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Le vendredi soir, les sept barques de pêche étaient sorties du petit port breton de Kermaror. Le temps était calme et la brise légère, une jolie journée de fin d'octobre, avec un ciel nacré, une mer somnolente où se laissaient paresseusement bercer les mouettes blanches. Le pauvre hameau semblait tout brave, au soleil couchant, avec sa vieille église dont le clocher se découpait en dentelles bizarres sur le clair azur, et sa ceinture d'étroits jardinets dont les chrysanthèmes d'or, les dahlias pourpres et les marguerites d'automne d'un violet pâle fleurissaient et se trémoussaient au souffle tiède de l'Océan.
On devait pêcher dans les parages de l'île de Sein, en vue de l'éperon terrible du Finistère. Tous les hommes étaient partis, et les garçons et les garçonnets. Il ne restait à terre que les femmes et les plus jeunes enfants, le curé et le sonneur, un vieux pêcheur, Yvonnec, qui, ayant une jambe de bois, ne prenait plus la mer.
Ils partirent gaiement. En vain la vieille Claudine, dont le mari et les quatre fils avaient été rejetés un soir par la tempête, les yeux fermés pour toujours, sur la grève des Trépassés, hochait sa figure ridée et morte, en disant d'un ton de colère sourde que c'était tenter le bon Dieu que de mettre à la voile un vendredi. Personne ne l'avait écoutée. Le baromètre de M. le curé était d'ailleurs au beau fixe. Et puis, le voyage serait très court. On rentrerait le lendemain, avant la nuit, avec une pêche abondante qui permettrait de fêter la Toussaint trois jours plus tard. C'est à peine si les femmes avaient dit adieu à leurs hommes. Seule, cette vieille sibylle de Claudine était allée tout au bout de la jetée de pilotis et, assise contre le grand crucifix de bois, ses cheveux gris secoués
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par le vent, les épaules serrées dans son châle noir, immobile, elle avait suivi du regard, jusqu'à la nuit, avec une tristesse morne, les sept voiles blanches qui s'abîmaient dans la brume roussàtre de l'horizon.
La nuitfutbonne. Mais, le samedi, vers midi, le vent fraîchit, le ciel se ternit, la mer moutonna, impatiente, méchante et courut plus vite au rivage oii elle jetait des bouquets d'écume; puis de longs nuages livides s'avancèrent du nord-ouest en cortèges de plus en plus pressés ; un bruissement grave, continu, toujours plus fort, grondait au large; le vent avait des accès de rage brusque qui irritait la fureur des vagues de plus en plus hautes. Les femmes se tinrent tout l'après-midi rangées le long de la plage, muettes, tenant par la main leurs petits garçons et leurs fillettes ; pas une voile ne se montrait au loin. La vieille Claudine, courbée et frissonnante, rampa jusqu'au milieu de la jetée; au crépuscule, elle était encore là, face à face avec la haute mer déchaînée, ramassée sur ellemême et toute noire, aux lueurs sépulcrales de la tempête.
Cette nuit, les lampes veillèrent jusqu'à Tau-
rore dans les pauvres chaumières de Kermaror.
Au matin du dimanche, l'ouragan redoublait encore de violence. La mer bondissait jusqu'aux jardinets dont elle arrachait et broyait les dernières fleurs, le vent semblait tomber du ciel, tel qu'une masse énorme qui s'écroule tout d'un coup; les lames, droites comme des murs, souffletaient le crucifix de la jetée; des torrents de pluie dérobaient parfois la vue de l'Océan, et toujours là-bas, vers le Raz, là où les pêcheurs luttaient contre la mort, grandissait comme un roulement de tonnerre, et, plus près, des rophers delà côte fouettés parles flots, s'élevait une clameur aiguë, désespérée, presque humaine.
Alors les femmes n'eurent plus le courage de regarder la mer. Elles montèrent en lente procession à la petite église. Yvonnec sonna la cloche pour l'heure de la messe. La cloche était fendue et sa voix cassée ajoutait au tumulte de l'orage une lamentation d'agonie.
L'église était douloureusement sombre et triste. Près de la porte latérale ouverte du côté de la mer, la chapelle de Sainte-Anne, isolée du reste de l'édifice, s'enfonçait comme en une
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grotte profonde. Les femmes allumèrent de minces cierges jaunes devant l'autel et s'agenouillèrent avec les enfants aux pieds de la bonne Dame de Bretagne. Elles essayèrent de prier, mais les paroles ne venaient plus à leurs lèvres. Les vieilles se tenaient inertes, presque farouches, songeant aux naufrages du temps de leur jeunesse ; les plus jeunes pleuraient silencieusement. Le vent et la pluie faisaient frémir les vitraux délabrés de l'église. A l'entrée du chœur un vaisseau de haut bord, ex-voto très ancien et très naïf, suspendu à la voûte, avec son capitaine tout doré debout au banc de quart, se balançait indolemment. Le chœur, le maîtreautel et la nef du milieu recevaient de tous ces petits cierges, dont la lumière vacillait autour des piliers, un rayonnement mélancolique.
Le petit Énogat, l'unique enfant de chœur, agita la clochette, et le curé, incliné devant l'autel, récita le Confiteor. Depuis près d'un demi-siècle que le pauvre prêtre était recteur de Kermaror, jamais il n'avait vu temps plus horrible. De tous ces pêcheurs qu'il avait baptisés ou mariés, combien reparaîtraient au village? Et les mères, et les veuves, et les orphelins, par
quelle merveille de charité lui, si dénué de toutes choses, pourrait-il soutenir leur misère? C'était bien une messe des morts qu'il allait célébrer; il avait revêtu, en signe de deuil, la chasuble violette, et, dans son trouble, les yeux pleins de larmes, il feuilleta lentement le missel à la gauche de l'autel, cherchant d'une main qui tremblait les oraisons, l'épître et l'évangile du jour.
Un coup de vent plus formidable fît tressaillir l'église; la porte s'ouvrit sur la mer et le vieil Yvonnec, tête nue, tout ruisselant, parut au seuil; d'un grand geste d'épouvante, sans dire une parole, il signalait à l'extrême horizon, à la rencontre du ciel ténébreux et de la mer blanchisssante, trois ou quatre points noirs qui montaient, retombaient, s'engouffraient tour à tour. N'étaient-ce point les pères, les maris, les fils et les frères qui périssaient là-bas? Les femmes, entraînant leurs petits, sortirent en toute hâte, comme pour montrer du rivage aux mourants, à leur dernière minute, les figures bien-aimées. Enogat, dont le père était parti avec les autres , s'enfuit éperdu par la sacristie. L'église demeura vide,
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tandis que le vieux recteur, qui n'avait rien vu ni rien entendu, lisait d'une voix brouillée une épître de saint Paul aux chrétiens de Rome.
A ce moment, la porte s'ouvrit encore et une petite fille de dix ans, tout en noir, trempée de pluie, sa coiffe de mousseline flottant sur le cou, les cheveux dénoués, se glissa timidement dans l'église. Elle traînait un antique parapluie de laine rouge, aussi haut qu'elle, et marchait chaussée de sabots qu'elle retira tout aussitôt, par respect pour la maison du Seigneur. Après avoir appuyé contre la muraille son parapluie, elle gravit les deux marches de l'autel de Sainte-Anne, baisa la nappe et y déposa un bouquet de marguerites flétries par la tempête ; elle sortit de sa poche un reste de cierge, plus petit et plus chétif que son petit doigt, l'alluma gravement et le rangea parmi les autres, puis, sans bruit, pénétra dans la nef obscure et s'agenouilla sous la chaire, les mains jointes sur le giron, toute pâle, afin d'assister à la messe.
Le curé, abandonné par son jeune clerc, avait porté lui-même le missel à la droite de l'autel. Il lisait l'évangile selon saint Jean, la guérison de l'enfant mourant de Gapharnaûm.
Aux paroles de Jésus : Nisi signa et prodigia videritis, non creditis, le vieux prêtre, peu soucieux du rituel, avait ajouté, se tournant vers le crucifix : « Encore un miracle, mon Dieu, au nom de votre passion et de votre couronne d'épines, au nom de votre mère! » La petite fille entendit et soupira tout bas : « Ainsi soit- 11 ! » Elle n'avait plus ni père ni mère, mais seulement son frère Patrice, un garçon de quinze ans, sa seule famille au monde. Tout à l'heure, elle avait eu une peur si grande de rOcéan, où se débattait Patrice, qu'elle s'était réfugiée dans l'église. Et elle trouvait très convenable que, ce jour-là, pour mieux se faire comprendre, le curé parlât de temps en temps français au bon Dieu.
Quand il eut achevé de lire l'évangile, le curé se tourna vers la nef et dit :
« Mes enfants, il faut prier pour ceux qui sont au péril de la mer. Récitons ensemble un Pater, afin que Jésus-Christ prenne en pitié les naufragés. »
Et il commença l'oraison : Pater noster!
Pas une voix ne s'unissait à la sienne. Le vent et la pluie battaient toujours les vitraux