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JEUNE FILLE HOTTENTOTE

Au Sud de l’Afrique.

bres de toutes les races nègres peuplant l’Afrique méridionale; aussi, Adderly Street, le boulevard des Italiens de l’endroit, présente un spectacle des plus animés. En général, les rues sont bien tracées, ornées çà et là de très beaux arbres et de monuments d’aspect un peu trop archaïque.

Mais j’ai hâte de vous mener à l’ile de Robben ; c’était chez moi une idée fixe d’aller visiter cette île la première fois que j’aurais l’occasion d’aller à la ville du Cap ; ainsi donc, en route. Cependant, je ne vous cache pas que, d’un côté, je ne tenais guère à cette excursion ; car, c’est une chose connue, même à Paris, qu’il faut traverser l’eau pour arriver à une île... et cette eau c’est la mer, l’élé* ment perfide !...

Vous avez la liberté, si cela vous frit le moindre plaisir, d’appeler la susdite île « l’ile des Phoques » comme sur les cartes françaises; cependant, je vous préviens qu’il n’y a pas plus de phoques que sur les bords du lac d’Enghien ; mais, par contre, les lapins y foisonnent.

L’ile de Robben est située à une petite heure de

Visite aux lépreux de Vile de Robben.

la ville du Cap et sert d’asile à de grandes misères : des lépreux, des aliénés, des forçats...

Je me trouvais donc, un matin d’un jour du mois dernier, installé sur le pont du petit vapeur du Gouvernement qui, trois fois par semaine, fait le service de l’ile. A bord se trouvaient d’assez nombreux voyageurs, puis des moutons, des légumes, des caisses de conserves, etc., car l’ile ne ressemble pas mal à certains hôtels espagnols où l’on ne trouve, paraît-t-il, que ce qu-e l’on apporte. Le voyage se fit aisément, le temps était superbe et je restai correct; je pus même avoir assez de sangfroid pour admirer la baie de la Table et les ébats des mouettes et pingouins qui croyaient devoir égayer notre route. Bientôt après, l’ilot et son phare se dressaient devant nous. Les arbres, comme on dit, ne nous cachaient pas la forêt, car la végétation y est fort rare.

Mais, autre histoire, le vapeur s’arrête à quelque distance du rivage et l’on doit descendre dans une grande barque qui se dirige près de la terre, qu’elle n’atteint pas non plus.

Là, ayant de l’eau jusqu’à mi-jambe, arrivent des prisonniers pour chercher les visiteurs dans

des sortes de chaises ou simplement sur leur dos...

Une fois à terre, j’aurais voulu me multiplier pour tout voir.

Je dus d’abord me rendre au bureau du docteur en chef, un petit-fils de Mme S. Rolland, la veuve du tnissionnaire de l’ancienne station de Beerséba, où j’obtins facilement l’autorisation de visiter les léproseries. Celles-ci furent dirigées pendant de longues années par les missionnaires moraves qui s’en occupèrent avec zèle et amour jusqu’en 1 868 1 .

Quant aux établissements actuels, qui sont aérés et fort bien aménagés, ils font l’éloge du Gouvernement, qui les a fait construire ces dernières années; ils abritent 500 lépreux appartenant aux diverses races habitant l’Afrique du Sud.

J’avais déjà été bien remué, il y a plusieurs années, en voyant des lépreux en Palestine; mais le soleil d’Orient, qui étend son manteau d’or sur toutes les misères, en voile, pour ainsi dire, la crudité au regard des passants...

On peut rencontrer de grandes infortunes, mais

1. Soixante-quinze années parmi les lépreux, par Senft. 1894.

LE DÉBARQUEMENT A L’iLE DE ROBBEN (d’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE)

Au Sud de l’Afrique.

on n’en peut pas voir qui serrent le cœur plus fortement que celle de ces lépreux qui, séparés de leurs familles, n’ayant les uns plus de doigts pour essuyer leurs larmes, ou les autres plus d’yeux pour exprimer leur douleur, savent leur affreuse maladie en dehors de la science humaine !

C’est près du bâtiment des lépreux nègres que je m’arrêtai ; il me fallut assez de peine pour arriver à me faire comprendre des amis que je venais visiter. Il est si rare qu’un visiteur blanc leur parle sessouto qu’ils n’en croyaient pas leurs oreilles ; mais à peine eurent-ils saisi que je voulais voir les Bassoutos, que tous ceux qui entendaient plus ou moins bien cette langue se groupèrent autour de moi au nombre d’environ une trentaine au plus.

Leur joie de voir un moruii oa Fora — missionnaire français — faisait du bien à celui-ci qui avait craint un peu le mal de mer pour arriver jusqu’à eux.

Nous parlâmes un peu du pays, des récoltes, etc., puis nous chantâmes quelques cantiques, ce qui attira tous les hommes valides de la maison. Pendant que quelques-uns paraissaient émus de reconnaître des airs connus, d’autres semblaient

UNE LÉPROSERIE (d’aPRÈS UNE PHOTOGRAPHIE)

rêver en entendant leur cher sessouto. L’un d’eux me demanda de chanter le beau cantique de M . E . Casalis :

Ha le rnpotsa tsepo ea ka,

Ke tla re, ke Yesu.

(Si vous me demandez mon espérance, je dirai que c’est Jésus.)

C’est bien cela, c’est Jésus qui seul fortifie, console et qui seul peut réjouir un lépreux !

Après avoir prié ensemble et après avoir promis de leur écrire, nous nous séparâmes aussi émus les uns que les autres.

Je me rendis ensuite vers le dépôt des condamnés et fus tout de suite admis à entrer dans la prison; c’était justement l’heure du repas.

Pour me faire connaître, je m’annonçai encore en sessouto, et quelques Bassoutos me répondirent. La prison est aussi bien installée, elle ne me faisait pas positivement envie, mais cependant les chambres et les paillasses ont bonne façon. A peine ai-je pu prendre quelques petits croquis — assis sur des os de baleine ! — que déjà, vers 4 heures, il fallut prendre le chemin du retour.

Au Sud de l’Afrique.

19 décembre.

Quelques mois après ma visite à l’ile de Robben, je reçus une lettre que je tiens à vous envoyer à titre de curiosité, certain aussi qu’elle vous intéressera.

Du premier coup d’œil, vous pouvez voir qu’elle est fort loin d’être une page de calligraphie; elle est aussi agrémentée de taches d’encre et de mots biffés; de plus, on peut dire qu’à première vue elle semble indéchiffrable ; on perd, non pas son latin à essayer de la lire, mais bien son sessouto.

Cependant, sans lunettes, mais avec un peu de patience, je suis arrivé à la comprendre, à part quelques mots ; je ne vous dis pas cela pour m’enorgueillir et pour que vous disiez : « Quel habile homme! » mais parce que l’on ne peut guère en recevoir de plus touchantes.

Je dois vous dire d’abord que c’est une lettre de faire part ; une ligne maladroitement tracée autour de l’écriture est destinée à figurer le bord noir du papier de deuil.

En voici la traduction, aussi claire que faire se peut.

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