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LA FRANCE EN DÉTRESSE. — LE PÉRIL ET LE REMÈDE

C'est maintenant La Trémoillequi règne sous le nom de Charles VII. Personne ne s'y trompe, ni parmi les gens de cour, ni parmi les chefs de guerre. « Il n"y avait, dit un contemporain, aufun qui l'osât contredire. » Charles subit sonjoug,tout en gémissant dans le secret de son âme, car du moins aimait-il autrefois Louvet, et il n'aime pas La Trémoille. Mais celui-ci l'a débarrassé de l'insolence de Richemont, il a su s'imposer plus flexiblement à sa faiblesse, et d'ailleurs, comme Louvet, il accroît sur les épaules royales le fardeau d'une gratitude servile en alimentant par ses prêts, fructueux pour lui d'ailleurs, le vide toujours béant du trésor. Du mois de janvier au mois d'août 1428 il n'a pas avancé moins de 27.000 livres, pour lesquelles il s'est fait donner de bonnes garanties. Ses intérêts d'ambition et de cupidité le touchent infî-

niment plus que ceux du roi et de la patrie. L'abaissement et le péril delà couronne et de la nation ne font que le servir et le rendre en apparence un ministre nécessaire. Quel chef pour diriger la résistance au suprême effort que va tenter l'usurpation anglaise afin de jeter d'une façon définitive la France sous les pieds des Lancastre!

Dès 1424, après sa victoire de Verneuil, Bedford avait inauguré une poli tique de vigoureuse offensive. En 1 425 et 1420 il avaitenlevé leMaine à la maison d'Anjou, c'est-à-dire à la France française, et sérieusement entamé l'Anjou lui-même. Depuis son retour d'Angleterre, oùGlocester avait été maté par sa rude main, il méditait de pousser la conquête avec plus de vigueur encore. Un plan de campagne fut arrêté dans des réunions du grand Conseil tenues à Paris aux mois de mai et de juin 1428 et auxquelles assista le duc de Bourgogne. L'exécution en fut confiée au comte de Salisbury, un des meilleurs généraux de l'Angleterre, qui était débarqué à Calais, le 24juin, avec des troupes toutes neuves et de l'argent tout frais. Il ne s'agissait plus d'une entreprise, pour ainsi dire, latérale, mais d'une marche hardie vers le cœur même de la région demeurée nationale, et, si le succès répondait à l'effort, si l'on pouvait enlever Orléans et occuper la ligne de la Loire, de pousser ensuite méthodiquement, mais avec une inflexible opiniâtreté, le roi de Bourges horsdeses derniersretranchements, de le déposséder de ses derniers États.

Le début des opérations fut prompt, énergique et heureux. « Salisbury, dit Vallet de Viriville (1:, se porta d'abord à Nogent-le-Roi, et s'en empara; puis à Chartres. Dans cette ville, anglo-bourguignonne, se trouvait prisonnier de guerre Maître Jean des Bouillons, astrologien, natif de Meungsur-Loire : Salisbury le consulta. Maître Jean, dit-on, osa reprocher au comte anglais d"envahir l'héritage du roi Charles et surtout les domaines du duc dOrléans prisonnier. L'astrologue prédit au comte qu'il mourrait devant Orléans, lui et les siens (2;. Salisbury n'en continua pas moins sa marche, qui fut signalée par une suite de succès. Le Puiset, Rochefort et Chàteauneuf-en-Thimerais, Marcheville, Patay, Béthencourt, Rouvray- Saint-Denis, Intreville, Thoury, Janville, etc., tombèrent coup sur coup au pouvoir de l'ennemi. Le 5 septembre 1428. Salisbury était maître de Meung-sur-Loire. Ce même jour, il écrivit de Janville à la commune de Londres, pour se glorifier de ses victoires et pour se recommander à lapuissante cité. Il joignit à sa lettre une liste de quarante villes, châteaux ou forteresses qui, sur sa route, avaient reconnu sa puissance. Un mois plus, tard, Baugency, .Marchenoir, Notre-Dame-de-Cléry, Gergeau, Sully, La Ferté-Hubert, Château-Neuf, Saint-

(1) OuTrage cité. t. II. pp. 31-33.

(2) Il Ta sans dire que. pas plus que Vallet lui-même, nous ne garantissons l'authenticité de cette prédiction, qui a été probablement imaginée après coup.

Benoît-sur-Loire, Montpipeau, LaFerté-de-Gaules, Pluviers-en-Gâtinais avaient ouvert leurs portes. La Beauce, le Gâtinais, soumis au vainqueur, découvraient Orléans. L'avant-garde du comte . de Salisbury s'empara, le 7 octobre, d'Olivet, faubourg d'Orléans. Enfm, le 12 octobre 1428, le mémorable siège d'Orléans fut posé par les Anglais. »

Le patriotisme, à la fois local et national, des Orléanais fut incomparable. Le zèle ardent des habitants soutint la résistance acharnée, souvent offensive, de la garnison, commandée par un vieux capitaine, plein de bravoure et d'expérience^ Raoul de Gaucourt, récemment délivré de la captivité anglaise. Au premier rang de ses lieutenants combattait le jeune bâtard d'Orléans, frère naturel du duc prisonnier. Sans hésiter, les assiégés détruisirent d'eux-mêmes, en refoulant leurs larmes, tous les abords de la cité qui auraient pu servir à fortifier les positions de l'ennemi. Dès le début, ils avaient démoli l'église et le couvent des Augustins et toutes les maison du faubourg nommé le Portereau. Mais il en fallut venir à d'autres sacrifices.

« Les gens de guerre et citoyens de la ville, rapporte l'auteur de la chronique intitulée : Journal du siège d'Orléans^ brûlèrent et abattirent à la fin du mois de novembre plusieurs églises situées dans les faubourgs autour de leur cité, comme l'église de Saint-Aignan, patron d'Orléans, et aussi le cloître de cette église, qui était très beau à voir, l'église de Saint-Michel, l'église de Saint-Avit, la

-chapelle du Martroy, Féglise de Saint-Victor, située dans les faubourgs de laporte de Bourgogne, l'église de Saint-Michel sur les fossés, les Jacobins, les Cordeliers, les Carmes, Saint-Mathurin, TAumône Saint-Pouair et Saint-Laurent. Et, en outre, ils brûlèrent et démolirent tous les faubourgs autour de leur cité, très belle etrichechoseà voir avant qu'ils fussent abattus, car il y avait là de bien grands et riches édifices, tellement que l'on tenait ces faubourgs pour les plus beaux du royaume. Et néanmoins ils furent abattus et brûlés parles Français de la garnison, et cela du consentement et avec l'aide des citoyens d'Orléans, afin que les Anglais ne pussent s'y loger, parce que cela aurait été chose très préjudiciable à la cité... Le mercredi vingtneuvième jour du mois de décembre, furent brûlées et abattues plusieurs autres églises et maisons, qui étaient encore demeurées debout auprès d'Orléans, comme Saint-Loup, Saint-Marc, Saint- Gervais, Saint-Euverte, la chapelle Saint-Aignan, Saint-Vincent-des-Vignes, Saint-Lazare, Saint- Pouair, et aussi la Madeleine, afin que les Anglais ne pussent pas s'y loger, retirer et fortifier contre la cité. »

L'artillerie à feu joua un rôle très notable dans l'attaque et dans la défense. Le siège fut inauguré par un bombardement terrible, qui se renouvela dans la suite. « Le dimanche. (17 octobre), note le chroniqueur susdit, les Anglais jetèrent dans la cité cent vingt-quatre pierres de bombardes et de

gros canons, et il y avait de ces pierres qui pesaient cent seize livres. Etentre autres pièces, ils avaient disposé près de la turcie (chaussée) de Saint-Jeanle-Blanc, entre le pressoir de la Favière et le Portercau, un gros canon, qu'ils nommaient Passe - Volant. Cette pièce, qui lançait des pierres pesant quatre-vingts livres, lîtbeaucoup de dommages aux maisons et édifices d'Orléans, mais il ne tua ni ne blessa personne, si ce n'est une femme nommée Belles, qui demeuraitprèsde la poterne Chesneau... Au mois de décembre suivant, les Anglais tirèrent contre les murs et au dedans d'Orléans plus fort qu'ils ne l'avaient encore fait, car ils lancèrent jusqu'à des pierres pesant cent soixante-quatre livres, qui firent plusieursmaux et dommages dans la cité, en plusieurs de ses maisons et beaux édifices, mais sans tuer ni blesser personne, ce que l'on considéra comme une grande merveille. Entre autres pierres, il en tombaune, rueAux-Petils-Souliers, dans la maison et sur la table d'un homme qui dînait encompagnie de quatreautrespersonnes, dont aucune ne fut blessée. On dit que ce fut un miracle fait par Notre-Seigneur à la requête de saint Aignan, patron d'Orléans. » Le chroniqueur se plaît à noter de tels incidents : « Le lundi suivant, dix-septième jour du mois de janvier (1429), il advint un très merveilleux cas. Les Anglais tiraient un canon de leur boulevard de la Croix- Boissée. Or, la pierre tomba devantle boulevard de la porte Bannier, au milieu de plus de cent per-

sonnes, sans aucune tuer ni blesser. Elle frappa seulement au pied un compagnon français, et le coup lui enleva son soulier, mais sans lui faire aucun mal, ce qui est chose merveilleuse à croire. »

Les Orléanais ne se laissèrent pas bombarder sans riposte. Ils avaient aussi leur artillerie et de bons tireurs, dont un môme avait acquis déjà et vit croître alors une véritable célébrité. « Le jeudi vingt-troisième jour de décembre (1428), commença le tir de la bombarde, jetant des pierres pesant cent vingt livres, que ceux d'Orléans avaient fait faire toute neuve par un nommé Guillaume Duisy, très habile ouvrier, et on la disposa sur la croche (éperon, ouvrage avancé) des moulins de la poterne Chesneau, pour tirer contre les Tournelles. Auprès d'elle étaient disposés deux canons, l'un appelé Montargis et l'autre Rifflart, qui durant le siège tirèrent contre les Anglais et leur firent de grands dommages... Durant les fêtes et fériés de Noël (1), on tira de part et d'autre très fort et horriblement de bombardes et de canons. xMais de tous les tireurs, celui qui faisait leplus de mal était un coulevrinier natif de Lorraine, maintenant .de la garnison d'Orléans, nommé Maître Jean, et l'on

(1) Pour le jour même de >'oël il y eut une trêve, pendant Inquelleles Anglai? se régalèrent et, dumême coup, lesassiégés d'un concert « de hauts ménétriers, trompettes et clairons... et les instruments jouèrent assez longtemps, faisant grande mélodie ».

disait que c'était le meilleur maître qui fût alors en ce métier. Et il le montra bien, car il avaitune grosse coulevrine dont il tirait souvent, se tenant au pilier du pont près du boulevard de la Belle-Croix, tellement qu'il tua et blessa beaucoup d'Anglais. Et pour se moquer d'eux, il se laissait quelquefois choir à terre, feignant d'être mort ou blessé, et il se faisait emporter dans la ville. Mais tout aussitôt il retournait au combat, et il y faisait tant que les Anglais s'apercevaient bien qu'il était vivant à leur grand dommage et déplaisir. »

L'un des premiers eflets de l'artillerie orléanaise avait été cruel pour l'armée assiégeante. Le comte de Salisbury avait inauguré ses opérations en se rendant, non sans peine, maître de la forteresse des Tournelles, ouvrage avancé couvrant Orléans sur la rive gauche de la Loire. Le soir de l'occupation (24 octobre 1428), le général anglais, placé à une fenêtre de ce château, observait la ville. L'artillerie orléanaise avait, àce moment, cessé son tir. Mais un écolier, dit-on, trouvantsur son passage une pièce chargée, y porta le feu encore tout prêt. Le boulet fenditl'espace et vint briser l'angle de la muraille près du comte de Salisbury, qui, voyant briller la lumière du canon, s'était détourné. Mais la pierre détachée frappa le comte au visage d'un terrible et inguérissable coup. On l'emporta secrètement à Meung, où il expira le 3 novembre. Il fut remplacé parle comte de Suffolk, avec les lords ScalesetTalbot comme lieutenants. Le duc de Bedford renforça

Tarméede siège etvints'établirlui-même à Mantes, puis à Chartres, pour suivre de plus près lamarche des opérations. Elles furent menées avec l'opiniâtreté méthodique qui faisait la force de la tactique anglaise. La ville fut entourée peu à peu, en dépit des brillantes sorties delà garnison, d'une ceinture serrée de forteresses assiégeantes. Au commencement de l'année 1429, elle était ainsi étreinte sur les deux tiers de son étendue. Si peu zélé que fût LaTrémoille, il avait dû tenter quelques efforts pour soutenir la résistance héroïque du boulevard de la monarchie nationale. Quelques renforts, des vivres, de l'argent avaient été, à plusieurs reprises, introduits dans la ville. Le roi prenait personnellement un vif intérêt au sort des assiégés. Il avait envoyé, pour soigner les blessés, son propre chirurgien. Au mois de février, une expédition importante fut résolue sous le commandement du comte de Clermont.

Au même moment Bedford avait décidé l'envoi de troupes fraîches et d"un convoi de vivres de carême à l'armée assiégeante. La concentration en eutlieu à Paris, non sans douleurpour les bourgeois de la capitale et pour les paysans de sa banlieue. « En ce temps, grogne le plaintif Chuffart, les bourgeois de Paris furent obligés de faire finance de farine pourmener àl'armée devant Orléans, et ils en firent finance de plus de quatre cents chariots chargés. Ces chariots et leurs chevaux et tout l'attirail du charroi furent payés par les

gens du plat pays d'autour Paris, si ce n'est que, quand ils vinrent à Paris, on leur assigna le montant de leurs frais pour les neuf jours suivants, mais, après ces neuf jours, ils furent encore neuf autres jours à leurs frais, eux et leurs chevaux, ce qui les greva fort. Et le neuvième jour de février, il partirent avec une grande compagnie de gens d'armes. » Ce corps expéditionaire se composait de deux mille Anglais avec un certain nombre d'auxiliaires parisiens. Il était commandé par un habile capitaine, sir John Falstalf^ avec Simon Morbier, prévôt de Paris, pour lieutenant.

Avisé de sa mise en marche, le comte de Clermont conçut ou accepta l'idée de l'attaquer en route ; cette attaque fut combinée avec un corps détaché de la garnison d'Orléans, sous le commandement du vaillant bâtard. Mais, par la faute de Clermont, lajonction des deux corps français fut trop retardée, et les Anglais eurent le temps de s'établir, près de Rouvray-Saint-Denis, dans un campement fortifié, formé parles charrettes du convoi et un retranchement de pieux aigus. Une attaque désordonné des Écossais de la garnison d'Orléans, mal soutenus par Clermont, fut repoussée et suivie d'une déroute générale de l'armée française. Falstalf reprit tranquillement sa marche et joignit en toute sûreté avec son expédition les positions anglaises devantlavilleassiégée. Pendant le combat quelques tonneaux pleins de harengs avaient été défoncés et le contenu s'était répandu sur le sol,.

d'où le nom donné à cette rencontre : la journée des harengs. A son retour dans la capitale, l'escorte parisienne se vantade ses hauts faits, auxquels Chuffart fait écho par un long récit, non sans conclure pourtant par un gémissement humanitaire, comme on dirait aujourd'hui : « Quand nos gens eurent mené leurs vivres à l'armée, ils s'en revinrent à Paris, ledix-neuvième j our de février, et il fut trouvé que de ceux de Paris il n'était mort en la bataille que quatre hommes, mais il y en eut davantage et beaucoup de blessés parmi les voituriers, de ceux qui avaient cherché à s'enfuir. C'est grand'pitié, d'un côté comme de l'autre, qu'il faille que la chrétienté se tue ainsi l'un l'autre sans savoir la cause pourquoi, car l'un sera né à cent lieues loin de l'autre, et ils se viendront entre-tuer pour gagner un peu d'argent ou bien le gibet à leur corps et l'enfer à leurs pauvres âmes. »

Pleins de confiance dans le succès final, les Anglais complétèrent leur méthodique investissement. Les Orléanais continuèrent à se défendre avec vigueur, mais ils perdirent l'espoir de la délivrance, et une tentative fut faite en leur nom pour obtenir, par l'intermédiaire et sous la tatelle de Philippe le Bon, la neutralité de leur ville. Ils n'attendaient plus de Charles VII un secours efficace et Charles VII lui-même n'espérait plus de pouvoir le leur donner. Sa détresse et son affaissement étaient venus à leur point extrême. Il souffre maintenant en personne du désarroi de

■ses finances. Il en est réduit à vendre ses joyaux et à faire remettre à ses vieux pourpoints des manches neuves. Le bruit de sa pauvreté, qui se (répand partout, donne naissance alors ou plus tard à des anecdotes plus ou moins authentiques, mais qui ne laissent pas d'être significatives. On raconte que son cordonnier a refusé, à moins d'être payé comptant, de lui livrer une paire de bottes, et qu'il l'a remportée quoique le roi en eût déjà chaussé l'une de ses jambes. Un jour, dit-on. que La Hire et Poton de Saintrailles étaient invités à sa table, il ne put leur offrir pour tout régal qu'une queue de mouton et deux poulets. On agite autour ■de lui des résolutions désespérées. Les uns lui conseillent de transporter en Dauphiné sa résidence, et de diriger de là une défense pied à pied du Lyonnais, de l'Auvergne et du Languedoc. Les -autres pensent que cela même est inutile, et qu'il ferait mieux d'aller chercher un refuge soit en Ecosse, soit enCastille. D'autres enfin lui suggèrent (tout bas, ô honte! de s'incliner à son tour devant l'usurpation étrangère et d'obtenir du vainqueur, en traitant avec lui, le plus gros lambeau possible de l'héritage de ses aïeux.

La détresse de la nation n'est pas moindre. Douloureusement humiliée, la France se sent devenir anglaise. L'occupation du territoire s'opère avec la même habileté systématique que la conquête. Un érudit de premier mérite, qui a fait de ce sujet une étude spéciale, dit à ce pro-

pos (1) : « La consommation do la conquête de la Franco, par le roi d'Angleterre aurait eu pour conséquence fatale l'établissement dans notre pays d'une nouvelle et puissante féodalité étrangère. Tout d"abord, l'envahissement successif des provinces paraissait devoir enrichir le domaine de la couronne, par suite des confiscations opérées au détriment des fidèles partisans de la maison de Valois; mais il fallait stimuler l'ardeur des capitaines anglais, les intéresser à cette guerre injuste, et il n'y avait certainement pas de meilleur moyen, pour atteindre ces résultats, que de distribuer aux vainqueurs les dépouilles des vaincus . Les terres conquises ne suffisaient cependant pas toujours aux dons, ou, du moins, l'on aurait risqué d'annihiler le domaine royal; aussi, le roi d'Angleterre concéda-t-il en outre des fiefs qui étaient encore aux mains des Français. — Dès les premiers jours de sa marche conquérante sur le sol français, Henri V avait compris que les lords anglais seraient bien plus intéressés à la conservation de ses conquêtes, si une part quelconque leur en était donnée. C'est pourquoi, la conquête de la Normandie à peine achevée, Thomas, duc de Clarence, frère du roi, reçut divers domaines situés dans les vicomtes d'Orbec,

(1) AugustfiLongnoii, Les Limites delà France et l'étendue de la domination anglaise au temps de Jeanne d'Arc, dans lu Revue des Queslioîis historiques, t. XVill (1875J, p. 504 et

d'Auge, de Pont-Authou et de Pont-Audemer. La baronnie d'Ivry, érigée en comté, était donnée à Artluir de Bretagne, comte de Richemont, qui en faisait hommage au prince anglais à liouen, au cours du mois de janvier 1421. Le comté du Perche, l'un des membres de l'apanage d'uii prince du sang royal de France, le duc d'Alençon, était inféodé à cette même date à Thomas de Montagu, comte de Salisbury, et le comté de Mortain devenait le fief d'Edmond HoUand. Enfin, c'est probablement à cette époque qu'il faut rapporter le don du comté d'Eu, possédé en 1435 par Henri Bourgchier, depuis comte d'Essex. Les deux plus importantes possessions de la famille d'Harcourt, le comté d'Harcourt et celui d'Aumale, furent également confisquées et données à des lords anglais. . . — Nous trouvons, en 1423^ le comté d'Aumale possédé par Richard de Beauchamp, comte de Warwick, l'un des principaux lieutenants du ducde Bedford, régent de France, et bien qu'il n'entre pas dans notre cadre de mentionner les dons des seigneuries inférieures aucomté, nous rappellerons cependant que le fameux Jean Falstalf reçut, le 8 juillet 1423, la seigneurie de Breteuil enBeauvaisis... — Le régent de France ne s'oublia pas dans cette distribution de fiefs, et, le 21 juin 1424, il s'attribua l'apanage du duc d'Anjou, composé du duché de ce nom et du comté du Maine. Ce fut en qualité de duc d'Anjou que, par lettres en date du 20 septembre 1^24, ilgratifia Robertde Willoughby

du comté de Vendôme, confisqué sur Louis de- Bourbon... — Le 27 juillet 1424, le comté de Dreux, propriété de Charles II, sire d'Albret, proche parent du roi légitime, était donné à un des capitaines anglais dont le nom revient fort souvent dans les chroniques du temps, Guillaume Pole^ comte de Sufïolk, qui reçut encore, par lettres du 12 avril 1427, les seigneuries de Créances, au comté de Mortain, et de Chanteloup en Cotentin. — Tous les fiefs concédés au nom du roi Henri VI étaient seulement transmissibles à la postéritémasculine et légitime du donataire. Cette condition permit au gouvernement de disposer à plusieurs reprises de certains fiefs, durant l'occupation de la France septentrionnale. Ainsi, par exemple, le comté de Mortain, devenu vacant par la mort d'Edmond Holland, fut aliéné une seconde fois, le 22 avril 1427. en faveur d'Edmond de Beaufort, de la famille des comtes de Somerset... — Le comté d'Ivry, qui, tenu en fief du roi d'Angleterre, de- 1421 à 1425, par le comte de Richemont, avait étéconfisqué à la suite de la défection du prince breton, devint, le 12 juillet 1427, la propriété de Jean Holland, comte de Huntington. — La mort de Salisbury, tué devant Orléans, rendit au roi la libre disposition des divers fiefs français de ce fameux homme de guerre : le comté du Perche et les seigneuries de la Ferté-Fresnel, de Courville et de Lagny. Le plus considérable de ces fiefs, le comté du Perche, fut successivement

donné à Thomas de Beaufort, frère du comte de Somerset, et àHumphre^^comtedeSta^ford, qui en lit lîommagea Henri VI, le 21 décembre 1431. »

Au moyen de ces inféodations, et des sousinféodations qui s'y rattachaient ou s'y seraient rattachées, un filet aux mailles serrées aurait peu à peu enveloppé tout le territoire conquis, et dénationalisé même les seigneuries demeurées matériellement à des familles non étrangères. Ëtant donnés l'état social et le régime du sol, les populationsauraient suivilesortdes seigneuries et seraient devenues anglo-françaises. Les forteresses occupées par les envahisseurs contribuaient singulièrement, chacune dans le rayon de son ressort et de son action armée, à préparer cette transformation, par la terreur qu'elles faisaient peser sur toute la contrée environnante, etparl'applicationcruelledes mesures de suspicion, àTaide desquelles le gouvernement anglais s'eflorçait d'assurer sa domination sur les provinces aussi bien que sur la capitale. Le redoutable rôle de ces châtellenies, sortes de colonies militaires, a été mis en relief dans l'excellente étude consacrée à l'une d'elles par un érudit très distingué (1). De 1417 à 1450, la garnison anglaise de Fresnay-le-Vicomte, dans le comté du Maine, fut un centre douloureusement rayonnant de la puissance étrangère.

(1) Robert Triger, Une forteresse du Maine pendant l'occupation anglaise. Fresnay-le-Vicomte de 1411 à i4ôfl, p. lia et siiiv.

Dès le mois de février 1418, une curieuse complainte, adressée par la reine de Sicile, « les gens d'Église, nobles, bourgeois et habitants du Maine», à Jean d'Arundel et Roland Leyntale, « conservateurs des trêves », nous résume avec une précision extraordinaire les innombrables excès commis par les Anglais dans leurs rapports avec la population. D'après cette complainte, le capitaine de Fresnay et les gens de sa garnison « mettent des taxes et imposent de grosses et lourdes sommes de deniers, par manière détaille ou appalis, sur les paroisses sujettes de la forteresse », et aussi sur celles qui sont en Tobéissance de la reine Yolande. « Ils mettent en leur main plusieurs grosses terres, manoirs, fiefs, demeures, rentes et possessions; enlèvent les revenus, et non contents de ce, prennent, ravissent, et emportent de force les ustensiles, lits, linges, bestiaux et autres meubles se trouvant dans lesdites maisons, manoirs et terres. Et, en outre, ils prennent les vivres des pauvres sujets, comme blés, vins, viandes, foins, avoines, et le tout sans rien payer, mais par force et violence. Pareillement, ils pillent et rançonnent de jour et de nuit plusieurs marchands et autres voyageurs, tellement que nul n'ose plus aller et venir par le pays, craignant pour son corps et pour ses biens... Et aussi ils tuent plusieurs gens de labour, la nuit, dans leurs lits, les accusant d'être des brigands et sans leur avoir fait leur procès, ni leur ouvrir d'aucune manière la voie de

justice, en raison de quoi le pays est demeuré et demeure dépeuplé et inhabitable, et le populaire s'en est allé et a pris la fuite. » Knfln on accuse les envahisseurs d'avoir « péché dans les étangs appartenant auxdits gens d'Église, nobles et bourgeois, pris et gâté le poisson, et fait dommage aux sujetsdedixmillelivresetplus, depuislestrcves... ••>

« Ces abus étaient si évidents, qu'à la suite de cette complainte Jean d'Arundel et Roland Leyntale daignèrent prescrire une information contre les principaux coupables, qu'ils donnèrent l'ordre d'amener dans les prisons d'Alençon. Malheureusement la répression ne fut qu'apparente; les autorités anglaises fermèrent les yeux, et 'a garnison de Fresnay se garda bien de rien changer à ses habitudes.

« Dès lors le pillage fut regardé comme un droit, et le capitaine posa en principe, suivant l'usage du temps, que les paroisses, pour l'éviter, devraient payer un appaiis ou contribution de guerre spéciale. Le montant de cet appaiis, recueilli par des collecteurs nommés dans les assemblées de paroisse, était versé chaque trimestre, soit par les collecteurs eux-mêmes, soit par le procureur de fabrique. 11 en résultait une source abondante de revenus pour les Anglais, car ils appatissaient non seulement les paroisses voisines de la forteresse, mais en général toutes celles qu'ils pouvaient atteindre dans leurs courses, témoin la paroisse de Chauffour, à deux lieues du Mans...

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« Mais, de tous ces excès, les plus graves, sur lesquels nous devons insister, ce sont les violences contre la liberté individuelle des personnes. Ces violences semblent d'autant plus fréquentes que le gouvernement les provoque lui-même par son système d'administration et leur donne souvent une apparence légale. En efïet» après la conquête du Maine, le duc de Bedford exigea que tous les Manceaux se pourvussent d'un billet ou certificat, nommé bulletin de ligeance, constatant qu'ils avaient prêté serment au roi d'Angleterre. En outre, ceux qui avaient quitté leurs paroisses, ne fût-ce que momentanément, les marchands que leur commerce appelait en « pays français », et en général tous les habitants qui avaient des relations avec les « adversaires ». durent acheter au prix de l'or des congés, des sauvegardes ou des lettres de grâce.

u Les habitants de Fresnay, comme leurs compatriotes, furent soumis à cette règle, qui avait pour but de remplir les coffres du régent. En 1433-1434, l'un d'eux, Guillaume du Croq, achète ainsi, moyennant un salut (1) un « congé de trois mois ». Philippe Germont, d'Assé-le-Boisne, Etienne Garnier, de Songé, Jean Le Fèvre, de Saint- Paul-le-Gaultier, puis deux paroissiens de Saint-

^1) Le salut d'or de Henri VI valait alors environ 12 fr. de notre monnaie, valeur intrinsèque. La valeur effective, résultant du pouvoir général de l'jirgentà cette époque, était beaucoup plus considérable.

Aubin-de-Locquenay sont également forcés, dans le cours de l'année, d'acheter des congés ou des sauvegardes. Bien mieux, une « damoiselle » française, Annetle Ermenge, paie dix saluts « pour demeurer pendant six mois, elle, ses enfants et domestiques, dans la paroisse de Saint-Paul-le-Gaultier » ; tandis que Jean du Boisyvon, de la famille des seigneurs de Saint-Aubin-de-Locquenay, est réduit à acheter 8 livres 15 sous une lettre de grâce, pour le seul fait « de s'être absenté et d'avoir fréquenté les adversaires ».

« La conséquence naturelle de cet ingénieux système fut que tout Français qui, suivant le cas, n'avait ni bu/lelle, ni sauvegarde, ni congé, put être légalement fait prisonnier, jeté dans les basses-fosses et mis à rançon. Or, ces arrestations, devenues la source de profils importants, furent multipliées avec une ardeur extraordinaire par les Anglais de la garnison de Fresnay. Le moindre prétexte leur suflit pour faire des prisonniers, surtout pour arrêter les « manants ou gens du commun ». Bientôt même, l'habitude aidant, ils ne firent plus une course sans ramener quelques malheureux dans les prisons de Fresnay.

« Nous en avons pour preuves les contrôles de la garnison, qui énumèrent, suivant l'usage, au nombre des gains de guerre, les prisonniers mis à rançon depuis le commencement du trimestre. Du 30 mars au 28 juin 1433, par exemple, les hommes d'armes de Fresnay délivrent dix prison-

niers moyennant des rançons qui varient généralement de 13 à 20 saints; un seul, Lancelot Hardi, est taxé 50 saints et deux marcs et demi d'argent. Du 29 septembre au 1" novembre 1435, ils en délivrent neuf, et parmi les gains de guerre on remarque, avec un certain étonnement, « une damoiselle prise en pays d'Anjou par Thomas Patruson, archer de Jean Stragner, lance à cheval, et vendue au Mans 200 saints 10 marcs ! 1). « Enfin, pendant le deuxième trimestre de 1436, les Anglais de Fresnay mettent encore à rançon cinq prisonniers. Deux sont taxés 20 saints et 1 marc;

[l) '< Ces lignes, qui révèlent un détail curieux, ajoute en note M. Triger, méritent d'attirer quelques instants Tattention. Tout d'abord, en effet, prenant le mot damoiselle dans son sens le plus ordinaire, on est porté à croire que Thomas Patruson, après avoir enlevé en Anjou une femme de haut rang, l'avait ramenée au Mans, puis vendue à forfait à un de ses compagnons d'armes, auquel il laissait le soin d'en tirer une forte rançon : l'heureux archer aurait ainsi trafiqué de sa prisonnière, comme les gens de guerre le faisaient parfois, lorsqu'ils avaient la bonne fortune de prendre un personnage important. Mais le mot damoiselle a un second sens beaucoup moins connu, bien qu'assez fréquent aux quatorzième et quinzième s-iècles. Il désigne un petit meuble, généralement en bois sculpté, quelquefois en argent ou enrichi de peintures et de dorures, qui supportnit un miroir et servait pour la toilette des dames. M. L. de Laborde, dans son Glossaire français du moyen âge, et M. V. Gay, dans son Glossaire archéologique, en citent de nombreux exemples de 1308 à 1460. On pourrait donc supposer aussi que Thomas Patruson avait pris, dans un château d'Anjou, non pas une femme du rang de damoiselle, mais un meuble en argent d'un prix considérable. Nous laisserons au lecteur le choix entre ces deux hypothèses, en faisant observer toutefois que le chiffre de 200 saints 10 marcs d'argent semble bien élevé pour un meuble, si riche qu'il soit. »

un 6 saluts seulement ; un quatrième, Macé Carrel, pris par Guillaume de la Tousche, archer d'Osberne Mundoford, 40 saluts 2 marcs d'argent; le cinquième est délivré sous condition, car c'est un personnage important dont la « finance » ne peut être fixée qu'après mûres réflexions...

M Au sur[)lus, ces déplorables abus étaient en quelque sorte consacrés par la cruauté inouïe avec laquelle le gouvernement lui-même traitait les insoumis. Non seulement les autorités pendaient ou noyaient, sans autre forme de procès, les « pauvres compagnons » que le désespoir avait réduits au brigandage, mais encore elles condamnaient souvent à des supplices barbares, sans distinction de sexe, tous ceux qu'un acte de patriotisme avait signalés comme « partisans des Armagnacs ». Bien que nous n'ayons pas retrouvé jusqu'ici de traces d'exécution à Fresnay même, nous pouvons aflîrmer que les paroisses «sujettes de la forteresse» ne furent point à l'abri de l'odieux système de terrorisme pratiqué sur une si grande échelle en Normandie. En 1427, les Anglais de la garnison de Beaumont condamnent « à mourir ^i un jeune homme de vingt-deux ans, pour n'avoir pas révélé une tentative d'évasion à laquelle il n'avait pris aucune part; puis ils jettent dans les basses-fosses deux paroissiens d'Assé-le-Riboul, dont le seul crime est d'avoir secouru « un Armagnac blessé » et abandonné sur le champ de bataille. En 1 43H, les gens de justice de la vicomte d'Auge font pen-

dre *' pour ses démérites » un soi-disant brigand, Catien Galleton, « natif de la paroisse de Saint- Georges-le-Gaullier. près Fresnay-le Vicomte ». Enfin, pendant toute la durée de l'occupation, de nombreuses exécutions ont lieu à Alençon, et quelques-unes révèlent, dans leurs détails, une sorte de férocité. »

Sans doute, dans les exactions, vexations et cruautés des châtellenies anglaises il faut faire la part de rétat de guerre. Il n'est pas douteux que, la conquête achevée, la discipline militaire aurait été plus exactement maintenue, la justice et la police exercées d'une main forte et sûre. La paix publique aurait été rétablie, les coutumes et les mœurs dans une certaine mesure respectées, mais selon un lien étroit avec l'occupation matérielle et morale du pays conquis, avec l'extirpation complète de la nationalité ancienne. Or, il y a lieu de penser que la suppression de la France au quinzième siècle aurait eu pour lavenir de IFurope et du monde des conséquences capitales, et cela, non seulement au point de vue politique, mais au point de vue religieux. Il est permis en eflet de se demander si la révolution protestante, dont certains signes annonçaient déjà l'approche, n'aurait pas, au siècle suivant, triomphé dans le royaume anglais du continent comme dans r.'\nglelerre proprement dite. Lexemple des îles normandes (^Jersey, Guernesey, etc.;, non comprises dans l'annexion de la Normandie par Philippe-Auguste^ et

définilivemenl attribuées à la Grande-Bretagne par le traité de Brétigny, est à cet égard assez frappant.

La désolation exprimée par notre religieux de Saint-Denis, au moment où il commençait le récit des événements de l'année 1419, aurait été, dix années plus tard, au moment où Orléans paraissait près de succomber, plus justifiée encore sous la plume d'un écrivain chrétien et patriote : « Il était à craindre, au dire des gens sages, que la France, cette mère si douce, succombant sous le poids d'angoisses intolérables, ne vît son ancienne splendeur faire place à la plus triste obscurité, et qu'elle ne tombât sous la dépendance de l'étranger, si le Tout-Puissant, qui est l'auteur et le père de la paix, ne daignait exaucer ses plaintes du haut des cieux. Tel était aussi l'avis des Français de tout rang, de tout état, de toute condition... Aussi euton recours aux armes spirituelles; chaque semaine on faisait des processions générales, on chantait de pieuses litanies et l'on célébrait des messes solennelles... Si les prières des habitants du royaume ne furent pas exaucées, c'est que peutêtre leurs consciences étaient affligées de trop nombreuses blessures, surchargées du poids des crimes qui se commettaient partout. >>

Au milieu de ses misères et dans son effroyable déchéance, la France, tout en se sentant de jour en jour plus incapable de se sauver elle-même, ne s'avouait pourtant pas irrémédiablement perdue.

Elle était tombée bien bas, non seulement dans sa force matérielle, mais dans son état moral. Mais un double sentiment vivait tenace au fond des cœurs, dans toutes les classes de la nation, à tous les degrés de cette population qu'écrasaient tant de fléaux et qui succombait sous la ruine de toute espérance: Tattacbement passionné à la patrie; la foi au Dieu de Clovis et deCliarlemagne, à la religion de saint Louis. Ce sentiment religieux et national brillait d'une pure flamme dans le cœur du roi comme dans celui de son peuple. Dans l'affaissement déplorable de son énergie, Cbarles \U demeurait du moins un prince très chrétien et très français. Il abdiquait son pouvoir dans les mains d'un La Trémoille; mais il préférait la perspective de la fuite et de l'exil à la honteuse pensée d'une abdication de son droit et de son devoir royal devant l'usurpateur anglais. Et pourtant la triste renommée d'Isabeau, venant troubler son àme agitée par tant de revers, lui avait fait concevoir un soupçon déchirant. Selon un témoignage dont l'origine remonte au récit de l'un des plus intimes familiers de Charles Vil, qui le tenait de sa propre bouche, il épancha ce doute noblement devant Dieu. « Il est vrai, rapporte l'historien Pierre Sala, répétant ce quil avait oui dire à ce seigneur, Guillaume Goutfier, seigneur de Boisy, il est vrai qu'au temps de la grande adversité de ce roi Charles YII, il se trouva si bas qu'il ne savait plus que faire, et ne pensait plus qu'au salut de sa vie, car il était enclos

par ses ennemis de tous côtés. Le roi étant en cette extrême pensée, entra un matin dans son oratoire, tout seul; et là, il fit une humble requête et prière à Noire-Seigneur, dans son cœur, sans prononcer aucune parole, par laquelle il lui demandait dévotement que, s'il était réellement le véritable héritier descendu de la noble maison de France, et si le royaume devait justement lui appartenir, qu'il 1)1 lit à Notre-Seigneur de le lui garder et défendre, ou, au pis, de lui l'aire la grâce d'échapper à la mort ou à la prison, et qu'il se pût sauver en Espagne ou en Ecosse, dont les rois étaient de toute ancienneté frères d'armes et alliés des rois de France, et c'est pourquoi il avait choisi là son dernier refuge. »

Le roi priait; la nation, nous l'avons vu, faisait aussi monter sa prière au ciel. Cet appel, qui parut d'abord sans écho, était entendu. Le secours imploré allait venir. 11 allait se manifester au roi et au peuple sous une forme inattendue, extraordinaire, saisissante, à la fois simple, touchante et prodigieuse, d'une façon, pour tout dire, vraiment divine et surnaturelle.

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