‹ Au Soudan français, souvenirs de guerre et de missionChapitre 18 sur 20 · RETOUR DE LA MISSION L'AVENIR DU SOUDAN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

RETOUR DE LA MISSION L'AVENIR DU SOUDAN FRANÇAIS

La mission quitte Bissandougou. — La vallée du Tankisso. — Le Bouré. — Les mines d'or. — Les sources du Sénégal. — Guet-apens de Koma et assaut du village. — Le Kollou. — Le lieutenant Plat mourant. — Kouudian. — Une mule précieuse. — Arrivée à Khayes et à Saint-Louis. — Quelques données géologiques. — L'avenir du Soudan français. — Réfutation d'erreurs répandues sur cette contrée. — Conclusion.

Le 26 mars nous quittions Bissandougou, accompagnés au dehors de la ville, par l'almamy et son fils Karamoko, jusqu'au campement où la mission s'était arrêtée la veille de son entrée dans la capitale.

Avant notre départ, j'exprimai à Samory le désir de regagner la rive gauche du Niger par un chemin différent de celui par nous suivi à l'aller; mon but était d'étendre ainsi le plus possible nos connaissances directes sur son empire ; mais il accueillit les diverses demandes que je lui soumis à cet égard par des fins de non-recevoir. Non qu'il

refusât nettement, mais ses réponses n'en valaient guère mieax.

— Tu es libre, me disait-il, de passer par où bon te semblera; seulement je dois te prévenir que les villages que tu traverserais en t'écartant de la grande route ne sont nullement préparés à te recevoir; peut-être traduiraient-ils, malgré moi, l'ennui d'avoir à supporter le fardeau du ravitaillement de ton monde par quelque acte malveillant, ce que je veux éviter à tout prix.

J'ai su, peu après, ce qu'était cette étonnante hostilité si difficile à comprendre de la part des Mandingues envers l'hôte de leur maître redouté. Samory, craignant que je ne parcoure son empire à mon gré et que je n'en dresse la carte, avait simplement fait parvenir à ses gouverneurs l'ordre de me recevoir poliment au cas où je me présenterais à eux après mon départ de Bissandougou; mais il leur défendait en même temps de me fournir aucune des denrées nécessaires à notre subsistance. Or, je traînais derrière moi une centaine d'hommes, et n'ayant plus un sou en caisse et à peine une centaine de biscuits comme approvisionnement total, il me fallait bon gré, mal gré, suivre la même route qu'à l'aller; là tout était préparé pour nous recevoir.

C'est à partir deSansando que je fus à même de comprendre l'interdit qui nous frappait. En allant à Bissandougou, nous avions suivi la rive gauche du Niger; pour déterminer d'une façon plus corn-

plète l'hydrographie du fleuve, je résolus de revenir par la rive droite jusqu'à Siguiri. Personne ne s'opposa à notre passage : mais, dans aucun des villages que nous traversâmes, Farinkamaïa, Kara, Toguikoro, Kéniébakoro, on ne voulut nous fournir la plus petite mesure de mil ou de riz. Heureusement, comptant sur cette éventualité, je m'étais approvisionné en quittant Sansando, et nous n'eûmes pas à souffrir de la faim.

En arrivant au gué de Siguiri, nous reconnûmes encore la main de l'almamy. Pas un seul pêcheur ne voulut nous indiquer le passage. Or, en cet en droit, le fleuve est largo de plus d'un kilomètre et excessivement profond, sauf sur une ligne sinueuse qui le coupe d'aval en amont et que repèrent des arbres qu'une parfaite connaissance des rives peut seule faire remarquer. Nous courrions grand risque d'être obligés de revenir sur nos pas et de remonter le fleuve jusqu'à Konama ou Sansando pour le traverser; mais sur le soir nous eûmes la bonne fortune de rencontrer un réfugié de Siguiri qui, se rappelant que nous venions de travailler pour l'indépendance de son pays, nous offrit gracieusement de nous guider. Dès la tombée de la nuit nous étions campés sur la rive gauche.

Le lendemain, en signe de prise de possession de cette rive, nous hissâmes le pavillon français sur le plateau qui domine Siguiri, et nous le saluâmes de plusieurs salves de mousqueterie.

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Actuellement, grâce à l'initiative du colonel Gallieni, un fort couronne ce rocher, dont le général Borgnis-Desbordes, en 1882, alors qu'il était colonel commandant supérieur du Soudan, avait fait ressortir toute l'importance; dans son esprit, il devait couvrir la rive gauche des invasions ouassoulonkèses et commander le cours du haut Niger et de son affluent le Tankisso. La période des vicissitudes que ce pays a dû traverser est enfin terminée, et le fort qui protège cette région en consacre définitivement la possession.

Je devais chercher et étudier l'emplacement de l'ouvrage à construire. En 1882, le colonel Borgnis-Desbordes, en 1885 le commandant Combes, l'avaient déterminé. Je n'eus donc qu'à faire appel aux documents que ces officiers supérieurs avaient laissés pour présenter un projet qui a été suivi dans ses grandes lignes par le commandant supérieur actuel.

Après quelques jours de repos pendant lesquels MM. Fras et Plat trouvèrent occasion de glaner encore de nombreux matériaux pour leurs travaux, nous dûmes songer au départ. Le colonel Gallieni était arrivé à Niagassola et allait rentrer à étapes forcées à Khayes pour organiser dans le plus bref délai le rapatriement de la colonne. Il avait l'obligeance d'offrir à la mission de l'emmener en France avec lui. Aussi, nous n'avions pas de temps à perdre si nous voulions achever l'exécution de notre programme et arriver à Khayes au moment opportun.

Il avait été convenu que le lieutenant Plat serait chargé du levé d'une route militaire destinée à relier Niagassola à Siguiri; je le priai en conséquence de rejoindre la colonne dans cette première localité. A son arrivée, il remettrait au colonel Gallieni les originaux du traité conclu avec Samory ; chemin faisant, il dresserait l'itinéraire détaillé de la route que je lui indiquais comme étant la plus courte et la plus utilisable. Sa mission terminée, il devait nous rejoindre par la route Niagassola-Bodala où nous lui donnions rendez-vous le 22 avril.

Le docteur Fras et moi nous devions, pendant ce temps, remonter d'abord le cours du Tankisso et le déterminer jusqu'à la hauteur de Didi; puis, parcourir le Bouré, en faire le levé et indiquer les placers aurifères ; enfin, relier ce pays à Nabou dont j'avais relevé les environs en 1885.

Ce programme fut exécuté de point en point, et, le 22, à l'heure dite, Plat et la mission se retrouvaient sous le rempart ruiné de la capitale du Goro.

La route qui, de Siguim, suit le Tankisso pour se rendre à Didi est une des plus charmantes que l'on puisse rêver. Elle traverse une large et riche plaine d'alluvions que bordent à gauche de hautes futaies et à droite des collines dentelées émergeant d'une épaisse et plantureuse végétation. Les eaux profondes du Tankisso coulent paisiblement sous un berceau ininterrompu de feuillage ; elles ne

sont parfois troublées que par les ébats de nombreux troupeaux d'hippopotames, ou par le sillage de quelque pirogue glissant silencieusement à leur surface poussée par la pagaie d'un pêcheur invisible.

C'est aussi Je pays le plus giboyeux peut-être de ces régions si riches cependant en animaux à poil et à plumes. A chaque pas nous faisions fuir des troupes de biches ou de gazelles qui s'arrêtent à une centaine de mètres pour nous contempler de leur grand œil étonné. Partout des empreintes d'éléphants ou d'hippopotames, et, la nuit, le miaulement perçant de la panthère nous invitait à entourer notre campement de grands feux pour en éloigner les rôdeurs trop audacieux.

Bien cultivée, cette vallée se transformerait rapidement en un véritable grenier d'abondance.

Toutes les productions du Haut-Sénégal et du Soudan y viennent à foison et presque sans soins; les bois précieux y sont nombreux et les lianes à caoutchouc et à gutta-percha y forment d'impénétrables fourrés.

Si jamais une voie ferrée ou un Decauville relie Khayes à Bammakou, et il faut espérer que la nécessité s'en fera bientôt sentir, les produits de ce coin de terre privilégiée descendront par le Tankisso et le Niger, navigables en toute saison, jusqu'à Bamakou où ils ne seront pas un des plus faibles appoints du mouvement de transit de ce marché.

A deux jours de marche au nord-est se trouvent

les mines d'or du Bouré, situées aux environs de Didi, capitale de la province. Nous y arrivâmes le 17.

J'avais choisi à dessein notre campement au milieu même à' un placer en pleine exploitation, à portée de fusil du village, à l'ombre d'énormes figuiers qui abritent du soleil l'ouverture des puits. Il nous fut donc facile d'étudier sur place, autant que nos moyens nous le permettaient, la valeur des terrains aurifères et la façon dont ils sont mis en œuvre.

La région appelée Bouré, dont l'or alimente en grande partie les places de Médine, Bakel, Saint-Louis, la Gambie, Sierra -Leone et même Tombouctou, est située sur les flancs des monts du même nom ; le pic de Didi est le nœud orographique de la région. Son altitude est de 817 mètres. Décharné et déchiqueté par les intempéries, il est visible de fort loin et sert de guide aux caravanes qui viennent à Didi échanger leurs céréales contre l'or fin; car les habitants du Bouré n'exploitent guère leurs mines que pour en retirer juste ce qu'il faut pour se nourrir et se vêtir.

Lorsque, à notre arrivée dans le Haut-Sénégal, nous demandions aux Kassonkés des environs de Médine comment se recueillait l'or sur le Niger, beaucoup nous répondaient, avec la plus grande conviction, qu'on jetait des ossements dans des trous et que, plusieurs années après, on les retirait pleines du précieux métal. J'ai conté cetto

légende aux Bouréens ; elle leur a causé une bruyante et unanime hilarité. Il y a cependant, dans ce racontar, un l'ait absolument certain : c'est la découverte relativement fréquente d'ossements humains enlizés dans les vases aurifères, dont les cavités contiennent de la poudre d'or qui y a été lavée par les eaux.

Voici comment les indigènes procèdent à la recherche des filons et comment ils les exploitent.

A certains indices donnés par la structure extérieure du sol, ils percent en différents endroits la croûte ferrugineuse par des puits profonds de 15 à 16 mètres qui les amènent dans les terrains d'alluvions formant le sous-sol. Généralement ils creusent quatre de ces puits aux angles d'un carré englobant le terrain à prospecter. La forme des différentes couches leur indique l'emplacement du lit sous-terrain d'alluvions aurifères à attaquer. Ils abandonnent alors les premiers puits et, grâce aux indications qu'ils ont recueillies en les creusant, ils jalonnent la direction du filon qu'ils attaquent dès lors par une série de puits régulièrement espacés. Le travail est mené de front dès l'arrivée aux boues aurifères qui se trouvent habituellement entre 15 et 16 mètres de profondeur. Des galeries non étançonnées font communiquer entre eux l'ensemble des puits ; et il arrive souvent que cette négligence Je travaux de soutènement amène de*, éboulements funestes aux travailleurs. On cite de nombreux exemples d'hommes qui sont restés jusqu'à

huit jours ensevelis dans ces galeries étroites. La boue aurifère est blanche; c'est une sorte d'argile, remplie de paillettes ou de poudre d'or.

Le quartz aurifère y est à peu près inconnu, mais il est certain qu'une étude attentive du massif montagneux du Bouré en ferait découvrir des gisements importants ; la direction des filons alluvionnaires pourrait guider dans les premières recherches.

La superstructure du sol, dans ces régions, explique facilement ce phénomène insolite de grands courants d'alluvions souterraines.

Du Gangaran au Niger, le Soudan occidental est recouvert d'une sorte de voûte d'un tuf ferruerineux, spongieux par place, largement fissuré à d'autres, presque toujours très dur; il contient parfois de splendides filons d'un minerai de fer d'une richesse considérable, formé d'oxydes et de sulfites. J'en ai pesé des fragments dont la densité n'était pas moindre de 6,5 et qui, préparés à la méthode catalane, donnaient des fers d'une densité de 12 et 12,5 d'une ductilité étonnante.

Cette voûte, épaisse ordinairement de six à huit mètres, couvre un sol friable composé d'argile mélangée en fortes proportions de sables gréseux blancs roses ou bleus qui lui donnent sa teinte particulière; ces sables proviennent de la désagrégation des massifs montagneux de la région.

A la saison des pluies, presque toutes les eaux tombées s'infiltrent jusqu'à cette couche où elles

déterminent une canalisation souterraine qui les amènent à un thalweg imperméable. Là elles stationnent et déposent les matières qu'elles tiennent en suspension. Ce sont ces thalwegs qu'il importe de déterminer pour les chercheurs d'or, et telle est leur expérience dans ce genre de prospection que bien rarement le cinquième puits creusé ne les y amène infailliblement.

L'exploitation est fort rudimentaire ; les boues sont retirées du puits et versées dans une calebasse où elles subissent une série de lavages qui les désagrègent d'abord ; un mouvement de rotation rapide leur est ensuite donné lorsqu'elles sont devenues extrêmement liquides. Dans ce mouvement, les sables et autres matières sont entraînés pendant que l'or, d'une densité supérieure, s'accumule au fond de la calebasse où il est recueilli.

Le travail d'une journée donne une rémunération moyenne d'un gros d'or pour une famille, à condition de le continuer sans interruption. Le gros pèse environ 4 grammes et vaut par conséquent une quinzaine de francs.

Il entrait dans mes vues de rechercher les sources du Bakhoy, rivière que l'on donnait, naguère encore, comme le fleuve « Sénégal » luimême. Mon opinion à ce sujet est que le Bafing, son autre affluent, qui contribue avec le Bakhoy à

sa formation à Bafoulabé, doit être à plus forte raison considéré comme le fleuve lui-même. Son cours, en effet, est plus long d'une centaine de kilomètres et son débit bien plus considéi-able.

Quoi qu'il en soit, après une longue et pénible exploration dans les Etats du Bouré, du Menien et du Sakho, nous nous trouvâmes un beau jour près de Sakheya au milieu des étangs où le Bakhoy, le Sénégal si l'on veut, prend sa source. C'est une plaine étroite, assez mystérieuse d'aspect, cause probable de la superstition qui en éloigne les habitants. Cette plaine est située par 11° 56' longitude Ouest et 11° 24' latitude Nord; entourée d'un cercle de collines abruptes, elle n'est fréquentée que par des hippopotames et des éléphants dont nous avons relevé partout les traces.

Le 21 avril, deux jours après cette importante découverte géographique, nous traversions le village de Koma, où j'avais été assailli par surprise deux ans auparavant, presque jour pour jour, par les contingents de la région.

C'était au cours d'une mission d'exploration que j'étais chargé de remplir entre le Bakhoy et le Bafing. Mon escorte se composait de trente-deux tirailleurs. Nous avions pris no ;e. campement sous deux grands caïlcédrats situés sur un petit monticule à environ 300 mètres du village. Leurg branches tombaient jusqu'à terre, formant au-dessus de nous une épaisse voûte d'ombre et de feuillage. Le pays nous était absolument inconnu ; j'étais

alors le premier Européen qui en eût foulé le sol, et j'ignorais complètement que, tout près de nous, au delà des broussailles qui nous entouraient, se trouvait le village de Koma.

Cette forteresse djallonkaise, dernier vestige de l'ancien et puissant Etat du roi Sireman, avait échappé par miracle aux coups d'El-Iiadj-Omar ; enorgueillie par cette circonstance toute fortuite qu'elle attribuait à la crainte qu'elle avait su inspirer au conquérant, elle se posait en suzeraine dans toute la contrée, et rançonnait sans scrupule les caravanes de passage. Bientôt elle était devenue un vrai refuge de bandits. Niagassola, à qui elle coupait la route du Fouta-Djallon, avait envoyé quelques années auparavant une forte colonne pour jeter bas ses remparts. Mal dirigée par le Mamby actuel, l'expédition avait piteusement échouée; l'orgueil des guerriers de Koma s'en était accru au delà de toute expression.

Je ne savais rien de tout cela, et grand fut mon étonnement, lorsque, sur le point de m'instalier sous la tente pour mettre au net mes travaux topographiques de la matinée, mes sentinelles m'annoncèrent une députation du village venant exiger de nous le droit de passage. Les Dialonkés ne me demandaient pas moins de 1000 francs pour avoir le droit de continuer ma route et d' « écrire » leur pays. Je ne pouvais en aucune façon acquiescer à une demande aussi exorbitante et je dus les éconduire le plus poliment du inonde.

L'incident paraissait clos; mais, trois quarts d'heure après, alors que je travaillais tranquillement, je fus surpris, par le cri répété de : Aux armes! que poussaient à tue-tête les sentinelles. Presque aussitôt, le crépitement de la fusillade se faisait entendre autour du camp. A peine avais-je eu le temps de saisir mon étui de revolver, que nous étions envahis de toutes part par une foule hurlante de guerriers, qui se dirigeaient droit sur ma tente. Heureusement les faisceaux, étaient formés sur ses quatre faces et mes tirailleurs refoulés par les assaillants les rompaient en hâte et se donnaient un peu de large à coups de baïonnette.

Pendant ce temps j'essayais, mais en vain, de sortir mon revolver de son étui : quelque diable malin le retenait; alors, voyant mes efforts inutiles, je ramassai à mes pieds un énorme gourdin, coupé fraîchement par mon palefrenier pour mettre ses chevaux à l'attache. Au môme moment, deux Dialonkés me couchaient en joue, à bout portant. Le lieutenant indigène Bénis brûle la cervelle au premier, tandis que le fusil du second ayant fait long feu, je le renverse d'un grand coup de bâton. Mais, presque en même temps, deux tirailleurs qui accouraient à notre aide tombent fusillés par la décharge d'un gros d'ennemis qui accouraient soutenir nos deux agresseurs. Il est difficile de se rendre compte de ce qui serait alors advenu si, au même moment, une panique sou-

daine, à laquelle les noirs sont très sujets, n'avait l'ait reculer tout à coup les Dialonkés. J'en profitai pour rallier mes tirailleurs qui luttaient isolément çà et là dans le campement, et les lancer, baïonnette basse, sur la masse des assaillants.

Le mouvement que j'ordonnai un peu en désespéré et pour faire trouée au milieu de l'ennemi, eut un complet et décisif succès. Devant notre attaque, les premiers rangs firent volte-face et, en cherchant à s'enfuir, ils repoussaient ceux qui venaient derrière eux ; puis, affolés par les coups des tirailleurs qui les rejoignaient, ils se culbutaient pêle-mêle, dans une affreuse cohue. Quelques feux de salve accélérèrent leur fuite et les rejetèrent, dans une course folle, aux pieds du tata de Koma.

Les hautes murailles du village s'élevaient devant nous, flanquées à courte distance par des tours crénelées; mais mes tirailleurs, lancés à la poursuite de leurs agresseurs, ne songeaient même pas qu'ils pouvaient être fusillés jusqu'au dernier avant d'en atteindre le pied. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les uns, enfonçant les portes, se ruaient à l'intérieur du village; les autres, se faisant la courte échelle, escaladaient les murs : et bientôt un incendie général allumé par eux chassait les défenseurs de la place. Partout, dans les ruelles étroites et sinueuses, s'engageaient des combats corps à corps avec les plus braves d'entre les guerriers

de Koma, qui se refusaient à abandonner leur village. Le peu d'hommes valides qui me restaient auraient pu. y succomber; aussi fîs-je sonner la retraite, laissant aux flammes le soin démettre un terme à la lutte.

Pendant le combat, le chef du village était tombé dans nos mains; je le fis passer par les armes, séance tenante, en punition du guet-apens qu'il nous avait tendu. Son corps, attaché à la plus haute branche d'un baobab dépouillé de ses feuilles, fut destiné à rappeler aux gens du pays les dangers qu'il pouvait y avoir pour eux à s'attaquer à nous.

Cette affaire coûta aux habitants de Koma cinquante-deux tués et quatre-vingt-onze blessés ; de mon côté j'eus à déplorer la perte de deux tirailleurs. Cinq de mes hommes légèrement blessés pouvaient suivre ma petite colonne ; deux au lies furent expédiés sur des civières à Niagassola, où l'un d'eux mourut peu après, des suites de l'amputation qu'il avait dû subir.

J'ai appris depuis que le village de Koma avait été poussé à cette agression par Samory luimême, alors en hostilité sourde avec nous et dont l'influence était à cette époque toute-puissante sur la rive gauche du Niger; c'est ainsi qu'il me procura l'honneur de tirer dans le Soudan français les premiers coups de fusil contre les siens, depuis l'année 1883 où le général Desbordes l'avait battu auprès de Bammakou, sur la rivière Ouayako.

Le 22 avril, après avoir fait notre jonction avec Plat, à Nabou, nous nous engagions dans les montagnes difficiles du Goro qui séparent le bassin du Bakhoy de celui du Bafîng. Après trois jours d'une marche extrêmement pénible, au cours de laquelle nos animaux de selle et de bât perdirent le peu de vigueur qui leur restait, nous débouchâmes enfin dans les verdoyants vallons du Kolou.

Le massif montagneux que nous quittions est d'un grand intérêt pour l'étude de la faune du Soudan occidental. Sur les hauts plateaux, un naturaliste doublé d'un chasseur y serait dans un perpétuel ravissement. Tous les animaux qui vivent dans le Soudan s'y donnent rendez-vous, et la ligne Ouest-1/4 Nord que nous suivions à la boussole depuis Nabou est coupée de millions d'empreintes de troupeaux considérables d'herbivores de toute taille. Çà et là, la patte d'un fauve a laissé la marque de ses griffes au milieu d'un épanouissement de traces de biches ou de cobas, indice permettant de rétablir, au moyen de quelques ossements blanchis dispersés aux alentours, une scène de carnage et d'épouvante.

Malheureusement, le temps nous manquait ; la fatigue du chemin que nous suivions à l'aventure à travers monts et vallées ne nous permettait pas de battre la campagne à l'arrivée au campement, ^ous pûmes cependant enregistrer quelques beaux coups de fusil, et les dépouilles opimes de

bois et de cornes de toutes dimensions, voire môme de défenses de sangliers, d'hippopotames et d'éléphants que nous rapportâmes, témoignera de l'abondance presque incroyable du gibier.

Le Kolou, placé par nous sous le protectorat de la France, comme nous l'avions fait du Menien et du Sakho, diffère entièrement par son aspect des régions voisines. Dans le bassin du Niger, la végétation est à peu près répartie d'une façon uniforme, bien que changeant absolument de nature selon qu'on se trouve en plaine ou sur les collines. Ici, il n'en est plus de même. Cette région est un vaste plateau stérile où poussent quelques fourrés de lianes à caoutchouc (gom-giié, saba). Le sol est craquelé de mille failles profondes et étroites dans lesquelles coulent des ruisseaux d'une eau parfaitement limpide, enfouis sous l'amoncellement d'une végétation vigoureuse. Dans les élargissements que présentent ces vallons ombreux se développent de riches cultures qui entourent un village propret et bien fortifié.

Mais, au demeurant, les terrains impropres à la culture l'emportent tellement sur les parties fertilisables que ce pays est pauvre et le demeurera toujours, à moins que, dans la suite des temps, une voie ferrée ne traverse le Soudan ; une compagnie industrielle pourrait alors chercher à tirer parti des gisements considérables de fer natif qu'on rencontre à chaque pas. Actuellement, le touriste seul peut s'aventurer avec intérêt dans ce petit

pays perdu ; les sites qu'il contemplerasont uniques dans leur genre, et si l'accès du Kolou est rendu extrêmement pénible par la barrière de montagnes qui l'enserre sur trois faces, en revanche les magnifiques tirés qui s'offriront constamment à lui seront une large compensation aux fatigues du voyage.

C'est dans une de ces charmantes vallées, d'aspect si engageant, que j'ai failli perdre mon excellent camarade, Plat. A Kambaya je lui avais confié une mission destinée à enfermer la région dans un polygone qui permît d'en dresser la carte avec quelque certitude. Nous devions opérer séparément l'un à l'est, l'autre à l'ouest, et nous retrouver quelques jours après à Makana, sur le Bafing, à la sortie du Kolou.

Le 30 avril, en effet, nous nous rejoignions. Mais dans quel état je trouvai ce pauvre Plat ! Un squelette barbouillé de terre glaise ! Le regard était déjà atone et si les idées se suivaient encore avec quelque régularité dans son esprit, en revanche, la langue tuméfiée par la maladie se refusait à les traduire. Quand nous nous étions quittés à Kambaya, il était plein de vigueur, de gaieté et de santé ; non pas rose de teint, car un séjour prolongé dans le Soudan nous avait donné l'aspect de Maures du Sahara, mais la figure pleine et le corps vigoureux. En trois jours une fiï'vre bilieuse hématurique violente avait eu raison de cette vigueur, et nous le retrouvions agonisant. L'éner-

gie, cependant, ne l'avait jamais abandonné, et, au plus fort de ce mal foudroyant, il avait eu la volonté et le courage de continuer à prendre des observations au cours de sa route, pour que son travail ne comportât pas de lacune. Cette volonté de fer, si rare chez un tout jeune homme, en présence d'une affection de ce genre, sauva cet excellent officier.

Les bons soins du docteur Fras aidant, nous pûmes, au bout de deux jours, nous remettre en route après avoir fait fabriquer une sorte de long palanquin en bambou : huit vigoureux noirs portaient notre pauvre camarade.

Nous traversâmes ainsi, longeant le fleuve, la confédération du Bafing et arrivâmes le 6 mai à Koundian.

C'e^t une de ces citadelles qu'El-Hadj-Omar avait très habilement fondées sur les divers points de son vaste empire pour tenir en respect les populations nouvellement soumises à son joug et surveiller les débouchés de la région.

Koundian est situé à l'entrée des monts du Sollou et commande le cours du Bafing, les routes du Bambouk, de la confédération du Bafing, du Sollou et du Diébédougou. Ce dernier vestige de la puissance toucouleur ne mérite plus guère l'importance politique qu'on lui a longtemps alliibuée. Huit ou dix talibés (cavaliers nobles) et une centaine de sofas y vivent encore sous le commandement de Boukari, ancien captif du

conquérant noir. Une douzaine de chefs de cases malinkés ont lié leur sort au sien en lui vendant le mil et le riz le plus cher possible. La ville comprend environ deux cents maisons, plus pittoresquement jetée? çà et là, sous des bouquets de palmiers ou de fromagers, que bien entretenues.

La citadelle d'El-Hadj-Omar est un carré de 120 mètres de côté entouré d'une muraille en maçonnerie haute de 3 mètres et flanquée aux angles par des tours crénelées. Autrefois, chaque courtine était battue, en outre, par les feux croisés d'oreillons dont les ruines forment aujourd'hui des gradins qui, en cas d'assaut, amèneraient l'assaillant jusqu'à la crête de l'ouvrage. Il ne nous a pas été permis d'en visiter l'intérieur où vivent encore, paraît-il, un certain nombre de femmes du prophète soudanien.

Il est difficile de se rendre compte des services que peut rendre aujourd'hui auxToucouleurs cette place perdue au milieu de régions reconnaissant toutes notre autorité. D'après Boukari, elle aurait pour but de relier Dinguirayaux débris de l'empire d'Ahmadou-Cheïkou, et surtout de servir de relai aux courriers que les deux frères s'adressent.

Le vieux chef de Koundian est en paix avec ses voisins. Il les déteste cordialement et ils le lui rendent bien ; mais il fait néanmoins de réels efforts pour qu'une incartade de ses gens ne le mette pas en conflit avec l'autorité française.

Nous fûmes bien accueillis dans cette ville,

quoique avec une certaine réserve. L'excellent laitage que le chef toucouleur nous envoya, et dont nous étions privés depuis quelques jours, rendit à Plat quelques forces et la vigueur physique nécessaire pour se passer dorénavant de son palanquin. A partir de ce jour, il voulut faire les étapes à cheval et y réussit, malgré leur extrême longueur et sa grande faiblesse.

En effet, de Koundian à Diamou, elles ne furent jamais moindres de 50 kilomètres, et, dans les deux derniers jours, nous les portâmes jusqu'à 55 et 56 kilomètres.

Nous levions le bivouac tous les matins à deux heures, profitant d'un magnifique clair de lune qui nous éclairait comme en plein jour ; à midi nous nous arrêtions pour déjeuner sommairement; et, à deux heures, nous reprenions l'étape. Parfois notre montre marquait six heures du soir avant que nous eussions trouvé un campement convenable.

Avant d'entrer dans les monts du Bambouk, qui nous séparaient encore de la vallée du Sénégal, nous eûmes à franchir un grand nombre de rivières marécageuses où nos animaux enfonçaient parfois jusqu'aux épaules. Nous ne parvenions à les déliai er qu'en les amarrant avec des cordes de bât doublées et rajustées, auxquelles plusieurs hommes s'attelaient.

Après an orage épouvantable, comme il en éclate souvent dans le Haut-Sénégal aux approches de l'hivernage, nous nous trouvâmes, la veille de

notre passage à Kourouba, arrêtés par une de ces rivières. Pendant que notre convoi la franchissait avec mille difficultés, le ciel et le paysage me rappelaient un autre passage de rivière bien autrement émouvant, pendant la campagne contre Samory.

C'était entre Kolita et Oudoula; le ciel était bas, sombre et brumeux. Les fusils crachaient de longues flammes de poudre humide et les détonations prenaient une amplitude effroyable sous l'épaisse voûte des nuages.

Nous approchions d'un affreux petit ruisseau aux abords boueux, dont le lit était rempli d'une vase fétide. Derrière les faux palmiers qui bordaient les rives se tenaient, immobiles et muets, dans le marais jusqu'au ventre, les guerriers composant l'avant-garde de Samory. Dans cet affût puant, l'oeil fixe, le doigt sur la détente, ils attendaient patiemment que nos poitrines touchassent presque la bouche de leurs longs fusils. Pas un souffle n'agitait l'air, et, sauf quelques détonations lointaines et le bruit de nos pas sur les cailloux du chemin, rien ne troublait le silence de mort qui pesait sur la campagne assombrie et enlaidie par le gris sale du ciel.

Depuîs longtemps le gros de la colonne était passé et les sofas de Samory s'étaient écartés sur son passage, barrant la route derrière elle; ils pensaient bien ainsi enlever l'arriôre-garde cou-

poV de sa retraite et fatiguée déjq par un premier combat rpù l'avait retardée près d'une heure.

Chaque seconde la rapprochait du danger mortel que cachait le muet rideau coupant l'horizon devant elle; vingt pas encore et nombre de ces braves tirailleurs qui marchaient si alertes et si pleins d'entrain, allaient rester pour toujours dans l'ignoble cloaque.

Rien ne pouvait me faire soupçonner le piège dangereux qui nous était tendu et j'allais tranquillement, du pas régulier de ma mule, marchant en avant de mes hommes, l'esprit détendu par le combat heureux que nous venions de livrer, laissant flotter ma pensée dans le vague du souvenir des bons jours de France.

Tout à coup, Pépita, mon honnête et tranquille monture, lève droit la tête, pointe les oreilles et écarte brusquement. Pépita a un instinct merveilleux et un flair exquis ; pour son cavalier et pour les tirailleurs qui connaissent ces qualités, elle cet un éclaireur précieux que personne ne quitte de l'œil. Cette fois, son manège était si caractéristique qu'aucun doute n'était permis.

D'instinct, et en un clin d'oeil, toutes les baïonnettes sont fixées au canon et c'est à peine si un commandement est nécessaire pour que chacun su jette à corps perdu sur les noirs postés dans le ruisseau.

Une longue traînée de feu illumine les palmiers et, de toute part, les détonations dos énormes fusils

malinkés éclatent tandis qu'une épaisse fumée semble ramper sur le sol et nous aveugle tous.

Pendant quelques secondes, piétinant dans la vase, nous nous escrimons de la crosse et du sabre au milieu dune nuée de moricauds fangeux qui, surpris par notre attaque imprévue, ont déchargé leurs armes au hasard et sans nous causer le moindre mal.

Ils s'enfuient dans toutes les directions en poussant des hurlements affreux : nous nous rassemblons sur l'autre rive, ayant à peine conscience de ce qui vient d'arriver, mais laissant derrière nous, dans le ruisseau, un excellent pont de cadavres qui expliquera suffisamment l'incident à l'armée du prophète qui nous suit.

La partie du Bambouk que nous traversons est montagneuse et aride. C'est une série de plateaux gréseux, nus, sauf quelques arbustes rabougris qui s'effondrent de dislance en distance dans d'étroites vallées obstruées par les sables où, durant l'hivernage, coulent d'impétueux torrents. Leur lit est à sec en cette saison, et la recherche de l'eau n'est pas un de nos moindres soucis.

A part le village de Ganfan, oasis de verdure au milieu de ce désert, on ne rencontre en cette région aucun village, aussi nous forçons de vitesse pour quitter rapidement cette contrée désolée.

Le 12 mai, enfin, de très grand matin, nous atteignons le grand village de Mansonnali, bâti dans une fertile plaine à quelques kilomètres de Diamou, au débouché des montagnes. Deux heures après nous recevions de M. Portier, directeur des travaux du chemin de fer, la cordiale hospitalité qu'il sait donner à tous ceux qui frappent à sa porte. Le soir même, un train formé spécialement pour transporter la mission, nous amenait à Khaves où. le commandant supérieur nous avait précédé de quelques jours.

Le 16 mai, nous nous embarquions avec la colonne expéditionnaire, et, après une longue traversée de dix-huit mortels jours sur un chaland, nous arrivions à Saint-Louis.

Ayant rapporté en France un certain nombre d'échantillons de roches des régions que nous avons explorées, je les ai soumis à l'examen de MM. Georges lioyer, président de la Société d'émulation du Doubs, géologue distingué; Kilian, l'émment chef des travaux pratiques au laboratoire de géologie à la Sorbonne, et Lacroix, préparateur de minéralogie au Collège de France. Ces savants é mérites ont bien voulu consigner, dans la notice suivante, le résultat de leurs observations sur la nature minéralogique des régions soudaniennes aujourd'hui en notre possession.

La haute compétence de ces trois personnalités marquantes dit mondé scientifique donne à ce document une valeur d'autant plus grande qu'il est, à ma connaissance, le premier qui traitecette question dans tous ses détails scientifiques et techniques.

Bassin du Sénégut.

Le fleuve nommé Sénégal, et ses nombreux affluents ont creusé leurs lits dans des masses gréseuses qui affleurent sur de très vàsiès surfaces. La désagrégation de la partie superficielle de ces masses a provoqué la pulvérisation des grès et donné naissance à une couche de sable variant de 0m,10 à 0m,20 d'épaisseur qui recouvre, mélangée à l'humus et à l'argile, d'immenses étendues de terrain. Eu outre, de nombreux cours d'eau entaillent de toutes paris les masses gréseuses avant d'aller grossir les grands affluents du fleuve.

Pendant la saison sèche, les berges sableuses s'effritent, perdent la cohésion qu'elles devaient à l'humidité, s'effondrent et obstruent, en mains endroits, le lit des rivières.

Vienne la saison des pluies abondantes et torrentielles

sous ce climat, et tous les amas de sable et de grès désa-

ïs sont emportés et roulés au loin, pour céder la place

à de nouvelles alluvions descendues des massifs du Bouré

et du Manding.

Aux environs de Mansonnah, sur la rive gauche du Sénégal, les roches sont constituées par des grès silicieux à ciîiiiut argileux ou par des grès feldspathiques. A Balakamé, à 100 kilomètres plus au sud-est, les berges du Bafing sont entaillées dans la même formation gréseuse.

Dans le Kulou, près de Kouragué, existent d'abondantes mines de fer hydroxydé (limonite).

Faite de partage des bassins du Sénégal et du Niger.

A l'extrémité de nos possessions sénégalaises, l'important passif du Bouré et les monts du Manding forment, sur envi-

ron 300 kilomètres, le faite de partage des bassins du Sénéfrai et du Niger.

Le massif du Bouré, dont l'altitude moyenne est d'environ 800 mètres, s'étend de l'Ouest à l'Est. Un des affluents de gauche du Niger, le Baflng-Tankisso, suit la même direction jusqu'à son confluent à Tiguibiri. Les monts Manding, d'une moindre altitude (300m à 490m), se dirigent du sudouest au nord-est et déterminent le cours du Niger ; la ligne de leur base est parallèle à la berge du fleuve.

Près de Didi, le noy.au du massif est constitué par des quartzites. Un pic décharné s'élève à 817 mètres. Plus à l'est, non loin de Sétiguia, la pioche, lors de l'établissemenl du campement de la mission, attaqua un quartz à mica blanc (muscovite) pouvant provenir de la désagrégation d'une granulile.

Sur le flanc nord du massif du Bouré existent, dan le Menien, de nombreux gisements de fer oligiste (hématite), notamment à Lebaya, sur un escarpement à 750 mètres d'altitude.

Bassin du Niger.

Sur le versant sud-est du Bouré d'où descendent de nombreux petits cours d'eau, affluents de gauche du Niger, la plupart des galets d'alluvion roulés depuis les sommets sont constitués par des grès siliceux très durs et très compacts. Ceux qui ont été recueillis dans la rivière Koba,à peu de distance de Sétiguia, sont brillants et lustrés par le frottement du charriage. Le poli à l'extérieur est de même nuance que leur masse interne.

Le plateau qui domine Kakatoumboun parait constitué par des jaspes colorés en rouge par de l'oxyde de fer ou par des silex impurs mélangés à de l'argile.

Le Niger descend des monts de Loma, son lit est large de 800 à 1000 mètres, mais souvent coupé de gués et encombré de nombreux bancs de sable. 11 se dirige vers le nord-est jusqu'à Bammakou ; à partir de ce point, sa direction se courbe vers l'est.

Les galets alluviens recueillis dans son lit proviennent d'affleurements de grès siliceux très durs; ils sont tous recouverts d'une patine ferrugineuse noirâtre due à la quan-

t'tlé de fer en dissolution dans ses eaux, preuve évidente de l'existence, dans son cours supérieur, d'abondants gisements de ce métal.

Un des plus importants affluents du la rive droite du Niger est le Milo, qui coule du sud au nord jusqu'à son confluent à Sansando.

Un gisement d'hématite (fer oligiste) existe à Soïla sur la rive gauche du Milo. Sur la rive droite, un peu au sud-est de Kankan, « les collines rouges », ainsi que les appellent les indigènes, sont constituées par des grès ferrugineux qui pourraient appartenir au terrain triasique ou au terrain permien. La région qui sépare Kankan de Bissandougou apparaît dans toute son étrangeté par suite des innombrables fissures ou entailles qui découpent la masse gréseuse superficielle en collines fragmentaires ; c'est un « chaos de collines ferrugineuses » qui ne sont que l'amorce du vaste plateau qui s'étend au sud jusqu'au Gankouna.

Dans toute la partie basse de la vallée du Milo, de Kankan à Sansando, le sol est composé de sable et d'argile. Sur les plateaux et au fond des hautes vallées latérales, le sol est formé d'un gravois ferrugineux surmontant une couche épaisse de débris concrétionnés ou agglutinés par le fer en dissolution. Sur quelques points, lorsque les eaux ont balayé la couche meuble, la partie concrétionnée apparaît sur de vastes surfaces, en forme de dallage fendillé qui empêche toute végétation continue.

En outre, au débouché de mille ruisseaux torrentiels dans la vallée, se dressent aux pieds des collines une infinité de cônes de déjection édifiés par les amas d'alluvion, pendant l'hivernage; ils ajoutent, encore à l'étrangeté de l'aspect de celte région.

Pour conclure, voici en quels termes s'exprime M. Kilian.

11 ressort de l'étude de ces fragments de roches que les grès quartzeux semblent être très répandus dans la contrée explorée par le capitaine Péroz. L'analogie des échantillons communiqués, avec les grès triasiques et permiens de nos pays et même avec ceux de couches plus anciennes (carbon itère), peut donner à supposer que les assises auxquelles il; appartiennent sont antérieures au jurassique. Cette opi-

nion ne saurait être que confirmée par la présence d'un morceau de quartzite dans l'envoi de M. le capitaine Péroz. Les jaspes et les minerais de fer peuvent se rencontrer, en lits ou en nodules, dans ces assises. Néanmoins, comme nous ignorons les conditions de gisement de toutes ces roches, ce n'est qu'avec une extrême réserve que nous devons nous prononcer sur leur âge.

On peut affirmer par contre que, sauf peut-être le quartz avec mica recueilli dans le massif du Bouré, toutes les roches soumises à notre examen sont d'origine sédimentaire et de nature détritique.

Ce petit fragment de quartz accompagné de mica blanc peut avoir été détaché d'un massif éruptif ancien, d'un affleurement de granulite par exemple; néanmoins il est fort probable que ce n'est qu'un débris de grès à éléments plus grossiers que les autres.

Terrains aurifères.

Quant aux quartz aurifères qui nous ont été présentés et qui proviennent des monts du Bouré et du Ouassoulou, ils étaient en trop petite quantité pour qu'il ait été possible de les soumettre à une analyse sérieuse.

Je ne terminerai pas ce recueil de souvenirs si divers sur le Soudan français sans exprimer sur l'avenir de cette colonie les réflexions qu'un séjour de plusieurs années m'a suggérées.

Il n'est peut-être aucune partie de notre nouvel empire soudanien que je n'aie parcourue ; souvent même j'ai été le premier Européen et, pour quelques-unes de ces régions, le seul qui les ait visitées.

L'impression que j'ai gardée de l'étude de ces régions est en opposition formelle avec l'opinion,

volontiers émise en France, que le Soudan français ne sera jamais pour nous qu'une cause de déboires constants et de dépenses infructueuses d'hommes et d'argent.

En écrivant ce livre, je n'ai en aucune façon cherché à faire un plaidoyer en faveur de l'œuvre de la pénétration, de l'influence et de la puissance françaises sur le Niger : j'ai simplement coordonné des notes qui pouvaient avoir une certaine valeur au point de vue de l'histoire de notre expansion coloniale. Cependant j'ai été amené, par la force môme des choses, pour permettre au lecteur de se rendre un compte exact des régions traversées, à donner un certain nombre de descriptions topographiques et d'énumérations de produits du sol ; à étudier le caractère des indigènes, feur valeur physique et morale, ainsi que les conditions dans lesquelles pouvait se faire le repeuplement qui mettrait en œuvre cette intéressante contrée et, par suite, le courant commercial qui en naîtrait. Qu'on veuille bien rapprocher ces diverses constatations éparses un peu partout et je crois qu'on en tirera la conclusion suivante, applicable, du reste, à la majeure partie de nos colonies, à savoir que nos gouvernants ont été bien inspirés en dirigeant notre activité vers ces contrées lointaines, non pas parce que, en agissant ainsi, ils ont ménagé une soupape de sûreté à nos instincts d'aventure et à un besoin indiscutable de gloire et d'affirmation de la valeur guerrière de nos

soldats, mais, au contraire, parce qu'ils ont jeté les bases de vastes débouchés à notre industrie et à notre commerce.

Et c'est à ce point de vue seul que j'envisage comme raisonnable et très motivée notre action dans le Soudan.

Mais, est-ce à dire que, du jour au lendemain, dès que nous avons eu par exemple à Bammakou ou à Siguiri un établissement sur le Niger affirmant notre suprématie militaire, un courant commercial important a dû en résulter ? Certainement non ; et notre impatience dans la constatation des résultats nous a rendus injustes envers cette colonie, comme du reste envers presque toutes les autres. Quel est l'homme assez dénué de raison pour attendre les bras croisés une abondante récolte d'un champ qu'il a défriché, mais qu'il n'a ni labouré ni ensemencé ? Pesterat-il contre la mauvaise qualité de la terre parce qu'à l'époque des moissons il n'y trouvera que de la mauvaise herbe et des ronces? Or, je rapporterai toutes les critiques faites contre le Soudan français à cette parabole.

Le climat détestable, l'infertilité du sol, la rareté et le peu d'importance de ses productions, la paresse des habitants, leur trop petit nombre, sont les griefs courants mis en opposition avec les sommes dépensées, que l'on suppose énormes, et le sang versé. Toutes ces allégations sont basées sur des chiffres, affirme-t-on, sauf peut-être celle qui laisse

4;i2 AU SOUDAN FRANÇAIS.

à penser qu'un grand nombre de millions ont été engloutis dans cette œuvre qualifiée de malfaisante par les adversaires de notre expansion coloniale ; mais il est bien facile de réfuter ces allégations, et les conditions mêmes dans lesquelles ces statistiques décourageantes ont été faites permettent de les tenir de nulle valeur dans l'étude de l'avenir du Soudan français.

La moyenne de la mortalité des Européens est considérable pour les premières années, effrayante même. Elle oscille entre 40 et 45 pour 100. Mais, à cette époque, de 1880 à 1885, j'en appelle au jugement impartial et autorisé du général Borgnis- Desbordes, des colonels Boilève et Combes, quel Européen, sur son sol natal même, eût résisté à des fatigues et à des privations semblables à celles qu'endurèrent nos jeunes soldats sous ce climat tropical ? Aucun d'eux, pendant cette période, ne fit moins de 2000 kilomètres en l'espace de huit mois, n'ayant pour toute nourriture que du biscuit de mauvaise qualité, souvent avarié, de la viande, de conserve fermentée sous l'action d'une chaleur torride, du riz, du maïs, du mil, et, pour toute boisson, de l'eau boueuse coupée de tafia. Cependant c'est dans de pareilles conditions hygiéniques qu'ils construisirent sur notre ligne de ravitaillement sept forts, la route de 600 kilomètres qui les relie, les divers établissements qui les complètent; en même temps ils assiégèrent et prirent quatre villages fortifiés, livrèrent neuf batailles

rangées et quarante-trois engagements partiels !

A partir de 1885, la mortalité descend rapidement; les marches sont encore nombreuses et pénibles, les engagements avec l'ennemi fréquents, mais il n'y a plus de forts à construire ni de terre à remuer; le pain et le vin ont remplacé presque partout le biscuit et le tafia ; le système de ravitaillement allant se perfectionnant, les distributions de viandes fraîches sont quotidiennes, et même des aliments légers assurent, avec les légumes des potagers créés dans tous les forts, une certaine diversité dans l'alimentation. Enfin, l'année dernière, le colonel Gallieni arrivait à résoudre le problème d'assurer la plus grande somme de confort possible à ses hommes, particulièrement en montant ses fantassins et en leur évitant par suite la lourde fatigue de l'étape journalière ; la mortalité tombe alors à 8 pour 100.

Nous voici donc bien loin des chiffres écrasants sur lesquels se basaient les détracteurs du Soudan français pour le représenter comme inhabitable. Déjà, la moyenne des décès y est à peine égale à celle du Sénégal dont nous gardons précieusement les établissements depuis bientôt cinq siècles.

Le jour où des logements convenablement distribués et sains seront construits; lorsque, en débarquant à Khayes, les Européens ne seront plus jetés sur une berge inhospitalière ne leur offrant aucun abri et peu de ressources; le jour, en un mot, où les nouveaux arrivés pourront se reposer

de la longue traversée du fleuve, sans avoir le constant souci de la lutte pour la vie, la mortalité tombera bien au-dessous de ce qu'elle est à Saint- Louis.

De plus, sur des plateaux élevés, et que leur situation même rend salubres, des sanitaria pourront être installés; ils permettront aux Européens anémiés par la chaleur*- d'aller reprendre de nouvelles forces au milieu d'un air frais et vivifiant.

Le sol du Soudan français est, dit-on, infertile. Dire qu'il est en partie improductif, serait chose plus vraie; car peu de pays au monde offrent aux cultivateurs des terres aussi riches que celles des mille vallées qui forment la moitié de cette colonie ; celles du Niger entre autres et de ses affluents de droite, ainsi que le bassin du Tankisso, ne le cèdent en rien aux plus privilégiées. La couche d'humus y atteint parfois plusieurs mètres, et toutes les cultures susceptibles de prospérer dans les régions tropicales y réussissent admirablement bien.

Les bras manquent seuls pour en tirer parti. Mais quelle était la situation politique de cette contrée lorsque nous en avons pris possession? Trente années de guerres continuelles l'avaient entièrement dépeuplée; les habitants qui avaient continué d'y résider vivaient dans des transes continuelles, construisaient leurs cases au pied des montagnes, et, à la moinolre alerte, grimpaient chercher un refuge sur les hauts sommets où ils se nourrissaient, pendant des mois entiers, de racines

et de baies sauvages. On conçoit aisément que, dans de pareilles conditions, ils ne cultivaient que le strict nécessaire pour leurs besoins, n'ayant ni occasion d'échanger leurs produits, ni désir de passer pour riches et d'amener ainsi chez eux le pillage et la ruine.

En 1797, lorsque Mungo-Park traversa ces régions, il fut souvent émerveillé de leurs richesses agricoles, et il le note soigneusement dans ses Mémoires. Depuis cette époque, la terre revenue à l'état inculte aurait-elle été subitement frappée de stérilité, alors que justement les engrais naturels qui s'y sont déposés par la suite des temps n'ont cessé d'en améliorer la puissance fertilisante, sans que l'homme l'ait appauvrie par aucune culture?

La période de notre premier établissement dans le Soudan français ne devait pas être pour lui une cause de relèvement immédiat, bien au contraire. Faute d'argent, les moyens manquaient; nous en étions donc réduits à faire un large appel à la main-d'œuvre indigène que souvent nous ne pouvions rétribuer, au détriment des travaux des champs, déjà en souffrance par suite du manque de bras. En outre, pendant sept années, nous qui voulions apporter la paix et la tranquillité dans les plis de notre drapeau, nous déchaînâmes sur ce pays, par la seul fait de notre présence, une guerre terrible qui vient à peine de prendre fin.

Depuis plus d'une année, pas un coup de fusil n'a été tiré là où nous commandons. Les anciens

villages vont se repeuplant, de nouvelles agglomérations se créent. Si aucune mesure administrative n'y met entrave, on peut déjà prévoir le jour où les cultures des villages se succéderont sans discontinuité, comme dans les hautes vallées du Niger. Actuellement, le mouvement d'immigration au profit de notre colonie, soit volontaire, soit provenant de la traite, s'accentue de jour en jour.

J'ai dit plus haut ce qu'il fallait penser de cette philanthropie utopiste pour laquelle la suppression de la captivité est le rêve fécond d'où surgira le relèvement moral de la race noire et, par conséquent, son expansion vitale. Qu'il me soit permis d'ajouter que, pendant de bien longues années encore, il n'y aura pas de noirs sans captifs dans le Soudan, et que ceux que la traite amène chez nous y trouvent une situation matérielle et morale très tolérable pour la plupart, enviable pour certains, au bout de laquelle, après une ou deux générations, ils acquièrent tous cette liberté raisonnable qu'assure, mieux que quoi que ce soit au monde, la possession d'un lot de terre, à titre dé^ finitif, dont l'exploitation a lieu par le travail libre du propriétaire lui-même et de ses enfants.

Quant aux productions du sol, elles sont largement suffisantes pour amener un échange très rémunérateur de nos articles manufacturés. Sans en donner tout au long une nomenclature aride, je citerai d'abord parmi les métaux exploitables, et en première ligne, l'or.

J'ai dit précédemment ce qu'était son exploitation toute rudimen taire, et comment, malgré la richesse des gisements, les indigènes la limitaient à la satisfaction de leurs besoins journaliers. Or, telle qu'elle est, voici les énormes bénéfices que la traite de ce métal pourrait procurer.

Une pièce de guinée vaut 7 francs environ dans le commerce, à Saint-Louis, et, par suite des faux frais et des intermédiaires, 14 francs dans le Bouré. Dans ce pays elle est taxée S gros les deux pièces, soit o gros d'or pour 28 francs. Le gros reviendra donc au commerçant de Saint-Louis ou de Médine à 5 fr. 60, ce qui donne 1 fr. 40 pour le gramme d'or. Pour certaines verroteries, pour l'ambre, les fusils, la poudre, les étoffes fines, les objets de quincaillerie divers, la différence s'accentue dans de plus fortes proportions, et avec ces matières d'échange on peut arriver à se procurer l'or à 1 franc et même à 90 centimes le gramme.

Malheureusement ce commerce est presque entièrement entre les mains des Anglais qui font affluer de Sierra-Leone dans le Ouassoulou et le Bouré ces marchandises très appréciées ; tandis que nos commerçants et l'administration du Sénégal s'obstinent à l'envoi invariable de leur affreuse guinée bleue dont le gueux le plus misérable ne voudrait pas en France.

Lorsque de bonnes voies de communication relieront le Niger au Sénégal, le fer sera, lui aussi, l'objet d'un mouvement commercial important.

En maints endroits il existe à l'état nutii; sa ductilité et sa densité sont considérables.

Le caoutchouc, la gutta-percha (goïn-gué et saba) viennent à foison sur ces hauts plateaux stériles dont on fait un des grands griefs au Soudan français. Leurs lianes s'y mêlent dans d'immenses forêts de karités qui donnent eux-mêmes un fruit dont l'exploitation bien comprise fournirait en abondance une graisse végétale d'une valeur commerciale inappréciable.

Le cotonnier qui, pour produire un coton de premier choix, n'aurait besoin que de quelques soins, vient également partout. L'indigotier et maintes autres plantes tinctoriales y poussent à l'état sauvage : sur les bords de toutes les rivières de l'intérieur on trouve le palmier à huile, le dounda/cé ou quinquina africain, l'ivoire végétal, le bambou. Enfin, le riz, sans parler du maïs, du mil, des arachides, des patates, du manioc, et de vingt autres féculents, est d'une très belle espèce avantageusement comparable au riz Caroline. Dans le bassin du haut Niger, son abondance est telle que les indigènes le donnaient tout décortiqué à nos animaux ; il est extrêmement vivace et demande très peu de soins. Je passe sous silence toutes les productions si nombreuses du règne animal : ivoire, défenses d'hippopotames, peaux, plumes.

Que faut-il pour tirer parti de ces richesses? De bonnes voies de communication, une augmentation du travail indigène conduit d'une façon

AU SOUDAN FRANÇAIS. 4:i9

pins intelligente, de l'activité et quelque hardiesse de la part Vie nos commerçants.

Du premier de ces desiderata, nous ne parlerons pas ; il est du ressort de l'initiative gouvernementale qui dépend elle-même des capitaux qui lui sont octroyés ; en cette matière, la bonne volonté aide aux millions, mais elle ne les remplace pas. Le second tend à se réaliser par l'émigration des peuplades voisines sur nos territoires, par les besoins que notre fréquentation crée aux indigènes et qui n'ont leur satisfaction que grâce à la rémunération du travail ; enfin par les efforts des commandants de cercles pour les initier aux meilleurs méthodes d'exploitation et de culture. Quant au troisième, il dépend en entier des commerçants de Bordeaux, de Marseille et de Saint -Louis. Leurs errements routiniers, leur timidité et leur hésitation à aventurer leurs capitaux dans le Soudan français, où ils leur rapporteraient cependant un intérêt quintuple de celui que leur rendent les capitaux engagés dans la région du Bas-Fleuve, à cause des nombreux intermédiaires qui ne vivent que du transit des produits soudaniens, font qu'il est difficile de prévoir à quelle époque ils sauront, en modifiant leur modus faciendi dans les régions de l'Afrique occidentale, 4;rer profit de l'influence prédominante que nous avons acquise dans ces régions.

J'ai cependant la certitude que rétablissement de comptoirs sous les murs de chacun de nos postes

du Haut-Sénégal, en particulier de Bafoulabé, Jvita, Niagassola, Bamako et Siguiri ferait rapidement la fortune de la maison qui en tenterait l'expérience et la poursuivrait avec les moyens appropriés au pays et l'esprit de suite nécessaire. Ces comptoirs feraient en quelques années du Soudan français un de nos riches établissements coloniaux. Pendant l'hivernage, qui est forcément la morte saison commerciale, celle où tous les habitants ensemencent la terre, la seule du reste absolument mauvaise pour les Européens, les représentants des maisons de commerce rentreraient en France; ils y apporteraient leurs cotons, graisses végétales, huiles, arachides, céréales de toutes sortes, indigo, gomme, caoutchouc, gutta-perclia, tabac, ivoire, or, peaux, etc., en échange d'une nouvelle pacotille pour la saison suivante ; ils se débarrasseraient ainsi de coûteux intermédiaires et éviteraient le danger d'un séjour prolongé sous un climat où il faut vivre en s'observant sans cesse, et qu'il faut quitter de temps à autre pour faire provision de sang et de nouvelles forces.

Enfin, comme dernière objection, on représente les peuples soudaniens comme mous, apathiques, peu travailleurs et incapables en aucune façon de mettre en valeur leur pays, en admettant mémo qu'il en vaille la peine.

Certes, une observation superficielle des Bambarras et des Mandingues a pu faire naître une pareille opinion chez qui n'a étudié que dans le

Soudan français les représentants de ces races. J'ai dit dans quelles conditions déplorables d'existence nos protégés actuels vivaient il y a quelques années à peine, et cela depuis bientôt deux générations. Les habitants de l'empire du Ouassoulou sont de même race et de même famille que les Soudaniens français.

Depuis près de quinze ans, l'autorité de Samory, malgré ce qu'elle peut avoir de tyrannique, leur a donné une paix profonde et une assurance complète du lendemain. Qu'on compare leurs cultures qui provoquèrent chez les membres de la mission une stupéfaction et une admiration si complètes, à celles de leurs frères de la rive gauche ; leur recherche du confortable et du beau à côté de la misère un peu voulue de nos Malinkés ; qu'on établisse un parallèle entre le grand mouvement commercial de leurs marchés en relation constante avec les Anglais de la côte, malgré l'éloignement, et les dangers du chemin et la lourdeur morne de nos établissements du Haut-Sénégal et du Haut-Niger ! On sera alors moins prompt à juger si injustement ce peuple essentiellement commerçant et agriculteur !

Point n'est besoin, je pense, de redire encore les causes de dissemblances si frappantes dans les résultats obtenus par le même peuple, sous le même climat et sur le même sol. J'ai essayé d'esquisser le remède et je le résumerai en quelques mots : Paix et sécurité, administration à vues

larges et point tracassière, voies de communication faciles, hardiesse des commerçants.

Ce programme, qui pourrait être celui de toutes nos colonies, sera particulièrement fécond dans le Soudan français et ne demande pour être exéculé ([ne peu d'hommes et relativement peu d'argent. Si l'opinion publique en France et, par suite, nos représentants, arrivaient à se convaincre, aussi complètement que les Anglais et les Allemands1,

!. 1880. — Expédition et tentatives d'annexion anglaise dans le Fouta-Djallou (Mission Goldsbury).

1881. — Mission Goldsbury dans la Haute-Gambie. 18 S5-18SG. — Tentatives anglaises à Dinguiray.

1886. — Les Allemands cherchent à prendre pied chez les Nalous (rivières du Sud).

1887. — Expédition du colonel de Winton avec une colonne de G00 hommes et annexion des provinces de Ouarinah-Rokon,

I, Mayhelli, May ont o, Rotufonk, Ribhi, Kouaïa, Forodougou, Mayhaïni, Port-Lokko (Sierra-Leone).

1887. — Expédition allemande de M. Krâuge au pays des Mossi el à Baudiagara (Niger supérieur).

1888. — Mission du major Festing, ayant pour but de détacher l'empire de Samory du Soudan français et de l'annexer àSierra- Leone.

1888. — Expédition allemande sur les confins du pays de Kong (Lieutenant von François).

1888. — Expédition anglaise dans ces mêmes relions. — Actuellement, le gouvernement anglais ayant échoué dans ses t<-iitatives pour détacher Samory de notre alliance, cherche à éluder le traité de Bissandougou qui place l'empire du Ouassoulou sou" notre protectorat et à pénétrer par la force sur le Haut-Niger. Une expédition est déjà ordonnée sous prétexte de châtier des villages de cet empire, qui auraient pillé des traitants noirs. Si elle a lieu, elle sera une atteinte directe à nos droits sur ces régions ; il est à penser que le gouvernement anglais a de puissantes raisons tirées de la richesse même du

de la grande importance que peut acquérir un jour cette colonie naissante, ils ne lui refuseraient pas les modestes moyens nécessaires à sa prospérité, lit j'ai la certitude que dans peu d'années elle rendrait au centuple l'intérêt des sommes et des peines dépensées pour elle (1).

pays pour s'exposer eu y pénétrant à un grave conflit avec la France. Enfin, les rapports du major anglais Festing, qui viennent de paraître, présentent la région du Haut-Niger comme destinée à un grand avenir commercial; cet officier Supérieur est à ce point de vue en concordance absolue avec Caillié, Raffenel, Binger et nous qui, seuls jusqu'à ce jour, l'avons explorée.

(l) Sur le point de repartir pour le Soudan français où nous retournons sur notre demande, abandonnant nos fonctions d'officier d'ordonnance du ministre de la Marine, pour concourir à la défense de cette nouvelle colonie, nous ne pouvons nous empêcher de protester contre la mauvaise foi anglaise qui ouvre dans ce malheureux pays une nouvelle ère de luttes. w

Poussés par les commerçants de Sierra-Leone, les Anglais, après avoir cependant reconnu le traité de protectorat signé en ls»7 par Samory et admis que l'empire de PAlmamy relevait de noiie influence et de notre autorité, ont employétous les moyens, même les plus inavouables, pour amener Samory à reprendre son indépendance vis-à-vis de la France.

Leurs missions envoyées à diverses reprises dans ce but à Bissandougou, ayant entièrement échoué, ils n'ont pas hésité à fournir à l'Almamy des armes à tir rapide et des munitions nombreuses qui ont rendu ce chef le plus puissant chasseur d'esclaves du Soudan occidental. L'audace de Samory croissant avec la puissance de son armement, il n'a pas tardé, sous la pression des émissaires noirs venus de. Sierra-Leone, à se mettre en rébellion ouverte contre nous. En même temps, il envoyait à Free-Town un représentant officiel qui était choyé et comblé de cadeaux par le gouverneur anglais. e

C'est par l'intermédiaire ae cei agent que les commandes

d'armes à tir rapide sont faites aux commerçants anglais et c'est dans ses mains que les livraisons ont lieu.

Bk'ii plus, dans ces derniers mois, les nouvelles reçues du Soudan signalent la présence d'officiers et d'agents anglais dans les rangs de l'armée de l'Almamy.

Le gouvernement anglais n'ignore pas que Samory est un des grands pourvoyeurs d'esclaves de l'Afrique équinoxiale. Ses « blue book » sont pleins des rapports du gouverneur de Sierra- Leone et des explorateurs anglais qui signalent à l'indignation des vertueux sujets de S. M. Britannique les atrocités commises par ce chef noir, antérieurement à 1887.

Nous livrons à l'appréciation des membres de la récente conférence de Bruxelles le rôle que joue actuellement l'Angleterre dans le Soudan occidental.

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