Ange; ni l'antipape Jean XVI, la face mutilée, les yeux vides et la langue coupée, mourant de misère au fond d'un cloître.

Alors on pensait au pape Silvestre, et les simples frissonnaient de terreur. Personne à Rome n'aimait ce Gerbert, dont l'âme fut trop haute pour être comprise des hommes de son temps. Les clercs le respectaient pour l'austérité de sa vie; mais les moines le détestaient pour la dureté de sa discipline. A Saint-Paulhors-les-Murs, les Frères de Saint-Benoît maudissaient le pape bénédictin qui châtiait les tièdes et dégradait les impurs. Ils lui reprochaient sa science, ses parchemins grecs et arabes, son Virgile, son astronomie et jusqu'aux horloges qui le consolaient innocemment des douleurs du Pontificat. Lectures criminelles et œuvres diaboliques, disaient-ils, et le peuple ne doutait point que Gerbert ne fût un nécromant caché sous la chape de pourpre.

Combien de fois un pâtre, un pèlerin, un bourgeois, un homme d'armes, égaré la nuit dans les ténèbres du Cœlius, n'avait-il point aperçu, au sommet d'une tour, un fantôme penché sur Rome endormie, le pape Silvestre, qui épiait en ses miroirs les secrets du ciel? Epouvanté, le passant se signait et fuyait, convaincu qu'il avait surpris le Saint-Père en colloque sacrilège avec Satan. Et n'était-ce point encore un mystère effrayant, ce pontife qui avait pris le nom du premier évêque de Rome reconnu par le vieil empire comme évêque universel, et Dieu ne réservait-il pas au Silvestre de l'an 1000 de présider à la chute d'un monde que Constantin aA^ait placé dans la main trois fois sainte de Silvestre I"?

Bientôt le premier couvre-feu, celui des églises et des couvents, tinta lugubrement sur la ville déserte et traversa comme une lamentation le ciel de Rome. A ce moment même, un spectacle étrange redoubla l'émotion de la foule. De longs cortèges s'avançaient, dans la traînée blafarde des cierges, avec un bourdonnement profond de prières, vers le Latran. En tête de chacun marchait, entre deux hautes lan-

ternes, la croix voilée de deuil; puis, deux par deux, la procession des grands Ordres monastiques. Par la voie menant aux Quatre-Saints, les moines de Saint-Paul et toute la famille bénédictine en robes noires ; par la porte Saint- Jean et suivant saint Nil, patriarche des Ermites, les solitaires à demi sauvages descendus des rochers de Calabre et d'Apulie, pieds nus, dans leurs tuniques de poils de chèvre ceintes d'une corde; par la Porte- Majeure, et suivant saint Romuald, patriarche des Contemplatifs, les Camaldules de Toscane et de la Pineta de Ravenne, tout en blanc, les bras hiératiquement croisés sur la poitrine; enfin, par la voie consulaire du Cotisée, montés sur leurs mules blanches, escortés par leurs écuyers, qui tenaient des torches, et suivant le cardinal vice-chancelier de TEglise, les évêques en simarres violettes et les cardinaux en manteaux rouges; puis, plus loin, conduite par le Sénateur de Rome, étincelante en ses armures d'acier, la chevalerie du Capitole.

Alors la vieille basilique s'illumina : debout, au seuil de la porte grande ouverte, les deux ascètes thaumaturges, merveilles de la chré-

tienté, Nil et Romuald, accueillirent le Sacré Collège : les évêques et les cardinaux s'inclinèrent pieusement en face des Pères du Désert et s'enfoncèrent avec eux dans Saint-Jean-de- Latran ; sur le parvis de l'église, les capitaines de Rome se rangèrent en grand silence; les moines se répandirent à travers la foule.

Les heures s'écoulaient. Bientôt la cloche du Capitole annoncerait l'approche de minuit, et la minute finale de l'an 4000 verrait s'accomplir l'Apocalypse. Mais la maison de Gerbert, vers laquelle se tournaient les regards et les cœurs, demeurait toujours muette et noire. Au dernier étage de la tour qui servait au Pape d'observatoire pour étudier la course des étoiles, une petite lampe brillait, telle qu'un fanal suspendu au grand mât d'un navire. Sur les montagnes de la Sabine surgit le croissant de la lune, empourpré comme au reflet d'un incendie. A mesure qu'il s'élevait, de plus en plus blême, dans l'azur, la face du Latran se détachait plus formidable entre Rome et le ciel.

L'angoisse du peuple devint de plus en plus désespérée. Les moines vaguaient de foyer en foyer, rappelant les images menaçantes des

Écritures, évoquant les rêveries troubles des millénaristes, la révélation tragique de Pathmos, les calculs de la Cité de Dieu. Il n'était plus bien sûr, disaient-ils, que le monde se verrait tout à l'heure submergé par un déluge de flammes et ne serait plus demain qu'une poignée de cendres ; mais certainement le drame s'ouvrirait par l'assaut de l'Antéchrist contre Jésus, par le duel de Satan et de l'Eglise, spectacle plus affreux que la mort foudroyante du genre humain. Quelques-uns racontaient le pontificat du premier Silvestre et comment ce bon pape vainquit le dragon dont le souffle d'enfer avait tué trois cents Romains. Le saint, l'étole au cou, descendit avec deux prêtres dans la fosse du monstre et lui enchaîna la gueule à l'aide d'un fil de soie qu'il scella du sceau épiscopal, marqué d'une croix. Mais le dragon n'était pas mort, car l'Antéchrist est immortel. 11 avait patienté, tapi en quelque citerne du Latran, jusqu'à ce jour, dédié à la liturgie du pape bienheureux, jusqu'à cette nuit maudite, où le second Silvestre, par ses sortilèges, briserait le sceau et délivrerait le démon. Déjà le uécromant avait attiré en son palais l'Empe-

reur, le chevalier fidèle de Dieu, à qui, l'autre année, l'archange saint Michel rendait visite chez les anachorètes du mont Gargano. L'ami de Jésus-Christ, le jeune César aux cheveux blonds, le dernier bouclier de l'Église, allait être la première victime de la catastrophe universelle. Et les prophètes de malheur, à la clarté mourante des feux, le bras tendu, dénonçaient la citadelle papale, la petite lampe qui trem blait à la fenêtre du magicien, et Rome attendait, haletante, le premier signe des colères de Dieu, la Bête apocalyptique bondissant au sommet de la tour, le battement immense de ses ailes de chauve-souris, l'éclat mortel de ses yeux de braise et l'Empereur romain, torturé en présence de son peuple, plus chétif à voir que le passereau déchiré par les griffes d'un vautour.

Mais là-bas, dans la brume, au delà du Forum et du Palatin, la cloche du Capitole a grondé : au premier tintement du glas de mort, la multitude, folle d'épouvante, se jette à genoux, les mains jointes, sans une larme : la terrible voix de bronze se précipite, roule de ruine en ruine, de colline en colline, et semble une clameur

humaine, impérieuse et plaintive, et voilà que, de cent mille bouches, s'élève vers le Latran, vers le Père Céleste, un cri unique, le chant du Miserere.

Sur la plate-forme de la tour, deux ombres apparaissent, le Pape et l'Empereur. Otton, drapé en son manteau d'hermine, plus blanc que la neig^e, le casque d'or posé sur sa chevelure blonde; Gerbert, dans sa robe noire de bénédictin. L'Empereur se tourne anxieusement vers les montagnes latines et regarde audessus de Tibur, le point où se montrera le prochain soleil. Gerbert courbe son front chauve, dans l'attitude qui lui est familière; il observe tranquillement, sur ses miroirs astronomiques, l'infaillible marche de l'heure au plus haut des cieux.

Et, tandis que, là-bas, au Capitole, le couvrefeu mortuaire sonne en volées plus violentes et que la psalmodie des foules grandit comme le bruissement d'une mer, de la basilique lumineuse où prient les évoques et les saints, prosternés (levant les reliquaires, sort, avec une majesté triste, un chant nouveau : Parce, Domine, parce populo!

Le Pape a relevé la tète; il appelle à lui l'Empereur, lui montre du doigt le signe des étoiles, le signe de Dieu, et l'embrasse. Alors la voix de bronze paraît s'engloutir au fond du brouillard lointain : sur le Cœlius et dans Saint- Jean-de-Latran, les chants de terreur, l'appel à la pitié du Seigneur se taisent tout à coup. L'Empereur s'agenouille aux pieds du Pape : Gerbert ouvre les bras comme pour étreindre sur son cœur la ville apostolique et, dans le silence sacré de Rome et du ciel, le vieux pontife, du haut de sa tour, entonne le Te Deuni.

L'an 1000 avait passé et n'était plus qu'un mauvais rêve. Les Romains regagnèrent leurs logis avec des cantiques d'allégresse et, cette année-là, une année de résurrection et d'espérance, en l'honneur du Pape astronome dont les astres réglaient si bien les horloges, ils fêtèrent la Saint-Silvestre le l^"" janvier.

Saint Sabas et saint Nicolas eurent une fois la fantaisie de redescendre sur notre pauvre monde et d'y passer l'un des deuxjours de leurs propres fêtes, le 5 ou le 6 décembre. Ces deux bienheureux s'aimaient tendrement et n'étaient jamais d'accord. Ils avaient, sur les choses de l'humanité, des pensées si contraires ! Sabas, ermite terrible, ne songeait qu'aux solitaires établis par lui, au temps de Justinien, dans les déserts de Syrie et de Palestine, et, du haut du Paradis, surveillait sans cesse d'un œil inquiet ses anachorètes aux lonpn s barbes blanches priant jour et nuit parmi de noirs rochers sur

la pointe desquels perchaient les vautours. Il distinguait très nettement le démon qui rôdait autour des laures^ tantôt sous forme de panthère ou de chacal, tantôt avec le visag-e et le corps charmant d'une vierge, et la vierge effrayait toujours le bon saint plus que le chacal ou la panthère. Nicolas, évêque excellent, se penchait souvent vers la Méditerranée afin d'y découvrir les barques de pêcheurs ou les nobles galères en péril de mort; ou bien, visant les cités populeuses, il veillait sur les jeunes filles et les adolescents dont la vertu lui semblait menacée de quelque irréparable naufrage. Et, sur terre comme sur mer, c'étaient chaque jour d'émouvants sauvetages que le vieil évêque de Myre opérait, sournoisement caché derrière quelque étoile.

Tous deux, ils avaient donc résolu de visiter Rome, l'effroyable Rome des très vieux âges, où rôdait, disait-on, le fantôme de l'Antéchrist. Mais, quand ils prièrent saint Pierre de leur ouvrir la porte du ciel, l'apôtre fit à leur projet les plus graves objections. Pour entrer à Rome, il fallait, selon lui, la permission écrite de Notre Soigneur. Que n'alhiient-ils plutôt à Constan-

tinople, à Jérusalem, à Syracuse? D'ailleurs, il n'aimait pas beaucoup, lui, saint Pierre, que l'on vît Rome de si près. Et, très vivement, il poussa les verrous de sûreté à la porte d'or du Paradis.

« J'aperçois là-bas saint Paul, dit saint Nicolas, et je vais lui dire un mot de cette affaire.... »

Saint Pierre prit un ton plus doux.

« Soit, dit-il, mais promettez-moi de ne pas nous créer d'ennuis et gardez-vous des aventures scandaleuses. Et, puisque vous avez une si grosse envie de voir Rome, vous seriez bien aimables d'y faire un tour jusqu'à la chapelle du Domine quo vadis? C'est là que j'ai rencontré le Seigneur Jésus allant à la ville et portant sa croix pour être crucifié une seconde fois, alors que je m'enfuyais à travers champs, ayant peur de mourir. »

Il n'acheva point, car déjà il pleurait amèrement. Il entr'ouvrit la porte. Et, comme la nuit s'étendait sur la chrétienté, les doux amis glissèrent paisiblement en un rayon bleuâtre de la lune vers les côtes d'Italie.

Sabas souhaitait de descendre en Calabre, afin

d'inspecter les ermitages des hautes montagnes désolées, où les solitaires, disait-il, négligent volontiers l'office de minuit. Mais Nicolas voulut atterrir sur les côtes pontificales.

« C'est la saison des mauvais temps, et nous pourrons aider quelque navire en perdition. Et puis, la mer violente, au clair de lune, quel beau spectacle! »

La mer déchaînée, livide, bondissait follement sur la plage blanche d'Ostie. Pas une voile n'apparaissait. Mais, tout près des bouches du Tibre, un cri d'agonie, un cri de jeune garçon éclata dans le grondement des flots.

« Ah! pauvre petit, gémit saint Sabas, je vais prier pour le salut de son âme.

— Priez » , dit saint Nicolas, et abaissant sa crosse d'or vers l'enfant qui mourait dans les ténèbres, il le saisit à la cointure, l'arracha à l'étreinte de la mer, le réchauffa un instant sur son cœur et le déposa doucement au pied d'un pin.

Alors les deux thaumaturges s'acheminèrent d'un pas solennel vers la sainte Rome. Nicolas marchait revêtu de splendeur épiscopale, mitre tissuc d'or, chape de brocart vermeil chargée de

palmes d'or, aube de dentelle brodée de fleurs invraisemblables ; l'améthyste de la main droite, la croix d'or piquée de rubis et la lourde crosse d'or pétillaient d'étincelles aux pâles lueurs de la nuit. Sabas allait tout cassé, chétif, tout noir en sa tunique austère, serrée d'une corde, son frond chauve enfoui sous le capuchon noir. Ils suivaient avec une étonnante rapidité la rive gauche du Tibre, accompagnés par le vent d'hiver qui pleurait à travers les roseaux du fleuve. Tout à coup, ils virent se dresser vaguement dans le brouillard la basilique de Saint-Paul dont les vitraux, faiblement éclairés, semblaient de loin une rangée de spectres immobiles. Et le vent leur apportait des lambeaux de psalmodies mélancoliques.

« Ils chantent les dernières vêpres, dit joyeusement saint Sabas. Entrons, mon frère, j'aimerais à leur prêcher l'évangile de votre fête.

— Laissez les moines en paix, répondit saint Nicolas. Il se fait lard, la nuit est glacée, et ces bonnes gens ont besoin de leur lit, plutôt que d'une* homélio. »

A minuit, ils attcjignirent l;i porte Saint-Paul.

do2 AU SON DES CLOCHES.

L'évêque frappa de sa crosse trois coups sonores sur le pavé. La porte s'ouvrit toute seule, et les gardes de la Commune virent passer, avec un étonnement extrême , les deux étranges voyageurs, qu'ils prirent pour des démons.

Brusquement, en vue du Palatin, saint Nicolas s'arrêta :

« J'entends là-bas une rumeur d'orgie.

Hâtons-nous, mon ami, il y a des âmes en grand danger.

— Gardons-nous des aventures », répondait Sabas.

Mais déjà son compagnon se dirigeait très vite vers les ruines énormes du palais des Césars, et l'ermite effaré, jugeant que l'endroit était bien lugubre pour y attendre seul, se mit à courir à grandes enjambées sur les talons de l'évêque.

Une lueur rouge, filtrant à travers les fentes d'un étroit volet, les guida jusqu'à l'entrée d'une caverne enfoncée dans les décombres de la colline impériale. Ils entrèrent sans cérémonie.

C'était un repaire fort sinistre. A la voûte pendaient des lampes fumeuses. Tout au fond,

cinq OU six bandits entouraient une table où scintillaient des pièces d'or, des bijoux, des pierreries. Çà et là, assis ou couchés à terre avec des gestes de désespoir oa de fureur, des écoliers, des clercs, un chevalier, deux juifs, une vieille femme à la mine de sorcière, un petit raoine bénédictin, les yeux douloureusement attachés à la sainte icône de son couvent, qui gisait, en un coin de la caverne, sur un monceau de fourrures et d'étofTes précieuses. Debout, en face des maîtres du logis, un jeune patricien, les yeux flamboyants, était sur le point de jeter les dés. Une admirable jeune fille, une fille plébéienne, ses cheveux noirs dénoués, éplorée, s'efforçait de l'arracher à la table maudite.

A la vue de saint Nicolas, elle poussa un grand cri et vint s'agenouiller aux pieds de l'évêque.

« Sauvez-nous, mon père, sauvez Maxime, mon fiancé, qui joue sa liberté. »

Elle baisait éperdument le bas de la chape vermeille. Mais il était trop tard. Les dés étaient jetés.

« Huit! cria la bande. Nous avons gagné encore. Tu es notre esclavel »

C'était donc fini. Il Tavait enlevée, ce soir-là, de son humble maison du Transtévère. Il avait tenté de gagner au jeu la dot exigée par sa famille avare, des nobles altiers de Tusculum. La pauvre fille serait demain la risée de Rome Et jamais plus elle ne re verrait l'homme qu'elle aimait.

Le saint cria d'une voix hautaine :

« Je reprends le jeu de Maxime. Voici sa rançon. »

Et sur la table, il déposa l'améthyste, la croix de rubis et la crosse d'or.

Ils eurent un éclat de rire ironique et jetèrent les dés.

a Onze! A toi le jeu, évêque! »

Saint Nicolas abaissa le cornet.

« Trois! crièrent les bandits. Trois! en l'honneur de la Trinité !

— Je joue encore, dit le saint, je joue pour la liberté de Maxime, pour ma crosse, mon anneau et ma croix, et pour les florins d'or entassés sur cette table, et cette image sacrée qu'un fou a dérobée à l'autel de Jésus- Christ!;

— Et quel est ton enjeu, évêque? Est-ce ta

POURQUOI ST-NICOLAS A DEUX FÊTES PAR AN. loo

cathédrale, et les reliques de son patron, avec le reliquaire?

— C'est ma part de Paradis », répondit en souriant saint Nicolas.

Il se fît dans la caverne un silence funèbre. Puis on entendit les sanglots de saint Sabas, qui, tout occupé de morigéner le petit moine et les clercs, ne s'était d'abord aperçu de rien. Les brigands hésitaient. L'un d'eux, après avoir assuré les dés dans la paume de sa main droite, les lança tout à coup sur la table.

« Douze! » hurlèrent les misérables.

Saint Sabas s'effondra, presque évanoui, entre les bras du bénédictin.

« A mon tour! » répondit tranquillement Nicolas. Et les dés retombèrent.

« Treize! » dit-il avec une bonne grâce épiscopale.

Etait-ce un miracle? On ne revit jamais le dé où l'as était remplacé par un sept. Les mauvais garçons de la caverne mirent deux jours à revenir do leur stupeur. Saint Nicolas enleva sa crosse, sa croix, son anneau, rendit l'icône au jeune moine et donna le tas de pièces d'or et de pierreries à Maxime.

lo6 AU SON DES CLOCHES.

ff Voilà la dot, dit-il, et voici Fépouse. Et je ne veux pas vous quitter, mes enfants, avant de vous avoir mariés. »

Ils s'inclinèrent g-entiment sous sa main bénissante. Il murmura sur leurs fronts la formule sacramentelle et saint Sabas dit : Amen!

Puis les deux voyageurs s'engouffrèrent de nouveau dans les brumes de la vieille Rome. Ils allaient, silencieux, parmi les aqueducs rompus, les arcs de triomphe brisés, les temples aux voûtes béantes et les grandes colonnes blêmes couchées, telles que des morts, en un lit de ronces. Saint Sabas, que le brouillard fatiguait beaucoup, avait abaissé sur sa bouche son capuchon noir. Saint Nicolas, la mitre haute, faisait sonner sa crosse sur la voie Sacrée d'une façon si triomphante que les dix mille hiboux du Colisée, anxieux, se penchèrent au rebord des vertigineuses murailles pour voir, passant dans l'ombre, les serviteurs de Dieu.

c( Les basiliens sont tout proches, dit Sabas, et voici l'heure des matines. J'aimerais, pour me reposer, à chanter au chœur deux ou trois psaumes.

— Non, non, répondit Nicolas. C'est au Latran qu'il faut nous rendre, car c'est au pape que nous devons notre première visite. »

Et ils gravirent, sans échanger d'autres paroles, les pentes du Cœlius.

Le ciel pâlissait sur les montagnes de la Sabine quand ils heurtèrent à la porte de l'Eglise romaine. Des barreaux de fer furent lentement tirés à l'intérieur, de lourdes chaînes tombèrent, un guichet s'entr'ouvrit ; un moine formidable, à la face aride, aux yeux durs, et noir de la tête aux pieds, se montra, brandissant une monstrueuse lanterne.

« Qui demandez-vous? Qui cherchez-vous do si bonne heure?

— Le Saint-Père, répondit Nicolas.

— Lequel? répliqua le moine.

— Comment, lequel? dirent en chœur les deux saints.

— Sans doute, bons pèlerins. Il faut en vérité, que vous tombiez de la lune. Nous avons deux papes en ce moment. L'un, le pape légitime, fut enfermé, hier soir, par le peuple au château Saint-Ange. L'autre, Tanlipape, est ici, en liant d'une tour, lesclcfsde saint Pierre dans les mains.

— Eh bien! conduis-nous à l'antipape », dit saint Nicolas.

Le moine ouvrit à deux battants la porte colossale et précéda les deux inconnus. La crosse de Tévêque frappait, avec une autorité croissante, sur les dalles de la forteresse papale La lanterne du moine projetait le long des corridors, du haut en bas des escaliers, sous les arceaux des galeries, une lueur sépulcrale. Quelques très jeunes chauves-souris, éblouies par l'éclat de la mitre brodée d'or, vinrent s'abattre sur le capuchon noir de saint Sabas. Et le trio fantastique montait, montait toujours....

« Je pense, dit tout bas Sabas, que nous allons jeter l'anathème sur ce loup qui s'est glissé dans le bercail du Seigneur.

— Mon ami, répondit saint Nicolas, je ne crie jamais : au loup! avant d'avoir vu la bête face à face. »

Le moine s'était arrêté contre une porte hérissée de ferrailles. Il leva le loquet de fer, et les deux visiteurs entrèrent en une cellule très pauvre, nue et froide, dont l'unique fenêtre, du côté de l'Orient, était ouverte. Un grand

vieillard, d'une maigreur ascétique, en robe de laine blanche, se tenait agenouillé, les mains jointes, devant un Christ décharné, tout éclaboussé de larmes de sang*. A droite et à gauche du Christ deux cierges brûlaient. Le vieil homme tourna la tête vers ces hôtes qu'il n'attendait point, et son front d'ivoire jauni, dépouillé, se détachant sur le ciel pur que dorait l'aurore, parut couronné d'une auréole. Mais comme cet antipape était lui-môme un saint, il comprit que l'évoque et le moine lui venaient de Dieu et il se prosterna de leur côté, les bras en croix, la face contre la pierre de sa cellule.

« Mon frère, dit saint Nicolas, il faut rendre la paix à la maison du Seigneur!

— Il convient, dit saint Sabas, de vous ensevelir, sans tarder, au fond de quoique cloître. »

Le pape du Latran se releva et ses yeux lançaient des flammes :

« C'est moi qui suis le Pasteur unique. Le peuple et les clercs de Rome m'ont adoré comme vicaire de Jésus-Christ. L'élection est légitime. Je mourrai sur le siège de Pierre, égorgé s'ils le veulent, mais indomptable!

— Et l'autre? interrogea Sabas.

— L'autre? Il est l'élu des nobles, un adolescent aux longs cheveux parfumés, la créature des patriciens. Mais mon peuple l'a chassé de cette basilique et m'a porté en triomphe à l'autel où il avait osé pontifier !

— Il est donc le plus ancien des deux? dit Sabas.

— De trois jours, répondit l'antipape.

— Alors, mon ami, choisissez le cloître où nous vous conduirons tout à l'heure.

— Non! non! Depuis soixante années, je suis, dans cette ville, si dure aux petits, le patit)n des humbles, le père des orphelins, l'orgueil et l'espérance de l'Eglise, évêque miséricordieux, prêtre très chaste. L'autre est un superbe et un impur.

— Impur et superbe ! tonna saint Nicolas.

— Et parf amé ! soupira saint Sabas.

— C'est lui, le loup du saint bercail, le pape de Satan, ajouta le premier.

— Au cloître ! au cloître! » cria le second. Ils laissèrent le vieil ascète blanc, debout

dans la pourpre du jeune soleil, et coururent au château Saint-Ange Ils y entrèrent portés

par le courant terrible de l'émeute qui envahissait les cours et les escaliers de la citadelle. Une vague plus furieuse les souleva jusqu'à la galerie d'où le pape des patriciens, enveloppé de ses cardinaux, blême d'épouvante, excommuniait, avant de mourir, la ville et le monde.

Il était charmant, ce jeune pontife de seize ans, d'une grâce féminine, avec de blonds cheveux bouclés et des yeux très doux. Sa petite main, où brillait l'anneau du pêcheur, avait la blancheur du lis. Et les paroles latines de l'anathème tombaient de ses lèvres d'enfant à travers un vague sourire.

Saint Nicolas, d'un signe, arrêta le flot populaire. Le Pape cessa de maudire. Il tremblait à la vue de cet évêque, dont il ne connaissait point le diocèse et qui commandait à la tempête humaine.

« Qui es-tu? lui dit-il.

— Je suis le légat de Dieu, le missionnaire de l'Eglise. Je t'apporte la pénitence et la rédemption. Et je te dépose, au nom de Jésus- Christ! »

Et montrant saint Sabas :

c( Celui-ci est le patriarche des moines. Dès

cette heure, tu lui appartiens, toi et tes cardinaux aux joues fleuries. Il vous conduira sur-lechamp au monastère de Saint-Paul, vous rasera les têtes et vous blanchira les consciences ! »

Et le cortège extraordinaire passa, tête basse, au milieu de la foule apaisée et muette, le Pape et sa cour assis sur les mules blanches drapées d'écarlate ; en tête allait à pied Sabas, le petit ermite noir : lentement ils traversèrent Rome et se perdirent là-bas, dans la région farouche de TAventin, le long des rives sauvages du Tibre.

Les deux saints s'étaient donné rendez-vous, au coucher du soleil, près du Domine, quo vadis? Déjà saint Nicolas apercevait de loin son ami cheminant d'un pas leste parmi les marécages de la campagne, quand il entendit, du côté de Gecilia-Metella, des lamentations mêlées de blasphèmes. Il courut sur la voie Appia, où descendait le crépuscule et trouva un charretier dont une roue était prise entre les pavés du chemin. Se courber sous la voiture, défendre à l'homme de jurer à l'avenir, puis, à genoux dans la poussière, soulever l'essieu, l'étayer de sa crosse épiscopale, encourager le cheval et

tendre sa bague aux lèvres du Romain, ce fut l'affaire de deux minutes. Saint Sabas arriva quand tout était fini et jeta un cri de surprise douloureuse :

« Ah! mon pauvre ami! dans quel état allezvous rentrer au Paradis ! »

La mitre était écrasée, la belle chape rouge souillée, l'aube déchirée et la crosse tordue.

« Le bon Dieu est assez riche, dit en riant le saint, il renouvellera ma garde-robe. »

Et sur un rayon de lune ils remontèrent au ciel.

Saint Pierre ouvrit la porte, fît sa révérence à saint Sabas et barra la route à saint Nicolas.

a Yous voilà beau! dit-il, et vous n'entrerez pas ici en un tel équipage. Je pensais bien que ce voyage à Rome tournerait mal. Il faut que j'en réfère à Notre Seigneur. Qu'avez-vous donc fait depuis hier, malheureux saint?

— Bien des choses, répondit saint Nicolas. J'ai sauvé un enfant qui se noyait. J'ai sauvé deux fiancés qui sombraient en plein désespoir. J'ai dégagé la roue d'un charretier....

— Ce n'est pas tout! clama saint Pierre, très méfiant.

— Ah! mon ami! j'oubliais le meilleur.

J'ai déposé le Pape! »

Saint Pierre laissa tomber ses clefs, tant sa colère était grande. Mais alors saint Jean vint à passer, saint Jean qui est l'archidiacre du Paradis et le confident de Notre Seigneur. Il mit la main sur l'épaule de Pierre.

a Qu'il entre bien vite, dit-il, et qu'il soit glorifié! 11 sera grand désormais chez les Latins, comme il l'était chez les Grecs, le patron d'une moitié de l'Europe, le patron des hommes de mer et des jeunes garçons. Il aura deux fêtes dans l'année au lieu d'une seule. Et nous lui donnons encore, en future terre de France, la Lorraine, où, dès cette nuit, les enfants entendront, sur la neige des toits, les pas de leur bon ami, qui leur jettera, par la cheminée, des jouets et des bénédictions! »

En l'an de grâce 4215, la veille de Noël, sur la route de Spolète à Rome, chevauchait le cardinal patriarche de Venise. Sa Seigneurie allait au concile du Latran, présidé par le Pape Innocent III. Et c'était un spectacle fort magnifique que le défilé de ce cortège d'Église : chanoines à la mine fleurie et moines mélancoliques , écuyers et chevaliers aux casques empanachés, pages et jongleurs vêtus de velours aux couleurs claires, puis une innombrable valetaille, enfin, la meute du saint personnage, qui chassait volontiers tout en lisant son bréviaire. En avant de la troupe, assis sur une mule gigantesque, marchait un jeune diacre

en dalmatique écarlate, élevant la grande croix aux deux branches, la croix d'or du patriarche, toute rayonnante au grand soleil.

Le vieux cardinal, chaudement enveloppé de fourrures, la tête protégée par un bonnet de velours et d'hermine, s'avançait, très droit, la face altière, le regard superbe. Parfois, sur ses lèvres pâles, glissait un vague sourire. C'est qu'il songeait alors à Rome triomphante, au jeune empereur Frédéric, espérance de la papauté, au pauvre empereur Otton déposé et dégradé par le Saint-Père, aux seigneurs impies du pays de Provence rejetés hors du bercail chrétien, aux multitudes misérables de l'Albigeois excommuniées par Rome, aux hérétiques impénitents enchâssés tout vifs et debout en des murailles de granit.

A la même heure, par les âpres sentiers des montagnes de Terni, cheminaient trois écoliers de Bologne, allant, de leur côté, au Concile. Leurs capes noires paraissaient bien légères et usées, leurs mains rougies par la bise aigre des hauteurs, leurs pieds lassés par le long voyage. Mais c'étaient de joyeux compères. L'extase des ascètes les visitait fort rarement et la

perversité des patarins ne les tourmentait guère. Ils se rendaient à Rome non point afin de se frapper la poitrine sur le tombeau des saints apôtres, mais pour y rencontrer d'agréables aventures. A la vérité, ils avaient jeûné ce jour même, non pas pour observer la vigile de Noël, mais parce que leur bourse se trouvait vide. Le plus âgé des trois, un long étudiant en droit écrit, plus sec qu'une glose des Pandectes, murmurait, pour se réchauffer, la chanson latine du printemps, que les clercs errants promenaient alors sur tous les sentiers de la chrétienté :

a La terre ouvre son sein à la douceur de la saison tiède, — la forêt se revêt de feuillage, — déjà chante le rossignol, — et les prairies verdoient. — Il est doux d'errer à travers les bois, — plus doux encore de cueillir le lis avec la rose. j>

Mais le plus jeune, décrétaliste et bachelier en théologie, un petit jeune homme aux yeux caressants, aux lèvres gourmandes, ripostait, sur un air de cantique, par quelques couplets un peu vifs, qui semblaient s'envoler des pages les plus libres de Catulle, et le troisième, qui

mourait de soif chaque jour dès l'aurore, psalmodiait en faux-bourdon l'Introït de la Messe des Buveurs :

Introïbo ad altare Bacchi, — Ad Deum qui lœtificat cor hominis.

Il récita, avec une plus tendre onction, le Pater sacrilège :

« Notre Père, q.ui êtes dans les bouteilles, que votre vin soit sanctifié ! »

Et dans les gorges des montagnes ombriennes, bondissant à travers les torrents, escaladant les quartiers de rochers, couraient vers Rome, à grandes enjambées, d'autres pèlerins d'aspect terrible, trois brigands condamnés à la roue, qui venaient de s'enfuir des prisons d'Orviéto. Ils allaient à la ville sainte afin de s'y perdre dans la cohue des fidèles et des clercs, très résolus d'ailleurs à tenter d'heureux coups de main dans l'ombre des grandes basiliques. L'un d'eux traînait encore à son pied gauche le carcan de fer et quelques anneaux d'une chaîne de fer. Tous trois portaient à la figure la trace d'horribles blessures. Ils se ruaient en avant, la tête basse, la barbe hérissée, les yeux sanglants, pareils à des bêtes

fauves chassées par des chiens, et ne pensaient point à chanter.

Gomme le soleil s'inclinait déjà vers le couchant, les trois compagnies pénétrèrent par trois avenues différentes en une immense forêt, ténébreuse et sauvage, étalée sur les pentes de la montagne. Et, tout aussitôt, les chemins frayés manquèrent aux voyageurs. Des ravins tortueux et de brusques précipices, des écroulements de roches, des halliers d'épines, des marécages parsemés de plantes aux larges feuilles livides, les forcèrent à tourner longtemps comme en un labyrinthe. Les arbres, de plus en plus pressés, leur dérobaient la vue du ciel; les corbeaux croassaient ironiquement sur les hautes branches; les vautours soulevaient leurs ailes fauves à la pointe des rocs et jetaient leur cri strident, et le vent, toujours plus fort, éveillait, aux profondeurs sinistres de la foret, une lamentation pleureuse de foule humaine.

Les écoliers ne chantaient plus, les voleurs blasphémaient, les chanoines frissonnaient, tout en désespérant de l'heure du souper; les moines priaient et douloureusement hurlait la

meute du patriarche. Le cardinal, impassible, contemplait avec un sourire hautain l'effroi de ses serviteurs.

Tout à coup, à l'entre-croisement de trois défilés, les trois troupes se rejoignirent et, dans la fraternité d'une angoisse commune, tinrent conseil sur le moyen de rompre le charme de la forêt méchante.

Les derniers rayons du soleil s'éteignirent et le crépuscule se déroulait, tel qu'un crêpe funèbre, sur la montagne enchantée.

Mais personne ne donnait un avis raisonnable.

A ce moment, sortit d'un fourré de genêts et de ronces un loup qui trotta tranquillement vers le cardinal. Un vieux loup grisonnant, vénérable et paterne. 11 s'assit sur sa queue, d'un air fort digne, en face du prince de l'Église.

« Le loup de Gubbio! s'écria le joyeux petit théologien. Le loup du Frère François ! Ah ! Révérendissime Seigneur, nous sommes sauvés ! »

C'était en effet un loup assez étrange. Il semblait plus doux qu'un lévrier. Il portait un collier d'où pendaient amulettes, anneaux d'or et

scapulaires. Sur une plaque d'or était gravé un écusson communal, avec ces deux mots :

Civitas Euguhiensis.

Le loup de Gubbio fit fête à tout le monde. Il se laissa caresser par les chanoines et les écoliers. Comme le bandit au carcan de fer tàtait trop curieusement le précieux collier, il lui imprima sur le bras un coup de dent presque amical. Il lécha dévotement la droite de l'archevêque et, d'un signe de tête fort aimable, invita ses nouveaux amis à le suivre.

Ils se hâtèrent sur ses pas. Quelques minutes plus tard, ils voyaient s'allonger à leurs pieds la plaine riante de Rieti.

Le bon loup trottait toujours. Il se dirigeait vers un vallon lointain, creusé, à l'Occident, entre des collines verdoyantes, au pied des plus hautes montagnes de l'Ombrie. Sur les plateaux bleuâtres courait la légère broderie d'or des nuages. Les premières étoiles tremblaient dans l'azur glorieux. Et, tout d'un coup, passa sur la nature entière comme un souffle de miracle.

Les lueurs mourantes du jour dévoilaient çà

et là mille merveilles. Au bord des sources fleurissaient les violettes et les pervenches ; le long- des sentiers, les jasmins et les roses. Autour des citronniers chargés de fruits d'or, bourdonnaient les abeilles. Dans les prairies, toutes blanches de pâquerettes, babillaient les cigales. A la vue du loup, les bêtes des champs sautaient de joie; une bande de lièvres et de chevreuils s'en allait vers le lointain vallon; un vol d'hirondelles accourait du côté de la mer; une nuée d'alouettes qui ne chantent, dit saint Bonaventure, « qu'en un rayon de soleil », tourbillonnait au plus haut du ciel. Dans la plaine et sur les collines s'éveillait le gazouillement des cloches; chaque campanile saluait d'un Alléluia! la nuit divine qui descendait sur la terre, et la brise tiède roulait des bouffées d'encens mêlées au parfum des hyacinthes et des lis.

Le loup courait toujours. Quand la nuit fut plus sombre, une auréole de feu se dressa sur sa tête. Et le vieux cardinal, les moines et les clercs, les chevaliers et les pages, les écoliers et les voleurs, emportés par un irrésistible élan, suivaient en profond silence la bête mystérieuse.

Puis la campagne s'illumina : du fond des bois, des montagnes et de la vallée une multitude de pèlerins, jeunes et vieux, des paysans, des femmes, des soldats, des prêtres, des bergers, des serfs, des enfants, marchaient en grande hâte avec des lampes, des cierges et des branches de feuillage et chantaient. Les cantiques de la plaine répondaient aux cantiques des hauteurs. Et ce fut bientôt une immense procession, un torrent de lumières et de voix bienheureuses.

En avant filait l'auréole de feu; et, sur les têtes de cette foule, éclairée par dix mille flambeaux, balancée au rythme de dix mille chanteurs, se levait magnifiquement la croix d'or du patriarche, portée par le diacre revêtu de soie vermeille.

Vers minuit, on atteignit le terme du voyage. C'était une région alpestre, solitaire. A la lisière d'une vaste prairie, sous l'abri des chênes verts et des pins, une grange était ouverte ; au milieu de la grange, une crèche remplie de paille, sur laquelle reposait un bouquet de roses blanches; à la droite de la crèche, un bœuf, un àne à la gauche. Un enfant allumait autour du

berceau de Jésus une demi-douzaine de cierges. Des deux côtés de la porte se tenaient agenouillés des jeunes hommes en tunique de bure ceinte d'une corde, tète nue et pieds nus. Le loup de Gubbio pénétra familièrement dans leur compagnie. Le cortège du cardinal s'arrêta à quelques pas de la grange. Les écoliers et les voleurs se glissèrent parmi les moines et les pages.

Les cloches de la plaine sonnèrent alors en volées éperdues. D'invisibles orgues entonnèrent un Gloria triomphal. Et, debout, près de la crèche, François d'Assise se mit à lire, en langue vulgaire, les trois Evangiles de Noël, l'Évangile de minuit, qui rappelle le dénombrement du genre humain, édicté par César- Auguste, et la pauvre hôtellerie où s'arrêta Joseph avec la Vierge; l'Évangile de l'aurore, qui raconte l'adoration des bergers autour de la crèche de Bethléem; l'Evangile du jour, l'Évangile solennel de saint Jean, témoignage du Yerbe qui s'est fait chair pour la rédemption du monde.

Puis l'apôtre ferma son missel et prêcha la naissance du Sauveur. Il promenait sur les

fidèles ses yeux noirs étincelants. Il parlait des douleurs humaines et de la mansuétude de Jésus d'une façon si touchante, que les sanglots et les cris d'amour répondirent à sa voix. Il sortit alors de son humble sanctuaire, et, les mains étendues pour bénir, il entra dans la foule. Lentement, il parcourut les rangs de son peuple, qu'il consolait par son sourire. Aux orphelins, il promettait l'appui du Père qui est aux cieux; aux serfs à demi nus des communes et des barons, il rendait l'espérance, qui est une moitié de la liberté. Il se rapprocha enfin de ces voyageurs inconnus que le hasard avait réunis, la veille de ce jour, dans la forêt maudite et s'écria :

« S'il se trouve ici des hommes de rapines, aux mains tachées de sang, qu'ils viennent à moi ; je leur enseignerai la douceur et le sacrifice. »

Les trois brigands se levèrent.

« Allez, leur dit-il, allez parmi mes fils. Désormais vous vivrez par la charité.

— S'il se trouve parmi vous, reprit-il, des hommes de peu de foi et des voluptueux, qu'ils se donnent à moi; je les |uirifierai et leur montrerai Dieu face à face. »

Les trois écoliers se prosternèrent à ses pieds et baisèrent en pleurant le rebord de sa robe.

« Allez, dit-il, allez parmi mes agneaux les plus aimés, avec Jean de la Vernia et Frère Léon, et vos âmes seront sanctifiées. »

A son tour, le patriarche superbe se sentit vaincu par le mendiant d'Assise. Il mit pied à terre, s'avança vers François et l'embrassa avec une grande tendresse.

« Et vous, mon Seigneur, mon Père, dit le saint, reprenez la route de Rome où le Pape Innocent tient son dernier Concile, car ses jours sont comptés et il ne verra point une autre nuit de Noël. Dites à notre Saint-Père, au nom de Jésus-Christ, qu'il cesse de poursuivre, par le fer et par le feu, les brebis égarées de son troupeau et que la miséricorde est pour l'Eglise le gage le plus sûr d'éternité. »

Une fois encore il bénit amoureusement la multitude, qui se dispersa dans la campagne, tandis qu'un concert aérien, le frémissement des harpes et le chant des flûtes angéliques envoyaient à la terre un écho très doux du paradis.

La petite Viola ne pouvait se résigner à aimer d'amour son mari, le baron Thierri, sire de Bouxières. Cette misère était, paraît-il, fréquente au xnf siècle. Yiola était toute mignonne, vive comme une hirondelle, rieuse et songeuse; on l'appelait Viola à cause de ses yeux couleur d'améthyste claire. Lui, le baron, un géant, toujours dans sa ferraille, cuirassé, casqué, aimait naïvement Viola. Mais il aimait aussi les grands coups d'épée, les aventures armées sur les bords de la Moselle, soit contre l'évêque de Tout, soit contre l'évêque de Metz, oncle et tuteur de sa femme. S'il bataillait sur les terres des évêques, c'était, disait-il, pour s'entraîner à

la croisade où son grand-père, son père et ses

frères avaient laissé leurs os. Ce qui divisait le plus les époux, c'était la littérature. Thierri était plus ignorant qu'une carpe. Yiola avait lu tous les romans de la Table Ronde. Elle rêvait de Tristan et de Lancelot. Toutes ces histoires d'amour, fatales aux maris féodaux, troublaient délicieusement son âme de petite châtelaine ennuyée. Sa plus grande joie, depuis le jour de sa première communion, avait été la venue au château d'un troubadour aux longs cheveux jaunes, à la taille de guêpe, appelé Glaudius, un musicien frisé, parfumé, d'âge incertain, avec une guitare battant sur sa hanche pointue. Il chantait, soupirait, roucoulait et roulait des yeux blancs d'une façon très pathétique et très ridicule. Mais pour Viola, sous le ciel de Lorraine si souvent en deuil, dans la brume froide des irrandes forêts, Glaudius était le ravon de soleil provençal, le maître de gaie science, le poète. Elle pleurait de tout son cœur quand il disait les douleurs de la reine Genièvre et, quand il montrait le roi Marc, caché dans son arbre, épiant l'amoureux de sa femme, si joliment elle riait !

Ne croyez pas qu'elle aimât ce Glaudius. Elle'

avait trop grand'peur de son oncle, évêque très austère. Non, mais il lui contait la légende des amours perverses et, dans la vague attente où elle languissait, l'attente du chevalier charmant aux yeux de velours, aux lèvres de pourpre, tandis que le baron chassait cerfs et sangliers dans les bois profonds de Toul, elle s'envolait au son de la guitare, vers les forêts magiques de Bretagne, oii l'herbe et les mousses étaient si embaumées et si glissantes.

Une veillée d'hiver, les deux époux jouaient aux échecs dans la haute salle du château. Le vent faisait rage au dehors, la pluie fouettait les vitraux, les girouettes, en grinçant, jetaient comme un cri lointain d'oiseau de tempête; les grands lévriers dormaient allongés devant la cheminée flamboyante. Viola allait gagner la partie. Elle gagnait toujours, car elle trichait en grande dame et Thierri ne se plaignait jamais. Au moment oii elle soulevait son cheval, le baron dit négligemment :

« Ma mie, dimanche prochain, après vêpres, je pars en croisade.

— Ah! fit-elle, dimanche! c'est dans trois jours. »

Et le cheval, par un bond extraordinaire, tomba dans les lignes du baron.

a Je pars, reprit Thierri, ou plutôt nous partons . Car j'emmène tous mes hommes d'armes, mes pages, mon chapelain et même votre blond troubadour. »

Elle n'eut plus la force de dire : Ah! Et, les seins palpitants, elle s'évanouit en douceur, inclinée sur le bras gauche de son fauteuil de chêne, selon les rites de la Table Ronde.

Le sire de Bouxières frappa sur l'échiquier un si furieux coup de poing que les lévriers, croyant à l'invasion d'un sanglier dans la haute salle, bondirent en hurlant vers la porte. Demitremblante, demi-souriante, Yiola s'éveilla de son évanouissement.

« Ce n'est point en mon honneur, cette pâmoison, madame ! clama le baron.

— C'est peut-être en l'honneur du chapelain, qui est bien cassé et goutteux, mon ami.

— Non, madame, non, parles cornes de Satan!

— Ne jurez pas ainsi, mon mari. Ce sont paroles funestes.

— J'en finirai, madame, avec ce vieux gratteur de guitare.

— Oh! vieux, Thierri? Il a peut-être deux ou trois ans de plus que moi : vingt ans à peine.

— Je vous dis, moi, qu'il est mon aîné, et plus près de quarante que de vingt. Il est épilé, plâtré, pommadé et met des pâtes roses dans les rides de ses joues.

— Vous les aurez vues de plus près que moi, mon ami.

— C'est un damoiseau fané, qui se serre à la taille comme une fille. Ce n'est pas même un page. Ce n'est pas un homme.

— Alors, Thierri, de quoi vous troublezvous? » dit-elle ingénument.

Le baron se mordit les lèvres. Après un long silence, il reprit d'un ton très doux :

« Ma mie, c'est un sérieux voyage, la Palestine. Et un lent retour, quand on retourne. Il me faut une garde-robe bien fournie. Quatre chemises, au moins, n'est-il pas vrai?

— Vous en aurez cinq, mon ami, presque neuves, que je filai pour vous et vous donnai aux dernières fêtes de Noël. »

Nouveau silence prolongé. Le feu pétillait. Le vent pleurait. Les girouettes glapissaient. La pluie ruisselait sur les vitraux.

« Bonsoir, Viola.

— Bonne nuit, Thierri. »

Et les deux époux remontèrent chacun en sa tourelle.

Le dimanche suivant, dans un ouragan de neige, la chevauchée chevaleresque descendit le sentier du château et prit, le long de la Moselle, le chemin de Toul, où le duc de Lorraine attendait ses vassaux. Viola remarqua que son bon géant avait grande mine sur son coursier de guerre. Elle sourit à la vue du chapelain assis, à la façon d'une femme, en travers d'une vieille mule boiteuse. Mais elle eut un vrai cî-ève-cœur en regardant Claudius. Le troubadour, un galant petit manteau de cour flottant à la bise glacée, claquant des dents, montait à cheval comme une paire de pincettes. La bande cheminait lourdement, avec un bruit triste d'armures, dans la neige, au bord des taillis noirs; perdus dans le brouillard des hauteurs, des canards sauvages répétaient des appels mélancoliques ; à quelques pas de Claudius qui marchait le dernier, trois loups suivaient la croisade, la queue basse, clopin-clopant, sans penser à mal.

Les premières nouvelles furent lentes à venir au château de Bouxières. Puis, de loin en loin, par les galères ramenant en France les estropiés, les fiévreux ou les morts illustres, des billets très brefs de Thierri, toujours les mêmes : on se rompait des têtes entre chrétiens et païens ; on prenait et reperdait sans cesse les mêmes villages de Palestine ; puis la famine apparut, et la peste derrière la famine et le mortel découragement des chevaliers. La croisade était complète. Enfin, au bout de près de deux années, le matin des Trépassés, un page du duc remit à Yiola cette lettre tragique :

« Ma mie, je suis prisonnier du Soudan. Et tous ceux de Bouxières sont prisonniers, même notre chapelain et ce pauvre diable de Claudius. Les païens ont enlevé de nuit nos tentes et tous ceux qui y dormaient. Ce n'est point un méchant homme, ce Saladin, mais il est bien avare. Il demande pour notre rachat mille florins d'or de Toscane. J'avais espéré lui vendre à ce prix le troubadour. Mais il ne le prend que pour vingtcinq sequins d'argent de Venise. D'ailleurs, ce musicien est le moins à plaindre de nous tous.

Il joue de la guitare dans le harem du Soudan et ces dames l'abreuvent de boissons enivrantes et lui piquent de roses les boucles jaunes de sa chevelure. Tachez, chère Viola, de réunir cette somme et de me l'envoyer par quelque honnête chevalier que tenterait encore ce malheureux passage.

« Je vous aime,

« Thierm. »

Viola poussa un grand cri de détresse et fondit en larmes ; mais, jugeant que pleurer était du temps perdu, elle mit le château sens dessus dessous, fît seller sa mule et monter à cheval Alain, le vénérable intendant. A midi, sous une pluie de feuilles mortes, elle partait pour Metz; à minuit, elle frappait à la porte de son oncle l'évêque. Le bonhomme se releva tout effaré; mais, quand elle lui demanda les mille florins d'or, il eut un accès de colère enfantine. Lui aussi, il armait en croisade. Il avait fait vœu d'équiper cent hommes d'armes pour la Palestine et n'en avait encore que sept. Il se disait ruiné; son église aussi était ruinée. C'était la fin du monde qui venait. Non, il ne

lâcherait point un écu pour la rançon de Thierri.

« Alors, dit Yiola, j'irai à Rome. Le pape aura pitié de moi et des chevaliers de Jésus- Christ. Et je lui abandonnerai, en échange de son or, ce chapeau de cardinal auquel vous tenez si fort, mon oncle! »

Le saint évêque se radoucit. Le lendemain, il engag-eait chez les juifs de Metz le chef de saint Clément, apôtre du pays messin. Les juifs livrèrent les florins et, le jour même, Yiola, accompagnée du vieil Alain, se mit en route vers Aigues-Mortes afin d'y prendre le premier convoi funèbre en partance pour la Terre sainte.

En vue des côtes de Rhodes, elle eut une surprise. Solennelle, pavoisce aux bannières de tous les princes de la chrétienté, la flotte des croisés marchait dans l'azur du ciel et de la mer, toute ruisselante de lumière d'or, la proue tournée vers l'Europe. Le lion d'Angleterre et les lis de France, l'aigle bicéphale de l'Empire et tous les lions d'Italie, Venise, Florence et Pise et les clefs papales défilèrent en face du vaisseau de Yiola. La dernière galère, sous le pavillon de Lorraine aux merlettes d'argent, semblait commandée par un géant bardé

d'acier. Yiola reconnut Thierri. Et Thierri reconnut l'écharpe qu'agitait Viola. Quelques minutes plus tard, le baron emportait la mignonne, telle qu'un enfant, entre ses bras, sur l'échelle de son navire.

La croisade était finie, glorieuse et stérile. Le Soudan avait rendu ses prisonniers sans rançon. Il abandonnait aux chrétiens leurs églises et leurs hospices de pèlerins, leurs fours, leurs moulins et leurs citernes. Mais il gardait le tombeau de Jésus.

Yiola ne demanda point de nouvelles de Claudius. Elle s'était résolue à le bouder durant de longs mois. Il avait, pensait-elle, profané les mystères d'Artus en compagnie de femmes impures. Claudius devait expier. Le premier, Thierri parla du troubadour.

« Ma mie, votre musicien est un triste voyageur de mer. Il s'est couché, au départ de JafFa, malade à mourir. Nous ne le reverrons qu'au jour du débarquement. Mais sa guitare se porte bien. »

Le lendemain, un coup de vent de l'Archipel égrena si bien la flotte chrétienne que la galère des Lorrains se trouva seule.

« A la grâce de Dieu! dit le baron, qui n'entendait rien à la marine. Allons toujours où le vent nous poussera, du côté de mon château de Bouxières et des rives de la Moselle. »

Une nuit, ils faillirent toucher de trop près le terrible promontoire du Matapan. Il n'était que temps de replier les voiles. Il fallait attendre le jour au pied du mur colossal, dans Fombre inquiétante. Tout à coup, très haut au delà des mats de la galère, en un trou du rocher, une lanterne s'alluma, puis se balança et fît des gestes étranges, tandis qu'une cloche sonnait éperdument.

« C'est certainement un démon, déclara le chapelain. Les païens du temps de Jupiter plaçaient ici l'une des bouches de TEnfer, et là-bas, derrière nous, ce dôme bleuâtre qui se montra vers le soir, c'est l'île de Yénus, toute pleine d'incubes. Je prierai toute cette nuit sur le château de poupe. »

Il pria et fit bien. La cloche sonnait de plus belle, la lanterne semblait bondir d'un élan fantastique. A l'aube, un frémissement singulier glissa sur l'onde calme : le bruissement doux d'une multitude de rames se rapprochait de la

i88 AU SON DES CLOCHES.

galère en un cercle de plus en plus étroit; et bientôt parurent de longues chaloupes chargées d'hommes armés, qui filaient comme des flèches vers le vaisseau des croisés. Le chapelain jeta des cris d'aigle entremêlés d'exorcismes. Déjà, à l'aide de cordes munies de grappins, les pirates montaient à l'assaut. Thierri, dans son énorme armure, sauta le premier sur le pont et cassa la tête à sept ou huit bandits. Les écuyers, les matelots, les pages, à demi vêtus, à peine armés, se pressèrent autour de lui et s'efforcèrent d'abord de rejeter à l'eau les malandrins. Mais leur nombre croissait sans cesse. Ils se faisaient échelle du moindre cordage, se hissaient aux mâts et retombaient à pic sur les épaules des gens de Lorraine. Le corps à corps commença, féroce, coups de poignard et coups de massue, blasphèmes et râles d'agonie. L'infernale bande grandissait toujours et les nouveaux venus roulaient en grappes, par les raides escaliers, dans les entreponts, fouillant, brisant et pillant. Tous ils semblaient obéir à la voix et aux signaux d'un grand gaillard, à la face couleur de suie, coiffé du turban vert des croyants qui ont vu la Mecque. Debout à la

proue, il dirigeait h la fois le massacre et le pillage.

Tout à coup il aperçut, à l'autre extrémité de la galère, Viola toute blanche en ses vêtements de nuit, ses blonds cheveux dénoués. Elle se tenait à la porte de la chambre de poupe, une petite hache d'acier à la main, très décidée à mourir pour la défense du coffret où reposaient les florins de son oncle. Le pirate ouvrit les bras comme pour embrasser une proie et se rua, avec un rire sauvage, vers la jeune fempae. Celle-ci l'attendit tête haute, et, quand elle le sentit trop près d'elle, d'un coup de sa hachette elle lui trancha élégamment le bout du nez qu'il avait fort long.

Le luxurieux corsaire, éclaboussé de sang, fou de douleur, broyait entre ses mains les bras nus de Yiola....

« Courage, mon enfant! » tonna la voix de Thierri du haut du château d'arrière.

Et l'autre reçut sur le dos comme la chute d'une tour. De la main gauche le baron l'étranglait et, de la droite, brandissant le corps du misérable à la façon d'une fronde, il le lançait à la mer.

« Gourag^e, mon enfant! » dit-il encore, avec une tendresse presque maternelle.

Viola s'abandonna, la tête inclinée sur la cuirasse du chevalier, et Thierri, à travers le rude acier, sentit battre le cœur de la petite héroïne.

Une fois le capitaine mort, le combat finit brusquement. Les pirates sautèrent comme ils purent dans leurs chaloupes où le bon chapelain leur envoya quelques torches de résine enflammée. Là-haut, sur le noir rocher, la cloche ne sonnait plus et l'ermite scélérat du Matapan avait disparu. On releva les blessés. On donna aux morts la sépulture éternelle, inviolable de la mer.

« Et Claudius? interrogea Thierri. Qu'est-il advenu de notre troubadour? »

On le chercha dans tous les coins de la galère, sous le lit des malades, dans le four de la cuisine et jusqu'au fond de la cale, vainement.

Mais, ô prodige! au moment où le baron cria l'ordre de déployer les voiles, on vit s'agiter la plus haute vergue du grand mât et surgir, baignés par la lumière joyeuse du soleil levant, d'abord la chevelure défrisée, le front livide et le

visage décoloré du poète, puis sa guitare brisée, aplatie, aux cordes pendantes. Un immense éclat de rire salua la résurrection de Claudius.

Dans la terreur de la bataille, il avait pu grimper, plus leste qu'un chat, jusqu'à la dernière voile où il s'étendit comme en un hamac. Maintenant, après une telle angoisse, il n'avait plus la force de redescendre seul. Les mousses lui passèrent une corde sous les aisselles et le laissèrent couler jusqu'au pont, où il s'effondra les quatre fers en l'air.

Mais alors s'éleva la voix de Viola, superbe d'orgueil et de mépris :

« Cachez cet homme, et que jamais il ne reparaisse à mes yeux. C'est un lâche! »

Et, prenant la main du chevalier qu'elle baisa amoureusement :

« 0 Thierri ! Thierri ! pardonnez-moi ! »

Le géant ne demandait qu'à pardonner. Et tout le long du voyage, qui fut pour Ini le voyage des noces, il pardonna.

Mais, pour le chantre d'Iseult, ce retour fut bien amer. On le relégua sous la proue, là où le mal de mer est le plus pénible. Les valets et les pages l'obligeaient à chanter, entre deux

hoquets, les tournois, les féeries et les amours de la Table Ronde. La galère ayant jeté Tancre, pour se ravitailler, en face de Reg^gio, il obtint la grâce de s'en aller. Il lança rageusement à la mer les ruines de sa guitare, prit un bâton blanc et se dirigea, avec une gravité monacale, vers les hauts plateaux de la Calabre. Il frappa à la porte d'un couvent de cisterciens et pria l'abbé de lui raser la tête et de le recevoir parmi ses frères. Il édifia par ses vertus et sa science la communauté, qui lui décerna, quelques années plus tard, la crosse et l'anneau. L'abbé Glaudius se fit alors chroniqueur et rédigea l'histoire des événements dont il avait été le témoin. Le manuscrit est encore inédit, ce qui n'est point un sérieux dommage, si nous en pouvons juger par le paragraphe final :

« Nous revînmes de Terre sainte à travers mille périls. La galère lorraine, dont le duc, mon seigneur, m'avait confié le commandement, fut assaillie par une tempête, qui nous sépara de la flotte chrétienne et nous poussa contre une montagne magique, toute bourdonnante, la nuit, de sons de cloches et hérissée de flammes rouges, qui s'échappent des soupi-

raux de l'enfer. A l'heure des plus épaisses ténèbres, un vaisseau énorme, tout noir, sans mats, ni voiles, ni gouvernail, marchait droit sur nous. Au banc du capitaine se tenait un personnage grand de vingt coudées, aux yeux de braise, aux dents de sanglier, aux ailes de chauve-souris. Je reconnus le démon Léviathan. Sur le pont du navire bondissaient des milliers de diables, dont les yeux étaient pareillement de feu. Ils s'apprêtaient à sauter sur la nef des chrétiens. Je compris que les armes spirituelles pouvaient seules nous sauver et, montant à la plus haute de mes vergues, je dirigeai contre le lieutenant de Satan une multitude de signes de croix. Dieu soit à jamais glorifié! La galère diabolique recula et s'engouffra dans la mer. Les cloches se turent, les langues de flammes s'éteignirent et un vent favorable s'étant levé, nous reprîmes avec des chants de bénédiction le chemin de l'Europe.

« Mais je vis alors que ma vocation allait aux choses du ciel. Je dis adieu au siècle et à ses mensonges et entrai dans ce saint monastère où j'attends en paix que Dieu m'appelle aux

éternelles béatitudes. Atnen! Amen! »

L'empereur Frédéric II, vaincu par les Guelfes, chassé de Lombardie et des Romag^nes, humilié et flétri par l'Eglise, s'était renfermé, avec ses derniers fidèles, en son château de Fiorentino, au fond de l'immense et triste plaine d'Apulie. Là, jour et nuit, il passait en revue la longue suite de ses misères, trente années do luttes contre des papes implacables, les anathèmes de Grégoire. IX, l'excommunication d'Innocent IV; sa croisade pacifique au tombeau du Sauveur maudite par Rome; sa couronne impériale promenée, sur la tôte d'un nain, parmi les huées de la foule, dans les rues de Parme; son fils bien-aimé Enzio, à la blonde chevelure, traîné, les mains chargées de chaînes, dans les

rues de Bologne. Et c'était, chaque jour, un deuil nouveau. Son chancelier, Pierre des Yignes, soupçonné de haute trahison, venait de mourir d'une façon mystérieuse, les yeux crevés, dans les prisons gibelines de Pise. Un soir, Frédéric eut un si violent accès de fureur que toute la cour s'empressa de monter à la salle où il vivait solitaire. Il était assis sur le rebord de son lit, foulant aux pieds les lambeaux d'une bulle pontificale, plus menaçante que toutes les autres, qu'un moine avait apportée du concile de Lyon. Et tout ce monde étrange, évêques latins, évêques de la foi byzantine, les rabbins et les imans, les capitaines arabes et les alchimistes, les géomètres et les jongleurs de Provence, les musiciens et les bourreaux, immobiles dans la chambre ténébreuse, contemplaient la douleur de l'homme qui s'était proclamé jadis « la Loi vivante sur la terre ».

a Sommes-nous donc revenus, dit une voix, aux temps mauvais du pape Grégoire septième et de Henri, roi de Germanie? »

Frédéric se redressa, terrible.

« Qui ose devant moi, dit-il, rappeler l'Empereur de Canossa! »

Personne ne répondit. Et le grave silence de la chambre royale ne fut plus troublé que par le frémissement léger des manteaux de soie froissés contre les cottes de mailles.

Frédéric avait laissé retomber sa tête entre ses mains. Tout à coup, on l'entendit murmurer, se parlant à lui-même :

« C'est Charlemagne, un barbare heureux, redouté des prêtres, un maître invincible, qu'il faudrait retrouver aujourd'hui pour le salut de l'Empire. Charlemagne, ou bien une parole sortie de sa tombe.

— Charlemagne est mort et sa tombe est muette , soupira Berardus , archevêque de Palerme.

— Peut-être! » dit quelqu'un, au fond de la salle.

Et l'on vit s'avancer le nécromant familier de l'Empereur, Mosé, un magicien juif de Tolède, qui charmait la cour souabe par ses miracles.

« Seigneur, dit Mosé, après s'être prosterné aux pieds du prince, envoyez à Rome l'un de vos plus sûrs amis. Il sera l'hôte, pour un seul jour, du prêtre Honorius, un chanoine de Saint- Pierre, mon très cher disciple. Et grâce à cette

bague, dont l'émeraude est enchantée, il connaîtra la pensée de Gharlemagne et lira dans son cœur. »

Les paroles de Mosé n'étonnèrent ni Frédéric ni ses courtisans. L'Emnereur appela près de son lit Jean de Capoue, un juriste vieilli dans l'étude des Décrétâtes et lui mit au doigt l'anneau magique.

A l'heure même, Jean monta sur sa bonne mule et s'achemina seul vers Rome.

Huit jours plus tard, il entrait par la porte Majeure, dans la Ville Eternelle.

Le chanoine habitait à l'ombre même de Saint-Pierre. Mais Jean eut de la peine à parvenir jusqu'à la maison d'Honorius. Il y avait eu la veille une émeute furieuse contre Innocent IV, qui prolongeait son séjour à Lyon malgré le vœu des Romains. Les rues étaient coupées par des barricades ; à tous les carrefours on voyait des échafauds rouges de sang chrétien. Le Capitole avait décapité quelques milliers de rebelles; les barons avaient profité du désordre pour pendre à leurs potences seigneuriales quelques centaines d'usuriers. Le légat impérial dut se frayer une voie à travers les

ruines fumantes du Bori>o. Le chanoine Taccueillit avec cordialité. C'était un petit homme fleuri, très gai, qui avait vu si souvent chasser le pape de Rome et le pape rentrer dans Rome à la manière d'un archange exterminateur que les troubles du dernier jour n'avaient point altéré sa bonne humeur naturelle. Il regrettait seulement de ne pouvoir offrir au noble pèlerin qu'un méchant dîner de vendredi, un pâté d'anguilles du lac Bolsène, des écrevisses du lac de Pérouse, une purée de fèves fraîches où étaient tombées, par mégarde, des saucisses de Tivoli, toutes odorantes de thym, un jeune faisan des Caséines de Pise que le bon chanoine baptisait poule d'eau, en rappelant combien cette forêt était marécageuse. Il servit à Jean de Capoue du vieil orvieto, un or liquide; au dessert, on but du falerne, qui datait de la quatrième croisade, et l'on goûta aux confitures sèches du Levant, puis aux liqueurs délicieuses que les Vénitiens rapportaient de Smyrne, de Chio et du golfe Persique. Hunorius contait mille histoires facétieuses que l'étranger n'écoutait que d'une oreille distraite. A minuit, la cloche de Saint-Pierre sonna le couvre-feu. L'énorme

cloche battait à grandes volées, mise en branle coTime par vingt bras très robustes, et sa lamentation courut sur Rome assoupie avec une tristesse solennelle qui fit frissonner le légiste. Le chanoine lui-même parut saisi d'une vague angoisse, comme s'il entendait pour la première fois la clameur de cette cloche lugubre.

a Quel sonneur, dit-il que ce vieux Carolus!

— Carolus! s'écria Jean. Qu'est-ce que ce Carolus?

— Le sacristain de Saint-Pierre, un homme extraordinaire. Il a bien plus de cent ans et c'est lui, lui seul, qui est assez fort pour enlever la cloche. »

Jean, tout rêveur, sentait planer sur son front un grand mystère.

Là-bas, très loin, la cloche de Saint- Jean-de- Latran s'était éveillée à son tour et semblait une plainte étouffée, peureuse, venue des montagnes latines; puis, plus près, sur le Janicule, une petite cloche fêlée, aigrelette, se mit à pleurer dans la brume.

« C'est la cloche de Sainte-Ursule, dit le chanoine avec componction. Cette sainte maison vient d'être bien durement éprouvée. Les pau-

vres chères dames ont passé des heures terrihles. Les émeutiers ont fendu leur cloche. Il est bien tard, messire, et ces choses sont fort tristes. Je n'aime pas le son des cloches après minuit. Nos flacons sont vides. Allons nous coucher. »

Jean de Gapoue dormit fort mal cette nuit-là.

Dès le petit jour, il sortit à la dérobée du logis d'Honorius et courut à Saint-Pierre. Il repoussa le lourd rideau de cuir qui fermait la porte de la basilique. L'église était vide, silencieuse; les pas du matinal visiteur résonnaient comme sur les dalles d'un sépulcre. Tout à coup la cloche, la formidable cloche tinta lentement pour Y Angélus et Jean de Capoue songea à ce Carolus, le sonneur plus que centenaire dont son hôte lui avait parlé. La cloche se tut et, tout aussitôt, une porte s'ouvrit du côté du campanile.

Sur le seuil parut une sorte de géant. Il était chauve, avec une longue barbe blanche, un front énorme, des yeux flamboyants. Vêtu d'une robe de drap rouge, il tenait de la main gauche un bâton surmonté d'une petite tiare d'argent, et de la droite, serré contre sa poitrine,

un missel fermé : c'était bien un sacristain. Mais il levait son bâton professionnel avec le g^este convenable pour un sceptre, et la façon dont il marchait et portait le livre sacré était digne d'un prophète. Il monta au maître-autel, déposa le missel sur le côté de l'épître et l'ouvrit à la messe du jour, puis redescendit, la tête haute, d'une si grande allure, que Jean, qui l'avait suivi, tomba agenouillé sur la première marche de l'autel.

« Que voulez-vous? » dit Garolus d'un ton bourru. « Me prenez-vous pour un cardinal? Je suis un simple bedeau, mon ami, le bedeau de saint Pierre, apôtre et premier pape.

— 0 sire Gharlemagne , Empereur très auguste, écoutez-moi, supplia le légiste; je viens de la part de mon maître, le roi des Romains, consulter votre sagesse. Pour le bien de l'Empire, qui est votre œuvre sainte, exaucez-moi! »

La face de Garolus était devenue plus blanche que la nappe de l'autel.

« Je ne suis ni sire, ni empereur, dit-il avec un accent si douloureux qu'il semblait parler dans un sanglot; je ne suis qu'un pauvre serf de notre père en Dieu, Innocent, évêque, pape

quatrième du nom. Je sonne la cloche et prépare Tautel. Adieu ! »

Mais comme Jean de Gapoue tendait ses mains vers lui, Carolus aperçut, au doigt de l'étranger, Fémeraude du nécromant.

« Venez, dit-il tout bas, venez chez moi, nous parlerons plus à Taise et sans témoins. »

Ils sortirent de Saint-Pierre et gravirent l'escalier du campanile. Carolus introduisit son compagnon dans une misérable cellule où pendait la corde de la cloche de minuit. Il le fît asseoir sur l'unique escabeau.

« Je vous attendais, dit-il, mais je n'ai que peu de minutes à vous donner. Je dois servir la première messe. Parlez!

— Sire, j'ai traversé les plaines et franchi les montagnes pour vous proposer une question, une seule. Le monde est fort malade et le mal a commencé au lendemain de votre mort corporelle. L'Empire n'est plus, comme naguère, alors qu'il tenait dans votre main, la domination de la chrétienté. L'Eglise a sourdement miné l'Empire qui penche et va s'écrouler. Demain l'Empereur nous manquera et ce sera la lîn de toutes choses. Que feriez-vous si Dieu, par un

miracle, vous permettait de reprendre le gouvernement de l'humanité et de continuer votre œuvre impériale au point même oii vous l'aviez laissée?

— Je me ferais moine », répondit Carolus.

Jean de Capoue chancela comme si le plancher de la tour s'abîmait sous son escabeau

« Oui, mon ami, moine! Mais d'abord je réparerais l'erreur de ma maison et le crime de mes successeurs. Nous avons voulu rétablir l'empire romain, mettre dans les vieilles outres le vin nouveau. C'était une folie et un péché mortel. J'oubliais que Jésus-Christ était descendu chez les fils d'Adam et qu'il avait institué le maître des hommes, le maître unique, son vicaire, le Pape. C'est de cette faute qu'est sortie l'histoire calamiteuse dont les crises futures vous épouvantent. Nous avons opposé l'un à l'autre le Pape et l'Empereur qui se haïssent ets'entre-dévorent. Et ce sera, entre les deux pouvoirs, une tragédie éternelle. Les malheureux qui, grâce à moi, portent la couronne fermée, croyant continuer César, ne voient point qu'ils réjouissent Satan et hâtent l'avènement de l'Antéchrist. Nous avons jeté au Pape

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un morceau de territoire et une ville, pensant qu'il prierait plus librement dans sa propre maison. Nous n'avions point prévu la fureur de rapine, le brigandage sans merci qui s'est déchaîné contre l'évêque de Rome. Il fallait donner au Pape l'Italie, toute l'Europe, toute la terre, faire de l'Empereur, des rois, des barons, les capitaines, les préfets et, au besoin, les bourreaux de la sainte Eglise, soulever contre Mahomet la croisade de toute la chrétienté, baptiser de force les musulmans, les juifs, les païens, massacrer quiconque eût osé refuser le signe de la croix et ne rentrer au fourreau notre épée ruisselante qu'après que le genre humain eût entonné, d'un chant unanime, de la mer jusqu'à la mer, le Credo in unum Deum !

« C'est pour n'avoir pas compris ces choses que j'expie, en cet étonnant purgatoire, abreuvé d'humiliations, plein de tristesse, cet Empire que vous admirez et tentez de guérir. Les plus vieux parmi les dévots qui hantent la basilique m'ont connu, chargé de siècles, quand ils étaient petits enfants, et leurs ancêtres aussi et les aïeux de leurs aïeux. Devant moi ont passé toutes les gloires et toutes les terreurs. J'ai vu

traîner sur le pavé de Rome, j'ai vu lancer au ïihre les cadavres mutilés de cinq ou six papes; j'ai vu Henri, triomphant, debout sur le tombeau des Apôtres, et Grégoire VII, éploré, à genoux sur la terrasse du Saint-Ange. J'ai vu Otton le Grand et Barberousse dans l'orgueil de leur puissance et, près d'eux, l'Église romaine tremblante comme une vassale ; j'ai vu votre maître Frédéric, adolescent, orphelin, abrité et réchauffé sous le manteau d'Innocent III. Et personne n'a jamais songé à me demander qui je suis ni d'où je viens. Le vieux Carolus, Carolus le sonneur, Carolus le sacristain et c'est tout. J'ai dit. Vous avez mon secret. Gardez-le. Oubliez-moi. Que Dieu vous aide! »

Les deux personnages redescendirent dans Saint-Pierre. L'église, toujours vide, était inondée de lumière blanche : les fonds d'or des mosaïques pétillaient aux rayons du soleil levant. Et déjà, devant l'autel, Honorius, le joyeux chanoine, s'inclinait, tout brodé d'or et de fleurs et récitait les premières paroles de Y Introït et Carolus, l'enfant de chœur cinq fois séculaire, répondait d'une voix mélancolique :

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