‹ Au Témiskaming, lettres de voyage [microforme]Chapitre 5 sur 5 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

27 août.

Il était bien dix heures, dimanche soir,

quand nous sommes revenus de notre | excursion, Nous sommes arrivés à temps

pour voir briller dans les airs quelques pièces pyrotechniques que M. Laperrière

lançait en notre honneur, de l’autre côté |

äu lac. Ces fusées qui laissaient derrière elles une longue traînée lumineuse on.

émerveillé les sauvages campés ici, car ils | ont montré leur satisfaction en faisant

résonvner ” urs fusils, le plus grand compliment qu'ils puissent décerner,

Lundi au matin, Leurs G'andeurs l'archevèque d'Ottawa et l'évêave de Pembrooke nous ont quittés avec tous les autres excursionnistes. Seul, je suis resté pour compléter mes courses et mes observations. Je m’en suis bien trouvé, car je ne connais guère d'aussi beau, d'aussi pittore:que pays pour échapper, une huitaine durant, aux épreuves du journalisme.

Connaissez-vous M. Augustin Laperrière, ci-devant oflicier de la bibliothèque fédéra'e, auteur de plusieurs compilations très intéressantes, notamment les Guépes Canadiennes, les Speakers Decisions, même d'une couple de vaudevilles qui ont piqué quelques épidermes sensibles ? Vous ne le cruiriez guère. Eh bien, cet homme qui aurait pu jouir d’une retraite honorable dans une campagne paisible, loin de tout travail ardu, de tout tracas, de tout souci, est venu se fixer ici, en face du lac, tout prés des ours, au beau milieu du bcis, pour jouer de la hache et du pie, afin d'établir ses garçons, qui sont au nombre de cinq. Laperrière est un de mes vieux amis: je suis même parrain de son dix-septième enfant, une brunette de neuf ans qui est l’espiéglerie même !

Vous voyez que c’est un vrai Canadien.

Laperrière aspire à devenir roi d'un grand domaine, Déjà vingt arpents sont défrichés et il voit bientôt arriver le jour où il en aura une quarantaine. C'est alors que les greniers ploieront sous le faix de

la moisson. J'ai vu la cabane formée | de poutres grossières qu'il a d’abord hahi. |tée. C'est à peine si elle à quinze pieds sur 12 et une hauteur de G pieds, Sa vache l'y à remplacé. Il fallait du courage pour habiter ce trou pendant de longs mois, Deux molosses et une carabine étaient sa seule protection contre l’ennemi quel qu'il fût, quadrupède ou bipède,.

| Mais le courage est ce qui manque le

moins à Laperrière, D’apparence grêle, il est d’une énergie, d'une persévérance Ceux qui l'ont connu à Ottawa en savent quelque chose, Il s'occupe actuellement d’essoucher, de réduire en cendres troncs d'arbre et broussailles, d'agrandir le terrain pour les prochaines semences. Au besoin, il prend Ja hache.

| s'attaque aux cèdres et aux épinettes, les | fait rouler sur le sol et pratique des éclair. | cies considérables, Pour me donner de l’appétit et m'initier à l'exercice favori de M.

Gladstone, il m'a commandé d’abattre un cèdre qui élevait bien haut sa tête altière, Je vous avoue qu’il m'a coûté bien des sueurs, Ses fils partagent son labeur qu'ils paraissent préférer aux pensums du collège, et l’un d’eux est même allé s’établir plus loin, à son compte.

Ce domaine aboutit non seulement au Témiskaming, mais il est arrosé par un superbe petit lac qui vaut bien celui qu'a chanté Lamartine, J'y ai fait plus d'une pêche abondante. Achigans, perches et brochets toutfrétillantssont venus par douzaines se prendre à mes appas. Non con- | tent de posséder un lac, Laperrière est le | propriétaire d’une couple de montagnes aux flancs rocailleux. Nous sommes allé, | y cueillir des bluets qui ont une | spécialité, ils ne noircissent pas la bouche. Ce sont les bluets de l’avenir et je vois en les générations futures des concurrents terribles pour leurs congénères du Saguenay.

Laperrière vient de construire une belle maison aux proportions imposantes, Quand elle sera achevée elle lui donnera tout le confort possible. Déjà, madame Laper-

étonnante.

rière a improvisé un parterre où s’étalent les fleurs les plus variées. N'oublions pas le mât, le superbe mât qui s'élève en face, Le drapeaii tricolore qui flotte au haut est pour mon ami tout un souvenir précieux, 11 lui fut envoyé il y a quelque temps par ses anciens confrères de la bibliothèque fédérale, Aussi est-il fier de son drapeau qui se déploie triomphalement dans les grandes occasions.

A tous ses titres, ajoutons celui du juge de paix. Son ami Farr seul partage avec lui cette distinction. Déjà ils ont été saisis de deux cas fort graves, l’un pour faux et l’autre pour meurtre, Dans les deux cas, les deux magistrats se sont montrés impiacables. Laperrière est même presque médecin, s'étant épris depuis plusieurs années de l’homéopathie— similia similibus curantur ! Aussi vient-

on le consulter de très loin. Il fait même

concurrence à la sœur Raisenne qui,avant |

son arrivée, était le médecin attitré de toute lo région. S'il ne lui arrive pas d'accident, Laperrière deviendra échevin, puis maire, et peut-être membre du Parlement pour le futur comté de Témiskaming. Ces nerveux sont capables de tout ! Voilà plus de 2000 ans que César nous à dit de nous en défer, Soyons sur nos gardes, d'autant plus que Laperrière est quelque peu castor !

Pour voisiner il lui faut aller à la baie des Pères ou au fort ou à la mission. L'’est une course à pied à travers la forêt ou en canot. Laperrière ne va jamais à la messe à la Baie que le fusil en bandoulière : autrement il s’exposerait à faire trop intime connaissance avec les habitants des bois.

Le plus proche voisin est M. C. C.

Farr, agent de la Compagnie de la baie

d'Hudson. J’ai eu l'honneur d'être son hôte. Or, l'hospitalité des officiers de la compagnie est proverbiale. Elle est particulièrement prisée dans un pays où les hôtels n'existent pas. Etes-vous missionnaire, voyageur, touriste, êtes-vous surpris par quelque tempête, avez-vous subi

quelque avarie, étes-vous las de la monotonie de la tente? Allez frapper à la porte du fort, Les officiers ont ordre de bien vous traiter, mais de ne rien accepter, Un voyageur ayant voulu demander sa note, reçut un Jour cette fière réponse : Sir, the Honorable Company of Hudsonw’s Bay does not keep bourding house. Mais si vous avez besoin de vous approvisionner à l’un de ses magasins, vous ne serez probablement pus oublié dans la facture. La compagnie rentre alors dans son rôle : une grande société de marchands,

Le fort se compose de la résidence de l'agent, d’une maison pour recevoir les sauvages, d'un magasin général et de quelques dépendances. Au milieu un grand mât au bout duquel flotte l'Union Jack. En face de la maison, un charmant ‘parterre où madame Farr sait faire valoir son talent de fleuriste, Tout cela entouré de la palissade traditionnelle blanchie à la chaux.

M. Farr nous réservait une course en :anot à la baie des Pères, Fallait le voir pagayer avec Laperrière etses fils sous la conduite du fameux Bernard, un métis quin'a guère de supérieur pour manier l’aviron. Fallait aussi le voir entonner quelques-unes de nos vieilles chansons canadiennes à commencer par Æn roulant ma boule, qui depuis tant d'années réveillent l'écho du désert. Il semble que nous filions rapides comine les goélands qui venaient efeurer l’onde de leurs ailes,

A la baie, nous avons visité la scierie de M. Coursol, qui prépare déjà tout le bois de construction de la colonie, On y découpe madriers, planches et bardeaux.

Bientôt on ajoutera un moulin à farine, C’est vous dire que les colons attendent avec Fâce cette nouvelle amélioration.

Nous avons ensuite visité la superbe résidence qui recevra sous peu les Pères Oblats, puis le couvent des Sœurs, à côté duquel on a jeté les fondations de la future église. Les Sœurs tiendront une école cet automne même. Ces diverses

constructions sont très élégantes, imposantes même, On aurait pu difficilement les localiser dans un endroit plus favorable au coup d'œil, Aussi vous les verrez avant longtemps entourées de bon nombre de maisons qui constituercent le village puis la ville.

En arrière s'étend la magnifique ferme des Pères, où depuis bien des années, ils ont su faire produire d’abondantes récoltes kun sol généreux. Plus loin dans l'intérieur sont établis une cinquantaine de colons qui jettent avec uu rare courage, au beau milieu de la forêt, les bases de leur ind:pendance future, Quelques-uns viennent du district de Québec, Parmi ceux-là on m'a cité une famille du comté de Dorchester qui a parcouru en voiture une distance de 700 milles, A voirlabordurede rochers qui couronnent le lac on pourrait croire que le sol est très rocailleux, tandis que si l’on s’avance dans les bois, même à quelques arpents seulement sur certains points, on ne trouve pas la plus petite pierre. C’est ce qu'ont constaté tous les explorateurs, tous ceux qui ont fait de la terre neuve dans le pays. Il est bon d’ajouter que si l’on remonte plus au nord,

on trouve de vastes espaces que le feu a | défrichés et qui laissent voir une riche!

couche de terre noire reposant sur une terre grise très profonde, trés friable. On en estime l'étendue à 600 milles carrés !

Vous voyez qu'il y a de la place pour toute ure légion de pionniers.

Le marché des colons est à leur porte même, celui des chantiers. Ils ne pour-

raient en désirer de meilleur, de plus pro- !

fitable. Une seule compagnie va faire couper cette année 150,000 billots dans les forêts du Témiskaming : cela nous donne une idée de l’armée de travailleurs qu'il faudra nourrir. Jugez des prix : le blé se vend $2.00 le minot, l’avoine 75 cents, les pommes de terre $1 le sac, les pois $1.50, le foin $35 la tonne.

Il faudrait une grande route qui traversât tout le township. Cette route devrait être construite immédiatement par le gou-

vernement, les colons devant exécuter les chemins secondaires. On imprimerait de cette façon un puissant élan au mouvement colonis-t:ur, Des chemins ! des chemins ! tel est le cri que l'on entend partout,

L'agent des terres est M. Gendreau. Il

est à bâtir une fort jolie résidence qui remplacera la cabane de log house, où son excellente femme sait pourtant dispenser une si vorliale hospitalité, Dimanche dernier, la nouvelle maison a été béuie par l'évêque, et on y servit même un grand diner à Nos Seigneurs Duhamel et Lorrain, et à une demi-douzaine de prêtres, Le marchand de l'endroit est M. Guay, ci-devant notaire et commerçant à Saint- Jérôme. Il est admirablement secondé par sa feinme qui est d'une rare distinction. Vraiment, il est ici des roses qu’on ne s’attendrait pas de voir trausplantées en plein désert.

L'esprit national est aussi intense que partout ailleurs, Ainsi quoiqu'ils ne fussent qu'une poignée, dès l'année deiuière, les Canadiens célébraient la Saint Jean- Baptiste avec une pompe et un succès étonnant. Il y eut service religieux, sermon patriotique, grand banquet, courses nautiques, feu d'artifice. La démonstra- | tion a été répétée, cet été, avec une même ardeur, C’est surtout quand on est peu nombreux qu'il faut se mettre en garde | contre tout danger de division. L'importance de l’union, en pareil cas, vaut bien | tous les sacrifices d’amour-propre.

La brunante descendait quand nous avons repris nos avirons pour revenir au fort. Une légère brise ridait le lac, notre canot semblait glisser sur la houle, et de loin, de très loin l'écho du soir répétait notre joyeux refrain :

C'est l'aviron qui nous mène,

Au fort, nous attendait non-seulement un excellent diner, mais plus d’une surprise agréable. Deux amis d'Ottawa allaient partager avec nous l'hospitalité de

A Pet mg

à Ag

M. Farr: le Dr Bell, fameux géologue, et M. Haycock, un chercheur d’or et d'arwent, Le Dr Bell arrivait même d'une course de plusieurs semaines dans la région environnante que la Commission Géologique explore pour la première fois, chose étonnante à dire. En effet, la seule exploration qui ait été faite est celle de sir William Logan, et encore n'a-t-elle pas dépassé les montagnes qui entourent le lac. Le Dr Bell a parcouru toute la région entre la rivière Montréal et la rivière Blanche et il en parle dans les termes les plus élogieux, Maints colons qu'il a rencontrés qui n'avaient pas le sou, il y a quelques années, ont aujourd’hui des défrichements valant de $1,500 à 2,000, C’est un grand voyageur, Il a même visité plus d'une fois la baie d'Hudson, et on lui doit plus qu'à tout autre de faire croire que la baie serait navigable pendant une longue période de l’année pour des bâtiments construits spécialement pour ce service, Les voyageurs ont beaucoup à

raconter, aussi avons-nous laissé la parole

au Dr Bell qui n’a pas peu contribué àx

nous égayer par ses histoires toutes plei-

nes de parfum local.

— Voulez-vous assister à une danse indienne, nous dit M. Farr après le dîner.

— Certainement, répondons-nous | chœur,

—Alors, dit-il, transportons-nous au bâtiment en arrière que l’on a transformé en salle de danse. Hier, l’un de nos meilleurs chasseurs, Antoine Piciou, a épousé Charlotte, fille de feu Adam Wihijikomik, du Matawagaman. Il y à eu dans l'après-midi un repas abondant auquel ont contribué tous les Indiens qui sont | campés ici, puis dans la soirée un grand | bal. La danse va être reprise ce soir avec une ardeur toute nouvelle.

Donc nous nous rendons au spectacle.

11 y avait là une centaine d'hommes, femmes et fillettes, qui se livrant à une danse effrénée, qui accroupis sur le plancher, causant, caquettant, qui fumant impassibles. La mariée, une jouvencelle de

15 ans, aux grands yeux noirs, à la

figure enjouée, était de toutes les danses. Costume très simple: robe en

calicot, mouchoir rouge autour du ou, châle à voyants, L'heurenr époux était aussi placide qu'on peut l'être, C'est x peine s'il avait daigné ouvrir le bal, M. Farr lui a présenté comme cadeau de une superbe I] les a mises tout simplement à ses côtés sans dire mot, Muis si le marié n'avait pas l'air de la fête, les autres s’en sont donné à leur aise, Il y avait là les meilleurs danseurs de cent lieues à la ronde. Aussi toutes les danses connues et inconnnes y ont-elles passé depuis la danse des canards jusqu'à celle des lapins. Ça frottait, ça sautait, ça pirouettait, ça gambadait avec une cadence, un ensemble parfait. Tout cela entremêlé de cris pleins de gaieté : Ho !

ho! La danse des lapins, qui est toute une série d’ingénieuses poursuites, agitait seule une quinzaine de couples. Je vous prie de croire qu’il y avait de l'entrain et des nuages de poussière, La musi-

carreaux

noces paire de couvertes blanches.

que se composait d’un violon et d’un petit tambour que battait un véritable colosse, C'était d’un disparate achevé. Au reste, la plus grende modestie présidait à tous les mouvements. Nous nous sommes retirés à onze heures, mais il paraît que les danseurs ont tenu bon jusqu’à l’aurore.

Je suis allé le lendemain présenter mes compliments aux mariés. Six tentes étaient rangées sur ie rivage et ils habi- “aient l’une d'elles. On y avait suspendu tous les présents qu'ils avaient reçus de leurs parents et amis. La mariée avait déjà pris son rôle au sérieux et commençait à faire bouillir la marmite. Le mari était aussi imperturbable que jamais.

Bientôt il prendra le fusil du chasseur et le chemin de la solitude qu'il paraît tant affectionner.

A la mission, j'ai constaté que ce mariage était le 27e qui y ait été célébré depuis le mois de janvier. Cela promet, car il n’y en a eu que vingt l’année der-

rs, à la tes les robe en du sou, 'heurerta 1 peut , daigné présenté superbe sa mises lire mot.

e la fête, ‘aise, Îl de cent :s danses passé deà celle utait, ç une cà- ‘out cela té: Ho !

st toute tes, agiples. Je , de l’en- La musil’un petit colosse.

Au reste, it à tous mes retit que les urore.

nter mes x tentes ; ils habisuspendu reçus de riée avait commen- Le mari jamais.

1asseur et araît tant

e ce Mmaé célébré a promet, nnée der-

nière, Le 22 août, c'était le mariage faire mieux que d'aller s'y établir, Ils d'un jeune colon, Pierre Brassard, avec peuvent acquérir aujourd'hui pour une Melle Ouellette, tous deux originaires du bagatelle des terres qui auront bientôt Saguenay. Or, un mariage est ici tout une grande valeur. Déju ils ont des comun événement, car si les garçons sont munications qui les mettent en rapport assez nombreux les filles sont très rares. direct, rapide, avec les grands centres, Ce n'est pas tout d’avoir des colons, m'a Presque tous les inconvénients du passé dit l'un d'eux, il faut aussi des colonnes, sont supprimés. Je prévois le jour pro- Avis à qui de droit. chain où le chemin de fer se reliant au Pacifique sera construit jusqu'à la tête du lac. Je prévois aussi le jour où le

Ici se terminent mes notes de voyage. | chemin de fer que l'on va construire de Parti de i'émiskaming, jeudi, le 25 août, | Snint-Jérôme à Notre-Dame du Désert à bord de la Minerve, j'arrivais le lende- | sera continué jusqu'au Témiskaming en main soir à Mattawan, puis je prenais le | attendant qu'il aille plus loin au nord train venant de Winnipeg qui me trans- | comme partie du second réseau de la voie portait à Montréal, samedi matin, à 8 la plus courte entre les deux océans.

heures, Vous voyez qu'il n’y a plus de Cela est certain, immanquable, inévitadistances, | ble.

Toute cette vaste région est destinée Je suis revenu un admirateur enthou- | à devenir française, sachons le comprendre

siaste du Témiskaming, On m'en avait dit | et jetons-y de nombreux essaims qui plus

beaucoup de bien, J'en pense d'avantage. | tard seront de solides appuis pour notre

Les Canadiens pourraient difficilement race. L'avenir est aux peuples du Nord !

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