LE DINER DES BALZACIENS
a commencé à me nettoyer de mes préjugés d'élève de Burdeau et de carabin républicain. Lui aussi s'étonnait de ce que pouvaient supporter, de la part des fantoches au pouvoir, les chefs de notre armée. Il répétait : « Que craignent-ils, nom d'une pipe, que craignent-ils! Ils auraient toute la France derrière eux. »
L'affaire Dreyfus a montré que cette longanimité allait encore plus loin qu'on ne le pensait. Il a fallu que ce fût un civil, Gabriel Syveton, député du deuxième arrondissement de Paris, qui souffletât l'horrible ministre de la guerre André, créateur des fiches d'espionnage et de délation.
Donc Alphonse Daudet avait toute l'étoffe d'un anti dreyfusard déterminé. On le vit bien, en 1897 (il mourut le 16 décembre de cette même année) au premier dîner Balzac, qui eut lieu place de la Madeleine, au restaurant Durand, aujourd'hui démoli, et auquel assistaient Zola, Bourget, Coppée, Anatole France et Barrés. La conversation vint sur le cas de Dreyfus, que l'on commençait à agiter. Mon père, Bourget, Barrés, Coppée prirent immédiatement parti pour les juges militaires, qui l'avaient condamné selon leur conscience. Zola et France étaient d'un avis diamétralement opposé. J'entends encore les zézaiements acerbes de l'auteur de la Débâcle, pour qui le mot de Patrie avait toujours été vide de sens : « La trahison n'exifte pas, mon
bon. C'est une invention des vésuites, un mot insane. Il n'y a plus de fecret militaire. Nous fommes dans l'âge du télégraphe et du téléphone. » Quel crétin! France, bien que de son bord, en avait l'air gêné et atténuait ces tranchantes âneries de « enfin oui, n'est-ce pas, tout de même », pleins de cordialité. Barres lançait des regards noirs au « porc-épique » (comme nous disions), et haussait les épaules. Le dessert fut triste. On se sépara fraîchement. « Je crains bien, me dit mon père, dans la voiture qui nous ramenait, que ce premier dîner Balzac ne soit le dernier. Mais quelle haine de l'uniforme, chez ce brave Zola! Qu'est-ce que l'armée lui a donc fait? »
Elle lui avait fait ceci qu'avec l'âge — il avait alors cinquante- sept ans — son fond de primaire lui remontait et qu'il considérait les officiers supérieurs comme des élèves de la rue des Postes, donc des ennemis du peuple et des têtes creuses. Le fond du caractère de ce malheureux mégalomane, mâtiné de français et d'italien, d'imagination et de sottise, c'était l'envie : une envie tenace, bestiale, mesquine, toujours en éveil, et qui lui faisait détester cordialement l'ami, le confrère, le concurrent, le voisin beau, riche ou bien portant, l'officier que les femmes regardent, le héros que l'histoire célèbre, le prêtre qui dispose de la confession et de l'absolution, le philosophe, l'érudit, l'amoureux, Taris-
ÉMILE ZOLA
tocrate, tout homme doué d'une supériorité quelconque. Emile Zola, avec son nez bifide, sa verbosité, son langage fébrile, était le type achevé du bilieux, qui ne se complaît que dans le malheur, l'infortune d'autrui, l'excrément, le trouble sexuel, la folie et la laideur. Ce vice foncier, irrémédiable, était en lui, comme l'avarice en Harpagon et en Grandet, comme l'hypocrisie en Tartufe. Il avait le goût du déshonneur, de la déchéance et de la mort de son prochain, comme d'autres aiment le vin et les jolies filles. Je n'ai compris cela qu'assez tard, car il affectait le ton bonhomme et un détachement tout juste à l'opposé de ses véritables sentiments. Ceux-ci transpiraient dans les questions, qu'il posait aux uns et aux autres, sur leur santé, leurs parents, leurs ressources, leur vente surtout, quand ils venaient de publier un bouquin. Ils apparaissaient dans ses regards brefs, brûlants, soupçonneux, à moitié recouverts par la main qui tâtait le binocle, comme s'ils eussent redouté d'être surpris, dans la minute où ils enviaient. Ils éclataient dans l'accès de joie, qu'il ne pouvait dissimuler, à l'annonce d'une catastrophe, de la maladie ou de la disparition d'un copain. C'est ainsi que la folie de Maupassant fut pour lui une délectation véritable. A la mort de Goncourt, il exultait. Derrière le cercueil de mon père, portant un des cordons du poêle, il se contenait; mais les « à bas Zola », qui partaient de
la foule parisienne (il venait de s'avérer dreyfusard dans deux ou trois retentissants articles en tête du Figaro) le rendaient pâle et titubant. Il m'apparaît, au souvenir, ruisselant de fiel, et assouvissant, dans son œuvre, la rage de dégradation qui le tenait contre l'ensemble du genre humain.
Il l'assouvit, d'autre façon, lors de l'Affaire. Zola en voulait à la France, qui n'accordait à son ambition effrénée qu'une sorte de célébrité honteuse et décriée, ainsi qu'au roi des vidangeurs. Il en voulait à la société, à la critique, un peu à tout le monde. Naturellement craintif et même peureux, se cachant sous son lit quand tonnait l'orage, il devint courageux, civilement parlant, du jour où il s'agit de combattre cet objet, pour lui dépourvu de sens, mais non certes d'une gloire qui l'offusquait : le drapeau tricolore. C'est un haut degré, et saisissant, d'un vice, quand il peut susciter une vertu, même appliquée à un but ignoble. Il est ironique de songer que fut solennellement transféré au Panthéon (par un régime, il est vrai, antinational) le plus grand et incontestable souilleur de ce qui fait la grandeur et la noblesse de l'homme icibas.
Lisez, à la lumière de cette remarque, les meilleurs scatologicons de sa série : l'Assommoir, Germinal, Nana, la Terre. Regardez-le se vautrer dans le purin, en faire dégouliner sur sa page,
ÉMILE ZOLA
mirer, comme des œufs au marché, les termes vils et dégradants : « Ah! je crois que j'en ai mis, cette fois! » s ecriait-il, en s'asseyant à table, chez les Charpentier, lors de la publication de Nana, et il en reniflait d'allégresse. D'où le surnom de « Grand Fécal », que je lui appliquai et qui lui resta.
Le lendemain de la publication de la lettre ]' accuse (prononcez « V'accuve ») dans l'Aurore, nous allâmes, Georges Hugo et moi, rendre visite à Zola dans son capharnaùm de la rue de Bruxelles, encombré de pierres sculptées et d'un bric-à-brac de faux moyen âge. Car l'auteur de la Débâcle se laissait refiler, par les antiquaires, tous les rossignols de leurs magasins, toutes les tiares de Saïtapharnès, tous les urinaux de Néron, tous les lacrymatoires de Cléopâtre, que vous pouvez imaginer. Il abondait notamment en « onges de bois » (comme disait Courbet) et en cathèdres et gargouilles. Que c'était laid, bon Dieu, que c'était laid! Il nous reçut très gentiment, nous assura que du Paty de Clam était un tortionnaire « un perfonnage pour vous, pour un de vos romans, Léon » et l'Etat- Major un rassemblement de « vésuites ». Je dis en sortant à Georges, qui riait de bon cœur : « Ce n'est pas Eugène Sue. C'est Eugène qui fait suer. » Mais il n'y avait pas de doute : nous venions de voir Voltaire s'embarquant pour l'affaire Calas, Hugo en pleine effervescence des Châtiments, Moïse
attaquant de ses petites cornes le dur Sinaï, et il était clair que le grand tuyau de la pot bouille naturaliste allait crever sur le pays : « La France a bevoin d'un bain de Juftice, mes fers enfants. » Ce bain de caricature de justice annonçait, amorçait un fameux bain de sang. Zola avait l'imagination odorante et sexuelle, mais courte. Il célébrait la vie en phrases creuses, mais il ne s'intéressait qu'à sa vie, et le ronron de l'humanitarisme lui servait à dissimuler une insensibilité tératologique, quant à ses compatriotes et quant à son prochain. Ce mélange de redondance et d'anesthésie prédestinait sa dépouille au cénotaphe de la démocratie antifrançaise, sous la présidence de Fallières le repu.
Cet homme funeste (et qui portait le malheur avec lui) était, en toute chose, d'une extraordinaire ignorance. Ayant dîné plusieurs fois, chez mon père, avec Charcot : « Ce médecin m'intéreffe, mon fer Léon (me dit-il), indiquez-moi quelques-uns de ses ouvrages, que je me fasse un opinion sur fon talent. » 1 1 avait agi de même pour Claude Bernard. L'antiquité lui était inconnue. Il ne savait pas un mot de grec ni de latin et n'éprouvait aucun besoin d'ouvrir jamais un auteur classique. Les instincts, le manuel, voilà ce qui l'intéressait, en dehors des chiffres des tirages. Désirant fournir à Charcot une indication pittoresque sur son caractère,il émit sentencieusement ceci qui nous avait tous enchan-
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tés : « Les odeurs m'exfitent, principalement celle de l'urine. Qu'en pensez-vous, mon cher professeur? »
Charcot rit et nous dit ensuite : « Je ne pouvais cependant pas lui répondre que c'est le stigmate de pas mal de cochons. » Ces échappées étaient rares. Ce cop romane, quant au style était le plus souvent, dans la conversation, d'une platitude déconcertante. Il déclarait fièrement : « V'nai pas d'efprit » et il avait en grippe ceux qui, comme Aurélien Scholl, Albert Wolff ou Philippe Gille, avaient une réputation de gens d'esprit. Il répétait dédaigneusement de Banville : « C'est un amuveur, mon bon, rien de férieux dans ces jeux vains. » Alphonse Daudet aussi était, à ses yeux « un amuveur ». Mais lui, bigre, n'était pas amusant et sa gaîté (quand elle n'était pas provoquée par le dommage d'autrui ) avait quelque chose de grinçant et de forcé. Goncourt plus intuitif qu'observateur, en avait souvent fait la remarque : « Ce Zola, mon cher Daudet, est un salop. » Il disait aussi « votre Zola », pour bien marquer son aversion personnelle. Rochefort décrétait : « Je ne peux sentir ce Zola, oui, oui, malgré le fumet, ah, ah, oui, qui émane de ses livres. Il doit parfumer son linge en pétant dessus. Allons, allons, c'est écœurant! » Il l'appelait aussi « le mouquet » à cause de l'habitude prêtée à la mouquette par l'auteur de Germinal. Drumont faisait chorus : « Ah/ mon bon ami,
quel dégoûtant que ce Zola et que serait la littérature française, si nous en possédions seulement une demi-douzaine de son. acabit! Une porcherie mon ami, une porcherie. C'est fabuleux! »
Au moment où éclata l'Affaire, la célébrité spéciale de Zola était en baisse. Quelques années auparavant avait paru un manifeste littéraire (comme on disait alors) signé de jeunes écrivains, tels que Bonnetain, Rosny aîné, Paul Margueritte et Gustave Guiches, si j'ai bonne mémoire, qui rompaient avec le « maître » impur de Médan, et lui tiraient leur révérence. Vers la même époque, Huysmans lui secouait les puces, dans une préface à son livre Là-Bas. Henry Céard s'était, de son côté, détaché du cénacle. Jules Huret menait une enquête sur la mort du naturalisme. Zola, désemparé par toutes ces défections, tâtonnait. 1 1 avait comiquement essayé du roman « chafte » et même « myftique, mon bon, » avec le Rêve, qui a l'air d'une image de missel, oubliée, dans un mauvais lieu, par un bourgeois hypocrite et papelard. Il y a quelque chose en effet de pire que le Zola de fosse d'aisance : c'est le Zola d'aspiration virginale. Son bleu vitrail semble le résultat de la distillation d'un engrais, et ses séraphins ont le souffle et la mine d'échappés d'un pénitencier. Dans cette œuvre surchargée, informe, nauséabonde, rien de plus repoussant que le Rêve! Avec la cam-