LES TROIS FRANGES
L'occupation, devenue définitive, de la capitale et de la personne du roi par la l'action bourguignonne et, d'autre part, malgré les habitudes ambulantes du dauphin, l'installation oflicielle de son gouvernement, rival de celui de Paris, au sud de la Loire, à Bourges et à Poitiers, acheva le démembrement moral de la patrie. Il y eut désormais deux Frances. Sur la France du centre et du midi Charles, héritier du trône, commença dès maintenant son futur règne. Le 26 octobre 1418, il prit le titre de régent. Ses efforts soutenus réussirent avec le temps aie débarrasser des enclaves bourguignonnes qui s'étaient formées dans cet État, mais il n'eut pas le même succès dans ses tentatives réitérées pour conserver et pour augmenter les positions qui lui étaient "demeurées au nord de la Loire.
Un régent de seize ans, si précoce et si actif qu'il soit, et Charles à ses débuts paraît avoir été l'un et l'autre, dépend assez naturellement de son entourage politique et voit par les yeux de celui-ci. L'influence de ses ministres et de ses généraux déterminait dans une très large mesure les décisions du jeune prince et plus encore les actes de son gouvernement. Son entourage d'alors était tout armagnac, Les deux principaux chels militaires de son conseil étaientTanguy du Chastel, l'ancien prévôt de Paris, et Arnaud Guilhem, seigneur de Barbazan, surnommé à bon droit le « chevalier sans reproche ». Les chefs civils, vrais ministres, étaient ces mêmes hauts conseillers qui avaient guidé naguère le dauphin dans sa première participation aux affaires publiques : Robert le Maçon, JeanLouvet, Regnault de Chartres, archevêque de Reims, Martin Gouge de Charpaignes, évêque de Clermont. Plusieurs autres prélats encore avaient, au moins d'une façon relative, l'oreille du jeune prince et venaient quelquefois siéger dans ses conseils : tels Jacques Gelu, archevêque de Tours, Guillaume deBoisratier, archevêque de Bourges, Simon de Cramaud, évêque de Poitiers et cardinal. Le docte Gérard Machet conservait la direction de la conscience de Charles, dont la santé matérielle était confiée aux soins du physicien (médecin) Jean Cadart et du chirurgien Hegnault Thierry. Le jeune régent, dont l'éducation avait été profondément religieuse, ne négligeait pas de
conserver, d'entretenir avec soin les liens traditionnels qui avaient de tout temps uni sa race à l'Église. Parmi les apanages dont l'avait doté son père figurait le duché de Touraine, dont le titulaire étaitchanoine-nédelacoUégialedeLoches. Le 6 novembre 1418, profitant de sa résidence temporaire au château de cette ville, Charles, accompagné des grands de sa cour, se présenta au portail de l'église où l'attendait le collège canonial. Introduit solennellement dans le chœur, le prince revêtit le surplis, la chape de soie, Taumusse de fourrure grise et s'assit dans sa stalle, à côté du maître-autel. La grand'messe fut célébrée. Le royal chanoine jura d'observer les statuts de la collégiale et promit de faire remettre à la communauté une chape de soie, conforme à celle qu'il portait. C'était la redevance à laquelle il était tenu pour son joyeux avènement.
Cette cérémonie ecclésiastique fut, à quelques jours de distance, suivie d'une expédition militaire dont le sujet n'est pas moins caractéristique des mœurs d'alors. Georges de laTrémoille, que nous avons vu tenir l'un des premiers rangs à la cour d'Isabeau, comptait au nombre de ses possessions féodales la ville et le château de Sully-sur-Loire. A la suite du coup de main de l'Isle-Adam, Martin Gouge, qui aurait fort bien pu partager le triste sort de l'évêque de Coutances et de l'évêque de Senlis, avait réussi à s'échapper de la capitale sous un déguisement. Comme il se dirigeait vers
Bourges pour y rejoindre le dauphin, il fut reconnu à Jargeau par les gens de La Trémoille. Or, celui-ci lui en voulait, et d'ailleurs trouva roccasion bonne pour augmenter sa fortune. 11 fit donc conduire le prélat à son château voisin, et l'y retint prisonnier, avec l'intention, comme dit le bon Jouvenel, « de ne le pointdélivrerqu'il ne payât une grosse rançon. En efiet, durant les troubles, ajoute-t-il, Maître Martin Gouge avait eu part au gouvernement, et du temps de Monseigneur le duc de Berry, il avait été ordonnateur et distributeur de ses finances, et plus tard son exécuteur testamentaire, et tout cela n'avait pas été pour lui sans un bon profit. » Puisque le régent se trouvait dans ces parages avec une forte compagnie de gens de guerre, Tanguy duChastel, le président Louvet et Jean de Torsay, grand maître des arbalétriers, ami particulier de l'évêquedeClermont, insistèrent auprès du jeune prince pour qu'il ne tolérât point, au détriment de l'un de ses plus hauts et plus fidèles conseillers, un pareil acte de brigandage. Charles parut donc devant Sully, le 15 novembre 1418, et commençade faire battre la ville et le château. La Trémoille ne crut pas devoir prolonger la résistance. Il délivra son prisonnier et promit de plus d'être désormais lui-même pour le dauphin un serviteur fidèle. Cela ne l'empêcha pas de continuer à figurer parmi les amis de Jean sans Peur. Il eut un pied dans les deux camps; il fut un personnage important dans les deux Frances.
La France bourguignonne comprenait, dans son ensemble, la région au nord de la Loire. Sous le r^^gne nominal de Charles VI et la lieutenance olficielle d'isabeau, Jean sans Peur y tenait et y dirigeait à sa volonté les rênes du gouvernement, dont il avait rempli tous les postes de ses créatures. Violent et cauteleux, avec une hésitation de caractère qui n'excluait pas l'audace des mauvais coups, le duc de Bourgogne était guidé par une ambition sans mesure, mais sans hautes vues, doublée d'une cupidité insatiable. Ce n'était qu'au profit de son égoïsme d'esprit borné, tyrannique, qu'il cultivait sa popularité de mauvais aloi. L'un des rêves qu'il caressait, le plus cher sansdoute, était de ressaisir, pour le joindre sous sa tutelle au couple royal dont il s'était rendu maître, le dauphin Charles, dont la régence lui était souverainement déplaisante, et de pouvoir alors, couvert d'un masque pleinement légal, étendre sa domination sur le pays tout entier, exploiter à son gré les deux France» réunies sous sa main et à son profit. Il va sans dire qu'une telle perspective, si menaçante pour leurs intérêts et pour leurs personnes mêmes, exaspérait, quand elle s'offrait à leur esprit, les chefs armagnacs, alors en possession de la confiance et do l'autorité du jeune régent.
Dans ce conflit des deux États, armagnac et bourguignon, il y avait, hélas! une troisième France qui grandissait, la France anglaise. Henri V poursuivait, avec une fermeté calme et méthodique,
son implacable conquête. Il consolidait chaque avantage obtenu par des mesures permanentes. Après la prise de Caen et la capitulation du château, il posa froidement aux habitants cette alternative: lui prêter serment ou s'en aller, laissant la place libre à un repeuplement conforme à ses vues. S'ils préféraient l'exil, ils ne devaient rien emporter que les vêtements qui les couvraient. Vingt-cinq mille, plutôt que de renier la patrie, d'accorder à un monarque étranger le titre de roi de France, acceptèrent héroïquement cette condition lamentable. Ils s'en allèrent par les chemins, par les villes, avec leurs femmes et leurs enfants, chercher de nouveaux foyers. Tout un quartier de Rennes en Bretagne se peupla ainsi de drapiers caennais.
Après la basse Normandie, ce fut le tour de la haute. L'armée du roi anglais, préparée de longue main, disciplinée, aguerrie, étaitunbel instrument de conquête. Elle était appuyée d'une excellente artillerie, où le nouveau système des engins à poudre était venu s'ajouter aux anciens engins mécaniques. Un matériel considérable y était joint, où l'on remarquait notamment un fort ingénieux équipage de pont. C'était un appareil portatif, composé d'un certain nombre de bateaux légers, faits de cuir imperméable que soutenaient des châssis de bois. On le fixait par des amarres aux deux rives du fleuveàtraverser, etl'on recouvraitcetablierflottant d'un plancher de bois mobile, sur lequel hommes et animaux passaient de plain-pied. La cavalerie
et l'infanterie de ligne anglaises, comme on pourrait les appeler, avaient pour auxiliaires, pour éclaireurs une seconde armée, composée de jeunes gens, recrutés en diverses régions, principalement en Irlande, armés et montés à la légère. Les fantassins de cette sorte allaient un pied couvert, l'autre nu, sans braies ni chausses, vêtus de haillons et de vieilles tentures de lits. Leur armement consistait en une coiffe de fer, un arc avec sa trousse, un gros couteau qui leur pendait au flanc. Les cavaliers de même espèce couraient sans selles, sur de petits chevaux de montagne, harnachés de panneauar ou loques. C'étaient tous gens d'escarmouche et de maraude, qui n'ajoutèrent pas peu» sur notre sol désolé, aux déprédations bourguignonnes et aux pillages armagnacs. Les gens de pied irlandais avaient en particulier la renommée de considérer les petits enfants au berceau comme un excellent butin, car les parents, se disaient-ils» pour les ravoir, viendront nous trouver et payer rançon. Ils chargeaient les dépouilles de nos paysans et se voituraient eux-mêmes sur les vaches qu'ils avaient volées et dont ils savaient bien, au besoin, presser l'allure.
Rouen était aux mains du gouvernement bourguignon quand, descendant le cours de la Seine» Henri V parut sous ses murs. Le 29 juillet 1418» pendant la nuit, le siège de la ville fut commencé, la tranchée ouverte. Le 30 août, le fort Sainte- Catherine tomba au pouvoir des Anglais. Les bour-
geois n'en demeurèrent pas moins décidés à la résistance. Plusieurs sorties heureuses témoignèrent que les attaques de vive force seraient repoussées. Mais un sévère blocus voua les habitants aux horreurs de la famine. Au commencement d'octobre, le pain de blé, devenu bien rare, était remplacé généralement par un détestable mélange de son et d'avoine. On ne mangeait plus guère d'autre viande que de la chair de cheval qui, à son tour, diminua : alors, les chiens, les chats, les rats et les souris devinrent une nourriture accueillie avec joie, poursuivie avidement. Les bouches inutiles furent expulsées. Douze mille malheureux : vieillards, personnes infirmes, femmes, enfants, s'entassèrent dans un fossé garni de pieux dont les Anglais avaient encerclé la ville ; ils demeurèrent là en proie au froid et à la faim entre les assiégés qui les renvoyaient et les assiégeants qui leur refusaient le passage. A l'occasion de la fête de Noël, Henri leur fit seulement distribuer quelques vivres.
Les ambassades envoj'ées au duc de Bourgogne pour qu'il vînt au secours de la courageuse cité, n'eurent d'autre eflfetquede belles promesses, une vaine promenade militaire avec l'oriflamme jusqu'à Pontoise, et l'augmentation à Paris du droit sur les vins. Une tentative auprès du dauphin, qui de sa Loire n'en pouvait mais, fut également inutile. La discorde civile livrait Rouen au roi d'outre-mer. Écho de l'opinion publique, le docte religieux qui,
par Tordre de son abbé, rédigeait à Saint-Denis dans un latin plus contourné que correct et plus riche d'emphase que d'élégance, le récit des événements contemporains, qualifiait avec sévérité sinon le tout-puissant duc sous la loi duquel il vivait, du moins « la chevalerie française » des deux factions, dont les fureurs réciproques et simultanées ne s'exerçaient que sur elle-même et sur le pays qu'elle avait mission de défendre. L'indignation patriotique du bon moine donnait quelque souffle à sa rhétorique et lui dictait une éloquente prosopopée :
« On était, dit-il, indigné de voir que les gens de guerre étaient uniquement occupés de meurtre, de pillage et d'incendie, et que ni les promesses, ni les prières n'avaient pu les déterminer à faire une tentative pour délivrer Rouen, dont le siège durait depuis plusieurs mois. Cette ville ne pouvait attribuer qu'à leur insouciance et à leur lâcheté la position critique où elle se trouvait, menacée d'être bientôt arrachée au parterre embaumé des lis d'or pour tomber sous la griffe des léopards. Je dirai, en empruntant mes paroles aux lamentations du prophète et en personnifiant cette malheureuse cité, quelle pleurait des pleurs continuels, et que les larmes ne cessaient d'inonder ses joues, parce que tous ses amis la délaissaient et que parmi ceux qui lui étaient chers il n'y avait personne qui vînt a coasoler.
« 0 vicissitudes des choses humaines! s'écriait-
elle en sanglotant amèrement, voilà que je vais devenir la proie des Anglais, mes persécuteurs; mon clergé va être accablé de souffrances et privé de ses bénéfices ; mesjeunes filles seront déshonorées et mes enfants emmenés en captivité sous les yeux de mes ennemis triomphants, qui feront main basse sur tout ce que je possède, etgrandiront encore en puissance, parce que les Français, jadis mes défenseurs, se sont éloignés de moi. Ils ne respecteront ni mes églises, ni mes monastères. Ils forceront rentrée des sanctuaires et pilleront les objets destinés au culte; leurs mains sacrilèges ne distingueront point le sacré du profane; tout sera bon pour leur rapacité, et ils emporteront sans scrupule les ornements des autels, les vêtements des prêtres et les vases du Seigneur. 0 fragilité des grandeurs humaines! Quelle douleur amère éprouverait le magnanime roi Philippe- Auguste, lui qui réunit à la couronne royale, comme un joyau triomphal dont elle devait se parer à jamais, la Normandie, Tune des meilleures provinces du royaume, s'il voyait la milice de France dégénérée abandonner aujourd'hui sans défense une conquête achetée au prix de tant de fatigues et de dépenses. Chevaliers sans courage, qui êtes si fiers de vos cuirasses et de vos casques empanachés, qui mettez toute votre gloire dans le pillage et le jeu de dés, cette source de parjures et de blasphèmes contre Notre-Seigneur ; vous qui vantiez avec tant d'arrogance les prouesses de vos
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aïeux, vous voilà maintenant devenus la fable des Anglais et la risée de toutes les nations étrangères. Car les Rouennais, ne pouvant résister plus longtemps aux attaques de l'ennemi, se sont vus forcés de capituler en maudissant votre inaction, et de se mettre à la merci du roi d'Angleterre. Fière chevalerie de France, dira-t-on, cesse désormais de prôner les exploits de tes ancêtres. Car quel est celui de tes descendants qui aura le cœur assez dur pour lire d'un œil sec dans les annales des rois, que tu as dévié du chemin de l'honneur, au point que, cette année même, la France, ta tendre mère, soit dépouillée de la Normandie, et privée, pour ainsi dire, de son bras droit? Sache qu'ils attribueront un pareil déshonneur à ta pusillanimité, et qu'ils t'accuseront ajuste titre, tant que le soleil éclairera le monde. »
Abandonnés à eux-mêmes, les Rouennais furent en efiet obligés d'entrer en pourparlers avec le vainqueur. Henri exigea une reddition à merci. Les vaincus s'y refusèrent et prirent une résolution extrême. La nuit prochaine, ils se proposaient de renverser un pan de leurs murailles sur le fossé pour servir de pont, puis, le feu mis à la ville, de s'ouvrir à travers l'ennemi une voie de désespérés. Averti de ce projet, le roi anglais consentit à une capitulation meilleure. Rouen devait reconnaître son autorité, payer une contribution de quatre cent mille livres et livrer quatre-vingts otages. En retour, il garantissait aux habitants, sous sa domi-
nfilion, leurs biens et leurs privilèges. Il usa envers le clergé d'une politique plus habile que la dépossession violente supposée d'abord par le religieux de Saint-Denis. « Quant aux ecclésiastiques, dit ce religieuxlui-môme, il ordonna, d'après le conseil des prélats qui étaient avec lui, qu'on les traitât avec égard, et qu'on ne privât de leurs bénéfices aucun de ceux qui aimeraient mieux rester à leur poste que d'aller fixer ailleurs leur résidence. Pour étendre au loin et propager la renommée de sa victoire, continue le même chroniqueur, ilfitfrapper une monnaie d'argent de même poids et de même valeur que la monnaie de France, sur la circonférence de laquelle il fit graver, au grand mécontentement de beaucoup de gens : Henri, roi de France. » Le roi anglais fit son entrée solennelle, le 20 janvier 1419. Soixante mille personnes avaient succombé pendant le siège. 11 y eut aux conditions générales du vainqueur quelques exceptions cruelles. L'un des plus vaillants chefs de la défense , Alain Blanchard, eut la lùte tranchée. Au contraire, le capitaine de la ville pour le duc de Bourgogne , Guy le Bouteiller, prêta serment au roi d'Angleterre, et mit désormais au service de l'étranger l'esprit fécond en ressources qui se joignait en lui à un fâcheux caractère moral. Il ne fut pas, hélas ! le seul P'rançais notable qui se fit Anglais. Mais, en revanche, on cita de beaux exemples de dévouement patriotique, et tel fut entre tous le cas de la dame de la Roche-Guy on.
« Pendant son séjour à Rouen, raconte notre moine, le roi d'Angleterre reçut les hommages et les serments de fidélité des seigneurs du pays. Quelques-uns de ceux qui avaient été mandés n'ayant pas comparu, il confisqua leurs patrimoines, dont il donna la propriété héréditaire à des seigneurs anglais. Puis, poursuivant le cours de ses succès, il envoya ses hommes d'armes dans les pays du littoral de la Seine, pour déterminer les habitants à se rendre, s'ils voulaient éviter le meurtre, le pillage, l'incendie et toutes les rigueurs que les vainqueurs exercent ordinairement envers les vaincus. Ceux de Vernon, effrayés par ces menaces, capitulèrent immédiatement sans faire la moindre résistance, et promirent aux envoyés du roi d'Angleterre de lui garder à jamais obéissance. Lesdits envoyés, se dirigeant sur Mantes, trouvèrent avant d'y arriver les anciens de la ville qui étaient venus à leur rencontre presque à moitié chemin, et qui leur offrirent les clefs des portes en témoignage de leur soumission. Ceux de Meulan, de l'autre côté de la Seine, suivirent cet exemple. Cependant, les Anglais ne purent aller plus loin, parce que les Français gardaient un pont fortifié qui se trouvait sur la route.
« Sur le penchant d'un coteau escarpé, dont le pied était baigné par la Seine, s'élevait le château fort de la Roche-Guyon, conquis jadis par Louis le Gros, l'un des plus vaillants rois de France, dont la mémoire resteraàjamais célèbre. Cechàleau était
alors habité par Madame Perrette de la Rivière, veuve de Guy, seigneur de la Roche-Guyon, tué à la bataille d'Azincourt. Il était si bien muni d'armes, de soldats et de vivres, qu'on le regardait comme le plus inaccessible et le plus inexpugnable des châteaux de Normandie. Le roi d'Angleterre Henri en confia le siège au comte de Warwick, qui avait avec lui Guy le Bouteiller et un bon nombre de gens de guerre. Gomme le comte de Warwick était fort irrité que les habitants de la place eussent repoussé avec dédain les sommations qu'il leur avait faites au nom de son roi, et lui eussent tué beaucoup de monde dans les assauts nombreux et meurtriers qu'il leur avait livrés, Guy le Bouteiller lui conseilla de s'avancer jusqu'au pied des murs de la place par des caves qui étaient dans le voisinage, de les faire miner secrètement, et de les soutenir par des étais de bois auxquels on devait ensuite mettre le feu, pour faire écrouler l'édifice et écraser les habitants sous ses ruines.
« Le roi Henri, voulant récompenser le chevalier de son conseil, lui fît don à perpétuité du château et de ses dépendances pour lui et ses héritiers, et lui permit d'épouser la châtelaine. Mais elle s'y refusa obstinément, parce qu'elle considérait le chevalier comme traître et déloyal, et parce qu'on avait stipulé dans le contrat que, s'il naissait un enfant mâle de ce mariage, les deux fils qu'elle avait eus de son premier mari seraient privés de
leur patrimoine. Toutefois, la crainte de la mort et le désir de sauver la vie à ceux qui l'entouraient la décidèrent enfin à accepter la capitulation qu'elle avait d'abord refusée; mais ce ne fut quaprès avoir obtenu du roi la faculté d'emporter tous ses meubles partout oîi elle voudrait. »
De la Normandie et du Vexin normand l'invasion anglaise s'étendit sur le Vexin français et sur rile-de-France. Au mois de juillet 1419, Henri V s'empara de Gisors et de Pontoise. Notre chroniqueur monastique nous fait en ces termes le triste récit de ces deux conquêtes :
« Les Anglais, dit-il, enorgueillis de leurs succès et poursuivant le cours de leurs prospérités, s'étaient emparés de la ville de Gisors épuisée par un long siège, et l'avaient complètement dévastée. Après s'y être livrés à tous les excès que les vainqueurs commettent envers les vaincus, ils essayèrent de prendre de vive force le château, ils savaient que cette forteresse, abondamment pourvue de vivres et défendue par une brave garnison et un corps nombreux d'arbalétriers, était réputée imprenable. Mais se rappelant que la valeur aime à braver les obstacles, ils lui livrèrent pendant plusieurs jours de rudes assauts. Les assiégés supportèrent vaillamment leurs attaques et leur tuèrent beaucoup de monde. Cependant, fatigués par la longueur du siège, et désespérant de recevoir un secours qu'ils avaient vainement imploré à plusieurs reprises, ils se déterminèrent
enfin à capituler et acceptèrent les conditions de rançon qui leur furent imposées.
« Les Anglais, de plus en plus fiers de ce nouveau succès, et non contents d'avoir soumis la Normandie, essayèrent encore de s'emparer des villes riveraines de la Seine, d'où l'on pouvait empêcher le transport à Paris du bois à brûler, du poisson de mer, du gros et du menu bétail. Ils formèrent même le projet d'occuper de vive force tout le Parisis. Considérant que ce serait pour eux le comble de l'honneur militaire s'ils parvenaient par leurs courses de chaque jour et leurs attaques soudaines à inspirer une telle angoisse aux Parisiens, que ceux-ci, de désespoir, se décidassentà sortir pour les combattre, ou si du moins ils augmentaient ainsi la disette chaque jour croissante de la capitale, ils tournèrent leurs efforts contre la ville de Ponloise, qui n'est qu'à quinze milles de Paris, et voici comment ils réussirent à s'en rendre maîtres.
« Après avoir pendant un assez ,long temps et à diverses reprises tenté d'enlever cette place, tantôt par des coups de main nocturnes, tantôt par des assauts de jour, et s'étant vus chaque fois repoussés avec des pertes sensibles, ils prirent le parti de tenter une dernière attaque en profitant du calme de la nuit. Le lundi 28 juillet, ayant appris qu'il régnait beaucoup de confusion dans la ville, qu'on n'obéissait plus ni aux dizeniers ni aux cinquanteniers, et que les rondes de nuit se faisaient avec
beaucoup de négligence, ils s'approchèrent des remparts au lever de l'aurore, les escaladèrent et mirent à mort le petit nombre de sentinelles qu'ils y rencontrèrent. Ils coururent ensuite vers le premier poste de la ville, afin de se jeter sur les gardes à moitié endormis ou plongés peut-être dans l'ivresse. Alors commença un tumulte eflroyable. On entendit retentir dans toutes les rues ce cri terrible : Aux armes! aux armes! Les habitants s'exhortaient mutuellement à courir en toute hâte vers la porte Notre-Dame, par laquelle les ennemis entraient déjà en foule. Mais il s'en trouva très peu qui se rendirent au lieu indiqué et qui tinrent tête aux Anglais. Ils soutinrent longtemps la lutte et firent une vigoureuse résistance qui coûta la vie à bon nombre de combattants. Ils seraient sans doute parvenus à repousser l'ennemi, si les autres bourgeois leur étaient venus en aide. Mais je tiens de la bouche de témoins oculaires que les plus notables de la ville ne songèrent alors qu'à cacher leur argent et tout ce qu'ils possédaient de précieux, et que quelques arbalétriers, tout troublés par la crainte de la mort, se débarrassèrent de leurs armes et les jetèrent en divers endroits, afin de pouvoir fuir plus vite et plus facilement.
« Pendant le combat, Messire de l'Isle-Adam, maréchal de France, l'un des principaux lieutenants du duc de Bourgogne, qui avait le commandement de la place, ne cessa de courir à cheval de porte en porte, n'ayant, comme un simple soldai,
pour toute armure qu'une épée, une cuirasse et un casque léger. Il ne s'arrêta dans cette course précipitée que quand il fut informé que ses gens avaient réussi à transporter hors de la ville ses immenses trésors, fruit de ses rapines. Alors, montant sur les murs, il cria comme un homme désespéré : « Tout est perdu! Que chacun pourvoie à son salut! » Puis il s'enfuit en toute hâte avec les siens dans son château de Tlsle Adam.
« Les Anglais se répandirent alors par la ville avec la violence de l'ouragan; ils saisirent comme leurs prisonniers tous les habitants sur lesquels ils purent, mettre la main, afin de leur imposer d'énormes rançons, qui excédaient les facultés de beaucoup d'entre eux. Pour ménager les provisions de bouche, dont pourtant ils trouvèrent dans la place une surabondance extrême, et les faire durer plus longtemps, ils expulsèrent, sans leur laisser emporter d'argent, un grand nombre d'ecclésiastiques et de femmes qui s'y étaient réfugiés pour y chercher leur salut, et ne leur permirent d'emporter que leurs vêtements journaliers.
« Le roi Henri ne crut pas devoir déposer les curésdes églises paroissiales delà ville. Prenantmême sous sa protection les abbayes de Saint-Martin et de Maubuisson, il y rappela les religieux et les religieuses qui les avaient quittées à l'occasion de la guerre, et les autorisa à en percevoir les revenus, afin qu'ils pussentcontinuer le service divin et prier dévotement le Seigneur pour la prolongation de
son règne. Le duc de Clarence prit, au nom du roi, le commandement de la ville, et en permit le pillage à ses troupes. Les Anglais s'emparèrent de toutes les maisons et de tout ce qu'ils y trouvèrent, comme si ces biens leur fussent échus par héritage. Ils s'enrichirent ainsi outre mesure; car ils en retirèrent, dit-on, plus de deux millions d'or et d'argent. »
La France du dauphin et la France bourguignonne étaient séparément impuissantes contre la déplorable extension de la France anglaise, à laquelle d'ailleurs, chose triste à dire, Jean sans Peur, pourvu qu'il y trouvât son compte, se montrait fort disposé à se prêter. Les conseillers armagnacs du dauphin avaient plus à cœur la cause de l'indépendance nationale, mais, dans Tétat des choses, préoccupés de se maintenir contre la faction adverse, ils n'étaient eux-mêmes nullement opposés à un accommodement ni même à une alliance, qu'ils jugeraient tolérable, avec le r»i d'Angleterre. La flegmatique habileté du conquérant ne manqua pas de se prêter à des négociations simultanées avec les deux États français, qu'il se réjouissait de voir plus acharnés l'un contre l'autre que contre lui-même. Après des pourparlers, qui durèrent plusieurs mois, une entrevue entre Henri V et le régent Charles fut fixée au 26 mars. Elle devait avoir lieu entre Évreux et Dreux. Mais, au dernier moment, le dauphin, averti du double jeu de Henri, se fit excuser, à la grande irritation du
roi d'Angleterre. Celui-ci jugea que l'accord définitif se ferait plutôt avec le duc de Bourgogne, et c'est de ce côté, malgré de nouvelles ouvertures de Charles, que se tournèrent alors toute son attention, toute son énergie diplomatique. Les négociations engagées depuis longtemps aboutirent à une entrevue solennelle qui eut lieu, le mardi 30 mai 1419, à quelque distance de Meulan. Toutefois, au dernier moment, Charles VI, saisi d'un accès de sa maladie, dut demeurer à Pontoise.
« La reine et Madame Catherine de France, sa fille, nous raconte Jouvenel des Ursins, toutes deux en une litière bien richement ornée, avec dames et demoiselles, et le duc de Bourgogne en leur compagnie, arrivèrent aux tentes dressées près de Meulan, à environ deux heures de l'aprèsmidi. Il y avait là quantité de trompettes et de ménétriers jouant de leurs instruments. Environ une heure auparavant était arrivé en ses tentes le roi d'Angleterre : car, bien qu'il ne dût y avoir qu'une tente au milieu du champ, dans laquelle l'entrevue devait avoir lieu, néanmoins de chacun des deux côtés il y avait des tentes pour se retirer. Un peu après que la reine se fut installée dans sa tente, le comte de Warwick et autres seigneurs la vinrent visiter de la part du roi d'Angleterre. Il fut alors décidé que la reine et le roi d'Angleterre sortiraient de leurs tentes en même temps l'une et l'autre, et s'avanceraient lentement jusqu'au milieu du champ, où il y avait un pieu fiché, à égale dis-
tance de leurs tentes et des barrières du champ, et que de chacune part entreraient seulement soixante personnes nobles et seize conseillers et qu'on les désignerait chacun en particulier jiar leurs noms. Du côté de la reine furent donc choisis trente chevaliers et trente écuyers et seize conseillers. Et lesdits conseillers furent le chancelier, Maître Pierre de Morvilliers, premier président, Maître Jean Rapiout, troisième président, Maître Henri de Savoisy, archevêque de Sens, Maître Jean de Mailly, doyen de Saint-Germainl'Âuxerrois, Jean Le Clerc, Guyot Geviller, Philippe de Ruily, Hugues de Dicy, Guillaume Gotin, Nicolas Sautereau, Jacques Braulart, Guillaume Le Breton, et autres, jusqu'au nombre de seize. Etil y eut aussi trois secrétaires : Maître Jean Ramel, Guillaume Barrant et Rosay.
« Sur les trois heures après midi, la reine sortit hors de ses tentes, et devant elle marchaient ses conseillers, deux à deux. Quand elle et le roi d'Angleterre arrivèrent au pieu indiqué ci-dessus, tous les deux en même temps, le roi Henri prit la reine par la main et l'embrassa, et ensuite Madame Catherine; et pareillement, lesdeux frères du roi embrassèrentla reine et la princesse, et en ce faisant ils plièrent les genoux presque jusqu'à terre. Cela fait, le roi d'Angleterre prit de nouveau la reine par la main, et ils se rendirent ens.emble, à pas égaux, sous la tente où la conférence devait avoir lieu. Là s'assirent la reine et le roi, chacun
sur son Irône. Les deux trônes étaient ornés également de drap d'or et de disposition pareille, avec un dais par-dessus. La distance entre Tun et l'autre étaitd'environ deux toises," desorte quelareineetle roi pouvaient s'entendre aisément quand l'un ou l'autre parlait. Quand ils eurent pris place, le comte de Warwick s'agenouilla et, s'adressant à la reine en français, il lui exposa brièvement la raison de la conférence. Dans cette entrevue d'ailleurs on ne conclut rien, sinon la prolongation de la trêve durant huit jours. Il fut entendu que chacun des deux souverains se retirerait dans les villes d'où ils étaient venus. Le roi de France avec sa suite se tiendrait à Pontoise, et le roi d'Angleterre à Mantes. Si l'une des parties ne voulait pas en venir à un traité, elle le ferait savoir à l'autre dans l'espace de ladite huitaine et la trêve durerait encore huit jours après. Il fut décidé en outre que le jeudi suivant les parties contractantes s'assembleraient de nouveau en la forme et manière qu'elles avaient fait, aux mêmes lieux et places. L'entrevue avait duré depuis trois heures jusqu'à sept. La conclusion arrêtée, le roi d'Angleterre prit la reine par la main, ils s'embrassèrent derechef l'un l'autre, comme il a été dit, puis s'en allèrent chacun de son côté dans leurs tentes particulières.
« Or, il est à savoir que le lieu de l'entrevue avait été disposé de la manière qui s'ensuit. Près de la porte de Meulan, du côté de Pontoise, il y avait un pré, non loin de la rivière de Seine, d'une
part, et, d'autre part, il y avait un étang, et au milieu se trouvait comme un chemin public. Le pré dont il s'agit fut divisé en trois parties. Dans la première, du côté de la" ville, étaient dressées les tentes du roi de France, de la reine et du duc de Bourgogne en grande quantité. De l'autre côté, en aval delà rivière, étaient les tentes du roi d'Angleterre. Danslatroisièmeetmitoyennepartie, entreles tentes du roi de France et cellesdu roi d" Angleterre, il y avait un champ clos, fortifié de fossés et de palissades. Il était disposé de telle sorte que l'on n'y pouvait entrer que par trois endroits. A chacune de ces entrées il y avait de bonnes barrières, dont chacune était gardée par cinquante hommes bien habillés et bien armés. La partie du roi de France et de la reine, qui regardait tout droit du côté des Anglais, était environnée de pieux joints ensemble, ainsi quune ville fermée, de telle sorte que nul n'en pouvait approcher à portée de lance ou de trait, et les pieux allaient jusqu'à la rivière de Seine. De plus, au travers de la rivière, en cet endroit, avaient été enfoncés des pieux, de façon que les bateaux ne pouvaient aller en amont. C'est seulement par le milieu du champ que Tune et l'autre partie contractante pouvaient s'approcher et se rencontrer. Le lieu des Anglais était aussi muni de fossés et de palissades, mais non pas si fortement. Or, au milieu du champ, dans la partie qui regardait vers les barrières appartenant aux pavillons aussi bien du roi de France que du roi d'Angleterre, et
par lesquelles entraient au champ la reine et sa compagnie, d'une part, et, d'autre part, le roi d'Angleterre et les siens, était fiché le pieu, d'une hauteur d'un pied seulement, où la reine et le roi Henri se rencontrèrent. Ce pieu était distant des tentes de la longueur de six toises. Non loin était dressé le pavillon commun, où les souverains devaient conférer, et c'est la reine Isabeau qui en avait fait présent au roi d'Angleterre. A ce pavillon ou tente étaient attenants deux autres pavillons, un à chaque bout, dans lesquels la reine et le roi d'Angleterre se retiraienl séparément quand bon leur semblait. Des cris et proclamations furent faits par les maréchaux des deux parties contractantes, à savoir « que, sous peine de mort, il ne fût dit ou proféré aucune parole injurieuse par les uns contre les autres, ni que sous prétexte de promesse ou foi donnée et non tenue, ou de dette, ou pour une raison quelconque, on n'arrêtât ou emprisonnât personne; que l'on s'abstînt de jouer à jeter la pierre ou à lutter, bref, de faire aucune chose qui pût être une cause de trouble pour cette assemblée; de plus, que nul ne se permit d'entrer dans le champ, sinon ceux qui seraient désignés pour cela ou qui y seraient appelés. » Cette défense fut enfreinte par un Anglais, qui pensant faire l'habile, passa par-dessus la barrière et entra au champ ; mais le maréchal du roi d'Angleterre le fît prendre et ordonna qu'il fût pendu et étranglé, ce qui fut exécuté sur l'heure. »
Dans la pensée de Henri V les conférences de Meulan étaient seulement destinées à mettre le dernier sceau à des arrangements déjà secrètement conclus avec lui par Jean sans Peur et par la reine Isabeau. Les conditions proposées par le roi d'Angleterre et acceptées en principe par les chefs de la France bourguignonne consistaient dans la cession des territoires jadis attribués à Edouard III par le traité de Brétigny (H mai 1360) : Guyenne, Gascogne, Poitou, Saintonge, Angoumois, Limousin, Ponthieu, avec la Normandie tout entière en plus. L'accord devait être scellé par le mariage de Henri avec la princesse Catherine. Mais quand il en fallut venir à la conclusion définitive, le sentiment patriotique se révolta dans l'État français du nord de la Loire et un parti national s'y manifesta, même parmi les hauts conseillers du gouvernement. Le président Rapiout, qui fut l'organe de ce parti, soutint avec énergie contre Nicolas Raulin, intime conseiller et porte-parole du duc de Bourgogne, que le roi, lié par le serment du sacre, et d'ailleurs horsd'état, vu sa maladie, deprendreavec intelligence et liberté une décision à ce point capitale, ne devait ni ne pouvait consentir à un pareil démembrement du royaume. Il argua de nullité, pour ce fait, le traité de Brétigny et, selon JouveneldesL'rsins, s'enhardit jusqu'à faire valoir, comme obstacle à l'accord proposé, l'illégitimité de la dynastie de Lancastre, usurpatrice même au delà du détroit. « Non seulement, aurait-il dit, le roi
Henri n'a aucun droit au royaume de France, mais il n'en a pas même à celui d'Angleterre, attendu le meurtre commis par son père sur la personne du roi Richard II. Si donc quelque autre prince, ayant vraiment droit au trône d'Angleterre, le recouvrait quelque jour, on pourrait dire que tout ce qui aurait été fait ici serait de nulle valeur et de nul effet. »
Quoi qu'il en soit de l'authenticité ou de la valeur de cet argument, la pensée du président Bapiout et du parti français, en opposition au parti purement bourguignon, n'était pas douteuse : c'est qu'il fallait négocier et conclure un accord, non pas avec le roi étranger, mais avec le dauphin, héritier naturel du trône, et réunirainsi toutes les forces du pays pour opérer le salut commun. Cette opinion, il est vrai, ne l'emporta i)oint d'abord dans le conseil. Un mois durant, conférences et négociations se poursuivirent entre la cour de Ponloise et celle de Meulan. Mais elles se hérissèrent de difficultés. « Il y eut, nous dit Jouvenel, plusieurs allées et venues des uns vers les autres et plusieurs ambassades envoyées. Le roi d'Angleterre voulut parler à part au duc de Bourgogne. Celui-ci y alla et ils furent longuement ensemble. Puis le duc s'en revint et le roi d'Angleterre lit savoir à la reine et au duc qu'il était très mécontent, qu'on voulait uniquement l'amuser par des paroles et qu'il n'ignorait pas qu'on voulait traiter avec le dauphin. » Telle n'était pas en ce moment, s'il n'eût tenu qu'à eux, l'inten-
lion de Jean sans Peur et d'Isabeau, mais ils furent irrésistiblementpoussés dans ce sens par lénergie croissante du sentiment national. « Quoique les ollres que vous nous faisiez, écrivait un peu plus tard la reine au roi d'Angleterre, nous fussent assez agréables, toutefois pour les accepter et conclure avec vous il y avait grande difficulté, et si nous et notre cousin le duc de Bourgogne les avions acceptées, tous les barons, chevaliers, cités et bonnes villes du royaume nous auraient abandonnés et se seraient unis avec notre fils le dauphin. » — Le 30 juin, le congrès de Meulan futdissous. La réconciliation des deux Frances, armagnaqueet bourguignonne, était urgente, puisqu'un mois après, comme nous l'avons vu, la ville même qui, pendant ces négociations, avait servi de résidence au roi Charles W, était enlevée par Tennemi et annexée à la France anglaise.