‹ Au temps de la PucelleChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CONQUETES ET FUiNERAILLES

Le mariage de Henri avec Catherine de France, outre qu'il était le moyen et le signe du triomphe éclatant de son ambition, fut pour le conquérant une grande satisfaction personnelle, car il était épris de la jeune princesse. Leur union fat célébrée le dimanche 2 juin, jour de la Trinité, dans l'église Saint-Jean de Troyes, par un prélat bourguignon, Henri de Savoisy, prétendant à l'archevêché de Sens, que lui disputait Jean de Norris, qui suivait le parti du dauphin. Les époux déposèrent sur le livre des Évangiles, comme prix symbolique du mariage, treize nobles au lieu de treize deniers, somme accoutumée (1). A l'oftrande, avec

(1) Le noble d'or d'Angleterre équivalait à sept livres tournois; la livre tournois peut être évaluée en cette circonstance à environ cinq francs de notre monnaie, valeurintrinsèque. — Le denier tournois \alait alors environ 0 fr. 01.

le cierge, ils ofïrirent chacun trois nobles. Le roi, de plus, fit présent àla fabriquede Saint-Jean d'une somme de deux cents nobles. Après la cérémonie religieuse, sur le soir, les nouveaux mariés prirent ensemble les soupes au vin, c'est-à-dire les tranches de pain trempées dans du vin, emblème usité en pareil cas de vie et de familiarité domestique. Puis l'archevêque officiant bénit le lit nuptial.

Mais toujours vigilant, Henri ne se laissa point distraire de son œuvre de conquête par les joiesde la lune de miel. Le lendemain lundi, comme les seigneurs et chevaliers anglais et bourguignons voulaient, selon la coutume, instituer entre eux des joutes en guise de réjouissance, il ne le leur permit point. « Je prie, dit-il, Monseigneur le roi, de qui j'ai épousé la fille, et tous ses serviteurs, et à mes serviteurs à moi je commande que demain matin nous soyons tous prêts pour aller mettre le siège devant la cité de Sens, dont les ennemis de Monseigneur leroi sont maîtres, et là chacun de nous pourra jouter et escrimer, et montrer sa prouesse et sa hardiesse, car il n'y a plus grande prouesse au monde que de faire justice des méchants, afin que le pauvre peuple puisse vivre en paix. » — L'intérêt du pauvre peuple de France n'était pas le grand souci de Henri, mais si brillants que fussent déjà ses succès, il savait avoir encore.beaucoup à faire pour venir à bout de ces méchants qui avaient l'audace, sous les ordres de l'héritier légitime de la couronne, qu'il usurpait, de défendre

contre lui l'indépendance nationale. Au début même de cette année (janvier 1420) Tamiral de Braquemont, à la tête d'une flotte castillane etfrançaise, avait infligé à ses navires un sanglant échec. Vers le mois de mai un de ses lieutenants, le comte de Derby, avait été fait prisonnier, aux portes de Paris, par une banded'Armagnacs. Même dans la France bourguignonne, le traité de Troyes avait soulevé des critiques et des murmures. Notre moine de Saint-Denis note à ce sujet les fluctuations de l'opinion publique et les propos, qu'il blâme d'ailleurs ou feint de blâmer, des récalcitrants. « On ne saurait, dit-il, prendre dans la conduite des aflaires publiques démesure si mûrement délibérée, qu'elle ne soit exposée aux censures de la critique. Beaucoup de gens se plaignaient que par le traité susdit le dauphin fûtprivéde l'autorité royale, concédée au roi d'Angleterre en faveur de la fille du roi de France, Madame Catherine. D'autres soutenaient qu"il n'était pas étonnant qu'on, privât Monseigneur le dauphin d'une pareille autorité ; ils accusaient son inertie, qu'ils imi)utaient à l'influence de sesmauvaisconseillers,et lui reprochaient d'avoir tenu jusqu'à présent sous les armes un nombre considérable de gens de guerre, nonpourla défense des habitants et du royaume, mais à leur détriment etpour le plus grand dommage du pays. Il en était aussi quelques-uns, mais en petit nombre, qui, plus instruits que les autres, attribuaient à la divine Providence le changement

d'état d'un si grand royaume et disaient avoir vu dans les annales comment ce changement avait été annoncé par une révélation divine au roi de France, s'il ne savait se soustraire aux mauvais conseils de ses courtisans et gouverner ses sujets avec plus de douceur. D'autre part, le menu peuple, composé d'hommes rudes et agrestes, affirmait que la paix faite entre les Français et les Anglais, si différents de langage, de lois et de mœurs, ne durerait pas longtemps. »

Le mardi 4 juin, Henri entra en campagne. Il emmenait avec lui la jeune reine et traînait à sa suite Charles VI et Isabeau. Il reçut en route la soumission de trois places, Ervy-le-Châtel, Saint- Florentin et Joigny. En passant à Villeneuve-le- Roi, il y établit Catherine avec son père et samère, puis, poursuivant sa route, arriva devant Sens, dont le siège, commencé le 8 juin, fut achevé le 11 par la capitulation de cette ville. « Vous m'avez .marié et donné une épouse, dit-il à Henri de Savoisy, et moi je vous rends la vôtre, à savoir votre métropole. » Sans perdre de temps il transporta sacour àBray-sur-Seine et delà, le 16 juin, envoya son armée commencer le siège de Montereau, où il ne tarda pas à la rejoindre. Philippe de Bourgogne y commandait sous ses ordres. La ville fut enlevée le 2o. Le gouverneur Guillaume de Chaumont, seigneur de Quitry, se relira dans le château avec une partie de la garnison. Un nouveau siège s'ensuivit, sur lequel Georges Chastellain

nous a transmis quelques détails significatifs, ornés des réflexions morales où son esprit se complaît toujours.

« La ville de Montereau, nous rapporte ce méditatif indicmlre, était donc prise et délivrée de ses ennemis. Il ne restait plus que le château, qui était fort et de grande défense. C'est pourquoi le roi Henri, et avec lui le duc de Bourgogne et toute leur compagnie, se délogèrent de leur campement, et, pour serrer plus étroitement la garnison retirée au château, vinrent s'établir tout à Fentour de cette fortesse, par devant et par derrière. On avait fait un pont sur la Seine. Les deux princes prirent leurs logis entre les deux rivières, Yonne et Seine. Pleins d'activité et de diligence, ils firent amener une grande quantité de machines de guerre que l'on dressa contre les assiégés, pour leur donner mauvais passe-temps, si l'on pouvait. Et de fait, ils le leur donnèrent par mainte dure attaque, bien terrible. Or, pour leur persuader de capituler à moins de frais, le roi d'Angleterre envoya, mais sous bien sûre garde, les prisonniers qui avaient été faits à la prise de la ville, jusque sur les fossés du château, afin de parler à leur capitaine et de le décider par leurs prières à remettre le château aux assiégants et à sauver ainsi son existence et la leur. A cet efîet et pour émouvoir davantage sa pitié sur leurs pauvres vies, tous ces nobles hommes prisonniers se mirent à genoux, joignirent les mains en pleurant, et quelques-uns au nom de

tous le supplièrent que, en mémoire de la sainte passion de Jésus-Christ, vraiment Dieu, il consentît à rendre ledit château aux rois de France et d'Angleterre. Autrement, ils savaient bien, connaissant la cruauté du roi Henri et sachant ce qu'il leur avait annoncé, qu'il leur faudrait mourir et terminer leurs jours bien tristement, sans permission de se racheter ni miséricorde aucune. Mais leur prière fut, certes, vaine et de pauvre fruit pour eux, quoique bien touchante à voir. Car telle fut la réponse de leurcapitaine, le seigneur de Quitry : « Compagnons, aux faits de guerre c'est tout hasard. Qui est pris, il est atteint. Faites pour le mieux en ce qui vous regarde. Il nous pèse de vous voir en pareil malheur, mais, pour ce qui nous concerne, nous garderons cette place et nous prendrons notre sort comme il pourra nous en advenir. »

« Ces pauvres gentilshommes, quand ils ouïrent cette dure réponse de leur capitaine, demeurèrent bien ébahis, comme on peut le croire. Désespoir leur était plus proche qu'espérance de salut pour leurs vies. Voyant donc leur mauvaise fortune de plus en plus croître, et que des affections de ce monde ils n'auraient plus dorénavant que courte part et ensuite congé pour jamais, ils demandèrent que tout au moins on leur permît de parler à leurs femmes, car plusieurs avaient les leurs dans la forteresse et des enfants aussi. D'autres y avaient des parents et compa-

gnons, dont ils désiraient prendre congé. Ils espéraient, par aventure, que leur capitaine, sur rinslance et prière des leurs, s'adoucirait à leur égard. On fit donc venir femmes, enfants, parents et amis sur les murs, et Ton s'abstint de toute guerre, soit dedans, soit dehors, jusqu'à la fin de l'entrevue. Puis en pleurs et en larmes, après maintes requêtes faites piteusement audit capitaine et refusées, les malheureux prirent congé de tous, et recommandant leurs âmes à Dieu et aux prières des leurs, ils s'en retournèrent le plus réconfortés qu'ils purent. Ils furent ramenés au camp avec un triste effet pour eux, car incontinent le roi anglais lit dresser en lieu assez haut un gibet, et là visiblement, car en cet endroit ceux du château pouvaient les apercevoir de bien près, ils furent tous pendus et étranglés en belle et publique fin. En leur compagnie finit aussi un valet de pied du roi, que celui-ci fit pendre en même temps, à cause d'un chevalier d'Angleterre que ce valet avait tué; le roi en fit belle exéculionde justice, bien que, pour un homme de cette condition, il l'aimât assez.

« Les gens du dauphin, cependant, non émus en apparence de cette rigoureuse et mortelle cruauté qu'ils avaient vue devant leurs yeux, persistèrent dans leur orgueil pendant plusieurs jours et se défendirent vaillamment, certes, pour le petit nombre qu'ils étaient. Mais vaillance n'y pouvait servir, ni orgueil sauver la place. Bon avis, certes,

et bon sens leur étaient plus nécessaires. Huit jours après qu'ils avaient laissé pendre leurs compagnons, par peur maintenant et par épargne de leurs vies, eux qui d'autrui n'avaient eu pitié, ils traitèrent avec le roi anglais et consentirent à lui rendre le château, sous condition d'avoir leurs corps et leurs biens saufs et de se retirer où ils voudraient. Exception pourtant devait être faite au cas où il y aurait parmi eux quelqu'un qui pût être trouvé coupable de la mort de Monseigneur le duc Jean ; car celui-là, c'est-à-dire tous ceux qui seraient dans ce cas, demeureraient à la merci du roi d'Angleterre et du duc de Bourgogne. Ces conditions furent accordées à la garnison, et chacun s'en alla où bon lui sembla. Le seigneur de Quitry, leur capitaine, y acquit toutefois peu d'honneur, pour avoir laissé mourir tant de genstilshommes et avoir tenu si peu de temps depuis leur mort. Il semblait à beaucoup de gens qu'il avait montré, en ce cas, d'une part bien dure conscience, et de l'autre petite vaillance et pauvre discernement, pour ri'avoir pas reconnu l'état des choses aussi bien avant leur mort que depuis. Or il advint qu'un gentilhomme bourguignon, nommé Guillaume de Bière, lui vint imputer qu'il avait été présent à la mort du duc Jean, et sur cette accusation offrit de le combattre en champ clos. Mais le sire de Quitry fit valoir ses raisons et s'étant défendu avec vigueur de l'imputation, fut mis hors de cause. Il

s'en alla donc avec ses gens retrouver son maître le dauphin. «

Le château de Montereau avait capitulé dans les premiers jours de juillet. Dès le 7 de ce mois Henri V entreprit la conquête d'une position de bien plus haute importance, à savoir Melun, l'une des principales places fortes demeurées au dauphin dans les environs de la capitale et qui barrait l'accès de Paris par la Seine. Elle avait alors pour capitaine l'illustre et loyal Barbazan. Notre ami Jean Jouvenel nous a laissé de ce siège, qui fut long (7 juillet-17 novembre), un récit où se trouvent des détails pris à bonne source, puisque l'un de ses frères était un des chefs de la garnison.

« Les deux rois, raconte-t-il, s'enallèrent mettre le siège devant Melun, où commandait le seigneur de Barbazan avec plusieurs chevaliers et écuyers, qui avaient grande volonté de bien tenir. L'investissement fut accompli. DucôtéduGâtinais c'étaient le roi d'Angleterre et ses frères, avec les Anglais en grande compagnie ; du côté de la Brie, le roi de France et le duc de Bourgogne. Mais les gens de dedans la ville ne s'en disaient pas moins bons et loyaux Français, et fidèles au roi de France, et ils se préparèrent le mieux qu'ils purent à se défendre, comme il en était besoin. Avec ledit seigneur de Barbazan étaient de vaillantes gens, tant du pays que d'autres provinces : c'est à savoir Messire Nicole de Giresme, vaillant chevalier de Rhodes, Messire Denis de Chailly, Arnault

Guillon de Bourgogne, Louis Jouvenel des Ursins, flls du seigneur de Traynel, Gilles d'Escheviller, bailli de Chartres, et plusieurs autres vaillantes gens. C'était un siège bien digne de remarque, puisqu'il s'y trouvait deux rois et tant de princes, ducs, comtes, barons et gentilshommes. Les Anglais et Bourguignons fortifièrent leurs camps de palissades, pieux et fossés par dehors. Ceux de dedans la ville firent plusieurs sorties à leur avantage et causèrent de grands dommages à leurs ennemis. Aussi étaient-ils assez grosse et puissante compagnie, quoique d'abord ils n'eussent pas fait semblant d'être en si bon nombre et que les assiégants se fussent imaginé qu'il n'y avait quasi personne. Quand le roi d'Angleterre vit comme ceux de dedans se défendaient, ce prince, que l'on estimait sage et vaillant en armes, s'aperçut bien qu'il fallait dire, comme il le fît, que « c'étaient vaillantes gens et que on ne les aurait pas aisément ».

« Alors furent ici et là disposés les bombardes, canons et vougîaires, qui commencèrent fort à tirer contre les murs et sur la ville, et aussi les compagnons du dedans tiraient de même de grand cœur coups de canon et traits d'arbalètes et tuaient nombre d'assiégeants. Entre les autres tireurs, il y avait un compagnon que l'on disait être un religieux de l'ordre de Saint-Augustin, très bon arbalétrier, auquel on fit donner une très bonne et bien forte arbalète : et quand les Anglais ou Bour-

guignons venaient près des fossés, et qu'il les pouvait apercevoir, il ne les manquait point, et l'on (lit qu'à lui seul il tua bien soixante hommes d'armes, sans compter les moindres soldats (1).

« Cependant Monseigneur le dauphin régent faisait grande diligence d'assembler des troupes pour faire lever le siège aux Anglais. On envoya pour cela divers commissaires dans tous les pays de son obéissance. Et de fait il fut bien levé de quinze à seize mille hommes, et l'on choisit ensuite des capitaines pour les conduire. Ils avaient très grand désir et volonté de se trouver en besogne contre leurs ennemis, et vinrent jusque dans les environs d'Hyèvre et de Château-Renard. De là on trouva moyen d'envoyer des espions dans le camp des Anglais, pour examiner leurs retranchements et aviser comment on y pourrait pénétrer et frapper sur eux. Mais ces espions rapportèrent qu'ils étaient si bien fortifiés qu'il serait impossible d'y rien faire d'avantageux. C'est pourquoi l'on s'en retourna sans rien faire. Toutefois, il y avait de grosses garnisons françaises à Meaux et en d'autres lieux de Brie et de Champagne, qui faisaient forte guerre aux Anglais et Bourguignons, tant à ceux

(1) Ce religieux se nommait Dom Simon. Il a v:iit appartenu au monastère du Jard, diocèse de Sens, et remplissait maintenant la charge de céierier à l'abbaye de .ioLiy en Brie. Il était assisté sur les remparts de Melun par un autre moine, qui lui servait comme d'écuyer ou de valet d'armes. Après le siège ils tombèrent tous deux au pouvoir de Henri V, qui les fit décapiter.

qui étaient occupés audit siège qu'à d'autres ailleurs. Pareille chose faisaient aussi ceux qui étaient dans Yèvre et dans Château-Renard, et ils causaient aux ennemis de grands dommages, au point que les Anglais et Bourguignons ne s'osaient bonnement tant soit peu écarter du siège. En revanche, de divers endroits ils faisaient fort battre ladite ville de Melun de gros engins, tellement qu'en plusieurs lieux les murs furent rasés quasi à la hauteur des fossés. Cela fit que plusieurs fois on mit en délibération si on donnerait l'assaut, mais le roi d'Angleterre n'en était jamais d'avis à cause de la vaillance qu'il avait reconnue en ceux du dedans. Ceux-ci presque tous les jours faisaient des sorties et se conduisaient vraiment en braves gens et en vaillants soldats.

« Or audit siège survint un grand seigneur d'Allemagne, nommé le duc Rouge de Bavière (Louis III le Barbu, comte palatin du Rhin), qui amena quantité de gens bien ordonnés et équipés. "Il s'établit du côté du duc de Bourgogne et examina la ville. Quand il eut bien considéré l'état où l'artillerie l'avait mise, il s'émerveilla fort de ce qu'on ne lui donnait pas l'assaut. Il en parla au duc de Bourgogne, mais celui-ci lui répondit « qu'il en avait naguère fait l'observation, mais que tel n'était pas l'avis du roi d'Angleterre ». Le duc Rouge répliqua « qu'il lui en parlerait », et de fait il lui en parla. Le roi l'écouta avec beaucoup de patience et de douceur et rendit justice à son

zèle et à sa bonne volonté. Mais il lui montra combien la chose était hasardeuse. Toutefois, parce que le duc Rouge tenait fortement à son idée, le roi ajouta « que les deux ducs préparassent donc leurs équipements et fissent diligence d'avoir des échelles d'assaut, et d'amasser bourrées et fagots pour remplir partie des fossés. Quand de leur côté, dit-il, on ferait donner l'assaut, du sien il ferait son devoir. » Le duc Rouge fut bien joyeux de ce consentement, car son intention était de faire merveilles et d'avoir l'honneur de l'assaut. Ainsi les deux ducs firent diligence d'avoir des équipements convenables et nécessaires pour cette attaque. Or, contre toute cette entreprise le seigneur de Barbazan n'était point en garde. Mais il arriva que ceux qui étaient chargés de la défense de ce côté de la ville s'aperçurent un jour que l'on faisait amas d'échelles et d'autres choses semblables. Ils le vinrent dire au seigneur de Barbazan, qui observa les actions et mouvements de l'ennemi, et reconnut par l'examen des circonstances que son intention était d'assaillir la ville de ce côté seulement. En effet il ne paraissait rien du côté où était établi le camp du roi d'Angleterre qui permît de penser que l'on y fût aucunement disposé à donner l'assaut. En conséquence, le seigneur de Barbazan disposa quarante ou cinquante arbalétriers munis de fortes arbalètes et plusieurs des meilleurs tireurs de la ville sur les murailles du côté des Bourguignons. II y joignit

des hommes d'armes en telle quantité que bon lui sembla. De plus, il mit avec eux un certain nombre de gens de la cité, destinés à jeter sur l'ennemi de grosses pierres, de l'eau et de la graisse bouillantes. D'autres, choisis parmi les mieux arnnJs et les plus vaillants, devaient sortir par une fausse poterne, qui donnait de la ville dans les fossés. Mais il défendit que l'on tirât où que l'on entrât dans les fossés jusqu'au moment où Ion ouïrait sonner les trompettes à l'intérieur de la ville. Enfin il advint un jour que du côté du duc de Bourgogne et du duc Rouge, on commença à crier : « A l'assaut! » et leurs trompettes sonnèrent à grand bruit. Les ennemis arrivèrent alors tout joyeusement et allègrement sur le bord des fossés, jetèrent leurs échelles dedans et plusieurs y descendirent en diligence. Alors, quand il parut au seigneur de Barbazan qu'il y en avait assez, il ordonna aux trompettes de la ville de sonner bien fort, ce qu'ils firent. Il y avait déjà des ennemis qui escaladaient les murs. Mais ceux de dedans se défendaient avec vaillance, et jetaient de grosses pierres, et plusieurs de leurs ennemis tombaient au fond des fossés. Les autres assaillants continuaient de descendre du dehors dans les fossés, où on les régalait soigneusement de gros carreaux d'arbalètes. Tout à coup, les Français s'élancèrent par la poterne susdite, bien armés etéquipés, pour combattre ceux qui étaient au dedans des fossés. Alors, quand les Bourguignons et les Allemands

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virent la façon de faire des Français, ils reconnurent la folie de leur entreprise. On fit donc sonner la retraite et ils commencèrent à se retirer. Mais comme ils remontaient pour sortir hors des fossés, les arbalétriers de la ville les régalaient ])ar derrière de viretons qui pénétraient dans leurs corps jusqu'aux pennons (ailes servant à diriger les flèches ou traits d'arbalètes). Finalement, ils s'en allèrent à leur grande honte, non sans qu'il en demeurât dans les fossés un bon nombre de morts ou de blessés. Ils demandèrent ensuite qu'il leur fût permis de relever et d'emporter leurs compagnons restés ainsi sur la place, et on le leur concéda volontiers. Quand la chose vint à la connaissance du roi d'Angleterre et de ceux de son camp, cela ne leur déplut guère, et plusieurs d'entre eux disaient « que c'avait été une folle entreprise, et que si elle avait manqué, c'était bien fait ». Toutefois, le roi d'Angleterre parla d'autre sorte. « Si leur objet n'a pas été atteint, dit-il, l'entreprise du moins était vaillante. En fait de guerre fautes valent exploits. »

« Cependant les assiégés se trouvaient de plus en plus en grande pénurie de vivres. Ils n'avaient plus rien à donner à leurs chevaux, si ce n'est qu'ils hachaient de la paille bien menue, et la leur faisaient manger. Ils furent réduitseux-mêmesà ne manger que chair de cheval. Et néanmoins ils se défendaient toujours vaillamment, et tenaient bon, et ne voulaient encore entendre à aucun traité.

— liO —

Quand donc les Anglais et Bourguignons virent et connurent que par assaut on n'aurait pas la place, ils commencèrent à miner en divers lieux. Mais ceux de dedans se doutèrent bien de la chose. Pour s'en assurer ils firent diligence d'écouter aux caves, pour voir s'ils ouïraient rien, s'ils n'entendraient point que l'on frappât sur les pierres, ou quelque bruit ou son de ce genre. Sur ces entrefaites, à l'endroit ou Louis Jouvenel des Ursins était de garde avec d'autres, on entendit quelque chose paraissant indiquer que près de là on besognait. Ledit Louis alors s'arma très bien et prit une hache en son poing, dans l'intention daller à l'endroit où il lui semblait que l'ouverture de la mine était près d'être percée, afin d'y faire résistance et que les ennemis n'y entrassent point. En y allant, il rencontra le seigneur de Barbazan, qui lui demanda : « Louis, où vas-tu? » Et il lui répondit qu'il allait pour la chose susdite. Et alors ledit seigneur lui dit : « Frère, tu ne sais pas bien encore ce que c'est qu'une mine et la façon d'y combattre. Donne-moi ta hache. » Là-dessus, il lui fit couper le manche assez court. En effet, les mines tournent souvent en biaisant et sont étroites : voilà pourquoi de courts bâtons aux haches y sont nécessaires. Le seigneur de Barbazan y vint luimême avec d'autres chevaliers et écuyers, et ils s'aperçurent que les mines des ennemis étaient prêtes. En conséquence on fit hâtivement faire des sortes de barrières et d'autres dispositions et

instruments pour résister à leur entrée. Et comme ledit seigneur vit le désir dudit Louis, il voulut qu'il fût le premier à faire exploit d'armes en ladite mine. Cependant les assiégés envoyèrent chercher des manœuvres pour contreminer. Manœuvres et gens de guerre avaient des torches et lanternes. Quand ceux de dedans eurent contreminé environ deux toises, il leur sembla qu'ils étaient proches des ennemis. On fit alors de bonnes et fortes barrières et on les fixa. En même temps les adversaires s'aperçurent qu'on contreminait. Tant fut de part et d'autre qu'ils se trouvèrent et rencontrèrent. Alors les compagnons manœuvres se retirèrent des deux côtés. Il y en avait parmi les ennemis qui avaient grand désir d'entrer les premiers. A la rencontre, il y eut donc quelques coups frappés, mais pas beaucoup, puis on se retira de part et d'autre. Ceux de dedans mirent la chose en telle disposition qu'on ne leur pouvait nuire. Or, parce qu'on disait « qu'aux mines se faisaient des vaillances d'armes » , on fit savoir « que s'il y avait quelqu'un qui voulût faire exploit d'armes, qu'il y vint ». Là-dessus, ledit Louis requit audit seigneur de Barbazan« qu'il lui donnât congé de faire exploit », ce qui lui fut octroyé, mais à condition qu'il trouvât un partenaire. Il en trouva un assez aisément, fort bon gentilhomme anglais d'Angleterre. Heure leur fut assignée pour comparaître tous deux. Il y avait torches et lumières, et ils combattirent l'un contre

l'autre une grosse demi-heure. Il n'y eut aucun des deux qui n 'yperdit de son sang, puis ils furent séparés par ceux qui étaient chargés de la garde, et se retirèrent. Depuis ce temps il n'y avait guère d'heure dans le jour, qu'il n'y eût dans la mine des exploits d'armes. Entre autres champions, Raimond de Loré, un vaillant écuyer, fît une entreprise d'armes de deux contre deux. II prit pour second Louis Jouvenel, et ils combattirent contre deux Anglais bien et vaillamment et en eurent l'honneur. Il n'était pas possible de se faire là prisonniers, car il y avait au travers de la mine un gros chevron à la hauteur de la poitrine, et il était défendu que nul ne passât par-dessus ni pardessous.

« Le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne firent plusieurs chevaliers, et c'étaient de grands seigneurs qui s'étaient vaillamment comportés aux exploits d'armes faits en ladite mine. Et à cette occasion les trompettes sonnaient et les ménétriers jouaient dans leurs camps, et l'on y menait une grande joie. Le seigneur de Barbazan dit qu'il voulait faire aussi des chevaliers, et il envoya quérir Louis Jouvenel des Ursins et Gilles d'Escheviller, et il les fit chevaliers. Il fit aussi sonner à cette occasion ce qu'il avait de trompettes, mais le nombre n'en était pas à comparer à celles du camp des ennemis. Pour y suppléer, il fit sonner les cloches de la ville. Les ennemis en furent tout ébahis et pensèrent que ceux du dedans avaient

quelque espérance de secours. Mais après ils surent que c'était pour la raison susdite. Or qui voudrait raconter au long les vaillances tant d'un côté que de l'autre, la chose serait trop longue. Le roi d'Angleterre lui-même approuvait fort et louait la vaillance de ceux du dedans. S'ils avaient eu des vivres, jamais on ne les aurait réduits ni ils ne se seraient rendus.

« Le prince d'Orange (Louis de Chalon) vint au camp du duc de Bourgogne pour s'employer à son service contre ceux qu'ils nommaient tous deux Armagnacs. Quand le roi d'Angleterre le sut, il lui envoya dire « qu'il prêtât le serment d'observer le traité de Troyes ». Le prince répondit « qu'il était prêt à servir le duc de Bourgogne, mais quant à faire le serment de mettre le royaume aux mains de l'ancien et capital ennemi du royaume de France, qu'il ne le ferait jamais ». Pour cette raison il s'en alla assez soudainement et retourna en son pays, car il n'était pas sans crainte que le roi d'Angleterre ne lui fît quelque déplaisir.

« Les assiégés de Melun étaient réduits à grande détresse et extrémité de vivres. Mais ils espéraient toujours qu'il leur viendrait du secours ou qu'il arriverait dans les camps des ennemis quelque incident, quelque dissentiment qui les obligerait à lever le siège. Il y avait bien un mois qu'ils étaient sans pain et ne mangeaient seulement que chair de cheval, qui est une chose peu ou point nourrissante. Aussi fallait-il que ceux qui

en mangeaient allassent deux ou trois heures après à la selle, car cette nourriture ne pouvait s'arrêter presque en rien au corps d'une personne. Ces maux n'étaient pas ignorés des ennemis, car quelques pauvres habitants qui n'avaient plus de quoi manger s'en allèrent, spécialement par la rivière. En outre les assiégeants taisaient quelquefois des prisonniers dans les escarmouches. Les assiégés auraient volontiers tenté une sortie pour s'échapper, s'ils eussent pu. Mais le siège était si solide et les positions ennemies tellement fortifiées contre la ville qu'il élait impossible que la garnison se pût sauver sinon par quelque traité. Des négociations furent donc enfin ouvertes et l'on parlementa. Il y eut bien plusieurs conditions discutées, mais finalement ceux du dedans furent contraints d'accepter celles des ennemis. Il fut donc conclu « qu'ils s'en iraient la vie sauve et sans être mis à aucune rançon ». On excepta de ce traité ceux qui avaient été consentants de la mort du duc Jean de Bourgogne. Il fallut donner pour otages le seigneur de Barbazan lui-même et douze autres au choix de l'ennemi. Il y avait quelques seigneurs de Bourgogne et de France qui auraient volontiers sauvé d'un tel sort Messire Louis des Ursins, mais les Anglais le demandèrent expressément comme otage. -

« La ville fut donc ainsi rendue et livrée, et on la trouva bien dégarnie de vivres. Il n'y avait plus une botte depaille dans leslits ni autrement, car tout

avait été donné à manger aux chevaux. Plusieurs de la garnison se tirèrent d'afïaire : aux uns on ouvrit voie pour s'échapper, les autres avaient des amis et desaccointancesdu côté des Bourguignons, d'autres enfin donnèrent de l'argent. Selon l'accord conclu, la généralité s'attendait w à s'en aller simplement un bâton au poing ». Mais les Anglais et leurs alliés interprétèrent l'accord autrement, c'est à savoir que les gens de la garnison « s'en iraient la vie sauve, non pas où ils voudraient, mais aux prisons du roi à Paris ». Et c'est pour cela que plusieurs cherchèrent et trouvèrent le moyen de se sauver. Une telle interprétation fut chose honteuse etmalhonnête pour unsi vaillant roi qu'était, disait-on, le roi d'Angleterre. On pourrait la comparer à la volonté arbitraire d'un vrai tyran, comme on le verra mieux par ce qui sera dit ci-après, et cela déplaisait fort aux Anglais eux-mêmes.

« Parmi ceux qui étaient dans ladite ville de Melun, il y avait trois vaillants écuyers, qui avaient servi feu Monseigneur le duc d'Orléans dans ses guerres, et auxquels certaines personnes du parti duduc de Bourgogne avaientgrandevoionlé de faire déplaisir : ils se nommaient Raimond de Loré, le bâtard de Ducy elle bâtard de Seine On leur voulait imposer qu'ils s'étaient trouvés présents à la mort du duc de Bourgogne, ce qui était faux. Cela fît qu'ils supplièrent un seigneur qui était assez proche du roi d'Angleterre et fort aimé • de lui, de les vouloir sauver. Celui-ci, croyant bien

faire et pensant qu'ils s'en devaient aller librement quand bon leur semblerait, les mit dehors, et ils s'en allèrent. Cela vint à la connaissance du duc de Bourgogne, qui s'en plaignit au roi d'Angleterre. Le roi aussitôt, sansautre procès, fit couper la tête à ce seigneur : cela fut une pitié, mais il était Anglais. Les otages et aussi les autres qu'on put saisir, furent menés en bateaux à Paris. Les uns furent enfermés en la bastille Saint-Antoine, les autres au Palais, au Châtelet, au Temple et en diverses autres prisons. Telle fut la manière abusive dont on fit qu'ils s'en allèrent « la vie sauve et sans être mis à aucune rançon ». La façon de sauver leur vie, ce fut d'en metlre plusieurs en de basses fosses, notamment au Châtelet, et là de les laisser mourir de faim, et quand ilsdemandaient àmanger et criaient la faim, on leur donnait du foin et on les appelait chiens, ce qui était grand déshonneur au roi d'Angleterre. Il y en eut plusieurs, notamment au Palais, qui s'échappèrent et passèrent la rivière à la nage. En apparence on n'exigeait d'eux, selon le traité, aucune rançon, mais le roi d'Angleterre faisait don de leurs personnes à des prisonniers de son parti, qui les mettaient àrançonpour se racheter eux-mêmes. C'est ainsi, parexemple, qu'au seigneurde Châtillon, qui était prisonnier de guerre dun vaillant écuyer, nommé Poton de Saintrailles, il donna, bailla etlivra le seigneur de Préaux, Messire Nicole de Giresme, Arnault Guillon de Bourgogne et Messire Louis Jouvenel, qui payèrent audit

seigneur de bien grosses rançons, et pourtant ce seigneur de Châtillon était déjà délivré et hors des mains dudit Poton. Et l'on fit de môme pour plusieurs autres. «

Fort de ses succès militaires, qui apparaissaient comme une consécration positive du traité de Troyes, Henri V fit à Paris, le dimanche 1<" décembre 1450, son entrée solennelle, côte à côte avec Charles VI. Les ducsdeClarence etde Bedford chevauchaient derrière les rois, mais à quelque distance. Seul, à gauche, dans un rang moyen entre ces deuxgroupesducortège,enhabitdedeuil, s'avançait le duc de Bourgogne. Selon sacoutume, la multitude accourue criait : « Noël ! » L'entrée des reines Isabeau et Catherine eut lieu le lendemain. Charles reprit sonséjourde l'Iiôtel Saint-Paul. Henri s'installa au Louvre. Il ne tarda guèreàfairesentiraux Parisiens sa main forte et dure. La capitale fut soumise à un emprunt forcé, dontl'Universiténe futpasexempte. Ses réclamations furent nettement repoussées par le roi d'Angleterre « qui, dit notre Jouvenel, parla trop bien et hautement à eux; ils se crurent permis de répliquer, mais à la fin ils se turent et désistèrent, car autrement on en eût logé en prison ». Les clauses du traité de Troyes furent interprétéesd'unefaçonanalogue à cellesdela capitulation deMelun. Le commandementde la capitale fut commis au duc d'Exeter, la Bastille et le château de Vincennes donnés en garde à des capitaines anglais.

Le célèbre chef bourguignon Villiers de Tlsle- Adani avait éprouvé déjà qu'il ne faisait pas bon de demeurer trop attaché aux coutumes de France. Chargé d'une mission en Bourgogne, il en était venu rendre compte à la fin du siège de Melun. « Pour son retour, selon l'expressif récit de V indklaire de Philippe le Bon, il fit faire une robe de routier d'un rude drap de blanc gris, avec laquelle il se présenta devant le roi anglais et devant son maître, le duc Pliilippe, auxquels ilfit les révérences convenables et rendit compte de ce dont il avait eu charge de leur part. Et alors leroi anglais voyant L'Isle-Adam si rudement habillé, lui demanda, par manière de plaisanterie : « Et comment, L'Isle-Adam, est-ce là une robe de maréchal de France? » Et ledit L'Isle- Adam, qui était homme de grosses manières et à la bonne franquette, peu mignard,mais lourdement gai et vaillant, répondit, ce me semble, sur même ton, et portant ses yeux tout franchement au visage du roi, lui dit : « Sire, je suis un gros villotier, la robe est de même que le corps; je l'ai fait faire telle pour venir en ces bateaux parmi la Seine. » L'Isle-Adam croyait bien faire et ne pas mal dire. Mais il ne plut pas au roi d'être regardé ainsi en face. « Comment, dit-il, osez-vous regarder ainsi un prince au visage quand vouslui parlez? » L'Isle- Adam, toujours à la bonne franquette et -aussi peu ébahi que devant, s'en va lui répondre : « La coutume des Français est telle, que si un homme parle à un autre, de quelque état qu'il soit, prince ou autre,

les yeux baissés, l'on dit chez nous que ce n'efct point un honnête homme ni loyal, puisqu'il n'ose regarder au visage celui auquel il parle. » — Ha Dieu ! dit alors le roi, lellen'est pas notre guise. » — « Et depuis, dit un autre chroniqueur, Pierre de Fenin, racontant la même anecdote, le roi Henri montra bien qu'il n'aimait point le seigneur de risle-Adam, car il le fit depuis arrêter en la ville de Paris et mettre en prison avec l'intention de ne jamais l'en faire sortir, et en eftet il n'en sortit point du vivant du roi Henri. Et, bien plus, celui-ci l'aurait fait mourir, si ce n'eût été le duc Philippe de Bourgogne, qui le pria tout spécialement de ne le point mettre à mort. «

Les fêtes de Noël apportèrent un triste spectacle àceux desParisiens (et il y en avait beaucoup) dont le cœur était demeuré patriote. La pompe déployée au Louvre par le roi Henri et l'afïluence des courtisans qui, se tournant vers l'aurore de cette domination étrangère, subissaient les dédains de seigneurs anglais, fit un navrant contraste avec l'abandon où fut laissé en son hôtel Saint-Paul ie souverain national, entouré de quelques « pauvres vieux serviteurs » et visité seulement par des gens de petit état. En dépit des belles promesses, déjà oubliées, ce n'était pas en frères, mais en maîtres que se conduisaient les acolytes et les soldats insulaires du nouvel « héritier de France». — « La cité de Paris, dit Chastellain, siège ancien de la royale majesté française, semblait être changée de nom

et de situation, parce que le roi Henri et son grand peuple anglais en faisaient un nouveau Londres, tant en langage comme en leur rude et fière manière de vivre. Ils prirent position, ici et là, par toute la ville qui en fut tout occupée et maîtrisée. Et ils s'en allaient, les têtes levées, comme des cerfs, regardant de côté et par derrière, et se glorifiant de l'opprobre et maie aventure des Français, dont ils avaient largement répandu le sang à Azincourt et ailleurs, et une grandeparl de leur héritage usurpée par tyrannie... Bien leur semblait, aux princes et aux chevaliers anglais, que l'héritage des Français était le leur, et que le gouvernement et domination de France seraient désormais abolis par le nom des Anglais, que les Français le voulussentou non. C'est cequeceux-ci éprouvèrent bien vite, car de celle heure en avant tout le royaume et ses affaires furent gouvernés et conduits par la main du roi anglais, et tous les offices et charges changés et transférés selon ladispositionde son bon plaisir. Il en priva même ceux que le roi Charles et les deux ducs de Bourgogne, père et fils, y avaient établis, et y mit partout des gens de sa nation, des Anglais, des étrangers, nullement convenables àla nature du pays. »

Henri jugea sa conquête sullisamment avancée pour s'absenter quelque temps et aller, faire un séjour en Angleterre. Toutefois, il s'arrêta un mois à Rouen pour organiser de la plus solide façon son autorité en .Normandie, car, selon sa politique pré-

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voyante, cette province, même en cas d'un échec futur de sa mainmise sur la France entière, devait demeurer un fleuron de sa couronne impossible à détacher. Son frère, le duc de Clarence, futtoutspécialement chargé de la défendre contre toute entreprise du gouvernement dauphinois. Il fut investi du reste des pouvoirs de lieutenant général en France. Le 23 janvier 1421, Henri de Lancaslre quitta Rouen et se rendit par Amiens à Calais. II débarqua, le 1"'' février, à Douvres avec la reine Catherine, dontle couronnement solennel eut lieu, le 23 du même mois, à Londres, dans l'antique abbaye de Westminster.

Pendant l'absence du conquérant la face des choses faillit prendre à son détriment une autre tournure. Le dauphin n'avait nullement renoncé à l'héritage de ses pères. Au mois de janvier 1421, l'Ecosse, sa fidèle alliée, lui envoya un nouveau et important secours. Ces troupes, commandées par des capitaines expérimentés, formèrent le noyau d'une armée en état d'agir avec une vigueur efficace et de profiter de l'imprudence du lieutenant général anglais. Jeune et impétueux, le duc de Clarence voulut, en l'absence de son frère, se distinguer, lui aussi, par ses conquêtes. Il envahit le Maine et l'Anjou. Mais l'armée de Charles VII s'étant portée à sa rencontre, une bataille s'engagea, le 22 mars 1421, au lieu appelé Baugé, entre Beaufort et La Flèche. Les Anglais y éprouvèrentunecruelle défaite, oîi le duc de Clarence trouva la mort. Le

soir même, les deux principaux chefs de l'armée française annoncèrent en ces termes au régent cette brillante victoire :

« Très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, nous nous recommandons à vous aussi humblement que nous le pouvons. Qu'il vous plaise savoir que, hiervendredi, nous arrivâmes en cette ville de Baugé, avec l'intention de livrer bataille aux Anglais, vos anciens ennemis et les nôtres, auchamp de la Lande-Charles. Aujourd'hui, nous avons envoyénotre cher cousin, leconnétable de notre armée, et votre maréchal, le sire de la Fayette, pour reconnaître ledit champ, avec plusieurs autres seigneurs. Nous avions intention d'y combattre lesdits ennemis lundi prochain, parce que lejour de Pâques était pour cela une trop grande fête (1). Mais, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, aujourd'hui sont venus devant cette ville vosdits ennemis et les nôtres, rangés en bataille, une heure avant le soleil couchant. Aussitôt que nous avons su leur venue, nous avons marché ouvertement contre eux, et là, Dieu en soit loué ! le champ est demeuré pour nous. Le duc de Clarence est tué et aussi le comte de Kent. Le comte de Huntingdom est mon prisonnier et le comte de Sommerset est pris aussi. Enfin de compte, toute la fleur de vosdits ennemis etdes nôtres est morte ou prise.

(1) Pâques tombait, cette année, le 23 mars. C'est le samedi saint que tut livrée la bataille de Baugé.

« Et, à cause de cela, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, nous vous prions très ardemment, pour l'honneur de votre royaume de France, qu'il vous plaise de venir ici, en ce pays d'Anjou, pouraller aussitôten Normandie, car, avec l'aide de Dieu, tout est à vous.

« Item, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, nous vous envoyons la bannière dudit duc de Clarence. Celui qui la portait est mon prisonnier, car il a été pris par le gentilhomme de mon hôtel appelé Thomas Walen.

il. Item, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, qu'il vous plaise savoir que votre aimé Messire Charles le Bouteiller est mort à cette journée. Que Dieu ait son âme! En son vivant, il était sénéchal de Berry. C'est pourquoi, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, nous vous prions de tout notre cœur qu'il vous plaise, de votre grâce et à notre requête, de donner ledit office, tel que leditchevalierl'eut en son vivant, à votre serviteur et notre cdusinThomasSerton, lequel a grandement faitson devoir en cette rencontre.

« Autre chose ne savons dire pour le présent, sinon qu'il vous plaise de nous mander votre intention par ce même rtiessager.

« Très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, que le Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde comme nous le désirons.

« Écrit en cette dite ville de Baugé, la veille de Pâques, à minuit.

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« Vos très humbles serviteurs, les comtes de Douglas et de Buchan. »

L'efïet m.oral de cette victoire l'ut, comme il arrive d'ordinaire, beaucoup plus considérable que ses résultats matériels. Quoique une partie notable de l'armée anglaise eût opéré habilement sa retraite vers ses places fortes de Normandie, les envahisseurs de notre sol furent en proie quelque temps à une terreur générale, tandis qu'une vive confiance, allant jusqu'à l'enthousiasme, excitait l'ardeur des partisans du dauphin. Un signe caractéristique de ce retour de fortune fut le revirement du duc de Bretagne. Toujours disposé à céder au vent, Jean VI abandonna l'alliance anglaise et par un traité conclu à Sablé, le 8 mai 1421, s'engagea, en son nom et au nom de ses sujets, à soutenir le dauphin régent et à se mettre en guerre ouverte contre l'étranger. Charles, de son côté, reniait définitivement les Penthièvre, et promettait, par une clause secrète, d'éloigner de sa cour, au moment propice, le président Louvet et autres instigateurs ou complices de l'attentat commis naguère contre le duc Jean. Loilensive fut hardiment prise ensuite contre les Anglais. L'armée du comte de Buchan pénétra en Normandie et mit le siège devant Alençon. Cette entreprise, à laquelle le comte de Salisbury s'opposa d'abord inutilement, échoua ensuite devant la ferme attitude et l'habileté tactique du général anglais. Le régent Charles marcha en personne avec une belle armée dans la direction de

rile-de-France. Il investit Chartres et, le 25 juin, emporta Gallardon d'assaut. Le duc d'Exeter, qui commandait à Paris, commençait à craindre de s'y voir bloqué. Mais le roi Henri, rappelé d'Angleterre par les mauvaises nouvelles qui lui arrivaient du continent, avait débarqué à Calais, le 10 juin, avec une armée toute fraîche, comptant quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers. 11 expédia un premier secours immédiat au duc d'Exeter, puis, sans trop se hâter, se dirigea luimême vers la capitale, où il arriva le 4 juillet. Sa calme vigilance remit ses affaires en bon état. Le 12, il opéra sa jonction à Mantes avec le duc de Bourgogne, qui lui amenait un corps d'armée. Il envoya ensuite son frère, le duc de Glocester, auquel il confia quinze mille hommes, à la rencontre du dauphin. Mais ce prince, sur l'avis prudent de ses conseillers, n'avait pas cru devoir s'engager à fond contre son redoutable adversaire. Dès le 5 juillet, il avait commencé sa retraite et regagné, par Chàteaudun et Vendôme, ses cantonnements de la Loire.

Henri, qui n'avait pas tardé à rejoindre son frère à Chartres, prit la direction du siège de Dreux, commencé le 18 juillet. Laplace se rendit le 20 août. Le conquérant marcha ensuite vers la Loire, où il fit devant Orléans une démonstration menaçante. Toutefois, lui non plus n'avait pas osé livrer une bataille rangée à l'armée française, qui la lui avait ollerte près de Vendôme. Il fut, à son tour, con-

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traint de se replier, car une épidémie ravageait l'armée anglaise en proie, de plus, à la famine. A la fin de septembre il était de retour dans la capitale. Cette campagne offensive, en somme infructueuse, ne lui avait pas coûté moins de quatre mille hommes.

Henri dut donc renoncer pour le moment à entamer la France doutre-Loire. Mais en dépit de ses pertes, il ne relâcha rien de ses efforts tenaces pour l'affermissement de sa domination au nord de ce fleuve et en particulier dans les pays voisins de la capitale. Dès le 6 octobre 1421, il mit le siège devant Meaux, position de premier ordre, encore au pouvoir des Dauphinois. Ses avances aux assiégés furent mal reçues. Ils y répondirent par une farce outrageante. Ils promenèrent sur les murs un àne affublé d'une couronne et « icelui battant et tempêtant de coups pour le faire braire, dit Chastellain, ils le firent crier et mugir en dérision du roi, en criant à ceux du dehors: « Venez le secourir 1 » Une défense obstinée repoussa de mois en mois les efforts du roi d'Angleterre et rendit longtemps vaines les ingénieuses machines de guerre dont il fit usage, et parmi lesquelles on remarquait des canons de fer sans affûts, montés sur des carapaces de bois et chargés de pierres sphériques. Mais la garnison aussi avait une artillerie meurtrière. L'une de ses coulevrines envoya un projectile qui enleva la tête du fils de lord Cornwall. Ce grand seigneur, cousin germain du roi Henri, ve-

nait d'être lui-même grièvement blessé à la cuisse. En voyant périr son unique enfant, il maudit une telle guerre, fruit d'une ambition injuste, et jura de n'y plus prendre aucune part. Il se retira en effet en Angleterre où il vécut désormais dans la retraite. Les conseillers du dauphin résolurent de tenter un coup de main pour secourir la place. Guy de Nelle, seigneur d'Ofïémont, fut chargé de cette entreprise. Le 2 mars 1122, à minuit, trompant la vigilance des Anglais, il arriva devant une poterne avec une troupe de guerriers d'élite. Les assiégés prévenus avaient posé au pied de la muraille des échelles enveloppées de linge blanc et qui se confondaient ainsi avec la couleur du mur. Une partie des gens du seigneur d'Offémont avaient déjà réussi à pénétrer dans la ville. Lui-même, posté sur une vieille planche qui dominait le fossé, dirigeait le mouvement. Mais voici qu'un goujat en train de monter à l'échelle laissa choir une besace pleine de harengs qu'il portait au cou. Cette charge tomba sur la tête de Guy de Nelle dont, à ce choc, la pesante armure fit céder laplanche pourrie où posaient ses pieds. Il fut précipité au fond du fossé et tous les efforts pour l'en tirer demeurèrent sans fruit. Cependant l'alarme était donnée au quartier peu éloigné du duc d'Exeter, puis au quartier général anglais. Les ennemis accoururent en grand nombre, les Français furent accablés et un cuisinier du roi Henri eut l'honneur de faire prisonnier Guy d'Offémont.

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Cet échec affecta péniblement la garnison qui, le lendemain, 3 mars, se détermina à évacuer la ville proprement dite, pour se retrancher, de l'autre côté de la Marne, dans la position spécialement fortifiée que Ton appelait le Marché. Un second siège commença, non moins acharné que le précédent. Plusieurs attaques des Anglais furent repoussées avec énergie. Dans Tune d'elles Richard Beauchamp, comte de Worcester, fut tué d'un coup de canon. Un soldat anglais qui, tandis que tous ses compagnons se faisaient tuer ou prendre, avait joué des jambes, fut, dit-on, enterré vivant par ordre du roi Henri. Celui-ci poursuivit obstinément son entreprise et, la famine aidant, réduisit enfin la garnison aux abois. Le 2 mai 1422, après sept mois de siège, elle capitula. Le vainqueur exerça des représailles cruelles. Parmi ceux qui en furent l'objet, le bâtard de Vaurus, lun des principaux chefs de la défense, avait, tout compte fait, largement mérité son sort. C'était l'un des plus vaillants, mais l'un des plus féroces capitaines armagnacs. Depuis longtemps il avait fait de sonpostedeMeauxun vrai repaire de bandits. S'attaquant non seulement aux Anglais ou aux Bourguignons, mais aux paysans et aux voyageurs, il les rançonnait, torturait et massacrait sans merci. Un orme gigantesque, situé à l'entrée de la ville, était chargé par son ordre, souvent par ses propres mains, d'horribles grappes de pendus. On l'appelait Varbrede Vaurus. Léo mai 1422, il y figura lui-même, après avoir

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été au préalable traîné dans une charrette à travers les rues de la ville et décapité. Mais ce monstrueux homme de guerre ne fut pas la seule victime de la froide vengeance du roi anglais. Louis Gast et Jean de Rouvre furent aussi décapités aux halles de Paris. D'autres chefs dauphinois furent enfermés dans les prisons de la capitale, et la vie n'y était pas douce.

«C'était, dit notre excellent Jouvenel, grandepitié des prisonniers, qui étaient en diverses prisons de Paris, car on les laissait mourir de faim aux prisons où ils étaient, et l'un mort, les autres arrachaient avec leurs dents sa chair. Les Anglais voulaient aussi faire mourir Messire Philippe de Gamaches, pour lors abbé de Saint-Faron de Meaux, et depuis abbé de Saint-Denis, noble homme, qui vaillamment et de son corps s'était employé à la défense de la ville prise. Or ilavait sonfrère àCompiègne, capitaine de cette place pour Monseigneur le régent. On Ht savoir à ce capitaine qu'on jetterait son frère dans la rivière, si lui-môme ne rendait la place de Compiègne. Messire Guillaume de Gamaches, tel était le nom de ce seigneur, considéra sur cela que si on venait l'attaquer, il faudrait, bon gré, mal gré, après qu'il aurait tenu quelque temps, qu'il rendît la place, qui était mal garnie de vivres et de gens. Pour éviter donc la mort de son frère, il rendit la ville et lamitaux mains des ennemis, puis s'en alla, tous ses biens saufs, excepté les équipages et munitions de guerre servant à la

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forteresse. Parce moyen Messire Philippe, l'ablji', fat heureusement délivré. Or en sa compa^^^nie se trouvaient trois religieux de Saint-Denis, les(iuels avaient aidé de tout leur pouvoir à la défense de la ville de Meaux. Ils y lurent pris, et l'évêque de Beauvais, nommé Maître Pierre Cauchon, lils d'un laboureur de vi^jnes d'auprès de Reims (1), faisait diligence de les faire mourir. En attendant ils furent étroitement gardés par son ordre en bien fortes et dures prisons. Cet évêque ne considérait pas que ces religieux n'avaient en rien failli, car la défense leur était permise de droit naturel, civil et canonique. Mais il disait qu'ils étaient criminels delèsemajesté et qu'on les devait dégrader. Ce qu'il en faisait, c'était pour montrer qu'il était bon et zélé Anglais. Or, quand la chose vint à la connaissance de l'abbé de Saint-Denis, il fit diligence de lesavoir, et les requit, et réclama àce sujet. Enfin, après plusieurs délais, il lui furent remis et délivrés pour en faire ce que bon lui semblerait. Les ayant, il les lit mener à Saint-Denis. »

Pendant le siège de Meaux, Henri V avait reçu d'Angleterre une heureuse nouvelle. Le 6 décembre li'ii, au château de Windsor, la reine Cathe-

(1) Cette indication de Joiivenel paraît inexacte. Il résulte, ce srmble, d'actes authentiques que Pierre Cauchon était fils de U^mi Cauchon, licencié r-n liroit civil, anobli par Charles VI au mois de février 1393. C'est ce qu'a fait remarquer le P. Ayroles : Lu Vraie Jeanne d'Arc. La Pucelle devaJit l'ÉfjUse de non temps, p. 115. La question pourtant n'est pas complètement éclaircie.

rine hii avait donné un (ils, héritier en naissant diuleux royaumes. La Providence seniblaitd'accord avec l'ambition du conquérant. Le 31 mai li"22, jour de la Pentecôte, les royaux époux présidèrent au Louvre un splendide festin, auquel s'assit une cour magnifique. Selon l'usage, le commun peuple fut admis à considérer ce beau spectacle, mais, contrairement à la tradition française, on s'abstintde lerégalerà destablesspécialement dressées en des salles voisines, et il n'y eut fête que pour ses regards. Cependant Charles VI etisabeau, en leur hôtel Saint-Paul, « assez seuls se tenaient » et faisaient maigre chère. Mais déjà la main de Dieu se levait, invisible, sur la tête du triomphateur.

Les conseillers du dauphin avaient résolu en ce moment de diriger leurs principales forces contre les possessions propres du duc de Bourgogne. Une armée de vingt mille hommes les envahit et plusieurs places bourguignonnes, notamment la Charité-sur-Loire, tombèrent aux mains des Français. Philippe le Bon appela Henri à sonsecours. Vers le l'"'juillet, le roi d'Angleterre, qui s'était établi le 12 juin à Sentis avec la reine Catherine, Charles VI et Isabeau, partit de cette ville dans la direction de la Bourgogne.

Mais sur ces entrefaites son état de santé était devenu non seulement fâcheux, mais inquiétant. Il ne pouvait déjà plus monter à cheval et se faisait transporter en une litière ou cacolet. Arrivé le '.i à

Corbeil,il dut céder à la maladie etsefaire conduire au château de Vincennes, où il arriva le 7 juillet. Une amélioration passagère lui redonna l'espérance de pouvoir prendre en personne la direction des opérations militaires. Le rendez-vous général des forces anglo-bourguignonnes avait été fixé à Vézelay. Au commencement du mois d'août, Henri se rendit à Corbeil, pour de là joindre son armée que commandait son frère, le ducdeBedford.Maisaprès avoir lutté une dizaine de jours contre la reprise et les progrès de la maladie et ne [louvant plus môme supporter longtemps le cacolet, il dut descendre en barque le cours de la Seine pour regagner sa couche de douleur. Au pont de Charenton il fit un suprême effoit. Pour dissimuler son état, il voulut essayer de ren l rer à cheval au château de Vincennes . Mais il n'y put tenir et ce fut en litière qu'il se fit mener à cette résidence, où l'agonie l'attendait.

Dansles derniers jours du mois d'août, il perdit lui-même toute illusion. « Or le roi anglais, nous raconte le grave int/iciai/'e de Bourgogne, se savait en péril de murt et sentait bien que sa fin était proche. C'est pourquoi, voulant donner ordre à ses aiïaires, il fit venir devant lui le duc de Bedford,son frère, son oncle, le duc d'Exeter, le comte de Warvick, Messire Louis Uobsaert et i^lusieurs autres, au nombre d'environ huit personnes, parmi lesquelles était compris Messire Hugues de Lannoy, à cause de son maître, le duc Philippe. Quand ils furent donc devant son lit, il leur déclara qu'il

voyait bien que c'en était fait de sa vie et que la volonté de son Créateur était de le retirer de ce monde mortel. Puis il commença à parler à son frère, le duc de Bedford. « Jean, mon cher frère, lui dit-il, jevousprie, par l'affection que vous avez toujours eue pour moi, que vous veuiiiiez toujours être bon et loyal envers mon cher fils Henri, votre neveu. Je vous donne charge, à peine de la plus grande faute que puissiez commettre, que, tant que vous vivrez, vous ne souflriez jamais qu'un accord soit conclu avec notre adversaire Charles de Valois ni aucun autre, sinon que, tout au moins, quelque chose qui advienne, le duché de Normandie soit conservé en toute souveraineté à notredit iils. Et au cas que notre frère de Bourgogne veuille se charger du gouvernement de ce royaume, je vous conseille et commande qu'il lui soit publiquement remis. Mais, en cas de refus de sa part, prenez-le vous-même. Et à vous, bel oncle d'Exeter, je vous laisse à vous seul et pour le tout le gouvernement du royaume d'Angleterre, car jai confiance que vous le conduirez bien. Et en même temps je '^^ous donne la pleine et haute main sur mon cher Iils, votreneveu, et jevousprie del'allervoir souvent(l). Et, quelque chose qui advienne, ne revenez

{\) Leduc de Glocester, frère de Henri V, fut désigné par lui comme lieuteniuit du duc d'Exeter d:iiis sa doulile cliarge. 11 semble donc qu'il y ait à la fois quelque exajiériition et quelque omission dans la façon dont sont rapportées ici les dernières dispositions du roi d'Angleterre.

jamais en France. Et vous, beau cousin de Warwick, je veux que vous soyez le maître et gouverneur de mondit fils, et que vous demeuriez toujours avec lui, pour Télever et formerselonqu il convient à sa situation. Je ne saurais mieux pourvoir à cette mission, ni en charger un plus digne. Et ensuite, je vous prie, vous tous ensemble, que vous vous gardiez bien toute votre vie, à peine de la plus grande faute que puissiez commettre, de vous engager en difTérend ou querelle avec notre frère de Bourgogne. Faites par-dessus tout cette recommandation et défense de ma parla mon frère Humfrey (duc de Glocester). Sien effet il advenait, ce qu'à Dieu ne plaise ! qu'il y eût entre vous et lui aucune division, les affaires de ce royaume, qui sont grandement avancées pour notre parti, en pourraient beaucoup empirer et tourner à notre détriment. Je vous recommande aussi de ne point délivrer de prison notre beau cousin d'Orléans, le comte d'Eu, leseigneurde Gaucourt ni Guicbard de Sisay (I), jusqu'à tant que notre fils soit venu en âge de gouverner. Quant aux autres prisonniers, faites-en comme bon vous semblera. » — Les seigneurs qui étaient là, émus de pitié, lui répondirent qu'ils obéiraient tous à ses ordres et ne les enfreindraient en rien leur vie durant. Après cet entrelien,

(1) Faitprisonnier, lorsdelacîipitulation deMeaux,Guicliiird de Sisay s'était refusé à tontes les propositions et instances du toi d" .Angleterre, qui, Crappéde sa valeur et de ses talents militaire?, avait voulu l'attirer à son service.

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le roi appela devers luiMessire Hugues de Lannoy, et dans une conversation particulière, il le chargea de recommander le fait du royaume de France et la cause de son fils au duc de Bourgogne, comme à riiommedu monde de qui dépendait davantage le progrès ou la déchéance de son parti.

« Gela dit, Messire Hugues, voyant bien que le moment était venu de se retirer, prit congé du roi, et la chambre demeura comme vide. Mais presque aussitôt le roi fit venir devant lui les médecins, et les requit en termes exprès de lui vouloir dire, selon la possibilité de leur science, quel terme de vie il pouvait avoir encore. Mais eux, refusant de lui donner une décision si précise, voulurent différer leur réponse. Hs lui dirent que Dieu avait bien le pouvoir de le faire relever et guérir, et que, par conséquent, il devait mettre son espoir en la grâce divine, et non se préoccuper de l'heure de sa mort temporelle. « Hé ! dit alors le roi, cela ne suffit pas. Dieu, je le sais bien, est tout-puissant et miséricordieux, mais je me sens arrivé au point où je sais bien que la mort m'est prochaine. Laissez donc Dieu agir envers moi par sa grâce ainsi qu'il lui plaira, mais, vous autres, instruisez-moi de ce qui est à votre connaissance selon la marche de la nature. » Sur cette parole, ils délibérèrent ensemble et s'accordèrent à une conclusion, et celle-ci faite, l'un d'eux vint se jeter à genoux devant le lit du roi et lui dit : « Sire, pensez à votre fait, car il nous semble que, si une

singulière grâce de Dieu n'inlervient contre lé pouvoir de nature, vous n'avez vie en vous que pour deux heures. » Et alors le roi, louant Dieu, s'en tinta cette parole. Il fit venir devant lui son confesseur avec plusieurs autres gens d'Ëglise de sa maison, et leur ordonna aussitôt de réciter devant lui les sept psaumes. Et quand on en vint à ce passage : Miserere mei, Deus (ayez pitié de moi, mon Dieu), et que Ton disait : Bénigne fac, Domine, in hona voluntale tua Sion, ul mdi ficenlur mi^ri Jérusalem (Seigneur, montrez votre bienveillance à Sion, afin que s'élèvent les murs de Jérusalem) : « Holà! )) dit alors le roi, et il les fit arrêter là et dit tout haut : « Certes, sans la mort que j'attends à cette heure, mon intention finale était, après que j'aurais établi en tranquillité et paix ce royaume de France, de me mettre en devoir d"aller conquérir .l(*rusalem sur les infidèles, s'il eût plu à Dieu, mon Créateur, de me laisser vivre assez pour cela. Mais je n'en étais pas digne ni ne le suis. J'implore donc pour mes fautes sa miséricorde. » Et alors il se tut et fit continuer la lecture jusqu'au moment où l'étreinte de la mort le surprit. Et il paya sa dette, selon la coutume des autres mortels, en pleine connaissance, le dernier jour du mois d'août. » — La reine Catherine était absente; Henri l'avait laissée à Sentis avec Charles VI et Isabeau.

A propos de la mort de ce roi conquérant, Georges Chastellain nous a en outre transmis dans

sa chronique une intéressante anecdote. « Entre autres récils bien grands, dit-il, que j'ai ouï conter au sujet de ce prince, il en est un qui me fut raj)porté par un haut et noble baron, le seigneur de la Trémoille, qui me certifia que le fait en question était réellement advenu au roi Henri. « Véritablement, me dit ce seigneur, environ un an avant le trépas de ce roi, il vint devers lui un ermite se disant messager de Dieu, qui insista fort pour lui parler et usa de tous les moyens pour arriver jusqu'à sa personne (1). Le roi, enfin, quoique à grand'peine, consentit à lui donner une audience particulière et secrète. Et l'ermite alors lui parla ainsi :

(< Sire, Notre-Seigneur Dieu, qui ne veut point voire perte, mais bien vous avertir au sujet de votre salut, m'a envoyé à moi-même un saint homme, comme son messager, par lequel il m'a fait révéler plusieurs choses à vous dire, lesquelles TOUS touchent à l'âme et au corps. Ce saint homme m'a donc chargé de vous dire que la volonté de Dieu est que désormais vous cessiez de tourmenter son chrétien peuple de France, dont les clameurs sous votre fléau qui le châtie ont provoqué sa

(1) Cet ermite venait de Saint-Claude en Franche-Comté et se nommait Jean de Gand. << Un raconte, dit M. Kervyn de Lettenhove, qu'il s'était rendu également près du dauphin, qui s'était montré mieux disposé pour le rétahlissement de la paix. Louis XI, dont la naissance avait été, disait-on, annoncée par l'ermite à Charles Vil, honora ;beaucoup sa mémoire et s'adressa au pape Sixte IV pour obtenir sa canonisation. »

pilié. Ce n'est pas, en efiet, pour ôlre le persécuteur ou le tyran des chrétiens qu'il vous a donné élévation et gloire, mais pour être le champion et le défenseur de la sainte foi, et il vous a doué des qualités propres à cette vocation. Et en témoignage de la vérité de mes paroles et pour que vous y puissiez mieux ajouter foi, il m'est enjoint de vous rappeler que naguère, quand vous étiez encore prince de Galles, une secte d'hérétiques se souleva en Angleterre, et qu'il la convint rabattre par puissance et par bataille (1). Dieu alors considéra votre cœur et l'ardeur déployée par vous en sa querelle, lorsque vous exposâtes votre corps au péril jusqu'à être blessé au front d'un trait. Il jeta sur vous un regard de faveur et résolut de vous faire l'instrument de sa puissance contre les infidèles. Ce que vous avez aujourd'hui de gloire et de haut règne vous vient de là et il vous l'a toléré jusqu'à présent. Mais de persévérer plus avant en ce royaume, il vous le défend, et vous avertit que si vous donnez attention et soumission à son commandement, cela vous tournera à gloire et à salut, mais si vous y contredisez, ce vous sera abrègement de vie et appel sur vous de sa colère. » « A ces paroles se trouva bien ébahi ledit roi. Il pensa audit cas et le pesa bien fort, et ne savait quelle réponse faire. Il n'ajoutait point foi à l'ermite et le considérait comme un abuseur et un

(1) Il s'agit des Lollards, dit M. Kervyn, qui plusieurs lois prirent les armes.

personnage feint, et (railleurs, pour paroles comminatoires et qui n'avaient point de preuve assez apparente, il ne se voulait défaire ni désister d'une si liante couronne comme celle de France. Finalemont, il tint les paroles de l'ermite pour frivoles, fil une réponse à double sens, sans consentir ni refuser, et renvoya l'homme sans résultat et sans espoir d'acquiescement. L'ermite, avant de le quitter, voyant qu'il ne le pouvait désabuser de la vanité temporelle, lui dit pour conclusion que, avant le dernier jour de cette présente année, le roi se ressentirait de la main de Dieu, dont le courroux l'atteindrait, et qui ne s'apaiserait que par sa mort. Et alors il s'en alla, et personne ne sut ce qu'il devint ni quel chemin il prit. Et, lui parti le roi lui-môme raconta la chose, et en narra les circonstances à quelques seigneurs de ses familiers. Et ceux-ci depuis en virent l'etïet véritable. En eflet, avant que l'an vînt à sa fin, le roi, comme l'ermite le lui avait annoncé, fut atteint du mal dont il mourut, les uns disent le mal de Saint- Fiacre, les autres le mal de Saint-Antoine. Alors, le roi commença à se repentir de son refus, et s'enquit à tout le monde si l'on ne pourrait pas arriver à retrouver le saint prud'homme, afin que celui-ci le vînt visiter et que le roi, grâce à ses prières, pût recouvrer la miséricorde de Dieu et échapper à la mort. Mais tous répondirent que personne ne savait voie ni moyen pour retrouver cet ermite.

« Or, voici qu'il advint, selon la volonté de Dieu, que pendant que le roi manifestait ainsi ses regrets, survint l'ermite, car il avait reçu avis en son esprit du cas arrivé. On le dit au roi, qui €n montra grande joie et le manda devant lui. Alors il déclara en soupirant son repentir et -demanda si, en consentant à ce dont il avait autrefois fait refus, il pourrait recouvrer la santé et apaiser la colère de Dieu sur lui tombée. Le prud'homme répondit par des paroles de consolation. Le «•oi, dit-il, ne devait pas douter de la miséricorde de Dieu, toujours ouverte au pécheur repentant, et Dieu avait autant de puissance pour lui envoyer la santé que la maladie. Mais il ajouta qu'il regrettait bien que le roi ne l'eût pas cru à temps et eût fait si peu d'attention aux menaces divines. Sur quoi, le roi l'interrogea en secret et lui demanda •expressément et avec instances si finalement il pourrait échapper à la mort ou non, et obtenir ■grâce de Dieu. L'ermite, serré de près et obligé de •donner une réponse exacte, après avoir tout fait pour l'éviter, dit au roi en termes précis : « Certes, ^ire, ne perdez pas confiance en la grâce de Dieu, car j'y ai tout espoir pour vous, mais, pour la vie du corps, n'y mettez point d'attente, car vous êtes à votre fin, ainsi prenez soin de votre àme. » — <( Or donc, dit alors le roi, puisqu'il [)lait à Dieu qu'il en soit ainsi, je vous prie que vous m'instruisiez d'une chose avant ma mort, et la voici. Savezvous si, selon le plaisir de Dieu, mon liéritier

pourra en mon lieu régner après moi en France? »■ L'ermite lui répondit qu'il ne devait pas se préoccuper de cela en une telle extrémité et voisinage de mort; mais finalement, pour satisfaire à ses instances, il lui certifia qu'il n'en serait pas de la sorte, et que jamais son héritier n'aurait en France règne ni durée. Ainsi parla l'ermite au roi Henri' en travail de mort, et il s'en alla, cela fait, sous la conduite de Dieu. »

Écoutons maintenant sur le décès et les funérailles de Henri V notre religieux de Saint-Denis :

« Le lundi trente et unième jour du mois d'août,. Henri, roi d'Angleterre, rendit le dernier soupir au château du bois de Vincennes, l'une des plus agréables résidences du roi de France. H succomba aune espèce de dysenterie, appelée le mal de Saint- Fiacre, parce qu'il avait voulu, disait-on, en vue de sa gaérison, enlever le précieux corps du très glorieux saint du lieu qu'il occupait, et le transporter ailleurs; ce qui était une grave offense envers le Créateur et ledit glorieux saint. 11 se proposait, selon toute vraisemblance, de faire passer ces précieuses reliques dans son royaume d'Angleterre. Et, comme l'intention est réputée pour le fait,, lorsque l'on a fait ce qui dépend de soi pour l'accomplir, il devait être pour cette raison considéré comme sacrilège et profanateur d'église.

«Je dirai ici quelques mots du caractère de ce prince, afin de le faire mieux connaître. Pendant tout le temps de son règne, et notamment depuis-

sa descente en France, il montra beaucoup de m?gnanimité, de valeur, de prudence et de sagacité; grand justicier, jugeant les grands aussi bien que les petits, suivant l'exigence des cas, il se tit à ce titre une haute réputation parmi le peuple. Il était craint et respecté de tous ses parents et sujets, et même de ceux de ses voisins qui n'étaient pas ses sujets. Nul prince de son temps ne paraissait plus capable que lui de soumettre et de conquérir un pa3S, en raison de la sagesse de son gouvernement, de sa prudence et des autres qualités dont il était doué, bien que les divisions et les discordes qui régnaient entre les princes français l'eussent aidé puissamment à réaliser ses projets de conquête; car tout royaume divisé conli'e lai-même périra. Il espérait fermement, ainsi qu'il a été dit plus haut, ceindre un jour sa tête de la couronne des lis et obtenir par les raisons susdites, bien qu'elles fussent peu fondées, la succession au trône de France, comme héritier présomptif. Mais le souverain Maître de toutes choses, de qui Boèce a dit:

0 Sagesse éternelle, arbitre des liiimaiiis, etc.,

et qui seul sait lire au fond des cœurs, en disposa autrement, et ledit roi Henri dut quitter ce monde à l'âge de quarante ans ou environ.

(' On fit l'ouverture de son corps, et on le sépara en plusieurs parties, que l'on fit bouillir avec de l'eau dans une chaudière. Ces différentes parties

furent enfermées avec les os dans un cercueil de plomb rempli de toutes sortes d'aromates, et l'eau dans laquelle on les avait fait bouillir fut mise dans un cimetière. Ensuite son corps fut placé sur un «liar tendu de drap noir, et conduit à l'église de Saint-Denis en France. De chaque côté du char, c'est-à-dire en avant et en arrière, il y avait deux lampes, qui, au dire de certaines gens, brûlèrent tout le long du chemin, chose difficile à croire, car il y a près de deux lieues du château de Yincennes à Saint-Denis. On portait autour du charj deux cents torches et cinquante cierges allumés. Le corps était accompagné par le duc de Bedford, l'aîné des frères du défunt, et par plusieurs autres seigneurs, ses exécuteurs testamentaires, tous en habits de deuil. Monseigneur l'abbé de Saint-Denis ■et les religieux du couvent, vêtus de leurs chapes et des autres ornements qu'ils prennent dans les plus grandes solennités, allèrent au-devant du convoi jusqu'au lieu appelé le Lendit (1), à une demi-lieue environ de l'abbaye. Dans le chœur de l'église on avait dressé un catafalque orné de tous côtés de tentures noires. Le corps y resta toute la nuit, et pendant ce temps quelques-uns des religieux ne cessèrent de chanter des psaumes et d'adresser des prières au Seigneur pour le repos

(1) Ce nom venait de la célèbre foire qui s'ouvrait le H juin, eu cet endroit, c'est-à-dire dans la plaine situéeentre La Chapelle et Saint-Denis : huliclum d'où Endlt, l'Endit, Lendil. — De 1418 à 1426 elle n'eut pas lieu.

de son âme. Le lendemain, Monseigneur Tévêque de Paris, avecla permission de Monseigneur l'abbé de Saint-Denis, — car l'abbé et les religieux de ladite abbaye sont exempts de toute juridiction, celle du Pape exceptée, — célébra la grand'messe en habits pontificaux. Les exécuteurs testamentaires du roi donnèrent à ladite abbaye, pour les services et les peines desdits religieux, les ornements complets d'une chapelle, de couleur rouge, garnis de roses d'or, avec deux draps d'une étoffe riche et précieuse pour décorer les deux tables du maître-autel, celle d'en haut et celle d'en bas, ainsi qu'une croix d'argent du poids de quatre-vingts marcs, et cent écus d'or pour servir aux charités du couvent. Puis, après une collation, lesdits seigneurs prirent la route d'Angleterre pour y transporter ledit corps dans une abbaye de ce pays qu'on appelle Westminster. Quant aux honneurs et aux témoignages de respect qui lui furent rendus sur son passage tant en Xormandiequ'enAngleterre, ils furent sans nul doute aussi grands que possible et tels que le comportèrent les ressources des villes et des cités. Quoi qu'il en soit, comme c'est un devoir de piété et une œuvre toute spirituelle de miséricorde de prier pour les défunts, demandons au Très-Haut que l'âme dudit roi repose en paix. Amen. »

L'ambition de Henri V avait été déçue par une mort prématurée. Peu de temps après, sonna Iheure de la délivrance pour la longue et incurable démence de Charles VI. Le roi nominal de France

était rentré à Paris le 19 septembre, dans un état de langueur qu'aggravèrent, au mois d'octobre, plusieurs accès de fièvre quarte, et bientôt dans la quasi-solitudede sonpalaisdélaissé, il résigna entre les mains de Dieu sa triste couronne.

« Le mardi vingt et unième jour d'octobre, dit le religieux de Saint-Denis, achevant l'histoire lamentable de ce règne, le très chrétien et très illustre prince Charles, sixième du nom, roi de France, trépassa de ce monde en son hôtel royal de Saint-Paul, après un règne d'environ quarante-trois ans. Pendant la plus grande partie de ce temps, ses facultés mentales lurent gravement et profondément altérées. Aussi était-il nécessaire de l'entourer jouret nuit des soins les plusattentifs etles plus vigilants, afin de contenir ses nombreux accès de folie et de mettre obstacle à ses caprices désordonnés. Ce prince infortuné, au milieu des cruelles souffrances qu'il eut à endurer, montra toujours beaucoup de patience etde résignation; ilétaitbon,. doux et pieux, dévoué et affectueux pour son peuple, servant Dieu chaque jour avec la plus grande dévotion, en dépit des tracasseries, des injustices et des contraintes exercées contre lui, contre soni État et contre les siens...

« .\près sa mort, ledit roi très chrétien fut exposé sur son lit pendant un jour entier aux regards du peuple, la face découverte, dans ledit hôtel de Saint-Paul. Cette exposition aurait dû,, dit-on, durer trois jours, d'après l'usage adopté-

pour les rois de France décédés. Son visage avait conservé ses couleurs; il n'était ni trop altéré ni décomposé; on eût dit que le roi vivait encore et n'était qu'endormi.

« Le même jour, après midi, Messeigneurs les chanoines de la Sainte-Chapelle du Palais récitèrent près du corps les vigiles des morts, et le lendemain ils dirent une messe. Le corps resta dans le mêmeendroit jusqu'au Dnovembre. Pendant ce temps, tous les ecclésiastiques, à quelque état, à quelque rang, à quelque ordre religieux qu'ils appartinssent, ainsi que la vénérable Université et ses officiers, ne cessèrent jour et nuit de célébrer des messes pour le reposde son âme, et d'adresser au Seigneur des oraisons et des prières.

«Le second jour après sa mort, son corps fut placé dans un cercueil de plomb hermétiquement fermé de tous côtés et rempli de toutes sortes d'aromates odoriférants...

« Le neuvième jour de novembre, le corps du roi fut porté de l'hôtel royal de Saint-Paul à Notre- Dame de Paris; il était escorté par tout le clergé, les ordres religieux, mendiants et non mendiants, le collège de Navarre, tous les collèges de l'Université, et presque tous les bourgeois et habitants de Paris. Ce jour-là les marchands n'étalèrent point leurs marchandises en vente au Palais; car on aimait beaucoup le roi. Ce qui le prouvait, c'est que tous le pleuraient, le regrettaient et déploraient sa mort avec des larmes et des san^rlots. Les

^ens de son écurie portèrent son corps, selon le ■devoir de leur office (1). Les échevins de Paris soutenaient au-dessus le poêle ou drap mortuaire. Tout autour du cercueil étaient deux cents torches allumées, dont chacune pesait cinq ou six livres. Le duc de Bedford suivait à pied; il portait un manteau noir en forme d'épitoge et un chaperon à courte cornette. Quand le corps fut dans ladite église de Notre-Dame, on chanta, aprèslacollation, les vigiles des morts, et le lendemain on célébra une messe à laquelle assistèrent l'Université, une foule de prélats et de nombreuses processions de toutes les paroisses de la ville et de la cité, de la bourgeoisie, des ordres mendiants et autres religieux de toute condition. Pendant ledit service, on brûla bien douze mille livres de cire, tant au- <]essus d'une espèce de chapelle enbois, tendue de noir aux armes de France et placée dans le chœur, qu'ailleurs et dans presque toutesTles partieslde l'église. Au-dessus des portes de ladite église étaient deux grandes bannières également aux armes du roi.

« Après le service, qui fut célébré avec la plus grande solennité, lesdits écuyers [de l'écurie portèrent de nouveau le corps jusqu'à Saint-Lazare,

(1) « Le roi était représenté en eiflgie sur son cercueil, largement, couché en un lit, dit le Bourgeois de Paris, le visage (iécoiivert, couronné d'or, tenant en une de ses mains un sceptre royal, et en l'antre une manière de main faisant la bénéiliction de deux doigts, et ces doigts étaient dorés et ?ii longs qu'ils ;uTivaient jusqu'à sa couronne. »

sur la route de Saint-Denis. Ensuite daulres, appelés las hanouars (i), le portèrent jusqu'à une croix qui se trouvait près du Lendit, et qu'on désignait sous le nonri de la Croix-aux-Fiens. Le duc deBedford, dans le costume indiqué plus iiaut, accompagna le cercueil à cheval jusque-là; il était immédiatement derrière le corps. Après lui venaient la cour du Parlement, le Châtelet, la Chambre des comptes, les échevins de Paris, et une foule immense de peuple, ainsi que l'Université de Paris, les chanoines de la Sainte-Chapelle, les chanoines deNolre-Dame, tous les autres membres du clergé tant séculier que régulier, puis le vénérable abbé et les religieux du monastère de Saint- Denis, vêtus de leurs chapes et des plus précieux ornements de l'abbaye brodés de fleurs de lis. Huit d'entre eux soutenaient avec huit lances le poêle étendu au-dessus du corps.

« Il y eut une longue pause à ladite croix. L'évêque de Paris, sachant qu'il entrait sur le territoire de Monseigneur l'abbé de Saint-Denis, lui demanda son autorisation, et protesta qu'il ne voulait ni ne prétendait empiéter en rien sur son droit spirituel, attendu que ledit abbé et ledit couvent relevaient immédiatement de l'Église de Rome avec une étendue limitée de territoire; et de ce il fut dressé des lettres authentiques par la main d'un notaire.

> (1) Les lianoiiars ou mesureurs de sel avaient le ijrivilf-ne de porter le cercueil du roi de France à ses ol)Sccines solennelles.

En consé(iuencc, tout le monde retourna chez soi, à l'exception dudit duc et dudit évêque. Alors le clergé de Saint-Denis, c'est-à-dire les prêtres de l'église collégiale de Saint-Paul et de l'Hùtel-Dieu, et tous les curés, chapelains et vicaires se rangèrent sur deux files; ils étaient suivis des religieux. Puis venaient ledit évêque et ledit abbé, vêtus des ornements pontificaux, et enfin le corps, derrière lequel marchait immédiatement le duc de Bedford, seul et dans le costume qui a été dit ; il alla ainsi jusque dans l'intérieur de l'église de Saint-Denis. Quatre présidents du Parlement tenaient les coins du drap d'or qui couvrait le corps. A la Groix-aux-Fiens, on commença à chanter le lAbera pour Tâme du défunt, et l'on ne cessa ce chant qu'à l'entrée de l'église. Les cloches de la ville et de l'abbaye étaient en branle. Lorsque les hanouars eurent porté le corps jusque devant l'Hôtel-Dieu dans la ville, huit religieux de l'abbaye en prirent possession et le portèrent à leur tour jusqu'au chœur malgré la résistance des hanouars, officiers royaux, qui prétendaient avoir droit audit drap d'or. La cérémonie n'en fut pas moins continuée ainsi. De Paris à l'abbaye on avait disposé un nombreux luminaire qui ne cessa de brûler. Lorsqu'on entra dans l'église, on y trouva aussi un nouveau luminaire, non seulement audessus d'une espèce de chapelle en bois construite au milieu du chœur et couverte de draperies noires fleurdelisées sous laquelle reposait le corps dudit

roi très chrétien, mais encore tout autour ducliœur et de l'église. Ce laminaire était estimé à quatre mille livres de cire. Les armes du feu roi avaient été placées dans toutes les parties de l'église, contre les piliers et les murs, et au-dessus de la porte sur deux grandes bannières.

« Cela fait, lesdits religieux commencèrent à dire les vigiles en grande solennité. Puis le duc de Bedford et tous les autres se retirèrent et retournèrent dans leurs appartements. Les enfants de ladite église, les jeune chapelains et quelques anciens pères et religieux veillèrent près du corps jusqu'au matin, adressant dévotement au Seigneur des prières, des oraisons, des psaume? et toutes sortes de vœux pour l'âme du défunt. Le lendemain matin, le chancelier de France, l'évéque de Paris, le patriarche de Constantinople, l'évéque de Chartres, l'abbé deSaint-Germain-des-Présetl'abbé de Saint-Crépin de Soissons revinrent dans l'église, ainsi que le duc de Bedford, qui avait passé la nuit à l'abbaye. L'évéque de Paris dit la messe avec la permission dudit seigneur abbé, ainsi qu'il a été indiqué plus haut; l'évéque de Chartres fit l'office de diacre et l'abbé de Saint-Denis celui de sousdiacre. Personne, à l'exception dudit duc, qui était vêtu comme nous l'avons dit ci-dessus, n'alla à l'offrande.

« Lorsque la grand'messe fut terminée, les gens de l'écurie portèrent le corps pour qu'il reçût la sépulture au même endroit où avaient été inhu-

mes ses très illustres [)ai'enLs, à savoir son père et «a mère... L'évèque de Paris inhuma le roi dans ladite chapelle, où le corps fut placé sur des barreaux de fer. Cela fait, les partisans des Anglais crièrent sur la fosse : « Vive le roi Henri, roi de France et d'Angleterre! « Puis ils se mirent à crier w Noël! « comme si le Seigneur fût descendu du ciel.

« Ensuite il fut offert audit couvent par Maître Philippe de Reuilly, trésorier de la chapelle royale du Palais, et par Michel de Laillier, tous deux exécuteurs testamentaires dudit roi très chrétien, une chasuble avec des ornements de diacre et de sous-diacre, et deux draps aux fleurs de lis d'or en champ d'azur, pour être placés devant les deux tables du maître-autel. En outre, lesdits exécuteurs •donnèrent cent francs pour servir aux charités du couvent, ainsi qu'une grande somme d'argent pour tous les pauvres et mendiants qui venaient demander l'aumùne. De plus, le grand maître de l'hùlel <lu roi fit rendre à ladite abbaye ou église, comme lui étant dû, le drap d'or dont il a été question plus haut, nonobstant les prétentions que les hanouars avaient élevées à la possession de cet objet.

« En conséquence, que tout chrétien fidèlement •attaché à la couronne des lis prie humblement le Très-Haut de daigner recevoir l'âme du feu roi •dans sa demeure céleste, afin qu'elle y jouisse éternellement de la félicité des bienheureux... Amen. »

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