PAUL BOURGET
(mais oui), de parisianisme de boulevard, et de juiverie avisée et sournoise. Il lui arriva de trahir sans méchanceté et de la meilleure foi dumonde. Quel collaborateur dangereux ! j ai déjà rapporté le mot de Lemaître faisant allusion à sa fameuse sortie du boulangisme : « A quand votre « bonsoir messieurs », Meyer? » Il riait, mais la question allait plus loin qu'elle n'en avait l'air. Madame de Loynes se plaignait de ses interrogations soupçonneuses, et murmurait : « A certains jours, il me fait peur! »
Bourget adhéra à la Patrie Française, bien entendu. Il n'y prit pas une part prépondérante, ayant horreur des estrades, des harangues et, en général de l'action. Il se croit exclusivement homme de cabinet. Cependant la vie l'intéresse et même le passionne et il observe les choses et les gens avec une pénétration de clinicien, qui n'appartient qu'à lui. Il est, de nos contemporains, celui dont la conversation est la plus intéressante, la plus fournie. Il juge les livres et les auteurs à leur puissance d'évocation. C'est un maître. Son extraordinaire perspicacité, son éloignement du vulgaire, ses succès de librairie lui ont valu pas mal d'envieux. Il les traite par un charmant mépris de botaniste pour les plantes vireUses. Le rire apparaît chez lui comme une suite naturelle de la compréhension.
Autre adhérent de marque, Ferdinand Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes,
portant, sous son bras nerveux, le salon Buloz et même cette larve de Doumic, devenu depuis son successeur, par le système de la reptation à plat ventre. Si mes souvenirs sont exacts, Brunetière ne fit que traverser la Patrie Française, étant incapable de concerter une action en commun avec des partisans ou des amis. Dépourvu de bon sens, pourvu d'une remarquable machine à raisonner, à induire et déduire, Brunetière cherchait l'originalité dans la contradiction et dans la rebiffe vis-à-vis de ses approbateurs. Ses études critiques sur la littérature française se ressentent douloureusement de cet amour du paradoxe, et aussi du fait que Ferdinand lui-même écrivait dans un prétentieux charabia, combiné de Bossuet et du père Lebatteux. De même que le mélodrame, 1 Auberge des Adrets, a dû son succès au fait d'être tourné et joué en vaudeville, de même le sérieux Brunetière ne vit déjà plus, dans la mémoire des contemporains, que comme auteur farce et rigolo de syntaxe et de dictionnaire. Pour ajouter au comique de la chose, il faut savoir que nul ne fut plus académicien, plus respectueux des rites et coutumes saugrenues des Immortels, que ce dévot la tête en bas, que ce logicien féru de l'illogisme. Seul, Frédéric Masson, fléau et historien de Bonaparte, de ses femmes et de ses chemises de nuit, pourrait faire la pige à l'ancien directeur de la revue saumonnée, pour sa stricte observance du bout^du pont
des Arts, et sa coupolomanie documentaire. Le règlement, messieurs, le règlement! On m'a raconté que Ferdinand aurait voulu en introduire un à la Patrie Française, mais que la résistance de Lemaître et de Coppée, fanatiques de leur propre liberté, et de celle d'autrui, l'incita à retirer sa motion. Un peu plus tard, on prêta à Brunetière l'intention d'entrer dans la politique « militante » et de se faire élire au Sénat. Il eût apporté quelque gaieté dans la monotonie des séances en fauteuil et il est fâcheux que ce projet n'ait pas eu de suite.
Par contre, il est regrettable que ni Barrés, ni Forain n'aient eu plus d'influence dans ce groupement de patriotes, réunis autour de Lemaître et de Coppée. L'un et l'autre, le grand écrivain et le grand dessinateur, ont, sous des formes différentes, un instinct démagogique, un sens des mouvements profonds de l'opinion et des moyens de les alimenter, qui aurait dû être utilisé. Il y a, chez Barrés, une sorte de timidité foncière, qui l'empêche de donner essor à sa verve et à sa fantaisie naturelles. C'est dommage, car j'ai souvent observé que sa réflexion inhibait ou abîmait son premier mouvement. Si l'on méditait trop sur les conséquences des actions, on n'agirait jamais. Certes, il est mauvais d'intervenir ou de se lancer à l'aveuglette, et d'augmenter ainsi les chances de ramasser une bûche, que court toute personne qui
tente, ou inaugure quelque chose. Mais, du moment que l'on a une direction, un but, et que la Fortune esquisse seulement l'ombre d'un sourire, il faut sauter sur ce sourire, l'embrasser hardiment sur la bouche et lui faire illico un enfant. Qu'était-ce que la Patrie Française? Une tentative de réaction politique contre cette Antifrance, ces manieurs d'argent, ces sémites, ces métèques, qui, au cours de notre histoire, et surtout depuis la Révolution, luttent contre notre destinée civilisatrice, contre notre honneur, contre notre prospérité. La couverture de cette antifrance était faite de politiciens, de juristes, ou prétendus tels, de messieurs graves et prétentieux, dont unWaldeck-Rousseau fut le type. La Patrie Française leur opposa des autorités et des académiciens de chez nous. C'est fort bien. Elle chercha, dans les voies légales, électorales et autres, des remèdes à l'invasion des capitaux boches, mobilisés en l'honneur de Dreyfus et du Bordereau. Rien de mieux. Il lui manqua cette agitation frondeuse, cet appel à la bonne populace, ce sursaut batailleur et joyeux, qui firent merveille au début du boulangisme. Rochefort avait dix ans de plus. Barrés avait des visées académiques et Forain ne fut pas écouté. La Ligue fut raisonnable,pondérée, appuyée sur des professeurs éminents, de braves militaires, des avocats. Elle manqua de boute-entrain,d'artificier,de metteur en œuvre dramatique.
J'ai horreur du cabotinage, mais je crois qu'il n'y a rien à faire, en politique antidémocratique, sans coups de tonnerre et actes violemment représentatifs. Le peuple attend cela des rebelles et des innovateurs et, si cela n'arrive pas, le peuple est déçu. La gifle de Syveton à André a claqué six ans trop tard. En 1898, appliquée sur un grand juif, un chef de mouchards, ou sur un autre de même farine, elle eût jeté bas les combinaisons dreyfusiennes, dérouté les canailles et les malins, entraîné les masses, réveillé les engourdis. Des consultations d'experts en écritures, des discussions juridiques à perte de vue, des articles, des brochures, ça va bien. Mais ce n'est pas cela qui décide du succès. Comment a fini l'Affaire? Par un coup de force de la Cour de cassation. Avant cela, comment avait-elle rebondi? Par le martyre du colonel Henry acculé au suicide par l'abandon de tous, sauf de Maurras. Vous allez peutêtre me trouver présomptueux. Mais si l'Action française avait été à la place de la Patrie française, en 1898, en 1904, en 1906, les choses se seraient passées autrement. En 1904 et en 1906, l'Action française existait bien, mais sans journal, ni camelots du Roi, ni moyens d'intervention énergique. Sa campagne d'affiches contre la violation de l'article 445 du code d'instruction criminelle eût, six ans plus tard, jeté par terre l'affreux édifice de l'Allemagne, de Waldeck, de Combes, de Reinach et de Manuel Baudoin.
Reconnaissons que la Patrie française eut une très bonne affiche, celle qui servit à faire invalider Syveton, qui suscita les clameurs furibondes de Jaurès (parce qu'elle avait porté juste) et qui mettait en accusation le « gouvernement de l'étranger ». Très bonne, parce qu'elle était vraie, parce qu'elle rencontrait l'instinct et le courant populaires, parce qu'elle frappait l'imagination nationale au point sensible. Je me rappelle encore aujourd'hui l'enchantement où cette affiche me plongea et les compliments que j'en fis à Lemaître, qui avait dû lutter, pour la faire admettre, par des compères timorés et se croyant calés. Le gouvernement furieux, avait aussitôt répandu le bruit, par ses parlementaires et journalistes de fonds secrets, qu'il allait convoquer la Haute Cour, afin de lui confier le châtiment de ce placard séditieux. Ni Syveton, ni Lemaître ne craignaient la Haute- Cour; et Mme de Loynes, avec un courage bien rare chez une femme de son âge et de son milieu, riait à la pensée de passer quelques jours dans une cellule du Sénat. Ces menaces étaient vaines. Le gouvernement avala Tariront, et il est seulement à regretter que cette affiche n'ait pas été suivie de plusieurs autres du même ton etjde mêmes tendances, qui auraient amené le public au point de caléfaction nécessaire pour quelques salubres manifestations de rue ou d'assemblée, mieux encore de rue et d'assemblée, lesquelles
eussent fait reculer la propagande germanodreyfusarde.
Le Syndicat avait de l'argent, énormément d'argent. Le mouvement nationaliste disposait de plus de courages que d'argent, car il n'y eut guère que la vieille Mme Lebaudy pour alimenter sérieusement la caisse électorale de la Patrie française. La ligue disposait de plusieurs journaux, comme je l'ai dit. Elle n'en avait pas un seul attitré, où l'influence de Lemaître fût absolue et prépondérante. Cela aussi manqua cruellement. Je n'ai pas connu la vieille Mme Lebaudy qui en voulait personnellement à Waldeck d'avoir autrefois plaidé contre son fils, le malheureux Max, mort victime des maîtres chanteurs, notamment de Rosenthal, dit Saint-Cère, agent de Bismarck. J'ai beaucoup entendu parler d'elle et j'ai vu son parapluie (un parapluie de bonne sœur, ridicule et touchant) dans l'antichambre de Mme de Loynes. J'ai su que, par la suite, dégoûtée de la politique, elle avait porté ses économies (car elle ne dépensait presque rien de ses immenses revenus pour elle-même) à l'Institut Pasteur. Pauvre Institut Pasteur! Lui aussi, comme la ligue de la Patrie française, aura mangé son pain blanc le premier.
Les principales tendances, qui se divisaient la Patrie française naissante, étaient : le royalisme, l'impérialisme, la république améliorée et l'antisémitisme. Lemaître oscillait, à cette
époque, entre le royalisme et la république améliorée, avec préférence pour la doctrine du roi. Il devait opter carrément pour l'Action française en 1908. Syveton penchait pour le Roi. Coppée était impérialiste. Rochefort souhaitait la république améliorée, avec un secret penchant pour le royalisme d'Action Française, qu'il n'avoua jamais. Drumont, plus social que politique, demeurait simplement antisémite, ce qui n'est tout de même pas une solution. Dausset était républicain. Mme de Loynes avait un faible pour l'empire, mais se fût ralliée volontiers à la monarchie. Waldeck avait, dans nos rangs, un observateur et même un indicateur, qui était Arthur Meyer, ambassadeur des salonnards auprès de la présidence du conseil, quel que fût le président du conseil. Plus tard, Combes se vanta d'avoir des accointances au sein de la Patrie Française; mais c'est la prétention habituelle des autorités, quant à ceux qui les combattent. J'ai de bonnes raisons de croire que la Patrie Française avait aussi quelques regards sur les cabinets dreyfusards.
Entre nous, depuis que j'ai mis le nez dans les dossiers politiques de la République, (les plus importants ont passé entre mes mains, de 1915 à 1919), je ne crois guère à la surveillance de la police sur les partis d'opposition. Il règne, dans la police républicaine, le même désordre, la même inertie, le même je m'en fichisme, que