‹ Au temps de JudasChapitre 45 sur 69 · PAUL MÉNARD · texte numérisé non relu

PAUL MÉNARD

Paul Ménard et Madame, née Dorian. J'ai raconté ailleurs l'agrément et le charme de cette demeure, à la fois rustique et raffinée, et de l'existence de promenades et de causeries que nous y menions. Je venais de faire une période de vingt-huit jours, au 28e chasseurs, à Grenoble. Je n'oublierai jamais le ton de hargne avec lequel Paul Ménard, ordinairement timide et renfermé, me demanda si j'avais souffert de cette « détention d'un mois ». Je lui répondis que j'avais admiré l'ordre et la discipline de cette troupe modèle, sous un chef admirable et vénéré, le commandant Thomas de la Pintière. Il parut fort mécontent de ma réplique et ne me parla plus de huit jours, comme s'il me boudait. Je n'y fis pas d'abord grande attention, parce que son protestantisme et mon catholicisme — je parle du tempérament, du tour d'esprit — se heurtaient volontiers. Le huitième jour, je trouvai ce brave homme, au crâne poli, plongé dans la lecture d'une des premières brochures de cet âne circoncis de Bernard Lazare et hochant la tête avec satisfaction : « Que lisez- vous là? — Quelque chose d'épatant, mais qui ne vous intéresserait pas. — Pourquoi cela? — Il y est question d'une erreur ou d'un crime, au choix, de vos chers amis les militaires. » De quel ton cela fut dit! Evidemment Paul Ménard rendait toute l'armée, y compris les officiers du 28e chasseurs et le commandant de la Pintière, res-

ponsables de la condamnation de Dreyfus.

Pour le faire un peu rager, je murmurai : «Parbleu!» II se redressa :« Quoi, parbleu? — Dreyfus est juif, Lazare aussi. Ça explique que Lazare croie Dreyfus innocent .»

Mon interlocuteur haussa les épaules et sa mimique signifiait : « Inquisiteur, va! »

Je n'étais pas encore royaliste en 1 897. L'Action Française ne devait être fondée, par Maurras et Vaugeois, que deux ans plus tard. Mais j étais déjà nationaliste et clérical, grâce à mon bon vieux sang nîmois de l'enclos de Rey, plus fort que l'instruction frelatée et que l'ambiance politique et littéraire. Le boniment démocratique n'avait déjà plus de prise sur moi depuis longtemps, exactement depuis la France Juive de Drumont, bien que mon père fût brouillé avec Drumont, à cause d'un bavardage, d'ailleurs innocent, de Philippe Bille. Le tour d'esprit protestant-républicain du papa Ménard m'embêtait et nous nous opposions, lui et moi, par toutes nos fibres. Quand il disait blanc, je disais noir, rien que pour lui voir froncer les sourcils, qu'il avait abondants et drus. C'était d'ailleurs un fort brave homme, d'un fanatisme étroit sous un masque mal attaché de sceptique, et qui m'a aidé à comprendre toute une catégorie de radicaux, ceux que j'appellerai les têtes rondes, par opposition aux têtes molles du libéralisme.

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