CHAPITRE m
sous LE SECOND EMPIRE L'UNION DES ŒUVRES. — L'ARRÊT DES ŒUVRES
Dans le mouvement d'idées qui depuis la Restauration portait de plus en plus les catholiques militants à fonder des « œuvres de jeunesse », nous avons distingué deux courants principaux : l'un avait pris naissance à Marseille dans le patronage de M. Allemand ; l'autre était issu de la réunion de charité organisée par Frédéric Ozanam.
Ce double mouvement avait produit, à la même époque, des institutions ayant entre elles la plus grande analogie, mais isolées cependant les unes des autres.
Or, à mesure qu'elles se développaient, ces œuvres de jeunesse rencontraient de nouveaux obstacles et, d'autre part, voyaient s'étendre leur champ d'action ; aussi désiraient-elles entrer en relations les unes avec les autres pour profiter réciproquement de leur expérience. Ce besoin était surtout vivement ressenti par les fondations qui ne dépendaient pas de la Société de Saint-Vincent-de-Paul et n'avaient entre elles d'autre lien commun qu'une même filiale admiration pour la méthode de M. Allemand. Pour satisfaire à ce besoin, l'actif directeur de « Notre-Damedes-Champs » d'Angers, M. l'abbé Le Boucher, eut l'idée,
j - - - - . - I - , - I 11 M I I 111 I III I I t I I P I 11
en 1856, de fonder un organe spécial pour les œuvres de jeunesse : ce fut le Jeune Ouvner, qui, tous les mois, parut de septembre 1856 à mars 1861, puis fut remplacé par V Ouvrier hebdomadaire, et par wn Annuaire des Œuvres de jeunesse qui fut publié deux années seulement, en 1863 et en 1866*.
Un organe commun, c'était un premier pas dans la voie de Tunion.
Le second fut fait avec le « Congrès des directeurs d'œuvres de jeunesse » réuni à Angers par M. Tabbé Le Boucher, sous le haut patronage de M»' Angebault, qui s'intéressait si vivement à tout ce mouvement, et qui, nous l'avons vu, avait encouragé les difficiles débuts des Frères de Saint- Vincent-de-Paul.
Le congrès se tint du 31 août au 3 septembre 1858 ; vingtquatre membres représentant dix-sept œuvres avaient répondu à l'appel des organisateurs; ils élurent M. Le Boucher président, avec, pour vice-présidents, M. Maurice Maignen (des Frères de Saint- Vincent-de-Paul) et M. l'abbé Timon-David. Dans ces réunions, on discuta toutes les questions relatives aux « œuvres de jeunesse », depuis le titre à donner à ces œuvres* jusqu'aux moindres détails de l'administration intérieure*.
Le congrès d'Angers avait eu un très réel succès; aussi
I. Annuaire des Œuvres de Jeunesse et de patronage pour i803 et pour 1864, iS65 et 1866 à Paris, Blériot, éditeur, 9 Toiumes (iS63 et 1866).
a. La majorité se prononça pour le nom d' « œuvres de jeunesse », de préférence à celui de patronage. G^est ce dernier cependant qui a définitivement prévalu.
3. Le compte rendu du congrès a été publié dans le Jeune Oucrier (septembre, octobre et novembre i858).
sous LB SECOND EMPIRE 33
avant de se séparer les congressistes décidèrent-ils de se réunir Tannée suivante à Paris.
Us tinrent leur assemblée, du 12 au 15 septembre 1859, au petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet, sous la présidence de M. l'abbé Peigné, de Nantes. Une trentaine d'œuvres étaient représentées par cinquante à soixante délégués, parmi lesquels MM. Decaux et Varée, président et secrétaire du Conseil supérieur des patronages de Saint-Vincent-de-Paul, les abbés Hello, Timon-David, Le Boucher, Tridon, etc.
Tandis que le congrès d'Angers, sous l'influence des disciples de l'abbé Allemand, s'était surtout occupé de tout ce qui a trait à la piété et à la formation religieuse des patronnés, le congrès de Paris, suivant en cela les indications données par M. Maignen, prêta une particulière attention aux questions professionnelles (placement en apprentissage, choix d'un état, signature du contrat et législation de l'apprentissage). Ainsi donc, ces deux assemblées se sont heureusement complétées : au contact de l'abbé Timon-David et des élèves de l'abbé Allemand, les œuvres parisiennes ont acquis une nouvelle ferveur chrétienne, et, en retour, celles-ci ont montré aux directeurs de province ce que l'on pouvait et devait faire, au point de vue du M métier », pour les jeunes apprentis.
Malheureusement, ces congrès si féconds en excellents résultats furent brusquement interrompus : ils ne devaient être repris que onze ans plus tard, grâce à l'initiative de M^rde Ségur, qui, dès le début, les avait patronnés, mais qui, plus tard, en élargit considérablement les cadres. Ce furent les assemblées de V Union des Associations ouvrières
catholiques^, dont nous verrons les heureux effets lorsque nous étudierons la situation actuelle.
Les dernières années du second Empire furent d'ailleurs marquées pour les patronages par un arrêt très net. La raison peut en être trouvée dans la vive hostilité que le gouvernement impérial manifestait alors à Pégard des conférences de Saint-Vincent-de-PauI ; il avait même prononce la dissolution du conseil général de cette Société, qui, ainsi que nous l'avons vu, était le principal appui et l'agent le plus actif des œuvres de jeunesse.
Les catholiques militants avaient essayé de parer le coup qui menaçait l'une de leurs associations les plus fécondes; M. de Falloux, qui avait des relations amicales avec M. de Persigny, jilors ministre de l'intérieur, tenta une démarche auprès de celui-ci, et, dans ses Mémoires*, il nous a laissé le curieux récit de son entrevue avec le conseiller écouté de Napoléon IIL Le voici :
<c Dans un siècle où l'habit religieux inspire tant de puériles inquiétudes, lui dis-je, ne devriez-vous pas honorer la charité laïque? Ne devriez-vous pas respecter ces hommes du monde, magistrats, militaires, fonctionnaires de tout rang, de toute opinion, qui se réunissent une fois par semaine, sans autre lien qu'un règlement imprimé et public, sans autre but que la bienfaisance en face de misères incessamment multipliées et croissantes? La Société de Saint- Vincent-de-Paul est une œuvre tout à fait appro-
I. Cf. les Comptes rendus de ces divers congrès publiés par le bureau central de V Union des Associations ouvrières catholiques^ Sa, rue de Yerneuil, Paris.
a. Mémoires d^un royaliste^ comte de Falloux, II, p. 38g.
sous LE SECOND EMPIRE 35
priée à la société moderne. C'est la commisération sous une forme absolument nouvelle, absolument née des besoins actuels. Déclarer la guerre à une telle institution, c'est déclarer la guerre h la charité chrétienne elle-même... M. de Persigny finit par se laisser convaincre. Il me témoigna le désir de causer avec M. de Melun, qu'il avait fort apprécié dans l'Assemblée législative, et avec M. Gochin, qu'il ne connaissait pas. »
Après de nombreux pourparlers et des négociations sans résultat, le préfet de police finit par déclarer qu'un moyen — un seul — existait d'échapper à la dissolution et de rentrer en grâce auprès du « Maître » : c'était d'accepter qtie le président de la Société de Saint-Vincent-de-Paul fût nommé par l'Empereur. Il ajouta confidentiellement que le chef de l'État avait l'intention de charger de cette mission le Cardinal Morlot, Archevêque de Paris. « Quand la proposition fut faite, raconte M. de Melun dans ses Mémoires^, personne ne se leva pour l'appuyer; nous étions tous pleins de respect et de vénération pour l'Archevêque ; mais après lui, quel président serait appelé à lui succéder? et puis de quel œil toutes les autres nations, tous les autres gouvernements verraient-ils un homme nommé par l'Empereur des Français à la tête d'une Société dont les conférences s'étendaient aux autres pays? C'eût été la rupture avec tous nos confrères étrangers. Nous fûmes unanimes pour le penser. Cependant il nous parut convenable d'aller consulter le Cardinal, qui s'était toujours montré notre zéJé protecteur. Trois d'entre nous lui exposèrent la proposi-