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AU TEMPS DE « L'AFFAIRE

Quelques hommes, mus par cette double haine de ce qu'ils appelaient le sabre et le goupillon, ont tout mené.

En effet, il est extrêmement faux — et trop commode pour les responsables et les coupables — d'affirmer que les mouvements et secousses historiques n'ont point de chefs, qu'ils sont soumis à une vaste et confuse fatalité, sans corps ni visages, comparables aux variations météorologiques et aux secousses sismiques. C'est là l'interprétation boche, issue de la philosophie de l'Inconscient, derrière laquelle se réfugient les criminels malins, quand leur mauvais coup a raté. La vérité est que les événements humains sont mus par des humains, obéissant à des instincts et à des passions déterminés, et qu'on les modifie en agissant sur ces humains, à condition de ne pas se tromper. La fatalité économique se ramène le plus souvent à quelques financiers et politiciens habiles, agissant de concert. Il en est de même, au palier supérieur, pour la fatalité politique. Un ministre sagace peut toujours dire : « Donnez-moi une bonne corde, les pouvoirs nécessaires et je suspendrai... le cours de la fatalité. »

Au cours de la dernière guerre, des cinq années de cette sanglante épreuve, les gens répétaient volontiers que le retard de notre victoire était dû à des causes extérieures à la volonté, à des conditions de masse et de distance, qui

entravaient les dispositions militaires. Nous répondions que la faute en était à Caillaux, au parti de Caillaux et à nos socialistes unifiés du Parlement, inféodés à Caillaux et, à travers lui, à l'Allemagne, cherchant, avec Caillaux, la partie nulle et la paix boiteuse. Clemenceau le réaliste étant au pouvoir, dans la quatrième année de la guerre, en novembre 1917, et ayant coffré Caillaux en janvier, sept mois plus tard la victoire commençait, un an plus tard l'ennemi tombait à genoux. L'armistice était signé le 1 1 novembre 1918. Tous les sophismes des hommes de Caillaux et de l'Internationale ne prévaudront pas contre ce fait éblouissant. La « fatalité » boche a cessé de jouer, du jour où un patriote résolu a pris en mains la direction, accompli l'acte nécessaire, et bouclé la manœuvre défaitiste dans la personne de son patron et distributeur de sportule.

Il y eut un moment, dans l'Affaire Dreyfus, où ce fort honnête homme et patriote qu'était Godefroy Cavaignac eût pu jouer le rôle que joua, dix-huit ans plus tard, Clemenceau. Cavaignac passa à côté. Ce fut un malheur.

L'anticléricalisme est une vieille passion républicaine. A l'origine, il était distinct de l'antimilitarisme, et Gambetta, auteur du mot fameux qui donna le signal de notre « kulturkampf », appela à un poste militaire élevé un « clérical » notoire : le général de Miribel. Pourtant dans

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une petite publication à la mode, qui suivit le 16 mai, dans la Lanterne de Bocquillon, les railleries et outrages adressés aux « ratichons » et aux « punaises de sacristie » accompagnaient les premières injures à Ronchonnot et à Ramollot. Cette affinité dans l'offensive, contre les colonnes d'appui de la nation française, apparut éclatante à partir de l'année 1897 et des premières campagnes de Bernard Lazare et de Zola. Bientôt l'on vit apparaître les expressions « armée de jésuitière », « Etat-major de jésuitière », « caserne au service du couvent », « complot des frocards et des brutes galonnées », qui associaient, dans une même rage, les ordres religieux et les chefs militaires, la vocation religieuse et la vocation militaire, en un mot les deux abnégations, la mystique et la patriotique. Sous l'action de la presse à bon marché — dont les dreyfusards surent jouer — ces attaques passèrent des cénacles francs-maçons et juifs, des loges, de la banque et de la synagogue, à la foule et au prolétariat, qui en furent littéralement imbibés. L'action antifrançaise parlementaire suivit ces indications, données par un petit groupe de conjurés et répandues de là sur le Forum. De 1 897 à 1 900 les ennemis de notre pays semèrent largement. Ils récoltèrent de 1900 à 1906, puis de 1911 à 1914.

L'histoire de ces semailles impies et de cette double récolte désastreuse, c'est toute l'histoire

de l'Affaire Dreyfus. Elle est d'ailleurs entre les lignes de l'élucubration plate et ridicule de Joseph Reinach, intentionnellement mensongère quant à l'ensemble, mais véridique malgré lui, quant à certains détails rendant le son de l'aveu. Le juif avoue volontiers, quand il se croit vainqueur.

Le service militaire obligatoire, avec les sujétions qu'il entraîne, est un ferment d'antimilitarisme. J'ai vu cela de près. J'ai fait mon volontariat, comme médecin auxiliaire, en 1887, au moment de la fièvre boulangiste et cependant, dès cette époque, il existait, chez les mauvaises têtes, une sourde irritation contre la caserne et la discipline. Certains prenaient la chose en riant, dans la direction de Courteline. D'autres en pestant et en rageant, dans la direction des Sous-Offs de Descaves. La littérature traduit et annonce les préoccupations et les tendances d'une époque. L 'antimilitarisme apparaît aux devantures des libraires avec le Cavalier Miserey d'Abel Hermant — que maudit si âprement Anatole France — Sous-Offs et le Biribi de Darien. Ce sentiment nouveau monte et grandit avec la défaite du boulangisme — prélude du nationalisme — mais, dix ans plus tard, en décembre 1897, il provoque une réaction, malheureusement toute verbale et théâtrale, avec le Cyrano de Bergerac de Rostand, baptisé par Georges Thiébaud, ex-lanceur du boulangisme,

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« une fanfare de pantalons rouges ». En ce même mois, et le mois suivant éclate l'Affaire, avec un grand A, par laquelle l'antimilitarisme va devenir doctrine d'Etat et contaminer jusqu'à la Cour de Cassation.

Il semble aujourd'hui formidable que la personnalité d'un Dreyfus ait cristallisé, en quelque sorte, ou mieux polarisé, une haine du drapeau et de ses défenseurs, qui passa de la Banque et de la Synagogue aux conseils du gouvernement, aux Facultés, et descendit des rhéteurs parlementaires dans les milieux ouvriers. Cela, dixsept ans — c'est-à-dire cinq minutes — avant la plus sanglante des guerres européennes. C'est que cette haine était incluse dans le principe même de l'invidia démocratique, dans la thèse absurde de l'égalité entre les citoyens, et dans les souvenirs, mal étouffés, de la répression de la Commune de Paris. Ne doutons pas une minute que, pour Arthur Ranc, dreyfusard actif, la campagne pro-Dreyfus fut une revanche de Versailles. Ce bizarre personnage, dont l'influence, discrète ou secrète, fut toujours considérable, et qui ne tenait ni à l'argent ni aux honneurs, m'a toujours été représenté par mon père, qui le connaissait bien, comme ayant horreur des généraux, des officiers, des conseils de guerre, de tout ce qui touchait au commandement. Il disait d'eux : « les prétoriens ». Le son du tambour et des clairons signifiait pour lui Cour mar-

tiale et dictature militaire. Conspirateur habile, mais esprit borné, Ranc ne voyait pas, dans l'armée nationale, ce qu'elle est réellement : la sauvegarde du sol et du pays. Il était de la génération philosophique et juridique où l'on croyait que les conflits de peuple à peuple peuvent se plaider et se régler comme des procès.

Jules Simon était ainsi. Paul Ménard, le puissant maître de forges d'Unieux, gendre de Do~ rian, et son ami Georges Périn étaient ainsi. Clemenceau lui-même, à cette époque, était ainsi. Cédant arma togœ, c'était la devise de toute une génération, issue du Rappel de Vacquerie et des fils Hugo. Pelletan, père et fils, étaient ainsi. Ferry, au fond, était ainsi, de même que Challemel-Lacour, Scheurer-Kestner, Allain Targé et tous les penseurs, théoriciens, doctrinaires et conducteurs du régime. Je dois dire, pour être juste, que Lockroy — bénéficiaire de principes dont il se fichait — - n'était pas tout à fait ainsi. Quant à Gambetta, militariste ardent et convaincu, tant qu'il fut sous l'influence bienfaisante de Mme Edmond Adam, de son mari et du milieu Adam, il redevint « démocrate d'abord », quand cette influence cessa de s'exercer, et mourut à temps pour sa gloire. C'est une question de savoir s'il aurait été, ou non, dreyfusard.

Quand l'Affaire Dreyfus éclata, à l'automne de 1897, je me trouvais précisément en villégiature au mas de Fourques, près Lunel, chez

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