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Sorte de divan fait de bambou et de paille de maïs

quille, et elle ne sera remplie que par un seul désir, celui de vivre longtemps ainsi sans qu'aucun tracas, aucun souci, vienne le tirer de sa douce torpeur.

Notre activité continuelle, cette fièvre du travail de la pensée qui nous pousse l'effrayent au delà de toute expression. Il s'éloigne de nous avec le même sentiment que celui qui nous porte à nous écarter du volant d'un moteur d'usine, aux rotations vertigineuses et qui broie qui l'approche. Il veut bien être nôtre; il ne nous hait pas et nous accepte volontiers comme chefs, car il admire et recherche notre justice désintéressée. Mais, pour Dieu ! que nous ne lui demandions rien! Donnez-lui les choses les plus précieuses ou ne lui donnez rien, peu importe, pourvu que vous ne le fassiez pas travailler et surtout penser!

« Pourquoi lui dites-vous qu'à telle date, à telle heure, il devra faire ceci ou cela? Oh! que de tracas ! Cette date, ce jour, cette heure sont loin ; pourquoi y songer? — Dormons jusque-là, et puis nous verrons. Quel besoin continuel de regarder dans l'avenir ? Le présent ne suffit-il pas, et ne vaut-il pas mieux l'utiliser en doux loisirs que de prendre chaque jour mille peines pour des jours lointains? Chaque année, le mil et le riz ne poussentils pas au temps de l'hivernage? Le karité1 a-t-il

1. Arbre dont le fruit donne une graine végétale employée à préparer les aliments et à divers autres usages.

cessé de donner son fruit précieux? La terre gâchée par les mains des femmes et des enfants ne peutelle plus servir à construire de belles cases bien rondes et des tatas élevés, derrière lesquels on dormira sans crainte de surprises ? Ne trouve-t-on plus partout sous la main de ces calebasses aux mille formes variées qui, fendues en deux et vidées, donnent en quelques instants la plus commode vaisselle du monde? Les puits et les rivières vontils se tarir, et sommes-nous menacés de mourir de soif? Le bois n'est-il plus à profusion dans la campagne? La paille sèche et bien droite de la plaine voisine ne permet-elle plus la construction de ces bons toits pointus qui, posés tout d'une pièce sur l'enceinte des cases, les mettent à l'abri des intempéries ?

» Pourquoi donc s'inquiéter?

» Que les blancs soient les bienvenus! la terre est assez grande pour tous! Mais qu'ils ne nous demandent rien; surtout pas de travail, pas de soucis ; qu'ils ne nous jetent pas toujours le fastidieux « demain » à la tête, et nous laissent notre quiétude! »

Ainsi me parlait, il y a quelques années, un chef de village du pays du Gadougou, à qui j'annonçais notre venue, et, à bien considérer, à peser tout ce que le bonheur a de relatif, il avait cent fois raison.

Que faire pour secouer cette torpeur? Car, pour nous, il importe que toutes les ressources de ce pays soient mises en œuvre, et elles ne peuvent

l'être que par eux. Arrivera-t-on à leur créer jamais des besoins assez impérieux pour les tirer delà mollesse? Et, par là, ce pays deviendra-t-il consommateur de nos produits en échange des siens dans des proportions suffisantes pour que notre commerce en profite?

Dès maintenant, je réponds par l'affirmative Dans cette transformation du Malinké, la femme sera notre grand auxiliaire. Déjà, dans les régions directement soumises à notre autorité depuis plusieurs années, poussée par la coquetterie, elle a stimulé son mari au point d'en faire presque un travailleur assidu, pour se procurer ces belles étoffes chatoyantes, ces beaux bijoux brillants étalés devant nos comptoirs. Le maître de la maison restera-t-il drapé dans un pagne grossier et en lambeaux à côté de sa femme parée comme une châsse ? Elle ne le permettrait pas, car son orgueil en souffrirait. Il achètera alors des armes luxueuses, une selle couverte de broderies, des cotonnades aux couleurs variées. Pour installer chez lui toutes ces belles choses, ne faudra-t-il pas mieux qu'une tige de bambou fichée dans les murs de sa case où les termites détruisent en quelques jours équipement et vêtements ?

Et puis, tous nos objets de quincaillerie ne sontils pas plus commodes et d'un meilleur usage que ces ustensiles informes qui leur ont servi jusqu'alors? Ne faut- il pas mettre sur la tara ces épaisses couvertures de laine si douces et si

chaudes, grâce auxquelles les reins ne sont plus marbrés, au lever, par les baguettes de bambous qui forment le sommier?

La transformation sera longue : et la cause en est dans le peu d'activité éa notre commerce, dans ses errements routiniers et sa crainte d'engager dans des entreprises lointaines des capitaux hasardés chaque jour sur un coup de Bourse.

Nous avons, depuis cinq ans bientôt, un poste sur le Niger, à Bamakou, centre commercial d'une certaine importance ; nous sommes établis à Kita depuis plus longtemps encore dans une situation merveilleuse, au centre de croisement de nombreuses routes de caravanes ; pas un seul comptoir important n'y était encore ouvert à notre passage !

Qui peut exciter la convoitise des habitants du Soudan français et les inciter au travail, si nulle part ils ne voient les mille objets de luxe ou d'utilité que notre commerce pourrait leur fournir en échange de leurs produits?

Nous campons à dix heures sous le traditionnel fromager où, quatre-vingt-treize ans plus tôt, Mungo Park se remettait des émotions que lui avait procurées le passage duBakhoy, extrêmement rapide et dangereux devant Goniokory. Le colonel Gallieni, dans sa relation de voyage, rapporte avoir ren-

AU SOUDAN FRANÇAIS. Ul

contré dans ce village un vieillard qui se rappelait avoir vu, étant enfant, le célèbre explorateur anglais; aujourd'hui il a disparu et toute tradition concernant Mungo Park s'est éteinte avec lui.

Sur le soir, nous sommes allés sur les falaises qui bordent le fleuve, dans l'intention de tirer l'hippopotame. Nous n'en avons vu aucun. En revanche, au retour, nous avons été accueillis sur le plateau par des centaines de singes cynocéphales qui nous ont prodigué mille insultes en leur langage de chien. Ils devisaient bruyamment au sommet d'un amas de roches que couvrent à peine quelques maigres arbrisseaux dont les racines végètent dans les fissures du roc. Notre apparition soudaine au milieu d'eux les jeta d'abord dans une stupéfaction profonde. Les vieux se grattaient énergiquement la cuisse, signe d'un grand étonnement, en contemplant ces êtres bizarres sortis ils ne savaient d'où et qui ressemblaient si peu à ceux qu'ils avaient vus jusqu'à ce jour. Pendant qu'ils cherchaient probablement ainsi à définir le genre et l'espèce auxquels nous appartenions, un grand silence avait succédé à leur bavardage. Les plus méfiants, ainsi que les mamans chargées de leurs nourrissons, battaient prudemment en retraite, non sans jeter de temps à autre de longs regards derrière eux.

Pour leur enlever toute indécision, nous tirâmes un coup de carabine. Quel bruit aussitôt! quel vacarme affreux sur tout le plateau enveloppé naguère d'un silence absolu! outre les aboiements

des singes, de toutes parts s'élèvent les cris discordants d'une foule d'oiseaux d'espèces variées que la chute du jour avait déjà fait percher : hululements sinistres du coq de Pharaon, sifflements moqueurs de merles mordorés, jacassements criards de minuscules perruches vertes, antienne prétentieuse de cette sorte de gros rossignol toujours flanqué d'un volatile plus petit qui invariablement reprend en fausset un refrain qui semble la parodie du premier, cri funèbre d'un gros et lourd urubu, trompettement sonore de l'outarde noire, nasillement du canard armé; rien ne manque à cette aubade inattendue. Un deuxième coup de feu fait renaître un silence absolu, pendant qu'un des singes cynocéphales qui prennent la fuite roule sur le rocher mortellement atteint. Le tirailleur qui nous suit se précipite pour l'acherer et le garder; sans cette précaution ses camarades eussent fait volte-face et l'auraient emporté dans quelque refuge inaccessible.

Ces animaux ont, en effet, ce point d'honneur commun avec les noirs du Soudan : ce doit être une honte aussi, chez la gent simiesque, de laisser un des siens, mort ou blessé, dans les mains de l'ennemi. Un autre trait caractéristique, sans vouloir en aucune façon faire de rapprochement fâcheux, est la façon dont les guenons portent leurs petits sur le dos, au moyen de leur queue, les maintenant absolument comme le font avec un pagne les mamans malinkaises.

Le singe cynocéphale que nous venons de tuer

mesure 90 centimètres de haut ; il a des mâchoires à faire envie à un bouledogue.

En rentrant au campement nous nous heur Ions fréquemment à des euphorbes d'un aspect repoussant et étrange. C'est une plante grasse, aux tiges étroites venues sur un pied cylindrique et massif; elle est couverte d'épines très aiguës, groupées par trois, en forme de chausse-trape. Le moindre choc ou la moindre incision dans l'écorce, qui est très tendre, fait couler en abondance un suc blanc laiteux qui en jaillit comme le sang d'une plaie. Rien n'est tentant comme cette liqueur absolument semblable au lait ; mais il faut bien se garder d'y toucher, car c'est un poison très énergique. Il y a quelques années, à Médina, dans le Gangarran, j'essayai d'enlever avec la bouche une tache que m'avait faite au passage sur la main un euphorbe de cette espèce ; j'eus la langue et le palais en feu pendant vingt-quatre heures et des nausées très violentes.

A la nuit tombante, nous avons eu la visite d'un Européen, fait rare en cette saison où la colonne n'est pas encore en mouvement, celle du vétérinaire militaire Daigney. Il est chargé d'établir ici un sanitarium pour les animaux de bât qui, prochainement, feront le ravitaillement des postes de Diamou à Bamakou. Nous l'avons gardé à notre table et avons débouché en son honneur une des cinquante bouteilles de bordeaux que nous tenons en réserve pour le cas de maladie grave.

Après le repas, Samba-Ibrahima est venu me compter ses doléances matrimoniales, les craintes qu'il éprouvait au sujet de son épouse ; il voudrait mon appui en cette occurrence. Cette histoire n'est pas inutile à rapporter, car elle donne une idée de la façon dont se font les mariages en pays malinké, et quelle est la situation d'une jeune fille indigène en âge d'être mariée.

A l'époque où je commandais Niagassola, Samba s'était épris de Malado, fille de Kaniba- Mahmadi, troisième héritier de la couronne du Manding. Mon interprète étant un marabout renommé et Mahmadi un prince riche de la contrée, rien ne s'opposait à l'union désirée. Samba dépêcha, comme il est d'usage, son griot et confident, porteur d'une noix de kola, vers la demeure de Mahmadi. La dot qu'il devait donner, car ici c'est le fiancé qui dote les parents de sa future, cette dot, dis-je, fut longuement et soigneusement discutée ; puis, l'accord fait, la noix de kola fut partagée en deux et mangée séance tenante par les deux parties, liées par cette cérémonie sous la foi du serment.

Les rites et coutumes ayant été ainsi observés, le soir même Malado, qui n'avait même pas été consultée, faisait son entrée dans le tata de l'interprète.

Au mois de juillet dernier, Samba fut appelé à Khayes pour servir auprès du commandant supérieur. Son union avait eu des suites heureuses : sa

femme était enceinte; il fut donc obligé de la laisser dans sa famille.

Samba, je crois l'avoir dit, est d'une avarice extrême. Aussi avait-il reculé, par mille moyens retors, l'époque du payement à Mahmadi de la dot convenue, c'est-à-dire la valeur de trois captifs, environ 700 francs. Il avait ainsi atteint sans bourse délier l'époque de son départ pour Khayes, et il espérait bien qu'aussitôt sa femme rétablie, elle se hâterait de le rejoindre. Khayes est bien loin de Niagassola ; près de 500 kilomètres les séparent; cela étant, il comptait que sa conscience se mettrait en repos au sujet de sa dette, et surtout que son beau-père ne le relancerait pas à pareille distance. C'est sur cette réconfortante pensée qu'il s'était installé dans sa nouvelle résidence.

Pendant ce temps, Malado était accouchée d'un enfant, qui mourait peu après sa naissance.

Kaniba-Mahmadi tout au moins aussi intéressé que son gendre trouvait que ce dernier avait grand'peine à s'exécuter ; pour en terminer avec le règlement de cette affaire il lui envoya un courrier qui, un beau matin, surprit désagréablement Samba à Khayes.

Après force salutations, il l'informa du malheur qui le frappait en la personne de son fils; puis il l'avertit en fort bons termes que ce décès dégageait entièrement Malado du lien qui les unissait, sa dot n'ayant pas été payée dans les délais voulus. Toujours de la part du rusé beau-père, le courrier

lui insinua très doucement que cette dernière, fort bien remise de ses couches, était encore d'un excellent placement, et qu'il connaissait un galant plus scrupuleux que lui qui l'indemniserait volontiers des frais d'éducation de sa fille. Samba aimait tendrement Malado ; cette communication eut tout d'abord pour effet de le mettre aux abois. Mais la réflexion venant et l'avarice aidant, il se contenta d'adresser à Niagassola une valeur à compte, fort inférieure à la dot stipulée.

Aujourd'hui, un nouveau courrier vient de lui arriver, l'informant que, s'il ne se libère pas entièrement et à bref délai, le nouveau galant devenant plus pressant, une nouvelle union permettra enfin à l'honnête Mahmadi d'encaisser, et cette fois sérieusement, une dot remarquable.

Le malheureux Samba ne sait plus où donner de la tête. Il maudit son avarice, et sa jalousie ne lui laisse plus un seul instant de repos. Il tremble en songeant que ce maudit concurrent a peut-être aussi usé du système des acomptes. Je lui rends quelque tranquillité en envoyant un exprès à Niagassola pour prier Mahmadi de surseoira la consommation du nouveau mariage de sa fille, avec promesse formelle de régler définitivement l'affaire à mon arrivée.

Le campement où nous nous fixons le lendemain, 27 décembre, à Manambougou, est extrêmement pittoresque. C'est une forêt de bambous avec de nombreuses clairières, qui borde les rives encais-

sées du Kaneko ; elle sert d'asile à des vols nombreux de délicieux petits oiseaux au plumage éclatant qui nous régalent pendant la sieste de leurs roulades et de leurs trilles les plus harmonieux. Le soir venu, quelque peu avant le coucher du soleil, ils se réunissent en bandes innombrables, puis, passant au-dessus de nos tentes avec un bruit de tornade, se rendent à la rivière où ils boivent tous ensemble en poussant mille petits cris joyeux.

Notre étape, ce matin, a été longue et la route mauvaise; hommes et animaux sont harassés. Pendant plus de 10 kilomètres nous avons marché au milieu d'un singulier chaos de roches immenses qui coupent parfois le chemin et que nous franchissons grâce à une véritable gymnastique. Ces blocs de grès, mis à nu par quelque effondrement du plateau, se composent de feuilles d'égale épaisseur superposées suivant un plan toujours incliné sous le même angle. Sous i'action de la chaleur et des eaux, ces lames se détachent les unes des autres ; ensuite, glissant sur leur base, elles se précipitent dans la vallée : tout est détruit sur leur passage, car, en se rompant, elles couvrent le terrain de mille petites lamelles nouvelles plantées en terre comme des fiches aiguës, fort dangereuses pour les pieds des hommes et des animaux.

Un poste de ravitaillement composé d'un certain nombre de gourbis est installé à Manambougou, sous la garde momentanée de Samba-Diaraf,

un de mes anciens tirailleurs. Ce brave garçon était venu à notre rencontre accompagné de sa femme, qui nous a offert des œufs tout frais, cadeau extrêmement appréciable dans cette région où, pendant de longs trajets, on ne rencontre aucun village. Nous avons reconnu ce témoignage d'affection en lui donnant quelques grains de corail qui l'ont enchantée.

Peu après, le chef d'un village, situé à peu de distance de la route, venait à son tour nous présenter ses devoirs ; il nous apportait en même temps du lait et quelques patates. Mes deux compagnons, sachant que nous étions en plein pays fétichiste, auraient désiré se procurer à Manambougou un peu de dolo, pour goûter à cette boisson dont on leur avait parlé comme d'un breuvage très rafraîchissant; mais ses habitants sont tous <c marabouts », mot qui, dans nos possessions soudaniennes, est détourné de sa vraie signification ; puisque, au lieu de désigner simplement des musulmans, il sert à qualiiier les hommes qui, dans cette région, ne boivent aucune liqueur fermentée.

Ce dolo est une sorte de bière faite avec du mil ou du maïs fermenté grâce à l'adjonction d'une racine qui lui donne un goût relevé assez agréable. Quand pour la première fois on goûte à cette liqueur, elle procure un arrière-goût répugnant qui fait que beaucoup d'Européens ne peuvent se résoudre à la consommer comme boisson habituelle. C'est grand dommage, car ses propriétés ra-

fraîchissantes, nutritives et laxatives sont reconnues, et elle remplace très avantageusement, dans l'alimentation, les mauvaises eaux additionnées de café ou de tafia que nous sommes contraints de boire. A.Kitaet à Niagassola, nous en eûmes à discrétion ; mais Plat et le docteur ne purent s'y faire. Ce ne fut que demi-mal, car, au delà du Niger, le dolo, bien que encore connu, cesse d'être en usage ; l'almamy Samory en interdit la fabrication comme contraire aux lois du Coran. Celui de Niagassola était renommé, avant la dernière guerre, à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde. J'ai vu, à cette époque, de riches Malinkés, fins connaisseurs, qui n'hésitaient pas à faire plusieurs étapes pour se rendre dans ce village et y passer quelques jours à s'enivrer de ce nectar fameux.

Notre table sera aujourd'hui pauvrement servie. Hier nous avons tué notre dernier veau, et le courrier que j'avais envoyé à Kita pour renouveler notre troupeau revient bredouille. Le commandant de ce cercle m'informe qu'il est lui-même dans la privation la plus complète de viande fraîche ; il m'envoie un ballot de « guinée » destiné à en acheter, si toutefois je trouve des indigènes des villages voisins disposés à vendre du bétail. J'ai de suite envoyé Samba à Kameko où il y a, dit-on, quelques moutons, en lui ordonnant d'acheter, coûte que coûte, tout ce qu'il trouvera de mangeable.

Cette « guinée » avec laquelle mon interprète va

régler nos acquisitions est une étoffe en cotonnade bleue, de très maigre valeur, à travers laquelle le jour se voit aisément. Elle se fabrique dans les colonies anglaises de l'Inde t ou à Pondichéry, à un bon marché tel qu'elle revient à l'Etat, rendue à Saint-Louis, à la somme de 5 francs la pièce de 15 mètres.

Lors de nos premières relations commerciales avec les peuplades qui bordent le Sénégal, les traitants étaient assaillis de demandes d'étoffes communes ; en effet, elles étaient à cette époque tributaires pour les vêtements des peuples de l'intérieur, c'est-à-dire de notre Soudan actuel, dans lequel des tisserands œuvrent un grand nombre de pagnes extrêmement solides, à la vérité, mais fort chers. De plus, la couleur bleu indigo de nos cotonnades les séduisait extrêmement. C'est ainsi que naquit le trafic de cette guinée, dont les Maures surtout faisaient une énorme consommation et qui servit bientôt à tous les payements de l'Etat ou des commerçants sur le fleuve. Lorsque, il y a quelques années, nous nous implantâmes dans le Soudan français, un stock considérable de cette marchandise était en réserve dans les magasins du Bas- Fleuve. L'administration locale ne réfléchissant pas à l'augmentation de valeur que d'énormes frais de transport allaient lui donner, et ignor-ant sans doute que les pays mandingues produisaient euxmêmes des étoffes plus solides et mieux teintes, s'en débarrassa au profit de nos nouveaux postes

Or, il arriva ce qui était à prévoir, que dès le début, les indigènes l'acceptèrent à contre-cœur en payement, au prix élevé où elle était taxée. L'année suivante, l'argent faisait prime sur les marchés et elle y restait sans demande, faisant triste figure à côté des solides étoffes soudaniennes et des tissus aux couleurs savamment étudiées des traitants de Saint-Louis ou de Sierra-Leone.

Chez nous, la routine est cependant tellement forte que l'administration de la colonie continue à envoyer dans le Soudan d'innombrables ballots de cette encombrante marchandise. Elle est actuellement dépréciée au point que les commandants de cercle sont obligés, pour s'en débarrasser, de la faire vendre de force ou de la donner en salaire à leurs ouvriers noirs, qui, naturellement, cherchent à se soustraire de leur mieux à des corvées si mal rétribuées.

La nuit est obscure ce soir, et d'un noir opaque ; l'aspect de notre camp est des plus étranges au milieu de cette forêt de bambous. De toutes parts, de vastes feux allumés paraissent flamber dans un lointain indéfini et découpent d'étranges silhouettes d'hommes et d'animaux. Les tiges droites et élancées des bambous, réunies en faisceaux, paraissent des amas de lances et de fusils, tandis que la perspective allongée de la ligne des chevaux en décuple le nombre. Partout, étendues sur le sol, des masses informes au milieu desquelles on devine vaguement des corps humains. Devant

les feux, des groupements pittoresques d'hommes accroupis, silencieux, les bras tendus à la flamme.

A chaque pas aventuré hors de la tente, on heurte du pied un monceau de guenilles d'où sort un grognement étouffé indiquant la présence d'un moricaud sous cette friperie.- Auprès des feux surtout, l'abord est impossible, car la température a baisvsé considérablement, et je ne crois pas que nos pauvres soldats de l'hiver terrible aient plus souffert du froid que n'en souffrent actuellement les noirs de la mission. Dans la journée, le thermomètre marquait 36 degrés, ce soir il est tombé à 8 degrés; or, cet écart considérable de la température, insupportable aux indigènes, nous est, à nous-mêmes Européens, extrêmement sensible. Demain matin, malgré nos couvertures, nous nous réveillerons tout transis.

Par ces temps froids, la façon dont les noirs se couchent à la belle étoile est assez curieuse. Chacun d'eux est généralement muni d'une longue et large pièce d'étoffe. Dans le jour, il la porte roulée autour des reins; le soir, lorsqu'il veut dormir, il s étend par terre, met une des extrémités sur lui et la replie sous ses pieds et sous sa tête ; alors, déjà caché complètement sous ce voile, il roule sur l'épaule droite, puis continue le tour sur l'épaule gauche jusqu'à ce que toute la couverture l'entoure. Ainsi emmailloté, notre homme a tout à fait l'aspect d'un ballot de marchandise jeté sur le sol. Pour qui peut respirer ainsi enveloppé, la

méthode est excellente, car le dormeur est garanti de tout contact avec le sol et toute la chaleur qui s'exhale de son corps se conserve autour de lui.

Le 28, nous sommes toujours au milieu de nos bambous, menacés d'y rester long-temps encore, car Karamoko est toujours à Niagassola et nous ne pouvons plus avancer. Cependant les nouvelles venues de l'almany, son père, continuent à être mauvaises, et je m'étonne de le voir, malgré cela, séjourner sur notre territoire, alors qu'il pourrait penser que lui et ses gens seraient pour nous, à un moment donné, de précieux otages. Cette contradiction entre la conduite du jeune prince noir et les renseignements qui me parviennent du Ouassoulou me laisse fort perplexe. En fin de compte, il me semble que si Samory ne rappelle pas impérieusement son fils près de lui, il faut que les mesures qu'il a prises vis-à-vis des gens du Manding, etdeKangaba, en les faisant passer sur la rive droite du Niger, soient plutôt dictées par la crainte que par un sentiment d'hostilité contre nous.

Dernièrement, un chef de village dont la possession est contestée par nous a été enlevé par ordre du commandant de Niagassola et mis aux fers où il est mort peu après ; il avait commis certains méfaits impardonnables qui méritaient la prison. Sa mort toute fortuite fut interprétée comme un assassinat. Il était chef du village de Koma, village que je pris d'assaut en mai 4885, après avoir été

traîtreusement attaqué par ses guerriers. Il succédait comme chef à celui que j'avais alors fait passer par les armes. Samory, paraît-il, l'aimait beaucoup, et sa mort a mis ce souverain dans une colère folle contre le commandant français.

L'interprétation donnée autour de lui à cette déplorable affaire lui inspire une méfiance irrésistible de nous; aussi est-ce peut-être parce qu'il craignait un pareil sort pour les autres habitants des territoires contestés qu'il les a rappelés à lui.

Ou bien encore il comprend, par les récits des courriers envoyés par Karamoko, qu'il ne peut plus compter s'opposer par la force à notre établissement sur la rive gauche. En prince noir retors et habile, comme ils le sont presque tous, il veut peut-être s'attribuer le mérite de nous l'abandonner sans chicanes; mais, auparavant, il en enlève la seule chose qui lui donne réellement de la valeur, à savoir la population. Des terres, ni lui ni nous n'en manquons, ce sont les bras qui nous font défaut.

Si ce mobile a dicté sa conduite, peut-être arriverons-nous à en neutraliser les effets en faisant prévenir sous main ces émigrés involontaires qu'ils peuvent rentrer dans leurs villages, où nous leur donnerons aide et protection. Non seulement je pense qu'à cet appel ils s'enfuiront tous du Ouassoulou, mais j'estime qu'ils seront suivis de beaucoup de Ouassouloukés, tels que les gens de

Kéniéra, qui autrefois ont habité cette rive et lont fatigués de la tyrannie de Samory.

Le Malinké est extraordinairement attaché au xieu de sa naissance. Il est démontré par leur histoire que tous les efforts de ceux d'entre eux que les guerres ont chassés de leur lieu d'origine ont toujours tendu à rentrer dans leur pays et à relever de leurs ruines les maisons qu'avaient habitées leurs pères. Je n'en citer ai qu'une preuve entre cent qui me sont connues.

En 1840, le fameux conquérant toucouleur El-Hadj-Omar vint mettre le siège devant Bangassi, village florissant, entre Kita et Koundou. Une partie des habitants furent passés au fil de l'épée, d'autres vendus, un certain nombre cependant parvinrent à s'échapper. Ils allèrent demander l'hospitalité à Mamby, de Kangaba, qui leur assigna le village de Déguédomo comme résidence.

Les années s'ajoutaient aux années; par sa population accrue de tous les gens de Bangassi laits prisonniers et qui avaient gagné leur liberté par la fuite, Déguédomo devint un des plus riches villages de la contrée, aussi bien par ses nombreux troupeaux de bétail, que par ses cultures renommées. Une belle et solide muraille l'entourait, la propreté et la bonne tenue des maisons y indiquaient dès l'abord le bonheur et l'abondance. Pendant ce temps, Bangassi était devenu un amas de ruines informes, disparaissant sous un fouillis

de lianes folles et d'arbres déjà hauts, repaire de fauves au milieu d'un désert sauvage.

En 1882, Mamby, roi de Kangaba, pouvait penser que ce village et les gens qui l'habitaient étaient bien à lui, sans arrière-pensée de retour. Depuis quarante-deux ans, les hommes faits qui avaient fui leurs anciennes demeures devant le fer du conquérant musulman étaient morts ; les enfants d'alors étaient devenus presque des vieillards, n'ayant pas en apparence d'autre patrie que le Manding et la majeure partie de la population adulte ne connaissait même pas Bangassi de vue.

Cependant le bruit de la venue des Français occupant le pays en maîtres était arrivé jusqu'à Déguédomo; on disait même que leur chef, le colonel Borgnis-Desbordes, campait à Kita. Le soir même de cette nouvelle, un palabre* secret se tenait dans le tata du chef et, pendant la nuit, une députation se rendait auprès du commandant supérieur pour le supplier d'autoriser les gens du village à rentrer dans leur ancienne patrie. Celuici, dont la situation était à ce moment extrêmement délicate, environné de toute part de chefs hostiles, ne voulut pas se créer dans la personne du Mamby un nouvel ennemi. Il renvoya les députés avec quelques paroles d'espoir, mais sans autorisation ferme.

1. Au Sénégal, on nomme palabre toute assemblée ou conct ciabule. Ce mot a dû être emprunté par la langue créole de l'Ouest africain à l'espagnol palabra = parole.

L'année suivante, ayant appris le changement du commandant supérieur, une nouvelle démarche fut tentée auprès du colonel Boilève. Elle eut aussi peu de succès que la première. En 1885, M. Combes, également sollicité, dut encore leur refuser l'autorisation si persévéramment désirée. Enfin, cette année, le colonel Frey, trouvant là une excellente occasion de repeupler le désert qui s'étend entre Kita et Koundou, voulut bien céder à leurs supplications. Ces patriotes modèles abandonnant de suite la grasse vallée qui depuis tant d'années leur donnait à profusion de si belles récoltes, et la solide muraille qui avait tant de fois sauvé leurs richesses du pillage, retournèrent se fixer au milieu des ruines où leurs ancêtres avaient vécu et où reposaient leurs restes.

Il en sera de même pour les habitants de la région de la rive gauche, d'autant plus que ce pays est d'une richesse et d'une fertilité que rien n'égale. Aussi, je pense qu'il n'y a pas lieu de se tourmenter plus que de raison de la mesure qui vient de la dépeupler. Dans quelques années, lorsque nous serons maîtres incontestés du fleuve et que ces émigrés involontaires penseront pouvoir rentrer en sécurité dans leurs demeures, ils ne tarderont pas à les réintégrer.

DE MANAMBOUGOU A GOUBANKO

Le ravitaillement et le mouvement commercial sur la ligue des postes. — Meurtre d'un général samorien. — Kita. — Mort du capitaine Figié. — Héroïque franchise. — Histoire de panthères. — La captivité chez les Mandingues. — Une ferme modèle. — Commerce lucratif. — Femmes malinkaises. — Gouhanko.

Nous sommes toujours sans nouvelles au sujet de la date du départ de Karamoko. Pour faire diversion à la déception que nous causent ces lenteurs, nous nous occupons d'améliorer notre campement, où nous allons peut-être rester plusieurs jours encore. Nos hommes, avec des bambous et de la paille, nous ont construit des gourbis qui prolongent nos tentes et leur font des dépendances ombragées. Du sable blanc et très fin a été apporté de la rivière ; répandu en couches uniformes sur le sol intérieur et le pourtour de nos demeures, il leur donne un grand air de propreté et de confort. Les tirailleurs excellent dans ces sortes de travaux ; en un tour de main ils élèvent des

abris très suffisants pour nous défendre du soleil aussi bien que de la pluie. Leurs seuls outils sont leurs couteaux avec lesquels ils coupent branches, bambous et paille ; une écorce très résistante et fortement textile arrachée à l'arbre voisin assemble le tout et le met en état de résister pendant plusieurs jours même à la tempête.

Dans la soirée, Samba nous est revenu avec deux petits bœufs et huit moutons. Nous voilà pendant cinq jours à l'abri du besoin. Les bœufs coûtent chacun quatre pièces de guinée (soixante mètres) et les moutons, une demi-pièce. Comparé aux prix de France, le marché serait avantageux si les animaux valaient par la taille et la qualité ceux de notre pays. Mais j'estime qu'il faudrait quatre de ces bœufs pour donner la quantité de viande d'un bœuf ordinaire de boucherie, et également quatre moutons malinkés pour un mouton français. Quant à la qualité, elle est détestable. La chair du mouton est dure, filandreuse et sent le bouc; celle du bœuf est anémiée et blanche; cuite sur le gril, elle garde un goût d'étable très prononcé.

Néanmoins, nous sommes heureux d'être ravitaillés en viande fraîche, car l'estomac se lasse vite de conserves, même de l'endaubage que le gouvernement envoie charitablement et à profusion dans ce pays.

Autrefois le bétail était nombreux dans la région où nous nous trouvons. Les continuels pas-

sages ae troupes sur cette route, et, il faut bien l'avouer aussi, l'inexpérience de quelques commandants de cercle, jointe à leur ignorance du pays, l'ont rendu presque introuvable.il aurait fallu faire aux officiers investis de ces importantes fonctions des avantages tels qu'ils s'y plussent et missent dans leurs actes un esprit de suite et de méthode, appliqué jusqu'au bout à de bonnes et saines idées. Au lieu de cela, leur situation, presque précaire, alors qu'ils sont les hôteliers obligés de tous les blancs de passage, et dans une position d'instabilité dont rien n'approche, enlève à beaucoup d'entre eux le désir d'étudier le pays qu'ils commandent, d'y séjourner et de chercher à en connaître les ressources. Il s'ensuit que les approvisionnements se font d'une façon détestable et que tout le poids du ravitaillement retombe inéluctablement chaque année sur les malheureux villages de la ligne Bafoulabé-Bamakou ; car les détachements qui la parcourent, lorsqu'ils ne reçoivent pas les vivres qu'ils attendent, — et le cas se présente, — les réquisitionnent à blanc, pour ne pas mourir de faim.

De même, lorsque le commandant d'un poste est talonné par l'urgence, ne sachant à qui s'adresser, il fait une rafle générale des bestiaux et des céréales qui sont à sa portée, sans s'inquiéter outre mesure des suites d'un acte aussi blâmable que contraire à l'économie bien entendue.

Il arrive donc que les villages, échelonnés sur

cette ligne, villages que nous aurions intérêt à ménager afin de les voir s'accroître, se dépeuplent chaque jour. D ici peu, il n'en restera plus un seul. Les habitants de cette région vont, abandonnant leurs pénates, construire de nouvelles demeures dans l'intérieur, se cachant â nous de leur mieux. Ils espèrent ainsi échapper aux mille corvées imposées à leurs jeunes gens et parfois à leurs femmes elles-mêmes, à la saison des semailles. S'ils parviennent à reconstituer leurs troupeaux, ils les dissimulent dans la forêt, car nous ne leur laissons pas toujours les animaux nécessaires à la reproduction. Cependant, il serait facile d'apporter un remède à ce mal compromettant pour l'avenir de cette grande artère. Si, pendant plusieurs années, l'autorité exemptait de toute redevance et de toute charge les villages riverains, non seulement elle les verrait se repeupler comme par enchantement, mais encore leur nombre serait bientôt décuplé. Le ravitaillement a ses besoins impérieux; mais, avec de bons administrateurs connaissant à fond leur cercle et prévoyants, on pourrait facilement, par une juste répartition des charges sur les immenses territoires qu'ils commandent, arriver à satisfaire et au delà à ce ravitaillement, sans écraser, au point de les faire fuir, les populations voisines de nos forts. Pendant la campagne de 1884- 1885, le capitaine Tournier commandait le cercle de Kita, après avoir parcouru en mission topographique tout son territoire ; c'est dire qu'il en

connaissait à fond les moindres ressources. Grâce à cette connaissance très exceptionnelle de son cercle, il put non seulement satisfaire au ravitaillement sans causer le moindre froissement chez les indigènes ; mais encore il eut en réserve des céréales et des animau sur pied en quantité suffisante pour doter plusieurs villages de nouvelle création, aider ceux où la récolte avait été mauvaise, alimenter à lui seul la colonne pendant deux mois, et enfin compléter à six mois les approvisionnements du fort de Niagassola récemment construit.

Au point de vue du mouvement commercial, notre voie de pénétration au Niger est menacée du même abandon. Large, suffisamment commode, dégagée de tout obstacle sérieux, elle paraît admirablement commode aux duilhas et aux caravaniers ; cependant, ils commencent à l'abandonner pour suivre de détestables chemins coupés de rivières sans ponts et de montagnes difficiles. La cause en est dans la corvée qui leur est imposée au passage dans nos postes. En effet, à l'arrivée des caravanes, hommes et animaux sont tenus, avant de continuer leur route, de transporter du fort au poste de ravitaillement voisin, soit une bonne étape, les vivres qui s'acheminent vers Bamakou. Deux voyages de cette nature sont obligatoires, et leurs marchandises déposées dans nos magasins répondent de leur célérité et de leur exactitude. On comprend alors la répugnance qu'ont les commerçants noirs à suivre une route aussi belle, mais

sur laquelle ils subissent des charges si vexatoires. Ils préféreraient, — nombre d'entre eux me l'ont dit, — payer double dîme et n'être pas astreints à cette rebutante corvée; au reste, une chose m'étonne, c'est qu'il y en ait encore un seul à prendre notre route. Lors du retour de la mission, nous avons constamment croisé en pays encore inexploré des caravanes, à travers des sentiers misérables, dans des pays habités par des pillards, qui, s'ils les volaient parfois, ne les transformaient pas en bêtes de somme.

Nous avons expérimenté dans la journée un appareil dont m'a fait cadeau le colonel Dailly, et qui est destiné à oxygéner l'eau bouillie. Le but de cette sorte de siphon à pompe foulante est de remédier à la nécessité fâcheuse où nous sommes constamment de boire de l'eau malsaine, souvent croupissante. On la fait d'abord bouillir; puis on l'enferme dans l'appareil où quelques coups de piston lui rendent l'oxygène que la cuisson lui a fait perdre. Cette eau ainsi préparée est excellente au goût, et l'invention serait parfaite si, après son absorption, elle ne produisait abondamment ces effets bruyants que ira los Montés on considère comme signe de plénitude stomacale en même temps que de bonne digestion, et qui flattent si agréablement l'oreille des ménagères espagnoles.

Voici encore un jour passé ici, perdu pour nos travaux et pour l'Etat. Heureusement un de mes espions arrivant de Niagassola m'annonce que Karamoko a dû partir aujourd'hui même, rappelé par son père, qui lui ordonne dédoubler les étapes. Après-demain nous partirons à notre tour, lui laissant prendre deux jours d'avance pour lui enlever toute velléité de nous attendre à nouveau.

Malgré cette espérance, ou peut-être à cause d'elle, la journée nous a paru interminable. Nous l'avons occupée à lire la relation du voyage de Marche et Ccmpiègne dans ces régions. Puis, cette lecture terminée, nous nous sommes mis à confectionner deux tapis de selle pour le docteur et pour Plat. Ignorants du prestige que donne aux chefs, dans les pays noirs, une tenue sinon luxueuse, au moins brillante, ils s'étaient mis en route en véritables trappeurs. Au camp de Diamou, avant notre départ, à la vue du piteux état de leur garde-robe, je leur avais conseillé de faire venir de Khayes une tenue d'uniforme à peu près complète, ce qu'ils avaient fait ; mais ni eux ni moi n'avions songé à l'ornementation de notre sellerie.

Heureusement, que dans le stock de cadeaux que nous emportons, il y a des étoffes de toutes nuances. Avec du drap satiné noir que nousbordons de larges galons écartâtes et d'ancres de même couleur, les officiers qui m'accompagnent auront de magnifiques tapis de selle, dont l'éclat réparera ce que leur harnachement avait de trop primitif.

Moumar-Diop, un de mes chefs de convoi, tailleur émérite, donnera au tout le coup de main du maître et fera des merveilles.

Mon interprète est également occupé à remonter sa selle. Gomme tous les noirs, il a préféré au drap de couleur sombre et unie, une étoffe rayée, vert, jaune et blanc, garnie de mille pompons criards, qui caparaçonnera son cheval de la tête à la croupe, à la mode du Ouassoulou.

Le lendemain, 30 décembre, je reçois la visite d'un marabout, assez lettré, de la suite de Karamoko, qui, resté souffrant ici, attendait une occasion de continuer sa route. Il est remis d'une dysenterie qui l'avait fortement abattu et qui, à ma connaissance, est, avec la pneumonie, la maladie la plus commune aux Soudaniens. Nous avons longuement causé ensemble. D'après lui, les messagers envoyés par l'almamy à son fils Karamoko auraient répété à qui voulait les entendre que tout le monde dans le Ouassoulou était enchanté de la venue de « Pérosi », c'est ainsi qu'ils prononcent mon nom ; Samory aurait même dit plusieurs fois : « Si Pérosi vient, tout s'arrangera facilement entre les Français et moi, car je lui accorderai tout ce qu'il me demandera. »

Je veux bien en accepter l'augure, sans cependant faire grand fond sur ces paroles ; car, en supposant qu'elles soient exactes, il n'est pas d'amitié en politique qui ne s'incline, à un moment donné, devant les intérêts. Au reste, cette amitié est fort sujette

à caution. Elle était basée sur l'estime mutuell. que nous avions acquise l'un pour l'autre dans les guerres passées, au cours desquelles, plusieurs mois duraDt, je lui fus opposé directement comme commandant de Niagassolai Bientôt nous allons nous retrouver face à face dans des conditions toutes différentes; tous deux nous devrons finasser et user de mille roueries pour nous tromper. Il serait étonnant qu'une amitié qui n'a pour origine que des procédés loyaux de part et d'autre résistât à une pareille épreuve.

Ce marabout, entre autres choses, m'a raconté une histoire typique, et qui jette un jour cru sur une des façons habiles par lesquelles l'almamy se débarrasse de ses serviteurs lorsqu'ils lui paraissent gênants.

Dernièrement, le chef de l'armée qu'il entretenait à Dialakoro, presque en face de Bamakou, était Famakho, un de ses anciens captifs, que son intelligence et sa valeur guerrière avaient porté à ce haut grade. Ce sofa1 était en quelque sorte son chargé d'affaires en tout ce qui concernait les relations du Ouassoulou avec le cercle de Bamakou. D'après le traité de Kéniéba-Kouta, le commandant

1. Dans l'empire du Ouassoulou, le sofa est un captif de guerre, c'est-à-dire un soldat lié pour toute la durée de sa vie au service du prince.

de ce cercle et Famakho avaient tout pouvoir pour trancher les questions litigeuses qui se produiraient sur le fleuve.

Ce général brûlait du désir de voir de près notre fort et les Européens qui l'habitaient. Cédant à sa curiosité, il se rendit à Bamakou en grand apparat, sous prétexte de visite de haute convenance. Il y fut choyé et fêté par le commandant d'alors, le capitaine Valet.

Il avait négligé, avant de passer le fleuve, d'en demander l'autorisation à Samory, son maître. Se sentant en faute, il craignait fort la colère redoutée de l'almamy-émir. Aussi, dès qu'il fut de retour dans son camp, il envoya à Bissandougou un exprès pour annoncer la visite qu'il avait faite, et partit bientôt après pour se faire pardonner son incartade.

A son arrivée, il sentit bien vite que l'almamy avait pris ombrage de sa démarche en territoire français ; mais, grâce à ses habiles manœuvres, à ses marques de repentir sincère, il vit petit à petit le maître se dérider. A son départ il pouvait croire que sa faute était oubliée, car il fut accablé de prévenances flatteuses accompagnées de fort beaux cadeaux.

Famakho était de retour dans sa résidence depuis quelque temps déjà, lorsqu'il reçut le visite d'un chef de sofas de la garde du souverain. Celui-ci venait à Dialakoro, appelé, disait-il, par une histoire de captifs qu'il désirait régler lui-même. Reçu à bras ouverts par le général, très heureux de

cette occasion de se créer un nouvel allié à la cour, il devint rapidement son inséparable.

Un jour, après le repas, ils devisaient seuls, tous deux, dans une case retirée, au fond du camp. Un captif de Bissandougou se présente à eux, suivi d'une foule nombreuse de guerriers qui avaient reconnu en lui un courrier royal et attendaient à la porte de l'enceinte, anxieux de savoir l'ordre qu'il portait.

En entrant dans la chambre où se tenaient les deux amis, il ferme la porte et se couche d'abord humblement aux pieds de Famakho ; puis, se relevant et portant la main à son front pour le saluer il lui expose longuement, dans le style imagé dont les Soudaniens ont le secret, que' l'almamyémir, chef des croyants, roi du Ouassoulou et des pays qui sont aux quatre points cardinaux de cette région, a voulu récompenser d'une façon éclatante les brillants services de son chef d'armée; c'est pourquoi il l'a envoyé, lui, misérable, pour lui apporter ce splendide fusil à deux coups incrusté d'argent et d'ivoire, afin que sa pauvreté mette en relief toute la richesse du royal présent.

Les yeux de Famakho brillaient d'orgueil et de bonheur ; il aurait voulu tenir immédiatement en main cette belle arme et l'admirer. Mais, dans les pays mandingues, telle n'est pas la coutume. A l'annonce d'un cadeau, quelque riche qu'il soit, un chef digne de ce nom doit rester impassible et ne pas y porter la main; il ne doit pas paraître le voir,

et l'étiquette veut qu'il continue à converser avec un parfaite indifférence. Un homme de sa suite prend alors le cadeau; au bout d'un moment tout le monde se lève et, bien enfermé dans le coin le plus reculé de sa maison, entouré de ses femmes et de ses familiers, il peut enfin l'examiner tout à loisir et en discuter la valeur.

C'est en raison de ces usages que pendant que Famakho remerciait l'envoyé du maître, son ami le chef de sofas prit le fusil ; mais, à peine le tenait-il depuis un instant qu'une détonation retentissait. Famakho, la tête fracassée, roulait dans un coin de la chambre. Du dehors on avait entendu ce coup de feu sans l'expliquer, et tous les regards étaient tendus vers la porte close. Presque aussitôt, on en vit sortir le meurtrier impassible, tenant à la main le fusil encore fumant. D'un geste, il fit appréhender au corps l'envoyé de l'almamy tout tremblant d'épouvante, puis, rompant le profond silence qui régnait autour de lui, il dit :

« Famakho était un grand guerrier et un grand chef; il est mort. Que Dieu et Mahomet l'aient en aide! Notre père lui avait envoyé cette arme pour le récompenser de sa valeur ; mais elle était chargée, et, en en faisant jouer les batteries, elle a tué votre général. Notre père lui avait dit : « Famakho, prends » garde aux cadeaux1, les cadeaux tuent! «Famakho

1. Samory faisait alors allusion aux cadeaux qu'il pensait avoir été offerts par les Français à Famakho lors de sa visite à Bamakou.

est mort. Notre père est un grand prophète! »

Puis, exhibant une lettre revêtue du sceau de l'almamy, il annonça qu'il était investi du commandement de la région.

Le lendemain, le captif de Bissandougou subit la décollation en grande pompe, devant toute l'armée, pour avoir été cause par son imprudence de la mort de Famakho.

On devine sans peine la vérité dans cette sanglante comédie.

Samory, plein de soupçons à l'égard de son général qui avait reçu des cadeaux des Français, avait résolu de le faire mourir. La démarche récente de Famakho auprès de lui avait simplement reculé sa mort et modifié la volonté de l'almamy qui, au début, voulait le faire décapiter devant toute l'armée réunie sous l'inculpation de crime de haute trahison.

Plus tard, lorsque personne ne songeait plus à cet incident, il avait envoyé auprès de Famakho un de ses fidèles qui devait être l'exécuteur et le successeur de ce général aux allures trop libres, puis quelque misérable captif porteur de l'instrument de mort. La tête de ce pauvre hère devait garantir son silence sur cette machination infâme. Il en résulterait évidemment, qu'aux yeux du vulgaire," ignorant des détails de cet assassinat, Famakho serait victime d'un accident des plus communs ; mais que, d'un autre côté, les gens haut placés sauraient à quoi s'en tenir sur ce châtiment

et pourraient le considérer comme une leçon. Yoilà un des genres de finesse politique contre lequel j'allais avoir à me garer, et on comprendra aisément que si je comptais sur l'amitié de Samory, c'était dans des limites extrêmement restreintes et pleines d'une très explicable méfiance.

Nous avons enfin quitté Manambougou, et, après une marche très longue sous une chaleur énervante, nous sommes campés à Boudovo, à quelques kilomètres de Kita, au pied du massif de ce nom.

Une lettre de salutations du prince Karamoko m'y attend ; il faut que je lui réponde de suite si je veux que ma missive lui parvienne avant qu'il ait dépassé le Niger.

Mais quelle torture d'avoir à préparer ce monument épistolaire! de longues heures sont nécessaires, car ce pauvre Samba, mon interprète et traducteur d'arabe s'obstine à vouloir donner en arabe à mes phrases (qu'il ne comprend pas toujours) un style fleuri et imagé; il me les dénature de fond en comble à vingt reprises différentes.

Un sofa de Samory, en congé d'affaires à Kita, vient dans la journée me présenter ses devoirs. Il est revêtu de son uniforme jaune et rouge tout constellé d'amulettes, et fait l'admiration de mes deux compagnons de route.

Tous les Ouassouloukais espèrent en moi, dit-il,

car j'ai été le premier intermédiaire de la paix dont ils jouissent.

Si je leur ai donné la paix, je leur ai aussi joliment fait la guerre; et si, durant le temps où nous traverserons des pays inconnus, les habitants continuent à nous bénir et à joindre à leurs bénédictions quelques œufs et quelques poulets, tout sera pour le mieux.

Demain matin, 1" janvier 1888, nous ferons notre entrée à Kita. Un bien triste événement nous y attend : mon camarade Figié, capitaine commandant le cercle, vient de mourir, comme s'il n'avait attendu que notre venue et la nouvelle année pour rendre son âme à Dieu. Il ne m'a même pas reconnu; et déjà ce matin, lorsque nous sommes entrés dans le fort, il agonisait.

Il meurt victime de son dévouement. Atteint depuis deux mois d'une dysenterie rebelle, on lui conseillait de se faire rapatrier, devant l'impossibilité absolue d'enrayer ici le cours de la maladie. Le commandant supérieur lui-même l'y engageait. Un sentiment très louable, mais peut-être exagéré du devoir, l'a retenu à Kita; il n'a pas voulu abandonner son poste devant le danger, et il est tombé victime d'une abnégation poussée jusqu'à ses extrêmes limites.

Nous l'enterrerons demain matin. On élèvera sur sa tombe une croix en briques qui s'effritera aux premières pluies; et, dans quelques années, le nouvel arrivant qui heurtera du pied les débris

qui en resteront, ignorera qu au-dessous des ronces et des plantes folles qui le recouvriront repose le corps d'un vaillant.

C'est ainsi qu'en entrant à Kita, nous marchons sur les restes des capitaines Pol et Marchi, tués tous deux dans les combats livrés dans les environs en 4882. Cependant, une plaque commémorative rappelle au passant l'enseignement que tout Français doit tirer du récit de la mort de ces deux braves.

Nous sommes partis tard ce matin de Boudovo ; il était huit heures. La mission avait revêtu ses vêtements les plus brillants .pour frapper l'imagination des espions de Samory, qui guettaient notre arrivée; j'espère que grâce à ce moyen et à l'exagération naturelle aux noirs, il lui sera bientôt rapporté que jamais on n'a vu pareil déploiement de richesses, et par conséquent ambassade d'une aussi grande importance.

En tête marchent les spahis, en bataille, escortant le guidon tricolore tout étincelant de ses broderies d'argent. Leurs amples manteaux rouges flottant au vent, leurs magnifiques cheveux caracolant, se matant d'impatience sous le mors arabe, le scintillement de leurs longs sabres, avaient attiré une foule nombreuse le long de cette route de 6 kilomètres, sur les bords de laquelle les villages resserrés par les montagnes se pressent si étroitement que parfois ils se confondent.

Derrière les spahis viennent les officiers de la

mission, dans leur costume sombre sur lequel tranche l'or des aiguillettes. En avant de moi, Samba-Ibrahim chevauche majestueusement, la tête couverte d'un bonnet vert brodé, le corps drapé dans un vaste cafetan noir découvrant un boubou d'une éblouissante blancheur s'étalant en mille plis sur une jupe écarlate dont la couleur tranche sur ses hautes bottes noires.

Nos tirailleurs, en grande tenue, ferment la marche ; ils ont véritablement bon air avec leurs chachias rouges autour desquels s'enroule le turban blanc; ils sont splendidement habillés de la veste et du pantalon arabes de drap noir soutaché de jonquille, ceints de la large ceinture rouge et bien chaussés de bons souliers surmontés de guêtres blanches.

Bien loin en arrière suit le convoi présentant de larges taches blanches et bleues produites par les vêtements tout neufs de nos convoyeurs, qui transforment la prairie verte en un champ de gigantesques pâquerettes et d'immenses bluets.

Les officiers du fort, sauf le médecin retenu au chevet du pauvre Figié, nous attendent sur les glacis. L'un d'eux, le lieutenant Toulouze, nous conduit sur l'emplacement de notre bivouac, que nous prenons derrière l'enceinte, sous deux grands caïlcédrats, dont l'ombre abritera suffisamment nos tentes pendant le séjour forcé que nous allons faire ici.

Nos camarades nous ont invités à déjeuner au

fort; mais, comme bien on pense, ce repas est profondément triste. L'agonie de Figié, à quelques pas de nous, enlève tout le plaisir que nous éprouverions à nous trouver réunis en aussi grand nombre en pays lointain ; c'est avec une sorte de soulagement que nous prenons congé les uns des autres.

A deux heures, alors que je repose sous ma tente, un brigadier d'artillerie vient m'annoncer la cruelle nouvelle; malgré tout ce qu'elle a de pénible pour nous, le temps nous manque pour nous abîmer dans de douloureuses réflexions.

Kita est pour la mission le dernier centre de ravitaillement ; nous n'avons pas une minute à perdre. Il faut que nous y complétions nos approvisionnements de toute sorte et que nous prenions nos dernières dispositions. De plus, de nombreux personnages de la région, informés de mon arrivée, sont venus me rendre leurs hommages. La patience avec lequelle j'ai la réputation de les écouter et ma connaissance de leur langue m'ont gagné quelques sympathies chez les Malinkés ; sous peine de baisser dans leur estime, je dois donc les laisser m'adresser, sans les interrompre, un long chapelet de salutations entremêlées de doléances auxquelles je réponds comme je peux. Un de ceux qui me rendent visite a même tellement insisté pour que je juge un différend survenu entre un de ses voisins et lui, au sujet d'une captive, que j'ai dû m'exécuter et rendre une sentence. Comme

mon interlocuteur me paraissait absolument dans son tort, j'ai voulu entendre son adversaire. Après audition des deux parties, j'ai condamné le plaignant à rendre la femme à celui qu'il avait appelé devant mon tribunal. Il a accepté fort philosophiquement cet arrêt et déclaré que, du moment où il n'était influencé par aucune question d'intérêt, il devait être juste et qu'il s'exécuterait.

J'ai rapporté à dessein ce petit épisode pour montrer que, loin de fuir notre intervention dans leur affaires, les Malinkés la recherchent souvent. Ils ont plus de confiance en nous qu'ils n'en ont en leurs chefs. Au reste, ils ont une parfaite notion du juste et de l'injuste. Certes, ils cherchent, de même que leurs frères blancs, à égarer la justice en leur faveur ; mais ils ont cet avantage moral sur nous qu'ils n'en appellent jamais d'un jugement impartial et juste.

A l'appui de ce dire, je pourrais citer maints exemples tirés des annales judiciaires du fort de Niagassola. En voici un qui, du reste, s'est présenté à plusieurs reprises ; — il me paraît absolument typique.

Pendant le blocus de ce fort par Samory, mes patrouilles m'amenaient souvent des sofas ou des indigènes de la région vendus à l'ennemi, pris en flagrant délit d'espionnage, jusque sous les murs du fort. Ils cherchaient, sous un déguisement, à incendier nos bâtiments ou à enlever les derniers bœufs qui nous restaient en assassinant au préa-

lable leurs gardiens. Chaque fois, après la constatation du flagrant délit et de l'identité du coupable, le dialogue suivant s'engageait à peu près invariablement :

— Ainsi, tu es coupable de tel crime?

— Oui.

— Que ferait de toi « ton père » (l'almamy), si tu en étais coupable envers lui ?

— Il me tuerait.

— Et si je te tuais, ferais- je acte de justice?

— Oui ; mais je te demande de m'épargner.

— Si je ne te fais pas tuer, recommenceras-tu?

— Gomment ne recommencerais-je pas? Maintenant que je connais ton fort, « mon père » me choisira de préférence à tout autre pour t'y surprendre.

— Alors tu vas mourir.

— 0 benta ! (C'est bien !)

Et, de l'endroit où il était assis, il voyait, tout en me répondant, les cadavres de ses prédécesseurs en espionnage ou en trahison se balancer au haut du gigantesque caïl cédrat qui domine le fort et toute la vallée.

Combien d'Européens auraient, en pareil cas, une naïveté aussi sublime, et ne feraient pas en cette occurrence très critique, quelque léger accroc à la vérité ?

Dans les premiers jours du blocus, touché par cet admirable abandon devant la justice et par cette dangereuse franchise, je leur faisais grâce;

mais j'eus bientôt au fort plus de prisonniers que je ne pouvais en nourrir. Nous étions tous à la demi-ration et en nombre à peine suffisant, non seulement pour garder nos prisonniers mais encore pour défendre le rempart. Samory continuait à nous envoyer les tètes des prisonniers qu'il nous faisait; ma clémence vraiment ridicule avait fait naître parmi mes tirailleurs une sourde irritation ; il fallait, par conséquent, que je me débarrasse de ceux qui n'avaient pas réussi à s'échapper... A partir de ce jour, tous les rôdeurs et les espions dont nous nous emparâmes subirent le même sort. Dans l'armée de Samory personne ne l'ignorait, car le caïlcédrat dépouillé de tout feuillage servant de fourches patibulaires, se voyait avec ses étranges fruits, à deux lieues à la ronde. On accordera donc quelque mérite aux Malinkés qui usaient avec moi d'une pareille franchise.

Cette nuit, répétition d'une alerte semblable à celle que nous avions eue à Manambougou, dans la forêt de bambous, la veille de notre départ.

A une heure du matin, nous avions été réveillés par un vacarne épouvantable dans lequel on distinguait des cris d'hommes, des hennissements, des mugissements et des bêlements affolés, le tout dominé par le miaulement sonore d'un fauve.

Tout abasourdi par ce tintamarre, je me jetai en sursaut à bas de mon lit de camp et saisis mon revolver; puis, sortant de ma tente, je courus du côté du camp d'où partait tout ce bruit. Je vis bientôt, s'agitant dans l'obscurité le bouvier Ali qui hurlait désespérément :

— Aboula! AboulaU! (Lâche-le! lâche-le! ! !)

Un peu plus loin, une masse confuse et grouillante, qui devait être notre troupeau assailli par un animal dangereux. Les cris de nos gens, un coup de fusil tiré en l'air avaient dû faire fuir la bête, car, dans le moment, nous ne vîmes rien d'anormal, si ce n'est que^bceufs et moutons, tout tremblants, serrés en cercle l'un contre l'autre, présentaient leurs fronts à quelque ennemi invisible.

Le lendemain matin au jour, nous constatâmes qu'un d'entre eux avait été fortement endommagé par la griffe d'une panthère, dont on voyait les traces tout autour du parc.

Cette nuit, le désordre a été moindre. Il fait un clair de lune magnifique. Depuis l'aventure de l'autre nuit, je fais garder le troupeau par un factionnaire, baïonnette au canon. Celui-ci a vu le fauve s'approcher; mais, à peine l'alarme étaitelle donnée, qu'il disparaissait sans commettre de larcin.

Les panthères, de très belle taille, assez nombreuses dans le Soudan, sont très lâches ; elles fuient habituellement devant l'homme et ne l'attaquent qu'à la dernière extrémité. Du plus loin

qu'elles entendent causer ou marcher elles se tapissent dans leur fourré ou prennent le large ; c'est ce qui explique l'erreur dans laquelle est tombé Caillié quand il affirme qu'il n'en existe pas dans le Ouassoulou, alors qu'auprès de Kankan, où il est passé en 1828, les sofas de Samory en ont rabattu plusieurs devant nous, et en ont même tué une énorme à coups de lance, presque dans les jambes de nos chevaux.

En 1885, à Niagassola, un chef de cases avait eu son fils dévoré par un de ces animaux. A cette nouvelle, le malheureux père, qui n'avait que cet enfant, s'équipa en guerre, prit avec lui des vivres et gagna la montagne. Puis, arrivé près du fourré où se tenait habituellement la panthère, très connue du village par ses rapines, il lui déclara une vendetta implacable et jura de ne pas quitter la montagne tant que son fils ne serait pas vengé.

Il passa ainsi deux mois, vivant de racines, buvant l'eau qu'il trouvait dans les creux des rochers, suivant pas à pas toutes les sorties de la bête, s'embusquant, lui donnant la chasse, espérant toujours trouver l'occasion ardemment souhaitée de la tenir au bout de son fusil. Mais la panthère le dépistait chaque jour fort habilement et changeait fréquemment de gîte ; enfin, probablement lassée de cette poursuite de tous les instants, elle disparut un beau jour et quitta le pays, emportant avec elle tout espoir de vengeance. Digui-Oulé fut

donc ainsi obligé de rentrer au village sans avoir accompli son serment. Plusieurs fois, cependant, il avait surpris son ennemi dans son repaire; mais le fauve avait fui honteusement avant qu'il eût eu le temps, grâce à l'épaisseur du fourré, d'épauler son fusil.

Aujourd'hui, 3 janvier, nos approvisionnements sont terminés et notre correspondance fermée. Outre les armes et munitions dont la mission est déjà fournie, j'ai pris dans les magasins de Kita, avec autorisation du commandant supérieur, quatorze carabines modèle Gras et cent vingt cartouches par arme. La mission comprend donc en réalité trente fusils bien approvisionnés, sur lesquels nous pouvons absolument compter, car ils sont tous dans les mains de gens qui, liés au service ou non, sont d'une solidité éprouvée. Si, dans le cours de nos opérations, Samory avait la tentation d'en finir avec des négociations désagréables en cherchant à se débarrasser de nous, il aurait, je pense, fort à faire, et l'entreprise lui coûterait cher. Au reste, à partir de Niagassola, nous marcherons et nous nous garderons militairement jusqu'à ce que nous soyons de retour en pays français; si, en quelque endroit de l'empire de l'almamy-émir, on s'étonnait de notre prudence extrême, nous la présenterons comme un cérémonial

AU SOUDAN FINANÇAIS. 183

obligatoire à toutes les ambassades européennes.

Dès demain nous prendrons la direction sud pour ne plus guère la quitter jusqu'à Bissandangou. Au delà de Kita seulement, nous nous considérerons comme véritablement sur la route devant nous conduire à la résidence de Samory. En effet, la voie que nous venons de suivre est tellement battue ; tant d'Européens déjà l'ont parcourue et l'ont si bien décrite qu'elle n'offre plus grand intérêt à l'explorateur. La route de Niagassola, au contraire, commence à prendre le caractère des sentiers de chèvres que les Malinkés tracent en zigzag à travers bois, hautes herbes, montagnes et marais.

Kita lui-même manque d'originalité; c'est un fort, un vrai fort, construit d'après les règles de l'art, entouré d'avenues et tout à fait semblable à ce qu'il serait en maintes autres contrées exotiques.

Lorsque, venant de Bacloumbé, on débouche par le col de Boudovo, on aperçoit, se dressant audessus des milliers de cases voisines, un fouillis de tours en maçonnerie, réunies par une ligne blanche que domine une haute maison couverte de tuiles métalliques étincelant sous les feux du soleil. C'est le fort.

Il se compose d'une enceinte bastionnée, mipartie pisé, mi-partie maçonnerie, dont les courtines, les faces et les flancs sont battus de 30 en 30 mètres par des tours crénelées ; au milieu de l'esplanade est une nouvelle enceinte en maçonne-

rie, carrée, haute de quatre mètres, portant en diagonale deux bastions armés chacun d'une batterie de deux pièces. Enfin, sur une des faces de cette muraille, un vaste bâtiment à véranda sert à la fois de caserne pour la troupe et de logement pour les officiers.

La première enceinte a près de 600 mètres de développement, et il ne faudrait pas moins de cinq cents à six cents fusils pour la défendre. Toute une population de parasites noirs vit sous son abri dans les tours flanquantes, dont quelques-unes cependant servent d'ateliers ou de communs.

Le territoire de Kita était dans un misérable état lorsque M. Gallieni le traversa en 1880. C'est à peine s'il y trouva quelques milliers d'habitants toujours sur le qui-vive, ne récoltant que les graminées strictement nécessaires pour ne pas mourir de faim, et prêts, à la moindre alerte, à escalader les pentes abruptes des montagnes qui s'élèvent à moins d'un kilomètre à l'ouest du fort. Actuellement, près de vingt mille indigènes se pressent dans la vallée, à l'abri sous notre canon et vivant dans une grande abondance. Avec Bafoulabé et Khayes, c'est la seule région, et je ne parle que de celle qui s'étend à douze ou quinze kilomètres autour du fort, qui ait, jusqu'à ce jour, véritablement profité de notre présence.

La végétation et la richesse du sol n'y ont cependant rien de particulièrement attrayant ; mais la situation de Kita est de toute façon remarquable

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au point de vue de la défense comme au point de vue commercial.

Le fort, situé à l'entrée d'un large entonnoir fermé sur les deux faces nord-ouest et nord-est par des montagnes à pic, couvre les nombreux villages qui remplissent la vallée. Toutes les routes importantes suivies par les caravanes qui transitent dans le Haut-Sénégal, bifurquent ici : celle de Bamakou qui mène dans le Ouassoulou; celle de Siguiri, abductrice de l'or du Bouré et des produits anglais de la côte ; celles de Nyamina, de Ségou, de Samanding et de Djenné ; celle du Kaarta, d'où viennent le sel et les marchandises maures ; celle de Médine et de Khayes, point originel de la navigation sur le Sénégal; enfin, celles de la Gambie. Aussi, le marché de Kita est-il généralement bien approvisionné ; beaucoup de caravanes de l'intérieur commencent à venir y faire la traite.

Les captifs, qui sont la grande marchandise d'échange du Soudan, y abondent et se vendent à une portée de fusil du fort. L'autorité ferme les yeux sur ce trafic, car nous n'arriverons à repeupler le pays qu'en autorisant, pendant plusieurs années encore, les caravanes à se débarrasser de leurs captifs sur notre territoire où ils deviennent des agriculteurs, et des hommes libres après une génération.

A l'époque de théories philanthropiques où nous vivons, pareille tolérance paraît inconcevable, presque immorale. Mais si l'on examine la question

en toute connaissance de cause, avec les yeux de la saine raison et non avec une sentimentalité aveugle, on approuve hautement cette façon d'agir.

Le captif, chez les Malinkés, n'est nullement, en effet, le malheureux que les romantiques de 1840 nous ont dépeint courbé tout sanglant sous le fouet des commandeurs des Antilles.

Certes, tant qu'il est conduit comme un bétail de prix de marché en marché, un lourd ballot sur la tête, sa situation n'a rien d'enviable ; quoiqu'il soit absolument faux de le représenter enchaîné à plusieurs autres malheureux, marchant à la file indienne, roués de coups lorsqu'il? s'arrêtent. Tant que le captif n'essaye pas de prendre la fuite, on ne lui inflige aucun mauvais traitement; somme toute, sa situation, dans cette phase de son existence est fort semblable, à la rémunération du travail près, à celle des porteurs ou des coolies que l'administration emploie aux colonies par réquisition.

Dès qu'il arrive en territoire français il trouve immédiatement preneur et est vendu à un homme du pays. Sa vie change alors, comme par enchantement. Il est attaché à la maison de son maître un peu à la façon des anciens domestiques dans nos campagnes; il vit et mange comme lui, participe aux mêmes travaux et se met rarement au travail avant que son maître lui en ait, lui-même, donné l'exemple. Jamais il n'est frappé ; son maître craint trop de le voir s'enfuir; et, pour mieux se

l'attacher, au bout d'un certain nombre d'années, il le marie à une de ses captives. De ce moment, il a droit à deux jours de liberté par semaine pour travailler à son champ, de manière à récolter ce qui est nécessaire pour nourrir sa compagne.

Les enfants qui naissent de cette union sont élevés pêle-mêle avec ceux du maître. Ils les appellent « frères » et celui-ci « père ».

Parvenus à l'âge d'homme, et une fois mariés à leur tour, ils ne lui doivent plus par semaine que deux jours de travail, que souvent ils rachètent par des indemnités en nature très minimes. Beaucoup de nos métayers envieraient leur sort.

La deuxième génération est entièrement libre ; les redevances qu'elle continue à payer au descendant de celui qui acheta leur grand-père de ses deniers, ne constituentplus qu'un acte de vassalité, car elles sont généralement sans valeur réelle. Et c'est ainsi que grâce à ce « honteux et avilissant trafic » limité à l'importation, le Soudan français va se peuplant chaque jour de nouveaux émigrés ; ainsi, grâce à notre tolérance intelligente, ces malheureux passent de l'état de captivité réelle où ils se trouveraient chez les Peulhs ou les Maures, — qui les achèteraient, dans le cas où nous leur fermerions nos portes, — à une sorte de domesticité très douce se changeant bientôt en une entière liberté. Et cette liberté que le propriétaire malinké donne petit à petit à ses captifs n'est pa^ la liberté brutale et malfaisante que nous avons octroyée

aux noirs des Antilles en les jetant un beau jour dans la rue, armés des droits de l'homme, mais libres de mourir de faim. Avant d'en faire ses égaux, le maître a marié ses captifs, il leur a concédé des terres et les moyens de les cultiver ; il a même exigé qu'ils se construisissent des cases pourvues d'un enclos et que, petit à petit, avec les économies de leurs récoltes, ils achetassent quelques poules, des moutons et une vache. La gloire du Malinké consiste à avoir des captifs riches ; le jour où ils seront libérés définitivement au lieu de courir les routes en maraudeurs ou en mendiants, ils continueront simplement à arrondir leur bien et à devenir à leur tour de riches propriétaires et aussi des possesseurs bénévoles de captifs.

L'aventure suivante montrera à ceux chez qui le mot « captif » éveille l'idée de tourments indicibles et de cruautés sans nombre, la vraie signification qu'on doit lui donner dans le Soudan occidental.

Kaniba-Mahmady, dont j'ai déjà eu occasion de parler, est le fils du fameux roi Kaniba-Mamby, dont le nom et les armées ont jeté pendant soixante ans la terreur sur les deux rives du Niger ; il a hérité de son père de plusieurs centaines de captifs qui vivent dans un grand village de culture à lui appartenant.

Un jour, Mahmady avait besoin de mil. Le cas était pressant, car le commandant de Niagassola, qui attendait la colonne d'un moment à l'autre,

exigeait qu'il lui en fournît de suite une très notable quantité ; Mahmady avait été payé d'avance et tout le monde savait qu'avec le commandant il n'y avait pas à revenir sur une affaire conclue.

Notre Mahmady alla donc en hâte trouver ses captifs, les réunit tous, et, dans un long palabre, il leur expliqua la nécessité où il se trouvait de leur demander de contribuer, chacun dans la mesure de ses moyens, à lui fournir la quantité de mil dont il avait besoin. En même temps, il leur montrait la guinée qu'il avait apportée pour pouvoir les payer séance tenante.

Après s'être consultés, le plus ancien des captifs se leva et lui répondit :

— Mahmady, jeté salue; tous ceux qui sont ici sont tes captifs; ils te saluent. Tu nous demandes du mil ; mais tu sais que le mil qui est dans nos greniers esta nous, car c'est nous qui l'avons semé et récolté. Si nous ne l'avons pas vendu, c'est parce que nous voulions le garder. Nous ne le vendrons pas aujourd'hui. Nous t'avons donné la part qui te revenait, car tu es notre maître ; mais nous ne te devons plus rien jusqu'à la prochaine récolte. Mahmady, ne compte pas sur notre mil, car nous le gardons pour le temps de l'hivernage !

Leur maître et seigneur, très désolé de cette fin de non-recevoir, leur objecta alors que ce n'était pas lui qui réclamait du mil, mais bien le très redouté commandant du fort; gare à sa colère lorsqu'il le verrait revenir les mains vides !

— Pourquoi nous parles-tu du commandant? reprit l'orateur du village. Nous sommes captifs et non hommes libres. Le commandant te connaît, car tu es notre maître, mais il ne nous connaît pas. S'il punit quelqu'un ce sera toi et aucunement tes captifs. Donc chercher du mil est ton affaire et non la nôtre. Mahmady, nous ne te donnerons pas notre mil !

Et, là-dessus, Mahmady dut retourner à Niagassola tout penaud, affronter le courroux du commandant.

Chaque chose vient en son temps. L'esclavage très anodin dans le Soudan français tombera forcément de lui-même le jour où notre colonie aura assez de bras pour cultiver la terre. Dès maintenant, le transit des captifs y est interdit; on n'y verra donc plus ce spectacle affligeant de longues caravanes d'hommes, de femmes et d'enfants traînés par quelques duilhas, de marché en marché, comme les bœufs du Ouassoulou.

Au reste, il ne faut pas chercher d'autres causes à l'accroissement considérable de la population du massif de Kita pendant ces dernières années. Les habitants du pays, avec l'argent gagné à notre service ou en nous vendant leurs récoltes, ont acheté des captifs dont ils ont fait des colons ; au fur et à mesure que de ce chef leurs ressources augmentent, ils acquièrent d'autres captifs et repeuplent ainsi ce territoire naguère dévasté. D'autre part, le commandant de Kita accueille tous ceux qui se sont échappés des régions placées en dehors de notre

action et leur donne des terres où ils fondent chaque jour de nouveaux villages.

Je terminerai cette digression sur le sort des captifs en pays man dingue en rappelant que presque tous les tirailleurs, ex-captifs libérés par nous, n'ont pas de plus grande hâte, une fois exonérés du service, que retourner chez leur maître y reprendre leur servitude.

Le docteur et Plat ont été souffrants dans la journée; fièvre et vomissements bilieux. Aussi, dès demain, sans plus tarder, je leur administrerai la meilleure médication que je connaisse dans ce pays : le changement d'air. Une bonne étape à cheval et ils auront chassé le mal et repris leur énergie et leur vigueur.

Avant de partir j'ai dû me mettre en relation avec l'agent comptable du fort, pour la régularisation de nos prestations en vivres et autres. Ne l'ayant pas trouvé dans son bureau, je dus aller chez lui, à une respectable distance du fort. Mais je ne regrette nullement cette course en plein soleil, car elle m'a fait admirer une tentative de colonisation et de rapprochement avec les indigènes digne d'être signalée.

M. Béchet1 réside dans le Soudan français depuis

1. M. Béchet vient de retourner dans le Soudai) français comme agent de culture à Kita.

la conquête, soit depuis six ans ; c'est dire qu'il en connaît à fond la langue et les mœurs. Il occupe l'emploi de comptable du cercle de Kita depuis plusieurs années et il a su y créer à ses frais une véritable ferme modèle qu'il dirige à ses moments perdus.

Béchet-Dougou (Béchet-Ville), comme le désignent les indigènes, est un enclos palissade de 50 à 60 mètres de côté, dont le sol parfaitement uni et légèrement en pente est recouvert d'argile durcie et damée. Tout autour sont disposées, groupées par trois, les cases en pisé de ses serviteurs et de leurs familles; au milieu, deux magnifiques cases malinkèses, très vastes et très habilement construites, sont réunies entre elles par une large véranda : c'est la demeure du maître de la maison. Devant sa porte, couverte par un auvent, des bancs en briques séchées au soleil sont disposés pour la causette du soir. Dans l'un des angles de la cour, se trouve le parc des vaches qui fournissent le lait, non seulement à tous ceux qui logent dans la propriété mais même aux habitants du fort; dans un autre angle les moutons et les chèvres sont parqués ; dans le troisième, nous remarquons dix délicieux cochons tout roses ; quatre d'entre eux sont déjà papas ou mamans de seize cochonnets encore à la mamelle; enfin, clans le dernier angle, M. Béchet a établi un poulailler fort bien peuplé.

Tout, dans cette habitation, est d'une propreté exemplaire, et il n'y a pas jusqu'au parc à cochons qui ne soit parfaitement tenu.

AU SOUDAN FRANÇAIS. lOl

A quelque distance, près de la rivière, M. Bécliet a tracé le jardin potager. Toutes les plantes européennes et indigènes y viennent à merveille, grâce aux soins méticuleux avec lesquels les femmes l'entretiennent. Les papayers, les bananiers, les goyaviers y sont en plein rapport ; quelques arbustes du pays donnent des fruits rafraîchissants et qui deviendront agréables au goût par une culture bien entendue ; ils sont émondés, taillés et étayés. Le tabac indigène étèté y déroule de fort belles feuilles, à côté de planches de trois ou quatre variétés de haricots malinkés dont l'une, grosse et rouge, est excellente ; toute la gamme des légumes de France, à l'abri du soleil sous des paillassons, complète la variété des distributions que ce jardin permet de faire aux Européens. Quelques carrés sont réservés à l'amélioration des nombreux farineux que produit le pays : niambis, diabrées, tarots, ignames, manioc, patates; plusieurs d'entre eux, venus dans ce sol convenablement préparé et fumé, sont gigantesques et tout à la fois d'un goût très fin ; ils font l'admiration des gens de Kita.

Chaque jour apporte à Béchet-Dougou ses joies comme aussi ses labeurs. Dès l'aube, toute la maisonnée se rend aux champs ; la récolte des arachides, du mil, du maïs, du riz est menée bon train et emplit les greniers. Le soir, maître et domestiques savourent, jusqu'à une heure avancée, les doux loisirs qu'autorise une journée bien remplie. Ils devisent tous ensemble en dégustant

patriarcalement l'excellent dolo qu'une des femmes a préparé dans la journée.

Cette liqueur est devenue ici l'objet d'une grande amélioration; M. Béchet a trouvé un système de fabrication qui la débarrasse de son goût sui gcîieris, peu agréable aux palais des Européens ; elle devient ainsi supérieure, à tous les points de vue, à beaucoup de nos bières d'exportation.

Souvent, les anciens des villages voisins ne dédaignent pas de venir s'asseoir sous l'arbre hospitalier qui orne Béchet-Dougou ; et alors il arrive parfois que la pâle aurore les surprend rentrant chez eux, titubant sous le poids des années et des longues lampées de leur boisson favorite.

M. Béchet s'est acquis par ces divers moyens une véritable popularité dans le pays de Kita. Il rend un réel service à notre colonisation en initiant les indigènes à mille perfectionnements utiles de culture et d'élevage. Son exemple prouve en outre que non seulement on peut tirer de ce pays les ressources suffisantes à l'existence des Européens, mais encore il démontre que, même dans ces conditions, on peut résister très longtemps à son climat sans être exceptionnellement robuste, ce qui est le cas de cet estimable fonctionnaire.

Nous sommes nartis de Kita le 4 janvier, en compagnie d'une longue caravane comptant plus de

cent ânes. Son chargement se compose de diverses marchandises européennes et surtout de sel en barres. Ce dernier commerce est un des plus productifs parmi ceux auxquels se livrent les duilhas.

Ce sel se recueille dans des marais salants desséchés, situés aux environs de l'oasis du Oualata; on en trouve également dans le Tichitt et même dans le Kaarta, région frontière de nos possessions Nord. Les Maures ou les indigènes le coupent sur place en barres de 80 centimètres de longueur sur 25 ou 30 centimètres de largeur et 5 centimètres d'épaisseur. Cette barre prend dans le pays le nom de fardi et pèse environ 20 kilogrammes. Sur place, elle a peu de valeur, mais, au fur et à mesure qu'elle est transportée plus avant dans l'intérieur, elle augmente de prix dans des proportions considérables.

Dans les marais salants, y compris les droits de coupe et la main-d'œuvre, elle est à peine estimée 10 francs : sur le marché de Kita elle trouve acquéreur à 55 ou 60 francs, dans le Bouré à 100 francs et dans le Ouassoulou elle est quelquefois très demandée à 150 francs. Là, le payement s'effectue en or ou en captifs, soit en moyenne 20 gros d'or ou un captif pour chaque barre. Les 20 gros d'or valent à Médine 300 francs, soit 15 francs le gros; si le duilha a échangé son sel pour de l'or, son âne lui devient inutile et il le vend également. Il lui a coûté 50 francs ; il le revend 20 gros. En somme, ses deux barres de

sel, son àne, ses frais de voyage lui ont occasionné un débours de 4 00 francs, et il revient chez lui avec 60 gros d'or ou 900 francs, soit un bénéfice net de 800 francs ! S'il se livre au trafic des captifs, le bénéfice est encore plus considérable. Pour ses deux barres et son âne il rapporte trois captifs, qui se vendent couramment 400 francs chacun aux Maures; en outre, chacun de ces hommes porte sur sa tête une charge de noix de kola, achetées à vil prix dans le Ouassoulou et sur la vente desquelles il gagne encore environ 1000 (mille) pour 100. Mais, avec les captifs, outre les aléas d'une longue route à travers des pays souvent peu sûrs, il y a encore ceux de l'évasion, beaucoup plus fréquents qu'on ne le pense, dus à la complicité des habitants des villages par où passent les caravanes.

Quoi qu'il en soit, le commerce ainsi compris est remarquablement productif, grâce à l'absence presque totale de frais, et il est à souhaiter que nos traitants arrivent à trouver quelque combinaison aussi avantageuse pour se défaire de leurs marchandises. Déjà bon nombre d'entre eux, voyant que les indigènes ne venaient pas à leurs comptoirs, ont organisé des caravanes et sont allés jusque dans le Ouassoulou, faisant ainsi depuis Médine ou Khayes un trajet de 1400 ou 1500 kilomètres. Ils n'ont pas eu à s'en repentir et tous ceux, tels qu'Abderamane, Abdoulaye et autres, qui en ont tenté l'aventure, ont décuplé leurs bénéfices.

L'autorité devrait les encourager dans cette voie, et certes, à beaucoup d'égards, elle ne manque pas à ce devoir ; malheureusement elle laisse subsister cette navrante corvée de ravitaillement que les caravanes subissent à chaque poste ; et, en continuant d'agir ainsi, elle met au commerce de nos traitants la plus grosse entrave qui se puisse inventer.

Au tournant de la route, notre attention est attirée par de sonores coups de hache s'abattant sans relâche sur les arbres voisins. Ce sont des femmes de Kita, jeunes et vieilles, qui font leur provision de bois pour préparer le repas de leurs maris, qui, je le parierais volontiers, somnolent béatement sur le seuil de leur porte, la pipe aux lèvres, se réchauffant aux douces caresses du soleil levant.

La femme malinkèse est très rarement maltraitée, peu rudoyée, et la qualité de mère la fait respecter à l'égard d'une madone ; toutefois aucun labeur, môme des plus durs, ne lui est épargné. Elle occupe peu de place au foyer où le maître de la. maison la considère simplement comme la mère de ses enfants et une domestique de confiance, soumise et résistant aux plus rudes fatigue s. Cependant, les femmes de chefs de cases1 riches n'ont généralement guère d'autres occupations que la culture et l'arrosage des jardins. Ce travail est

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