RUE AUBER
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M. LE GÉNÉRAL DE DIVislON I1R1ÉRE DE L'ISLE
Mon Général,
Le général Faidherbc avait conçu ridée de la pénétration
française dans le Soudan par le haut Sénégal et le Niger; dix ans après son départ du Sénégal, lorsque cette colonie eut l'heur de vous avoir pour gouverneur, vous avez relevé cette idée générale, et alors que partout en France elle était traitée d'utopie, vous lui avez fait prendre corps et vous l'avez mise en œuvre.
J'ai l'honneur de vous dédier ce livre qui montre en maints passages les sacrifices de toute nature qui ont été nécessaires pour atteindre le but que vous nous proposiez, mais qui, je crois, fait aussi ressortir les grands résultats acquis. Malgré son apparence peu didactique, il aidera, je l'espère du moins, à combattre cette opinion erronée que le commerce français ne peut retirer aucun avantage de notre installation sur le Niger.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Mon Général, Votre très dévoué et très obéissant serviteur,
Capitaine É. PÉROZ.
AU
Historique succinct. — Situation politique à la fin de 1886. — Situation actuelle. — Nécessité de l'envoi d'une mission dans le Ouassoulou.
L'œuvre attribuée à la mission que j'ai eu l'honneur de diriger à travers le Soudan occidental, en 1886-1887, était intimement liée, par les résultais que le gouvernement en attendait, à l'entreprise du Haut-Sénégal.
Avant d'atteindre les régions au delà du Niger, dans lesquelles devait s'exercer son action, elle a dû, ayant pour point de départ Khayes, capitale du Soudan français, parcourir étape par étape cette colonie naissante, dans le grand sens de son extension vers l'intérieur. Que de souvenirs, vieux de
quelques mois à peine, cette première partie de notre odyssée ne devait-elle pas me rappeler !
Pendant près de trois ans j'ai été directement mêlé à tous les événements qui dernièrement, ont bouleversé de fond en comble notre nouvel empire noir et l'avaient mis à deux doigts de sa perte. Au cours des années 1885 et 1886 il ne s'y est livré que peu de combats ou d'engagements auxquels je n'aie pas assisté. Notre mission a traversé presque tous ces ebamps de bataille ignorés, malheureusement pour la gloire de notre armée : leurs noms, cependant, figureraient à juste titre sur les drapeaux de l'infanterie et de l'artillerie de marine, aussi bien que sur celui du 1er régiment de spahis.
En passant à côté des ossuaires qui les signalaient encore deux ans après, je dirai l'héroïsme obscur de nos camarades, qui, un contre cent, ont sauvé notre colonie du Sénégal d'un désastre complet.
Afin d'orienter le lecteur dans ces régions, hier encore inconnues, je décrirai auparavant, et très succinctement, les origines de l'œuvre de notre établissement sur le Niger, en indiquant à grands traits le but et les résultats atteints.
L'histoire de la pénétration française dans le Soudan occidental est peu connue. Ses origines, son but, les moyens employés, les résultats acquis naissant ou se développant dans une colonie gêné*
ralement peu sympathique par sa faible importance commerciale et sa mauvaise réputation climatérique, sont demeurés presque entièrement dans l'ombre. Du reste, les événements bien autrement graves survenus en Indo-Chine et à Madagascar, au moment où le Soudan français était lui-même en pleine crise, ont fait apporter une moins grande somme d'attention aux missions que nos soldats, au prix des plus grands dangers et des plus grandes fatigues, menaient à bien jusqu'au delà du Niger.
On sait quelle grande prospérité le général Faidherbe, gouverneur du Sénégal de 1855 à 1865, avait donnée à cette colonie. Depuis l'an 1393, où des navigateurs dieppois établirent les premiers comptoirs français à l'embouchure du Sénégal, jusqu'à ces dernières années, le Sénégal, après une période d'un essor remarquable, grâce à la Compagnie des Indes -Occidentales, sous les règnes de Louis X1Y et de Louis XV, demeurait ce qu'il était au xve siècle, un rare semis de comptoirs précaires, établis le long des côtes et à l'embouchure des rivières, tributaires des roitelets environnants, et dont l'influence ne s'étendait guère au delà des murailles qui les protégeaient. Les dix premières années du gouvernement du général Faidherbe, durant lesquelles il dirigea des expéditions bien conçues et vigoureusement menées tout en pratiquant une politique habile, ferme et tenace, suffirent pour faire du Sénégal une colonie
homogène dont le chef-lieu, Saint-Louis, prit un développement commercial considérable.
A cette époque, notre colonie formait une bande étroite de territoires longeant le littoral, du banc d'Arguin à Sierra-Leone, soit du 20e degré au 8e degré de latitude Nord, dans lesquels se trouvaient quelques enclaves portugaises et anglaises. Elle embrassait donc 1300 kilomètres de côtes, c'est-à-dire le seul débouché possible du commerce venant du Soudan occidental.
La connaissance de l'état politique des régions de l'intérieur devait laisser peu d'espoir sur l'alimentation sérieuse de nos escales en produits soudaniens. En effet, morcelées en une infinité de petits États indépendants ne vivant que de la guerre et de pilleries, elles formaient une barrière infranchissable aux caravanes qui auraient pu entreprendre un trafic suivi entre le Haut-Niger et la côte.
Cependant les récits de Mungo Park et ceux de Cciillié ne permettaient pas de douter des avantages commerciaux que retirerait la puissance qui pourrait s'aboucher commercialement avec les riverains du fleuve mystérieux; le général Faidherbe résolut donc de faire tomber les barrières qui nous en séparaient. Ce résultat pouvait être atteint de deux manières bien différentes : ou en faisant la conquête méthodique des régions intermédiaires; ou en créant une voie de pénétration jusqu'au Niger, choisie de telle sorte qu'elle fût facile à garder,
qu'elle offrît les plus grands avantages possibles aux transports par eau et par terre, et enfin qu'elle traversât des pays suffisamment riches et peuplés pour subvenir à l'entretien des caravanes qui la parcourraient et des établissements qui s'y fonderaient.
Ce fut à cette dernière idée que le général s'arrêta. Il comptait canaliser ainsi en quelque sorte la production soudanienne et la faire déboucher à Saint-Louis. Quant à la première idée, elle offrait, à cette époque, des difficultés d'exécution telles qu'il était impossible de la prendre en considération sérieuse; les efforts et les dépenses qu'une pareille conquête eût exigés étaient bien au-dessus du rendement d'affaires à prévoir pour la colonie, même après de longues années d'occupation. Le père Labat, le major Lainz, Mollien, Caillié, Hood, Raffenel, Pascal, Lambert, en un mot tous les explorateurs de cette partie de l'Afrique, considéraient le fleuve Sénégal comme l'artère tout indiquée pour une marche en avant vers l'intérieur, par la direction de son cours, d'abord, puis par les vallées de ses grands affluents qui, ù'après eux, devaient prendre leur source à une très faible distance du Niger supérieur. Aussi le général Faidherbe n'hésita-t-il pas à l'adopter, et, après lui, le général Brière de l'Isle.
Sous le gouvernement du premier de ces généraux, des forts furent échelonnés sur son cours jusqu'à Médine, à 800 kilomètres de Saint-Louis.
Chacun d'eux devint bientôt le noyau d'un comptoir, dont plusieurs sont actuellement prospères. En même temps, il envoyait à Ségou *, avec ordre de relever la ligne projetée, le lieutenant de vaisseau Mage et le docteur Quintin. Ces deux officiers avaient pour mission de gagner à la France El-IIadj-Omar, le prophète conquérant dont les Etats englobaient les régions où nous nous proposions de pénétrer. On sait comment, déclinant la responsabilité de s'engager lui-même, — alors que la mort de son père guerroyant du côté de Djenné n'était pas confirmée, — Amahdou-Cheïkou retint pendant deux ans la mission Mage-Quintin auprès de lui, puis, ce laps de temps écoulé, la renvoya à Saint-Louis avec mille compliments flatteurs, mais sans avoir pris le moindre engagement ferme.
Les rapports et les remarquables travaux cartographiques du capitaine Mage confirmaient le général Faidherbe dans l'opinion qu'il avait depuis longtemps de la facilité qu'offrait la création d'une route Sénégal-Niger. Le général était sur le point de l'entreprendre, lorsqu'il fut rappelé en France en 1865.
Ce grand projet paraissait totalement oublié, lorsqu'en 1879 le général Brière de l'Isle, sentant tous les avantages commerciaux que la France
1. Grand marché sur le Niger, au nord de Bamakou, <ît capitale de l'empire toucouleur du sultan Amahdou-Cheïkuu, fils d'EI-Hadj-Omar, fondateur de cet empire.
devait en retirer, le prit de nouveau en main, et, avec sa vigueur habituelle, le mena à un point d'exécution tel, qu'il fut dès lors impossible de l'abandonner.
Saint-Louis, à l'embouchure du Sénégal, devait nécessairement recevoir toutes les marchandises françaises de traite destinées au Soudan et devenait en quelque sorte la base d'opération de l'entreprise. Mais la barre du fleuve, très dangereuse et capricieuse, parfois franchissable à marée haute aux navires de fort tonnage, plus souvent aux bâtiments de faible tirant d'eau, mais produisant fréquemment un ressac assez dangereux pour empêcher aucun d'eux de passer, rendait l'accès du port de Sainl-Louis difficile au point d'enlever toute sécurité au mouvement maritime et fluvial. Dakar, au contraire, à 300 kilomètres plus au sud, possède une rade très sûre et accessible en tout temps aux plus forts navires. La construction d'une voie ferrée reliant ces deux points fut mise à l'étude et son exécution bientôt entreprise.
Diverses missions sillonnaient les rives du fleuve jusqu'à Bafoulabé; elles devaient en déterminer exactement le cours et faire les études préliminaires du tracé d'un autre chemin de fer, destiné à offrir au commerce un meilleur mode de transport que celui de la navigation par le fleuve. Cette navigation est en effet très précaire, à cause des crues et des baisses annuelles. Elle est impossible durant les six mois de sécheresse
et n'est vraiment praticable qu'en plein hivernage, c'est-à-dire pendant les mois de juillet, août, septembre et partie d'octobre. Les dépenses énormes nécessaires à l'établissement de ce railway y firent momentanément renoncer ; on résolut de se contenter pour le transport des marchandises de la voie fluviale complétée par une voie ferrée partant d'un point aussi éloigné que possible de Saint-Louis, mais facilement accessible aux moyennes eaux, et aboutissant au port du Niger le plus proche. Khayes, petit village à 12 kilomètres en aval de Medine et sur le rapide du même nom, fut choisi comme tête de ligne sur le Sénégal. Une mission, dirigée par le capitaine Gallieni, dut étudier le tracé de la voie projetée, et chercher son point terminus sur le Niger. Cette mission avait en outre pour objet de renouveler les tentatives de Mage auprès du sultan de Ségou, c'est-à-dire d'obtenir son alliance et la cession du terrain nécessaire pour l'établissement de la ligne et des forts qui la protégeraient. La mauvaise volonté d'Amahdou empêcha le capitaine Gallieni d'atteindre Ségou et de s'aboucher directement avec lui. Après dix mois d'attente inutile, presque de captivité à Nango, à 30 kilomètres de la capitale du sultan, la mission française dut rentrer dans nos établissements ; elle était porteur d'un traité dont les termes mêmes étaient incompatibles avec notre amour-propre national.
Si la fourberie du prince noir avait fait échouer
tous les efforts de la mission Gallieni dans le sens politique, en revanche, les précieux renseignements de toute sorte qu'elle rapportait sur les régions traversées et sur leur état politique, permettaient de se lancer sans tâtonnements dans l'exécution de l'œuvre projetée. En effet, dès que les premiers documents envoyés par le capitaine Gallieni parvenaient au gouverneur, il organisait immédiatement une colonne expéditionnaire chargée de protéger les travaux pour l'exécution desquels le matériel commençait à arriver à Saint- Louis (1880).
Pendant ce temps, le fort de Bafoulabé s'achevait, à 130 kilomètres en avant de Médine, au point où le Bakhoy et le Bafing, par leur réunion, forment le Sénégal.
En 1881, le colonel Borgnis-Desbordes, commandant la colonne expéditionnaire, fondait le fort de Kita à 180 kilomètres plus loin. En 1882 ce fort était achevé. Peu après nous nous emparâmes de deux localités voisines de Kita et ouvertement hostiles : Goubanko, cité malinkaise, était prise d'assaut; Mourgoula, ville appartenant aux Toucouleurs, fut bientôt réduite à composer puis détruite.
Au cours de cette année, le colonel Borgnis- Desbordes s'était heurté à un nouvel adversaire, inconnu jusqu'à ce jour, mais qui, grâce à son génie et à ses nombreux guerriers, devaient être pendant quatre ans un obstacle sérieux à notre
établissement. Le commandant supérieur du Haut- Sénégal, engagé peut-être malgré lui dans une guerre entre les gens de Kéniéra, marché important du Ouassoulou , et l'almamy Samory, avait atteint le Niger, à marches forcées, dès le 2* février. Deux jours après il surprenait le roi noir sous les murs de Kéniéra, pris d'assaut l'avant- veille. Aux premiers coups de canon, les sofas * de Samory, quoique au nombre de dix mille, peu habitués à si bruyant langage, avaient lâché pied presque sans combattre. A plus de 600 kilomètres de sa base d'opération, en pays ravagé et entièrement inconnu, la colonne ne pouvait songer à les poursuivre; aussi, après un jour de repos, elle dut prendre la route du retour.
Samory, pendant ce temps, s'était remis de son alerte et avait rassemblé ses guerriers. Se jetant avec toute son armée à la poursuite de notre petite troupe, il ne l'abandonnait qu'à quelques kilomètres de Kita, après lui avoir livré deux batailles rangées et l'avoir harcelée sur sa route par une suite ininterrompue d'engagements journaliers.
11 s'établit alors, en vainqueur et comme en pays conquis, sur la rive gauche du Niger, persuada à toute la région que nous avions fui devant lui, et affirma bien haut la prétention de nous en interdire les rives d'une façon absolue.
L'année suivante cependant (1883), le colonel