PATER NOSTER
de l'église. La clameur des flots résonnait dans l'ombre des voûtes. Il pensa que les femmes étaient toujours groupées à l'autel de Sainte- Anne, dans l'encoignure de l'église, cachées par les piliers, et répéta sur un ton plus fort :
Pater noster, qui es in cœlis!
Mais, de la chapelle où les petits cierges s'éteignaient l'un après l'autre, aucun écho ne répondit.
Le prêtre se demanda si l'ange de la mort n'avait point emporté entre ses bras la paroisse entière. Pour la troisième fois il cria, avec une grande angoisse, dans le désert de son église :
Pater noster, qui es in cœlis, sanctificetur nomen tuiim!
Alors, du fond de la nuit, la voix de la petite orpheline s'éleva, très pure :
Adveniat 7'egnum tuum; fiai uoluntas tua sicut in cœlo et in terra!
Et quand elle fut à la fin delà prière, la voix s'éteignit en un sanglot.
Mais la supplication de l'enfant monta, par delà la tempête, plus haute que le grondement rauque des flots, plus sonore que la plainte sifflante du vent, jusqu'au Père qui est aux cieux.
L'Océan s'adoucit peu à peu et, le soir de ce dimanche, les sept barques, tirées à la corde, d'un bout à l'autre de la jetée, par le recteur, le sonneur et toutes les femmes et tous les enfants mouillés jusqu'aux os, s'échouèrent l'une après l'autre sur la pla^e de Kermaror. Les mats étaient rompus, les voiles déchirées, les filets et les poissons perdus, mais personne, ni vieux, ni jeune, ne manquait à l'appel. Et ils jurèrent à cette vieille sibylle de Claudine de ne plus jamais tenter le bon Dieu en prenant le large un vendredi.
Dans l'automne de 1889, j'étais à Nicée Thôte d'un marchand arménien du bazar de Constantinople, Ariam-Tchèlèbi . Le brave homme a voyagé dans toute l'Europe et possède, sur les pentes du mont Ararat, une jolie vigne, à l'endroit même où notre aïeul Noé fît la première vendange. La maison d'Ariam domine toute la ville et regarde le lac Ascanius ; elle entrevoit, à l'ouest, le profil de l'Olympe de Brousse, et, au nord, la mer de Marmara. Le premier soir, après un long souper et d'interminables récits sur ses aventures commerciales ou juvéniles à Vienne et à Londres, le Tchèlèbi me reconduisit jusqu'à ma chambre,
dont la porte s'ouvrait sur une terrasse merveilleusement orientée : « Voyez, dit-il, si vous aimez la rêverie de nuit, vous serez ici aussi bien que le padischah en son palais de Dolma- Batché. Voilà des cigarettes; prenez ce fauteuil à bascule. Mais laissez-moi d'abord chasser les moustiques. » Et il allumait çà et là des pastilles du sérail, d'une senteur très fine et agréablement capiteuse. Quand il m'eut quitté, je m'assis au bord de la terrasse, les pieds appuyés au petit parapet, et, avec un balancement lent, dans un brouillard embaumé, je me mis à songer aux vieilles choses et aux vieilles histoires. Il était environ minuit; un quartier de lune montait au-dessus du grand fronton de l'Olympe; le ciel était d'un bleu laiteux et scintillait comme un dais de velours tout brodé de diamants; des flèches d'argent filaient en tous sens sur le lac de Nicée ; une brise tiède soufflait de la mer chargée des parfums du Bosphore. Au loin, très loin, le chant d'un rossignol, ivre de l'odeur des roses, alternait avec le plainchant ironique des grenouilles glorifiant à leur manière les douceurs de la nuit; parfois un chien aboyait, pour le seul plaisir d'inviter une
vingtaine de ses confrères à hurler sottement, en levant le nez vers la lune ; la ville, blanche et triste, dormait sous ses bouquets d'arbres de Judée et de sycomores ; tout près de moi, un muezzin parut au balcon d'un minaret et jeta aux quatre coins de l'horizon sa psalmodie mélancolique; les chiens et les grenouilles jugèrent alors qu'il était bon de se taire et de s'aller coucher, et je n'entendis plus au loin que l'antienne du rossignol, chantant ses amours a,ux solitudes sacrées delà terre d'Asie. Credo inunum Deum, Patrem omnipotentem. . . , et le symbole de Nicée se leva dans ma mémoire, et je songeai aux multitudes de races humaines qui, depuis quinze siècles, croient, espèrent et vivent sur la parole de ces évoques antiques, accourus avec leur bâton blanc et leur mitre de laine blanche, aux bords de ce lac, à l'ombre de ces montagnes. Puis, je me souvins d'Ephèse et des heures que j'y passai naguère, errant à travers les herbes marécageuses, hautes comme des arbres, et marchant sur les sentiers foulés autrefois par le disciple à qui Dieu mourant avait donné sa mère. Une question étrange m'arrêta longuement : que serait-il advenu du
christianisme, si saint Paul, un Juif romain, un juriste, un logicien, ne l'avait arrêté et fixé à la doctrine du Christ, fils du Père, tandis qu'il glissait à Tabîme de cet attirant mysticisme oriental que l'évangile de saint Jean devait bientôt révéler? Le rossignol ne chantait plus, et, remettant à la nuit prochaine la solution du problème, je me disposais à rentrer chez moi. A ce moment, un cri terrible, un cri d'angoisse et de désespoir, où la rage se mêlait au sanglot, éclata dans la campagne ; il se renouvela au bout de quelques minutes, se rapprochant toujours de la maison d'Ariam, et je vis sortir d'un bois de cyprès qui garde les tombes du cimetière turc, un grand vieillard, tête nue, en robe sombre, les cheveux et la barbe au vent; il bondissait plutôt qu'il ne courait, puis s'arrêtait brusquement, levait les mains vers le ciel comme pour appeler Dieu à témoin de quelque chose d'horrible, et lançait son cri, toujours le même, trois ou quatre paroles que je ne pouvais comprendre, mais où je finis par distinguer un nom d'homme : Ephraïm. Enfin il passa comme un fantôme devant la maison, s'engagea dans une ruelle noire et disparut.
Le lendemain, j'interrogeai l'Arménien sur cette singulière apparition. « Vous Tavez donc vu, me dit-il; il avait hier sa crise de folie furieuse. C'est le vieux rabbin de Nicée, David. Il y a deux ans, un grand malheur l'a écrasé. On a enlevé son fils Ephraïm, un beau garçon qu'il destinait à la profession de prophète. Métier difficile, monsieur, et où l'on rencontre de mauvais quarts d'heure. Depuis, il le cherche dans tout l'Orient et, la nuit, il court parfois le long du lac, en l'appelant, comme ferait une lionne qui a perdu son petit. Je donnerais volontiers mon plus riche tapis d'Ispahan pour lui rendre l'enfant, car David est un très saint rabbin, très savant et doux aux pauvres. Ce soir, nous irons lui faire visite. Il vous racontera son histoire, car il parle bien l'espagnol, ayant étudié tout jeune dans la synagogue de Cordoue. Je vous prie seulement de ne pas le contredire et de compatir à son malheur; il est vraiment l'homme le plus malheureux qu'il y ait au monde. »
David habite au fond du quartier le plus misérable de Nicée une maison très chétive d'apparence, précédée d'un jardinet planté de
figuiers et de grenadiers. Le rabbin nous reçut dans son cabinet de travail, d'un luxe grave et simple. Une admirable lampe à sept branches, en bronze, ciselée comme un bijou de filigrane, descend du plafond ; une tapisserie de cuir, aux reflets dorés, revêt la muraille; un divan, des escabeaux incrustés d'ivoire ou de nacre, une table chargée de vieux livres et de manuscrits, une horloge solennelle enfermée dans sa gaine d'ébène forment tout Fameublement; on marche sur un tapis de Smyrne épais et moelleux comme la toison d'un agneau. David était très calme ; il achevait de lire son courrier, un monceau de lettres venues de toutes les provinces d'Abdul-Hamid. La présentation faite, le maître nous offrit le café, Teau fraîche, les confitures sèches et le narghilé. Il me regardait avec des yeux inquiets, des yeux noirs demeurés très vifs sous d'épais sourcils gris. Tout à coup, il commença :
tt Effendi, si je ne retrouve pas mon fils, c'est que Dieu m'a maudit. Et cependant je l'ai bien servi par cinquante années de prières et d'aumônes! Un enfant si pur, une âme de vierge et de poète en qui revivaient chaque jour les
visions de nos pères de Palestine ! Nous sommes de la race de Juda, les fils d'adoption de l'Eternel, et dans les veines d'Ephraïm coule le sang" de David, l'ancêtre de nos rois et le sang de Jésus, le plus grand de iios prophètes..., seulement un prophète, ajouta-t-il, en me voyant faire un geste d'étonnement, et le précurseur du vrai Messie, de l'apôtre qui mettra le dernier sceau aux promesses des deux Testaments et annoncera au monde la bonne nouvelle définitive, la venue prochaine du Paraclet, la Jérusalem .céleste descendue sur la terre, tous les fils d'Adam se reposant enfin de leurs long-ues misères, dans la paix, la liberté et l'amour. » Le rabbin s'arrêta un instant et contempla, par la fenêtre ouverte de son cabinet, le soleil qui s'abîmait à l'horizon, au delà de la mer étincelante et des collines de Constantinople noyées dans l'or et la pourpre. Puis il reprit : « Je suis un hérétique, Eilendi, et tous les rabbins de l'Orient me croient possédé par un mauvais ange. Ils n'ont rien compris à ma foi et à mon espérance, parce que la synag^ogue s'est entêtée à ne pas ajouter les Evangiles à nos Ecritures. Pour elle, la révélation s'était
â74 AU SON DES CLOCHES.
tue pour toujours à la venue de Jésus. Les docteurs ont ainsi frappé de mort la doctrine; entre leurs mains, l'arbre de vie s'est desséché, et ne donne plus ni feuillage ni fleurs. La religion d'Israël a pu durer grâce à la persécution et au sérieux de notre race, mais l'Esprit saint n'est plus en elle; depuis bientôt deux mille ans, nous n'avons plus de prophètes, et le tabernacle est vide. »
Un gazouillement d'hirondelles tournoyant sur le jardinet interrompit David; il sourit tristement aux oiseaux, et, posant sa main droite sur mon épaule :
« Et tous les tabernacles sont vides, et le voile de tous les temples, en lambeaux, flotte d'une façon lamentable au souffle de l'orage. Voici que la sève se retire des branches du christianisme. L'Église grecque, immobile, avec ses chants et ses rites qu'elle n'entend plus, dépourvue de charité, de prédication, d'ardeur apostolique, indiff'érente aux souffrances et aux joies des petits, n'est plus que l'image pompeuse d'un passé glorieux, une icône dorée et inerte que se disputent furieusement quatre ou cinq patriarcats. Mais elle ne console plus une seule
âme et ne produit plus de thaumaturges. L'Eglise latine est bien grande encore; mais elle n'est plus le patrimoine des Douze, c'està-dire des évêques du monde ; elle a réalisé trop à la lettre la parole de son maître : « un seul « pasteur » , et voilà que les brebis s'éloignent en foule du bercail unique; les savants, les lettrés, le peuple des villes ne communient plus avec Rome. Gomme les Grecs, comme les rabbins, comme tous les sacerdoces, les Latins ont fermé la révélation ainsi qu'un livre dont on ne veut pas déchiffrer les derniers chapitres. Et cependant leur Seigneur avait dit : « Parce que je « vais vous quitter, vous êtes saisis de tristesse; « mais si je ne m'en vais pas d'abord, je ne « pourrai vous envoyer le Paraclet qui viendra à « vous en mon nom et au nom de mon Père ». Ils l'ont attendu avec terreur jusqu'au dernier soir de l'an 1000; puis, de loin en loin, quelques moines et quelques docteurs ont tenté de ramener les chrétiens à la religion du pur Esprit; mais l'Église ne voulait adorer Dieu que « sur la montagne », et non point « en esprit et en vérité ». Elle a persécuté ces moines, elle les a chassés dans les déserts et
sur les mers ; elle a fermé la bouche des docteurs....
— Et Tune des plus nobles parmi ces victimes, rabbi, le grand disciple d'Amaury, portait votre nom. »
Le vieux David parut charmé de parler à son visiteur inconnu une lani^ue intelligible. Le brave Ariam s'assoupissait tout en faisant chanter de temps en temps son narghilé. Le rabbin s'assit tout près de moi, sur un escabeau, et, à demi-voix, sur le ton d'une grave confidence :
« Ils m'accusent d'hérésie ou de démence parce qu'ils n'ont pas médité sur les livres saints ; moi, je suis sûr que Dieu n'a pas dit son dernier mot; et, d'abord, en tant que juif, j'ai le droit de croire à la venue prochaine du Messie. C'est en Orient, c'est en Asie, berceau de toutes les religions, qu'il paraîtra; votre Occident, qui ne pense qu'à jouir ou à se massacrer, n'est pas digne d'enfanter un apôtre. Effendi, gardez-vous de sourire sur les choses que je vous dis! J'ai cru qu'Ephraïm, petit-fils de Juda, nourri de l'air de Nicée, serait cet apôtre. Je l'ai élevé dans l'étude des lettres saintes. Je lui ai expliqué Moïse et Jésus, Isaïe et saint Jean,
l'Apocalypse et saint Paul , le Sermon des Béatitudes et Tallégorie de la femme assise sur le bord du puits de Jacob. Il a été bercé par les plus grandes pensées du genre humain. Mais je péchais ainsi par orgueil, et Dieu m'a frappé de sa verge de fer. Que son nom soit béni! Si vous l'aviez vu, mon bien-aimé, conversant avec les rabbins, penché sur nos manuscrits sacrés, répondant aux questions des prêtres et les interrogeant à son tour! Il avait seize ans quand je le conduisis à la synagogue de Salonique, la plus savante de l'Orient. L'entretien des rabbins tomba sur la vision d'Ezéchiel. Éphraïm les écouta respectueusement, puis il leur dit avec un visage inspiré : « Les ossements « blanchis que le prophète a vus dans une vallée c( funéraire, ce sont les dogmes des religions « mortes; mais il suffira d'un souffle parti des « lèvres de Dieu pour les ranimer et les relever. « Elles ressusciteront avec une âme nouvelle, « et ce sera le jour de la grande Pàque de « l'humanité, un jour qui n'aura ni déclin ni « crépuscule ».
« En écoutant mon fils, je répétais tout bas la parole du vieux Siméon : « Maintenant, Sei-
« gneur, renvoie ton serviteur ». A ce momentlà, Effendi, j'aurais dû mourir. La nuit môme qui suivit cet entretien, Éphraïm sortit furtivement de la maison de notre hôte et ne reparut jamais. Un juif le vit à l'aurore descendre vers le port en compagnie de quelques moines grecs, familiers de l'archevêque. Ils semblaient l'entraîner malgré lui; cependant il ne résistait que faiblement, à demi vaincu, et n'invoqua le secours de personne. Par quel sortilège l'ont-ils séduit, je ne le saurai jamais. Quand, prévenu trop tard, j'accourus à la marine, plusieurs caïaues à la voile étaient en pleine mer, très loin; les uns allaient à Constantinople, les autres à Smyrne, à Alexandrie ou à Athènes. La police du pacha ne voulut m'informer de rien. Je pris, presque fou de douleur, le premier bateau à vapeur pour Constantinople. Je frappai à la porte du patriarche, en vain; il me fît chasser par ses gens. J'allai au grand vizir, qui me donna de bonnes paroles, mais refusa d'ordonner une enquête; j'écrivis au sultan une supplique, qui demeura sans réponse. Alors j'ai pris mon bâton et ma bourse et j'ai parcouru l'Orient pour chercher mon fils. J'ai
visité les couvents de l'i^thos, ceux du Liban et du Parnasse, les monastères d'Arcadie, taillés dans le roc des montagnes, la Grande Caverne de saint Elie, en Morée, les ermitages des deux Olympes, les églises de l'Archipel et notre pauvre chère Jérusalem; j'ai passé des nuits à surveiller toutes les chapelles du Saint-Sépulcre. En deux ans, marchant toujours, j'ai exploré tout l'hellénisme, sans découvrir la plus faible trace des pas de mon enfant. Les caloyers grecs m'ont parfois poursuivi à coups de pierre ou ont lancé leurs dogues à mes talons. Vers la fin, j'étais précédé partout par mon histoire, et l'on ne m'accueillait plus qu'avec des risées ou des injures. Je n'ai trouvé de pitié que chez les Latins. J'ai fait pleurer l'archevêque de Smyrne, un vieux franciscain, qui m'a promis de dire une messe afin qu'Ephraïm me soit rendu. « Seulement, « a-t-il ajouté, mon ami, renoncez à votre rêve, « qui n'est point d'un homme sage; le Messie « est venu il y a longtemps, et vos aïeux l'ont « crucifié entre deux voleurs. Cependant je « prierai pour vous, et le bon Dieu vous con- « solera et vous éclairera. » Mais Dieu n'a pas
voulu consoler son vieux rabbin. Mon pèlerinage est fini, car mes forces sont épuisées. L'effort de mes amis, qui m'écrivent de vingt villes différentes chaque jour, est tout aussi inutile. J'ai laissé toute espérance, et mon cœur est mort. »
La nuit était déjà sombre; le narghilé d'Ariam était éteint, car Ariam dormait innocemment sur le divan de David. Celui-ci porta de nouveau son regard vers les hauteurs lointaines de Constantinople. Au-dessus de l'immense ville, le ciel était d'un vert pâle, très limpide. Une étoile d'or s'allumait solitaire sur Sainte-Sophie. Le rabbin me montra l'étoile : « Je crois, dit-il, qu'il est là-bas, prisonnier dans quelque cellule. Les moines me l'ont pris, parce qu'ils en avaient peur. Mais j'ai à Constantinople un ami qui, à lui seul, sera assez fm pour le découvrir. » Il s'assura que le marchand de tapis ne pouvait l'entendre; puis, tout bas : « C'est un secret que je vous confie. Le supérieur des jésuites de Péra — et David dit un nom illustre dans l'Eglise de France — m'a promis de s'occuper d'Epbraïm. Les jésuites sont une grande puissance en Orient; mais qu'il se hâte : je sens
que mes pères de Juda me rappellent, et je m'en vais au sein d'Abraham ». Il mit son visage dans ses mains et pleura. Je secouai l'honnête Tchèlèbi, et nous quittâmes doucement et sans adieu David, qui semblait nous avoir oubliés.
Quelques jours plus tard, je m'apprêtais à prendre congé de Gonstantinople. C'est une vieille amie de plus de trente ans, dont je connais bien les recoins poétiques , et , quand l'heure du départ est proche, il y a toujours entre elle et moi toutes sortes de petites cérémonies. Un matin, je pris un caïque au pont de Galata , et filai d'abord jusqu'aux platanes d'Eyoub, au fond de la Corne d'Or. Puis je mis le cap sur le palais des Blaquernes. Jolie matinée de septembre, claire et fraîche; les énormes décombres du palais de l'empereur grec avaient une mine presque joyeuse; les fleurs d'automne, roses et violettes, étoilaient la verdure des lierres séculaires; les abeilles
bourdonnaient au grand soleil sur la ruine tragique. Je remontai du côté du Phanar par des sentiers poudreux , me dirigeant vers les murailles bouleversées de Byzance. Comme je grimpais, un peu essoufflé, le long de la mosquée dont l'unique minaret n'a plus de flèche, je fus rejoint par deux petits papas très guillerets qui me saluèrent et m'empruntèrent du feu pour leurs cigarettes. La langue leur démangeait fort, et nous causâmes un brin. Après Téternelle question des prêtres et des moines grecs : « Comment va le pape de Rome? » l'un d'eux me dit : « Nous allons à une belle liturgie ; venez avec nous, c'est tout près d'ici, dans une chapelle très antique. Vous savez que nous avons perdu Sainte-Sophie? — Il y a bien plus de cent ans, interrompit l'autre petit papa. — Le patriarche, reprit le premier, n'a plus que de pauvres églises. Mais ce sera fort beau. Il consacre un diacre, un seul, son moine favori, Jean, qui sera certainement la gloire de l'Église, de la nôtre, seigneur, la vraie; on le verra archimandrite, puis évêque, archevêque et peut-être même patriarche. Nous croyons tous qu'il reviendra dans Sainte-Sophie,
précédé par sa croix épiscopale. Il explique l'Évangile d'une façon extraordinaire, que je ne comprends pas beaucoup; enfin, il sait des secrets que le Seigneur Jésus lui a révélés. »
Nous hâtâmes donc le pas, à travers les pierres et les ronces, vers la chapelle dont la cloche tintait très discrètement. Cette chapelle, construite par Arcadius, est précédée d'une cour pavée; dans un coin de la cour est une citerne qu'ombrage un mûrier. Les murs extérieurs de l'édifice sont blanchis à la chaux. Tout près se dresse le rempart colossal, avec ses tours fendues et croulantes; il abrite la petite église, en attendant qu'il l'écrase. A cent pas de là s'ouvre une des portes de la ville, la porte d'Andrinople.
Nous entrâmes dans l'église. L'iconostase était encore fermée; le clergé psalmodiait d'une voix nasillarde dans le sanctuaire. L'architecture est des plus simples : une croix grecque, dont les bras partent d'une coupole qui repose sur quatre piliers de porphyre; la porte à deux battants de l'iconostase est engagée entre deux de ces piliers, les plus éloignés de l'entrée. Dans la coupole apparaît
encore, sur l'or fané de la mosaïque, le spectre lugubre du Christ byzantin ; les peintures de l'iconostase, enfumées, sont à peine visibles. Je m'accoudai aux appuis d'une stalle vermoulue ; mes deux petits papas en firent autant, à mes côtés, et s'en prirent vivement à leurs chapelets. L'assistance était clairsemée : quatre ou cinq caloyers, figures farouches, chevelures sauvages, de ces bons moines orientaux qui font invinciblement penser aux gendarmes ; deux vieilles dames phanariotes, plus sèches que des noyaux d'olives, noires du haut en bas, précipitaient le signe de croix des Grecs, qui descend du front au talon des fidèles ; un marchand de figues, dont la corbeille attendait au dehors, sur la margelle de la citerne, se prélassait dans une stalle et chantait les répons ; un chien turc, ami des églises fraîches, dormait contre l'un des piliers d'Arcadius. Brusquement, les prêtres se turent et le chœur s'ouvrit lentement. Devant l'autel, chargé d'une éblouissante orfèvrerie, défilèrent des diacres et des papas en ornements sacerdotaux aux broderies antiques, les cheveux dénoués; ils 'pénétrèrent dans la nef, s'alignant à droite et à gauche sous la
coupole et regardant vers l'abside. Un grand silence s'était fait. Qui donc attendaient tous ces clercs recueillis, les yeux attachés au tabernacle? Tout à coup deux figures, dont je ne perdrai jamais la vision, s'avancèrent à l'entrée du sanctuaire : le patriarche, couvert de la chape de drap d'or, les pieds revêtus de pourpre, le diadème impérial sur le front, s'asseyait devant l'autel, la houlette d'or dans la main gauche, la droite levée, le pouce dressé contre l'index, et bénissant le clergé et les fidèles. En même temps, un très jeune moine, vêtu de la robe bleue des basiliens, les pieds nus en des sandales de cuir, descendait dans l'église. Il s'arrêta quelques instants, comme ébloui par un rayon de soleil, qui, d'une fenêtre haute, tombait obliquement au milieu des piliers de porphyre; puis il s'engagea dans cette lumière joyeuse, les bras en croix et les mains ouvertes. Deux prêtres allèrent à lui et essuyèrent dans ses mains d'enfant, sur son front pur et sur ses lèvres le baume de l'onction sainte. Ce n'était point un Grec : le nez, très fin, trahissait par sa courbe légère une origine arabe ou juive; le teint, d'un blanc mat, était bien
d'un ascète qui a grandi dans l'ombre froide du cloître; une magnifique chevelure rousse, d'un roux foncé de vieil or, se déroulait sur ses épaules et flottait jusqu'à la ceinture ; ses yeux très doux, mais comme troublés par la fièvre, avaient la couleur étrange, le bleu verdâtre de la mer ou des lacs profonds. Tel devait être, au soir de la dernière Pâque, le noble apôtre qui sommeilla sur le cœur de Jésus. Le jeune homme regardait tout autour de l'église, comme s'il y cherchait une personne absente. Les clercs lui firent un signe ; il s'avança d'un pas vers le patriarche , et , incliné , attendit. L'évêque se leva, lui passa sur l'épaule droite la large et longue étole byzantine, dont les pans se rattachent au côté gauche, une étole de pourpre; puis il Tenveloppa, avec une grâce paternelle, de l'ample dalmatique de soie blanche, semée d'asphodèles d'or, et qui tombe jusqu'aux pieds. Quand il l'eut ainsi vêtu des insignes sacrés, il étendit les bras, attira sur sa poitrine la tête de l'adolescent, déposa sur son front le baiser de paix, et se rassit majestueux sur son trône. Deux acolytes présentèrent alors au nouveau diacre l'encensoir alhimé et fumant.
A trois reprises, Jean encensa le patriarche et le salua; puis, se tournant du côté des fidèles, il balança l'encensoir vers la porte de l'église, vers les stalles de droite et celles de gauche. La fumée odorante montait en lentes spirales d'azur dans la coupole ensoleillée, jusqu'à la face sinistre du Christ byzantin; et le jeune moine en blanche dalmatique, avec sa chevelure fauve où le soleil allumait des étincelles, et ses yeux glauques fatigués par l'extase, debout au milieu des quatre piliers à la teinte sanglante, à demi voilé par les vapeurs de l'encens, semblait tout prêt à s'enlever vers le ciel, dans le ravissement mystique des saints de la Légende dorée, soutenu par une nuée lumineuse et couronné d'une auréole.
Il lui restait un dernier rite à accomplir, l'office par excellence des diacres, la lecture de l'Évangile au peuple. Les acolytes ouvrirent l'évangéliaire sur un pupitre recouvert d'une draperie de soie blanche et placé devant l'entrée de l'iconostase. Jean s'avança vers le livre où il devait psalmodier le premier chapitre de saint Jean , en faisant face à la porte de la chapelle.
Au moment où il baisait la ligne initiale de l'apôtre avec une sorte de tendresse douloureuse, un pas solennel résonna sur le pavé de la cour. Le diacre parut frissonner; il reprit d'une main qui tremblait l'encensoir et le fît tournoyer sur l'évangile; tout à coup, il ferma à demi les yeux, comme pour se recueillir ou prier. Quelqu'un que l'on n'avait point invité à la fête entrait alors dans la petite église, celui que le jeune homme cherchait du regard tout à l'heure, le père misérable dont il avait trahi l'amour, David, le rabbin de Nicée. David portait la robe de deuil qu'il revêtait la nuit *de son apparition près de la maison d'Ariam; sa chevelure grise était étroitement serrée par une bandelette de lin, pareille à la coiffure de l'Ézéchiel de Michel-Ange; sa figure avait la rigidité de la pierre ; il allait en avant, ne voyant qu'Éphraïm, avec le calme terrible d'un visionnaire. Le diacre, mortellement pâle, avait joint des mains suppliantes et chantait : « Ici commence l'Évangile selon saint Jean ». David s'appuya au pilier le plus proche, se dérobant à la vue de son fils. Celui-ci s'arrêta quelques secondes et reprit : « Au commence-
ment était le Verbe, et le Yerbe était avec Dieu, et le Yerbe était Dieu ».
« Tu mens! » dit en grec, à demi-voix, le vieux rabbin.
Les caloyers à la face sauvage, aux yeux luisants, cherchèrent avec inquiétude de quelle bouche le blasphème était sorti; le patriarche, qui n'avait rien entendu, gardait sa sérénité pontificale. Ephraïm baissait le front et continuait, d'une voix désespérée : « C'était la véritable lumière qui éclaire tous les hommes venant au monde. Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle; mais le monde ne l'a point connue. Il est venu dans sa maison, et les siens ne l'ont point reçu ».
« Tu mens! » dit de nouveau David, en se rapprochant du diacre.
L'archevêque releva fièrement la tète, et les moines, menaçants, firentun pas vers le rabbin. Il les regarda d'une façon si formidable qu'ils reculèrent. Ephraïm chancela, et c'est d'un cri d'agonie qu'il chanta le verset trois fois sacré de l'Evangéliste : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, plein de grâce et de
vérité, et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique envoyé par le Père. «
« Tu mens! » proféra David d'une voix tonnante.
Un éclair brilla dans la main droite du sacrilège, et le pauvre Ephraïm, petit-fils de Juda et enfant royal d'Israël, tomba foudroyé, un poignard planté dans la gorge, entraînant dans sa chute le Testament de saint Jean. Un flot de sang empourprait la neige de sa dalmatique, et son beau visage, plus blanc que le lis de Galilée, reposait sur la parole du Baptiste, recueillie par Tapôtre : « Voici Fagneau de Dieu ».
Le sanctuaire s'était refermé violemment sur le patriarche et les prêtres : David, éperdu, s'était élancé hors de l'église. Les caloyers se ruèrent à sa poursuite, tandis que mes bons petits papas murmuraient déjà les prières des morts autour du diacre de Nicée. Je saluai le jeune martyr que caressaient encore les dernières fumées de l'encens que sa main avait balancé, et, guidé par la clameur des moines et des chiens, je courus sur les traces du parricide. En dehors de la porte d'Andrinople, dans le petit café turc en plein air, une douzaine de
portefaix, le tchibouck à la main, regardaient tout effarés du côté du champ des Morts, l'immense forêt de noirs cyprès oii dorment les compagnons de Mahomet et sans doute aussi les chevaliers francs de la croisade. David était loin déjà à travers les tombes et sous les arbres. Les moines, n'espérant plus l'atteindre, s'arrêtèrent à la lisière du champ, écoutant le cri du vieillard, ce cri effrayant de la nuit de Nicée, où éclatait toujours le nom d'Éphraïm. Puis la voix s'éteignit, et nous n'entendîmes plus que la lamentation des grands cyprès qui se balancent au vent de la mer, ce champ mortuaire des arbres qui pleure éternellement sur Byzance, et auquel se marie avec une telle douceur la plainte amoureuse des colombes.