I.K PAYSAN
Nul, qui soit debout ni séant, Ici ne dort, par ma foi, sire.
Que voulez-vous? n'y a que moi Dans la maison.
BRISE-GODET, s'culressant à Robert
C'est le seigneur de céans, maître, Que vous ai dit.
Prenez-le moi, sans contredit.
Liez-lui les pieds et les poings, Et faites vite de tout point.
Rien n'est de mieux.
LE PAYSAN
Au nom du haut Seigneur qu'est Dieu, Beaux seigneurs, merci je vous crie!
Je ne crois pas qu'à nul de vous J'aie encore tait aucun mal, rSi que jamais vus je vous aie, A mon avis.
Eh! ne dis point telles sottises, Allons, montre-nous le trésor Que tu ns fait d'.irgent et dor, Ou tu mourras de la façon Que je te rouperai Ih tète A cette place.
LE PAYSAN
Ne doutez point que je ne fasse Ce que voudrez, sans contredire.
Pour Dieu ! ven-z le voir, beau sire : Volontiers le vous montrerai.
Ce coffre je vous oiiviirai :
Regardez, sire.
Qu'y a-t-il là? L faut le dire.
Sont-ce florins ?
LE PAYSAN
Ce sont anrjes et moulons fins, Et voici des parisis d'or; Ici d'autre monnaie encor.
Qu'est bonne et belle.
>"as-tu point d'argent en vaisselle Nulle autre part?
LE PAYSAN
Non poi'-it, sire, que Dieu me'garde Si ce n'est ces six gobelets Lesquels ne sont guère brillants, Vous voyez bien.
Cà ! Rigolet, avance, tiens!
Ces gobelets et ces sacs-ci Me g.'irileras. Et t(/i aussi, Lambin, prends ceci dans ta main.
[S' adressa 71/ au paysan.)
Sais-tu ce qui en est, vilain?
Dis merci à la compagnie De ce que te laissons en vie.
Allong-nous-en !
1,E PAYSAN
Seigneurs, je prie Dieu bonnement Qu'il vous tienne tous en santé, Et qu'à la fin par sa bonté Merci vous fasse !
Nous rencontrons un pendant à celte peinture dans le « miracle à" Oi\\on, roi d'Espagne ». L'empereur Lothaire, après avoir réduit à merci la ville de Burgos, met <à rançon les bourgeois qui ont contribué à la défense de la cité. Heureux encore ceux-ci d'obtenir grâce pour « leurs pauvres corps ') ! — «Seigneur, dit l'un d'eux, faites-moi accompagner par un messager qui vienne voir mon ménage. J'ai deux cents marcs de belle et bonne vaisselle et deux mille florins d'or, sans compter les meubles de ma maison. Je vous livrerai tout cela; mais laissez-moi, sans plus, en vie. » — On croirait entendre Henri V dialoguant avec les principaux bourgeois de Melimou de Meaux.
Un tableau fort intéressant, au point de vue des mœurs parisiennes du moyen âge, c'est la scène par laquelle s'ouvre le « miracle de Notre-Dame d'un marchand nommé Pierre le Changeur ». Plusieurs mendiants causent entre eux, en attendant la pratique.
DIDIER, premier pauvre [d'abord seul)
Dieu me donne bonne rencontre Aujourd'hui ! Car si pauvre suis Que je n"ai ni pain ni argent.
Donnez à Didier, bonnes gens, Pour que vos péciiés Dieu pardonne !
Mais les gens passent sans s'arrêter, et Didier poursuit :
Las ! je ne trouve qui me donne.
Et ne sais où me diriger.
Vais sur la place me distraire Etm'asseoir là-bas au soleil.
Arrivé sur la place :
11 est encore de bonne heure ; Ici un peu m'arrêterai.
Et les compagnons attendrai.
Avec qui le temps passerai Jusqu'à graiid'messe.
MENAIT, deuxième pauvre
Bonjour, Didier; mais, dis-moi, qu'est-ce Qui t'a si matin amené?
Quelqu'un t'a-t-il déjà donné?
Non point, Menait, mon ami ciier.
Je n'eus hier soir de quoi souper, C'est ce qui m'a fait me lever Si matiuet.
Tu en as le ventre plus net Et plus dégagé l'estomac.
N'as-tu point de pain dans ton sac Pour aller boire?
Non point, ami, par saint Magloire, Ni denier ni maille en ma bourse.
Sieds-toi ici vaille que vaille, Près de moi; un peu causerons Et puis quêter nous en irons De par la ville.
Soit donc! Ho ! Voici venir Gille L'étique, qui vient ci nous voir.
Gille, viendrez-vous vous asseoir Avecque nous?
Oui bien, Menait, mou ami doux.
Et pour cela même je viens.
Que bonjour vous puissiez avoir Tous deux ensemble !
Seigneur, dites-moi si vous semble Bon mon conseil : sans plus tnrder, Prions pour tous nos bienfaiteurs, Pour les femmes et pour les hommes, Car sûrement tenus v sommes.
Didier, avec toi suis d'accord Que des bienfaits que d'eux avons Louer Dieu pour eux nous devons Et le prier.
Dis-nous donc. .Men.iit. qui sont ceux Qui plus volontiers bien te font Et plus souvent.
Je le dirai, si tu promets D'en faire autant.
Je le promets, et après toi Les nommerai.
C'est bien. Pensez à les compter, Vous deux, quand je vous les dirai.
Premièrement, vous nommerai Une dame déjà vieillotte, Qui est veuve et s'appelle Hugotte.
A sa maison, point n'est de jour
Où je n'aie, sitôt que j"y frappe, Chair ou poisson, potage on pain.
Que Dieu veuille ses biens accroître !
Après, souvent aussi me donne Une sienne bonne voisine Qu'en paradis Dieu veuille admettre!
Que l'on surnomme la Bossue.
Uiche femme est et très cossue; D'elle, chaque jour de carême, J'ai une écuelle que j'estime Et compte à plus de six deniers.
Aussi me donne volontiers Un prud'homme qu'on nomme Hernaut De Biscarel, Dieu le protège!
Me donne encore un bon bourgeois Qu'on appelle Pierre le Maître.
Dès qu'.à sa porte me voit mettre, Ne manque point, quel jour ce soit, Que de ses biens il ne m'envoie Pain ou argent.
Quand tu as tant de bonnes gens Pour clients, tu dois être riche.
Ne pense pas que je te triche, Je n'ai point tant de connaissances; Mais j'ai seulement à la Pointe Saint-Eustaclic un louDiois par jour.
En partant de là, je m'en vais Par les halles, au grand Godet, Puis k Simon Triquefadet, Qui demeure au pont Notre-Dame.
De Jà m'en reviens à la dame Du Chàtel, la femme Hauiin; Lcà ai-je du pain et du vin, Et de la viande et du potaee.
C'est l'iiôtel où plus d'avantage Ai entre tous.
Seigneurs, et comment trouvez-vous L'hôtel de Pierre le Changeur?
Y avez- vous jamais reçu L'aumône, dites?
Que voilà bien question vaine !
Il est aussi vr.ii qu'Évangile Qu'il n'y a si riche en la ville; Mais, va vite laver ta bouche, Car du plus puant et avare, Que nulle part connaître on puisse, Tu viens de nous parler. Il hait A ce point tous les pauvres gens Que jamais piécette d'argent Je ne lui vis donner pour Dieu.
Gillet, as-tu quelquefois vu Qu'il eût donné denier ni maille?
Rt toi, Didier?
Je vis avant-hier à sa porte Ne sais combien de malheureux Qui attendaient pour une aumône, Mais il vint armé d'un bâton, Et il s'en est bien peu fallu Qu'il ne les ait tous mis à mal.
Je puis vous dire qu'à sa porte Jamais n'ai demandé l'aumône.
Mais que me voudrez-vous donner Si aujourd'hui par mes discours Puis de lui quelque chose avoir?
Eh bien! Didier, va l'essayer.
S'il te met aumône en la main, Quelle que soit, je te promets, Aussitôt que je la verrai, Que de vin je te donnerai Pleine une quarte.
C'est convenu ! Par sainte Marthe!
J'y vais, et ne m'arrêterai Pas avant d'avoir vu so porte.
Va donc ! Et si de sa monnaie Ou d'autre chose il te fait don.
Ce sera, certes, grand miracle.
Didier gagne son pari ; car Pierre le Changeur, dans un mouvement de colère, lui jette à la tête un pain, que le mendiant rapporte triomphalement à ses camarades, en réclamant le vin promis. Menait s'exécute, et les trois mendiants se rendent à la taverne en chantant. Après cette pittoresque exposition, l'auteur met en action l'histoire de la conversion du riche avare.
A côté des mystères et des miracles, le moyen âge avait vu de bonne heure se produire un genre dramatique, intermédiaire entre le théâtre religieux et le théâtre comique, et dont l'objet plus spécial était de faire ressortir une vérité ou un enseigne-
ment moral. De là les pièces de ce genre reçurent le nom de moralités. La leçon dans quelques-unes devait ressortir d'un exemple historique ou légendaire, mis sous les yeux des spectateurs. A cette espèce appartient un drame intéressant, composé et rimé en 1395, d'après une lettre latine de Pétrarque, qui s'était inspiré lui-même d'une histoire plus ou moins fictive, racontée par Boccace dans son Décaméron. Cette moralité exemplaire était, sans aucundoute, le cas échéant, représentée au temps dont nous essayons de reproduire la physionomie, puisque cette pièce n'était pas ouhliée au seizième siècle, où elle eut les honneurs de l'impression. Elle est intitulée dans le manuscrit venu jusqu'à nous et très voisin de l'original : « L'Histoire deGriselidis, la marquise de Saluées, et de sa très merveilleuse constance. Cette histoire est appelé le Miroir des dames mariées. » Ce n'est pas sans quelque satisfaction quenous reproduisons ici l'analyse courte et clairequ'en adonnée récemment un érudit suédois, M. Johan Mortensen, dans une série de leçons professées par lui à l'École supérieure des lettres et des sciences de Gothembourg, et où il a exposé devant un auditoire composé, non seulement d'étudiants, mais de gens du monde, riiistoire de notre ancien théâtre '1). Comme on le voit, on s'intéresse en Scandinavie à nos antiquités
(1) Le Théâtre français au moyew «ye, par Jolinn Mortensen, traduit du suédois par Emmanuel Pliilipot, p. 141 et suiv.
littéraires. Puisse-l-on ne les pas négliger en France !
« Le marquis Gautier de Saluées est un grand chasseur. Ses barons et vassaux, qui lui sont très attachés, l'ont souvent supplié de prendre femme pour que son marquisat ne tombât pas après sa mort entre les mains d'un étranger. Mais il aime la liberté de sa vie de garçon et il ne croit pas aux femmes. Il a donc refusé pendant longtemps d'écouler les conseils de ceux qui voulaient le marier. Mais enfin il se décide à céder et à chercher femme, mais à la condition que tous ses sujets traiteront avec le plus grand respect celle qu'il choisira, quelle qu'elle puisse être. Personne n'a rien à objecter à une demande aussi raisonnable. Gautier invite à ses noces toute la noblesse du pays, tous ses parents et voisins, et on se meta faire les robes de la future marquise, sans que personne sache encore qui elle est.
« Cependant il y a sur les terres du marquis- un vieux berger très pauvre nommé Janicole, dont la fille Griselidis est un modèle de toutes les vertus féminines. Le marquis l'a remarquée au cours de ses chasses dans le bois. 11 a vu avec quel dévouement intelligent elle dirigeait son petit ménage, avec quelle tendresse elle soignait son vieux père.
M Arrive enfin le jour fixé pour le mariage. Le marquis se rend dans le bois avec sa suite, comme s'il s'agissait d'une partie de chasse ordinaire, et arrive devant la chaumière de Janicole. Griselidis
puise de Feau à la fontaine pour laver les pieds de son père. Le marquis fait appeler le vieillard et lui demande la main de sa fille. Le vieillard s'incline profondément et remercie de cette oflre brillante. Mais le marquis exige que Griselidis lui promette d'obéir en tout aveuglément et de faire toutes ses volontés, quelles qu'elles puissent être. Griselidis le lui jure solennellement. Alors on la pare de riches vêtements, et les noces sont célébrées.
« Cette première partie du drame se termine par une scène entre deu.K bergers, laquelle est comme une caricature de l'événement sérieux qui vient de se passer. L'un d'eux secroit déjà chevalier comme Griselidis est marquise; et l'autre se moque de lui.
« Griselidis montre beaucoup de modestie et de simplicité dans cette élévation subite. Ses vertus domestiques et son attitude digne excitent l'admiration générale. Elle a bientôtune tille qu'elle aime avec toute la tendresse dont son cœur est capable. Mais le marquis, voulant mettre son obéissance à l'épreuve, lui enlève l'enfant sans lui dire ce qu'il en a fait. Elle croit qu'il a mis sa fille à mort ; mais en réalité il la fait élever secrètement chez une parente qui habite Bologne. Griselidis devient mère une seconde fois et un fils lui naît. Celui-ci aussi lui est enlevé par lepère; mais elle supporte encore cette perte sans que ses lèvres murmurent une plainte.
« Malgré cela le marquis n'est pas encore complètement persuadé qu'il a une femme obéissante,
et il la soumet de nouveau à une épreuve, la plus dure de toutes.
« Il demande au Pape l'autorisation de se séparer de sa femme : ce qu'il obtient sansdifficulté(l). Puis il ordonne à Griselidis de retourner dans la chaumière de son père en emportant seulement ce qu'elle a apporté en se mariant, c'est-à-dire rien. Elle obéit. Elle se contente de demander qu'on lui laisse une chemise pour couvrir son corps; puis elle part pour la demeure paternelle.
« Pourtant la série des humiliations et des épreuves n'est pas encore terminée. Le marquis fait venir ses deux enfants de Bologne et appelle Griselidis au château. Il lui présente sa fille comme une noble princesse qu'il veut épouser et lui ordonne de faire les préparatifs de la noce. Elle obéit encore. « Que te semble-t-il de ma nouvelle épouse ? » lui demande le marquis. Elle répond : « Sire, vous ne pouviez pas en trouver une plus honnête ni plus belle que celle-là, et j'espère que vous serez très heureux. Mais je vous prie seulement de ne pas être aussi dur avec elle que vous l'avez été envers moi. Elle a été élevée délicatement, elle est jeune et tendre, et elle ne pourrajamais souffrir tout ce que j'ai souffert. »
« Enfin le marquis est vaincu par cette résigna-
(1) En dehors des spécialistes, les écrivains du moyen âge prennent sans la moindre hésitation les plus étranges libertés, non seulement a^ec l'histoire et la géographie, mais avec la théologie et le droit canon.
tion sublime. La longue épreuve est terminée, et Griselidis est rétablie dans son ancienne dignité de marquise et d'épouse, ses enfants qu'elle retrouve lui sautent au cou, et son vieux père est appelé à lu cour du marquis. »
Mais la leçon que la moralité par personnages a pour objet d'inculquer àses auditeurs, leur est le plus souvent administrée sous une forme didactique et allégorique. La pièce alors a le caractère d'un sermon ou d'une dissertation dialoguée, partagée entre des interlocuteurs parmi lesquels figurent le plus souvent des êtres de raison, des ([ualités ou des abstractions personnifiées. Tel est le cas du docte divertissement auquel les étudiants se livrèrent dans l'un des principaux centres de l'Université de Paris, et qui est intitulé, dans le manuscrit qui nous l'a transmis : « Une moralité faite au collège de iXavarre, le jour de saint Antoine, l'an 1426, à cinq personnages, c'est à savoir. Dieu, le Docteur, Péché, le Diable et l'Homme. » C'est une sorte de petit traité de théologie morale exposé en vers français et en figure dramatique. On en aura quelque idée par ces stances explicatives et prédicatives du Docteur, qui servent de préambule à la représentation :
Entendez ce qu'il faut entendre, Fils d'Adam, nous sommes si sages Que ne voulons à rien entendre Sauf à garder nos \ieux usages.
C'est-à-dire pécliés, délices.
Nous craignons la mort peu souvent; Nous entendons blâmer les vices, Autant en emporte le vent.
On prêche, on crie, on admoneste, Il n'est mal qu'on ne cite en place, D'en parler on se rompt la tète, Mais pourtant cherchez qui mieux fasse.
Hélas I si bien on connaissait Le mal, la peine, le dommage Que fait Péché, nul ne voudrait En aucun temps lui faire hommage...
Comme l'a bien dit saint Grégoire, Choses par exemple montrées Demeurent mieux dans la mémoire Que paroles vite passées.
Nous voulons donc par personnages, Par exemples et par ûgure Montrer Péché, par quoi les sages En auront moins désir et cure...
Avant le temps de Jésus-Christ Furent plusieurs clercs d'excellence Qui ont, comme on voit en écrit, Fort peiné pour trouver science.
Or, parmi eux fut un nommé Varron, qui fut d'esprit si fin, Qu'il en est le plus renommé.
Selon Tulle et saint Augustin...
Varron savait bien, à vrai dire.
Que les faux dieux n'avaient puissance ;
Pour ce voulut Péché décrire,
Pour décharger sa conscience...
— :ii-2 —
Il fit composer une image En la forme d'une déesse, Tout à fait étrange et sauvage, Qui toujours tremblait de détresse.
Puis aussi l'image d'un dieu, D'un liomme et avec eux d'un diable, Et il fit placer au milieu La déesse si détestable.
Elle fut Péché appelée Et adressait par un écrit, Comme toute désespérée, A chacun de ces trois un dit.
Vous verrez ces dits exposer, ils sont très graves et pesants, Pour moi, je m'en veux reposer Et n'en plus parler à présent.
Béni soit qui écoutera
Et retiendra bien cette histoire,
Je crois qu'elle profitera
A ceux qui l'auront en mémoire.
Une autre moralité du même genre et qui paraît être à peu près du même temps, nous a été conservée dans le même manuscrit, et a été transcrite aussi à la suite d'un recueil de divers ouvrages de Jean Gerson. Elle a de même un caractère scolaire très prononcé, mais elle a été probablement représentée par des écoliers plus jeunes que les acteurs de la précédente. On la peut intituler : « Le Cœur et les cinq Sens à l'école de la Raison. » Le Docteur ouvre la scène par ce bref avertissement :
De toute humaine créature Ici pouvez voir la doctrine, Comme en livre et comme en peinture Pour obtenir la joie sans fin.
Puis Dieu dit à Raison
Ces six écoliers je te donne :
Cœur, Tact, Langue, Flair, Œil, Ouïe, Afin que ma doctrine bonne Par toi. Raison, d'eux soit ouïe.
Raison se charge d'eux avec l'aide de sa fille Conscience, qui lui sert, pour ainsi dire, de vioniirice. Elle leur fait à chacun sa leçon spéciale, puis leur adresse une exhortation collective. Après quoi, comme un régent fatigué, elle s'en va « prendre un peu son ébat ». A peine est-elle partie, que ses écoliers prennent aussi les leurs, mais d'une façon fort vilaine, en se révoltant contre sa doctrine et en remplissant la classe d'ordures. Conscience les tance de la belle manière et, au retour de Raison, lui fait son rapport, qui est suivi d'une rude correction infligée aux écoliers. La pièce, qui dans son ensemble est fort courte, se termine par un long sermon de Conscience, laquelle met consciencieusement en relief tous les défaut du Cœur et des cinq Sens et conclut ainsi :
Temps est de finir ma complainte ; Je TOUS prie, mère, par amour, Que mettiez en un si bel ordre Ces écoliers, qu'au Roi céleste J'en puisse rendre si bon compte Qu'aux deux il nous fasse monter.
La plupart des représentations dont nous venons de nous donner brièvement le spectacle sont parisiennes. Mais, dans les diverses régions de langue française, dans celles surtout que leur situation mettait à l'abri des souffrances de la guerre étrangère et de la guerre civile, on goûtait également et vivement, à la même époque, le plaisir du théâtre. En 1408, l'évêque de Langres accorda au doyen et aux chanoines de Saint-Maclou de Barsur-Aube la permission de se joindre à quelques bourgeois de la ville pour « exposer et réciter avec diversité de costumes et de personnages », sur une place publique convenablement choisie à cet effet, la vie et les miracles de leur saint patron. La représentation ne devait pas occuper moins de deux journées. Il en fallut trois pour la représentation à Metz, en 1409, sur la place des Changeurs, du mystère de V Apocalypse. En 1413, les confrères du Saint-Sacrement d'Amiens représentèrent aux fêtes de la Pentecôte le mystère de la Passion et Résurreclion, et obtinrent ultérieurement du corps de ville une subvention de quarante sous parisis en dédommagement des frais. C'est vers l'année 1414 que M. J.-M. Richard, éditeur de la curieuse
Passion en près de vingt-cinq mille vers que nous a conservée un manuscrit d'Arras, en place la composition, attribuée à un clerc picard nommé Euslache Mercadé, et peut-être fut-elle dès lors représentée, sinon dans cette ville, du moins dans cette région. En 1425, trois jours durant, fut fait à Metz « le jeu de saint Victor. Et le personnage de saint Victor fut joué par un gentil compagnon, nommé Maître Ghertin, lequel était alors maître et régentait l'école de Saint-Vit ». En 1427, le 11 août, la Confrérie du Saint-Sacrement obtint de la municipalité d'Amiens une allocation bien plus considérable qu'en 1413. Elle ne reçut pas moins de vingt livres parisis « pour avoir remontré au peuple le mystère de la. Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin de donner exemple de la très cruelle mort et souffrance qu'il voulut endurer pour le salut du genre humain ». Le 6 janvier de cette même année, avait été représenté à Senlis le Martyre de saint Barthélémy. Les mentions venues jusqu'à nous (1) ne sont qu'un échantillon de nombre d'autres représentations semblables.
Le théâtre était donc alors le genre de littérature le plus populaire. Mais il agréait aussi à la haute société et contribuait aux plaisirs des rois. Les Confrères de la Passion avaient, nous Tavons vu, mérité la faveur de Charles VI par les mystères
(1) La plupart sont empruntées à Petit de Julleville, Les Mystères, t. Il, p. 8 et suiv.
qu'ils avaient joués devant lui. Cette même confrérie, hélas! ou quelque autre analogue, ne se fit pas faute de représenter devant le conquérant venu d'outre-mer une pièce de nature à flatter son orgueil national. Elle choisit pour sujet le patron de FAngleterre. « Item, consigne Chufîart dans son Journal, pour l'amour du roi d'Angleterre et de la reine, et des seigneurs dudit pays, les gens de Paris firent aux fêtes de la Pentecôte, qui tombait le dernier jour de mai, le mystère du Martyre de saint Georges à l'hôtel de Nesle. » Cette représentation eut lieu deux jours durant, les mardi 2 et mercredi 3 juin 1422, devant une brillante afïluence de noblesse anglaise et française.
Des spectacles analogues, mais généralement muets et en forme de tableaux vivants, servaient à rehausser l'éclat des entrées solennelles des rois ou princes dans leurs capitales ou leurs bonnes villes. Grognon, mais badaud, notre Bourgeois de Paris ne s'est pas refusé sa part de tels plaisirs des yeux, et il en a noté plusieurs exemples. C'est ainsi que, narrant l'entrée solennelle de Henri V à Paris après le traité de Troyes^ il n'oublie pas que « il fut fait en la rue de la Calandre, devant le Palais, un très touchant mystère de la Passion de Notre-Seigneur au vif, selon qu'elle est figurée autour du chœur de Notre-Dame de Paris; et duraient les échafauds environ cent pas de long, venant de la rue delà Calandre jusqu'aux murs du Palais, et il n'y avait homme voyant ledit mystère
qui n'en eût le cœur attendri ». De même, quand le régent Bedford revint à Paris après sa victoire de Verneuil, il fut reçu en grande pompe et, entre autres cérémonies, honoré d'une représentation de ce genre. « liem^ devant le Châtelet il y avait un très beau mystère du Vieux Testament et du Nouveau, que les enfants de Paris firent, et il fut fait sans paroles ni gestes, comme si ce fussent des images dressées contre un mur. «
Ces pieuses représentations, muettes ou dialoguées, n'avaient pas moins de vogue en Angleterre qu'en France. Lorsque la reine Catherine alla recevoir outre Manche les hommages des sujets de son époux, elle y fut accueillie par des jeux et figurations semblables. « Quand elle débarqua en Angleterre, rapporte notre religieux de Saint- Denis, elle fat reçue avec honneur et magnificence par les gens de la noblesse et autres, en présence d'une nombreuse population, au son d'une musique harmonieuse produit par le concert de nombreux instruments de toutes sortes. Ensuite elle fut conduite à Londres au milieu d'une série non interrompue de divertissements et de représentations de mystères, et avec les cérémonies usitées de tout temps en pareilles circonstances, et y fut honorée et obéie comme reine. »
En Angleterre, le théâtre religieux avait pris un développement tout particulier, comme illustration du jour de la Fête-Dieu et de la procession du Saint-Sacrement. A cette occasion, en 1 413, l'année
même de la bataille d'Azincourt, les divers corps de mélier de la ville d'York représentèrent une longue série de scènes détachées, mais successives, allant de la création du monde au jugement dernier. La liste en est intéressante. En voici quelques extraits (1) :
«Les tanneurs représentaient Dieu le Père Tout- Puissant créant et formant les cieux, les anges et les archanges; Lucifer et les anges qui tombèrent avec lui dans l'enfer. — Les cardeurs : Dieu le Père créant Adam du limon de la terre et faisant Eve de la côte d'Adam et leur inspirant le souflle de vie. — Les foulons : Dieu défendant à Adam et Eve de manger du fruit de l'arbre de la science.
— Les tonneliers : Adam et Eve avec un arbre entre eux; le serpent les décevant avec des pommes; Dieu leur parlant et maudissant le serpent, et un ange avec une épée les chassant du paradis. . . — Les constructeurs de vaisseaux : Dieu ordonnante Noé de faire une arche de bois léger. — Les poissonniers les pêcheurs et les mariniers : Noé dans l'arche avec sa femme et ses trois fils et divers animaux...
— Les tuiliers : Marie, Joseph, une sage-femme, l'Enfant couché dans une crèche entre un bœuf et un âne, et l'ange parlant aux bergers... — Les batteurs dor et les monnayeurs : Marie avec l'Enfant et l'étoile au-dessus, et les trois Rois offrant
(1) Nous les empruntons à notre volume : Orirjines catholiques du IhédLre moderne, p. 348 et suiv.
leurs présents... — Les barbiers : Jésus, saint Jean le baptisant, etdeux anges qui les assistent... — Les fabricants de bourses et les bonnetiers : Lazare dans le sépulcre; Marie-Madeleine, Marthe, et deux juifs dans l'admiration... — Les boulangers et les porteurs d'eau: Le souper de Notre-Seigneur et l'agneau pascal; douze apôtres; Jésus, ceint d'une toile de lin, leur lavant les pieds ; l'institution du sacrement du corps du Christ dans la nouvelle loi et la communion des apôtres. — Les cordonniers : Pilate, Caïphe, Anne, quarante soldats armés. Malchus, Pierre, Jacques, Jean, Jésus et Judas qui le baise et le trahit... — Les bouchers et les coquetiers : La Croix, deux larrons crucifiés et Jésus suspendu entre eux; Marie, mèrede Jésus, Jean, Marie, mère de Jacques, et Salomé; un soldat avec une lance et un valet avec une éponge; Pilate, Anne, Caïphe, un centurion, Joseph d'Arimathie etNicodème détachant Jésus etle déposant dans le sépulcre. — Les selliers et les vitriers : Jésus brisant les portes de l'enfer; douze élus et douze damnés... — Les charrons, les sculpteurs et les scieurs de long : Jésus sortant du sépulcre ; quatre soldats armés; les trois Marie exprimant leur douleur; Pilate, Caïphe et Anne; un jeune homme vêtu de blanc, assis sur le sépulcre et parlant aux femmes... — Les tailleurs : Marie, saint Jeanl'évangéliste, deux anges et les onze apôtres; Jésus s'élevant en leur présence; quatre anges portant un nuage... — Les tisserands de laine:
Marie s'élevant avec une multitude d'anges, huit apôtres avec Thomas prêchant dans le désert. — Les hôteliers : Marie et Jésus qui la couronne avec un grand nombre d'anges. — Les merciers : Jésus, Marie, douze apôtres, quatre anges avec des trompettes et quatre avec une lance et deux fouets, quatre élus et quatre damnés, six diables. »
Des genres comiques, nous l'avons dit, étaient venus s'ajouter, dans le théâtre du moyen âge, aux genres religieux ou sérieux. Ces derniers même, pour le divertissement du peuple, avaient de bonne heure donné place, dans leur propre sein, à des scènes comiques et même boufionnes. La bouffonnerie s'était épanouie encore plus librement et licencieusement dans les réjouissances d'origine païenne, qui s'étaient, dès les plus hauts temps, transmises et comme naturalisées parmi les populations chrétiennes et jusque dans le monde ecclésiastique. Le nom générique de fête des fous fut justement appliqué à ces saturnales des clercs, prêtres, diacres, enfants de chœur, et elles étaient loin encore, à l'époque oùnousnousplaçons, malgré les efforts redoublés de l'Église, d'avoir été extirpées ou du moins réduites à des joies plus honnêtes. La fête des fous avait donné naissance à la solie, satire mise en dialogue, oùfleurirenl, comme dans la moralité, lespersonnificationsallégoriques. Les écoliers de l'Université, qui, outre la part prise par eux à la fête des fous, avaient aussi, à diverses époques de l'année, leurs fêtes joyeuses et
licencieuses, s'adonnèrent, quand ils le purent, à cegenre peut-être encore plus volontiers qu'à l'autre. Il en fut de même des deux corporations formées sous le nom de 6a50c/ie5,autourdu Parlement et du Châtelet, par les clercs de notaires, de procureurs, d'avocats et de greffiers. Anecdote bouffonne exposée par personnages, la farce, qui sans recevoir d'abord ce nom, avait eu sa place dans le répertoire des anciens jongleurs, fut, dès la fin du quatorzième siècle, cultivée avec une faveur, qui s'accrut encore au quinzième, par tous ces joyeux compagnons : écoliers, basochiens, membres divers de diverses réunions et associations folles, et aussi, accessoirement, par des sociétés ou confréries plus sérieuses et par des groupes d'ordre varié. Dans notre pays surtout, les plus cruels désastres ont peine à interrompre la source jaillissante du rire. On y riait donc en ce temps même, quoique ce fût alors pour la France une époque de sang et de larmes.