CHAPITRE VII
l'affaire syveton
Le mot est de Millerand : jamais la France n'avait subi, au cours de son histoire, de régime plus « abject » que celui de Combes, d'André et de Pelletan. A quoi Combes répondit d'ailleurs, du tac au tac : « Il est réel que j'ai expulsé les congrégations; mais je ne me suis pas enrichi de leurs dépouilles. » Allusion empoisonnée aux fructueuses plaidoiries de maître Millerand, doublure du politicien Millerand.
J'assistais à la séance de la Chambre du 28 octobre 1904, où fut dévoilée à la tribune par Guyot de Villeneuve, grand, mince et pâle, l'abominable entreprise des fiches de délation. J'apercevais, de dos, le petit Combes, horrible produit de l'anticléricalisme de sous-préfecture et de la formation idéologique Kant-Rousseau, la redingote et le cou crasseux de Pelletan, la nuque de vautour pelé du général André. La lecture de ces tables de mouchardage provoquait une indignation mêlée de stupeur. Nos accusa-
tions, à nous autres nationalistes, étaient largement dépassées par la réalité des faits. Qu'eût-ce été, si l'on avait su que la délation était, en cette circonstance, la compagne de la trahison, et que le contenu des deux registres maudits de la rue Saint-Dominique, Corinthe et Carthage, était communiqué, par les voies les plus rapides, au cabinet de l'Empereur, à Berlin! Nous vivions bien réellement alors au temps de Judas.
Je n'ai jamais goûté l'éloquence abondante, facile et colorée de Jaurès. Elle était encore plus vide que celle de Gambetta, ce qui n'est pas peu dire, ponctuée d'un geste monotone de la main droite, coupant î'air de biais, et tremblotante au bout du bras étendu. Jaurès était un esprit faux, rempli de nuées, incapable d'amendement et de perfectionnement, qui se grisait de son propre vocable et fuyait le bon sens. Cette fois-là, dans la défense du système de mouchardage pratiqué par André, le tribun socialiste fut encore au-dessous de lui-même, et son effroyable topo — effroyable de sottise — tomba à plat. Syveton me raconta le lendemain que, sous le coup de l'indignation, il avait été sur le point de sauter au nez de Jaurès, au moment où celui-ci descendait de la tribune, mais qu'il s'était contenu, en songeant que le principal coupable n'était pas, après tout, ce retentissant cymbalum. Je retins le propos comme le signe d'une profonde irritation nerveuse, chez un
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homme aussi contenu et concentré que mon ancien condisciple de Louis- le* Grand. Syveton s'était rendu compte que, sans un éclat, le pays accepterait cette nouvelle infamie et humiliation venant de la République, comme il avait accepté les autres. L'accoutumance au scandale fait partie de la solidité et des assises du régime démocratique. Stat in stupro.
Guyot de Villeneuve tenait ces fiches d'un certain Jean Bidegain, secrétaire d'un nommé Vadecard, lui-même secrétaire-général du Grand Orient. Ce brave garçon, dégoûté de la besogne immonde qu'on lui faisait accomplir, s'était décidé à manger le morceau et à documenter les nationalistes. Il rendit ainsi un service éminent à son pays et je lui en suis encore — après seize années écoulées — reconnaissant. Il lui fallait un véritable courage pour faire tranquillement ce qu'il a fait. Quelle leçon donnée aux trembleurs, qui n'osent s'attaquer à la maçonnerie, dans la crainte, éminemment « conservatrice », des représailles !
Je savais, depuis quelques jours, par des allusions échappées à Lemaître, qu'une arme terrible était entre nos mains et j'avais averti Drumont, en lui recommandant le silence. Ce qui était d'ailleurs superflu, vu la discrétion extraordinaire du directeur de la Libre Parole, Ce polémiste parisien, renseigné sur tout, laissait les gens lui confier des secrets qu'il connais-
sait de longue date, sans qu'un pli de sa figure, qu'un sourire, vînt montrer qu'il était au courant. Il disait de soi volontiers : « Je suis muet comme un confesseur. » Les combistes, si fiers de leur police, reçurent le paquet avec la mine des gens abasourdis; et Combes, se penchant vers André, semblait lui demander : « Qu'est-ce que cette tuile?... » André agitait ses pattes de faucheux dans un geste qui, vu d'en haut, signifiait : « Ça n'a rien d'étonnant, vous deviez bien vous en douter. » Il était aidé, dans sa besogne, par un certain capitaine Mollin, lequel, mécontent d'un article de moi concernant son affreux métier, m'adressa ses témoins. Mes témoins demandèrent la constitution d'un jury d'honneur, sur la question de savoir si l'on doit réparation à un mouchard. Sur quoi les témoins de Mollin se retirèrent et Mollin lui-même renonça à pousser les choses plus avant.
Le 4 novembre suivant, je me trouvais encore à la Chambre, dans la tribune des journalistes, guettant la chute du ministère. La séance se traînait en vains discours et, vers les cinq heures du soir, au moment où le plafond lumineux s'allumait, je désespérai d'un incident décisif, quittai le Palais-Bourbon et me rendis chez madame de Loynes, avenue des Champs-Elysées. Il y avait là mon oncle, Ernest Daudet, Paul Olagnier, l'avocat bien connu, fort intelligent, ardent et sympathique, Henry Houssaye, Vandal
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et Ernest Judet. Je n étais pas assis depuis un quart d'heure, que la sonnerie du téléphone retentissait. Un ami avertissait Lemaître — non encore arrivé — que Syveton venait de gifler le général André, au milieu d'un formidable tumulte, et qu'il était consigné au petit local. Olagnier et moi déclarâmes aussitôt que c'était admirable, parfait, qu'il n'y avait qu'à tresser une couronne à Syveton, briseur d'un cabinet infâme et libérateur du pays. Mon oncle, Houssaye et Vandal, firent quelques réserves, tirées de l'âge du général André, considération, à mon avis, secondaire. Quant à Judet, il haussa ses vastes épaules, déclara que c'était « bsurde, bsurde, touskiadpluzimplitique » — tout ce qu'il y a de plus impolitique — et que la vie, dans ces conditions, devenait impossible. Madame de Loynes, amie des initiatives audacieuses, rayonnait. Il en fut de même de Lemaître, quand il fut mis, dès son entrée, au courant. Chaque nouvel arrivant, avant même de savoir, exprimait une opinion différente, selon son humeur Ou son caractère. Si bien que ma chère femme me prit à part et me dit : « Si tu ne fais pas le tour de la presse nationaliste, dès ce soir, je sens que Syveton va être lâché par la moitié de nos amis. Ce serait un vrai malheur. »
Je répliquai : « Marthe, tu as raison, comme toujours. Attends-moi, ou plutôt dînez sans moi. Allez au théâtre sans moi. » On jouait ce soir- là
une pièce, ou une reprise, de mon cousin Maurice Donnay. Je pris un fiacre rapide — les taxis ne foisonnaient pas encore — et en route pour le Gaulois, la Libre Parole et le Soleil!
Au Gaulois, Arthur Meyer avait l'air fâché d'un vieil israélite, pour qui toute gifle, donnée ou reçue, équivaut à une menace personnelle. Teste, son tromblon hérissé à côté de lui, désapprouvait hautement un acte indigne de la majesté parlementaire et qui, selon lui, allait déchaîner de nouvelles persécutions. Mitchell riait sans se prononcer et citait des cas analogues, sous la présidence de Dupin. Mes cris d'allégresse et d'enthousiasme, mes raisons ne trouvèrent aucun écho. A la Libre Parole, Drumont, à mon grand étonnement, trouvait que Syveton était allé trop loin : « Mon bon ami, cette claque, appliquée à un veillard, n'a, après tout, rien de reluisant. Un bon argument eût mieux valu. »
— Mais patron, quel argument serait plus fort que la publication des fiches?
— A ce sujet, je vous serais obligé de faire savoir à Lemaître que la Libre Parole entend n'être pas traitée moins bien que l Echo de Paris, quant à la publication de ces fiches de délation. Le secrétaire de Simond a déjà fait des difficultés pour nous les communiquer; c'est intolérable.
Drumont était aisément soupçonneux et enclin à croire qu'on ne lui accordait pas son dû. Je
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le rassurai de mon mieux, maïs ne pus obtenir de lui qu'il approuvât publiquement Syveton le lendemain matin. Néanmoins il m'autorisa à dire toute ma pensée, dans son journal, le surlendemain matin, qui était un dimandhe, jour de mon article hebdomadaire. Je me rendis compte qu'il était déjà influencé par Méry, jaloux de Syveton et tout-puissant sur l'esprit de notre commun patron. Au Soleil, on me déclara qu'on se réservait, afin d'agir de façon ou d'autre, selon que tourneraient les événements. En fin de compte, deux journalistes seulement, Maurras et celui qui écrit ceci, félicitèrent carrément ce pauvre Syveton, pour son acte héroïque. Le mot n'est pas trop fort. Quiconque connaît la Chambre, son atmosphère déprimante et avachissante, ses compromis et ses barrières morales, me comprendra.
Je revins avenue des Champs-Elysées consterné : « Ça va mal. Ils ne marcheront pas. C'est juste si Drumont n'est pas fâché... Reste Rochefort.
— Il aime bien Syveton — déclara Lemaître. — Il fera un article convenable. » Je ne me rappelle plus d'ailleurs ce que fut cet article du vieux Sagittaire, mais il ne m'a pas laissé le souvenir d'un éloge très chaud. Les gens âgés réprouvent, en général, la violence, même justifiée, même heureuse. Rochefort ne faisait point exception à la règle. Par bonheur, il avait auprès
de lui la charmante madame Henri Rochefort, la bravoure et la générosité mêmes. Je me suis aperçu en cette circonstance, comme en bien d'autres, que les femmes mêlées à la politique, ont souvent plus de courage politique que les hommes. Elles surmontent plus aisément cette inhibition devant l'audace, que Ton appelle le respect humain.
Le surlendemain, ou, comme eût écrit Faguet, « le sur l endemain », nous rencontrions, dans la soirée, et dans la plus stricte intimité, le ménage Syveton, avenue des Champs-Elysées. Il y avait là madame de Loynes, la fidèle et diligente Pauline B... qui administrait la maison avec un tact exquis, et pour laquelle il n'était point de secret, Lemaître, Gabriel Syveton, sa femme, ma femme et moi. Madame Syveton, dont il fut tant parlé à l'époque, était une belle et plantureuse belge, un « Rubens », comme l'on dit, avec des dents magnifiques, un fort accent et peu d'usages. Elle disait « fouir » pour fuir, « profiteije avec », « savez- vous, mais »; on ne remarquait en elle aucune trace de méchanceté, ni de ce que nous appelons, entre Français, de bonnes manières. Elle était là, dans le compotier mondain, pareille à un fruit mûr et magnifique, sans ver apparent. Quelque temps auparavant, avait eu lieu, toujours chez madame de Loynes, le dîner de fiançailles de mademoiselle Marguerite de Bruyn, que madame Syveton avait eue
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d'un premier mariage, et qui était la plus jolie, la plus vaporeuse et délicate jeune fille qu'il soit possible d'imaginer : un lis flexible, pur et long, trempé dans l'eau d'un regard bleu, d'une indéfinissable douceur. Le fiancé, du nom de Ménard, était quelconque, absolument quelconque, un passant inoffensif, inodore et sans goût. Ce repas avait été mélancolique, comme s'il eût plané au-dessus de lui une mystérieuse menace. Nous remarquâmes le vaste blanc, l'étendue neigeuse qui paraissait séparer Sy veton de sa belle-fille. Il ne lui adressait point la parole. Il évitait même de la regarder.
Ce soir d'après gifle fut, pour le psycholoque, du plus haut intérêt. Syveton avait compris que la plupart de ses amis, et des journaux sur lesquels il croyait pouvoir compter, le lâchaient. Il en avait conçu de l'amertume, en même temps que la résolution de fonder un journal à lui, qu'il dirigerait dictatorialement. Mme Lebaudy faisait une première mise de fonds de cinq cent mille francs, renouvelable quelques mois après le départ. Ce journal serait de tendances nettement royalistes. Syveton comptait faire appel au concours de Lemaître, bien entendu, de Maurras et de moi. Le fameux procès dit « des quatre officiers », François, Maréchal, Rollin, Dautriche, venait de s'achever par un abandon triomphal — quant au nationalisme — de l'accusation; l'affaire Cuignet, l'affaire des fiches avaient
secoué violemment l'opinion; l'antidreyfusisme reprenait allure; le patriotisme relevait la tête; les catholiques, soutenus par Pie X, le plus grand pape des temps modernes, retrouvaient une ardeur qu'on avait crue perdue; bref les signes, dans le ciel et sur la terre, étaient bons. Enfin, quelles que fussent les manigances du garde des Sceaux d'alors, un certain Vallée, et de son successeur, si le cabinet tombait, un grand procès en Cour d'assises semblait inévitable, procès de régime, procès décisif, où de nombreux témoins militaires viendraient attester l'effroyable travail de décomposition, accompli dans l'armée nationale par Galliffet d'abord, simple valet de Waldeck, puis par André, agent des loges et, à travers les loges, de l'influence allemande.
Lemaître leva la main, et de sa voix d'or : « Soyez fier de lui, madame — il s'adressait à Mme Syveton — la gifle qu'il a flanquée au misérable André épargnera peut-être des flots de sang.
— Mais fui, mais fui », répondit la belle personne, rassurée par notre opinion. Car il n'avait pas manqué de gens, depuis deux jours, pour lui répéter que son mari avait commis une folie et que sa carrière politique était fichue, bien mieux, qu'il passerait en Haute-Cour.
Mme de Loynes mit, sur l'épaule du héros, ses doigts longs et délicats : « Ami Syveton, vous avez la France avec vous. Ce journal vous est
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indispensable. Je joindrai mes efforts à ceux de Mme Lebaudy. » Je portai la santé de mon ancien condisciple, devenu mon compagnon d'armes, et j'aperçus, derrière son col raide — sur lequel se pliait sa barbe élégamment taillée — et son monocle, une émotion mal contenue. Visiblement il adorait sa femme, il l'admirait et il était surtout heureux d'être compris et loué devant elle. On parla de Mme Henri Rochefort, qui était accourue le féliciter dès la première minute, des télégrammes reçus de tous les coins de France, de l'attitude réservée de Drumont, — que je défendis de mon mieux, — de l'enthousiasme de Coppée.
— Je l'avais invité — dit Mme de Loynes — mais il a pris froid et garde la chambre. Vous irez le voir demain matin, monsieur Lemaître, et vous aussi, Marthe et Léon. Il est sensible aux petites attentions.
Je racontai ma visite au Gaulois et la désapprobation de Meyer : « Homme dangereux », grommela Syveton.
— Dangereux, mais ridicule, ajouta Lemaître.
— Allons, conclut Mme de Loynes, il faut utiliser ce que nous avons. Je laverai la tête de Meyer.
— Madame, je ne retiens pas de son eau, après cette opération.
On rit. La belle madame Syveton plus fort que nous tous. Syveton nous raconta qu'au
Figaro — demeuré dreyfusard, bien qu'antifichard, ce qui était contradictoire — Calmette désapprouvait la gifle, mais l'excusait par l'infamie manifeste d'André et de ses collaborateurs.
— Ça c'est l'écho du salon Waldeck. Calmette ne jure que par Waldeck... absolument, mon cher ami, absolument.
Je raillais ainsi l'innocente habitude qu'avait l'aimable, le bienveillant Calmette, de ponctuer ses phrases de l'adverbe le plus intransigeant de notre langue. Cet arrangeur de difficultés, ce maître du relatif, ne cessait de répéter « absolument ».
Après le dîner, Syveton m'emmena dans la salle de billard, où il y avait un assez mauvais tableau, représentant, dans un désert rouge, un sphinx verdâtre et la patte en avant. Les yeux du véritable chef de la Patrie Française étincelaient : « Je crois, dit-il, que cette affaire, en se développant, peut amener la chute de la Répuplique. C'est le seul moyen d'éviter l'invasion allemande, en la gagnant de vitesse par la reconstitution de notre armée. Beaucoup, dans les milieux militaires, le comprennent. Vous approchez Drumont. Marcherait-il, le cas échéant, avec nous?
— Drumont est un homme de génie, un grand visionnaire. Il a aimé l'action, il ne l'aime plus. Ne comptez donc pas du tout sur lui.
— Et Marchand?
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— Marchand est républicain. Un jour où nous agitions la question du régime, il m'a déclaré, en propres termes, que, si je tentais jamais quelque chose contre la République, il m'arrêterait et me coffrerait de ses propres mains.
Cette idée parut amuser Syveton. Il murmura entre ses dents : « Heureusement que tous ne pensent pas comme lui. » Puis, avec une certaine solennité, et d'un ton grave qui constrastait avec l'enjouement des phrases précédentes : « Il est difficile de parler à fond ici. Les domestiques vont et viennent. C'est la même chose chez vous et chez moi. J'ai cependant besoin d'avoir une conversation très sérieuse avec vous. Convenons d'un rendez-vous, dans Paris.
— Parfait, où cela?
— 1 Chez un médecin, un ami sûr, Duchastelet par exemple. Nous irons chacun de notre côté, à son jour de consultation, après l'avoir prévenu de notre visite. Il nous cédera son cabinet et ira faire un tour. C'est un très bon truc. Nous sommes dimanche; voulez- vousf de lundi en huit?
— Entendu.
J'étais intrigué et alléché. Je devinais que Syveton préparait quelque chose d'important, en dehors de Lemaître et Coppée, et même de Dausset, que la gifle à André était un prélude, et qu'il désirait m'associer à ce quelque chose. J'avais confiance en son jugement et je me
réservais, le cas échéant, d'aller consulter Maurras, que je considérais, dès cette époque, comme le guide majeur de notre génération, aussi intrépide et hardi, que prévoyant et sage. Car il ne fallait pas jouer la chance du salut du pays sur un coup de dé.
Une quinzaine passa. Un beau matin — j'habitais alors rue Saint-Simon — je vis arriver Syveton, l'air sombre; il s'assit en face de moi, derrière ma table de travail, dans un grand fa~ teuil d'osier, où j'avais l'habitude de faire une sieste. Je lui demandai : « Et ce procès? »
— Ça marche. Il y a eu du tirage, car le gouvernement espérait, bien entendu, correctionnaliser l'affaire. Mais j'ai eu raison du juge d'instruction. Quant à André, il a été, comme vous pensez, au-dessous de tout. Vous avez vu que ma paire de claques lui avait fait l'effet d'une double détonation et qu'il avait songé : « On nous canarde de la tribune des journalistes... » Pour un ministre de la Guerre, c'est roide.
Il rit de son gros rire et reprit : « Vous devez vous demander ce que devient notre affaire et le rendez-vous chez Duchastelet. Eh bien voilà : sans attacher aux menaces et avertissements anonymes plus d'importance qu'il ne convient, je dois vous avouer que la précision des renseignements qui me parviennent, de tous côtés, me laisse rêveur...
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— Un attentat?... Contre vous?...
— Contre moi ou contre les miens. Je ne sais. La Patrie Française, comme toute ligue d'opposition qui se respecte, entretient une demi-douzaine de policiers. Ils m'assurent qu'il se trame quelque chose, en ce moment, à l'Intérieur. Bref, remettons encore notre rencontre voulez-vous?
Pendant qu'il me tenait ce langage, je lui trouvais la ligure altérée et je me demandais s'il ne fabriquait pas, à la suite de tant d'émotions, un peu de neurasthénie. Je me permis de lui conseiller, comme remède aux menaces et avertissements, l'offensive, la divine offensive, qui libère l'esprit de ses tourments et dissocie l'adversaire ou l'ennemi, au centre de sa préparation hostile, ou de sa conjuration. Mon proverbe favori est : « Celui-là t'en veut : saute dessus. »
A ma grande surprise, cet homme orgueilleux, qui me considérait comme une mazette en politique, bien intentionnée certes, mais de second plan, m 'écouta avec beaucoup d'attention et aussi d'affection. Il ne s'étendit pas davantage sur les périls entrevus par lui. Il convint que je n'avais pas tort et que la contreattaque était la véritable formule du succès sur tous les terrains. Il me parla comme un vieil ami, avec une entière liberté. Il me confia . que la maman Lebaudy lui avait remis, l'avant-
veille, sur le quai de Passy, dans la nuit noire, cinq cent mille francs en billets de banque, destinés à la fondation du fameux journal, que Mme de Loynes lui en promettait cent mille autres. Depuis la gifle à André, la popularité montait vers lui « comme un vent propice vous pousse à bicyclette, pendant la grimpée d'une côte rude ». Bref, après une demi-heure de causerie, il revint sur sa décision première et nous prîmes rendez-vous pour le surlendemain.
Mais, le lendemain, je reçus un petit bleu conçu à peu près ainsi : « Inutile de vous déranger, mon cher ami. Je crois devoir remettre, dans notre intérêt à tous deux, une fois de plus, notre rendez- vous. Excusez-moi, etc.. » Sans doute, ses craintes l'avaient-elles repris. Je montrai le billet à ma femme et lui dis : « Un de plus qui prend la maçonnerie au tragique! Il y a un mois, notre ami un tel venait nous réveiller, à une heure du matin, pour nous avertir que les loges se préparaient à lui faire un mauvais parti. Ce brave Syveton déménagerait-il? Ce serait dommage. » Ma femme me fit remarquer une légère altération de l'écriture, normalement droite et ferme, de Syveton, et nous nous demandâmes s'il avait, dans sa compagne, un soutien aux heures graves, une critique lourde, ou un simple poids mort. J'opinai pour la troisième hypothèse : « Elle me fait toujours l'effet d'un Rubens, mais au milieu d'un déménagement... »
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— puis, après quelque réflexion : « D'une copie de Rubens, plus exactement. »
La perspective du procès monstre, qui allait mettre en présence le gifleur et le giflé, — démissionnaire d'ailleurs, — faisait bruire comme forêt sous l'orage, toute les conservations parisiennes. Le commandant Cuignet était cité par la défense, bien entendu. Les audiences seraient formidables. On allait voir le troupeau des fichards, en face de la véritable armée. Syveton, accaparé par la préparation de son affaire, ne venait pas avenue des Champs-Elysées, et Lemaître lui-même n'avait de ses nouvelles qu'indirectement. Entre temps, André avait dû démissionner, comme il était facile de le prévoir, sous le ridicule et la honte, et les crachats de tout un peuple. Le cabinet Combes se cramponnant, le ministre des fiches, de délation et de trahison fut remplacé par un agent de change, sans goût ni sauce, du nom de Berteaux, qui devait mourir accidentellement, quelques années plus tard, décapité par un aéroplane. On vendait, dans les rues, des jouets de carton, représentant une casserole d'où sortait, hydre monstrueuse, la triple tête de Combes, d'André et de Pelletan, représentant André sous ses gifles, représentant Syveton en paladin, terrassant le drapeau du mouchardage. Les passants faisaient du chahut devant le Grand Orient, rue Cadet. C'étaient, comme disent les frères trois points, la pluie
et même l'orage sur le Temple. On allait rechercher, chez les libraires de vieux exemplaires du grand et classique ouvrage : Les Sociétés secrètes et la Société, de Deschamps et Claudio Jannet, ainsi que le chef-d'œuvre de l'abbé Barruel : Mémoires pour servir à V histoire du Jacobinisme. Drumont, grand clerc en la matière, utilisait ses fonds de tiroir concernant l'alliance judéomaçonnique. Les vieilles dames, dévotes et prudentes, se barricadaient le soir dans leur appartement et croyaient distinguer, derrière leur armoire à glace, l'ombre de Vadecard, un carnet de notes à la main.
On racontait qu'auprès d'André se trouvait un mystérieux capitaine Humbert. Charles Humbert, intrigant et tonitruant, dont les uns prétendaient qu'il était favorable aux fiches, les autres qu'il leur était hostile. C'est ce même Charles Humbert qui, pendant la grande guerre, douze ans plus tard, étant sénateur de Verdun et vice-président de la commission de l'armée, devint directeur du Journal, fut compromis et inculpé dans l'affaire Lenoir-Desouches, passa devant le conseil de guerre et fut acquitté à la minorité de faveur.
Marchand, comme tous les officiers de valeur, avait été littéralement persécuté par André, qui ne lui pardonnait pas sa gloire méritée. Je le voyais souvent à l'époque; il était indigné, comme bien Ton pense, contre les mouchards, mais
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frappé comme moi des faibles sanctions que l'on prenait contre eux. Certains de ces saligauds, les plus notoires, avaient des grades importants dans la Légion d'honneur; si bien que d'autres égionnaires, académiciens pour la plupart, imaginèrent d'adresser une sorte de supplique, ou de remontrance, au grand chancelier, en lui représentant combien une pareille promiscuité leur était désagréable. Manifestation toute platonique et dont l'irréalisme enchantait Marchand. Une discussion épique s'engagea, à ce sujet, chez ma mère, après dîner, entre mon cher oncle Ernest Daudet, légionnaire et signataire de la pétition, et le héros de Fachoda. Ce dernier conclut par ces mots : « Croyez-moi, le grand chancelier mettra votre supplique-remontrance au panier, voilà tout. Une seule mesure serait efficace : le renvoi des décorations, la démission des légionnaires en masse. » L'événement donna raison à Marchand. Cette protestation fut inefficace et tomba à l'eau.
Les « fichards » recevaient bien, de ci de là, quelques gifles, renouvelées de celles administrées par Syveton à André, mais moins qu'on n'aurait pu le penser. L'affaire Dreyfus, en somme, avait considérablement affaibli l'esprit militaire en France, surtout dans les hauts grades, et il ne fallut rien de moins que le terrible coup de tonnerre du 3 août 1914, pour le réveiller d'un seul coup. De 1900 à 1914, aucun
général patriote, quelles que fussent, devant ce qui se passait, son humiliation et sa colère, n'eut la tentation de faire un coup d'Etat. Il aurait même, à certaines heures, j'en suis persuadé, suffi d'un colonel, aimé de son régiment, pour mettre le régime dans sa poche et sans doute épargner ainsi à son pays les hécatombes, les torrents de sang dus à notre impréparation bien républicaine et au gouvernement antimilitariste et antipatriote des dreyfusiens. Ce colonel ne se trouva pas. Marchand, revenant de Fachoda, pouvait s'installer à l'Elysée au milieu de l'acclamation générale..., mais Marchand était républicain et, avec toute sa géniale imagination, dénué d'une vision politique nette. Je me suis toujours rappelé le mot de Brachet : « Ce qui fait la grandeur singulière de Bonaparte, ce n'est pas Austerlitz, c'est Brumaire. Il faut, à un général, un courage surhumain pour braver le pouvoir civil. » Que cela est étrange !
Cependant, le procès de Syveton approchait. Il était fixé — retenez cette date — au vendredi 9 décembre 1904. Une seule audience avait été prévue pour les débats devant le jury et les plaidoiries, bien que quarante-trois témoins eussent été cités, dont trente-deux par la défense. Celle-ci était assurée par Me Henri Robert, avocat d'un magnifique talent, connu par son éloquence, son indépendance et son courage. Le
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ministère public devait être occupé par le procureur Bulot, magistrat assez ténébreux, à en croire quelques-uns, en tout cas fanatiquement gouvernemental, et qui détestait les nationalistes. Car la République, qui corrompt tout, a naturellement corrompu pas mal de hauts chatsfourrés. Sous ce régime empoisonneur, les juges des juges sont plus à redouter que les simples juges de première instance ou d'appel. Je ne fais point ici de polémique. Je constate simplement un fait, sur lequel les deux cas tragiques du président Albanel au procès de Mme Caillaux, en juillet 1914, et du premier président Ferdinand Monier, au cours de la guerre, projettent, après la violation constatée de l'article 445 en 1906, une éclatante lumière, une éblouissante clarté, un jet de phare à dix mille bougies. Les journaux patriotes se demandaient par quelle inconcevable sottise le procureur Bulot s'imaginait boucler une affaire de cette importance en une journée. On n'y comprenait rien.
Le mercredi 7 décembre, nous allâmes, ma femme et moi, passer la soirée avenue des Champs-Elysées. Lemaître avait vu Syveton chez lui, une minute, dans l'après-midi et l'avait trouvé en très bonne forme, tout à fait confiant dans l'issue de son procès. Il répétait en se frottant les mains : « Ça va être un fameux déballage! » J'avais sollicité et obtenu une place, Mme de Loynes en avait une aussi, et nous nous
demandions comment faire entrer ma femme, qui avait grande envie d'assister aux débats. On escomptait une déposition écrasante du commandant Cuignet, qui n'a pas l'habitude de dissimuler sa pensée, et qui tenait son André, de haut en bas, par les oreilles, le col, les genoux et les pieds, comme s'il eût eu quatre paires de bras. Syveton avait fait taper à la machine sa déclaration aux jurés, dont Lemaître nous donna lecture. C'était un beau morceau, saisissant et sobre, une de ces bombes qui peuvent, si elles éclatent bien, faire sauter un régime. Nous étions frémissants, nous rendant parfaitement compte que la République avait, cette fois, devant elle, un adversaire pour de bon. Sans doute allait-il lui demeurer cette suprême ressource, la Haute Cour; mais dans quelles conditions d'indignation publique!
Le jeudi 8 novembre, veille du procès, il faisait un temps grisâtre et froid, le temps du Corbeau d'Edgar Poe : « Ah ! distinctement je m'en souviens... C'était dans le noir décembre.» J'avais travaillé toute la matinée à mon roman de cette année-là, Le Partage de l Enfant, arraché à la réalité par cet état second de l'esprit, que les imaginatifs connaissent bien, et qui fait la joie du labeur intellectuel. Pendant le déjeuner, nous parlâmes, ma femme et moi, du procès du lendemain et de nos espérances, quant au pays. Nous voyions déjà le régime par terre et le duc d'Or-
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léans descendant à cheval l'avenue des Champs- Elysées, avec cette mine royale qui est la sienne, au milieu des acclamations. Après le repas, je me remis à la besogne, puis, vers quatre heures après midi, je pliai bagage et je sortis. Tout m'est resté présent, de cette fatale journée, le goût de l'air, la brume, la terrasse des Tuileries. En arrivant au boulevard — je me rendais au Gaulois, situé 2, rue Drouot — j'aperçus Gaston Jollivet, ce confrère charmant, loyal et brave qu'est Gaston Jollivet et, de loin, sa mine contractée me frappa. Il me saisit la main : « Vous savez la nouvelle?
— Quelle nouvelle?
— Syveton est mort. On dit qu'il a été assasiné. »
Je vis tourner, comme dans un cirque, les matons de la rue Drouot. Je fis signe à une voiture, sautai dedans et me fis conduire avenue de Neuilly où habitait, près de la barrière, Syveton. En route, songeant à tout ce qui disparaissait avec ce héros civil — l'espèce la plus rare — je pleurai, je pleurai, je pleurai et cela me soulagea. J'avais repris mon assurance, en arrivant à la maison diabolique et banale, domicile de notre malheureux ami. Il habitait, au premier étage, un appartement dont je ne remarquai rien, à cause des personnes, absurdes et tragiques qui s'y pressaient en désordre. Je dis absurdes, vu leur désarroi et leur allure de fantômes ha-
gards. Il y avait là un pauvre gars, maigre, grisonnant, marqué de petite vérole, comme épouvanté, qui était Noilhan, le secrétaire de Syveton, avocat de son métier; Charles Daniélou; un conseiller municipal, très bon type, lui aussi, du nom de Bertrou, et des figures de rébus, de charades, inconnues de moi, fort ahuries. Une sorte de déménageur débile prenait et déplaçait des objets dans le salon; c'était le commissaire de police. Comme je m'écriais : « Mais où est le corps? » il me répéta plusieurs fois : « Du calme je vous en prie, monsieur, du calme », et continua à soupeser les flambeaux et les chaises. A ce moment, parut Ménard, gendre de Syveton, décomposé, blanc comme un drap mortuaire, qui me glissa dans l'oreille : « Je vous en prie, monsieur Daudet, pas de scandale! Ce serait affreux, un scandale! » Comme il m'embêtait, avec son haleine chaude et ses mains moites, je répétai plus haut : « Où est le cadavre de la victime? » Alors un inconnu, me prenant par le bras, ainsi que dans un cauchemar — tout cela ressemblait à un rêve étrange — me conduisit dans un bureau, où le corps de Syveton était encore étendu, ployé en deux, auprès d'un journal. Je remarquai une écorchure au front et l'expression farouche, horrifique du visage, auquel on avait omis de fermer les yeux. Je repris à haute voix: « Nous te vengerons, Syveton! » Hélas! promesse vaine, nous ne l'avons
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nullement vengé et il n'est pas encore vengé au moment où j'écris, du moins sous la forme que j'imaginais alors. Ménard, de nouveau, intervint : « Oh ! pas de scandale, monsieur Daudet î » Le commissaire, ayant lâché ses flambeaux pour m'admonester, lui aussi, je lui répliquai : « Vous, foutez-moi la paix! » On n'insista pas; Bertrou fit observer qu'il fallait coucher le cadavre, maintenant que la constatation était faite. Alors une bonne de Mme Syveton intervint et déclara, avec un accent belge inénarrable, qu' « il fallait mié attendré lé chuge. » Quel juge? On ne tint aucun compte de cette remarque et quelques amis présents soulevèrent la marionnette effrayante, dont les regards accusateurs demeuraient toujours comme vivants. On aurait dit qu'il allait parler. Le transfert se fit sans encombre. Dans la chambre, où l'on portait le malheureux, se trouvait assise, tout de noir vêtue, Mme Syveton. Je n'avais certes contre elle aucune prévention, à ce moment- là; mais je fus frappé de ce fait qu'elle ne paraissait pas émue et que, malgré ses louables efforts pour pleurer, aucune larme ne montait à ses paupières arquées :« Quel malheur! — répétaitelle — quel malheur! » comme elle aurait dit : « Je voudrais une tasse de thé. » Debout derrière elle, Noilhan, répétait : « Quel malheur, quel affreux malheur! » cependant que me parvenait encore le chuchotement apeuré de Mé-
nard : « Pas de scandale, oh, monsieur Daudet, pas de scandale! »
Barrés entra, avec sa mine sérieuse, méfiante et tendue, sous sa mèche noire. Nous nous serrâmes silencieusement la main. Il fit le tour de l'appartement, alla saluer l'étrange madame Syveton, puis, au moment de sortir, me dit à voix basse : « Pas de doute, n'est-ce pas? » Je m'imaginai, à son accent, que l'hypothèse du suicide lui semblait plus vraisemblable que celle du crime. Car le plus bizarre est que personne n'envisageait l'hypothèse de l'accident, tant le dispositif le rendait invraisemblable. Malgré la. remarquable perspicacité de Barrés, je continuais à croire davantage au crime, et ce qui se passa ensuite ne fit que renforcer ma conviction. C'est une impression très pénible que d'avoir devant soi tous les éléments, encore chauds et frémissants, d'un pareil drame et de ne pouvoir en percer le mystère. Nous savions seulement que Syveton était mort entre midi et trois heures, moment plus favorable à un suicide qu'à un crime. Mais comment admettre qu'un pareil lutteur se fût tué, à la veille d'un procès qui devait le mener au Capitole! Je m'informai, auprès des personnes présentes, de l'heure et de l'endroit de l'autopsie, dont on parlait dans tous les coins. On me répondit : « Demain soir, dix heures, à la Morgue. » Les visiteurs, curieux, journalistes, commençaient
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à affluer. Je me retirai et dis à mes confrères de la presse, qui m'interrogeaient : « C'est un assassinat, vraisemblablement maçonnique. Le Grand Orient s'est vengé du révélateur des fiches. » J'ai renoncé, depuis plusieurs années, et pour cause, à cette explication, mais (je raconte les choses comme elles sont) elle me paraissait, à l'époque, satisfaisante.
J'ai su, par la suite, que Vaugeois, notre cher et génial « frère loup » de 1 Action française, à la perspicacité balzacienne, et Lucien Moreau, la meilleure tête de sa génération, prince de l'esprit pondéré et de la vision suraiguë, avaient été également abasourdis de l'insensibilité de Mme Syveton. Nous nous imaginions tous qu'elle adorait Syveton, comme Syveton semblait l'adorer, et que ce ménage disparate était un excellent ménage. D'où notre stupeur. Maintenant, chacun sait qu'il existe des êtres très en dedans, qui ont une extrême pudeur de leur émotion et qui la cachent d'autant plus jalousemen tqu'elle est plus intense. Il faut avouer que Mme Syveton cachait bien la sienne. Quant à l'absence de Mme Ménard, belle-fille de Syveton, en cette minute terrible, chacun l'attribuait à la fragilité de ses nerfs, et nul ne s'en étonnait. Je note cela, parce qu'après coup il est facile d'inventer bien des détails atroces ou noircissants.
Parcouru d'une multitude de pensées âpres, j'allai à pied de l'avenue de Neuilly (porte Mail-
lot) à l'avenue des Champs-Elysées. Mme de Loynes était absente, ainsi que Lemaître — ils étaient allés chez Syveton, — mais ma femme était venue aux nouvelles et m'attendait, dans l'état d'angoisse que l'on devine, Je lui fis part de mon étonnement quant à Mme Syveton, à laquelle nous n'aurions pas supposé si peu de réaction, en face de la mort de son mari. Je lui répétai le mot de Barrés et nous entrâmes dans le labyrinthe des conjectures. Qui dit suicide dit drame familial. A cet instant, Mme de Loynes survint, suivie de Lemaître, toute pâle, et son premier mot fut : « Quelle horreur, mes pauvres enfants, quelle horreur! » Elle jeta sa fourrure sur une chaise et défit son chapeau, avec ce naturel, cette grâce, cette décision, qu'elle mettait en tout. Comme nous, elle admirait Syveton. Elle mettait son espoir en lui, pour une grande réussite patriotique. Tout cela était fauché d'un seul coup.
— C'est un crime, n'est-ce pas?... dis-je à Lemaître.
— Mais certainement, Léon. Comment, à la veille de son procès, Gabriel Syveton se serait-il suicidé, et pourquoi, pourquoi?
— Vous ne lui connaissiez pas de vice?
— Aucun. 11 aimait les femmes... comme nous tous. Il était ambitieux, ce qui est une garantie, laborieux, ce qui en est une autre. S'il avait eu quelque secret redoutable dans sa vie, il n'au-
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rait pas giflé André. Il pensait bien que...
Un geste acheva la pensée. Lemaître reprit : «... et à la veille de son procès!... Non, il a été tué... Nous saurons qui l'a tué... »
Le vieux Jacques annonça : « M. Henry Houssaye, M. Arthur Meyer. » Houssaye venait d'apprendre la nouvelle. Il faisait « ah! ah! ah! » en secouant sa barbe, car il aimait beaucoup Mme de Loynes et redoutait pour elle les émotions. Pour le reste, il se fichait de Syveton et de la Patrie française et ne s'intéressait qu'aux batailles de Napoléon Ier. Meyer avait sa mine de circonstance, avec quelque chose de sournoisement onctueux en plus, une lettre de faire part, tachée de sirop. Il dirigeait sur Lemaître, Mme .de Loynes et moi, ses yeux blancs, bordés d'un jambon triste et son air signifiait : « La Patrie Française est fichue ». Mais la maîtresse de maison déclara, après nous avoir fait, à ma femme et à moi, un petit signe, qu'elle était lasse et se retirait dans ses appartements. Nous simulâmes un départ en commun, et revînmes quelques minutes après. Les coups de sonnette se succédaient; l'ordre était donné de répondre que « madame était trop fatiguée et ne pouvait recevoir personne. » Nous demeurions là, atterrés, envisageant toutes les hypothèses, rassemblant nos remarques, mais en revenant toujours à cette coïncidence accusatrice du procès imminent et de la mort.
Quand un homme de l'importance de Syveton comparaît devant le jury, pour avoir souffleté un ministre, aucune diversion hostile ni agressive n'est possible, de la part de l'avocat général, ni d'aucun témoin à charge, ni de quiconque. Cet homme eût-il violé et coupé en morceaux une petite fille, que ce forfait, évoqué par X ou Y, serait immédiatement écarté des débats par le résident, ou l'avocat général lui-même, comme étranger à la cause. L'hypothèse du suicide de Syveton, envisagé par lui comme la seule échappatoire possible à un scandale d'audience, se trouvait ainsi immédiatement exclue. Lemaître répéta que le malheureux garçon attendait impatiemment ce grand jour, qui devait le mettre au pinacle, car l'acquittement, vu l'état des esprits, était certain. II allait cueillir enfin cette popularité, objet de son ambition, sur laquelle, il voulait s'appuyer, pour monter plus haut. Mme de Loynes rappela certaines plaintes proférées par lui dans les derniers temps, plaintes que Pauline B... se rappelait aussi, au sujet des somnolences qui l'envahissaient malgré lui : « Lui aurait-on versé un narcotique? Mais qui, on? Mme Syveton ne le quittait pas,depuis cinq jours. Elle surveillait même sa nourriture et son sommeil.
— On a trouvé sa pipe toute bourrée près de lui, dit Lemaître; et un journal, un numéro de l'Intransigeant lui coiffait la tête. Il y avait peutêtre un poison dans la pipe.
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— Maïs qui aurait placé ce journal? »
Je demandai, par acquit de conscience : « N'avait-il pas d'ennuis d'argent, de ces dettes criardes, dont le paiement, exigé tout à coup, fait entrevoir, à un grand nerveux, ou à un déprimé, l'abîme de ron honneur et de sa réputation? »
Mme de Loynes sourit douloureusement : « Il savait bien, le pauvre ami, que j'aurais mis à sa disposition cent, deux cent mille francs tout de suite, s'il en avait eu besoin, pour n'importe quoi. Mme Lebaudy, pour le tirer d'affaire, lui aurait offert, dans le même cas, de la main à la main, sans reçu et sans gage, un million. Nous l'avons toujours connu, en matière d'argent, la délicatesse même. N'est-ce pas Monsieur Lemaître? »
Le président de la Patrie française leva les bras au ciel et les laissa retomber, avec navrement. Cet esprit si délié, le premier critique de notre temps, savait le prix des hommes, et que la perte de celui-là, en pleine jeunesse, en pleine énergie, était irréparable.
— Ceci me fait penser, ajouta Mme de Loynes, que la malheureuse Mme Syveton va être gênée. Ils n'ont pas de fortune. Il serait bon de lui venir en aide tout de suite. Je vais m'en occuper avec petit Michel.
« Petit Michel » n'était autre que l'avocat Michel Pelletier, familier de la maison, appelé
ainsi par antiphrase, car il était grand, robuste et rieur, avec une forte voix et une admirable dentition.
Le lendemain du drame, qui était un vendredi, je reçus la visite de Paul Bourget, atterré, mais curieux des moindres détails de cette triste aventure. Ce moraliste d'envergure est, à mon avis, le premier observateur de notre temps et sa perspicacité, dont il a donné tant de preuves, rejoint des détails, en apparence insignifiants ou secondaires, donne corps aux probabilités. Il induit en même temps qu'il déduit, ce qui fait de lui en science médicale ou policière, un diagnostiqueur de premier plan. Il aime à élucider les problèmes complexes et les situations mal définies. Il connaît l'homme mieux encore que la femme, dont les soubresauts le déconcertent. Il sait comment se forme et se développe le vice, comment il peut être repris et combattu par la vertu, ou inversement. Il a étudié les plis et replis des caractères, dans lesquels sont les sautes d'humeur et le secret des évolutions lentes. Un maître, je vous le dis, un grand maître et de la plus délicate bonté, comme ceux, fort rares, qui, comprenant presque tout, excusent presque tout... sauf la perversité féroce, ou la trahison.
— 1 Crime maçonnique, dis-je à Bourget.
— Ne disons pas « la maçonnerie », reprit-il, c'est bien lointain. Disons plutôt « la police ».
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Pauvre cher Syveton! Savez-vous que j'assistais à la séance où il gifla André?
— J'y assistais aussi, mais j'étais parti avant la gifle. Quelle impression avez-vous eue d'André?
— Une bête immonde (Bourget appuya sur le mot avec force), un animal lâche et féroce. Cette double claque a fait un bruit du diable, comme un double coup de battoir de blanchisseuse, répercuté par l'eau. Ce fut une forte, belle et utile chose, dont on n'a pas semblé comprendre l'importance dans la presse nationaliste.
— Ne m'en parlez pas. J'en ai été malade, Gaulois, Libre Parole, Echo de Paris, tous nos journaux ont été écœurants.
Bourget ajusta ce monocle, qui a reçu plus d'impressions cérébralesqu'il n'a transmis de sensations oculaires, ce monocle célèbre de l'intuition méditative : « L'acte violent surprend toujours et est presque toujours désapprouvé; que ce soit une bombe, une gifle, un coup de feu, une détermination quelconque, la hardiesse, en déplaçant quelque chose d'établi, irrite et rebute. » Nous réfléchîmes un moment en silence et il ajouta : « Si c'est, comme je le pense, la police internationale ou française — car il y a chez nous plusieurs polices rivales, vous ne l'ignorez pas — qui a fait le coup, on ne saura rien, vous m'entendez* mon cher Léon, absolument rien ».
Ce même jour, qui était un vendredi, j'arrivai à la Morgue à neuf heures du soir. Il y avait là : Louis Dausset, pour la Patrie française; le Dr Socquet, médecin légiste, gros bonhomme feutré, assez quelconque; le Dr Tolmer, médecin de la famille Syveton, énigmatique et accablé; le juge Bouvard, ami d'enfance de mon cher cousin Georges Daudet et qui était venu danser à la maison, du vivant de mon père. C'est un petit homme de mouvements vifs, aux yeux aigus, inoffensivement armé d'une paire de favoris, fort honnête et loyal dans le privé, certes, mais aveuglément soumis aux ordres du pouvoir établi, quel que soit d'ailleurs ce pouvoir. La macabre opération commença. Le Dr Socquet plongea le couteau dans ce corps nu de Syveton, que j'avais vu plein de vie quelques heures auparavant, et qui gisait là, perdu, abandonné, comme un cheval crevé au coin d'une borne. Cela parce qu'il avait voulu sauver son pays, parce qu'il avait agi, seul, contre un faisceau de forces adverses !
Je retenais mes larmes, à l'aide de ma rage. Dausset s'approcha de moi et me prit la main, connaissant ma confiance en son jugement : « Du courage, mon cher ami ! De quelques mots que vient de me dire le Dr Tolmer, je conjecture que nous ne savons pas tout. »
Y avait-il donc un ou plusieurs drames derrière ce drame?... Après qu'on eût prélevé les
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viscères et procédé à certaines analyses immédiates du sang, le Dr Socquet dit au juge Boucard qu'il y avait forte présomption d'empoisonnement par l'oxyde de carbone. C'était le permis d'inhumer. Je compris que tout le monde officiel avait grand hâte que ce corps et ce secret fussent en terre, enfouis et oubliés à jamais.
...Qu'en un profond oubli, Cet horrible secret demeure enseveli.