L'AFFAIRE DES FICHES
tartufe rouge, prêt à jeter, sur les plus manifestes canailleries, le manteau troué de sa vaine éloquence. Inoubliable, le sourire bas et gras avec lequel ce chambardeur apprivoisé — car il était alors la coqueluche de certains salonnards, respectueux de son influence révolutionnaire — apporta cette misérable excuse à la tribune. La preuve est faite aujourd'hui que ledit « connntrôle » s'exerçait surtout au bénéfice du commandement allemand et du roi de Prusse. Nous devons une fière chandelle à Jean Bidegain, secrétaire de Vadécard, qui vendit l'épouvantable mèche, sous l'empire de scrupules trop compréhensibles, et remit à Guyot de Villeneuve et, par lui, à Syveton les dossiers accusateurs. La publication de ces pièces incroyables provoqua dans le public français un mouvement d'horreur et de stupeur. On ne pouvait croire à leur authenticité, ni à tant d'infamie. Qu'eût-ce été si l'on avait su la connivence de l'Allemagne et des loges ! Pendant une quinzaine de jours, il ne fut question que de ces abominables révélations. Afin de ne pas faire de jaloux, Guyot de Villeneuve et Syveton distribuaient équitablement, chaque jour, aux journaux patriotes, les fiches les plus significatives, qui paraissaient en même temps, le lendemain matin, dans le Figaro, le Gaulois, l'Echo de Paris, le Matin, la Libre Parole, etc. On s'arrachait ces feuilles vengeresses dès leur arrivée dans les kiosques.
Guyot de Villeneuve, député de Neuilly, ancien officier, était un grand, maigre, pâle garçon, d'une rare modestie, d'une énergie peu commune. Bien que je l'aie rencontré souvent, dans les réunions et chez Mme de Loynes, je n'ai pas entendu souvent le son de sa voix. Il était peu communicatif et son visage s'éclairait à peine d'un fugitif sourire, quand Michel Pelletier, Capus, Donnay, ou un autre, lançait en l'air quelque bonne plaisanterie, afin de voir si elle retomberait sur ses pattes.
Lemaître prisait fort Guyot de Villeneuve et déclarait qu'il ferait son chemin. Mais le cher garçon avait une petite santé et mourut prématurément.
Gabriel Syveton, député du second arrondissement de Paris aux élections de 1902, invalidé sans motif, puis réélu, était une personnalité vigoureuse. De taille élancée, souple en ses mouvements, doué d'un regard agile et profond, d'une forte voix aux inflexions basses et rondes, d'une énergie à toute épreuve, d'une vaste érudition historique, il avait conscience de sa haute valeur et laissait paraître de l'ambition. J'avais fait sa connaissance à Louis-le-Grand (où il était vétéran de rhétorique B, tandis que j'étais nouveau de cette même classe) et nous avons fait ensemble bien souvent le tour de la première cour, en compagnie de Louis Desternes, devenu un des meilleurs professeurs de l'Université de
GABRIEL SYVETON
Paris, et de Couyba, chansonnier excellent qui fut politicien médiocre, ministre et sénateur. Faisaient aussi partie de notre groupe Ephrem Vincent, écrivain et critique de talent, observateur aigu des tares et des ridicules des uns et des autres, les frères Mitilinéo, qui ont occupé des situations diplomatiques importantes en Roumanie, et notre pauvre ami Lucien Echalier, mort d'une fièvre maligne dans un poste consulaire aux Indes. Il est intéressant et mélancolique de voir ce que la vie et la mort font ensuite des membres dispersés d'un semblable petit groupe, alors plein d'espérance, de confiance et d'entrain. Nous étions, les uns et les autres, je puis le dire, de bons garçons, laborieux, dénués de mauvais sentiments, ayant le goût des lettres, des beaux vers, de la noble prose, des jolies femmes et des blagues. Ah! les blagues!... En avons- nous joué à nos camarades moins dégourdis, des bleues et des vertes et de toutes couleurs! Syveton gardait son sérieux. Desternes moins, Couyba pas du tout. Nous inventions, pour nos professeurs, notre censeur et notre proviseur, des taquineries raffinées, savantes, qui allaient les asticoter dans leurs préférences littéraires, leurs marottes philosophiques et politiques. Ce n'était pas toujours d'un goût exquis, mais cela nous amusait bien. Il m'arrive encore de rire tout seul, après tant de temps écoulé, au souvenir des scies montées à
Chabrier et à Burdeau. Qui nous aurait dit, à ce moment-là, que notre génération participerait à tant de drames, d'aventures politiques, et serait emportée, comme dans un train rapide, vers la plus grande fournaise de l'histoire, après avoir laissé en route, sous le tunnel noir de la mort plusieurs d'entre nous ! Je songe souvent à cette première cour de mon vieux Louis-le-Grand, je revois ces visages disparus et je ne retrouve jamais sans émotion un de mes anciens copains.
Nous échangions ces souvenirs avec Syveton au moment où je me rapprochai de lui, c'està-dire à la fondation de la Patrie Française, puis lors de l'affaire des fiches. Il avait, je l'ai dit, de l'ambition. Je n'avais que de la colère, et même de la rage contre le dreyfusisme, le waldeckisme et le combisme. Nous nous entendions donc parfaitement. Lemaître et Mme de Loynes l'aimaient bien et m'aimaient bien. Nous étions, comme l'on dit, les deux chouchous du 152 de l'avenue des Champs-Elysées. Aussi tous les aspirants à l'Académie Française et habitués de la maison prenaient-ils un air captivé et riaientils d'avance, quand Syveton et moi ouvrions la bouche. Cette préférence rendait malade le vaste et grotesque Judet.
Quelques semaines précisément avant l'éclatement de l'affaire des fiches, nous eûmes, Lemaître, Syveton et moi, une longue conversation politique dans la salle de billard. Je la
GABRIEL SYVETON
noterai ici, parce qu'elle est caractéristique et parce qu'elle est demeurée gravée intégralement dans ma mémoire. Cela vint à propos de cette brute épaisse de Frédéric Masson, qu'on disait intriguer pour le prince Victor Napoléon auprès de certains officiers supérieurs.
Moi. — S'il ne s'agit que d'intrigues de Masson, la République peut dormir tranquille. Je connais Masson, c'est une méchante bête, mais avant tout un poltron. II ne s'attaque qu'aux vieilles dames mortes.
Syveton, riant. — 0 Joséphine !
LemaïTRE. — La vérité est qu'en ce moment il y aurait quelque chose à faire pour un général qui aurait du cran. Hein, vous ne croyez pas?... Mais, côté empire, c'est le four certain.
SYVETON, de sa grosse voix. — Certain; seul le parti royaliste aurait des chances, parce qu'il possède encore une partie importante de la fortune terrienne.
Moi. — ... Et un chef de file qui est Maurras.
LemâITRE, timidement. — Nous devrions voir Maurras plus souvent. Ce n'est pas seulement un doctrinaire de génie. Il a des parties d'homme d'action. N'est-ce pas votre avis, Syveton?
Syveton. — Je ne demande pas mieux. Si l'affaire, à laquelle je travaille en ce moment, réussit (c'était l'affaire des fiches), il y aura, très vite, dans l'armée, un état d'esprit plus violemment nationaliste encore qu'il y a cinq ans et
que nous pourrons utiliser. Sinon, nous allons au désarmement matériel et moral, et à la guerre.
Cette dernière phrase est textuelle. En la prononçant, le clairvoyant garçon encastra son monocle dans son orbite et nous jeta un regard, qui signifiait sa conviction intime. Lemaître croisa et décroisa ses mains, comme chaque fois qu'il éprouvait de l'angoisse ou de l'inquiétude, ce qui lui arrivait souvent. Car il prenait au sérieux son rôle de chef, auquel sa mansuétude naturelle ne le prédestinait pas.
Lemaître. — ...La guerre, avec cet abominable André à la Défense Nationale, mais ce serait l'invasion immédiate, et un désastre pire qu'en 1870!
SyvetON, énigmatique. — Soyez sans inquiétude, Monsieur Lemaître (nous disions toujours, les uns et les autres « monsieur Lemaître »), André n'en a plus pour longtemps.
Moi. — Mais il y aura, après lui, un autre André (en effet, il y eut Berteaux). Ce qu'il faudrait, c'est un acte énergique et décisif de la part d'un général patriote, ou même d'un colonel patriote.
Syveton. — ...Ou d'un civil. Drumont a raison : généraux et colonels ont tout subi depuis cinq ans. Leur attitude résignée dans l'affaire Dreyfus est faite pour rassurer les républicains.
LEMAITRE, ironique. — N'oublions pas, Syveton, que nous sommes républicains.
GABRIEL SYVETON
Moi. — C'est même peut-être une des raisons pour lesquelles les chefs militaires ne marchent pas. Notre affiche, nos programmes sont presque les mêmes que ceux de nos adversaires. Avouez que ce n'est pas emballant.
Nous nous séparâmes sans conclure, bien entendu. Quelques jours plus tard éclatait le scandale qui devait emporter à la fois l'accusé André et l'accusateur Syveton. Mais, avant de raconter les dessous de cette terrible tragédie de 1904, il me faut revenir un peu en arrière et montrer ce qu'était la Patrie Française, dans son intention et dans ses hommes, et comment elle était née de l'offensive dreyfusienne contre la patrie.