CLEMENCEAU
pagne en faveur de Dreyfus, Zola s'imagina qu'il se renouvelait, qu'il s'embarquait pour la grande politique.Il est mort, heureusement pour lui, treize ans avant le terrible démenti donné à ses fariboles sur la paix universelle, qui rejoignaient par les sentines et les chambres de bonnes, celles de Jaurès.
Clemenceau a été un des meneurs de l'affaire Dreyfus, des plus acharnés, des plus butés, des plus nocifs, et cependant, vingt ans après, il nous a donné la victoire, en matant précisément la trahison à l'intérieur. Sa longue vie laborieuse, semée de tant d'écueils et de tempêtes, lui a permis ce retournement glorieux, où apparaît quelque chose de providentiel. Du coup il est devenu en haine à la plupart de ses alliés d'autrefois, qui n'aimaient pas la France et foulaient le drapeau. Il a rompu violemment avec Georges Brandès, juif danois et germanophile, avec bien d'autres de ses plus anciennes relations. 1 1 a fait, à soixante- dix- sept ans, peau neuve. Non qu'il ait rien abandonné, du moins en apparence, de son vieil idéal républicain. Mais le bleu de Vendée et même le conventionnel ont pris en lui carrément le dessus sur le parlementaire et le dreyfusard. Il a été mû, à mon avis, par la grande pitié du pays de France, celle même qui emplit autrefois Jeanne la Lorraine, et peut aussi bien habiter l'âme candide d'une jeune bergère inspirée, que le vieux cœur d'un écrivain et orateur
de souche paysanne, dénué de la peur de la mort. C'est une grande force de Clemenceau de n'avoir jamais redouté la Camarde, et aussi d'avoir préservé, à sa manière brusque et incisive, une certaine simplicité directe de vision et d'action, grâce à laquelle il est allé, de juillet 1917 à novembre 1918, droit au but. Il était dans la cuisine politique; le voilà dans la grande histoire, avec un laurier immortel. Car celui qui nous a rendu l'Alsace et la Lorraine sera éternellement béni des enfants du pays de France, surtout quand il a osé prendre le pouvoir dans les conditions terribles, désespérées, que lui avaient faites ses prédécesseurs, les lamentables Viviani, Briand, Ribot etPainlevé.
Je ne sais où Sainte-Beuve écrit que, pour plus d'un contemporain il y aura lieu au tonnerre et à la voix, sur le chemin de Damas. Ce tonnerre aura été, pour Clemenceau, celui de l'artillerie; cette voix, celle de la patrie en danger. Dieu s'est servi de lui, au moment voulu, pour une besogne déterminée. Il n'est pas nécessaire d'avoir la foi, pour être l'instrument du divin.
Anatole France, écrivain délicieux, qui avait autrefois porté, sur Zola, un jugement plus que sévère, a subi, ce n'est pas douteux, l'influence du milieu juif où il évoluait, au moment de l'Affaire. C'est le plus impressionnable des hommes et le plus facile à chambrer. Je n'ai fait que l'entrevoir personnellement chez mon père,