Chef de cases, patriarche, chef de famille
encore assez pénible, à cause de la façon rudimentaire dont on puise l'eau avec une calebasse dans les puits, mais enfin, c'est le seul, avec la préparation de la nourriture du maître.
Malgré ces travaux manuels nombreux, elles sont toujours, et sur elles-mêmes et sur leurs vêtements, d'une propreté parfaite. Chaque jour, aux heures de la sieste, alors que leurs maris sommeillent à l'ombre, vautrés dans la poussière, elles vont au ruisseau voisin, mettent bas tout vêtement, et se lavent à grande eau. Puis elles nettoient leurs vêtements et le linge de la maison, non sans s'asperger encore une fois, alors que ce travail est terminé.
Tout étranger, arrivant à midi près d'un village, peut voir se renouveler à son profit la scène de Nausicaa et de ses suivantes, quittant leurs gais ébats dans l'onde pour courir au-devant du voyageur altéré, et, dans leur précipitation à étancher sa soif, oubliant de remettre leurs vêtements qu'elles avaient étendus sur l'herbe pour les faire sécher.
Les ablutions continuent le soir dans les jardins, après l'arrosage. Et c'est un spectacle vraiment curieux et d'un très vif coloris que celui que présentent, au coucher du soleil, ces femmes et ces jeunes filles nues, les bras levés, inondant de l'eau de leurs calebasses leurs corps de bronze se profilant nettement sur le rouge ou le bleu tendre du couchant encadré par une végétation sombre et épaisse toute dentelée d'un étrange feuillage.
Pendant la halte, huit ou neuf vieilles femmes de Goubanko défilent devant nous, portant sur leurs têtes les paniers de provisions qu'elles vont vendre au marché de Kita ; c'est du lait, des œufs, des poulets, du couscous, des assaisonnements variés, et divers légumes. En passant devant moi elles me saluent d'un timide :
— I sakkoma, m'pha ! (Bonjour, mon père!) Je leur réponds par la formule sacramentelle
employée par les chefs :
— M'aharba! (Merci, au nom de Dieu !)
Ma réponse les surprend au dernier point. Kiiov me regardent tout d'abord effarées ; puis, heureuses d'avoir été saluées en leur langue par un blanc, elles partent en battant des mains et jacassant mille compliments.
Samory est passé par ici, il y a deux ans, et le fil télégraphique ne s'en est pas encore relevé. Il traîne sur le sol, de çà, de là, embarrassant notre marche et surtout celle des animaux qui engagent maladroitement leurs pieds dans ses lacs. La nonchalance des indigènes est si grande que, sur un chemin aussi fréquenté, pas un d'eux ne se donnerait la peine de le jeter de côté. Dans vingt ans, si l'autorité française n'y met ordre, il sera encore en travers de la route. Au reste, une partie des nombreux zigzags que font les chemins au milieu des bois ont une cause analogue. Un arbre vient-il à tomber, jeté bas par la foudre ou rongé par la vétusté, le premier Malinké qui
se heurtera contre cet obstacle nouveau fera un crochet pour l'éviter, au lieu de rétablir le passage en quelques coups de la hachette qu'il porte toujours sur lui : serait-ce même une simple branche cassée par quelque accident, il en fera le tour alors que, pour en débarrasser la route, il lui suffirait de la tirer légèrement. Un nouveau chemin se fraye ainsi, allongeant notablement le premier. L'année suivante, les termites auront rongé le tronc, l'obstacle aura disparu ; mais, pour rétablir le chemin, il faudrait faire une nouvelle battue dans les herbes, et personne n'y songe. Le temps n'est rien pour les indigènes, les distances peu de chose. C'est ainsi que, pour les causes les plus futiles, les sentiers malinkés décrivent d'inexplicables méandres au milieu des terrains les plus unis.
Nous escaladons un plateau ferrugineux tout dénudé et rouge, puis bientôt nous découvrons la vallée au milieu de laquelle est construit Goubanko.
Ce village fut, en 1882, l'objet d'un assaut vigoureux que lui donna le colonel Borgnis-Desbordes et dans lequel fut tué le capitaine Pol, fusillé à bout portant, en attachant un pétard à la porte du tata. Actuellement, de cette forte enceinte derrière laquelle s'abritait un vrai nid de forbans, il ne reste que des ruines au milieu desquelles s'ouvre béante la brèche qu'y fit notre canon. La population s'est éparpillée dans la plaine. C'est un vaste
cirque, au fond duquel se serrent six villages nés des débris du premier et d'une nombreuse émigration des régions voisines. Depuis trois ans sa population a quintuplé. Chaque année elle fournit, sur réquisition, 14 000 kilogrammes de céréales au commandant de Kita ; elle vend plus de 1 000 quintaux de graminées sur son marché et en écoule autant aux caravanes de passage.
Nous campons sous l'arbre même d'où Pol est parti pour se faire tuer et où était placée la batterie d'artillerie. Le capitaine Monségur avait fait construire sur cet emplacement une case commode et spacieuse où pourraient s'abriter pendant leur séjour les Européens de passage. Depuis son départ, elle n'a plus été entretenue ; elle tombe en ruine et nous ne pouvons l'utiliser. Cependant Samba-Ibrahima, bien semblable en paresse à ses congénères, se glisse sous son toit effondré et s'y installe pour s'épargner la peine de dresser sa tente.
Dans la journée, le chef du village vient nous souhaiter la bienvenue. Il nous offre un poulet en échange d'un menu cadeau ; le nombre des volatiles de cette espèce que nous transportons avec nous dans une cage est ainsi porté à onze. Un de nos hommes en est spécialement charge. En route, il porte la cage ; arrivé à l'étape, il répand à côté d'elle du mil et place à proximité une boîte pleine d'eau ; puis il ouvre la porte : tout son petit monde sort alors en caquetant pour picorer sous la con-
duite d'un vieux coq expert qui empêche ses poules de trop s'écarter.
Malgré son âge, ou peut-être pour cette raison, il est extrêmement jaloux. Dans la dernière soirée que nous passons à Goubanko, le bavardage de ses sultanes avait attiré un galant des alentours, cherchant bonne fortune; mais, à peine était-il signalé qu'il était assailli si vigoureusement qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il était roué, déplumé, et, tout saignant, obligé de battre en retraite à la hâte pendant que son vainqueur jetait au ciel son chant de victoire au milieu de ses poules qui, tout émerveillées, le fêtaient à qui mieux mieux. Au reste, ce coq sans queue, car il est dépourvu de cet ornement flatteur, mérite les hommages"et l'amour des siens. Je n'ai encore jamais vu un coq aussi brave, bien que celui-ci ne soit guère plus gros que le poing, je n'en ai no__ plus jamais vu de plus courageux pour défendre sa maisonnée. Il pousse la hardiesse jusqu'à attaquer son gardien à coups de bec et d'ergot, quand il le soupçonne d'intentions traîtresses.
Chaque soir, la rentrée au poulailler est épique. Dès que le soleil commence à baisser, quatre ou cinq poules plus raisonnables que les autres, viennent s'installer douillettement dans leur cage, voulant occuper les meilleures places en arrivant les premières. Les plus jeunes d'entre elles folâtrent sans souci de l'obscurité naissante, et le coq, qui sait ce qui va se passer, s'épuise en gloussements
engageants pour les déterminer à venir se coucher. Comme la chose traîne en longueur, le gardien appelle nos porteurs qui, au nombre de quarante, arrivent à pas comptés, et entourent les retardataires d'un cercle allant toujours se rétrécissant. D'abord le coq les regarde d'un œil inquiet et surveille leurs moindres mouvements; mais, aussitôt que l'un d'eux, d'un geste adroit, a escamoté une de ses compagnes, la guerre est déclarée. Il bat des ailes, se dresse sur ses ergots et se précipite au plus fort de la mêlée, car, à un signal, tous les Malinkés se sont jetés sur les poules qui voltigent éperdues au milieu de quatre-vingts bras s'allongeant sur elles. Dieu ! qu'il est brave, mon coq ! Beau comme un preux, poussant des cris de fureur et de désespoir, il distribue avec rage les coups de bec et d'éperon; il ignore la crainte, et les mains qui cherchent à le saisir ne le font reculer que pour prendre un nouvel élan. Il saute, il bondit, il vole, et chaque fois il perd quelques plumes dans cette lutte héroïque. C'est peut-être là l'explication de sa position de coq anoure. Enfin un porteur, plus agile que ses voisins, lui attrape les deux pattes, et ses longs cris de douleur annoncent la fin du combat et son emprisonnement pour la nuit.
DE GOUBANKO A NIAGASSOLA
Route à travers la montagne. — Ici on ne passe plus. — Réception à Niagassola. — Histoire des Massarés ou Kéitas et de Niagassola. — Dix têtes pour une calebasse d'or. — Niagassola et Samory. — Richesse du Manding. — Ce que doit être le rôle des commandants de cercle.
En quittant Goubanko le sentier s'engage à travers une série de plateaux ferrugineux qui ferment la vallée au sud. Rien n'est d'un aspect aussi désolé et aussi fatigant à la vue que ces immensités couvertes d'un cailloutis rouge sombre d'où émergent parfois quelques roches ferrugineuses noircies par l'incendie des herbes. De temps à autre quelques maigres arbres en rompent la monotonie plutôt pour assombrir encore le paysage que pour l'égayer, car ils sont rabougris et malvenus dans ce sol stérile et leurs branches noircies par la fumée se tordent, singulièrement contournées comme des bras de suppliciés.
Nos chevaux, qui ne sont pas ferrés, trébuchent à chaque pas sur les cailloux roulants ; nous devons
mettre pied à terre afin d'éviter de les voir fourbus et les pieds meurtris à la sortie des plateaux.
Après deux mortelles heures de cette marche pénible, nous arrivons dans la riante vallée du Bankolé. plantureuse, fertile, plantée de hautes herbes et d'arbres de futaie couverts d'une épaisse frondaison. Une ligne sinueuse d'un vert sombre la coupe en deux parties presque égales, curieusement dentelée par le feuillage de bronze des palmiers d'eau et des bambous dont les racines plongent dans la vase du ruisseau.
Le plateau que nous escaladons ensuite est couvert de termitières semblables à de gigantesques champignons : il nous représente une planche de morilles antédiluviennes hautes d'un mètre et larges de 60 centimètres.
Les ingénieuses petites bêtes qui habitent ces demeures, sorte de fourmis blanches, la construisent de cette façon et en enduisent le dôme d'une couche d'argile pétrie pour se mettre à l'abri de la pluie et du soleil ; des galeries couvertes ou souterraines les relient entre elles. La distribution intérieure répond comme confort aux promesses de l'extérieur; des cellules, des chambres, des magasins, des promenoirs, rien n'y manque. Elles sont fort intéressantes à étudier, mais quelle plaie terrible! Les semences, les semis, les clôtures, les murs, les maisons, le mobilier, les vêtements : tout leur est bon ; elles ne respectent rien et, à la longue, elles emportent, par parcelles infiniment
petites, tout ce qui s'est trouvé à leur convenance. Souvent, dans les forts, une maîtresse poutre, posée depuis quelques mois seulement, se rompt sans que rien ait pu faire présager sa chute. On l'examine ; elle est creusée intérieurement comme une conduite d'eau, et, de ce bloc de bois dur, il ne reste qu'une mince enveloppe extérieure.
Dans certaines régions, leur nombre est aussi incalculable qui les dégâts qu'elles commettent. Une nuit, dans le Gadougou, j'étais allé à l'affût de l'hippopotame; pour arriver sur les bords du Bakhoy, j'avais à traverser un terrain ferrugineux stérile, tel que ceux qu'elles affectionnent ordinairement. A peine avais- je mis le pied sur le sol sonore que j'entendis comme un bruissement de feuilles sèches s'étendant au loiD, bien qu'il n'y eût ni un souffle de vent ni une feuille par terre ; plus j'avançais, plus le bruit s'étendait. Fort intrigué de ce phénomène, je me baissai pour en rechercher la cause. Je vis alors, à la clarté très vive de la pleine lune, des légions innombrables de termites s'enfuyant en longs rubans dans leurs galeries souterraines; partout où ils s'étaient enfuis le sol était jonché de minuscules petites boules d'argile pétries par eux dans leur mandibules. J'ai pensé que, surpris dans leurs constructions par le bruit de mes pas, ils laissaient tomber leur fardeau pour s'enfuir plus vite, et que la chute de ces milliards de petites boules produisait cette sorte de bruissement que j'avais entendu
Parfois nous rencontrons des branches d'une sorte de bois blanc jetées à terre par un incendie allumé au cours de la campagne. Ces morceaux de bois se consument lentement et étalent petit à petit sur le sol rouge une cendre d'une blancheur immaculée qui dessine leur projection. L'odeur qui s'échappe du brasier est très agréable et rappelle celle de l'encens. De tous les arbres de cette espèce, le ségué est celui dont le parfum est le plus pénétrant et la cendre parfaitement blanche. Les indigènes en tirent de la potasse qui leur sert à la fabrication d'un savon à base d'huile d'arachides.
Quelques fleurs venues çà et là, dans des fentes de rochers, comme pour racheter l'aridité qui les entourent, jettent aussi dans l'atmosphère leurs doux effluves ; l'odeur de la fleur du bourè est la plus agréable. Elle présente la forme de la fleur d'oranger et offre le parfum du jasmin.
Au moment où nous nous engageons sous les bois au milieu desquels coule le ruisseau Kolamini où nous allons camper, nous nous croisons avec une caravane de quarante-cinq captifs allant à Kita. Ce sont surtout des femmes et des enfants. Ces derniers gambadent insouciants autour de leurs mamans et paraissent peu affligés de leur sort. Les femmes, sauf les plus vieilles, sont chargées d'un ballot de noix de kola ou de pains de beurre de karité1.
1. Karité, arbre dont les fruits donnent une graisse végétale très comestible quand elle a été épurée, et qui sert à la préparation des aliments dans le Soudan occidental.
Hier déjà, à Goubanko, nous avons vu une caravane du même genre; toutes deux viennent du Ouassoulou. Décidément les affaires commerciales des armées de Samory ont dû être bonnes ces derniers mois, et plus d'un village a dû en faire les frais. Et c'est ainsi que, grâce au conquérant soudanien, les rives du lointain Bagué se dépeupleront et que le Soudan français augmentera sa population agricole, car tous ces malheureux seront vendus à Kita ou à Bafoulabé.
Le ruisseau Kolamini, que nous atteignons à onze heures, sort de terre près de la route, dans une excavation profonde. Le sol, comme dans presque tout le Haut-Sénégal, est un tuf ferrosoargileux extrêmement perméable, ce qui explique du reste sa grande sécheresse habituelle. A la saison des pluies, les eaux s'infiltrent jusqu'à la couche imperméable d'argile ou de grès du sous-sol; elles se frayent alors, suivant sa déclivité, d'innombrables conduits qui aboutissent à une cuvette commune d'où sort, par infiltration lorsqu'elle aftleure le sol, ou par rupture en creusant une largo excavation, un ruisseau ou même une rivière qu'elle alimentera à peu près toute l'année. C'est le cas du Kolamini.
Le campement est difficile à trouver eui ses bords, car tous les arbres qui le longent ont leurs racines plongeant dans l'eau; il nous est donc impossible de camper à leur pied et de profiter de leur ombre. Après de vaines recherches, nous
nous installons cependant, tant bien que mal, sous les branches de palmiers d'eau qui tombent en éventail sur nos tentes et qui, à défaut d'ombre, nous fournissent, du moins, les éléments d'une excellente salade.
Lorsque ces palmiers sont jeunes, la souche mère, à l'intérieur du pied, est une sorte du légume cylindrique, blanc, très tendre et ayant un goût fort agréable de noisette. Le chou-palmiste porte au contraire cette tige comestible au sommet de son tronc élancé, haut parfois d'une trentaine de mètres. Cette variété n'existe pas dans le Soudan. Les indigènes du Kollou et des rivières de la côte tirent du palmier d'eau, à l'aide d'une simple incision, une sève transparente, liquide, extrêmement abondante qui, après fermentation, constitue une boisson très rafraîchissante mais enivrante : c'est le vin de palme. Cette espèce produit également en abondance l'huile de palme, qui a une importance commerciale très grande.
Pour un paysagiste, de tels campements sont charmants : près de l'eau, à l'ombre, entourés de la végétation la plus luxuriante et la plus curieuse qu'on puisse imaginer comme horizon ; au milieu d'un fouillis de lianes, de palmiers, de banbous et de cinquante espèces d'arbres divers. Mais, pour des gens pratiques, ils devraient être fuis comme la peste, car des miasmes dangereux nés de la décomposition des végétaux des rives se dégagent du ruisseau ; et, sous ces frais ombrages mille
voisins désagréables qui souvent rendent la place intenable savent se dissimuler aux regards. Ainsi, ce matin, les domestiques du docteur, en quête d'un emplacement pour sa tente, ont tué un jeune boa long de trois mètres, déjà gros comme le bras ; quant à moi, j'ai dû décamper dans la soirée et porter mes pénates plus loin devant l'attaque en règle de milliers de fourmis magnans, sorties des vases du ruisseau. La piqûre de ces petites bêtes noires est aussi douloureuse que celle d'une abeille et elles s'accrochent si profondément à la peau par leurs mandibules que, lorsqu'on les arrache, leur tête reste dans la plaie. Nous avons dû, pour arrêter leur poursuite, faire entretenir de grands feux de paille entre le campement et la rivière.
Pendant la nuit, et pas très loin de nous, une bande de chacals et quelques hyènes nous ont donné un concert qui nous a tenu en éveil fort tard.
Nous avons quitté le Kolamini (rivière sinueuse) à six heures du matin. Le sentier chemine d'abord sous de hautes futaies clairsemées, au milieu desquelles émergent par-ci par-là quelques blocs de grès. Bientôt après nous atteignons un plateau couvert d'arbres de maigre venue, parmi lesquels le bouré, qui embaume l'air des senteurs de jasmin de sa belle fleur blanche. Parfois de hauts goumous dépourvus de feuilles et couverts de gigantesques fleurs rouges jettent une tache sanglante sur le feuillage vert tendre.
Puis nous traversons un plateau ferrugineux
aride auquel succèdent de larges vallées incultes dont les herbes nous cachent entièrement ; enfin, après trois heures de marche, nous arrivons à la mare de Dalaba, où nous faisons une longue halte à l'ombre de ses beaux arbres.
Le bowie knife à la main, le docteur et moi no errons en tout sens, pénétrant dans les taillis sabrant impitoyablement ceux des végétaux qu. nous sont inconnus. Le docteur avait entendu dire que le caoutchouc et la gomme existaient dans ces régions, et nous voulions en avoir le cœur net. Nos recherches sont couronnées d'un plein succès, car le docteur revient bientôt, tenant à la main une magnifique liane aux feuilles larges et dures; il s'en écoule un liquide blanchâtre qui a toutes les apparences de la guttapercha. De mon côté, une incision pratiquée dans un acacia élancé, au tronc épineux, m'a donné une coulée transparente qui pourrait bien être de la gomme.
Nos indigènes, nous voyant occupés à ces savantes recherches, se prennent également d'un beau zèle ; ils se mettent en quête et nous rapportent en abondance deux genres de fruits; l'un, gros comme une orange et de même apparence, contient sous une coque dure et épaisse, une chair couleur café au lait légèrement acidulée et sucrée, mais très mangeable ; l'autre ressemble à une mirabelle et a le goût de la nèfle mûre. Enfin, la collection des fruits est complétée par une sorte
d'ananas gigantesque, trouvaille du docteur, d'un manger excellent, paraît-il, lorsqu'il est mûr.
Voilà une ample moisson qui va donner à Fras matière à noircir beaucoup de papier afin de décrire et d'étudier ces divers végétaux.
Plat, de son côté, n'est pas resté inactif. Depuis Kita, il s'est mis au levé de notre itinéraire. Le commandant Delanneau, un des pionniers du Soudan français, l'a bien relevé une première fois en 1882, mais dans des conditions tellement défavorables que ce nouveau travail ne sera pas inutile. Pendant toute la route, il marche en arrière de la colonne; le long ruban d'hommes et d'animaux qui se déroule devant lui lui permet de connaître et de relever la direction du chemin qu'il lui serait impossible de distinguer nettement en raison de la hauteur de la végétation.
Au moment où nous montons à cheval pour continuer notre route sur Sitakoto, nous sommes rejoints par un Malinké nommé Diaté, homme très influent du Kéniéra-Dougou et frère du chef de Reniera. C'est lui qui, en 1882, est venu à Kita demander au colonel Borgnis-Desbordes son appui pour tenter de sauver Kéniéra assiégé par l'almamy ; c'est ainsi qu'il est en quelque sorte cause de la longue guerre que nous avons soutenue contre Samory. Il s'était refusé jusqu'à ce jour à profiter de Vindulto, que j'avais obtenu l'année dernière à Kéniéra-Koura du conquérant noir pour les gens de Kéniéra; mais, récemment, à
gii AU SOUDAN FRANÇAIS.
Kita, pris de nostalgie, il m'a demandé à rentrer à notre suite dans ses foyers. Je lui ai accordé cette autorisation avec empressement, car il pourra me rendre de nombreux services dans le Ouassoulou, où il a de nombreuses alliances de famille avec les principaux chefs. Diaté, qui possède de bons yeux et de bonnes oreilles, nous est fort dévoué ; il monte un beau cheval et est suivi de deux domestiques. Le nombre des cavaliers de mon escorte se trouve ainsi porté à quatorze.
Bientôt après, nous croisons une bande de porteurs levés à Kita pour amener des vivres à Niagassola. Ils reviennent allègres et marchent d'un bon pas, pressés de rentrer au plus vite dans leurs villages. Derrière eux vient une caravane d'une vingtaine r de captifs chargés de noix de kola. C'est une sorte de marron rose ou blanc, qui est très prisé des indigènes; il est, parait-il, astringent, et excitant au point d'enlever tout sommeil lorsqu'on en abuse. A la coupe et après s'être trouvé en contact avec l'air, la chair de ce fruit, d'abord rose tendre ou blanche, devient couleur de rouille et colore en rouge sombre la salive de celui qui en mange. Du Niger à la mer, il s'en fait une consommation considérable. A Khayes, la noix de kola, originaire des pays d'entre Niger, où elle n'a aucune valeur, coûte parfois jusqu'à 50 centimes la pièce.
Le chef de la caravane m'arrête au passage et, après m'avoir salué, me dit en grande confidence
que Karomoko, qu'il a rencontré à Farbalé, me prie de me hâter de le rejoindre.
Nous franchissons une plaine où nos animaux s'embourbent jusqu'au ventre, puis un plateau ferrugineux; nous atteignons ensuite un col très évasé : nous voici rendus, pour aujourd'hui, au terme de notre voyage.
Sitakoto, le village où nous campons, a beaucoup souffert pendant la dernière guerre ; il était presque entièrement dépeuplé ; mais, actuellement, tous les habitants y sont revenus, et de nombreuses cases nouvelles sont en construction.
A cette époque, le généralissime de Samory, Malinkamory, avait envoyé de Gale, le 15 septembre 1885, un fort détachement pour le piller et le brûler. Prévenu à temps par mes espions, je me portai à sa rencontre avec vingt tirailleurs choisis et deux cents auxiliaires de Niagassola et lui barrai la route. Aussitôt que ses cavaliers eurent signalé ma présence, l'ennemi fit demi-tour et repassa précipitamment le Bakhoy, poursuivi par mes auxiliaires. Quoique aucun engagement sérieux ne l'eût signalé, ce mouvement avait sauvé Sitakoto, et Noumori, son chef, m'en avait gardé une grande reconnaissance. Aussi notre arrivée est-elle saluée par des cris de joie aigus de toute la population qui nous attend devant la porte du tata avec un amoncellement de calebasses de lait, de dolo et de couscous, à la grande satisfaction de nos hommes.
Les grands arbres situés derrière le village et à
l'ombre desquels je me proposais de camper, sont occupés par une caravane qui s'y est installée malgré les objections de Noumori qui leur annonçait ma venue. Je la fais décamper séance tenante ; mais, pour la dédommager de cette peine, j'envoie à ses chefs, dans la soirée, les morceaux de rebut de la bête que le boucher vient d'abattre. Tous les duilhas viennent aussitôt me remercier par de nombreux abarka, dits un genou en terre à la mode du Ouassoulou, puis ils s'en retournent à leur campement en chantant à tue-tête les louanges tics Français.
A la tombée de la nuit, le palefrenier d'un de ries chefs de convoi a insulté très gravement son maître, et l'a même menacé de son sabre. L'affaire ciant venue devant moi, j'ai ordonné qu'on le punisse de vingt coups de corde. Dès les premiers coups ce brave qui, un instant auparavant, jurait sur la tête de sa mère de combattre à lui seul contre tout le personnel du camp, s'est mis à demander lâchement pardon, encore que les coups fussent mollement appliqués.
Les noirs sont généralement ainsi : insolents, orgueilleux, turbulents, querelleurs lorsqu'ils se sentent forts ou qu'on les laisse faire; ils deviennent doux, soumis et souvent même rampants, au moindre châtiment.
De tous nos muletiers, aucun ne sait un seul mot de français, à l'exception de « Serrez! » qu'ils prononcent sérè. Le mauvais état du chemin que
nous avons suivi ce matin avait été cause d'un certaine dislocation dans la colonne et tous ces gaillards, pour engager leurs animaux à rejoindre leurs chefs de file leur crient : Sérè ! sérè ! avec de tels éclats de voix que, tout assourdis, nous devons leur imposer silence. Ils paraissent fort étonnés de cet ordre, car ils pensent sans doute que nos mulets ne comprenant que le français et n'étant plus encouragés dans leur langue maternelle cesseront d'avancer ; mais le chef a parlé : Da monta! (Qu'on se prenne la bouche!)
Nous sommes en pleine montagne. Les plateaux succèdent aux plateaux; les pieds des animaux se meurtrissent sur les rocs ferrugineux aigus. De toutes parts, des montagnes bleues, baignées dans les vapeurs du matin, se profilent à l'horigon. La végétation est rabougrie et, seulement de temps à autre, quelques buissons énormes hauts de plus de 6 mètres, ou quelque arbre vivace ayant réussi à planter ses racines dans quelques fissures des rochers, rompent la monotonie de ces vastes étendues uniformément colorées du rouge sombre de l'oxyde de fer.
Nous arrivons devant de longs alignements de tombeaux qui annoncent les approches des ruines de Mourgoula. Ce sont des amas de pierres ferrugineuses recouvrant une fosse creusée près du chemin et la mettant à l'abri de la dent de la hyène. Tout passant respectueux des coutumes détache au passage une branche d'arbre, ramasse un caillou,
ou déchire quelque vieux chiffon qu'il jette sur l'humble tombe. C'est un hommage rendu à la mémoire du mort qui a voulu être enseveli près de la route pour se garer de l'oubli et forcer la mémoire du voyageur. Cependant, quatre-vingtdix-neuf fois sur cent, celui-ci ignore de qui sont les restes qu'il honore de son offrande.
Nous sommes au milieu de Mourgoula. Nous faisons halte pour examiner les ruines de cette place forte réputée autrefois imprenable par les indigènes ; elle était le bastion de la puissance toucouleur dans les pays man dingues. Ses hautes murailles de pierres et ses tours crénelées se sont écroulées en 1882 sur un geste du colonel Borgnis- Desbordes. Il y a de cela quatre ans à peine, et déjà la puissante végétation soudanienne les a ensevelies au point que leurs vestiges ne se découvrent qu'avec peine. Là où s'élevait le donjon de l'ai ma my est un épais fourré impénétrable ; dans l'enceinte de la ville le mil et le maïs que les gens de Sitakoto viennent y semer poussent dru et épais. C'est du reste un usage malinké que celui de transformer les ruines en potagers et en cultures, afin de profiter des engrais naturellement dus à la présence sur un point de plusieurs générations d'êtres humains.
Plus loin, les champs immenses qui s'étendaient au sud de la ville sont transformés en prairies qui produisent un fourrage géant, élevant sur une tige grosse comme le doigt des panaches verts dépassant de beaucoup la tête des cavaliers.
A huit heures nous mettons pied à terre pour escalader le col de Nianfa. En parvenant à son sommet, nous sommes surpris par un violent incendie des hautes herbes qui nous lèche au passage et roule en grondant sa mer de feu. Des oiseaux de proie planent attentifs au-dessus du brasier, prêts à fondre sur le gibier chassé de sa demeure par le feu se propageant.
La montée du col a été dure, mais la descente en est extrêmement fatigante. Les chevaux trébuchent sur les cailloux branlants qui sont semés çà et là sur le sentier, et les hommes doivent prendre eux-mêmes de grandes précautions pour ne bas se laisser choir.
Tout au bas est une délicieuse source entourée d'une fraîche végétation; elle sort de terre au pied d'un dattier femelle, le seul que je connaisse dans la région. Nous y faisons halte pour nous rafraîchir, car nous ne sommes pas au bout de nos peines. Deux rivières au fond vaseux et aux berges escarpées, bordées d'arbres touffus nous barrent successivement le chemin. Il faut débâter nos bêtes de somme pour les franchir, après avoir, préalablement, ouvert de grossières rampes dans leurs rives. Plusieurs chevaux s'abattent et culbutent jusqu'au fond de l'eau. Pour les en retirer nous devons nous livrer à un travail long et pénible ; la confiance leur manque pour aider nos efforts à cause de leur premier essai infructueux ; ils restent hébétés et immobiles, envasés jusqu'au ventre et
il faut littéralement les porter pour les amener sur l'autre rive. Puis ce sont les cavaliers, palefreniers, muletiers, âniers, qui traversent à leur tour, la charge de leurs animaux sur la tète, en une longue file trébuchante, interrompue à chaque pas par une glissade inopinée d'un homme et de son fardeau.
Enfin ces passages difficiles sont franchis; les animaux sont sellés ou rebâtés et nous reprenons la marche. Le soleil brûlant nous fait désirer ardemment l'arrivée au campement. Une heure après, nous déroulons nos tentes sous les grands arbres qui servaient autrefois de place de palabre aux habitants de Kokotundi (traduisez : ruisseau du coton). Ce village, naguère prospère et riche en coton, n'est plus qu'une ruine : Samory y a séjourné.
Un nouvel ennui nous y attendait. Depuis que ce village est abandonné, des quantités de sangsues pullulent dans la rivière. Nous nous en apercevons heureusement à temps, c'est-à-dire au moment où nos hommes menaient les animaux à l'abreuvoir ; ils sont contraints d'employer des linges et des calebasses pour filtrer l'eau destinée à nos animaux. La mission a une soixantaine de chevaux, ânes ou mulets ; ce travail nous mène presque au soir.
La caravane, qui campait hier à Sitakoto, nous a rejoint dans la soirée. Je ne sais comment les duilhas s'y prennent, mais leurs ânes, bien que de même race et tout en étant deux fois plus char-
gés que les nôtres, ont cent fois meilleure mine A l'arrivée ils ont fait un vacarme épouvantable, sans doute pour saluer nos ânesses ; mais cellesci, nous nous plaisons à le constater, leur répondent avec beaucoup de retenue et de timidité.
Le chemin que nous avons parcouru le 8 janvier en quittant Kokotundi est peut-être plus mauvais encore que celui de la veille. Nous avens dû faire une partie de la route à pied à travers montagnes et plateaux dénudés n'offrant, en guis 3 de végétation, que la vue d'énormes cailloux. L'aspect des verdoyantes vallées des trois rivières que nous avons traversées aurait dû nous frapper ; nous n'y prêtons aucune attention, tant sont grandes les difficultés de passage de chacune d'elles.
La première, celle du Soloun, est encaissée, large et marécageuse. La deuxième rivière court sur un lit de grès très glissant. Le cheval de Samba s'y abat net. En tombant, il brise un de ses étriers, et son défectueux mors arabe lui abîme la bouche. Peu d'instruments de torture pourraient soutenir la comparaison avec ce mors, et il est même étonnant que le luxe de pointes de fer dont il est armé permette à un cheval de résister un jour entier à la douleur qu'il doit causer.
Nous approchons cependant du Kaneko. Dès que nous aurons franchi ce cours d'eau, nous serons, jusqu'au Niger, sur le territoire de l'ancien
royaume de Niagassola. La route commence à devenir digne de ce nom, et, dans le lointain, se profile le pic isolé au-dessous duquel le fort est construit.
Ce n'est pas sans une certaine éootion que je mets le pied sur cette terre où pendant plusieurs années j'ai vécu d'une dure vie. Là, derrière chacun de ces bouquets d'arbres, chacun de ces rochers, mes noirs et moi nous nous sommes embusqués, comme des fauves à l'affût, pour surprendre quelque parti de sofas. Il n'y a pas, dans cette région, un mouvement de terrain, un ruisseau, un recoin ignoré qui ne me soit moins familier qu'aucun autre point au monde. Je crois qu'un des sentiments les plus enracinés au cœur humain est celui qui nous porte à aimer d'autant plus un pays que, pour le sauvegarder, les difficultés ont été chaque jour renaissantes et conséquemment plus nombreuses et plus difficiles à vaincre. C'est ainsi que j'ai pris en profonde affection cette région et ses habitants ; ces braves gens, si apathiques au début de la guerre et en apparence si résignés à subir le triste joug du conquérant ouassoulouké dont ils furent autrefois les suzerains, se réchauffèrent au contact de l'ardeur et de la vaillance de mes tirailleurs. D'abord soutenus par eux, puis bientôt demeurés seuls, ils chassèrent de leur pays, en procédant par une guerre d'extermination en détail, l'envahisseur devant lequel nos colonnes n'avaient pas pu faire autre chose que de ne pas se laisser entamer.
Il me tarde de les revoir aussi bien que leur village, «l'avais entouré celui-ci d'une haute muraille protégée par le fort qui la domine. Le capitaine Chanteaume et moi nous l'avons construit et, pendant trois mois, j'y ai été bloqué par l'armée de Samory.
Aussi ai-je grande hâte d'être au lendemain. Pendant toute la soirée j'ai préparé des cadeaux pour le vieux roi Mamby, qui jouait aux osselets, en 1797, lorsque Mun go Park a traversé ces régions; il m'appelait autrefois m'bâ (ma mère), le brave homme ! car, disait-il, sa mère l'avait mis au monde et nourri une première fois, et moi je lui avais rendu la vie et l'avais nourri une deuxième fois. D'autres encore ne seront pas oubliés, et j'acquitterai envers eux la dette à laquelle j'avais prié le colonel Frey de souscrire, lors de son passage à Niagassola : Kaniba-Mahdi, que j'avais nommé chef des guerriers du Manding, fils du fameux roi Koulaba-Mamby qui jouissait, il y a quelque vingt ans, sur le Niger, du renom et de la puissance de Samory; Kafin-Koumou, Fadiala et tant d'autres chefs d'auxiliaires, qui m'avaient juré de me rapporter tour à tour six têtes d'ennemis tous les jours et qui ont rarement manqué à leur serment.
C'est avec eux que nous surprîmes ici, à l'endroit même où nous sommes campés, ce parti de sofas, qui se préparaient à attaquer nuitamment Niagassola; après les avoir battus, nous suspendîmes la tête de leur chef à une branche pendant droit
au milieu du chemin à hauteur d'homme. Mon interprète Samba avait collé sur le front du décapité cette inscription en caractères arabes :
Au nom de Dieu,