CHAPITRE VIII
l'affaire syveton ( Suite et fin).
Le service mortuaire de Syveton fut célébré à l'église Saint-Pierre de Neuilly, au milieu d'une assistance considérable. Le bruit d'une tragédie possible, due à certaines circonstances scandaleuses avait commencé à se répandre dans le public, notamment dans le monde de la presse, et je voyais, pendant les chants funèbres, à l'abri du Dies irœ, les gens se rejoindre et chuchoter avec des yeux ronds. A la sortie, Coppée me prit le bras, et me demanda ce qu'il y avait de vrai dans ces rumeurs et si Lemaître était informé. Je lui répondis, quant au second point, que Lemaître avait l'air plus abattu que l'avantveille et que, certainement, il avait appris quelque chose de nouveau. Je lui racontai les quelques mots de Dausset à l'autopsie et l'attitude gênée du Dr Tolmer, qui m'avait fait l'effet d'un brave homme. Il me conseilla de pousser les
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choses plus avant de ce côté-là et de chercher à obtenir des précisions. Je lui répondis que ce n'était pas chose aisée et que ce médecin, en admettant qu'il eût des lueurs ou des lumières sur le drame de l'avenue de Neuilly, était lié par le secret professionnel.
La cérémonie étant terminée, nous sortions de l'église par un temps sec. Le caveau de famille se trouvait au cimetière Montparnasse; le cortège devait traverser une grande partie de Paris, de Neuilly à l'Etoile, de l'Étoile aux quais et des quais aux Invalides, puis à la gare Montparnasse. J'ai vu jusqu'à présent trois enterrements accompagnés par une foule immense : celui d'Hugo, celui d'Alphonse Daudet, celui de Syveton. Le premier avait un caractère d'apothéose; le second de recueillement ému (à cause de la réputation d'immense charité et de bienveillance pour les petits, qui accompagnait justement mon pauvre père). Le troisième se déroula, à travers la grande ville, dans une atmosphère de douloureuse horreur. La masse avait percé le mystère. Elle était convaincue de l'assassinat. Mais, dans cet océan de corps et de visages, il y avait des îlots, se croyant déjà renseignés, et qui penchaient vers l'explication par le suicide et par la honte. Sans ces îlots, la circonstance eût été favorable à une émeute de caractère politique, vu l'agitation créée par l'affaire des fiches et la colère de tous les patriotes... je ne parle pas seulement ici des
nationalistes. Toutefois le chef manquait et le seul homme de la Patrie Française, qui eût pu et su tirer parti de cette effroyable aventure pour délivrer le pays du joug maçonnique et juif, du joug républicain, était précisément celui couché dans le cercueil.
A un moment donné, je me trouvais au milieu du petit groupe de 1 Action Française, vers lequel je me sentais invinciblement attiré, et qui comprenait Maurras, Vaugeois, Léon de Montesquiou et Lucien Moreau. Nous échangeâmes nos réflexions, qui n'étaient pas couleur de rose, et qui coïncidaient. Vaugeois et Moreau étaient allés présenter leurs condoléances à Mme Syveton et avaient été stupéfaits, comme moi, de son apparente insensibilité. Ils n'en revenaient pas. Nous remarquions, sur tout le parcours, les mines tendues, irritées, de ce peuple laborieux et confiant, mobile et méfiant, soudain et même subit qu'est le peuple, unique en son genre, de Pantruche, ou, comme l'on dit depuis la guerre, de Paname. Il eût suffit d'une étincelle pour faire déflagrer toutes les indignations, accumulées depuis sept ans. De temps en temps des : « Vive Lemaître! Vive Coppée! Vive Rochefort! Vive Drumont ! » traversaient l'air vif et froid, comme des flèches envoyées vers le disque de l'espérance. D'autres voix, plus prudentes, reprenaient : « Chut, chut, silence », couvrant du respect dû à la mort leur crainte d'une échauffourée. Jamais
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je n'ai vu tant de gardiens de la paix. Il en sortait d'entre les pavés. Il en suintait des murailles. Leur nombre augmentait à chaque coin de rue. Devant la gare Montparnasse, il y eut des « Vive Syveton! » retentissants, hélas, et une légère bousculade s'ensuivit.
Auparavant, j'avais rejoint la voiture de Drumont, vrai coupé d evêque, antique et solennel, que conduisait le fidèle Jean et j'étais monté à côté du grand polémiste, bougon, plongé dans ses réflexions moroses et solitaires. Il me demanda, d'un air inquiet, « Où est Méry? » car il craignait toujours une scène de jalousie de ce brave Gaston Méry, que ma présence, auprès de notre commun patron, horripilait. Je mis Drumont au courant de la nouvelle version qui circulait. Cela excita sa verve sombre, comme lorsqu'il touchait le fond de l'ignominie humaine; car sa réaction la plus vive était l'ironique: «Ah! mon bon Léon, nous y voilà, nous y sommes en plein ! C'est le truc maçonnique classique, la pelletée de boue sur la mare de sang. Les crapules, les sales crapules! Il ne leur suffit pas de tuer. Il faut encore qu'ils déshonorent! » Je fus enchanté de le voir dans cette disposition d'esprit, bien convaincu qu'il s'y tiendrait et qu'il entraînerait, ou au moins maintiendrait ses lecteurs. Ce fut en effet ce qui arriva. Il avait flanché pour la gifle à André. Il ne flancha pas pour la cause du mort, et la Libre Parole défendit
vaillamment la mémoire de l'infortuné Gabriel Syveton.
Au cimetière Montparnasse — le plus lugubre, sans contredit, de ses congénères — la Sûreté avait mobilisé tous ses agents en bourgeois, pantalonnés de noir comme des ramoneurs, mais reconnaissables à leurs étonnants croquenots, qui leur faisaient des pieds longs d'un mètre. Un vent glacial soufflait, annonciateur de pneumonies. Je m'arrêtai derrière un marbre quelconque et écoutai de là le discours, ému mais assez timide, de Lemaître, qui n'était pas l'homme des circonstances violentes, ni des appels à la vengeance et à la rébellion. Comme nous sortions de la nécropole, désemparés et navrés, Léon de Montesquiou, de sa forte voix, cria : « A bas les assassins ! » Une centaine de personnes, des étudiants pour la plupart, répétèrent ce cri, et l'on put croire, l'espace d'une seconde, que le mouvement espéré allait se déclencher. Une dizaine d'agents se jetèrent sur Montesquiou et l'entraînèrent au poste. A défaut des assassins de Syveton, et des ministres infâmes comme André et Combes, c'était un héros qu'ils coffraient, un héros qui devait tomber onze ans plus tard (attaque de Champagne, 25 septembre 1915) pour la défense de la Patrie menacée. Homme d'Etat dans toute l'acception du mot, auteur de ce livre prophétique, 1870, les Causes politiques du Désastre, et d'ouvrages
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incompables sur Auguste Comte et Le Play, clairvoyant et généreux, ramenant tout à l'essentiel et au direct. Léon de Montesquiou ne séparait point la pensée de l'action et payait toujours de sa personne. Il a payé jusqu'à la mort, et la France a dette envers sa haute mémoire.
Or, trois jours après l'enterrement de Syveton, le mardi 13 décembre 1904 (voir la collection du journal à la Bibliothèque Nationale) paraissait, en tête des échos du Gaulois d'Arthur Meyer, sous ce titre Echos de Partout, et avec ce soustitre, Les trois dernières journées de M. Syveton la note scélérate que voici :
On continue à beaucoup parler de la mort mystérieuse de M. Syveton, ou plutôt on ne parle pas d'autre chose.
Il nous a été communiqué les renseignements les plus circonstanciés sur les dernières journées du malheureux député de Paris.
Nous ne pouvons pas les publier, par égard pour les siens comme par égard pour nos lecteurs, et nous espérons qu'ils ne le seront jamais.
Si l'on s'en tient aux définitions du Dictionnaire, ce ne serait ni un accident, ni un suicide, ni un assassinat et pourtant!...
En tout cas, pour retrouver quelque chose d'analogue à ce drame poignant il faudrait se rappeler certains épisodes et certaines manœuvres qui ont précédé le départ du général Boulanger.
Et dans le numéro en date du 15 décembre de la Nouvelle presse libre de Vienne (correspon-
dant, pour Paris, le juif Berthold Frischauer, membre du comité d'honneur du monument Zola) paraissait le filet suivant, traduit de l'allemand et dénoncé par la Libre Parole :
Paris, 1 2 décembre.
Les journaux nationalistes se taisent sur les motifs de la mort de Syveton. Ils ne parlent plus d'assassinat. Us savent maintenant que Syveton s'est jugé lui-même pour expier un abominable crime qu'il a commis dans sa propre famille. Sa victime était... Syveton a commis contre cette jeune personne un abominable attentat et pour cacher les suites de son crime, il en a commis un deuxième, par lequel la vie de sa victime a été mise en danger... Après les indications données par les journaux républicains, Syveton avait tous les motifs de craindre que, pendant son procès devant les assises, tous ces agissements seraient dévoilés.
Le procès politique, une fois terminé, aurait été suivi d'un autre procès sans gloire politique.
D'après une nouvelle du Matin, le juge d'instruction Boucard avait déjà connaissance de cette affaire. Le jour même de la mort, M. Boucard reçut une dépêche disant : « Ne parlez pas, laissez dormir en paix le mort. »
Mais le juge, dans l'intérêt de la morale publique, sera forcé de parler tout de même, pour dresser du héros national clérical un tableau qui atteindra tout le nationalisme. On saura alors pourquoi les journaux de Rochefort, Drumont, Lemaître, Coppée, Daudet et Arthur Meyer n'ont pas cessé de crier : « A l'assassinat! »
Le rapprochement de ces deux filets, donne, à mon avis, la clé de l'affaire Syveton, de l'assassinat de Syveton, combinaison ou, plus exacte-
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ment, concert de police internationale, allemande et française. Dans un sentiment que l'on comprendra, j'ai supprimé, de l'abominable texte austro-boche, des noms aujourd'hui sans intérêt.
Qui avait porté au Gaulois cette note perfide? Comment Meyer, si habile journaliste, et qui les connaît toutes, l'avait-il laissée passer? C'est ce que nous nous demandions, les uns et les autres, avenue des Champs-Elysées, dans cette fin de journée, plus pathétique encore que les précédentes, où nous voyions, lancée par un journal nationaliste, par le Gaulois de Meyer, l'infâme insinuation dont retentirait, le lendemain, toute la presse antifrançaise, gouvernementale et maçonnique. Nos amis, scandalisés, étaient accourus.
— C'est infâme, répétait l'honnête Delafosse, collaborateur, comme moi, du Gaulois.
— Une trahison, ajoutait Houssaye.
— Ce Meyer est un crétin ou un misérable!
— Sans doute ne l'a-t-il pas fait exprès.
— • Allons donc ! Vous ne l'avez pas entendu avant-hier, ici même, déclarer qu'il se chargeait avec quatre-vingt mille francs, d'obtenir le silence de la presse gouvernementale.
— ■ Comment, il a dit cela?...
— Devant vous.
— ■ Il faut le faire venir et l'exécuter, ou qu'il s'explique.
— On n'exécute pas une boulette de papier
mâché.
— En attendant, le mal est fait. Comment le
réparer?
Je proposai de courir au Gaulois, de laver la tête à Meyer et d'obtenir de lui l'insertion d'une note rectificative. Lemaître fut d'avis que c'était le parti le plus sage. Mme de Loynes aussi. Une voix déclara : « Il faut battre ce juif pendant qu'il est chaud. » J'étais curieux d'entendre les explications de ce brave Arthur et surtout de connaître le nom du personnage qui avait apporté la note.
Je trouvai le directeur du Gaulois, notre « cher directeur », assis dans son cabinet entre Mazereau, Mitchell et Teste, qui lui faisaient part évidemment du sinistre effet produit; car il était pâle, d'une pâleur d'ivoire japonais, la bouche ouverte en 0, entre les favoris tremblants. Son aspect était minable et faisait peine. Comprenant que je venais de l'avenue des Champs-Elysées, il pria Mitchell et Teste de sortir et, quand nous fûmes seuls : « Je devine la raison de votre visite. Il s'agit d'une déplorable erreur de rédaction, sur laquelle vos amis et vous êtes en train de greffer une déplorable erreur d'interprétation. » Car il possède l'art des formules et un certain laconisme oratoire, tel qu'un Tacite du ghetto : imperatoria brevitas.
Je répliquai : « Je vous assure que vous ne
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vous rendez pas compte de l'irritation légitime de tous les amis de Syveton, devant une pareille traîtrise. »
Il eut un haut-le-corps : « Le mot est faible, croyez-le. Comment, la maçonnerie assassine ou fait assassiner le dénonciateur des fiches, le justicier d'André, et c'est le Gaulois qui se fait l'éditeur et l'interprète des infamies destinées à pallier et à recouvrir ce crime, en sauvant les criminels! Car c'est indubitablement un crime.
— La note ne dit pas le contraire, affirma Meyer,v de plus en plus blême. Elle prévoit même le cas...
Je coupai court : « Relisons-la ensemble, voulez-vous. »
Je la relus, en appuyant sur les pires passages. Le juif était devenu de bois, appuyé de la main à sa table, avec une expression indéfinissable de terreur sournoise. Il convint que le procédé n'était pas reluisant, mais refusa de dire qui avait apporté ce papier de police, auquel il n'avait — prétendait-il — 1 attaché qu'une importance médiocre. Il me proposa : primo, de publier sous ma signature, un démenti, cela dès le soir même; secondo, d'insérer un contre-écho rectificateur.
Je rédigeai séance tenante le démenti, avec toute la crudité désirable, et telle qu'on pouvait y lire, entre les lignes, l'horreur que nous avait causée la perfidie judaïque. Voici le texte du
contre-écho paru dans le numéro du Gaulois du mercredi 14 décembre 1904, et signé A. M. (Arthur Meyer). Il ne respire pas précisément la bonne conscience :
Un entrefilet qui nous a été apporté hier, à la dernière heure a causé, paraît-il, quelque émotion parmi nos amis par son ambiguïté.
Nous avons prié l'auteur de la note (qui cela? On ne Va jamais vu ni connu) de s'en expliquer, il l'a fait avec la plus grande netteté.
L'auteur de l'entrefilet entendait faire allusion, sans les adopter, aux bruits que les ennemis de M. Syveton font courir sur les dernières journées du député de Paris et il ajoutait que, même en accordant quelque créance à ces insinuations invraisemblables, l'hypothèse d'un crime maçonnique ne disparaissait pas, bien au contraire.
Il est, en effet, plusieurs façons de se défaire d'un ennemi; directement, en l'assassinant, indirectement en le poussant à des résolutions désespérées, et c'est à ce propos que nous invoquions le souvenir du général Boulanger.
Cette déclaration spontanée de notre collaborateur rassurera, nous l'espérons, les nombreux amis du Gaulois s'il en est qui se sont émus parmi les défenseurs de l'idée française.
Cependant le filet empoisonné faisait son chemin et un flot d'histoires ordurières, issu concuremment de la presse autrichienne et allemande et des loges, commençait à rouler sur la mémoire de l'infortuné Syveton. En pareil cas, les imbéciles viennent en aide aux calomniateurs posthumes, inventant, de toutes pièces, des détails effroyables, ou amplifiant et
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déformant des racontars malintentionnés. Il ne m'appartient pas de rechercher ici ce qu'il pouvait y avoir de fondé dans les amours de Syveton et d'une personne de son entourage immédiat, que tout lui commandait de respecter; ni dans quelle mesure cet homme jeune, ardent et concentré, avait enfreint le commandement le plus impérieux, qui règle notre existence morale. S'il y eut faute de sa part, on peut dire que cette faute fut exploitée par les personnes les plus inattendues, au premier rang desquelles madame Syveton.
En effet, nous apprîmes tout à coup que cette étrange épouse s'apprêtait à nous convoquer chez elle, membres de la Patrie Française ou journalistes, afin de nous donner lecture d'une sorte d'exposé, accablant pour la mémoire de son mari, et établissant la nécessité, où il se serait trouvé, de choisir entre le suicide ou la fuite. Je reçus en effet cette invitation à laquelle je ne me rendis pas, mais qui eut lieu et aggrava considérablement le scandale. Vers le même temps, madame Syveton vint trouver Lemaître et madame de Loynes, et leur restitua une somme de quatre- vingt et quelques mille francs que son mari aurait, d'après elle, soustraite aux comptes de la Patrie Française. J'avoue que cette démarche, plus que stupéfiante, nous donna beaucoup à réfléchir. En dépit de mes supplications — car le piège me paraissait flagrant —
Lemaître crut devoir accepter cet incroyable remboursement. Son trop bon cœur n'a jamais voulu admettre certaines noirceurs, ni certains sombres concerts. Dès la première heure, madame de Loynes et lui, voyant cette veuve, inquiète et désemparée, avaient placé auprès d'elle, comme conseil, Michel Pelletier, avocat de grand talent, enclin, comme ses pareils, à défendre passionnément ses clients et clientes et qui entra, tout de suite et à fond, dans la thèse, à mon avis absurde, de madame Syveton. Car primo le scandale familial — si scandale il y avait — n'aurait jamais amené un lutteur tel que Syveton, à disparaître à la veille d'un procès politique, où ce scandale ne pouvait en aucune façon être évoqué; secondo il était invraisemblable que Syveton eût disparu volontairement, se fût suicidé en avalant un poison ou du gaz d'éclairage, sans laisser un mot, écrit de sa mains garantissant sa femme et son entourage contre toutes les sales insinuations, ou accusations possibles.
Bien entendu, le juge Boucard, depuis magistrat sur le siège, trop heureux de régler cette ennuyeuse affaire au mieux des intérêts du gouvernement, avait accepté, illico et sans examen, la thèse — propice à l'étouffement — du suicide; ce qui m'amena à lui dire, dans la Libre Parole, des choses désagréables, que je n'ai pas trop regrettées. Depuis, ayant été en relations,
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à propos des affaires Malvy, Almereyda et compagnie, avec plusieurs juges d'instruction et même avec une commission d'instruction, je me suis rendu compte de la répugnance qu'ont les hommes de loi, en général, à accepter l'explication criminelle, quand ils ont, à portée de la main, l'explication suicidaire. Toute différence gardée entre un héros et un condottiere, il s'est passé pour Syveton, en 1904, du point de vue de l'enquête judiciaire, ce qui s'est passé, en 1917 et 1918, pour Almereyda, directeur du Bonnet Rouge, mort étranglé à la prison de Fresnes, où il était interné, sous l'inculpation de commerce avec l'ennemi. Almereyda, complice du régime, n'était pas moins dangereux, pour la République, que Syveton, adversaire, du régime. Mon avis est qu'il fut supprimé par ordre, comme Syveton, bien que d'une manière différente. La vérité m'amène à reconnaître que sa femme, loin d'imiter madame Syveton, défendit la mémoire de son indigne mari avec un courage et une obstination magnifiques, qui lui ont valu le respect et l'admiration de tous. La grandeur d'âme, comme l'esprit, souffle où elle-veut.
On devine le désarroi et le trouble que ce drame soudain avait amené au sein de la Patrie Française. Dausset, dont la conduite fut au-dessus de tout éloge, se multipliait pour maintenir ce groupement politique qui, néanmoins, privé de son centre et de son chef reconnu, fit, en
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quelques jours, eau de toutes parts. Je n'oublierai jamais le lugubre repas, chez madame de Loynes, où Coppée, la voix étranglée par l'émotion, déplora le mauvais sort qui semblait s'acharner à la cause française et abattre ses meilleurs serviteurs. La sensibilité, chez ce délicieux Coppée, emportait tout. Il ne voulait pas croire les infamies, sans mesure ni vraisemblance, qui couraient sur la conduite privée de Syveton; mais il souffrait, dans sa loyauté naïve, qu'elles ne fussent point — chose impossible — réfutées surle-champ et point par point. Quant à Lemaître, voyant son œuvre détruite en quelques jours, alors qu'elle lui avait coûté tant de soins et de peines, il avait la mine désespérée du père qui assiste, impuissant, au naufrage de son enfant. Vaugeois, Maurras, Lucien Moreau venaient me trouver le matin, rue Saint-Simon, et me conjuraient de le remonter et de le réconforter, ce que je tentais de mon mieux, en vain; Madame de Loynes, elle-même, plus naturellement politique que lui et plus vigoureusement trempée, demeurait impuissante à le consoler. Par là-dessus venait l'influence de Michel Pelletier, s'exerçant en faveur de sa cliente, dans le sens que j'ai dit, ce qui n'avait rien que de très professionnel et de très légitime.
Désireux d'y voir un peu plus clair dans ce tohu-bohu d'inventions délirantes, j'allai rendre visite au docteur Tolmer, médecin de la famille
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Syveton, à Neuilly. Je trouvai un homme entièrement angoissé par la tournure que prenaient les choses, qui devait en savoir long, mais impénétrable, et lié par le secret professionnel, ainsi qu'il était à prévoir. Il me déclara cependant que Syveton était, à ses yeux, incapable d'une indélicatesse en matière d'argent et que tout ce que l'on disait à ce sujet était faux.
Drumont continuait à mener campagne pour la mémoire de Syveton. Malgré le manque de réaction de la Chambre, je veux dire des nationalistes à la Chambre, lesquels étaient comme hébétés par cette aventure, nous serions peutêtre arrivés, dans nos journaux, à remonter le courant de la calomnie posthume déchaînée, quand une hargne imprévue de Rochefort vint démolir tous nos efforts et nos projets de contreattaque. Au fond, la Patrie Française était une coalition d'opinions trop différentes pour résister à un choc pareil, et l'on peut dire qu'en cette circonstance le régime démocratique et parlementaire a eu, comme en plusieurs autres, de la veine.
Rochefort n'aimait pas Lemaître, qui l'avait traité cruellement dans ses articles de critique rosse du début. Rochefort n'oubliait jamais — je dis jamais — un procédé, mauvais, ni bon. C'était le contrepoids de ce polémiste magnifique et léger. Lemaître non plus n'aimait pas Rochefort et lui coupait parfois les pointes de ses
bons mots, d'un petit rire ironique. Ma femme et moi, qui admirions avec tendresse Rochefort et Lemaître, maintenions, tant bien que mal, une cordialité apparente entre ces deux hommes. Mais la conférence donnée par Mme Syveton mit hors de lui le Sagittaire. Expansif et frénétique, despote par dessus le marché, il engloba dans sa réprobation tous les auditeurs de Mme Syveton, dont Lemaître. Cela commença par quelques lignes aigres-douces dans llntransigeant, suivies bientôt d'une attaque en règle, où remontaient de vieux griefs. Cela continua par des outrages caractérisés et fort injustes, car Lemaître, en toute cette affaire, écouta la voix de sa conscience. Là-dessus il était doucement intraitable.
Or, Mme de Loynes, qui vivait en retrait, détestait la publicité et avait pour Lemaître une affection quasi-maternelle, s'effraya de cette polémique. De santé délicate, ébranlée par ces coups successifs, elle laissa paraître, malgré sa fierté, des signes de douleur et d'angoisse profondes. Lemaître voulait, à ce moment, envoyer ses témoins à Rochefort ce qui eût été lamentable. Je l'en dissuadai. Nous avions bien, comme élément de conciliation, Léon Bailby, directeur véritable de 1 Intransigeant, ami de Mme de Loynes, et qui déplorait ce déchaînement. Mais, Rochefort une fois lancé sur la piste de guerre,il était très malaisé de l'arrêter; et il se
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fâchait et même s'enrageait contre ses meilleurs amis, s'ils intervenaient entre lui et sa proie. Alors, que faire? La situation tournait au tragique et les gens de Combes et d'André commençaient à s'amuser ferme.
Ma jeune femme, avec cette calme décision que connaissent nos amis, résolut d'affronter le fauve et de l'attendrir. Elle escomptait la complicité de la généreuse Mme Rochefort, laquelle en effet ne lui fit pas défaut. Un beau matin, elle prit son manteau, son chapeau, et courut rue Pergolèse. Aussitôt introduite, elle mit Mrae Rochefort au courant de ce qu'elle allait tenter, et toutes deux donnèrent l'assaut. Ce fut, ainsi que je l'imaginais, une discussion orageuse comme chaque fois — j'en sais quelque chose — qu'il s'agit de retirer à un polémiste un os auquel il tient. Rochefort tenait à dévorer Lemaître et par-dessus le marché, Mme de Loynes. Il criait en agitant son coupe-papier ; « Je le connais, ta, ta, ta, ta, c'est un haineux, c'est un envieux, il me déteste d'ailleurs, mais parbleu, parbleu il ne peut pas me sentir. Votre oncle, Alphonse Daudet, le savait bien. Ah ! celui-là, par exemple quelle perte!... »
Ma subtile arrangeuse de conflits entre nationalistes saisit le joint et, nièce et belle-fille d'Alphonse Daudet, assura qu'il aurait supplié comme elle, Rochefort de ménager ce compagnon de lutte, qui n'était ni haineux, ni envieux, et
qui admirait « l'archer fier, le hardi sagittaire, dont la flèche est au flanc de l'empire abattu ».
— Ta, ta, ta, ta, il souhaite ma crevaison, voilà tout. Et jVIme de Loynes tout autant que lui.
Bientôt, néanmoins, il commençait à rire, ce qui était la moitié de son désarmement; et le pittoresque de cette petite dame, osant le rappeler au devoir d'entente entre partisans et de pitié envers une femme âgée, d'une noblesse d'âme connue de lui — Mme Rochef ort appuvant la requête — tout cela finit par l'attendrir : « Allons, allons, il est entendu que c'est uniquement pour vous plaire : je laisserai désormais Mme de Loynes de côté.
— Mme de Loynes... et aussi Lemaître.
— Ah! Lemaître... mais parbleu non, il me déteste, ta, ta, ta, ta, c'est un envieux... Hein, quoi, vous y tenez beaucoup? Toi aussi, Marguerite?... qu'est-ce que ça peut te fiche que j'empoigne Lemaître?...
— Je joins mon instance à celle de Mme Daudet.
— Oui, oui, je vois ce que c'est : une conjuration. Léon en est, Coppée est dedans aussi avouez-le.
Ma femme avoua que Coppée — elle évita soigneusement de parler de Drumont, que Rochefort n'aimait pas — que le bon et sensible Coppée en était malade de chagrin.
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— Dites-lui qu'il guérisse et tout de suite, Je n'en pense pas moins, certes, mais je promets de ne plus prononcer le nom de Lemaître. J'ai tort, d'ailleurs, absolument tort. C'est un haineux. Il me fera une rosserie à la première occasion; il déclarera que je suis une vieille bête, que j'ai toujours été une vieille bête... Et il aura raison, car je me serai laissé attendrir. »
Ainsi fut renversé l'encrier redoutable. Ainsi fut donnée l'assurance solennelle que le pacte, conclu en 1899, ne serait pas déchiré publiquement en 1905. Mais Rochefort ne revit plus Lemaître et aucune réconciliation n'intervint entre eux.
En une autre circonstance, ma femme, Coppée et moi-même eûmes encore à intervenir, auprès de Drumont cette fois, à l'occasion du mariage d'Arthur Meyer, qui épousait une charmante jeune fille, portant un des plus grands noms de France. Drumont, poussé par Gaston Méry, préparait un article très désagréable. Nous courûmes le relancer à Moret, dans le majestueux mais triste Château Saint-Ange où il habitait, solitaire et sombre. Il fallut vingt-quatre heures, un déjeuner en plein air — Coppée grelottait dans une « maison de campagne », une couverture sur les jambes — un perdreau admirable, deux bouteilles de son fameux bourgogne et une belle promenade en voiture pour le décider. Finalement l'article ne parut pas, ou du moins
fut remplacé par un « zut », sans venin, et qui s'adressait au genre humain en général, dans la personne du directeur du Gaulois.
Brusquement, l'on put croire que l'affaire Syveton allait entrer dans une phase nouvelle, grâce à l'intervention du beau-frère de Syveton, le Dr Barnay.
Un noble caractère, ce Dr Barnay, qui n'aimait point Mme Syveton et qui habitait, en haut de Vaugirard, une petite maison grise, où j'allais lui rendre visite. Il fit certainement tout son possible pour tirer au clair l'effroyable mystère et parer au non-lieu de Boucard, que nous sentions venir à pas de géant. Que les familles sont de singuliers agglomérats! Cet intérieur du Dr Barnay, tranquille, sans flafla, composé du médecin, au visage sérieux et bon, de son aimable et clairvoyante compagne, et du charmant vieux père de Syveton, aux mains tremblantes, mais au regard demeuré intelligemment vif, cet intérieur faisait un heureux contraste avec la demeure tourmentée de l'avenue de Neuilly, son falot concierge, ses servantes ténébreuses, le couple Ménard et la belle Mme Syveton. Le pauvre Gabriel s'était en somme fourvoyé, avec son mariage, dans un milieu qui n'était pas le sien, et qui ne convenait pas à sa carrière, ni à sa famille, ni à ses antécédents bourgeois, ni à ses aspirations politiques. Telle fut la morale de ce drame, demeuré mystérieux, au moins dans ses
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modalités immédiates, et j'entends encore le Dr Barnay la tirant avec mélancolie, dans son salon du rez-de-chaussée. Il y avait, sur un guéridon, une belle photographie de Gabriel Syveton, plein de jeunesse, d'ardeur combative et d'espérance. Dans son fauteuil, le vieux papa pleurait maintenant, les deux mains frémissantes à plat sur les yeux, et nous avions, le docteur et moi, bonne envie de l'imiter.
Je passe sur les nombreux épisodes accessoires, comiques ou tragiques, qui se greffaient, chaque jour, sur les molles, bien molles enquêtes de la justice, et que relevaient les journaux. Jaurès déclara qu'il ne pouvait croire au suicide de Syveton, comme conséquence de ses mauvaises mœurs, et admit l'explication par l'assassinat, non politique certes, mais concerté. Cette recrue imprévue jeta le désarroi dans le monde parlementaire, et acheva d'ébranler le ministère Combes, qui, finalement, donna sa démission à la fin de la première quinzaine de janvier 1905 et fut remplacé, le 23 janvier, par un cabinet Rouvier. La formation du cabinet Rouvier coïncida avec le non-lieu de Boucard, qui mettait fin au semblant d'instruction et scellait la pierre du secret éternel sur le trépas de notre pauvre ami. Quelques semaines plus tard, — 31 mars 1905 — c'était l'alerte allemande de Tanger, le premier son de cloche de la catastrophe européenne, qui ne devait éclater que
neuf ans plus tard. Une plainte en assassinat contre X..., qu'avait déposée le père de Syveton, ne fut pas suivie. Je n'ai jamais vu une plainte contre X... aboutir à quoi que ce fût. C'est là un artifice juridique, sans risques, mais inopérant.
Le soir de la chute du cabinet Combes, ou plutôt la nuit — car la séance de la Chambre s'était prolongée fort tard — nous étions devant le Palais-Bourbon, mêlés à la foule, ma femme et moi. La brume d'hiver était presque tiède. Nous considérions les fenêtres éclairées du monument où ont pris naissance les principales tragédies du régime républicain. De demi-heure en demiheure, des journalistes sortaient et disaient aux impatients où ça en était : « Un tel est à la tribune... On procède maintenant au scrutin. » Finalement, le ministère fut en minorité de deux voix. Des acclamations retentirent ; les patriotes croyaient sortir d'un cauchemar. En réalité, ils allaient entrer, avec Rouvier, dans les préliminaires de l'avant-guerre, qui va de 1905 à 1914, avec de rares reculs et de nombreux arrêts, jusqu'au grand « charrassement » final. Nous échangions nos observations. Je disais à ma chère et clairvoyante compagne ;
— Syveton a emporté le ministère de la déchéance nationale immédiate. Il y a laissé sa vie. Guyot de Villeneuve est malade. Aucun député nationaliste n'a eu le courage d'inter-
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peller Combes sur ce qui, aux yeux de tous les gens sensés, est un assassinat. La Patrie française, en fait, n'existe plus. Nous connaissons assez Lemaître, Coppée, Rochefort et Drumont, écrivains et patriotes admirables, chefs médiocres, pour être bien persuadés qu'ils ne la galvaniseront pas. Seule, avec le docteur Barnay, une femme âgée et isolée, Mme Lebaudy, a convenablement défendu la mémoire, trahie et salie, du héros disparu. Mais quel est, selon toi, le mot de l'énigme?
Elle me répondit ; « C'est Bourget qui doit avoir raison ; la police internationale a assassiné Syveton.
— Avec la connivence, active ou passive, de certaines personnes de son entourage.
— C'est vraisemblable. Mais, en fait de police internationale, tu répètes souvent qu'il n'y a que la police allemande d'organisée. Sans doute, en cherchant bien...
— Tu ne dis pas cela pour Boucard... il n'a rien cherché...
— Certes non, en cherchant bien, on aboutirait à la police allemande.
— Précisons : à une entente de la police allemande et d'une partie de la police combiste et dreyfusienne.
Là est, selon moi, la clé du drame : Les fiches de délation étaient, dans l'esprit du gouvernement allemand, une préparation à la guerre,
éventuelle mais rapprochée, puisque nous n'avions pas fait alliance, France et Allemagne, contre l'Angleterre, au moment de Fachoda. Le synchronisme de la chute du cabinet Combes et de l'alerte de Tanger est, à ce point de vue, significatif. Guillaume II cherchait un casus belli immédiat et ne supposait pas que le régime républicain serait assez lâche pour débarquer, sur son ordre, « zum befehl », le ministre des Affaires étrangères Delcassé.
Je puis ajouter, pour les personnes curieuses de relier les effets aux causes, que l'affaire des fiches de délation-trahison et l'assassinat de Syveton m'ont amené, une fois directeur de l'Action française quotidienne, à inaugurer et poursuivre la campagne dite de l'Avant-guerre. Pendant plusieurs années, j'ai réuni, silencieusement et méthodiquement, les preuves de l'envahissement allemand chez nous, cependant que Maurras exposait, avec sa vue d'aigle royal, le fléchissement fatal et continu de la politique démocratique. Nous voyons aujourd'hui, en pleine lumière, le service éblouissant que Syveton rendit au pays ; d'abord, en révélant, d'accord avec Guyot de Villeneuve, l'effroyable machination boche du Grand Orient; ensuite, en giflant le général André.
J'entends la question que me pose le lecteur : « Soit, mais pensez-vous que les policiers allemands et dreyfusiens auraient eu raison de Syve-
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ton, s'il n'y avait pas eu, dans la vie et les mœurs du héros nationaliste, une paille sérieuse? »
Ma réponse est fort simple ; en mettant les choses au pire, on peut admettre que le tort de Syveton fut de ne pas avoir su choisir la compagne de sa vie et de ses idées. Il a expié ce tort cruellement. Deuxième point ; La Patrie française n'était pas organisée pour mener la terrible lutte dans laquelle elle était engagée. Elle avait de l'argent, certes, mais on vit bien, en décembre 1904, que l'argent, s'il est nécessaire, n'est pas suffisant. Quand un groupement politique a la chance de posséder un chef de la valeur de Syveton, son devoir strict est de le garder, et, si un accident survient malgré tout, tenant à la malignité des hommes, de le venger. Syveton — Guyot de Villeneuve mis à part — était seul, seul, déplorablement seul. La police dreyf usienne et la police allemande étaient au courant de cette circonstance. C'est ce qui les enhardit à travailler. Je pense qu'il existait, à la Sûreté générale, un dossier concernant la situation de famille de Syveton, les bizarreries de son milieu, tous les clous sales, en un mot, auxquels on pouvait accrocher un meurtre, un scandale.
Les circonstances ultérieures ont mis entre mes mains, ou fait passer sous mes yeux, un grand nombre de « pelures » de la Préfecture de police et de la Sûreté générale, concernant des hommes politiques et des journalistes en
vue. C'est ainsi que j'ai connu la véritable carrière d'espion de Jacques Rosenthal, dit « Saint-Cère », qui fut, pendant de longues années — ô ironie! — chargé de la politique étrangère au Figaro de Francis Magnard. C'est un roman prodigieux que cette carrière criminelle, qui ouvre des vues du plus haut intérêt sur toute la conduite diplomatique de ce que j'ai appelé le clan des Y a, des financiers et parlementaires français acquis à la cause allemande. Je n'ai malheureusement jamais vu passer, parmi ces pelures, celles de Syveton, et ceux qui me documentaient m'ont affirmé qu'elle avait été détruite, parce qu'elle contenait des renseignements trop compromettants... pour la République. On sait que les policiers patriotes, très nombreux dans les deux administrations distinctes de l'Intérieur et de la Tour Pointuet ont coutume de consigner, avec une fausse candeur, dans leurs enquêtes,des faits et précisions, quelquefois terribles, pour leurs maîtres et ministres éphémères. C'est ainsi que les pièces colligées sur Waldeck- Rousseau, Combes, et concernant surtout leur entourage politique, renferment de quoi monter une Haute-Cour soignée contre les manœuvres antipatriotiques, antinationales, menées à l'abri du pouvoir, de 1899 à 1905.
A côté de cela, il convient de noter l'insuffisance apparente de la police française dans les
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affaires touchant à la politique; je dis « apparente », parce que cette insuffisance tient en réalité à la pusillanimité et à la servilité de la magistrature, à tous ses degrés.
Affaire du Panama : mise au jour par Jules Delahaye. Quelques coupables sont pris sur le fait. D'autres, très nombreux et très importants, échappent aux investigations trop mollement menées.
Affaire Syveton : les coupables échappent à l'action de la justice; alors que les efforts faits par eux, pour déshonorer la victime, ou les désignaient suffisamment, ou permettaient de les rechercher efficacement.
Affaire Steinheil : les meurtriers demeurent inconnus. Le policier qui était sur leur piste meurt subitement. C'était un fort brave homme, très intelligent, du nom de Miïller. Il avait vu une automobile stationner sur le lieu du crime, à l'heure du crime, et noté le numéro de cette automobile. On sait que cette affaire criminelle était reliée indirectement à l'amoureux trépas de Félix- Faure.
Affaire Calmette ; ici, le crime est patent. Mais ses dessous politiques, d'une importance capitale pour le pays, sont escamotés en cour d'assises et la criminelle est acquittée.
Joignez à cela les étonnants tours de bâton, échelonnés par les dreyfusards, à tous les paliers juridiques de l'affaire Dreyfus; et vous convien-
drez, avec moi, que la justice, en République, devient inexistante aussitôt qu'elle rejoint, de près ou de loin, la politique. Il faut conclure de ce qui précède, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens mal renseignés, que la police est demeurée, en France, beaucoup plus solide que la justice, a beaucoup mieux résisté que la justice à l'action délétère des partis. La raison en est que la police est discrète ou secrète — le Préfet lui-même ne sait pas ce qui se passe au service des Renseignements généraux, le ministre de l'Intérieur ignore tout ce qui se passe à la Sûreté générale — alors que la justice demeure béante aux interventions gouvernementales.
Le jour où la France reviendra au régime normal et indispensable à son relèvement, qui est le monarchique héréditaire, il y aura, je pense, intérêt à réunir, dans une seule et ferme main, la justice et la police. L'une ne va pas sans l'autre, les services s'entr'aident mutuellement; et, cette réforme une fois opérée, on ne verra plus les présidents de tribunal ou de Cour manquer des éléments d'enquête existants et indispensables à l'établissement de la vérité.
1er mars 1920.