Fantassins entretenus d'une façon permanente
Borgnis-Desbordes fondait Bamakou. Attaqué à deux reprises différentes par l'armée de Samory, il lui infligeait une défaite sanglante au deuxième combat, livré presque sous les murs naissants du fort de Bamakou, lui tuait six cents hommes et, par une poursuite acharnée, le rejetait à plus de 100 kilomètres dans le Sud.
Durant ces trois années, une route praticable à des colonnes légères avait été créée ; elle reliait nos forts de Médine, Bafoulabé, Badoumbé, Kita et Bamakou. Le chemin de fer avançait péniblement jusqu'au kilomètre 25 ; il ne paraissait pas devoir de longtemps atteindre Bafoulabé, par suite du manque de vigueur et de la trop grande indépendance du personnel d'exécution. AKhayes, quelques bâtiments-magasins en moellon ou en pisé, des écuries, un hôpital et divers pavillons s'élevaient lentement.
En 1884, le lieutenant-colonel Boilève ravitaillait très soigneusement tous les postes de la ligne, et construisait Koundou, point intermédiaire entre Kita et Bamakou ; en même temps, il faisait lancer sur le Niger une canonnière démontable, qui, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Caron, vient de descendre récemment jusqu'à Tombouctou.
Les deux années qui suivirent furent pour le Haut-Sénégal de£ années terribles : guerres sans merci, incendies, dévastations, pillages, meurtres; le tout suivi d'une horrible famine, inévitable en
i2 AU SOUDAN FRANÇAIS.
pareil cas. Dans la première année, l'habileté, la présence d'esprit continuelle, le courage du commandant supérieur d'alors, le colonel Combes, empêchèrent que nos faibles détachements, épars après le ravitaillement sur cet immense territoire désolé, ne disparussent balayés par les hordes innombrables que Samory y avait jetées. Il eut à tenir tête à plus de vingt mille sofas aguerris et armés de fusils à pierre, ne leur livra pas moins de six batailles rangées; et lui et ses lieutenants n'eurent pas moins de vingt-sept engagements. Tous ces combats furent victorieux pour nos colonnes, en ce sens que, pas une seule fois, l'ennemi ne put nous entamer et qu'il subit des pertes considérables l ; cependant nous ne pûmes empêcher Samory de venir brûler le village de Niagassola, au pied du nouveau fort à peine achevé, de l'investir pendant trois mois et de ravager les territoires de nos alliés jusqu'aux portes de Bafoulabé.
En 1886, le colonel Frey, investi du commandement supérieur, surprit Samory dans ses cantonnements, au nord-ouest de Niagassola et le rejeta, par une poursuite endiablée, jusque sur le Niger. C'est alors que Samory, épuisé par une guerre si meurtrière et pour lui de si mince profit, après avoir sondé le commandant de
1. Samory nous a avoué avoir perdu près de deux mille cinq ceuts hommes et quatre cents chevaux dans cette campagne.
Niagassola sur les intentions des Français à son égard, adressa au colonel une ambassade chargée d'engager des pourparlers de paix. Ses pouvoirs étaient insuffisants pour traiter ; aussi le colonel Frey, pour profiter sans retard des dispositions pacifiques dans lesquelles se trouvait l'almamy, lui adressa-t-il une mission commandée par le capitaine Tournier, qu'il autorisait à arrêter définitivement les conditions de paix. La base du traité devait être l'abandon par Samory de la rive gauche de Niger ; malheureusement, la duplicité de ce dernier fut cause que cette mission ne put rapporter de son voyage de Kéniébakoura, sur les bords du grand fleuve, que le prince Karamoko, qui a eu son heure de célébrité à Paris, en 1886, et une convention qui, loin de nous donner satisfaction, confirmait en quelque sorte les droits du chef noir sur le Bouré et le Manding. Accepter un pareil traité, c'était nous fermer à jamais la libre navigation du fleuve supérieur, et étouffer à sa naissance même la prospérité future de nos établissements de Niagassola et de Bamakou. C'est ainsi qu'il devint urgent, sous peine de voir à nouveau la guerre éclater à bref délai entre Samory et nous, d'adresser à ce chef une nouvelle mission chargée d'obtenir de lui la cession pure et simple de tout le territoire bordant la rive gauche du Niger, et le retrait immédiat des troupes qu'il y entretenait.
Certes, dans le cours de ces négociations.
Samory avait été admirablement servi par les circonstances. Ouvertes sous la menace d'une forte colonne massée tout entière à quelques lieues de sa frontière, et qui d'un moment à l'autre pouvait envahir ses Etats, elles se terminaient sur la nouvelle d'une révolte générale contre nous des pays sarracolets (à cheval sur notre base d'opération), et sur le bruit bientôt confirmé d'une sérieuse défaite infligée par les rebelles à l'un de nos détachements. Nos troupes avaient alors évacué précipitamment le territoire limitrophe des Etats de Samory pour se diriger à marches forcées sur le théâtre de la révolte du marabout Lamine, et la mission, aussi bien que les régions territoriales que nous lui réclamions, restaient à sa merci.
Quoi qu'il en soit, le colonel Frey, débordé par les événements, avait dû courir en hâte à Khayes où il apprenait l'échec d'une compagnie de tirailleurs à Kounguel, et le siège de Bakel vigoureusement défendu par le capitaine Joly. Aussitôt sa colonne reformée, il se portait audevant de Mahmadou-Lamine repoussé de Bakel après trois sanglants et infructueux assauts, le battait à Tombokané et le rejetait sur la Haute- Falémé; puis, revenant sur ses pas, il passait le Sénégal à plusieurs reprises, surprenait par des marches audacieuses tous les villages hostiles et les détachements ennemis, et enfin, dans les derniers jours de juin, recevait la soumission défini-
tive des Sarracolets, auxquels il infligeait de lourds impôts de guerre.
Sauf quelques pointes hardies de Lamine, qui n'avait pas encore perdu toute espérance de nous chasser du royaume qu'il s'était taillé à nos dépens, à la fin de la campagne 1 885-1 886, le Haut-Sénégal était donc en paix. Mais quelle paix désastreuse : le pays ruiné de fond en comble de Bakel au Niger et en proie à une horrible famine ; Samory, dont les prétentions allaient croissantes, faisant acte d'autorité à main armée, jusque sur nos villages du Sud-Est; Ahmadou- Cheïkou silencieux, menaçant, à la tête d'une armée à quelques lieues de Médine, sur la rive droite du Sénégal, qu'il interdisait sous peine de mort à notre commerce ; enfin le marabout Lamine, profitant de l'hivernage pour rassembler de nouveaux partisans et se ravitailler, poussant l'audace jusqu'à chercher à enlever notre poste de Sénoudébou, défendu par une compagnie entière; le commerce ruiné, tous les travaux arrêtés, et les postes à peine ravitaillés faute de vivres à Khayes.
C'est dans ces conditions lamentables qu'allait s'ouvrir la campagne 1886-1887, que le colonel Gallieni était appelé à diriger. Dans le même temps, notre mission allait essayer non seulement d'arracher par la persuasion à l'almamy Samory ses plus belles provinces, mais encore de lui prouver que le bonheur parfait attend les chefs
noirs qui se placent sous notre protectorat.
Sans être absolument désespérée, notre situation semblait cependant fort compromise. Le colonel Frey admettait que, indépendamment des approvisionnements considérables à. envoyer sans tarder à Khayes, deux mille hommes de troupes étaient nécessaires au maintien de notre prestige et de l'indépendance des Etats alliés. Le colonel Gallieni se contenta, faute de mieux, des ressources mises chaque année à la disposition de ses-prédécesseurs. Après deux années de commandement, il laissa cette colonie dans un état de prospérité inespérée, après avoir plus que triplé sa superficie territoriale. Mais il est juste d'ajouter que cet officier supérieur possédait la connaissance approfondie des régions où il allait opérer, et qu'il avait su s'entourer de collaborateurs dont la carrière s'était accomplie dans le Haut-Sénégal, officiers rompus à toutes les fatigues, pourvus de toutes les énergies, capables plus que tous autres de le seconder dans l'exécution de ses brillantes et pratiques conceptions.
Actuellement, le Soudan français n'est donc plus une étroite bande de terrain allant du Sénégal au Niger limitant simplement une route précaire, exposée à toutes les attaques et à toutes les pilleries; c'est un vaste empire dont les limites s'étendent du Sahara aux monts de Kong ' et à la mer.
1. Les monts de Kong n'existent pas eu réalité; mais leur odicatiou sur les cartes actuelles détermine assez bien notre frontière de ce côté.
Deux grands fleuves, le Sénégal et le Niger, le parcourent : le premier, depuis ses sources jusqu'à son embouchure, le traverse sur un parcours de plus de 600 kilomètres navigables; le second y prend naissance en son centre, ses grands affluents semblables à nos plus grands fleuves de France, le sillonnent de toutes parts ; enfin il embrasse le cours de toutes les rivières qui se jetent dans l'Océan, du Sahara à Sierra-Leone, et qui sont les grandes artères commerciales de l'intérieur, du Soudan occidental à la mer.
Les nombreux Etats dont il se compose ne sont pas liés à notre drapeau par des traités d'annexion qui entraînent avec eux l'occupation effective doublée d'une administration coûteuse; des déclarations de protectorat, au contraire, nous assurent tous les avantages de l'annexion en nous évitant les charges administratives, laissées, avec leurs prérogatives, aux mains des chefs noirs. Enfin une division et une organisation méthodiques permettent à l'autorité de faire sentir partout son action, et au commerce dûment protégé de prendre son essor et de nous rémunérer des sacrifices faits jusqu'à ce jour pour lui assurer le monopole du trafic de ces immenses contrées.
Un coup d'œil jeté sur la situation actuelle du Soudan français, telle qu'elle résulte de documents officiels, montrera tout le chemin parcouru dans cette voie depuis le jour, tout récent encore, où le capitaine Gallieni explorait, le premier parmi
les Européens, la grande voie que j'appellerai Alédine-Niger. Sur cette longue ligne de 600 kilomètres il rencontrait deçà, delà, de rares villages à demi ruinés et constatait à peine la présence de quelques milliers d'habitants épars dans cette région presque entièrement inculte.
Au point de vue politique, trois chefs redoutables par l'étendue de leurs territoires aussi bien que par le nombre de leurs guerriers, englobaient le Soudan français au nord, à l'est, au sud et au sudouest; seuls ils pouvaient, par leur hostilité, battre longtemps en brèche et peut-être arrêter notre établissement naissant, et, en tout cas, lui interdire tout commerce extérieur ; réunis ils l'eussent fait sombrer dans un désastre tel que jamais peut-être nous n'eussions plus tenté de porter l'influence et le commerce français dans ces parages.
Un de ces rois puissants, l'almamy Samory, émir du Ouassoulou, après nous avoir tenus cinq ans en échec sur les bords du Niger, s'est lié à nous par un traité de protectorat qui étend notre action suzeraine, à travers ses Etats, jusqu'à 500 kilomètres à l'est du Niger, jusqu'à la République de Libéria-Monrovia, jusqu'à Sierra-Leone et Benty. Amahdou-Cheïkou, sultan de Ségou, dont l'hostilité contre nous était à peine masquée, a imité son puissant voisin et se reconnaît notre vassal. Enfin, l'almamy du Fouta-Djalion vient de consentir à la revision du traité boiteux que lui avait fait signer autrefois le docteur Bayol, pour
accepter purement et simplement notre suprématie sur ses Etats.
Un quatrième danger nous menaçait, à la base même du Soudan français. Un marabout fanatique, Mahmadou-Lamine, avait soulevé contre nous les Sarracolets des deux rives du Sénégal, nos alliés fidèles depuis trente ans. Khayes, le centre le plus important du Soudan français, avait failli être enlevé par lui. Mais le colonel Frey, par ses victoires, avait terrassé la révolte; le colonel Gallieni, achevant son œuvre, lançait à sa poursuite une colonne légère commandée par le capitaine Fortin qui, après six mois de marches, contremarches et combats sur la Gambie, rapportait enfin à Khayes la tête du marabout Mahmadou-Lamine. Cette action tenace et vigoureuse nous valait la soumission et la mise sous notre protectorat de toutes les régions entre Sénégal, Falémé et Gambie.
Ainsi donc, à l'heure actuelle, la paix règne dans le Soudan français; et, grâce à une police sévère exercée sur les villages coutumiers de pillage, de nombreuses caravanes le sillonnent en tout sens.
Cet apanage de 920 000 kilomètres carrés et de 2 600 000 habitants est divisé en six grands cercles administratifs : Bakel, Médine, Bafoulabé, Kita, Bamakou, Siguirri. Khayes, chef-lieu de la «olonie, forme une enclave indépendante dans le cercle de Médine, un peu àla façon de Washington dans l'État du Maryland.
Des postes militaires, au nombre de cinq (Senoudébou, Badumbé, Niagassola, Koundou, Manambougou), relient entre eux les chefs-lieux, ou étendent leur influence dans l'intérieur. Les divers services du cercle, les magasins, le télégraphe, sont installés dans le fort dont le commandant est habituellement administrateur et agent spécial réunissant ainsi les pouvoirs civils et militaires ; au reste, ces pouvoirs civils sont peu étendus, car ils se bornent à exiger des indigènes les prestations dues par suite d'engagements de gré à gré, à faire la police des routes, et à arbitrer les causes que les chefs indigènes jugent à propos de leur présenter. Le fonctionnement de cette administration ne coûte rien à l'Etat, et rend d'excellents services.
Tous les services du Soudan français sont centralisés à Khayes dans les mains du commandant supérieur, ou, en son absence, du chef de bataillon commandant supérieur adjoint. Un sous-commissaire de la marine, un sous-trésorier de l'administration, un chef du service du chemin de fer, un capitaine d'artillerie (directeur des travaux), un lieutenant d'artillerie (chef du service de l'artillerie et des munitions), un médecin de première classe, un vétérinaire de deuxième classe, enfin un lieutenant commandant le train, sont les auxiliaires du commandement dans la direction des divers services.
Le commandant supérieur a. la responsabilité
et la direction administrative et militaire entières de tous les services, dans la mesure des instructions ministérielles qui lui sont données chaque année.
Il est facile de concevoir par là quelle lourde tâche incombait à cet officier supérieur, si l'on se rend compte que, jusqu'à cette dernière année, il devait, dès son arrivée à Khayes, se mettre à la tête des opérations militaires, tout en conservant la haute administration de cette colonie en création.
Le ravitaillement de la colonne expéditionnaire et des postes, distants de leur base de 600 kilomètres, effectué à travers des sentiers à peine frayés, coupés par des cours d'eau encaissés et rapides, offrait à lui seul de telles difficultés que cette tâche eût paru difficile, alors même qu'elle se fût bornée à ce tour de force annuel.
Actuellement, les conditions dans lesquelles le nouveau commandant supérieur opérera seront bien plus favorables, presque faciles, si aucun événement nouveau ne vient les modifier. Rien n'est plus à créer, les divers services fonctionnent ; et, s'il y a encore de nombreuses améliorations à apporter, l'expérience les a indiquées et les rapports de ses prédécesseurs les ont nettement définies : bons ou médiocres, les outils existent ; il ne reste qu'à les utiliser et à les perfectionner.
Au reste, le résumé suivant permettra de présenter, d'une façon sommaire, le tableau qu'offre
à l'heure actuelle le Soudan français dans le détail de ses progrès de colonisation.
« La mortalité en ce qui regarde les Européens est tombée de 28 ou 30 pour 100 à 8 pour 100.
» Les forts de Siguirri et de Bamakou, sur le Niger, sont reliés à Saint-Louis par le télégraphe. Le chemin de fer atteint Bafoulabé et est prolongé au delà par une voie Decauville d'abord, puis par une route carrossable allant à Bamakou et à Siguirri.
» Des ateliers construits à Khayes permettent l'entretien et la réparation du matériel.
» Des magasins nouveaux sont amplement approvisionnés.
» L'administration est enfin habituée à opérer régulièrement et à présenter des comptes sérieux.
» Des ressources particulières sont créées à l'aide d'impôts très justifiés, frappant la population indigène et le commerce.
» Les indigènes fournissent à l'Etat, moyennant marchés de gré à gré, les denrées premières nécessaires.
« Le commerce augmente de jour en jour et se chiffre actuellement par un mouvement annuel de 5000 tonnes.
» Les postes sont entourés de plantations, de larges avenues le long desquelles de nombreuses maisons de traitants se sont élevées.
» Dans chacun d'eux, des écoles françaises, suivies par tous les fils de notables, ont été créées.
» Khayes est devenu une véritable ville, assainie, plantée d'arbres, pourvue de constructions en pierre ou en brique, de magasins, de cafés même; sa population atteint six mille habitants.
» Dans cette même viRe, les établissements de l'Etat ont été mis à l'abri d'un coup de main par l'édification d'une longue muraille crénelée, flanquée de blokhaus armés d'artillerie.
» Médine, la rivale commerciale de Khayes, a suivi la même marche ascendante de progrès.
» Bafoulabé, qui n'existait pas il y a huit ans, compte actuellement quatre mille habitants.
» Kita et Bamakou deviennent des comptoirs de commerce importants, et nombre de traitants y ont ouvert des magasins ; plusieurs enfants des notables parlent le français.
» Le Niger est exploré par deux canonnières qui relient sur ce fleuve les points extrêmes où se fait sentir notre influence.
» Des travaux topographiques embrassant plus de 5000 kilomètres de levés ont achevé de faire exactement connaître notre nouvelle colonie, dont le recensement dressé par les officiers topographes accuse, du fait de l'immigration, un accroissement de population double pendant cette dernière année.
» Enfin, le Soudan français est relié à nos postes des rivières du Sud, et en particulier à Benty par une nouvelle voie, longue de 700 kilomètres seulement et destinée, par la suite,
à être la grande route commerciale de la côte au Niger supérieur. »
Tels sont les résultats obtenus.
Le récit de notre mission, et surtout les divers souvenirs que j'y ai rattachés, montreront, quoique pour une bien faible part, quelle somme considérable de bonne volonté, de fatigues de toute sorte et de travaux a été mise en œuvre par tous pour avoir obtenu déjà un si incontestable progrès.
Beaucoup de personnes se rappellent sans doute avoir lu, en août d 886, soit dans la presse bordelaise, soit dans la presse parisienne, les aventures dans la capitale d'un jeune prince noir répondant au nom exotique de Dia-Oulé-Karamoko. Bien certainement, l'utilité des fortes dépenses occasionnées à l'Etat par le voyage en France du fils préféré de l'almamy Samory et de sa nombreuse suite, échappa au plus grand nombre. De grands journaux mêmes, qui s'occupent d'une façon particulière des choses coloniales, s'étonnèrent de cet accroc de 60 000 francs fait au budget de la marine pour le seul plaisir d'étonner les badauds par l'exhibition d'un chef soudanien.
Cependant les raisons qui motivèrent ce coûteux déplacement étaient de premier ordre, si l'on admet toutefois l'intérêt puissant qui consiste pour
la France à implanter solidement son influence et son commerce sur le Niger supérieur.
En effet, une des causes les plus certaines de l'échec éprouvé par la mission Tournier dans ses tentatives auprès de l'almamy Samory, souverain de tout le territoire comprenant le bassin supérieur du Niger, était la piètre opinion que ce chef puissant avait de nos forces et de notre importance nationale comparées à celles de l'Angleterre et même aux siennes. Tout dernièrement encore, cette puissance venait de lui faire des offres alléchantes accompagnées de cadeaux nombreux ; la mission que lui adressait le commandant supérieur du Soudan français lui réclamait, au contraire, la cessioD d'un des plus beaux fleurons de sa couronne, lui donnant en échange quelques menus bibelots de traite dont il faisait fi. Et le poids des victoires remportées contre lui pesait peu dans la balance, car il âe considérait comme ayant lutté à chances égales contre nous ; en toute bonne foi, il estimait que nos longues et pénibles retraites renouvelées chaque année, devant ses troupes, étaient autant de succès remportés par lui ; et enfin il n'était pas éloigné de croire que malgré nos armes perfectionnées et notre disci-» pline, il pourrait tôt ou tard venir à bout de nous Un jour que le capitaine Tournier, blessé par un propos un peu vif, s'était écrié : « Prends garde ! la France est assez forte pour aller chercher ses ennemis et les châtier partout! » il avait ri aux
larmes. Quoique un peu forcée, cette hilarité deviendra compréhensible lorsque nous aurons dit la pauvre idée que ce chef d'une armée relativement aguerrie de cinquante mille Malinkais se faisait des Français.
Pour lui nous étions une peuplade d'une intelligence supérieure, essaimée dans des îles qu'il supposait border la côte africaine, et douée par l'esprit du mal d'un génie inventif miraculeux, C'est à cette intervention diabolique qu'il nous attribuait la possession de fusils terribles par leur rapidité, leur portée et leur justesse; de chemins de fer et de bateaux nous transportant en tous lieux plus rapidement que ses meilleurs chevaux; du télégraphe à l'aide duquel nous communiquions nos volontés en moins de temps que la pensée, d'un bout de l'Afrique à l'autre. Mais, excessivement peu nombreux, et incapables de travail, nous étions dans l'obligation de nous faire aider des noirs pour conquérir et cultiver la terre. Qu'un soulèvement général nous privât de leur concours, nous devenions une proie facile à capturer ou. à jeter à la mer! En tout cas, il lui paraissait possible d'user nos forces par une lutte incessante pendant laquelle il ravagerait de fond en comble, grâce à ses nombreuses armées, le pays sur lequel nous aurions compté pour nous nourrir, et nous obligerait ainsi à la retraite.
Une comprenait donc pas, que loin de le traiter d'égal à égal, ce qu'il admettait tout au plus,
nous nous posions officiellement à ses yeux en protecteurs et lui parlions presque en maîtres. Pour l'amener à composition, il était indispensable que nous arrivions à le persuader de la maigre importance de son empire et de ses ressources comparés à celles de la France, à son armée et à ses richesses.
Le voyage de son fils préféré à Paris amena pleinement ce résultat. Entouré des principaux conseillers de son père, qui devaient plus tard lui servir de témoins et renchérir sur ses récits de toute la force de leur imagination si portée à l'optimisme et à l'emphase communs aux indigènes de l'Afrique centrale, Karamoko, doué d'une intelligence très prime-sautière, n'oublia rien de ce qu'il avait vu; il notait au besoin, en arabe, les explications qui lui étaient données; et, à son retour, l'almamy fut vite édifié sur notre puissance et sur la folie qu'il y aurait à nous résister.
Notre tâche fut d'autant facilitée, aussi nous plaisons-nous à rendre hommage ici à la finesse de vues du colonel Frey, qui avait si justement eu l'intuition de l'importance de ce voyage qu'il avait provoqué.
De cette connaissance de nos forces et du grand bien-être dont nous jouissons dans notre patrie naquit, chez Samory, esprit très subtil et sagace, l'idée arrêtée que le gouvernement français ne désirait nullement faire acquisition des rives du Niger, si pauvres malgré leur or en comparaison
de la France, — et encore bien moins s'embarrasser du protectorat d'un principicule comme lui. Il ne pouvait comprendre l'intérêt qui nous poussait à des conquêtes de si douteux rapport, et cherchait à déterminer les causes qui amenaient dans ce but une mission à sa cour.
Dans son royaume, il arrive souvent que les chefs de régions éloignées et en communications difficiles avec lui, agissent un peu à leur guise, guerroient, conquièrent même malgré ses ordres, sauf à trouver quelque explication admise ensuite d'autant plus facilement pour bonne qu'elle vient de fort loin. Or il se demandait s'il n'en était pas ainsi dans le Soudan français, et si le commandant supérieur qui nous patronnait auprès de lui, n'était pas dans ce cas tout aussi bien que nous. Son fils lui avait appris que les bonnes nouvelles d'outremer allaient parfois grossissant démesurément en traversant les océans, et que de belles récompenses attendaient ceux qui les avaient fait naître. Le désir de nous signaler et d'obtenir ces faveurs, ne serait-il pas le vrai mobile de nos inconcevables demandes? Et Karamoko, à qui ni le ministre de la marine ni le président de la République n'avaient parlé de ces prétentions, le confirmait dans cette opinion.
Aussi, lorsque après un long et pénible voyage, nous arrivâmes dans sa capitale, le trouvâmesnous absolument rebelle à toute idée de modification au traité passé avec lui.
Il était cependant de la dernière urgence que cet acte qui nous enlevait la suprématie sur le Niger supérieur, fît place à une convention définissant nettement nos droits et devînt une sorte de barrière à l'ingérence possible ou probable de certaines puissances coloniales étrangères sur les frontières du Soudan français.
J 'ai esquissé plus haut, à grands traits, l'histoire de la pénétration française dans ces régions. Par une série de tours de force, dont lui seul peut-être était capable, le colonel Borgnis-Desbordes était arrivé en trois années à créer cette route qui, dans l'idée du général Faidherbe, devait suffire à diriger sur le Sénégal les produits du Niger. Cinq forts en jalonnaient les grandes étapes et en assuraient la police. Mais la nécessité de ravitailler cette ligne en viande fraîche et en céréales, le besoin absolu de bras pour les travaux et les transports, amenèrent, dès le début, le commandement à passer avec ses voisins des conventions par lesquelles, en échange des services que nous leur demandions, les chefs noirs se réclamaient de notre protection. Plus tard, l'obligation où nous nous trouvâmes, par suite de ces alliances, de les défendre contre les agressions des Etats limitrophes, nous força de mettre ces Etats eux-mêmes sous notre protectorat; de telle sorte que, de proche en proche, de traité en traité, nous nous réveil lames un beau jour à la tête de l'immense empire soudanien que nous possédons actuellement. Au
reste, ce résultat était inévitable ; en effet, comment assurer la police d'une route traversant un pays peuplé de races turbulentes et pillardes sans étendre notre action sur le pays lui-même? Aussi bien, les invasions réitérées des bandes de Samory sur les territoires qui reconnaissaient notre autorité, exigeaient, pour les mêmes causes, que nous établissions entre lui et eux une barrière naturelle et difficilement franchissable comme le Niger. De plus, c'est par ce fleuve et par ses vallées secondaires que le commerce de l'empire du Ouassoulou devait se diriger sur nos escales. Siguirri, point de croisement de toutes les routes d'accès et marché important, devait être, par la force même des choses, notre tête de ligne commerciale et politique dans le Haut-Niger. Or ce village, ainsi que le Bouré où se recueille l'or qui est la base des transactions dans le Soudan occidental, restaient, de par le dernier traité, dans les mains de Samory. Il en était de même pour les deux rives du fleuve jusqu'à Bamakou. Ainsi, non seulement le trafic de ces régions nous échappait et continuait de se diriger vers la colonie anglaise de Sierra-Leone, mais encore le conquérant malinkais, maître de tous les gués, pouvait à son gré lancer sur nos villages de forts partis de sofas i et les rançonner. Du reste il avait déjà donné la mesure de ce qu'il comptait faire, car la mission Tonrnier à peine
!• Fantassins entretenus d'une façon permanente.
sortie de ses États, il avait envoyé dans le Bidiga, qui depuis trois ans était sous notre protectorat, un détachement qui y avait levé une forte imposition.
Enfin, les Anglais résidents à Sierra-Leone ne cachaient pas leur intention de pousser le cabinet de Saint-James à mettre l'empire de Samory sous son protectorat et de faire ainsi rayonner l'influence britannique jusque sous les murs de Bamakou. La mission du major Festing en est une preuve flagrante. C'était la ruine de notre colonie soudanienne, et ils la croyaient d'autant plus proche que leurs relations étaient extrêmement amicales avec l'almamy. Une fois d'accord sur l'importance des cadeaux à distribuer, et nantis de l'autorisation du gouvernement anglais de déclarer le protectorat, un traité se concluait bientôt. Si une telle éventualité s'était produite, nous étions amenés à évacuer le Soudan français, et nous eussions dû y procéder assurément d'une façon moins honorable que si, mettant les choses au pire, tous les chefs noirs s'étaient coalisés contre nous et nous avaient vaincus.
A moins d'abdiquer toute prétention sur le Niger et de perdre le fruit du sang versé et des dépenses faites pour y établir notre prépondérance, il fallait à tout prix que le gouvernement eût en mains un acte établissant son droit de possession de la rive gauche de ce fleuve. Si faire se pouvait, il devait même établir nos droits sur l'intégralité
de l'empire de Samory. Grâce à un pareil traité, loin d'être entamés par l'effet de l'action anglaise, nous reportions l'influence de la nôtre jusqu'à Sierra-Leone. Cette colonie, de menaçante qu'elle était, devenait ainsi une simple enclave au milieu de nos possessions de l'Ouest-Africain.
C'est pourquoi, aussitôt qu'il eût reçu le traité vraiment inacceptable de Kéniébakoura, le ministre de la marine décidait de nous envoyer d'urgence à la cour de l'émir du Ouassoulou, afin d'amener ce chef à nous abandonner la rive gauche du Niger sans condition, et à placer ses États sous notre protectorat (1).
(1) Grâce aux intrigues à peine déguisées de l'Angleterre, Samory a dénoncé, au commencement de cette année, le traité de protectorat qu'il avait signé avec nous en 1837. Pour le ramener en l'obéissance, le colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan Français, a dû passer le Niger avec une forte colonne et s'est emparé successivement de Kankan et de Bissandougou.
Actuellement, deux compagnies de tirailleurs sont fortifiées et établies en observation à Kankan. La prochaine campagne à laquelle nous prendrons part, aura pour but ou d'obtenir la soumission de l'Almamy, ou de détruire sa puissance. — La tâche ne manquera pas d'être difticile et même dangereuse pour des effectif» aussi restreints que ceux de la colonne expéditionnaire qui comptera à peine 400 fusils, alors que Samory reçoit, dans ce moment, de nombreux convois d'armes à tir rapide et de munitions envoyées par les Anglais de Sierra-Leone.
DE DAKAR A KHAYES
Dakar. — Saint-Louis. — Le chemin de fer du Cayor. — Le fleuve Sénégal. — Le roman du marabout Mahmadou- Lamine.
La mission que le ministère de la marine m'avait fait l'honneur de me confier sous la haute direction du colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, devait être organisée à Khayes, chef-lieu de cette colonie. Là, le colonel Gallieni devait placer sous mes ordres un médecin de deuxième classe de la marine, un officier d'infanterie de marine (lieutenant ou sous-lieutenant), une escorte d'honneur composée de spahis et de tirailleurs, et les convoyeurs nécessaires. Les animaux de selle et de bât, les vivres et approvisionnements de toute sorte, les instruments, etc., devaient m'être également délivrés par les soins des divers services du Haut- Fleuve.
Quant aux cadeaux, base de toute entente dans
le Soudan, ils avaient été l'objet de l'attention toute particulière du sous-secrétariat d'Etat des colonies. Chacun des objets constituant un présent fut choisi de façon à frapper l'almamy Samory, non seulement par sa valeur, mais encore par son utilité et par son éclat. Une commission composée de M. Nègre, commissaire de la marine, de M. Fuzier, sous-commissaire, et de l'auteur, courut pendant quinze jours les principaux magasins de Paris, et réunit ainsi une collection d'armes, d'étoffes, de selles, de glaces et de divers meubles tello que jamais prince noir n'avait été à même d'en contempler.
En procédant à ces achats, il ne fallait pas perdre de vue que Karamoko, pendant son séjour d'un mois dans la capitale, avait su fort nettement apprécier la différence existant entre la camelote de traite dont les Européens inondent le Soudan et les merveilles de notre fabrication française. Étant donné qu'il serait présent à la réception de notre mission à la cour de son père, on devait penser qu'il ne manquerait pas d'inventorier nos dons et de fixer l'almamy sur leur valeur. D'autre part, j'avais remarqué, lors de ma dernière entrevue avec Samory, que les relations de ses traitants avec les Anglais, les achats qu'il leur avait commissionés, de même que les riches cadeaux qu'il en avait reçus l'avaient rendu, sinon habile connaisseur, du moins grand appréciateur des belles choses. Il importait, pour le but capital
poursuivi par notre mission, que nos présents ne fussent pas exposés à souffrir de comparaison fâcheuse. Ce fut cependant ce qui arriva, malgré la somme très ronde que la commission employa à ces achats : mille petites difficultés surgirent encore de ce chef pendant les négociations.
Quoi qu'il en soit, le 20 octobre 1886, je m'embarquai à Bordeaux avec le colonel Gallieni et le commandant Vallières, sur le paquebot Smégai, et, le 28 du même mois, nous débarquâmes à Dakar.
Cette escale est de création récente. Il y a quelques années à peine, à part un village ouolof, on n'y voyait qu'un dépôt de charbon et quelques abris primitifs. Aujourd'hui, sans être à proprement parler une ville, Dakar est un centre administratif et commercial important. De la haute mer, au moment où l'on double le cap Vert pour entrer en rade, on aperçoit un certain nombre d'édifices qui décèlent une ville et donnent à cette localité un aspect imposant. Les arbres touffus desquels ils émergent aident à l'illusion d'une riche cité à demi cachée dans le feuillage.
Extrêmement larges, un peu tracées au hasard, bordées d'arbres élevés, mais sablonneuses et entièrement désertes pendant le jour, ces rues donnent au nouveau débarqué qui y cherche en vain un gîte, une assez fâcheuse idée de l'importance de Dakar. Le soir, cependant, lorsque le soleil est à son déclin et que la brise de mer. se
Levan'1, a chassé les buées chaudes qui avaient transformé la ville en une vaste étuve, une animation relative modifie l'impression première. Les commerçants vont au port surveiller leurs chargements; les fonctionnaires sortent de leurs bureaux; les soldats de marine, rendus à la liberté, flânent çà et là par groupes ennuyés, et les noirs s'étendent voluptueusement dans la rue, au risque de se faire écraser, dans l'ombre déjà forte que projettent les maisons. Des camions et quelques voitures roulent silencieusement sur le sable ; enfin, un courant continuel de curieux, parmi lesquels de rares femmes européennes, se dirigent vers la gare, car c'est l'heure où arrive le train de Saint-Louis.
Si, à ce moment, on gravit la côte qui mène au sommet du promontoire élevé aux flancs duquel est attaché Dakar, une fois arrivé devant les belles casernes de l'infanterie et de l'artillerie de marine, un magnifique spectacle est la récompense des fatigues de la montée. De tous côtés, la mer déferle, brisant ses vagues sur les roches ferrugineuses de la falaise avec un ronflement sinistre ; le soleil couchant irise leurs embruns et les transforme en une pluie d'émeraudes, de rubis et de saphirs ; tout auprès, Dakar se réveille et bruisse par instant sa vie aux oreilles assourdies par le fracas de. l'Océan; la verdure des arbres est devenue plus sombre et semble s'être épaissie pour servir de cadre aux villas et aux édifices qui se colo-
rent tour à tour des teintes douces et légèrement effacées des soirées tropicales.
A un mille en mer, l'îlot de Gorée, incendié par la pourpre du couchant et ceint d'une blanche écume, dresse fièrement au haut de son rocher sa citadelle dont les bastions se découpent sur le ciel en arêtes vives. Pareilles à des naufragés réfugiés sur un étroit récif, une centaine de maisons blanches se serrent les unes contre les autres jusqu'au rempart contre lequel elles paraissent s'appuyer pour ne pas tomber à la mer.
Plus loin, sur la montagne des Mamelles, le phare de Dakar découpe sa haute silhouette agrandie encore par l'ombre naissante, tandis que, non loin de là, le lazaret perché sur le bord d'une falaise haute de 33 mètres, la dentelle par la ligne blanche de ses pavillons uniformes. Enfin, dans le lointain, une bande large, plate, monotone, de couleur gris jaune, se fond à l'horizon avec le ciel bleu : c'est la terre d'Afrique; du côté opposé une autre bande presque du même aspect mêle son bleu sombre à l'azur de l'atmosphère : c'est l'Océan dans lequel un immense disque rouge descend et se noie lentement, entraînant rapidement avec lui la lumière du jour.
Avec mes bons amis le capitaine Dargelos, un des héros de Niafadié, et Descamps, ingénieur du chemin de fer du Haut-Sénégal, mort peu après à la peine, je suis descendu à Dakar chez M. Goldenstein, chef du service des ponts et
chaussées. Il n'y a pas d'hôtel à Dakar; aussi avons-nous vivement éprouvé les bienfaits de la cordiale hospitalité de ce charmant homme : sans sa gracieuse obligeance, nous couchions à la belle étoile.
La soirée passe rapidement, car je n'ai pas moins de vingt-huit colis de la mission à faire transporter à la gare, outre vingt-quatre caisses de provisions, nos cantines et effets personnels. A peine le dîner terminé, nous nous étendons sur nos lits de camp, car il n'existe chez M. Goldenstein qu'un seul lit dont nous n'avons pas eu la barbarie de le priver, malgré sa vive insistance.
La véranda de l'habitation où nous bivouaquons surplombe la mer, et nous nous endormons bercés par son grondement monotone.
Le lendemain 30, dès six heures, nous sommes en wagon en compagnie de quatre caisses de dynamite, dont le colonel Gallieni nous a gratifiés afin d'éviter les retards inhérents aux formalités à remplir pour le transport de ce dangereux explosif. Nous sommes d'incorrigibles fumeurs, et notre torture est grande de ne pouvoir satisfaire notre passion favorite dans un pareil voisinage. Heureusement, à l'arrivée à Rufisque, le colonel, pris d'un remords, nous débarrasse à son profit de ces engins de destruction, et bientôt notre compartiment est rempli d'un nuage de fumée opaque, destinée, disons-nous en manière d'excuse, à chasser les miasmes paludéens susceptibles de se ma-
nif ester, le matin, dans les régions marécageuses que nous traversons.
ue chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, construit par la Compagnie des Batignolles, est à voie étroite. Son matériel est en tout semblable à celui de la Compagnie des Dombes : wagons de voyageurs à couloir central, et à plates-formes couvertes à l'avant et à l'arrière; les glaces des portières sont remplacées par des persiennes destinées à arrêter les rayons du soleil et à laisser passer l'air. Jusqu'à cette année, il a eu une réputation détestable et bien méritée : il était rare qu'un voyage se fit sans que le train déraillât et s'enlizât dans le sable. Sans exagérer on peut dire qu'un voyage sur deux se faisait dans ces conditions. Actuellement, le seul reproche qu'on puisse lui adresser c'est la trop grande lenteur avec laquelle s'opère le trajet.
On écrase bien encore quelques bœufs et quelques hommes dans les grandes plaines du Cayor, où aucune barrière ne protège la voie ; les locomotives sont pourtant munies d'un appareil qui débarrasse automatiquement les rails de ces causes fortuites d'encombrement. Peu de temps avant notre arrivée, la destruction en hommes et en bestiaux de cette voie ferrée avait considérablement dépassé le taux ordinaire. Les Cayorais, blessés de ce manque de procédés, levèrent quelques escadrons de cavaliers qui chargèrent vigoureusement un train sans obtenir d'autre résultat appréciable
que la perte de quelques chevaux indépendamment de celle habituelle des hommes et des bœufs. Le peu de succès de cette opération leur fit changer de tactique. Dès le lendemain, le train quotidien déraillait, et les indigènes assommaient avec une vive satisfaction un certain nombre d'employés et de voyageurs.
Ce simple exemple montre clairement qu'au Sénégal les voyages en chemin de fer ne manquent pas, à l'occasion, d'un émotionnant imprévu. Cependant, après un long cahotement de douze heures par une température effroyable dans ces wagons surchauffés, nous arrivâmes à Saint-Louis sans incident notable ; nous nous arrêtâmes bien de temps à autre, en route, pour permettre à une longue caravane de chameaux, ou à un immense troupeau de bœufs affolés de débarrasser la voie, mais pas un pauvre coup de fusil pour secouer notre torpeur de suppliciés.
Les plaines du Cayor sont relativement fertiles et peuplées ; mais leur aspect est d'une uniformité fatigante. A perte de vue, une pampa immense, sans le moindre accident de terrain, jaune lors de la saison sèche, verte pendant l'hivernage, coupée çà et là de baobabs gigantesques dont les feuilles minuscules portées par d'énormes branches torses font à peine sur le sol une dentelle d'ombre. Parfois, des oasis de palmiers cachant des centaines de vastes ruches, demeures des habitants drapés dans leurs loques et restant impas-
sibles à notre passage, rompent la monotomie du paysage. En approchant de Saint-Louis, toute végétation cesse pour faire place à un terrain sablonneux semé de marais salants et de dunes formées d'amas de coquillages, qui servent dans tout le Sénégal à la fabrication de la chaux.
Saint-Louis est construit sur une île longue et étroite que les maisons recouvrent entièrement. La gare est bâtie au milieu des marécages de Sor, faubourg du chef-lieu, auquel il est relié par un magnifique pont de bateaux d'un kilomètre de longueur, construit sous le gouvernement et d'après les plans du général Faidherbe.
Nous arrivons à six heures du soir. A ce moment de la journée, le débarcadère est envahi par une fouie de curieux et de porteurs noirs qui prennent littéralement d'assaut le train encore en marche, les uns par curiosité, les autres pour trouver quelque menu bagage à transporter eu échange d'un petit dix sous. Une équitable distribution de coups de canne aux trop audacieux nous permet de fendre la foule et d'arriver jusqu'à notre camarade Maréchal, qui nous attend, escorté d'un nombre suffisant de portefaix et d'un immense camion.
De même qu'à Dakar, pas d'hôtel à Saint-Louis. Je plains le malheureux qui se dirige sur la capitale sénégalaise sans être muni d'une bonne recommandation pour quelque hôte qui l'hébergera jusqu'à ce qu'il ait trouvé table et logement. Grâce au capitaine Maréchal, nous n'avons heureusement
pas à nous préoccuper de choses aussi essentielles. Un temps de trot nous amène à la caserne d'infanterie de marine où des chambres nous ont été préparées. Après des ablutions rapides, nous sommes bientôt tous réunis devant un excellent diner.
Saint-Louis est le plus vieil établissement colonial de la France. En 1393, des Dieppois y fondèrent un comptoir qui, en 1400, passa aux mains des Portugais. Bientôt il fit ret*ar à une Compagnie normande qui s'y installa jusqu'au xvne siècle ; c'est alors que Louis XIV donna le privilège de l'exploitation de la côte, du banc d'Arguin au golfe de Guinée, à la Compagnie des Indes-Occidentales et y nomma un gouverneur. Jusqu'en 1720, le commerce de cette colonie naissante fut très prospère et s'étendit au loin dans l'intérieur. Il existe encore aujourd'hui, dans un village riverain du Sénégal, nommé Toubabou-Kané (fort des Blancs), les ruines d'un fort construit alors par le père Labat et qu'il avait appelé fort Saint-Joseph. Les dimensions des ruines indiquent ce que devait être cet établissement, qui couvrait un espace de 2500 mètres carrés.
Le palais actuel du gouverneur est construit sur l'emplacement même de celui qui fut édifié en 1683, et dont les soubassements sont encore visibles. Il se compose d'un vaste rez-de-chaussée massif, servant aux communs et aux bureaux, sur lequel est posé en retrait un premier étage entouré de larges vérandas. Un deuxième étage, ouvert à
tous les vents par de vastes baies fermées de persiennes, est surmonté d'une terrasse au milieu de laquelle se dresse un kiosque élevé, surmonté d'un phare et d'un appareil de signaux. De ce belvédère la vue s'étend jusqu'aux dernières limites de l'horizon sur la mer et sur les plaines de sable blanc qui entourent Saint-Louis; une bordure d'écume d'un blanc mat indique seule la ligne de démarcation entre l'Océan et la terre.
La façade principale du Gouvernement donne sur une place carrée que limitent de deux côtés les casernes d'infanterie de marine, entourées de larges arcades ; la quatrième face est déterminée par un bras du fleuve sur lequel est jeté un pont de pilotis construit sous l'administration du baron Servatius, et dont il porte le nom. Il relie Saint- Louis aux faubourgs de Guet'n'dar et de N'Dar- Toute ; c'est dans ce dernier, auquel on accède par une avenue sablonneuse de magnifiques cocotiers, que sont construites, sur la plage, les casernes des tirailleurs.
Yu à vol d'oiseau, Saint-Louis paraît, au milieu du fleuve, un radeau dont le pont Servatius et le pont Faidherbe seraient les avirons et sur lequel on aurait jeté, dans un certain ordre, quantité de dés à jouer. Toutes les maisons, en effet, y affectent la forme cubique et sont surmontées d'une terrasse où, le soir venu, leurs habitants peuvent respirer la brise venant de la mer. Quelques-unes, mais en très petit nombre, sont à deux étages. Les
rues, généralement très larges, sont alignées au cordeau et se coupent à angle droit. Pas de pavé, pas de macadam ; aussi enfonce-t-on dans le sable jusqu'à la cheville; et, lorsque le vent d'est souffle, il est impossible de traverser les rues sans être aveuglé. Ce sable, fin comme de la poussière, est une des plus grandes tortures de l'existence à Saint- Louis ; on le retrouve partout : dans sa chambre, dans son lit, dans son potage et dans toutes les sauces ; il va sans dire que les naturels, nos serviteurs, ont depuis longtemps renoncé à le chasser des meubles sur lesquels il trône en épaisses couches.
Saint-Louis est un centre commercial important, et dans chaque maison est installé un comptoir de traite ou une boutique dans laquelle les produits les plus divers sont exhibés. Devant les comptoirs stationnent des chameaux, des ânes, des chevaux ou des camions; assis devant les portes ou étendus sur le sable, on voit des représentants de toutes les races soudaniennes , depuis le Maure taciturne et majestueux jusqu'au poli et remuant Sousou, jetant sur le fond sombre la note gaie de leurs costumes flottants et bariolés.
Il y a quelques années, le port de Saint-Louis était menacé de perdre toute importance; sa fermeture aurait forcément amené m ruine de la ville. L'ouverture du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis lui fait perdre encore quelque peu de son importance, mais cette fois le commerce, loin
d'en avoir souffert, se relève considérablement. La situation de Saint-Louis, sur une île au milieu du fleuve, excellente au point de vue militaire (car elle met la ville à l'abri de toute surprise dès que les ponts sont levés), est détestable au point de vue commercial.
A la sortie du marigot des Maringouins, d'où autrefois le Sénégal se rendait, paraît-il, à la côte très voisine, le fleuve fait un coude presque à angle droit et descend parallèlement au rivage jusqu'à 12 milles environ au-dessous de Saint- Louis. Coulant entre des berges sablonneuses, il les désagrège annuellement et en entraîne les déblais jusqu'à la mer où le reflux les rejette à la côte, créant à son embouchure des bancs de sable continuellement déplacés sur lesquels ses eaux luttent contre la mer et s'y brisent avec d'énormes remous. C'est ce qu'on appelle « la barre». Or, cette barre est excessivement capricieuse : aujourd'hui douce et profonde, demain furieuse et presque à sec, sans qu'aucun pronostic annonce ces changements. Le nombre de bateaux de tout tonnage qui s'y perdaient est incalculable. Aussi, à l'ouverture de l'excellent port de Dakar, où les vaisseaux peuvent accoster en toute sécurité, le commerce se déshabitua bien vite de venir décharger à Saint-Louis. Son port n'est plus fréquenté actuellement que par les bâtiments qui, durant l'hivernage, remontent le Sénégal jusqu'à Khayes, les avisos de guerre qui font la police
4fi AU SOUDAN FRANÇAIS.
du fleuve, et quelques bateaux de faible tonnage.
Le 31 octobre, nous faisons à la hâte quelques courses afin de nous approvisionner de moyens de subsistance pour les dix jours que nous allons passer sur l'aviso colonial le Richardtoll, qui nous conduit à Khayes. La colonie, en vertu de je ne sais quelle combinaison ingénieuse, et parce que nous appartenons au service du Soudan français, refuse de nous nourrir à bord de ses bateaux ; il en résulte donc que, sur les avisos de l'administration, les officiers passagers doivent se munir d'un cuisinier, de tout l'attirail nécessaire à la préparation des aliments, à la panification, s'ils veulent du pain ; force leur est d'embarquer des veaux et des moutons s'ils estiment qu'ils ne peuvent se passer de viande fraîche. A la rigueur, un passager seul sur un de ces bateaux devrait donc emmener avec lui un cuisinier, un boucher et un boulanger, à moins qu'il ne préfère vivre pendant dix ou quinze jours et quelquefois plus, de conserves froides et de biscuit. Ces mesures, prises par l'administration de Saint-Louis, sont, on l'avouera, peu en rapport avec les moyens des passagers, et il serait bien à désirer qu'un ordre de la métropole mît fin à un état de choses aussi déplorable.
Le 1er novembre, à dix heures du matin, Descamps, Dargelos, trois médecins de la marine parmi lesquels le docteur Fras, qui devait faire partie de ma mission et moi, nous étions réunis à l'arrière du Richardtoll, où nous installions notre
campement. Le colonel Gallieni, retenu à Saint- Louis pour quelques jours encore, ne devait partir que vers le 8 noAembre sur l'aviso de guerre la Salamandre, où, fort heureusement pour lui, grâce à l'amabilité des officiers du bord, son installation sera moins sommaire que la nôtre.
Le Richardtoll est un bateau plat, à aubes, de faible tirant d'eau, construit pour le service du fleuve. Il n'y existe, sauf deux petits roufs occupés par l'équipage, ni cabines ni abri d'aucune sorte. A l'arrière, une tente garnie de rideaux forme notre demeure; et là, sur le pont, chacun dispose à son gré la literie et le mobilier de campagne dont il a eu le bon esprit de se munir. Le mien se compose d'une table, de deux pliants et d'un lit de camp, le tout pouvant aisément se plier pour être porté à dos de mulet. L'installation en est bientôt faite, et mon cuisinier qui, pour le moment, me sert également de valet de chambre, dispose dans des récipients formés d'un baril scié en deux et remplis de sable jusqu'au bord, les casseroles qu'il vient de tirer de la cantine à vivres de la mission. Quelques boîtes de conserves et de pomme? de terre forment le fond de sa cuisine; aussi, peu après, nous sommes à table pendant que, pour la troisième fois, le Richardtoll jette son sifflement enroué aux échos de la rive, et que les palettes de ses roues commencent à battre avec un grand bouillonnement les eaux bourbeuses du Sénégal.
Après le repas, lorsque nous faisons plier les rideaux pour respirer la brise de mer, déjà Saint- Louis disparaît dans le lointain, perdu au milieu des buées qui s'élèvent de la masse d'eau qui l'entoure. Les minarets de la mosquée et le phare du Gouvernement sont encore visibles ; puis bientôt ils s'effacent doucement et se fondent dans la teinte blanchâtre de l'horizon ; nous pouvons alors dire pour longtemps adieu à tout semblant de civilisation, et deux d'entre nous lui peuvent dire adieu pour toujours.
La navigation à vapeur, de Saint-Louis à Podor, n'offre en aucune saison d'incidents bien marquants. Jusqu'à Richardtoll, le Sénégal mesure une largeur considérable, augmentée parfois jusqu'aux limites de l'horizon par l'inondation de ses deux rives. Le courant est très violent et c'est à peine si notre remorqueur gagne deux ou trois nœuds sur lui en forçant de vapeur.
Richardtoll, comme tous les postes militaires construits par le général Faidherbe, est un rectangle en maçonnerie, à étages et à terrasse; il est enfermé dans des galeries profondes en forme de cloître, destinées à protéger le corps de logis des rayons du soleil, et à donner aux habitants un couvert qui leur sert de promenoir aux heures chaudes de la journée. La cour, au milieu de la-
quelle est construit l'édifice, est fermée sur ses quatre faces par une muraille à banquettes de 4 à 5 mètres de hauteur flanquée en diagonale par deux bastions. Les magasins, communs, boulangerie et autres, sont accolés intérieurement à cette muraille ouverte du côté du fleuve par une large porte défendue par deux tambours en maçonnerie, Une certaine recherche architecturale a été apportée dans la construction de Richardtoll; car, lors de sa fondation, ce fort devait servir de résidence de plaisance au gouverneur. Des poivrières attachées aux quatre angles du bâtiment principal, une dentelure au garde-fou de la terrasse, des moulures aux arceaux de la galerie, lui donnent un cachet d'élégante originalité que n'ont pas les autres forts.
Nous passons de nuit à Dagana par un clair de lune splendide, comme on n'en voit qu'au Sénégal; on distingue nettement du bord les maisons blanches de forme mauresque des traitants de l'escale , perdues dans l'ombre des bombax et d'énormes tamariniers. Le fort disparaît entièrement derrière leur masse, et une simple ligne blanche, coupée par le noir épais du feuillage, nous en indique l'emplacement. Bientôt apparaissent, profilant sur le fond éclairé du ciel leurs silhouettes élancées, les rosniers, ces palmiers précieux ; ils firent autrefois la réputation de Dagana et furent l'objet d'un traité spécial du gouverneur Faidherbe avec les Maures, propriétaires
de cette rive. Le fruit du rosnier a peu de valeur, mais son tronc, haut quelquefois d'une centaine de mètres et absolument cylindrique, fournit un bois incorruptible, ressource précieuse dans un pays où les espèces les plus dures sont en quelques années minées et réduites en poussière par les eaux et les termites. Ils étaient autrefois en forêts épaisses en amont de Dagana; aujourd'hui ils sont bien clairsemés. En 1855, les Maures nous en abandonnèrent l'exploitation, et, dès les années suivantes, des milliers de troncs avaient disparu, employés à la construction du pont Faidherbe et d'autres ouvrages importants.
Podor, où nous arrivons dans la journée du 3, est une escale florissante où se traitent de grandes quantités de gomme. Avant que nous nous fixions dans le Soudan occidental, ce point était réputé le plus chaud du globe ; la température y atteint jusqu'à 44 degrés. ANiagassola, en 1885, au mois de mai, le docteur Lota, médecin du fort, a constaté en ma présence 48 degrés à deux thermomètres d'une précision éprouvée, ce qui laisse assez loin en arrière la température de cette escale.
Nous nous arrêtons pour faire du charbon, et nous ne repartirons que le lendemain matin à quatre heures. Il n'y plus actuellement de garnison à Podor, non plus qu'à Dagana. L'année dernière, le conseil général de la colonie a supprimé la subvention annuelle destinée à l'entretien des troupes et des forts affectés dans ces escales à la
protection des commerçants; le commandant supérieur répondit à cette mesure en supprimant la garnison, par conséquent la protection au commerce, et depuis les choses sont en l'état1. Il est assez probable que si quelques-uns des membres du conseil général exerçant la profession de traitants en cette escale étaient roués et volés par les Maures ou les Toucouleurs, ils se hâteraient de rétablir la subvention en la doublant.
En amont de Podor, la navigation du fleuve devient très délicate et demande une attention de tous les instants. Le premier bief du Sénégal commence à Mafou, ligne de brisants au milieu desquels, à l'époque des basses eaux, les avisos doivent naviguer avec mille précautions, malgré lesquelles ils talonnent souvent. Dès la fin de janvier, les chalands seuls peuvent les franchir. Jusqu'à ce point, tout le long des rives, l'inondation était encore en son plein et partout le fleuve était au niveau de ses berges ; mais, à présent, elles surplombent notre bateau , et plus nous avancerons dans la direction de Khayes, plus elles s'élèveront. A chaque nouveau barrage signalant un bief ce phénomène est à constater.
Depuis Mafou, nous traversons un pays avec lequel nous sommes en continuelles hostilités; c'est
1. En 1887 la garnison a été rétablie ainsi que les crédits ; mais, pour en arriver là, il a fallu que deux ou trois traitants aient été battus et pillés par les Maures, à la barbe du commandant du cercle.
le Fouta dont le roi Abd-oul-Boubakar ne se fait pas faute de rançonner et de piller parfois les chalands de traite qui longent les rives. Les six panons du hotschkiss pointé à l'avant du tiichardtoll nous font très poliment saluer au passage par les habitants des nombreux villages toucouleurs rjui bordent le fleuve. Seuls, les enfants et les femmes se livrent à une pantomime qu'ils pensent très blessante pour des chrétiens et qui nous montre les sentiments réels de cette population à notre égard.
J'ai constaté une grande similitude de caractère entre ces Toucouleurs et leurs chiens : voleurs, mendiants, ingrats et pillards. Ainsi, pour faire taire les nuées de marmots qui nous insultent au passage, un excellent moyen est de leur jeter une galette de biscuit. Tous aussitôt se précipitent à l'eau, chacun tirant au plus vite sur l'objet de leur convoitise et se rouant de coups réciproquement pour en devenir possesseur, sans s'occuper aut»ement de nous.
De temps à autre, sur les berges, des bandes de caïmans viennent se chauffer au soleil, la gueule ouverte et le ventre aplati sur le sable ; une balle les salue au passage et parfois cloue l'un d'eux au sol, pendant que son horrible gueule s'ouvre et se ferme dans des mouvements convulsifs: dans ce cas, nos lajjtots1 arment en hâte