I. Cf. p. 48 et seq
Et comme tout s'enchaîne dans les desseins de Dieu, cette grande œuvre de salut produira la sanctification du clergé et des catholiques par la pratique de l'apostolat, le recrutement des petits séminaires, et par de nouveaui et suffisants attraits retiendra à la campagne, et souvent l'y fixera, cette jeunesse trop facilement séduite par le charme des villes et de la capitale.
Les patronages ruraux peuvent naître isolément ; tous ceux qui existent sentent le besoin de se rattacher aux conférences de Saint-Vincent-de-Paul, aux comités catholiques, à un directeur diocésain, à la Commission des Patronages à Paris ou aux commissions provinciales, par lesquelles ils se peuvent mettre facilement en relations avec les autres œuvres et obtenir tous les renseignements utiles pour leur fondation et leur développement.
La direction du patronage à la campagne appartient à celui que les circonstances, le dévouement et les services rendus y appellent naturellement et par la force même des choses.
Le plus ordinairement, ce sera M. le curé de la paroisse. Fondateur de l'œuvre, il en sera l'âme, il a la confiance des parents et des enfants.
Souvent aussi le prêtre se déchargera avec joie de la direction apparente sur quelque laïque dévoué, se réservant pour lui-même le rôle d'aumônier, afin de n'avoir pas à intervenir dans le règlement de petites questions qui peuvent éveiller des susceptibilités et quelquefois éloigner de lui des Ames dont il a la charge.
Quoi qu'il en soit, pour multiplier les sympathies en faveur de l'œuvre, le prêtre devra faire appel au concours
des laïques, et particulièrement des jeunes gens. N'envisageant que le bien des âmes^ par une démarche, par une bonne parole, il dissipera les préjugés qui peuvent encore exister et trouvera au château ou à la ville voisine les confrères souvent indispensables qui lui apporteront le concours de leur fortune et de leur activité.
Pour grouper ces auxiliaires, M. le curé n*a pas de meilleur moyen que de fonder une petite conférence de Saint- Vincent-de-Paul. Il la composera d'abord de trois, quatre ou cinq membres. Si les circonstances, comme il arrive à la campagne, ne permettent pas aux confrères de porter le bon de pain habituel, ils remettront chaque semaine dans les familles un livre intéressant dont ils se seront rendu compte ou emploieront d'autres industries que la charité leur suggérera.
Si enfin cette fondation est impraticable, écrit M. Tabbé Le Conte, l'auteur de l'excellent Manml des Patronages ruraux, le curé cherchera un paroissien dévoué qui puisse l'aider dans la surveillance et la conduite des enfants ; à défaut de ce concours^ appuyé sur la Providence, il commencera seul son petit patronage.
Il commencera sans bruit, souvent même par des réunions non périodiques, ayant le caractère de récompenses : il groupera les enfants des écoles laïques à l'église à l'entrée et au sortir de l'école pour la prière du matin et du soir, réunira les meilleurs, ses enfants de chœur, fera quelques promenades ; puis quand il aura étudié et préparé son terrain, il arrivera aux séances régulières et hebdomadaires ; l'œuvre sera fondée. Si les occupations et les fatigues du ministère dominical et l'absence absolue de tout
coii(X)ur8 l^eiiipècliaient de réunir les eofaiits le dimanehe, il commencera par le patronage du jeudi.
Mais que jamais les échecs de son prédécesseur, les déboires ou les mécomptes personnels ne portent le directeur au découragement, puisque les patronages ruraux fonctionnent à merveille là où les hommes actifs ont bien voulu y donner leur concours.
On ne saurait trop louer le zèle des directeurs qui prennent le jeudi les enfants depuis Page de sept à huit ans, leur enseignent le catéchisme et les gardent à jouer. C'est la pépinière de Tœuvre du dimanche.
Mais quant au patronage du dimanche proprement dit, il le faut commencer avec les enfants de la première communion et avec ceux qui viennent de la faire, s'ils se sont conservés dans de bonnes dispositions.
Il sera facile de faire un choix en indiquant le patronage comme la récompense des dix, quinze ou vingt plus sages du catéchisme, et on aura soin d'éviter le mélange d'âges trop différents, ce qui est généralement nuisible. Les petits avec les petits, voilà le conseil de l'expérience.
Sans toutefois se trop limiter, il est nécessaire de s'attacher plutôt à la qualité qu'au nombre.
Si, pour empêcher les froissements entre les familles, on est obligé de recevoir tout le personnel d'un catéchisme, on fera partir d'eux-mêmes, tout en agissant doucement, les membres dangereux.
Quant au cercle, il ne le faut compter établir que quatre ou cinq ans après la fondation du patronage, quand les enfants auront quinze ou seize ans.
En le commençant avec d'autres éléments, on en com-
promettrait l'existence, surtout dans les contrées irréligieuses ou indifférentes.
La principale difficulté se trouve dans les détails pratiques de l'exécution.
— Faire un patronage, mais je ne demande pas mieux, mon cher Monsieur, vous répondra M. le curé : seulement où voulez-vous que je le fasse ? comment voulez-vous que je garde les enfants? Ils ne viendront pas à la cure; et s'ils viennent une fois, deux fois môme, ils ne reviendront plus.
Et quand bien même ils viendraient, où voulez-vous que je les amuse, moi qui n'ai que mon pauvre petit jardin? où prendrai-je aussi l'argent nécessaire pour faire ce patronage? Je n'ai que mon traitement bien insuffisant; je n'ai pas le temps non plus ; le vicaire de la paroisse voisine avait essayé et son œuvre est tombée après son départ : à quoi bon recommencer!...
Au fond de tout cela, il n'y a qu'un gros malentendu...
Dans un tout autre ordre d'idées, j'ai souvenir que les habitants de ma petite commune demandent tous les ans, par la voix du conseil général, qu'il soit créé pour leur plus grande commodité une gare de marchandises, et la compagnie des chemins de fer leur répond chaque année, avec le plus grand sérieux, que, tout examen fait des recettes et des dépenses, elle se voit forcée de refuser la demande. — Pourquoi ? C'est qu'elle veut faire « grand », la compagnie : mes concitoyens n'auraient besoin que d'une contre-voie, d'un hangar fermé et de quelques wagons de marchandises ; mais l'administration n'entend pas faire les choses à deux fois : elle créera de suite une grande gare et tout
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ce qui s'ensuit, et pour vouloir trop faire elle ne commence rien.
De même, bon nombre de prêtres, et surtout ceux qui ont visité des œuvres qui existent depuis plusieurs années, ou en ont lu les rapports, s'imaginent de suite qu'on ne peut faire un patronage sans bâtir, et par conséquent sans grands frais. Sans l'avouer hautement, au fond de leur pensée, ils ont peur du mot même : patronage; ils se figurent que, dès le début, il faut faire grand.
Mais le patronage, ce n'est que l'action exercée sur quelques enfants plus ou moins nombreux, action plus ou moins fréquente, se faisant sentir partout où elle peut, et par les moyens qui sont en son pouvoir.
Le moindre local peut suffire, à la rigueur, pour commencer : une chambre, une buanderie, un hangar. Si vous n'en pouvez disposer, la grande route n'est-elle pas à tout le monde? quelque châtelain prêterait volontiers son parc, un bois; quel fermier, ses foins coupés, refuserait une prairie? S'il tombait une pluie torrentielle, un pont, une voûte de chemin de fer servirait d'abri, et le patronage, commencé en plein air, se terminerait à l'église par quelques cantiques et la prière du soir.
II est mieux d'avoir les enfants sous sa main, et le presbytère sera de préférence choisi, malgré les inconvénients qui peuvent en résulter pour le curé et sa servante.
Au surplus, si l'aménagement du patronage impose un léger sacrifice, que sera-ce pour un prêtre qui n'en est plus à les compter, surtout quand il aura la joie de voir autour de lui la jeunesse groupée ? Le silence de cette charmille, si délicieuse aux heures du repos, sera désormais troublé par
ranimation d*une partie de barres, et ces allées, trop étroites, serviront à des jeux variés. Le pasteur lui-môme transformera ce carré de plantes potagères, indispensables pourtant, au dire de sa cuisinière, et qu'il prenait plaisir à entretenir de ses mains, par raison de santé ou pour sa distraction : ce sera le jeu de boules; les figures radieuses des enfants s'épanouiront désormais dans les plates-bandes et massifs où naguère fleurissaient les roses; si de M. Tabbé, qui raconte une belle histoire aux enfants, le repas penl quelque peu sa régularité, nul ne voudra lui faire Tombre même d'un reproche, car depuis qu'existe le patronage il travaille avec plus de courage et se porte lui-même beaucoup mieux.
Gomment, enfin, retenir les enfants? Si plusieurs prêtres ont échoué et se sont découragés de leurs infructueux essais, ne serait-ce pas qu'ils s'y sont mal pris? avaient-ils lu le Manuel des patronages ruraux et les Manuels des patronages édités par la Société de Saint- Vincent-de-Paul, rue Furstenberg, à Paris? Avaient-ils aussi consulté les directeurs d'œuvre ou bien agissaient-ils selon leur propre mouvement?
Vous voulez garder des enfants, faites-en des enfants pieux; qu'ils assistent un an au moins au catéchisme de persévérance. Qu'ils se confessent et communient souvent, au moins une fois par mois; faites au sein de votre œuvre une petite confrérie, ou mieux, une petite congrégation de la sainte Vierge.
Et puis surtout faites jouer les enfants dans le patronage : qui joue, travaille; qui travaille, prie. La faiblesse
humaine a besoin des moyens extérieurs^ ne les négligeons
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pas. Les promenades à la campagne^ variées, bien coûduites et surveillées, dans lesquelles les chants et les jeui alternent avec la marche, sont excellentes.
Mais dans la cour du patronage, si dans la commune on n'a pu trouver une maison, ou bien dans le jardin du curé, les jeux les plus simples et les plus actifs : chat, chat perché, chat coupé, les barres, saute-mouton, la balle, les quilles, les boules et le croquet valent mieux que tous les jeux renfermés et assis.
Mais en cas de pluie, au temps des grandes chaleurs et pour quelques enfants moins bien disposés, en tenant compte de la différence des goûts : quelques albums faits avec des images coupées dans des prospectus de librairie, le tonneau, les billes, les dames, échecs, loto, dominos, jonchets, bilboquets, palets, la main chaude, le furet, les histoires, les charades, etc., sufiRsenl à intéresser. L'art de la direction consiste à réserver quelques jeux comme nouveautés afln de soutenir l'entrain aux heures critiques. Le billard suppose une dépense de 500 francs et l'impôt annuel en sus; il n'est point nécessaire et doit être réservé aux grands jeunes gens seulement, pour lesquels il a beaucoup d'attrait.
Le patronage, n'est-ce point pour M. le curé la solution de la question si difficile du recrutement des enfants de chœur et de la maîtrise? Tout en rendant service à la paroisse, le prêtre fait de la musique un attrait et une récompense : les récompenses qui coûtent ne deviennent nécessaires que quand l'assiduité des enfants diminue, et un directeur de patix)nage ne peut s'assurer delà régularité de ses enfants qu'au moyen d'un très sérieux contrôle.
Les réunions ont lieu suivant les convenances et le plus généralement de l'heure des vêpres à la tombée de la nuit ou à l'heure du souper; parfois même, ces jeunes gens reviennent à la veillée et ces soirées les écartent de rendezvous dangereux.
Sans doute le traitement d'un prêtre ne saurait lui permettre de disposer de ressources suffisantes pour faire vivre une œuvre, pas plus qu'à lui seul il ne saurait avoir le temps suffisant de la diriger et de lui faire produire tout le bien désirable.
Les catholiques dévoués qui l'aideront dans sa tâche lui permettront de maintenir dans cette œuvre les traditions sans lesquelles elle n'aurait pas de force ; que serait un patronage dont l'esprit changerait chaque fois que vicaires ou curé sont déplacés par leur Évèque ? et combien d'œuvres déjà ont succombé à cette épreuve, parce que la personnalité du prêtre dirigeant les absorbait pour ainsi dire entièrement ?
Outre leur concours régulier, les catholiques qui viennent dans un patronage comme directeur ou confrères y apportent aussi la richesse, car ils aimeront les enfants de l'œuvre, et quand on aime, on donne de bon cœur à qui l'on veut rendre heureux.
Un exemple
— Toutes vos théories sont fort belles, mon cher ami, mais malhenrensement, rien de tout cela n'est pratique...
— Mais oni. Je le répète, toates voi théories sont absolument irréalisables... Ainsi, par exemple, allez donc fonder un patronage à la campagne, dans nn € trou » !...
Gomme rien ne vaat \e% faits pour répondre aux négations tranchantes S nous allons reproduire une lettre authentique d*un curé qui, lui, a eréé un patronage rural et qui, tout simplement, raconte comment il s'y est pris. Et son histoire est celle de beaucoup d'autres pasteurs d'ftmes I
Voici cette lettre :
« 5 mars 1896.
« Monsieur,
« La réponse aux questions que vous me posez au sujet des patronages * ne me paraissant pas devoir donner une idée assez complète de nos œuvres, au moins pour ce qui me concerne, je me permets d'y joindre cette petite note jetée par hasard et au courant de la plume.
« Il y a un peu plus de trois ans que j'ai été nommé curé dans cette petite paroisse de 230 habitants, après avoir été vicaire pendant quatre ans au chef-lieu du département ; s'il m'était un peu pénible de quitter la grande ville, où nécessairement le ministère sacerdotal a plus d'attraits, du moins j'avais la perspective de pouvoir à mon aise consacrer le meilleur de mon temps auprès de ma bibliothèque; 230 habitants, me disais-je, je n'aurai plus rien à faire qu'à lire et à étudier, ma messe dite et mon catéchisme fait. A peine étais-je installé depuis cinq ou six semaines,
1. Sur cette question des patronages ruraux, on trouvera des renseignements intéressants dans les Lettres d*un curé de campagne, et dans les Lettres d'un curé de canton, de M. Yvbs Lb Qubrdbc; Lecoffre, éditeur. Dans : Sur le vif y Jban dbs Tourbllbs a consacré une de ses plus jolies c Histoires du temps présent » à la fondation d'un patronage à la campagne (LecofiDre, éditeur).