‹ Au temps de la PucelleChapitre 4 sur 14 · JEAN SANS PEUR ET LE DAUPHIN. — LE MEURTRE DE MONTEREAU · texte numérisé non relu

JEAN SANS PEUR ET LE DAUPHIN. — LE MEURTRE DE MONTEREAU

Dès son avènement au souverain pontificat (novembre 1417), quiavait mis fin au grand schisme d'Occident et donné à l'Église un chef incontesté, Martin V, fidèle à la mission de pacificateur entre. les chrétiens découlant de son autorité apostolique et aux devoirs de la suprême magistrature d'arbitrage reconnue à la Papauté par le droit public d'alors, s'était préoccupé du rétablissement de la paix entre la France et l'Angleterre et de la réconciliation des deux partis qui divisaient le premier de ces deux pays. Le 18 mars 1418, il avait spécialement désigné comme ses légats pour cet effet un docte prélat français, Bourguignon de naissance, Guillaume Fillastre, cardinal-prêtre du titre de Saint- Marc, et un prélat italien, Jordano degli Orsini,cardinal-évêque d'AIbano. Il investit plus tard d'une

autorité semblable un prélat de Bretagne, Alain de la Rue, évêque de Sainl-Pol-de-Léon. Mais l'ambition du roi anglais et les passions furieuses des Armagnacs etdes Bourguignons ne permirent point à la médiation pontificale d'atteindre le but vraiment évangélique par où tant de calamités sanglantes et ruineuses, une si abondante effusion de sang chrétien auraient été prévenues.

L'idée d'une réconciliation des deux factions françaises en face du péril anglais était si naturelle, qu'à plusieurs reprises la réalisation en sembla près d'aboutir. Un accord, négocié au monastère de la Tombe, entre Montereau et Bray, allait être conclu, quand le coup de main du 29 mai 1 418 donna Paris au duc de Bourgogne. Jean VI, duc de Bretagne, s'étant, sur la demande de la reine Yolande, porté comme médiateur entre Jean sans Peur et le dauphin, des négociations s'ouvrirent au mois de septembre suivant, à Charenton et à Saint-Maurles-Fossés, entre les représentants des deux gouvernements rivaux. Un traité fut convenu entre les deux ducs, accepté par la reine Isabeau le 16 septembre, et solennellement publié le 19 au nom du roi Charles VI. Mais le dauphin, affirmant que ses ambassadeurs avaient été tenus à l'écart des stipulations définitives, refusa de le ratifier. Ce fut une cruelle déception pour les Parisiens, qui avaient fondé les plus grandes espérances sur la médiation du duc de Bretagne, et qui croyaient la paix faite. « Regardant, écrit le moine de Saint-Denis, le suc-

ces de ses démarches comme aussi certain que s'ils en eussent reçu l'assurance de la bouche même des anges, ils avaient fait éclaterles plus vifs transports de joie; imitant la coutume du peuple des campagnes, ils passèrent toute la nuit du 16 au 17 septembre à danser et à chanter dans les rues de la ville, au son mélodieux des instruments, et dressèrent aux portes de leurs maisons des tables chargées de vin et de mets, qu'ils offraient gracieusement aux passants. »

L'échec du congrès de Meulan et du traité projeté avec le roi d'Angleterre conduisit, sous la contrainte du parti français existant au nord de la Loire, Jean sans Peur à se prêter aux nouvelles ouvertures que le dauphin, eflrayé de la perspective d'une alliance entreHenri V et legouvernementd'Isabeau, avait fait faire à sa mère et au duc pendant le congrès même. Voici comment notre chroniqueur monastique nous raconte cette tentative de réconciliation, qui d'abord parut heureuse. Il ne fautpas pourtant nous laisser prendre à la pieuse fiction par laquelle le bon religieux attribue au roi Charles VI le mérite d'une initiative dont ce prince infortuné, dans son triste état mental, ne pouvait se donner l'honneur.

« Le roi, suppose-t-il, avait envoyé à plusieurs reprises des lettres et des messages à Monseigneur le dauphin, pour l'inviter et l'exhorter instamment à se réconcilier avec le duc de Bourgogne, afin qu'ils Dussent repousser de concert les ennemis

qui attaquaient de tous côtés le royaume; il espérait qu'ils continueraient ensuite à vivre en bonne intelligence. C'était pour ces deux princes une obligation toute naturelle qui leur était imposée par les liens du sang. Néanmoins, ils montrèrent aussi peu d'empressementàle faire que s'ils fussent nés l'un en Cappadoce, l'autre en Esclavonie, et différèrent pendant trois mois d'entamer cette œuvre méritoire, égarés par les perfldes conseils de quelques courtisans qui n'étaient occupés qu'à envenimer leurhaine. Cependant ils finirent, grâce à Dieu, je pense, par se conformer aux ordres du roi, et résolurent de s'établir l'un à Corbeil et l'autre à Melun, villes assez voisines l'une de l'autre, jusqu'à ce qu'ils eussent conclu un traité de paix. Il y avait dans les environs de Melun, non loin de Pouilly, près de l'étang du village de Vert, une longue chaussée appelée le Ponceau Saint- Denis. Ils firent élever en cet endroit deux tentes avec un petit pavillon au milieu; on se servit à cet effet de branches d'arbres que l'on couvrit de tapisseries de laine et de soie, pour se garantir de l'ardeur excessive du soleil et des averses de pluie. C'est là qu'ils devaient se réunir pour leurs conférences particulières.

« La première entrevue eut lieu le 8 juillet lil9. Les deux princes se dirigèrent vers les tentes accompagnés d'un nombre égal de seigneurs, et soit par ostentation, soit par un sentiment de défiance réciproque, ils décidèrent que les cheva-

liers elles écuyers de leur suite se tiendraient en dehors du pavillon, séparés les uns des autres, et resteraient là tant que durerait la conférence. L'entrevue se prolongea depuis l'heure des vêpres jusqu'à onze heures du soir, au grand déplaisir de ceux qui attendaient autour des tentes. Monseigneur le dauphin sortit fort triste et avec un air mécontent. Malgré le dépit qu'il éprouvait de voir ses propositions d'accommodement rejetées par le ducdeBourgogne, il eut encore la bonté d'envoyer le lendemain dimanche à Corbeil les deux nobles chevaliers Tanguy duChastel et Louis d'Escorailles, pour entamer de nouvelles négociations. Il les chargea de déclarer qu'il désirait sincèrement la paix, afin que la bonne intelligence une fois rétablie entre le duc et lui, ils pussent réunir leurs efforts contre l'ennemi commun, et rendre au royaume les douceurs du repos et de l'aisance.

« Pendant qu'on travaillait ainsi à la paix avec un empressement qui paraissait sincère, il survint un événement auquel quelques sages personnes ont attaché assez d'importance pour que je croie devoir le mentionner ici. Le ciel se couvrit tout à coup d'épais nuages, et il y eut un ouragan accompagné de torrents de pluie, d'éclairs effroyables et de grands coups de tonnerre. Il tomba en plusieurs endroits du royaume, particulièrement dans un rayon de quatre lieues depuis le pont de Saint- Cloud, une grande quantité de gros grêlons, qui causèrent tant de dégâts, que les moissons et les

vignes furent complètement détruites. Les uns assuraient que cet orage était le résultat naturel d'un dérangement dans le temps; les autres prétendaient, et c'était l'opinion répandue dans la généralité du peuple, que les malins esprits pouvaient parfois produire de pareils désordres, et que peut-être n'avaient-ils point pour agréable l'enlrevue des deux princes. Aussi ceux qui pensaient de la sorte ne croyaient-ils point à la durée et la stabilité du traité qui se négociait. Cette opinion était partagée par quelques habiles astrologues. Quant à moi, je laisse leur jugement à Tappréciation de Celui qui a créé les corps célestes, et je reprends la suite de mon récit.

« Les chevaliers qui avaient été envoyés par le dauphin au duc de Bourgogne revinrent lui annoncer que les ouvertures dont ils étaient chargées n'avaient pas fait plus d'impression sur ce prince qu'un récit sur un âne sourd. Le jeune dauphin ressentit un vif déplaisir de l'inutilité desesdémarches: néanmoins, cédant aux conseils des principaux seigneurs de sa suite, il renvoya lelendemain vers le duc Louis d'Escorailles, chevalier renommé pour son éloquence. Celui-ci, à force d'instances et de larmes, obtint seulement que les deux princes s'aboucheraient le jour suivant, comme précédemment, au lieu désigné, avec la même suite et le même appareil.

« La conférence ne se passa point sans altercations. Les chevaliers et les écuyers du dauphin,

le voyant revenir triste et mécontent, se dirent entre eux : « 11 faudra certainement en venir à la fm aux mains et courir les chances d'une bataille, pour savoir si le bon droit n'est pas du côté de Monseigneur le dauphin. » Quant à lui, désespérant d'arriver à une réconciliation, il annonça l'intention de retourner le lendemain dans sa province. Il aurait réalisé ce projet sans l'intervention d'une vénérable etprudente dame, nommée Madame de Giac, qui lui avait été envoyée par la reine, et à laquelle il était fort attaché depuis son enfance (1). Elle alla trouver les deux princes dans leurs tentes, et les détermina habilement, par ses douces paroles et par ses larmes, à reprendre la conférence. Une heure s'était à peine écoulée, que l'on vit tout à coup les chevaliers et les écuyers de l'escorte des deux princes lever les mains vers le ciel en signe d'allégresse, et qu'on les entendit répéter à haute voix : Noël! noël ! Puis, se mêlant les uns aux autres, et oubliant leur ressentiment, ils se saluaient et s'embrassaient affectueusement comme des frères. Les deux princes, de leur côté, montrèrent l'un pour l'autre beaucoup de cour-

(I) Jeanne du Pescliin, veuve de Louis de Giar, seigneur de Chàteaugay, najiuère l'une des dames d'Iionneurd'Uabeau, était alors <àgée d'en\iron soixante ans. Elle s'élait acquis une assez grande influence sur Jean sans Peur, dont son fils Pieire de Giac, que nous avons vu tenir un liaut riing près de la reine, était l'un des capitaines et des familiers. Son frère, Jacques du Pescliin, était au contraire un des serviteurs et conseillers du dauphin.

toisie; ils se tendirent d'abord la main en signe d'amitié, et jurèrent ensuite, en se donnant le baiser de paix en présence de leurs gentilshommes, qu'ils resteraient à jamais inviolablement amis. Le lendemain jeudi, ils renouvelèrent ce serment à Corbeil sur les saints Evangiles, en présence de révêque de Saint-Pol-de-Léon, qui avait été délégué à cet efïet par le Saint-Siège apostolique, et firent dresser de ces engagements des lettres en la forme suivante :

« Charles, fils du roi de France, dauphin de Viennois, duc de Berry et de Touraine, comte de Poitou, et Jean, duc de Bourgogne, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgogne, seigneur de Malines et de Salins, à tous ceux que les présentes lettres verront, salut.

« Les divisions qui régnent depuis longtemps dans le royaume, entretenues parles ressentiments que nous avions conçus dans nos cœurs les uns contre les autres, nous, nos serviteurs et nos vassaux, et par les trompeuses apparences qui abusaientnosesprits, nousayantempêchéde vaquer et de travailler de concert aux importantes et difficiles aflaires qui touchent notre seigneur le roi et son royaume, et de résister aux damnables agressions des Anglais, ces anciens ennemis de sa royale majesté et les nôtres, lesquels, à l'occasion et à la faveur desdites divisions, ont osé envahir le royaume avec tant d'audace, en ont conquis de fait, en possèdent et en occupent une grande

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partie, et pourraient y étendre encore leurs usurpations, si les choses restaient dans l'état où elles sont actuellement, faisons savoir que, considérant attentivement les maux et inconvénients sans nombre qui pourraient résulter desdites divisions, si elles n'étaient pas apaisées, et exposer le domaine royal tout entier à la plus cruelle tyrannie, peutêtre même à une ruine complète, ce qui tournerait au déshonneur de chacun de nous, qui sommes, après Monseigneur le roi, plus intéressés que qui que ce soit à défendre ses États, et qui désirons de tout notre cœur, ainsi que nous y sommes tenus, porter remède à de si grands maux, nous nous sommes réunis à cette fin, après plusieurs pourparlers qui ont eu lieu précédemment et encore aujourd'hui entre nos députés, et nous sommes abouchés pour l'honneur et révérence de Dieu, et principalement dans l'intérêt de la paix, à laquelle doit être disposé tout bon catholique, et afin de soulager la France de l'intolérable oppression qui l'accable, nous promettons d'un commun accord et jurons entre les mains du révérend père en Jésus-Christ, Alain, évêque de Saint-Pol-de-Léon, légat de notre seigneur le Pape, envoyé vers nous pour l'union et la paix de ce royaume, ainsi que sur le corps de Notre-Seigneur et la main sur les saints Évangiles, par notre foi mutuelle et sur notre parole de prince, d'accomplir les choses ci-après mentionnées :

kw Et d'abord, nous Jean, duc de ' Bourgogne ,

tant que nous vivrons, nous honorerons particulièrement, après lapersonnede notre seigneur le roi, Monseigneur le dauphin; nous lui obéirons de tout notre cœur et de toute notre âme de préférence à tout autre et selon que l'exige son rang; nous ne souffrirons pas qu'il soit fait quelque chose à son préjudice; nous l'aiderons au contraire de tout notre pouvoir à conserver et à maintenir son état et ses prérogatives; nous ferons toujours voir que nous sommes son vrai et fidèle cousin; nous défendrons ses intérêts et son honneur, et nous éviterons par tous les mo^'ens possibles ce qui pourrait lui nuire. Et s'il arrivait que quelqu'un, de quelque qualité qu'il soit, voulût lui faire la guerre ou lui causer quelque préjudice, nous le servirons en pareil cas de tout notre pouvoir envers et contre tous, comme s'il s'agissait de notre propre cause.

« Et semblablement nous, Charles, dauphin de Viennois, tant qu'il plaira à Dieu de. nous prêter vie, à quelque rang ou puissance que nous parvenions, nous promettons d'oublier tout le passé, d'aimer d'une bonne et Adèle affection notre très cher cousin et ami le duc de Bourgogne, de le traiter avec égards dans toutes ses transactions et affaires comme notre bien-aimé et fidèle parent, de défendre de tout notre pouvoir ses intérêts et son honneur, d'éviter ce qui pourrait lui nuire, de maintenir son état et ses prérogatives; et si quelqu'un essayait de lui porter préjudice, nous

le secourrons toutes les fois qu'il nous requerra, nous le soutiendrons et l'aiderons envers et contre tous, fût-ce contre ceux de notre sang ou tous autres qui voudraient, au sujet des événements qui se sont passés dans le royaume, élever quelque réclamation contre lui ou contre les pays qui sont dans son domaine ou de sa dépendance; nous le défendrons de tout notre pouvoir envers et contre tous.

« Item, nous Charles, dauphin, et nous, Jean, duc de Bourgogne, nous vaquerons et pourvoirons en bonne intelligence, chacun selon notre état, à toutes les affaires de ce royaume, et n'entreprendrons rien l'un contre l'autre.

« Et si nos serviteurs et officiers faisaient quelque rapport à la charge de quelqu'un de nous pour renouveler nos divisions, nous nous en avertirons mutuellement avec loyauté, et n'ajouterons point foi à ce qu'on aura pu dire; mais en bons et lidèles parents, touchant de si près à la couronne de France, nous travaillerons d'un commun accord et sans arrière-pensée à repousser les ennemis dudit royaume et à protéger les sujets du roi ; nous ne ferons ni pacte ni traité avec lesdits ennemis sans le consentement réciproque de chacun de nous, et pour le bien évident du royaume.

« Nous ne traiterons non plus avec aucuns rois, princes ou communes, quand même ces princes seraient de notre sang ou tels autres, quels qu'ils soient, qui pourraient porter préjudice

à lun ou à l'autre de nous. Et, qui plus est, dans les traités et alliances à venir, lun de nous fera toujours comprendre l'autre nommément. Et si, avant la date des présentes, il avait été conclu avec les anciens ennemis du royaume ou d'autres quelques traités préjudiciables à l'un ou à l'autre, nous y renonçons dès à présent, les déclarons entièrement nuls, et les considérons comme étant de nul effet.

« Et nous promettons, comme ci-dessus, d'observer fermement et intégralement toutes les choses susdites, et de n'y pas contrevenir. Et si quelqu'un de nous, par sa propre volonté ou autrement, ce qu'à Dieune plaise 1 violaitce traité, nousentendon s et voulons que les serviteurs et sujets du violateur des traités, tant présents que futurs, ne soient point tenus, après ladite infraction, d'obéir à leur maître, mais qu'ils puissent adhérer et obéir à l'autre : auquel cas ils seront dégagés de tous les serments, promesses et engagements exigés antérieurement d'eux, et pour lors, et dès à présent, nous les dégageons desdits engagements, sans que cela puisse leur être imputé à charge ou à injure.

« Et pour plus grande sûreté et garantie des choses susdites, et afin que nous ne puissions concevoir aucun soupçon à l'égard des officiers de l'un ou de l'autre, nous voulons et nous ordonnons que nos principaux officiers jurent en notre présence entre les mains dudit évoque de Saint-Polde-Léon, pour leur propre compte, en tant que

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lesdites choses peuvent les toucher, et spécialement qu'ils maintiendront entre nous de tout leur pouvoir une bonne et véritable affection, qu'ils ne chercheront à empêcher en rien notre accord, et que, s'ils viennentà découvrir quelque empêchement, ils nous en avertiront sans délai.

« Et de ce, ainsi que de toutes les autres choses susdites, ils prêteront un serment solennel, qu'ils scelleront de leurs propres sceaux.

« Ont juré notamment sur les saints Évangiles nos fidèles et bien-aimés serviteurs de notre part à nous, dauphin : Monseigneur Jacques de Bourbon, Maître Robert le Maçon, notre chancelier, le vicomte de Narbonne, Messire de Barbazan, Messire d'Arpajon, Messire du Bocage, Messire de Beauvau, Messire de Montenay, Messire de Gamaches, Messire Tanguy du Chastel, Messire Jean Louvet, président de Provence, Guillaume d'Avaugour, Hugues des Noyers, Jean du Mesnil, Pierre Frotier, Guichard de Bosredon, Colard de Buigne. Ont juré également nos fidèles et bien-aimés serviteurs de notre part à nous, duc de Bourgogne : le comte de Saint-Pol, Messire Jean de Luxembourg, Messire Archambaud de Foix, seigneur de Navailles, Messire d'Antoing, Messire Thibaut, seigneur, Messire Jean de Neufchastel, seigneur de Montaigu, Messire de la Trémoille, Guillaume de Vienne, Messire Pierre de Beaufïremont, grand prieur de France, Messire Gautier des Roches, Messire Charles de Lens, Messire Jean, seigneur de Gotebrune, mare-

clial de Bourgogne, Messire Jean, seigneur de Toulongeon, Messire Régnier Pot, Messire Pierre de Giac, Messire Antoine de Toulongeon, Messire Guillaume de Champdivers, Philippe Josquin, Maître Nicolas Raulin.

« En outre, pour plus grande garantie des choses susdites, nous voulons et consentons que les seigneurs de la famille de notre seigneur le roi jurent et promettent semblablementde tenir et observer cette présente alliance, ayantpour agréable l'union et la concorde ainsi afïermies, aussi bien que les ecclésiastiques, les nobles et les bourgeois des bonnes villes de nos pays et domaines, et de ceux de notre seigneur le roi. Et nous nous soumettons, nous et chacun de nous, pour l'observation et l'accomplissement des choses susdites, à l'autorité de notre sainte mère l'Église, de notre seigneur le Pape ou de ses commissaires. Nous voulons et consentons qu'ils nous contraignent à accomplir et observer toutes et chacune des choses susdites par excommunications, anathèmes, aggraves et réaggraves, interdits mis sur nos terres, et par toute autre censure ecclésiastique qu'on pourra imaginer. En témoignage de quoi, nous et chacun de nous, avons signé les présentes et y avons apposé nos sceaux.

« Donné au lieu de notre entrevue, sur le Ponceau qui est à une lieue de Melun, le mardi onze juillet de lan du Seigneur mil quatre cent dixneuf. »

M La paix qui venait d'être conclue fut proclamée dans les rues et les carrefours, selon l'antique usage, au son des trompettes et autres instruments. Les habitants du royaume et surtout les Parisiens^firent éclater leur allégresse à cette occasion. 11 y eut partout des illuminations et des feux de joie, autour desquels des troupes de jeunes filles et d'enfants formaient des danses en chantant. Pendant plusieurs jours, à Paris et ailleurs, le clergé, en témoignage d'allégresse spirituelle, fit des processions solennelles d'église en église en chantant des litanies, et n'oublia pas en célébrant l'office divin deremercierleSeigneur pour laréconciliation des princes. »

A l'occasion du traité du Ponceau Jean sans Peur fitpreuvede munificence. Il dépensa environs dix mille livres en libéralités faites aux conseillers du dauphin. Robert le Maçon. Jean Louvet, Tanguy du Chastel, Louis d'Escorailles, Pierre de Beauvau, Hugues des Noyers, Guillaume d'Avaugour et Jacques du Peschin reçurent chacun une gratification de cinq cents moutons d'or. Le loyal et fier Barbazan la refusa. Au dauphin lui-même Jean fit présent d'unrichefermaild'or, garni de gros diamants. Charles, dont les finances étaient sensiblement plus maigres, donna seulement au duc un coursier bai brun à longue queue. Lorsque les princes se séparèrent, Jean voulut à toute force tenir au dauphin l'étrier. Mais cette réconciliation avait été bien voisine d'une rupture etpeut-êtredepis. Selon

un document singulier et revêtu tout au moins d'une apparence autlientique, Tanguy du Chastel et Robert le Maçon auraient à grand'peine empêché, lors de la seconde entrevue des deux princes, le président Louvet d'exécuter le dessein qu'il avait conçu de « faire prendre et exécuter Monseigneur de Bourgogne ». Celui-ci, de son côté, avait si peu de bonne foi qu'en dépit de ses engagements et serments solennels il rentrait presque immédiatement en négociation secrète avec Henri V. Le 22 juillet, quatre ambassadeurs bourguignons avaient reçu un sauf-conduit du roi d'Angleterre. Le 6 août, nous les trouvons oii cela ? A Pontoiso, cette ville française si mal défendue parle lieutenant de Jean sans Peur et dont Henri venait de prendre possession. L'accord d'ailleurs ne put se laire entre l'inflexible ambition du conquérant et l'avidité tortueuse et cauteleuse du chef de la France bourguignonne.

Aux conférences du Ponceau il avait été convenu qu'à bref délai, pour parfaireleur entente, une nouvelle entrevue aurait lieu entre le dauphin et le duc deBourgogne. Celui-ci, le 11 août, s'était établi à Troyas, avec Charles YI et Isabeau. Le séjour de la capitale, sous les murs de laquelle commençaient à se montrer des détachements anglais, ne paraissait plus suffisamment sûr pour la cour. Fidèle à sa pensée de derrière la tête, Jean invita le dauphin à venir joindre ses parents: c'était le sommer de renoncer à la régence et de se ranger sous sa con-

duite. Charles, naturellement, refusaet insista pour que l'entrevue se fît au lieu désigné d'abord : c'était la ville deMontereau. Partagé entre des vues et des conseils contraires, soupçonneux, inquiet, le duc ne se laissa persuader qu'à grand'peine. Il vint d'abord à Bray, à cinq lieues de Montereau. Le 7 septembre, il annonça enfin la résolution de se rencontrer avec le dauphin et l'on régla les conditions de l'entre vue, définitivement fixée au dimanche suivant 10 septembre. Elle devait avoir lieu sur le pont de Montereau, disposé, fortifié d'une façon toute spéciale. Chacun des deux princes devait amener avec lui une suite de dix personnes. Ils étaient loin d'avoir l'un en l'autre et surtout dans leur suite respective une pleine confiance. Des avis sinistres furent communiqués à tous les deux, mais surtout à Jean, qui, jusqu'au dernier moment, hésita, consulta. Enfin, le jour convenu, à cinq heures de l'après-midi, passant outre à ses craintes, il s'engagea sur le pontet franchitla première barrière. Il ne devait point la repasser vivant.

Des versions bien différentes eurent cours à l'époque même et ont été données depuis sur les circonstances et sur l'issue terrible de l'entrevue de Montereau. Nous suivrons le récit du plus récent historien qui se soitatlaché avec une autorité reconnue à réunir et à concilier, dans la mesure du possible, les informations à nous transmises par les chroniques et les documents contemporains.

« Le pont, dit M. de Beaucourt(l), était entièrement palissade. A cliaque extrémité, il était fermé par une barrière; sur le pont même, mais plus près de la ville, était construi t un parc ou enceinte réservée; on y pénétrait par une sorte de guichet. En s'avançant, après avoir passé la première barrière, leducrencontralesconseillersdudauphin : « Venez devers Monseigneur, lui dirent-ils, il vous attend.

— Je vais devers lui », répondit le duc. Il franchit alors le guichet, suivi des dix chevaliers désignés par lui et de son secrétaire Séguinat, etlaissant son escorte au dehors. — On était convenu en efïet que les gens de chacun des princes occuperaient les barrièresaux extrémités du pont. — Dès que leduc fut passé, le guichet fut fermé. Tanguy du Chastel se trouvait à l'entrée du parc, et tira même par sa manche le secrétaire Séguinat pour le faire avancer. Le duc, apercevantTanguy,lui touchaamicalement l'épaule, disant aux siens : « Voici en qui je me fie. » Il s'avança alors vers le dauphin, qui se trouvait au fond de l'enceinte, à l'un des angles, adossé à lapalissade, etqui attendait, armé et l'épée ceinte. Jean sans Peur, ôtantson aumusse de velours, s'inclina humblement et mit un genou enterre.

« Mon très honoré et redouté seigneur, dit-il, je prie Dieu qu'il vous donne bon soir et bonne vie.

— Beau cousin, répondit le dauphin, soyez le très bien venu. — Mon très honoré et redouté sei-

vl) Histoire de Charles VII, t. I, p. 167 et suiv.

gneur, reprit le duc, je viens vers vous de la pari de mon souverain seigneur, Monseigneur le roi, votre seigneur et père, que Dieu veuille garder! pour le servir et vous servir, et aller en votre compagnie contre ses ennemis anciens et les vôtres, et qui sont aussi les miens, les Anglais. Je vous offre ma personne, mes biens, mes parents, mes vassaux, sujets, amis et alliés, pour les employer avec vous ou autrement, ainsi qu'il vous plaira l'ordonner, pour la restauration et le maintien de la seigneurie de mondit seigneur le roi et de vous, le rejet et refoulement de ses ennemis; et je vous prie qu'il vous plaise me recevoir et accueillir avec bienveillance, et avoirma personne, mes gens et ma compagnie en votre bonne grâce et amour. Car je vous jure par cette âme qui est la mienne (dit-il en se signant et en mettant la main sur sa poitrine) que jamais en ma vie je n'eus ni n'ai intention ni volonté d'avoir avec lesdits Anglais ou autres confédération ni alliance, ni traités d'aucune sorte préjudiciables à mondit seigneurie roi, à vous, ni au royaume. Monseigneur, et vous autres, Messeigneurs, poursuivit le duc en se tournant vers les conseillers du dauphin, dis-je bien? — Beau cousin, répondit le dauphin en donnant la main au duc, vous dites si bien que l'on ne pourrait mieux dire; levez-vous et vous couvrez. >> En même temps Robert de Lairé lui prenait le bras, en disant : « Levez-vous, levez- vous! vous êtes trop cérémonieux. — Mais, reprit le dau-

pli in, vous ne seriez point bon abbé. — Pourquoi ? dit le duc. — Parce que vous ne rendez pas volontiers. — Comment cela? — Parce que dernièrement, quand nous conférâmes ensem ble, vous me promîtes et il fut convenu entre nous que vous évacueriezdans le délai d'un mois toutes les places fortes où vous tenez garnison; cela fui entendu, vous le savez... Or, quoi que j'aie très diligemment fait réclamer auprès des gens de votre conseil vos lettres de commission nécessaires pour cet effet, en ofirant de donner les miennes, toutefois je n'ai pu les obtenir. Mais s'il plaît à Dieu et à vous, cela se fera bien, car il en est encore assez temps. »

« Le dauphin rappela alors qu'il avaitétéconvenu à Pouilly qu'on seréuniraitdans le délai d'unmois^ pour traiter des affaires du royaume et organiser la résistance contre les Anglais ; que Montereau avait étéchoisi, et qu'il y avait attendu plus de quinze jours; que le duc pouvait venir plus tôt s'il l'eût voulu, car il n'était qu'à quinze lieues. « Mon très honoré seigneur, interrompit le duc, je suis venu quand je l'ai pu. » — Le dauphin insista sur les maux que faisaient les gens de guerre des deux partis, et sur les progrès de l'ennemi ; il pressa le duc d'aviser à ce qu'on pourrait faire. « Je tiens la paix déjà toute faite, dit-il, ainsi que nous l'avons naguère jurée et promise; c'est pourquoi trouvons moyen de résister aux Anglais. » Le duc répondit qu'on ne pouvait aviser à rien qu'en présence du

roi, et qu'il fallait que le dauphin y vînt. « Je suis mieux ici qu'avec lui, reprit le prince, et j'irai vers Monseigneur mon père quand bon me semblera, et non selon votre volonté. Mais, poursuivit-il, je suis extrêmement surpris d'une chose qui vous regarde : c'est que vous deviez envoyer votre défi aux Anglais et que vous ne l'avezpas fait. » Ici le dauphin revint encore sur les torts que le duc s'était donnés. — « Monseigneur, dit le duc, je n'ai fait autre chose que ce que je devais faire. » Des démentis furent échangés. Le sire de Navailles s'approcha alors du duc, son maître, dont le visage s'enflammait. « Monseigneur, dit-il en s'adressant au dauphin, quiconque le veuille ou non, vous viendrez à présent vers votre père» ; et il lui mit la main gauche sur l'épaule, tandis que de la droite il sortait à demi son épée du fourreau. Le duc, lui aussi, avait porté la main à son épée. — « Mettezvous la main à l'épée en présence de Monseigneur le dauphin? » s'écria Robert de Lairé. Bataille, D'Avaugour, Du Chastel et Frotier sommèrent à la fois le duc et les siens de reculer, craignant un attentat contre la personne du dauphin. Au milieu du tumulte, les épées sont tirées, les cris : Alarme ! Alarme ! retentissent. Le dauphin est emmené à la hâte hors du parc. Alors, parle guichet entr'ouvert, se précipitent des gens armés, en criant : Tuez ! Tuez ! Mais déjà Jean sans Peur était tombé mort sous les coups de plusieurs des chevaliers dauphinois. Le sire de Navaillesqui, seulavecJean

de Vergy, avait essayé de défendre son maître, fut Ijlessé mortellement. Les autres seigneurs bourguignons, à rexcejîtion du seigneur de Montaigu, lequel, à ce qu'on prétend, se sauva du côté de la ville, furent faits prisonniers parquatre des conseillers du dauphin, seuls restés sur le pont, avec l'aide desgens de leur parti qui étaient accourus.

« Bien que la chose ait été soudaine, on s'étonne que les gens du duc, qui occupaient la barrière du pontdu côté du château, ne soient pas survenus. Un contemporain nous en donne l'explication : « Ceux du château, dit-il, qui étaient le plus près de l'huis du parc, ne s'en émurent aucunement, parce qu'ils crurent que c'était Monseigneur le daujihin qu'on avait tué. « Le bruit se répandit en effet, dans le château et dans la ville, que le dauphin était mort, et il dut monter achevai pour démentir ce bruit par sa présence. »

Quand le pont eut été évacué, on ramassa le cadavre de Jean sans Peur, qui était demeuré sur la place, et on le porta dépouillé de ses bagues, joyaux et vêtements, dans la maison d'un meunier, à quelque distance. A la nouvelle de sa mort ses gens de guerre, qui occupaient le château de Montereau, et contre lesquels s'avancèrent quatre cents hommesd'armes dauphinois, senfuirentcomme en déroute. Le lendemain on mit le duc « en la bière des pauvres », vêtu seulement de « son .pourpoint et de ses chausses », et on l'inhuma dans l'église de Notre-Dame de Montereau sans aucune pompe,

« sans linceul et sans poêle sur la fosse ». Plus tard le corps fut transporté à la Chartreuse de Dijon, lieu traditionnel de sépulture pour la maison ducale de Bourgogne.

Selon un curieux, mais étrange document, auquel il a déjà été fait allusion ci-dessus, et dont l'autorité n'est pas absolument incontestable (1), Robert le Maçon, préoccupé quelques années plus tard de se disculper de toute participation au meurtre de Montereau, aurait recueilli à cet effet plusieurs témoignages, et entre autres la déclaration suivante de Jean de Poitiers, évêque de Valence, qui suivait le parti du dauphin et s'employait à ses affaires, tandis que son frère, Charles de Poitiers, évêque de Langres, était l'un des conseillers de Jean sans Peur :

« Nous, Jean de Poitiers, évêque de Valence et de Die, disons, déposons et affirmons par serment que, en l'année où feu haut et puissant prince. Monseigneur le duc de Bourgogne, naguère trépassé, linit ses jours au lieu de Montereau-faut-Yonne, nous avions été, un mois avant ce trépas, par devers le roi Charles VU , alors seulement régent, pour obtenir la délivrance du comté de Valentinois à Messire Louis de Poitiers, notre frère, et, en outre, pour conférer sur le même sujet avec Monseigneur l'évêque de Langres, notre frère aussi,

(1) Ce document, découvert dans les iircliives de M. le duc de l;i Trénioille, a été publié avec des observations par M. de Beaucourt, ouvrage cité, t. H, p. 6j1 et suiv.

lequel était alors en la compagnie de mondit seigneur de Bourgogne. Nous allâmes a^'ec le régent et avec sa compagnie depuis Montargis jusqu'à un château nommé Dient, situé à trois lieues de Montereau, et en ce lieu de Dient le régent s'arrêta quelques jours, puis se rendit à Montereau, et nous demeurâmes, nous, audit lieu de Dient. Et trois jours après que le régent en fut parti, le seigneur de Trêves (Robert le Maçon), alors chancelier, arriva de Montargis en cet endroit, et il fut logé audit château lespace de quinze jours sans le quitter. Nous y fûmes tous deux ensemble continuellement, dînant et soupant tous les jours à la même table, jusqu'au samedi soir, veille du jour où trépassa Monseigneur de Bourgogne. Mais ce samedi, le régent manda au seigneur de Trêves, son chancelier, qu'il vînt le rejoindre à Montereau. Il partit donc le samedi après dîner, et nous avec lui. Nous arrivâmes tous deux assez tard. Or, le seigneur de Trêves n'avait point de logis déterminé à Montereau, nous ne savons pas bien pourquoi. Peut-être était-ce à cause de la grande quantité des gens de guerre qui occupaient tous les logis; peutêtre pour les afîaires qui étaient agitées en ce moment. Nous pensons, d'après ce que nous dirons tout à l'heure, qu'on ne voulait point qu'il eût un logis à Montereau, pour se cacher de lui au sujet du traité en négociation. Enfin, le soir que le seigneur de Trêves et nous arrivâmes à Montereau, le président de Provence (Jean Louvet) nous prêta

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