JOURNAUX DE PATRONAGES
petit arbre de jadis, à la tige verte et tendre, est devenu un tronc puissant. Les petits oiseaux du voisinage chantent sur ses branches toufTiles de jolis cantiques au bon Dieu. Il est grand dommage que ces airs délicieux se perdent si vite dans le brouhaha de la ville ou de l'usine. Si quelqu'un pouvait au moins les recueillir, les fixer sur le papier et permettre aux absents de jouir à leur tour de cette musique bienfaisante !
Au fond de sa caserne, familière prison, en rentrant de l'exercice où la discipline a fait sentir tout son absolutisme, si le pauvre soldat exilé pouvait entendre ces doux ramages, il oublierait un instant ses tristesses, pour revivre peut-être quelques minutes dans cet asile qui défendait jadis sa jeunesse contre les séductions du dehors. Si l'ouvrier qui fait son tour de France, accablé de solitude et d'indifférence, entendait résonner à ses oreilles ces airs d'autrefois, peut-être ce pieux souvenir rendrait-il à son âme des sentiments de piété et d'innocence que l'éloignement et la promiscuité minent au jour le jour.
Qui sait ? la brebis égarée, qui refuse de retourner à l'ombre du grand arbre pour courber sa tête écervelée sous la houlette du bon pasteur, reconnaîtra-t-elle cette voix qui lui semble déjà venir de loin et rentrera-t-elle au bercail, assurée d'avance de son pardon.
Et puis le beau temps est revenu, l'été arrive, il faut redire aux alentours qu'on s'amuse et qu'on se réjouit ici, qu'on peut le faire honnêtement, sans faillir, sans pécher. Ou bien voici les froids de l'hiver ; rien n'arrête les oiseaux du bon Dieu, ils trouveront moyen de s'amuser encore, de se poursuivre, de jouer dans la neige et de se
réchauffer ainsi pour se moquer du soleil qui n'ose pas se montrer.
Et lentement ces bonnes paroles ainsi largement répandues font leur ouvrage dans les cœurs.
C'est le journal du patronage.
Les oeuvres qui en possèdent sont encore jusqu'à ce jour l'exception. Les unes l'ont mis, je le dirais volontiers, sur un grand pied. Un joli titre attire les regards, surmonté d'un emblème et d'une devise où la religion se trouve intimement unie au patriotisme. C'est un vrai journal. Le plus souvent mensuel, il forme un tout complet ; je n'en veux qu'un exemple. Connaissez-vous VÉcho de Saint-François, la publication du cercle et du patronage de Bourges ? Si oui, vous êtes déjà convaincu de ce que j'ai à en dire ; si non, ne manquez pas d'en demander un spécimen à la Commission des Patronages. Ne craignez rien : elle n'a pas de remise ; mais vous y verrez de fort jolies choses. Un premier Bourges tout plein d'actualités et de bons conseils, une chronique de la région, une causerie sur les œuvres dont je n'ose vous parler largement : caries rédacteurs du Bulletin de la Commission s'en inspirent parfois, un compte rendu des questions sociales et ouvrières, enfin jusqu'à de la poésie, des jeux d'esprit et des adresses de fournisseurs. J'ai parlé de VÉcho de Saint-François, j'en dirais autant du Moniteur de Notre-Dame-du- Tertre, qui s'édite au Mans ; du Moniteur de Saint-Joseph, qu'inspire M. l'abbé Moreau, de Tours : du Bulletin des Œuvres d'Angers, de VÉcho des Patronages du Nord et du Pas-de-Calais. Je m'imagine parfois une de ces jolies petites feuilles blanches tombant un soir dans une famille d'ouvriers :
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« Tiens, Paul, dit la mère, voilà le journal de ton patronage »j et alors, après le frugal repas, à la lueur d'une lampe à pétrole, on lit à haute voix ces bonnes paroles, touchantes pensées douces à entendre comme les cantiques qu'on chante au catéchisme. Les petits frères, sans bien comprendre, ouvrent leurs yeux tout grands pour lutter contre le sommeil qui voudrait tant les fermer, et le père souvent, pour écouter cette saine musique, laisse tomber de ses mains un numéro de la Lanterne ou du Petit Parisien, jusqu'alors peut-être son unique lecture. C'est la lutte entre le bon Dieu et le diable. Jésus-Christ jadis accueillit les petits enfants ; aujourd'hui il les envoie porter sa parole jet les maximes de son saint Évangile au milieu de notre société corrompue et impie.
« Mais, monsieur le directeur, ce journal doit vous coûter bien cher. — Pas tant que vous le croyez, peut-être. »
Sans doute, c'est une dépense; Le prix d'abonnement annuel varie entre 1 franc et 3 francs : tes grands jeunes gens, les apprentis même payent leur abonnement ; on en vend quelques-uns au numéro, le dimanche, sur la coui*. Et puis il y a bien dans la ville quelques bonnes âmes charitables qui, sous prétexte d'abonner dix ou vingt familles, versent un billet de cinquante francs à la rédaction. L'imprimeur n'est pas bien exigeant : le patronage lui a fourni tant d'excellents apprentis; le papier n'est pas très riche; le journal n'est fait que pour les amis; et, quant aux rédacteurs, ils recevront des cartes de journalistes pour entrer un jour4out droit au ciej. Bref, on s'en tire encore à bon marché, deux ou trois cents francs par an. Que dis-je? je connais un journal de patronage qui fait
ses frais grâce aux anfiouces ; il recommande les maisons qui ferment les dimanches et les jours de fête, imprime à bon marché les offres et demandes d'emplois, fait connaître les appartements à louer, etc., etc.
A côté des œuvres qui font les choses en grand, il y a une place importante à donner aux publications plus modestes, plus simples et moins coûteuses. Ce n'est plus un vrai journal : c'est une sorte de « correspondance publique* ». Sur du papier ordinaire, grâce à un procédé de polycopie, sont relatés, tous les mois, les faits et gestes de l'œuvre, les solennités religieuses, les fêtes plus profanes, les incidents intéressants. On y trouve aussi le couturaier du mois suivant, l'annonce des pièces, représentations, promenades, etc.; la nomination des nouveaux dignitaires, la naissance des enfants de nos « grands », les petits-fils de M. le directeur; hélas ! aussi parfois un liséré noir encadre quelques mots d'adieu et d'espérance à un de nos amis parti pour 16 patronage qui depuis longtemps déjà s'organise là-haut dans le grand terrain du bon Dieu; que sais-je encore? Vous y verrez souvent les extraits des lettres des absents, des soldats : X... écrit du Dahomey, Y... lui répond du Tonkin ; il faudra bien cinq mois pour (jue ces deux vieux amis d'enfance aient des nouvelles l'un de l'autre. Mais c'est que le courrier fidèle a fait une petite pause en passant dans la maison du patronage, et chacun des membres de la famille, depuis le bébéjus-
I. Parmi ces publications, nous citerons comme examine : le Courrier de Notre-Dame-du-Rosaire (mensuel), le Bulletin mensuel du Patronage Saint-Gervais, les youçelles du Patronage Olier,