‹ Au temps de JudasChapitre 21 sur 69 · LE PSST · texte numérisé non relu

LE PSST

enpanachés, des intellectuels à trop grands fronts, absurdes, pensifs, penchés, confits en vérité, justice et lumière, des francs-maçons de fonds de boutique, écarquillés et satisfaits, des Brisson et des Trarieux inénarrables. Daumier ne fut pas plus incisif, Goya ne fut pas plus virulent, ni plus ardent. Je n'ai jamais revu ni refeuilleté la collection, devenue introuvable, du Pss'/, mais je me rappelle, après vingt ans écoulés, les principales planches et le rire irrité, douloureux, qu'elles soulevaient. « C'est dlôle, ça, t'sais », disait Caran, quand on le complimentait, cependant que Forain, d'un geste futile, accompagné d'un éclat strident comme d'un verre qu'on brise, signifiait que ça n'était pas encore tout à fait ça, que ça se perfectionnerait avec le temps. Les légendes valaient les dessins, salées, poivrées, pimentées, à souhait. Elles avaient le don de mettre en fureur les dreyfusards, telles des échardes entre cuir et chair, et qui faisaient suinter le grotesque et le mensonge de certaines attitudes. Les dames et amazones du Bordereau n'étaient fichtre pas ménagées, et Caran leur forgeait des accoutrements prodigieux, tenant de la girafe, de la guêpe malade et de la teneuse de livres. Mais il fallait examiner cela dans le détail, jusqu'au moment où les deux copains, empoignés par une sainte colère jumelle, conjoignaient leurs dards aigus et toxiques contre un même type, un Cornély, un Ranc, un Waldeck, et le

laissaient pantelant sur la feuille, comme on cloue une chouette sur une porte.

Quand les camelots se répandaient à travers Paris, criant Pss't, dont le titre semblait fait exprès pour leur faciliter la vente, les passants s'arrachaient la feuille vengeresse. Ils s'éloignaient en se tordant et en la commentant. Assis à la terrasse du Weber, rue Royale, par les belles soirées de printemps et d'été, Forain et Caran suivaient de loin la course et le bourdonnement de leurs abeilles, cruelles aux ennemis de la France, ou aux Français assez aveugles pour ne pas voir où les conduisait cette mascarade tragique.

— Encore un soupirait Forain.

— Maintenant c'est l'prochain qui m'en-

bête, — ripostait le nonchalant Caran.

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