NORA
KOUROUS-A SlMKKORO. .
Sansando. .
Kankan.. . .
BlSSANDODG(
Sanankoro.
dans la province du /Grands marchés de bes-
Béléya I liaux, peaux, or, ivoi-
dans la province del re, caoutchouc, gutta-
FAmana ! percha. — Entrepôts
dans la province du \ commerciaux entre
Kolakonta. . . 1 Sierra-Leone,le Fouta-
d ans la province du f Djallon, Dinguiray et
Sankaran \ l'empire.
dans la province de l .. , , ,
Diuma (Marché de grains.
/Un des grands centres
, t -il commerciaux de Fem-
dans la province du i . T . , . P , . r < pire. Les Anglais en
tirent For et l'ivoire
par leurs traitants.
Commerce alimenté par la cour de
Samory. Il consiste surtout en étoffes
et en armes. La plupart du temps
Féchange s'y fait à l'aide de captifs
ou de pagnes du pays, très estimés
pour la solidité de leurs tissus et la
\ variété des couleurs.
, Tourna. — Commerce actil d'ivoire, de
Sibiriba * caoutchouc, d'étoffes et de captifs,
( de riz et d'huile de palme.
i Entrepôt de marchandises françaises T. , venant de Médina et du sel venant
j du Kaarta. — Les captifs, l'or et le f riz sont la matière d'échange.
/ Guitourmou. — Commerce avec Bam- Ouoléséboggou.. .. makou, Ségou et le Kaarta. Sel, or, ( captifs, pagnes, étoffes, céréales.
/Commerce avec Médine, par le Bouré;
Kankaré ...L \ avec le Kaarta, Ba-
Kona < y j makou, Segou, San-
sanding, N'Jamina.
Ténétou | Kouroulamini. J Or, sel, captifs, chevaux, riz, céréales, étoffes, armes.
Grands entrepôts du commerce avec le
Diaka | Témala \ Macina, Sansanding,
Djenné et même Bougoula | Kéniédougou. ( Tombouctou. — Troupeaux, chevaux, sel, >u.-l or, céréales, riz, étoffes, armes, captifs, etc.
Tengréla . ' ImPortant autrefois ; actuellement
i presque entièrement ruiné.
I Quelques marchandises anglaises venant de Kong.
Les cent soixante-deux provinces de l'empire, que nous avons énumérées plus haut, sont divisées en dix grands gouvernements. Huit d'entre eux forment actuellement secteur autour d'une région
centrale qui comprend leKonia, le Toron, le Sabadougou et le Konadougou. Cette région est sous la dépendance directe du premier ministre de l'almamy, dépendance purement nominale, du reste, car elle est exempte de tout impôt et de toute charge, sauf celle d'héberger les gens de l'almamy qui sont de passage.
Les autres gouvernements dont les limites n'ont rien de stable sont les suivants ; ils portent le nom de leur gouverneur :
1° Gouvernement de Lanka-Fali, partant de la frontière ouest du Konia pour former une bande profonde dirigée dans l'ouest et le sud-ouest, limité par la république de Libéria, Sierra-Leone et le gouvernement de Sissi. Il embrasse toute la région élevée où le Niger prend sa source, désignée sous le nom de pays de Kissi.
2° Gouvernement de Sissi, borné par le premier, le pays de Kissi-Kissi (Sous- Sous) près de notre colonie de Benty et le Fouta-Djallon.
3° Gouvernement de Nassikha-Mahdi, frère de Samory, récemment décédé, confié momentanément à Animata-Diara, un de ses généraux. Un des fils de l'almamy doit le remplacer; peut-être sera-ce Dia-Oulé-Karamoko, mais il n'est pas encore désigné. Il comprend la région située entre le Fouta-Djallon, Dinguiray, le Soudan français et le Baninko.
4° Gouvernement de Massé-Mahdi, fils aîné de l'almamy-émir et son successeur; il s étend sur
AU SOUDAN FRANÇAIS. 40o
toute la frontière nord jusqu'à Koumina et fait face à Ségou.
5° Gouvernement de Malinkamory, dont le commandement, retiré à ce prince, vient d'être momentanément confié à un chef de sofas. Situé entre les deux Bagué, jusqu'à hauteur de Balagué, il fait face à Thiéba, ainsi que le suivant.
6° Gouvernement d'Àlpha-Oumar, cousin de Samory, comprenant un secteur dont l'arc de cercle irait de Balagué à Tengréla. Il fait également face à Thiéba.
7° Gouvernement de Mody-Fodé, qui comprend les régions au sud-est de Tengréla.
8° Gouvernement de Mody-fin-Dian, qui comprend les régions situées au sud et au sud-est du Konia et s'arrête à Mousardou, sur les frontières de la République de Monrovia.
9° Le Ouassoulou, commandé par Famodou, ancien compagnon d'armes de Samory.
10° Le Bâté, commandé par le marabout Batourbalabé.
A côté de chaque gouverneur est installé un chef de guerre, son lieutenant, pris habituellement parmi les chefs de sofas de l'almamy, un marabout et un griot. Les affaires politiques, religieuses ou judiciaires viennent en troisième et dernier ressort devant le gouverneur, qui, cependant, dans les cas graves, doit en référer à l'almamy-émir, avant do prononcer son jugement.
Au-dessous des gouverneurs, les chefs de pro-
vinces, pris, selon la coutume mandingue, dans la famille principale et par ordre collatéral, sont chargés de l'exécution des ordres de l'almamy et des gouverneurs. Deux sofas, vétérans de la garde, vivent dans leur résidence, et, sous prétexte d'appuyer leur autorité, sont, en réalité, chargés de les surveiller.
Enfin, dans chaque village, le chef est, en premier ressort, chargé de la police.
Ces deux dernières fonctions sont entièrement honorifiques.
La distribution de la justice a lieu de la façon suivante. Lorsqu'un délit ou un crime vient à être commis, la recherche du coupable incombe aux intéressés. Il est rare que la rumeur publique ne soit pas un moyen d'information suffisant. Si l'accusé est originaire du village ou du canton dans lequel réside la personne lésée, les anciens s'assemblent sur la convocation du chef et sous sa présidence ; les deux parties, représentées par les deux hommes les plus âgés des familles en cause, sont entendues : le tribunal s'efforce de les amener à régler amiablement l'affaire. Si l'entente ne peut avoir lieu, la sentence est prononcée et généralement exécutée séance tenante quand la famille du coupable est de peu d'importance ou que le crime commis n'est pas de nature à atteindre la majesté ou les intérêts de l'almamy. La peine de mort est rarement prononcée; on lui substitue quelquefois celle du fouet, et plus ordinairement une amende.
En cas d'insolvabilité, lo débiteur perd sa liberté.
Lorsque l'affaire a eu un certain retentissement, elle est portée devant le chef de la province, qui, après avoir pris l'avis des anciens, la juge en dernier ressort.
Si elle intéresse le gouverneur ou l'almamy, les anciens du village et le chef du canton donnent leur opinion sur le cas en litige et expédient accusateurs, accusés et témoins devant le gouverneur, qui les fait conduire, s'il y a lieu, devant le premier cadi de l'empire. Dans ce cas, il arrive fréquemment, lorsque la culpabilité de l'accusé est reconnue, qu'il intervienne une sentence de mort exécutée aussitôt sa prononciation.
Les différends entre villages d'un môme canton sont réglés par le chef de canton, après audition de tous les chefs de village ; ceux entre cantons, fréquents au début, devenus très rares actuellement, sont tranchés par le gouverneur, qui a ordre d'apporter la plus grande sévérité dans l'examen des litiges de cette nature.
Les étrangers comparaissent habituellement devant le gouverneur de la région.
L'armée est recrutée à l'aide d'un prélèvement d'un homme sur dix par village, parmi ceux en état de porter les armes. Le temps de service n'est pas déterminé, et les recrues ainsi levées restent à l'armée jusqu'à ce que les hommes de la levée suivante viennent les remplacer.
Si une guerre importante vient à éclater, un homme valide sur deux est appelé pour la durée des hostilités, exception faite toutefois des chefs de famille [lou-tigui).
Chaque gouverneur recrute son armée sur toute l'étendue de la région qu'il administre.
En temps de paix, la plus grande partie du contingent est renvoyée dans ses foyers pendant les six mois que durent les grandes cultures et les récoltes; pendant les six autres mois les hommes qui le composent sont tenus de faire acte de présence, deux fois au moins, dans la résidence de leur chef direct, qui les retient à l'armée ou les renvoie dans leurs foyers suivant ses besoins.
Ce recrutement représente en quelque sorte la réserve de l'armée dont le noyau est formé de corps permanents entretenus par l'almamy et les gouverneurs; ces corps, composés de captifs dressés à la guerre dès leur enfance et de volontaires des villages, sont désignés sous le nom de sofas kélé.
L'armée est divisée, comme le territoire, en dix grands commandements, confiés aux gouverneurs.
Lorsque le premier ban du contingent des villages est sous les armes, l'effectif de ces corps d'armée varie entre quatre mille et cinq mille hommes; et, après l'appel du deuxième ban, il s'élève à une dizaine de mille hommes seulement, en raison de la surveillance défectueuse exercée sur la régularité de la levée.
Plusieurs de ces corps d'armée, habituellement trois, peuvent être réunis sous le commandement d'un seul clict. C'est ainsi que, pendant la campagne de 1884-1885, l'armée du Ouassoulou comprenait trois colonnes commandées par les trois frères de l'almamy, et une réserve que celui-ci gardait continuellement sous sa main.
Ces corps de cinq mille hommes se divisent en fractions de mille hommes, qui se subdivisent ellesmêmes en compagnies de cent hommes et en escouades de dix hommes. Toutes ces fractions se composent exclusivement de fantassins dont les chefs sont à cheval, même ceux de dix hommes, lorsque les ressources le permettent.
A côté des gouverneurs, et formant une sorte de réserve d'élite, se trouvent d'abord une compagnie de sofas, forte de deux cents à trois cents hommes, et un corps de cavaliers montés à leurs frais et accompagnés de deux à trois serviteurs, sorte d'éclaireurs volontaires, à qui leur condition de fortune permet d'esquiver, par l'achat d'un cheval, le service militaire dans toutes ses exigences. Ils ne se réunissent autour du chef qu'en cas d'expédition. Rarement l'effectif de cet escadron dépasse cent chevaux.
L'almamy-émir entretient une garde composée de cinq cents jeunes gens, captifs ou libres, fils d<3 mendiants ou de chefs, choisis seulement en raison de leur intelligence et de leur parfaite conformation physique. Elevés dès l'enfance près du maître, on
leur apprend à l'aimer el on les habitue à l'idée de taire volontiers, pour lui, le sacrifice de leur vie. Ils sont dressés à tous les exercices du corps el au maniement des armes. A l'âge de seize ans, ils sont envoyés à l'année et investis du commandement d'une escouade. C'est parmi ceux qui se sont distingues dans ces fonctions que Samory choisit presque exclusivement les chefs des groupes de cent et de mille hommes. Un corps rie deux à trois cents sofas d'élite est chargé de l'éducation militaire de cette garde, et il sert lui-même de troupe de manœuvres à ses tils.
Enfin, cinquante-six sofas, ayant la réputation d'être les plus braves de l'empire, sont gardes du corps de l'almamy. Trente-six d'entre eux sont armés de fusils à tir rapide, et vingt de ces sofas sont chargés de la manœuvre de quatre caronades en cuivre.
L'armement des fantassins se compose d'un fusil à pierre presque toujours acheté à Sierra-Leone et de qualité détestable, et d'un sabre large et recourbé, destiné surtout à faire du bois ou du fourrage.
Les cavaliers choisissent l'armement qui leur convient ; habituellement il comprend le fusil à un coup ou à deux coups et le sabre.
Beaucoup de chefs de compagnies de cent hommes portent le revolver et tous ceux des cohortes de mille hommes en sont pourvus.
Pour les fantassins, l'habillement consiste en un
bonnet, un sarrau étroit en étoffe jaune du pays coupé en échappe par un cordon rouge supportant le sabre, un large pantalon serré à la cheville, et des sandales. Le costume des cavaliers se compose de : un grand chapeau orné d'une touffe de lanières de cuir posée sur un turban, un sarrau jaune, rayé de bandes noires et constellé d'amulettes, passé sur un ample boubou rouge, un large pantalon arabe bleu, jambières, éperons en cuivre ou en fer et sandales. La selle en usage chez eux est une réduction de la selle arabe.
Les gardes du corps portent le chachia et la ceinture rouges, ainsi que le sarrau et le pantalon noirs.
Loin de l'ennemi ces diverses unités marchent sans ordre à la queue leu-leu et n'observent que l'obligation d'être rendues à l'étape à l'heure fixée. En guerre, elles se déplacent en colonne par files de six ou douze hommes très serrées et formant une phalange compacte; tous leurs mouvements dans cette formation sont produits par une série de conversions exécutées sans ordre mais très rapidement. Les chefs des compagnies de cent hommes ou de cohortes de mille hommes marchent en tête de leurs troupes, ceux des escouades de dix hommes sont placés derrière leurs soldats.
Les feux à rangs serrés sont exécutés par rang ; les hommes qui ont tiré démasquent ceux qui sont derrière ; la garde exécute tant bien que mal des feux de salve. En tirailleurs, chacun tire à
sa guise. Un coup de fusil du chef donne le signal de commencer le feu.
Les commandements de En avant! en retraite! sont faits à l'aide d'une sorte de trompe ; le commandement de rassemblement est donné par un tam-tam dont les dimensions et l'ampleur des sons augmentent avec le grade de celui à qui il appartient. Celui de l'almamy, large comme une grosse caisse, s'entend nettement à plus d'une lieue.
En guerre, l'armée est toujours composée d'une avant-garde de cavalerie, de deux ailes, d'un centre et d'une réserve, manœuvrant indépendamment sous la direction d'un chef d'armée qui transmet ses ordres aux différentes fractions à l'aide de griots de guerre, parfaitement montés, qui jouent auprès de lui le rôle d'aides de camp.
Les manœuvres enveloppantes, soit en faisant battre le centre en retraite, soit en portant les ailes en avant, lui sont familières.
La cavalerie ne charge pas. Elle est employée au service d'exploration pendant la période de manœuvres. Au combat, elle cherche à passer sur les derrières de l'ennemi pour l'inquiéter par sa fusillade ; dans ce cas, pour augmenter sa masse, on lui adjoint les chefs d'escouade montés dans la proportion de un sur deux.
En temps de paix, l'alimentation de l'armée est assurée par le produit des récoltes du champ que chaque village cultive pour l'almamy. Elle est réduite, du reste, à sa plus simple expression,
et se compose de riz ou de mil distribué un peu à l'aventure. En guerre, lorsque le pays sur lequel l'armée opère n'offre pas les ressources suffisantes, chaque province subit une imposition de céréales que d'immenses convois de femmes et d'enfants portent à la frontière. L'organisation financière n'existe pour ainsi dire pas dans l'empire. L'almamy et la cour pourvoient à leurs propres besoins à l'aide do leurs richesses personnelles et des cadeaux qui leur viennent de tous côtés. Les achats d'armes, de munitions et de vêtements pour l'armée sont soldés au moyen du produit de la vente d'une partie des récoltes des biens particuliers de Samory ou de celles du champ que chaque village cultive pour le profit de l'almamy ; de celui de la traite des captifs faits sur la frontière; à quoi vient s'ajouter, le cas échéant, la valeur du pillage des villages enlevés. La dime sur le rendement de l'or dans le Ouassoulou sert à faire directement, dans les escales européennes de la côte, des achats d'armes, en particulier de revolvers et de cartouches pour l'approvisionnement des fusils à tir rapide des gardes du corps.
Aucune fonction n'est rétribuée. La générosité tout accidentelle de l'almamy rémunère le travail et les services de chacun.
Un intendant général est chargé de la gérance de ses propriétés, un trésorier emmagasine et tient une comptabilité sommaire des objets de valeur : tels sont les armes, les vêtements, l'ivoire, l'or, etc.
Le seul impôt dû par les villages, en dehors tou (cfois du bon plaisir de Samory, est le produit de la récolte d'un champ de dimensions proportionnées au nombre d'habitants et cultivé spécialement pour lui.
L'organisation sociale, semblable à celle de tous les peuples mandingues, est la famille patriarcale, l'autorité se transmettant dans la famille par voie collatérale, comme dans le village et le canton.
Quant à l'organisation religieuse, elle est à peu près nulle. L'almamy-émir est chef des croyants et interprète le Coran, dont les préceptes ne paraissent pas préoccuper outre mesure ses sujets. Il est aidé dans cette tâche par un jeune marabout, élève des Maures Trarzas, très doux et fort tolérant, dont il a fait son guide spirituel ; grâce à ce conseiller, aussi intelligent qu'aimable, la tolérance est à l'ordre du jour dans l'empire. La construction dans chaque village d'une mosquée plus ou moins rudimentaire, et l'entretien du marabout qui la dessert, sont partout considérés comme une démonstration apparente du culte très suffisante.
La seule obligation à laquelle l'almamy contraint strictement les principaux de ses sujets est l'envoi régulier de leurs fils à l'école. Il s'assure lui-même de l'observation de cette règle en faisant venir inopinément, même des limites les plus reculées de son empire, quelque enfant de marque qu'il interroge lui-même. Lorsque son ignorance dénote qu'il n'a pas suivi les cours du marabout,
il inflige une forte amende aux parents. Deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, il se fait présenter les travaux de ses propres fils ; si leurs progrès sont insuffisants, il en rend leurs mères responsables.
Malgré ce zèle constant, nous avons rencontré peu d'enfants lisant et écrivant couramment l'arabe ; l'incapacité des marabouts, et non le défaut d'intelligence de leurs élèves, m'a paru être la cause de ce résultat peu encourageant.
Il est certain que cette organisation, créée et appliquée par Sainory, réalise un progrès considérable, si on la compare à l'anarchie dans laquelle vivaient avant son avènement les peuples divers qui composent l'empire du Ouassoulou. Au point de vue de la civilisation, les effets de ce système se feraient heureusement sentir dans quelques années si, dans ce malheureux pays, les institutions favorables à sa tranquillité et au développement de ses richesess étaient susceptibles de durée. Chaque village peut constater dans quel bien-être et dans quelle sécurité relative il se trouve, n'ayant plus à supporter que la tyrannie d'un seul, bien émousséc par l'éloignement de Samory dont la préoccupation constante est la recherche du mieux dans Fa direction des affaires matérielles et morales de ceux soumis à son autorité.
Cependant, partout, et à la moindre occasion, des velléités d'indépendance se font sentir et con-
trecarrent les meilleures intentions de l'almamy. Celui-ci, lassé par cette sourde résistance, a fini par employer pour la dompter les moyens les plus violents ; et, une fois entré dans cette voie, on s'arrête difficilement. La raison d'Etat est une excuse bien élastique aux mesures les plus abominables; Samory, poussé à bout par l'insubordination de ses sujets, l'applique très largement.
Notre campement à Bissandougou était situé non loin du cbamp où ont lieu les exécutions capitales. J'ai passé là bien peu de nuits sans m'ôtre vu tiré du sommeil fiévreux clans lequel je m'assoupissais quelques heures par les gémissements étouffés des victimes que les gardes du palais assommaient. Parfois un coup de feu, puis un cri horrible déchiraient le silence profond de la nuit ; c'était quelque malheureux qui avait réussi à s'échapper des mains de ses bourreaux et qu'une balle arrêtait dans sa fuite.
Ces exécutions avaient quelque chose d'effrayant qui me glaça d'épouvante lorsque, poussé par l'insomnie, je fus, certaine nuit, spectateur de l'une d'elles. Une vingtaine de bambins, à moitié nus, armés de casse-tête, poussaient devant eux, en se jouant, un vieillard à cheveux blancs flageolant sur ses jambes grêles. On avait dit au malheureux que l'almamy le prenant en pitié le faisait évader nuitamment par quelque chemin détourné et qu'il était libre à la condition que son nom ne parvînt plus jamais aux oreilles du maître. J'ignore quel
étriït son crime. 11 allait, dans l'obscurité, se heurtant aux cailloux du chemin, en murmurant des paroles de remerciements ; les jeunes fauves qui là conduisaient à la mort riaient et causaient des gamineries de la journée. Tout à coup la troupe franchit une haie élevée au delà de laquelle le sol est parsemé d'ossements humains que la dent de la hyène a dépouillés et que la lune blafarde éclaire vaguement. Le vieillard recule, mais, au même moment, un coup sourd retentit, suivi bientôt de plusieurs autres ; son grand corps maigre chancelle, il se courbe, puis tombe comme une masse ; un dernier coup, suivi d'un bruit d'os qui se brisent, se fait entendre, et les gardes de Samory retournent au palais en courant, riant aux éclats, inconscients du lâche assassinat qu'ils viennent de commettre.
Telle est la justice de l'almamy; personne ne lui échappe, quelque haut placé qu'il soit. Que le lecteur me permette, malgré le dégoût que de pareilles exécutions inspirent, de citer encore un double meurtre sous l'impression duquel toute la population de Bissandougou se trouvait lorsque nous quittâmes la ville.
L'almamy Samory, émir El-Mouménin, en cela fidèle serviteur du Coran, a autant de femmes que sa fortune lui permet d'en entretenir. Sa fortune est immense, le nombre de ses femmes est donc grand. Parmi ses femmes, vingt d'entre elles ont été choisies par le maître, et leurs demeures
entourent son palais; or, sur ces vingt femmes, trois des épouses de l'almamy ont su captiver sa laveur au point d'habiter le palais même. Une d'elles, Mori-Niama, avait eu de l'émir deux mignonnes fillettes, l'une de treize ans, l'autre de quatorze, rouges de peau, de formes sculpturales, aux grands yeux voilés et doux et au sourire un peu triste et résigné qu'ont dans ce pays toutes les femmes.
Ces deux charmantes créatures coquettaient ingénument avec deux pages de leur père; quelques paroles tendres, quelques serrements de main furtifs, tel était leur crime. Mais les pages n'étaient pas de la race des hommes libres.
Quelque vilain espion, comme il en pullule à la cour, les dénonça à l'almamy. Les quatre adolescents furent appelés en présence de ce juge terrible, devant qui personne n'ose mentir, même pour sauver sa tête.
La faute fut vite avouée, et, séance tenante, sur un geste de Samory, on apporta un billot. Devant les pauvres mignonnes se tordant de frayeur, le bourreau désarticula les mains des pages qui avaient pressé celles des filles du souverain, puis il les suspendit, toutes sanglantes, à la porte du palais. Puis, Fatimata et Aïssa, c'étaient les noms des pauvrettes, mises absolument nues, les mains attachées derrière le dos, furent exposées au pilori du marché.
Le lendemain matin, le sabre avait fait expier
à jamais aux deux pages leur bien légère faute : leurs tètes étaient jetées devant le pilori où les deux filles de l'émir haletaient de honte et de soif.
Il y a près du marché, entre le palais et la ville de Bissandougou, d'énormes trous creusés pour recevoir les immondices des deux villes formant la capitale de l'almamy.
Le soir, à cinq heures, les brutes fanatiques qui gardent Samory détachaient les deux malheureuses enfants et les jetaient, encore vivantes, dans ces cloaques ; puis ils les ensevelissaient sous un amoncellement de cailloux ferrugineux couleur de sang recueillis dans le terrain voisin.
Toute la nuit on entendit les plaintes étouffées des petites martyres.
Le lendemain, tout s'était tu ; ignorant ce drame horrible, et passant auprès de cette ignoble sépulture, nous vîmes pris entre deux pierres énormes un petit poing crispé et sanglant cerclé d'un bracelet d'or.