‹ Au temps de JudasChapitre 37 sur 69 · GUSTAVE DREYFUS · texte numérisé non relu

GUSTAVE DREYFUS

perçu, il alla s'installer dans la maison de son homonyme, le collectionneur Gustave Dreyfus, 101, boulevard Malesherbes à Paris. Ce Gustave Dreyfus n'était pas un mauvais homme et avait acheté une collection, dite « Tymbal » où il y avait de jolis Donatello. Sauf son fils Cari, pareil à un bubon très mûr, sa famille était même fort agréable à voir. Mais nulle part je ne me suis ennuyé autant que dans cette maison, où fréquentait tout le ghetto politique, mondain et boursier de Paris. Le roi de caille du milieu était le vieil Antonin Proust, celui-là même qui « revenait de Copenhague » au moment du scandale de Panama et qui jouait les anciens beaux chez les mûres ballerines de l'Opéra. Les soirs de fête au clan Dreyfus, on se serait cru au sabbat, par la quantité de vieilles dames décolletées à la gélatine, et surchargées de bijoux, qui s'empilaient contre les pièces de la collection, sur des chaises dorées. Plusieurs d'entre elles parlaient allemand, étant nées les unes à « Fienne », d'autres à Francfort ou à Mannheim. Il n'y avait pas que des israélites. Je me rappelle un certain Nicolopoulo, financier, qui avait un œil pareil à une rondelle de mou de veau, un baron de Menascé (prononcez « ménache »), un vieux courbé, tanné, voûté, du nom de Kapferer, toute une collection d'Abou-Caya, auxquels je proposais très sérieusement de franciser leurs noms en A. Boucaillat, des Seligmann et des

Lazard de toutes les dimensions et de toutes les couleurs de poils, un juif mondain qui s'appelait Tony Dreyfus, le tout saupoudré de plusieurs Kalin et becs de Kahn. Assez farceur de ma nature et cherchant ma revanche du superembêtement (soyons poli) qui flottait autour de ce Sinaï, j'allais entretenir en allemand le papa Kapferer des cours de la Bourse et lui affirmais qu'Abou-Caya nourrissait contre lui des projets homicides; cependant que je me donnais confidentiellement à un Seligmann pour un agent en bourgeois, chargé de surveiller les colliers de perles : « Gar lé monde est blin de foleurs, messié Seligman! ». Innocentes distractions qui me conduisaient jusqu'à minuit et demi environ, moment où l'on servait, par petites tables, un souper froid. Mais c'était au fumoir qu'il fallait voir ces commerçants et ces boursiers, de « la première aristocratie du monde », crispés sur leurs cartes et leurs enjeux ainsi que des hiboux, des têtards et des scolopendres malades, et grognant, en youddisch ou en boche, s'ils perdaient. Il n'y a pas à dire, le peuple juif est puissamment original et sa persistance à conserver ses traits nationaux est quelque chose de surprenant. Cet outrancier de Léon Bloy exagérait tout de même quand, dans le dessein de contredire et d'embêter Drumont, il écrivait Le Salut par les Juifs : une partie des juifs vivant en France est assimilée, une autre ne l'est pas. Cette dernière est

Page 1