CONQUETES ET FUNERAILLES
Le mariage de Henri avec Catherine de France, outre qu'il était le moyen et le signe du triomphe éclatant de son ambition, fut pour le conquérant une grande satisfaction personnelle, car il était épris de la jeune princesse. Leur union fut célébrée le dimanche 2 juin, jour de la Trinité, dans l'église Saint-Jean de Troyes, par un prélat bourguignon, Henri de Savoisy, prétendant à Tarchevéché de Sens, que lui disputait Jean de Norris, qui suivait le parti du dauphin. Les époux déposèrent sur le livre des Évangiles, comme prix symbolique du mariage, treize nobles au lieu de treize deniers, somme accoutumée (1). A l'offrande, avec
(1) Le noble d'or d'Angleterre équivalait à sept livres tournois; la livre tournois peut être évaluée en cette circonstance à environ cinq francs de notre monnaie, valeur intrinsèque. — Le denier tournois valait alors environ 0 fr. 01.
le cierge, ils offrirent chacun trois nobles. Le roi, déplus, fit présent àlafabriquede Saint-Jean d'une somme de deux cents nobles. Après la cérémonie religieuse, sur le soir, les nouveaux mariés prirent ensemble les soupes au vin, c'est-à-dire les tranches de pain trempées dans du vin, emblème usité en pareil cas de vie et de familiarité domestique. Puis l'archevêque officiant bénit le lit nuptial.
Mais toujours vigilant, Henri ne se laissa point distraire de son œuvre de conquête parles joies de la lune de miel. Le lendemain lundi, comme les seigneurs et chevaliers anglais et bourguignons voulaient, selon la coutume, instituer entre eux des joutes en guise de réjouissance, il ne le leur permit point, u Je prie, dit-il, Monseigneur le roi, de qui j'ai épousé la fille, et tous ses serviteurs, et à mes serviteurs à moi je commande que demain matin nous soyons tous prêts pour aller mettre le siège devant la cité de Sens, dont les ennemis de Monseigneur leroisont maîtres, et là chacun de nous pourra jouter et escrimer, et montrer sa prouesse et sa hardiesse, car il n'y a plus grande prouesse au monde que de faire justice des méchants, afin que le pauvre peuple puisse vivre en paix. » — L'intérêt du pauvre peuple de France n'était pas le grand souci de Henri, mais si brillants que fussent déjà ses succès, il savait avoir encore beaucoup à faire pour venir à bout de ces méchants qui avaient l'audace, sous les ordres de l'héritier légitime de la couronne, qu'il usurpait, de défendre
contre lui Tindépendance nationale. Au début même de cette année (janvier 1420) Tamiral de Braquemont, à la tête d'une flotte castillane et française, avait infligé à ses navires un sanglant échec. Vers le mois de mai un de ses lieutenants, le comte de Derby, avait été fait prisonnier, aux portes de Paris, par une bande d'Armagnacs. Même dans la France bourguignonne, le traité de Troyes avait soulevé des critiques et des murmures. Notre moine de Saint-Denis note à ce sujet les fluctuations de l'opinion publique et les propos, qu'il blâme d'ailleurs ou feint de blâmer, des récalcitrants. « On ne saurait/dit-il, prendre dans la conduite des aflaires publiques démesure si mûrement délibérée, qu'elle ne soit exposée aux censures de la critique. Beaucoup de gens se plaignaient que par le traité susdit le dauphin fûtprivé de l'autorité royale, concédée au roi d'Angleterre en faveur de la fille du roi de France, Madame Catherine. D'autres soutenaient qu'il n'était pas étonnant qu'on privât Monseigneur le dauphin d'une pareille autorité ; ils accusaient son inertie, qu'ils imputaient à l'influence de sesmauvaisconseillers,et lui reprochaient d'avoir tenu jusqu'à présent sous les armes un nombre considérable de gens de guerre, nonpourla défense des habitants et du royaume, mais à leurdétrimentetpourleplus grand dommage du pays. Il en était aussi quelques-uns, mais en petit nombre, qui, plus instruits que les autres, attribuaient à la divine Providence le changement
d'état d'un si grand royaume et disaient avoir vu dans les annales comment ce changement avait été annoncé par une révélation divine auroi de France, s'il ne savait se soustraire aux mauvais conseils de ses courtisans et gouverner ses sujets avec plus de douceur. D'autre part, le menu peuple, composé d'hommes rudes et agrestes, affirmait que la paix faite entre les Français et les Anglais, si différents de langage, de lois et de mœurs, ne durerait pas longtemps. »
Le mardi 4 juin, Henri entra en campagne. Il emmenait avec lui la jeune reine et traînait à sa suite Charles VI et Isabeau. Il reçut en route la soumission de trois places, Ervy-le-Châtel, Saint- Florentin et Joigny. En passant à Villeneuve-le- Roi, il y établit Catherine avec son père et samère, puis, poursuivant sa route, arriva devant Sens^ dont le siège, commencé le 8 juin, fut achevé le 11 parla capitulation de cette ville. « Vous m'avez marié et donné une épouse, dit-il à Henri de Savoisy, et moi je vous rends la vôtre, à savoir votre métropole. » Sans perdre de temps il transporta sa cour à Bray-sur-Seine et delà, le 16 juin, envoya son armée commencer le siège de Montereau, où il ne tarda pas à la rejoindre. Philippe de Bourgogne y commandait sous ses ordres. La ville fut enlevée le 25. Le gouverneur Guillaume de Chaumont, seigneur de Quitry, se retira dans le château avec une partie de la garnison. Un nouveau siège s'ensuivit, sur lequel Georges Chastellain
nous a transmis quelques détails significatifs, ornés des réflexions morales où son esprit se comfilait toujours.
« La ville de Montereau, nous rapporte ce méditatif indiciaire, était donc prise et délivrée de ses ennemis. Il ne restait plus que le château, qui était fort et de grande défense. C'est pourquoi le roi Henri, et avec lui le duc de Bourgogne et toute leur compagnie, se délogèrent de leur campement, et, pour serrer plus étroitement la garnison retirée au château, vinrent s'établir tout à Tentour de cette fortesse, par devant et par derrière. On avait fait un pont sur la Seine. Les deux princes prirent leurs logis entre les deux rivières, Yonne et Seine. Pleins d'activité et de diligence, ils firent amener une grande quantité de machines de guerre que l'on dressa contre les assiégés, pour leur donner mauvais passe-temps, si l'on pouvait. Et de fait, ils le leur donnèrent par mainte dure attaque, bien terrible. Or, pour leur persuader de capituler à moins de frais, le roi d'Angleterre envoya, mais sous bien sûre garde, les prisonniers qui avaient été faits à la prise de la ville, jusque sur les fossés du château, afm de parler à leur capitaine et de le décider par leurs prières à remettre le château aux assiégants et à sauver ainsi son existence et la leur. A cet effet et pour émouvoir davantage sa pitié sur leurs pauvres vies, tous ces nobles hommes prisonniers se mirent à genoux, joignirent les mains en pleurant, et quelques-uns au nom de
tous le supplièrent que, en mémoire de la sainte passion de Jésus-Christ, vraiment Dieu, il consentit à rendre ledit château aux rois de France et d'Angleterre. Autrement, ils savaient bien, connaissant la cruauté du roi Henri et sachant ce qu'il leur avait annoncé, qu'il leur faudrait mourir et terminer leurs jours bien tristement, sans permission de se racheter ni miséricorde aucune. Mais leur prière fut, certes, vaine et de pauvre fruit pour eux, quoique bien touchante à. voir. Car telle fut la réponse de leur capitaine, le seigneur de Quitry : « Compagnons, aux faits de guerre c'est tout hasard. Qui est pris, il est atteint. Faites pour le mieux en ce qui vous regarde. Il nous pèse de vous voir en pareil malheur, mais, pour ce qui nous concerne, nous garderons cette place et nous prendrons notre sort comme il pourra nous en advenir. »
« Ces pauvres gentilshommes, quand ils ouïrent cette dure réponse de leur capitaine, demeurèrent bien ébahis, comme on peut le croire. Désespoir leur était plus proche qu'espérance de salut pour leurs vies. Voyant donc leur mauvaise fortune de plus en plus croître, et que des affections de ce monde ils n'auraient plus dorénavant que courte part et ensuite congé pour jamais, ils demandèrent que tout au moins on leur permît de parler à leurs femmes, car plusieurs avaient les leurs dans la forteresse et des enfants aussi. D'autres y avaient des parents et compa-
gnons, dont ils désiraient prendre congé. Ils espéraient, par aventure, que leur capitaine, sur l'instance et prière des leurs, s'adoucirait à leur égard. On fit donc venir femmes, enfants, parents et amis sur les murs, et Ton s'abstint de toute guerre, soit dedans, soit dehors, jusqu'à la fin de l'entrevue. Puis en pleurs et en larmes, après maintes requêtes faites piteusement audit capitaine et refusées, les malheureux prirent congé de tous, et recommandant leurs âmes à Dieu et aux prières des leurs, ils s'en retournèrent le plus réconfortés qu'ils purent. Ils furent ramenés au camp avec un triste effet pour eux, car incontinent le roi anglais fit dresser en lieu assez haut un gibet, et là visiblement, car en cet endroit ceux du château pouvaient les apercevoir de bien près, ils furent tous pendus et étranglés en belle et publique fin. En leur compagnie finit aussi un valet de pied du roi, que celui-ci fit pendre en même temps, à cause d'un chevalier d'Angleterre que ce valet avait tué; le roi en fit belle exécutionde justice, bien que, pour un homme de cette condition, il l'aimât assez.
« Les gens du dauphin, cependant, non émus en apparence de cette rigoureuse et mortelle cruauté qu'ils avaient vue devant leurs yeux, persistèrent dans leur orgueil pendant plusieurs jours et se défendirent vaillamment, certes, pour le petit nombre qu'ils étaient. Mais vaillance n'y pouvait servir, ni orgueil sauver la place. Bon avis, certes,
et bon sens leur étaient plus nécessaires. Huit jours après qu'ils avaient laissé pendre leurs compagnons, par peur maintenant et par épargne de leurs vies, eux qui d'autrui n'avaient eu pitié, ils traitèrent avec le roi anglais et consentirent à lui rendre le château, sous condition d'avoir leurs corps et leurs biens saufs et de se retirer où ils voudraient. Exception pourtant devait être faite au cas où il y aurait parmi eux quelqu'un qui pût être trouvé coupable de la mort de Monseigneur le duc Jean; car celui-là, c'est-à-dire tous ceux qui seraient dans ce cas, demeureraient à la merci du roi d'Angleterre et du duc de Bourgogne. Ces conditions furent accordées à la garnison, et chacun s'en alla où bon lui sembla. Le seigneur de Quitry, leur capitaine, y acquit toutefois peu d'honneur, pour avoir laissé mourir tant de genstilshommes et avoir tenu si peu de temps depuis leur mort. Il semblait à beaucoup de gens qu'il avait montré, en ce cas, d'une part bien dure conscience, et de l'autre petite vaillance et pauvre discernement, pour n'avoir pas reconnu l'état des choses aussi bien avant leur mort que depuis. Or il advint qu'un gentilhomme bourguignon, nommé Guillaume de Bière, lui vint imputer qu'il avait été présent à la mort du duc Jean, et sur cette accusation offrit de le combattre en champ clos. Mais le sire de Quitry fit valoir ses raisons et s'étant défendu avec vigueur de l'imputation, fut mis hors de cause. II
s'en alla donc avec ses gens retrouver son maître le dauphin. »
Le château de Montereau avait capitulé dans les premiers jours de juillet. Dès le 7 de ce mois Henri V entreprit la conquête d'une position de bien plus haute importance, à savoir Melun, Tune des principales places fortes demeurées au dauphin dans les environs de la capitale et qui barrait l'accès de Paris par la Seine. Elle avait alors pour capitaine l'illustre et loyal Barbazan. Notre ami Jean Jouvenel nous a laissé de ce siège, qui fut long (7 juillet-17 novembre), un récit où se trouvent des détails pris à bonne source, puisque l'un de ses frères était un des chefs de la garnison.
« Les deux rois, raconte-t-il, s'en allèrent mettre le siège devant Melun, où commandait le seigneur de Barbazan avec plusieurs chevaliers et écuyers, qui avaient grande volonté de bien tenir. L'investissement fut accompli. DucôtéduGâtinais c'étaient le roi d'Angleterre et ses frères, avec les Anglais en grande compagnie ; du côté de la Brie^, le roi de France et le duc de Bourgogne. Mais les gens de dedans la ville ne s'en disaient pas moins bons et loyaux Français, et fidèles au roi de France, et ils se préparèrent le mieux qu'ils purent à se défendre, comme il en était besoin. Avec ledit seigneur de Barbazan étaient de vaillantes gens, tant du pays que d'autres provinces : c'est à savoir Messire Nicole de Giresme, vaillant chevalier de Rhodes, Messire Denis de Chailly, Arnault
Guillon de Bourgogne, Louis Jouvenel des Ursins, fils du seigneur de Traynel, Gilles d'Escheviller, bailli de Chartres, et plusieurs autres vaillantes gens. C'était un siège bien digne de remarque, puisqu'il s'j^ trouvait deux rois et tant de princes, ducs, comtes, barons et gentilshommes. Les Anglais et Bourguignons fortifièrent leurs camps de palissades, pieux et fossés par dehors. Ceux de dedans la ville firent plusieurs sorties à leur avantage et causèrent de grands dommages à leurs ennemis. Aussi étaient-ils assez grosse et puissante compagnie, quoique d'abord ils n'eussent pas fait semblant d'être en si bon nombre et que les assiégants se fussent imaginé qu'il n'y avait quasi personne. Quand le roi d'Angleterre vit comme ceux de dedans se défendaient, ce prince, que l'on estimait sage et vaillant en armes, s'aperçut bien qu'il fallait dire, comme il le fit, que « c'étaient vaillantes gens et que on ne les aurait pas aisément ».
« Alors furent ici et là disposés les bombardes, canons et vouglaires, qui commencèrent fort à tirer contre les murs et sur la ville, et aussi les compagnons du dedans tiraient de même de grand cœur coups de canon et traits d'arbalètes et tuaient nombre d'assiégeants. Entre les autres tireurs, il y avait un compagnon que l'on disait être un religieux de Tordre de Saint-Augustin, très bon arbalétrier, auquel on fit donner une très bonne et bien forte arbalète : et quand les Anglais ou Bour-
guignons venaient près des fossés, et qu'il les pouvait apercevoir, il ne les manquait point, et l'on dit qu'à lui seul il tua bien soixante hommes d'armes, sans compter les moindres soldats (1).
« Cependant Monseigneur le dauphin régent faisait grande diligence d'assembler des troupes pour faire lever le siège aux Anglais. On envoya pour cela divers commissaires dans tous les pays de son obéissance. Et de fait il fut bien levé de quinze à seize mille hommes, et l'on choisit ensuite des capitaines pour les conduire. Ils avaient très grand désir et volonté de se trouver en besogne contre leurs ennemis, et vinrent jusque dans les environs d'Hyèvre et de Château-Renard. De là on trouva moyen d'envoyer des espions dans le camp des Anglais, pour examiner leurs retranchements et aviser comment on y pourrait pénétrer et frapper sur eux. Mais ces espions rapportèrent qu'ils étaient si bien fortifiés qu'il serait impossible d'y rien faire d'avantageux. C'est pourquoi Ton s'en retourna sans rien faire. Toutefois, il y avait de grosses garnisons françaises à Meaux et en d'autres lieux de Brie et de Champagne, qui faisaient forte guerre aux Anglais et Bourguignons, tant à ceux
(1) Ce religieux se nommait Dom Simon. Il av.-iit appartenu au monastère du Jard, diocèse de Sens, et remplissait m:iintenant la charge de célerier à l'abbaye de .louy en Brie. Il était assisté sur les remparts de Melun par un autre moine, qui lui servait comme d'écuyer ou de valet d'armes. Après le siège ils tombèrent tous deux au pouvoir de Henri V, qui les fit décapiter.
qui étaient occupés audit siège qu'à d'autres ailleurs. Pareille chose faisaient aussi ceux qui étaient dans Yèvre et dans Château-Renard, et ils causaient aux ennemis de grands dommages, au point que les Anglais et Bourguignons ne s'osaient bonnement tant soit peu écarter du siège. En revanche, de divers endroits ils faisaient fort battre ladite ville de Melun de gros engins, tellement qu'en plusieurs lieux les murs furent rasés quasi à la hauteur des fossés. Gela fit que plusieurs fois on mit en délibération si on donnerait l'assaut, mais le roi d'Angleterre n'en était jamais d'avis à cause de la vaillance qu'il avait reconnue en ceux du dedans. Ceux-ci presque tous les jours faisaient des sorties et se conduisaient vraiment en braves gens et en vaillants soldats.
« Or audit siège survint un grand seigneur d'Allemagne, nommé le duc Rouge de Bavière (Louis III le Barbu, comte palatin du Rhin), qui amena quantité de gens bien ordonnés et équipés. Il s'établit du côté du duc de Bourgogne et examina la ville. Quand il eut bien considéré l'état où l'artillerie l'avait mise, il s'émerveilla fort de ce qu'on ne lui donnait pas l'assaut. Il en parla au duc de Bourgogne, mais celui-ci lui répondit « qu'il en avait naguère fait l'observation, mais que tel n'était pas l'avis du roi d'Angleterre ». Le duc Rouge répliqua « qu'il lui en parlerait », et de fait il lui en parla. Le roi l'écouta avec beaucoup de patience et de douceur et rendit justice à son
zèle et à sa bonne volonté. Mais il lui montra combien la chose était hasardeuse. Toutefois, parce que le duc Rouge tenait fortement à son idée, le roi ajouta « que les deux ducs préparassent donc leurs équipements et fissent diligence d'avoir des échelles d'assaut, et d'amasser bourrées et fagots pour remplir partie des fossés. Quand de leur côté, dit-il, on ferait donner l'assaut, du sien il ferait son devoir. » Le duc Rouge fut bien joyeux de ce consentement, car son intention était de faire merveilles et d'avoir l'honneur de l'assaut. Ainsi les deux ducs firent diligence d'avoir des équipements convenables et nécessaires pour cette attaque. Or, contre toute cette entreprise le seigneur de Barbazan n'était point en garde. Mais il arriva que ceux qui étaient chargés de la défense de ce côté de la ville s'aperçurent un jour que l'on faisait amas d'échelles et d'autres choses semblables. Ils le vinrent dire au seigneur de Barbazan, qui observa les actions et mouvements de l'ennemi, et reconnut par l'examen des circonstances que son intention était d'assaillir la ville de ce côté seulement. En effet il ne paraissait rien du côté où était établi le camp du roi d'Angleterre qui permit de penser que l'on y fût aucunement disposé à donner l'assaut. En conséquence, le seigneur de Barbazan disposa quarante ou cinquante arbalétriers munis de fortes arbalètes et plusieurs des meilleurs tireurs de la ville sur les murailles du côté des Bourguignons. Il y joignit
des hommes d'armes en telle quantité que bon lui sembla. De plus, il mit avec eux un certain nombre de gens de la cité, destinés à jeter sur l'ennemi de grosses pierres, de l'eau et de la graisse bouillantes. D'autres, choisis parmi les mieux armés et les plus vaillants, devaient sortir par une fausse poterne, qui donnait de la ville dans les fossés. Mais il défendit que Ton tirât où que l'on entrât dans les fossés jusqu'au moment où l'on ouïrait sonner les trompettes à l'intérieur de la ville. Enfin il advint un jour que du côté du duc de Bourgogne et du duc Rouge, on commença à crier : « A l'assaut! » et leurs trompettes sonnèrent à grand bruit. Les ennemis arrivèrent alors tout joyeusement et allègrement sur le bord des fossés, jetèrent leurs échelles dedans et plusieurs y descendirent en diligence. Alors, quand il parut au seigneur de Barbazan qu'il y en avait assez, il ordonna aux trompettes de la ville de sonner bien fort, ce qu'ils firent. Il y avait déjà des ennemis qui escaladaient les murs. Mais ceux de dedans se défendaient avec vaillance, et jetaient de grosses pierres, et plusieurs de leurs ennemis tombaient au fond des fossés. Les autres assaillants continuaient de descendre du dehors dans les fossés, où on les régalait soigneusement de gros carreaux d'arbalètes. Tout à coup, les Français s'élancèrent par la poterne susdite, bien armés et équipés, pour combattre ceux qui étaient au dedans des fossés. Alors, quand les Bourguignons et les Allemands
virent la façon de faire des Français, ils reconnurent la folie de leur entreprise. On fit donc sonner la retraite et ils commencèrent à se retirer. Mais comme ils remontaient pour sortir hors des fossé'^., les arbalétriers de la ville les régalaient par derrière de viretons qui pénétraient dans leurs corps jusqu'aux pennons (ailes servant à diriger les flèches ou traits d'arbalètes). Finalement, ils s'en allèrent à leur grande honte, non sans qu'il en demeurât dans les fossés un bon nombre de morts ou de blessés. Ils demandèrent ensuite qu'il leur fût permis de relever et d'emporter leurs compagnons restés ainsi sur la place, et on le leur concéda volontiers. Quand la chose vint à la connaissance du roi d'Angleterre et de ceux de son camp, cela ne leur déplut guère, et plusieurs d'entre eux disaient « que c'avait été une folle entreprise, et que si elle avait manqué, c'était bien fait «.Toutefois, le roi d'Angleterre parla d'autre sorte. « Si leur objet n'a pas été atteint, dit-il, l'entreprise du moins était vaillante. En fait de guerre fautes valent exploits. »
« Cependant les assiégés se trouvaient de plus en plus en grande pénurie de vivres. Ils n'avaient plus rien à donner à leurs chevaux, si ce n'est qu'ils hachaient de la paille bien menue, et la leur faisaient manger. Ils furent réduits eux-mêmes à ne manger que chair de cheval. Et néanmoins ils se défendaient toujours vaillamment, et tenaient bon, et ne voulaient encore entendre à aucun traité.
Quand donc les Anglais et Bourguignons virent et connurent que par assaut on n'aurait pas la place, ils commencèrent à miner en divers lieux. Mais ceux de dedans se doutèrent bien de la chose. Pour s'en assurer ils firent diligence d'écouter aux caves, pour voir s'ils ouïraient rien, s'ils n'entendraient point que l'on frappât sur les pierres, ou quelque bruit ou son de ce genre. Sur ces entrefaites, à l'endroit ou Louis Jouvenel des Ursins était de garde avec d'autres, on entendit quelque chose paraissant indiquer que près de là on besognait. Ledit Louis alors s'arma très bien et prit une hache en son poing, dans l'intention d'aller à l'endroit où il lui semblaitque l'ouverture de la mine était près d'être percée, afin d'y faire résistance et que les ennemis n'y entrassent point. En y allant, il rencontra le seigneur de Barbazan, qui lui demanda : « Louis, oii vas-tu? » Et il lui répondit qu'il allait pour la chose susdite. Et alors ledit seigneur lui dit : « Frère, tu ne sais pas bien encore ce que c'est qu'une mine et la façon d'y combattre. Donne-moi ta hache. » Là-dessus, il lui ût couper le manche assez court. En effet, les mines tournent souvent en biaisant et sont étroites : voilà pourquoi de courts bâtons aux haches y sont nécessaires. Le seigneur de Barbazan y vint luimême avec d'autres chevaliers et écuyers, et ils s'aperçurent que les mines des ennemis étaient prêtes. En conséquence on fit hâtivement faire des sortes de barrières et d'autres dispositions et
instruments pour résister à leur entrée. Et comme ledit seigneur vit le désir dudit Louis, il voulut qu'il fut le premier à faire exploit d'armes en ladite mine. Cependant les assiégés envoyèrent chercher des manœuvres pour contreminer. Manœuvres et gens de guerre avaient des torches et lanternes. Quand ceux de dedans eurent contreminé environ deux toises, il leur sembla qu'ils étaient proches des ennemis. On fit alors de bonnes et fortes barrières et on les fixa. En même temps les adversaires s'aperçurent qu'on contreminait. Tant fut de part et d'autre qu'ils se trouvèrent et rencontrèrent. Alors les compagnons manœuvres se retirèrent des deux côtés. Il y en avait parmi les ennemis qui avaient grand désir d'entrer les premiers. A la rencontre, il y eut donc quelques coups frappés, mais pas beaucoup, puis on se retira de part et d'autre. Ceux de dedans mirent la chose en telle disposition qu'on ne leur pouvait nuire. Or, parce qu'on disait « qu'aux mines se faisaient des vaillances d'armes », on fit savoir « que s'il y avait quelqu'un qui voulût faire exploit d'armes, qu'il y vint ». Là-dessus, ledit Louis requit audit seigneur de Barbazanw qu'il lui donnât congé de faire exploit », ce qui lui fut octroyé, mais à condition qu'il trouvât un partenaire. Il en trouva un assez aisément, fort bon gentilhomme anglais d'Angleterre. Heure leur fut assignée pour comparaître tous deux. Il y avait torches et lumières, et ils combattirent l'un contre
l'autre une grosse demi-heure. Il n'y eut aucun des deux qui n 'yperdît de son sang, puis ils furent séparés par ceux qui étaient chargés de la garde, et se retirèrent. Depuis ce temps il n'y avait guère d'heure dans le jour, qu'il n'y eût dans la mine des exploits d'armes. Entre autres champions, Raimond de Loré, un vaillant écuyer, fit une entreprise d'armes de deux contre deux. Il prit pour second Louis Jouvenel, et ils combattirent contre deux Anglais bien et vaillamment et en eurent l'honneur. Il n'était pas possible de se faire là prisonniers, car il y avait au travers de la mine un gros chevron à la hauteur de la poitrine, et il était défendu que nul ne passât par-dessus ni pardessous.
« Le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne firent plusieurs chevaliers, et c'étaient de grands seigneurs qui s'étaient vaillamment comportés aux exploits d'armes faits en ladite mine. Et à cette occasion les trompettes sonnaient et les ménétriers jouaient dans leurs camps^ et l'on y menait une grande joie. Le seigneur de Barbazan dit qu'il voulait faire aussi des chevaliers, et il envoya quérir Louis Jouvenel des Ursins et Gilles d'Escheviller, et il les fit chevaliers. Il fit aussi sonner à cette occasion ce qu'il avait de trompettes, mais le nombre n'en était pas à comparer à celles du camp des ennemis. Pour y suppléer, il fit sonner les cloches de la ville. Les ennemis en furent tout ébahis et pensèrent que ceux du dedans avaient
quelque espérance de secours. Mais après ils surent que c'était pour la raison susdite. Or qui voudrait raconter au long les vaillances tant d'un côté que de l'autre, la chose serait trop longue. Le roi d'Angleterre lui-même approuvait fort et louait la vaillance de ceux du dedans. S'ils avaient eu des vivres, jamais on ne les aurait réduits ni ils ne se seraient rendus.
« Le prince d'Orange (Louis de Chalon; vint au camp du duc de Bourgogne pour s'employer à son service contre ceux qu'ils nommaient tous deux Armagnacs. Quand le roi d'Angleterre le sut, il lui envoya dire « qu'il prêtât le serment d'observer le traité de Troyes ». Le prince répondit << qu'il était prêta servir le duc de Bourgogne, mais quant à faire le serment de mettre le royaume aux mains de l'ancien et capital ennemi du royaume de P^rance, qu'il ne le ferait jamais ». Pour cette raison il s'en alla assez soudainement et retourna en son pays, car il n'était pas sans crainte que le roi d'Angleterre ne lui fit quelque déplaisir.
« Les assiégés de Melun étaient réduits à grande détresse et extrémité de vivres. Mais ils espéraient toujours qu'il leur viendrait du secours ou qu'il arriverait dans les camps des ennemis quelque incident, quelque dissentiment qui les obligerait à lever le siège. Il y avait bien un mois qu'ils étaient sans pain et ne mangeaient seulement que chair de cheval, qui est une chose peu ou point nourrissante. Aussi fallait-il que ceux qui
en mangeaient allassent deux ou trois heures après à la selle, car cette nourriture ne pouvait s'arrêter presque en rien au corps d'une personne. Ces maux n'étaient pas ignorés des ennemis, car quelques pauvres habitants qui n'avaient plus de quoi manger s'en allèrent, spécialement par la rivière. En outre les assiégeants faisaient quelquefois des prisonniers dans les escarmouches. Les assiégés auraient volontiers tenté une sortie pour s'échapper, s'ils eussent pu. Mais le siège était si solide et les positions ennemies tellement fortifiées contre la ville qu'il était impossible que la garnison se pût sauver sinon par quelque traité. Des négociations furent donc enfin ouvertes et l'on parlementa. Il y eut bien plusieurs conditions discutées, mais finalement ceux du dedans furent contraints d'accepter celles des ennemis. Il fut donc conclu « qu'ils s'en iraient la vie sauve et sans être mis à aucune rançon ». On excepta de ce traité ceux qui avaient été consentants de la mort du duc Jean de Bourgogne. Il fallut donner pour otages le seigneur de Barbazan lui-même et douze autres au choix de l'ennemi. Il y avait quelques seigneurs de Bourgogne et de France qui auraient volontiers sauvé d'un tel sort iMessire Louis des Ursins, mais les Anglais le demandèrent expressément comme otage.
« La ville fut donc ainsi rendue et livrée, et on la trouva bien dégarnie de vivres. Il n'y avait plus une botte depaille dans les lits ni autrement, car tout
avait été donné à manger aux chevaux. Plusieurs de la garnison se tirèrent d'aflaire : aux uns on ouvrit voie pour s'échapper, les autres avaient des amis et des accointances du côté des Bourguignons, d'autres enfin donnèrent de l'argent. Selon l'accord conclu, la généralité s'attendait « à s'en aller simplement un bâton au poing ». Mais les Anglais et leurs alliés interprétèrent l'accord autrement, c'est à savoir que les gens de la garnison « s'en iraient la vie sauve, non pas Oli ils voudraient, mais aux prisons du roi à Paris «. Et c'est pour cela que plusieurs cherchèrent et trouvèrent le moyen de se sauver. Une telle interprétation fut chose honteuse etmalhonnête pour un si vaillant roi qu'était, disait-on, le roi d'Angleterre. On pourrait la comparer à la volonté arbitraired un vrai tyran, comme on le verra mieux par ce qui sera dit ci-après, et cela déplaisait fort aux Anglais eux-mêmes.
« Parmi ceux qui étaient dans ladite ville de Melun, il y avait trois vaillants écuyers, qui avaient servi feu Monseigneur le duc d'Orléans dans ses guerres, et auxquels certaines personnes du parti du duc de Bourgogne avaientgrande volonté de faire déplaisir : ils se nommaient Raimond de Loré, le bâtard deDucy et le bâtard de Seine. On leur voulait imposer qu'ils s'étaient trouvés présents à la mort du duc de Bourgogne, ce qui était faux. Gela fit qu'ils supplièrent un seigneur qui était assez proche du roi d'Angleterre et fort aimé de lui, de les vouloir sauver. Celui-ci, croyant bien
faire et pensant qu'ils s'en devaient aller librement quand bon leur semblerait, les mit dehors, et ils s'en allèrent. Cela vint à la connaissance du duc de Bourgogne, qui s'en plaignit au roi d'Angleterre. Le roi aussitôt, sansautre procès, fit couper la tête à ce seigneur : cela fut une pitié, mais il était Anglais. Les otages et aussi les autres qu'on put saisir, furent menés en bateaux à Paris. Les uns furent enfermés en la bastille Saint-Antoine, les autres au Palais, au Châtelet, au Temple et en diverses autres prisons. Telle fut la manière abusive dont on fit qu'ils s'en allèrent « la vie sauve et sans être mis à aucune rançon ». La façon de sauver leur vie, ce fut d'en mettre plusieurs en de basses fosses, notamment au Châtelet, et là de les laisser mourir de faim, et quand ils demandaient à manger et criaient la faim, on leur donnait du foin et on les appelait chiens, ce qui était grand déshonneur au roi d'Angleterre. Il y en eut plusieurs, notamment au Palais, qui s'échappèrent et passèrent la rivière à la nage. En apparence on n'exigeait d'eux, selon le traité, aucune rançon, mais le roi d'Angleterre faisait don de leurs personnes à des prisonniers de son parti, qui les mettaient àrançonpour se racheter eux-mêmes. C'est ainsi, parexemple, qu'au seigneurde Châtillon, qui était prisonnier de guerre d'un vaillant écayer, nommé Poton de Saintrailles, il donna, bailla etlivra le seigneur de Préaux, Messire Nicole de Giresme, Arnault Guillon de Bourgogne et Messire Louis Jouvenel, qui payèrent audit
seigneur de bien grosses rançons, et pourtant ce seigneur de Châtillon était déjà délivré et hors des mains dudit Poton. Et Ton fit de même pour plusieurs autres. »
Fort de ses succès militaires, qui apparaissaient comme une consécration positive du traité de Troyes, Henri V fit à Paris, le dimanche 1'^' décembre 1450, son entrée solennelle, côte à côte avec Charles VI. Les ducsdeClarence etde Bedford chevauchaient derrière les rois, mais à quelque distance. Seul, à gauche, dans un rang moyen entre ces deuxgroupesducortège,enhabitdedeuil, s'avançait le duc de Bourgogne. Selon sacoutume, la multitude accourue criait : « Noël ! » L'entrée des reines Isabeau et Catherine eut lieu le lendemain. Charles reprit son séjour de l'hôtel Saint-Paul. Henri s'installa au Louvre. H ne tarda guère à faire sentir aux Parisiens sa main forte et dure. La capitale fut soumise à un emprunt forcé, dontl'Universiténe futpas exempte. Ses réclamations furent nettement repoussées par le roi d'Angleterre « qui, dit notre Jouvenel, parla trop bien et hautement à eux; ils se crurent permis de répliquer, mais à la fin ils se turent et désistèrent, car autrement onen eût logé en prison )). Les clauses du traité de Troyes furent interprétéesd'unefaçonanalogue à cellesdela capitulation deMelun. Le commandementde la capitalefut commis au duc d'Exeter, la Bastille et le château de Yincennes donnés en garde à des capitaines anglais.
Le célèbre chef bourguignon Villiers de l'Isle- Adam avait éprouvé déjà qu'il ne faisait pas bon de demeurer trop attaché aux coutumes de France. Chargé d'une mission en Bourgogne, il en était venu rendre compte à la fm du siège de Melun. « Pour son retour, selon l'expressif récit de Vhidiclaire de Philippe le Bon, il fit faire une robe de routier d'un rude drap de blanc gris, avec laquelle il se présenta devant le roi anglais et devant son maître, le duc Philippe, auxquels il fit les révérences convenables et rendit compte de ce dont il avait eu charge de leur part. Et alors le roi anglais voyant L'Isle-Adam si rudement habillé, lui demanda, par manière de plaisanterie : « Et comment, L'Isle-Adam, est-ce là une robe de maréchal de France? » Et ledit L'Isle- Adam, qui était homme de grosses manières et à labonne franquette, peu mignard,mais lourdement gai et vaillant, répondit, ce me semble, sur même ton, et portantses yeux tout franchement au visage du roi, lui dit : « Sire, je suis un gros villotier, la robe est de même que le corps; je l'ai fait faire telle pour venir en ces bateaux parmi la Seine. » L'Isle-Adam croyait bien faire et ne pas mal dire. Mais il ne plut pas au roi d'être regardé ainsi en face. c( Comment, dit-il, osez-vous regarder ainsi un prince au visage quand vouslui parlez? » L'Isle- Adam, toujours à la bonne franquette et aussi peu ébahi que devant, s'en va lui répondre : « La coutume des Français est telle, que si un homme parle à un autre, de quelque état qu'il soit, prince ou autre^
les yeux baissés, Ton dit chez nous que ce n'est point un honnête homme ni loyal, puisqu'il n'ose regarder au visage celui auquel il parle. » — Ha Dieu ! dit alors le roi, telle n'est pas notre guise. » — « Et depuis, dit un autre chroniqueur, Pierre de Fenin, racontant la même anecdote, le roi Henri montra bien qu'il n'aimait point le seigneur de risle-Adam, car il le fit depuis arrêter en la ville de Paris et mettre en prison avec l'intention de ne jamais l'en faire sortir, et en effet il n'en sortit point du vivant du roi Henri. Et, bien plus, celui-ci l'aurait fait mourir, si ce n'eût été le duc Philippe de Bourgogne, qui le pria tout spécialement de ne le point mettre à mort. »
Les fêtes de Noël apportèrent un triste spectacle à ceux des Parisiens (et il y en avait beaucoup) dont le cœur était demeuré patriote. La pompe déployée au Louvre par le roi Henri et Taftluence des courtisans qui, se tournant vers l'aurore de cette domination étrangère, subissaient les dédains de seigneurs anglais, fit un navrant contraste avec l'abandon où fut laissé en son hôtel Saint-Paul le souverain national, entouré de quelques « pauvres vieux serviteurs » et visité seulement par des gens de petit état. En dépit des belles promesses, déjà oubliées, ce n'était pas en frères, mais en maîtres que se conduisaient les acolytes et les soldats insulaires du nouvel « héritier de France». — «La cité de Paris, dit Chastellain, siège ancien de la royale majesté française, semblait être changée de nom
et de situation, parce que le roi Henri et son grand peuple anglais en faisaient un nouveau Londres, tant en langage comme en leur rude et fière manière de vivre. Ils prirent position, ici et là, par toute la ville qui en fut tout occupée et maîtrisée. Et ils s'en allaient, les têtes levées, comme des cerfs, regardant de côté et par derrière, et se glorifiant de l'opprobre et nîale aventure des Français, dont ils avaient largement répandu le sang à Azincourt et ailleurs, et une grandepart de leur héritage usurpée par tyrannie... Bien leur semblait, aux princes et aux chevaliers anglais, que l'héritage des Français était le leur, et que le gouvernement et domination de France seraient désormais abolis par le nom des Anglais, que les Français le voulussentou non. C'est ce queceux-ci éprouvèrent bien vite, car de cette heure en avant tout leroj^aumeet ses affaires furent gouvernés et conduits par la main du roi anglais, et tous les offices et charges changés et transférés selon la disposition de son bon plaisir. Il en priva même ceux que le roi Charles et les deux ducs de Bourgogne, père et fils, y avaient établis, et y mit partout des gens de sa nation, des Anglais, des étrangers, nullement convenables àla nature du pays. »
Henri jugea sa conquête suffisamment avancée pour s'absenter quelque temps et aller faire un séjour en Angleterre. Toutefois, il s'arrêta un mois à Rouen pour organiser de la plus solide façon son autorité en Normandie, car, selon sa politique pré-
voyante, cette province, même en cas d'un échec futur de sa mainmise sur la France entière, devait demeurer un fleuron de sa couronne impossible à détacher. Son frère, le duc de Clarence, fut tout spécialement chargé de la défendre contre touteentreprise du gouvernement dauphinois. Il fut investi du reste des pouvoirs de lieutenant général en France. Le 25 janvier 1421, Henri de Lancastre quitta Rouen et se rendit par Amiens à Calais. Il débarqua, le 1*^' février, à Douvres avec la reine Catherine, dontle couronnement solennel eut lieu, le 23 du même mois, à Londres, dans l'antique abbaye de Westminster.
Pendant l'absence du conquérant la face des choses faillit prendre à son détriment une autre tournure. Le dauphin n'avait nullement renoncé à l'héritage de ses pères. Au mois de janvier 1421, l'Ecosse, sa fidèle alliée, lui envoya un nouveau et important secours. Ces troupes, commandées par des capitaines expérimentés, formèrent le noyau d'une armée en état d'agir avec une vigueur efficace et de profiter de l'imprudence du lieutenant général anglais. Jeune et impétueux, le duc de Clarence voulut, en l'absence de son frère, se distinguer, lui aussi, par ses conquêtes. Il envahit le Maine et l'Anjou. Maisl'arméede Charles VII s'étant portée à sa rencontre, une bataille s'engagea, le 22 mars 1421, au lieu appelé Baugé, entre Beaufort et La Flèche. Les Anglais y éprouvèrentune cruelle défaite, où le duc de Clarence trouva la mort. Le
soir même, les deux principaux chefs de l'armée française annoncèrent en ces termes au régent cette brillante victoire :
a Très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, nous nous recommandons avons aussi humblement que nous le pouvons. Qu'il vous plaise savoir que, hiervendredi, nous arrivâmes en cette ville de Baugé, avec l'intention de livrer bataille aux Anglais, vos anciens ennemis et les nôtres, auchamp de la Lande-Charles. Aujourd'hui, nous avons envoyé notre cher cousin, le connétable de notre armée, et votre maréchal, le sire de la Fayette, pour reconnaître ledit champ, avec plusieurs autres seigneurs. Nous avions intention d'y combattre lesdits ennemis lundi prochain, parce que lejour de Pâques était pour cela une trop grande fête (1). Mais, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, aujourd'hui sont venus devant cette ville vosdits ennemis et les nôtres, rangés en bataille, une heure avant le soleil couchant. Aussitôt que nous avons su leur venue, nous avons marché ouvertement contre eux, et là, Dieu en soit loué ! le champ est demeuré pour nous. Le duc de Clarence est tué et aussi le comte de Kent. Le comte de Huntingdom est mon prisonnier et le comte de Sommerset est pris aussi. Enfin de compte, toute la fleur de vosdits ennemis etdes nôtres est morte ou prise.
(1) Pcàques tombait, cette année, le 23 mars. C'est le samedi saint que fut livrée la bataille de Baugé.
« Et, à cause décela, trèshautet puissant prince et notre très redouté seigneur, nous vous prions très ardemment, pour l'honneur de votre royaume de France, qu'il vous plaise de venir ici, en ce pays d'Anjou, pour aller aussitôten Normandie, car, avec l'aide de Dieu, tout est à vous.
u //em, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, nous vous envoyons la bannière duditduc de Clarence. Celui qui la portait est mon prisonnier, car il a été pris par le gentilhomme de mon hôtel appelé Thomas Walen.
((Item, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, qu'il vous plaise savoir que votre aimé Messire Charles le Bouteiller est mort à cette journée. Que Dieu ait son âme! En son vivant, il était sénéchal de Berry. C'est pourquoi, très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, nous vous prions de tout notre cœur qu'il vous plaise, de votre grâce et à notre requête, de donner ledit office, tel que leditchevalierTeut en son vivant, à votre serviteur et notre cousinThomasSerton, lequel a grandement fait son devoir en cette rencontre.
« Autre chose ne savons dire pour le présent, sinon qu'il vous plaise de nous mander votre intention par ce même messager.
« Très haut et puissant prince et notre très redouté seigneur, que le Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde comme nous le désirons.
u Écrit en cette dite ville de Baugé, la veille de Pâques, à minuit.
— lo't —
(( Vos très humbles serviteurs, les comtes de Douglas et de Buchan. »
L'effet m.oral de cette victoire fut, comme il arrive d'ordinaire, beaucoup plus considérable que ses résultats matériels. Quoique une partie notable de l'armée anglaise eût opéré habilement sa retraite vers ses places fortes de Normandie, les envahisseurs de notre sol furent en proie quelque temps à une terreur générale, tandis qu'une vive confiance, allant jusqu'à l'enthousiasme, excitait l'ardeur des partisans du dauphin. Un signe caractéristique de ce retour de fortune fut le revirement du duc de Bretagne. Toujours disposé à céder au vent, Jean VI abandonna l'alliance anglaise et par un traité conclu à Sablé, le 8 mai 1421, s'engagea, en son nom et au nom de ses sujets, à soutenir le dauphin régent et à se mettre en guerre ouverte contre l'étranger. Charles, de son côté, reniait définitivement les Penthièvre, et promettait, par une clause secrète, d'éloigner de sa cour, au moment propice, le président Louvet et autres instigateurs ou complices de l'attentat commis naguère contre le duc Jean. L'offensive fut hardiment prise ensuite contre les Anglais. L'armée du comte de Buchan pénétra en Normandie et mit le siège devant Alençon. Cette entreprise, à laquelle le comte de Salisbury s'opposa d'abord inutilement, échoua ensuite devant la ferme attitude et l'habileté tactique du général anglais. Le régent Charles marcha en personne avec une belle armée dans la direction de
rile-de-France. Il investit Chartres et, le 25 juin, emporta Gallardon d'assaut. Le duc d'Exeter, qui commandait à Paris, commençait à craindre de s'y voir bloqué. Mais le roi Henri, rappelé d'Angleterre par les mauvaises nouvelles qui lui arrivaient du continent, avait débarqué à Calais, le 10 juin, avec une armée toute fraîche , comptant quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers. 11 expédia un premier secours immédiat au duc d'Exeter, puis, sans trop se hâter, se dirigea luimême vers la capitale, où il arriva le 4 juillet. Sa calme vigilance remit ses affaires en bon état. Le 12, il opéra sa jonction à Mantes avec le duc de Bourgogne, qui lui amenait un corps d'armée. Il envoya ensuite son frère, le duc de Glocester, auquel il confia quinze mille hommes, à la rencontre du dauphin. Mais ce prince, sur l'avis prudent de ses conseillers, n'avait pas cru devoir s'engager à fond contre son redoutable adversaire. Dès le 5 juillet, il avait commencé sa retraite et regagné, par Châteaudun et Vendôme, ses cantonnements de la Loire.
Henri, qui n'avait pas tardé à rejoindre son frère à Chartres, prit la direction du siège de Dreux, commencé le 18 juillet. La place se rendit le 20 août. Le conquérant marcha ensuite vers la Loire, où il fit devant Orléans une démonstrcftion menaçante. Toutefois, lui non plus n'avait pas osé livrer une bataille rangée à l'armée française, qui la lui avait offerte près de Vendôme. Il fut, à son tour, con-
traint de se replier, car une épidémie ravageait l'armée anglaise en proie, de plus, à la famine. A la fin de septembre il était de retour dans la capitale. Cette campagne offensive, en somme infructueuse, ne lui avait pas coûté moins de quatre mille hommes.
Henri dut donc renoncer pour le moment à entamer la France doutre-Loire. Mais en dépit de ses pertes, il ne relâcha rien de ses efforts tenaces pour raffermissement de sa domination au nord de ce fleuve et en particulier dans les pays voisins de la capitale. Dès le 6 octobre 1421, il mit le siège devant Meaux, position de premier ordre, encore au pouvoir des Dauphinois. Ses avances aux assiégés furent mal reçues. Ils y répondirent par une farce outrageante. Ils promenèrent sur les murs un âne affublé d'une couronne et « icelui battant et tempêtant de coups pour le faire braire, dit Chaslellain, ils le firent crier et mugir en dérision du roi, en criant à ceux du dehors: « Venez le secourir ! » Une défense obstinée repoussa de mois en mois les efforts du roi d'Angleterre et rendit longtemps vaines les ingénieuses machines de guerre dont il fit usage, et parmi lesquelles on remarquait des canons de fer sans affûts, montés sur des carapaces de bois et chargés de pierres sphériques. Mais la garnison aussi avait une artillerie meurtrière. L'une de ses coulevrines envoya un projectile qui enleva la tête du fils de lord Cornwall. Ce grand seigneur, cousin germain du roi Henri, ve-
nait d'être lui-même grièvement blessé à la cuisse. En voyant périr son unique enfant, il maudit une telle guerre, fruit d'une ambition injuste, et jura de n y plus prendre aucune part. Il se retira en effet en Angleterre où il vécut désormais dans la retraite. Les conseillers du dauphin résolurent de tenter un coup de main pour secourir la place. Guy de Nelle, seigneur d'Ofïémont, fut chargé de cette entreprise. Le 2 mars 1422, à minuit, trompant la vigilance des Anglais, il arriva devant une poterne avec une troupe de guerriers d'élite. Les assiégés prévenus avaient posé au pied de la muraille des échelles enveloppées de linge blanc et qui se confondaient ainsi avec la couleur du mur. Une partie des gens du seigneur d'Ofîémont avaient déjà réussi à pénétrer dans la ville. Lui-même, posté sur une vieille planche qui dominait le fossé, dirigeait le mouvement. Mais voici qu'un goujat en train de monter à l'échelle laissa choir une besace pleine de harengs qu'il portait au cou. Cette charge tomba sur la tête de Guy de Nelle dont, à ce choc, la pesante armure fit céderla planche pourrie où posaient ses pieds. Il fut précipité au fond du fossé et tous les efforts pour l'en tirer demeurèrent sans fruit. Cependant l'alarme était donnée au quartier peu éloigné du duc d'Exeter, puis au quartier générai anglais. Les ennemis accoururent en grand nombre, les Français furent accablés et un cuisinier du roi Henri eut l'honneur de faire prisonnier Guy d'Offémont.
Cet échec affecta péniblement la garnison qui, le lendemain, 3 mars, se détermina à évacuer la ville proprement dite, pour se retrancher, de l'autre côté de la Marne, dans la position spécialement fortifiée que Ton appelait le Marché. Un second siège commença, non moins acharné que le précédent. Plusieurs attaques des Anglais furent repoussées avec énergie. Dans Tune d'elles Richard Beauchamp, comte de Worcester, fut tué d'un coup de canon. Un soldat anglais qui, tandis que tous ses compagnons se faisaient tuer ou prendre, avait joué des jambes, fut, dit-on, enterré vivant par ordre du roi Henri. Celui-ci poursuivit obstinément son entreprise et, la famine aidant, réduisit enfin la garnison aux abois. Le 2 mai 142-2, après sept mois de siège, elle capitula. Le vainqueur exerça des représailles cruelles. Parmi ceux qui en furent l'objet, le bâtard de Vaurus, lun des principaux chefs de la défense, avait, tout compte fait, largement mérité son sort. C'était l'un des plus vaillants, mais l'un des plus féroces capitaines armagnacs. Depuis longtemps il avait fait de sonpostedeMeauxun vrai repaire de bandits. S'attaquant non seulement aux Anglais ou aux Bourguignons, mais aux paysans et aux voyageurs, il les rançonnait, torturait et massacrait sans merci. Un orme gigantesque, situé à l'entrée de la ville, était chargé par son ordre, souvent par ses propres mains, d'horribles grappes de pendus. On l'appelait Varbrede Vaurus. Léo mai 1422, il y figura lui-même, après avoir
été au préalable traîné dans une charrette à travers les rues de la ville et décapité. Mais ce monstrueux homme de guerre ne fut pas la seule victime de la froide vengeance du roi anglais. Louis Gast et Jean de Rouvre furent aussi décapités aux halles de Paris. D'autres chefs dauphinois furent enfermés dans les prisons de la capitale, et la vie n'y était pas douce.
«C'était, dit notre excellent Jouvenel, grandepitié des prisonniers, qui étaient en diverses prisons de Paris, car on les laissait mourir de faim aux prisons où ils étaient, et l'un mort, les autres arrachaient avec leurs dents sa chair. Les Anglais voulaient aussi faire mourir Messire Philippe de Gamaches, pour lors abbé de Saint-Faron de Meaux, et depuis abbé de Saint-Denis, noble homme, qui vaillamment et de son corps s'était employé à la défense de la ville prise. Or il avait son frère àCompiègne, capitaine de cette place pour Monseigneur le régent. On fit savoir à ce capitaine qu'on jetterait son frère dans la rivière, si lui-même ne rendait la place de Compiègne. Messire Guillaume de Gamaches, tel était le nom de ce seigneur, considéra sur cela que si on venait l'attaquer, il faudrait, bon gré, mal gré, après qu'il aurait tenu quelque temps, qu'il rendît la place, qui était mal garnie de vivres et de gens. Pour éviter donc la mort de son frère, il rendit la ville et lamitaux mains des ennemis, puis s'en alla, tous ses biens saufs, excepté les équipages et munitions de guerre servant à la
forteresse. Parce moyen Messire Philippe, Tabbé, fat heureusement délivré. Or en sa compagnie se trouvaient trois religieux de Saint-Denis, lesquels avaient aidé de tout leur pouvoir à la défense de la ville de Meaux. Ils y furent pris, et Tévéque de Beauvais, nommé Maître Pierre Cauchon, fils d'un laboureur de vignes d'auprès delTeîrns (1), faisait diligence de les faire mourir. En attendant ils furent étroitement gardés par son ordre en bien fortes et dures prisons. Cet évêque ne considérait pas que ces religieux n'avaient en rien failli, car la défense leur était permise de droit naturel, civil et canonique. Mais il disait qu'ils étaient criminels delèsemajesté et qu'on les devait dégrader. Ce qu'il en faisait, c'était pour montrer qu'il était bon et zélé Anglais. Or, quand lachose vint à la connaissance de l'abbé de Saint-Denis, il fit diligencede lesavoir, et les requit, et réclama àce sujet. Enfin, après plusieurs délais, il lui furent remis et délivrés pour en faire ce que bon lui semblerait. Les ayant, il les lit mener à Saint-Denis. »
Pendant le siège de Meaux, Henri Y avait reçu d'Angleterre une heureuse nouvelle. Le 6 décembre 14^21, au château de Windsor, la reine Cathe-
(1) Cette indication de Jouvenel paraît inexacte. îl résulte, ce semble, d'actes authentiques que Pierre Cauchon était fils de Rt^mi Cauchon, licencié en diroTr'cîTil7"~anôBli par Charles VI au mois de février 1393. C'est ce qu'a fait remarquer le P. Ayroles : La Vraie Jeanine d'Arc. La Pucelle devant l'Église de son temps, p. 115. La question pourtant n'est pas complètement éclaircie.
dol
rine lui avait donné un fils, héritier en naissant de deux royaumes. La Providence semblaitd'accord av3C l'ambition du conquérant. Le 31 mai 1422, jour de la Pentecôte, les royaux époux présidèrent au Louvre un splendide festin, auquel s'assit une cour magnifique. Selon l'usage, le commun peuple fut admis à considérer ce beau spectacle, mais, contrairement à la tradition française, on s'abstint de le régalera des tables spécialement dressées en des salles voisines, et il n'y eut fête que pour ses regards. Cependant Charles VI et Isabeau, en leur hôtel Saint-Paul, « assez seuls se tenaient )) et faisaient maigre chère. Mais déjà la main de Dieu se levait, invisible, sur la tête du triomphateur.
Les conseillers du dauphin avaient résolu en ce moment de diriger leurs principales forces contre les possessions propres du duc de Bourgogne. Une armée de vingt mille hommes les envahit et plusieurs places bourguignonnes, notamment la Charité-sur-Loire, tombèrent aux mains des Français. Philippe le Bon appela Henri à son secours. Vers le l^^'juillet, le roi d'Angleterre, qui s'était établi le 12 juin à Senlis avec la reine Catherine, Charles VI et Isabeau, partit de cette ville dans la direction de la Bourgogne.
Mais sur ces entrefaites son état de santé était devenu non seulement fâcheux, mais inquiétant. Il ne pouvait déjà plus monter à cheval et se faisait transporter en une litière ou cacolet. Arrivé le 3 à
Coîbeil,il dut céder à la maladie et se faire conduire au château de Vincennes, où il arriva le 7 juillet. Une amélioration passagère lui redonna l'espérance de pouvoir prendre en personne la direction des opérations militaires. Le rendez-vous général des forces anglo-bourguignonnes avait été fixé à Yézelay. Au commencement du mois d'août, Henri se rendit à Corbeil, pour de là joindre son armée que commandait son frère, le duc de Bedford. Mais après avoir lutté une dizaine de jours contre la reprise et les progrès de la maladie et ne pouvant plus même supporter longtemps le cacolet, il dut descendre en barque le cours de la Seine pour regagner sa couche de douleur. Au pont de Charenton ilfit un suprême effort. Pour dissimuler son état, il voulut essayer de ren Irer à cheval au château de Vincennes. Mais il n'y put tenir et ce fut en litière qu'il se fit mener à cette résidence, oi^i l'agonie l'attendait.
Dansles derniers jours du mais d'août, il perdit lui-même toute illusion. « Or le roi anglais, nous raconte le grave i/2(/iCiaire de Bourgogne, se savait en péril de mort et sentait bien que sa fin était proche. C'est pourquoi, voulant donner ordre à ses adaires, il fit venir devant lui le duc de Bedford, son frère, son oncle, le duc d'Exeter, le comte de Warvick, Messire Louis Robsaert et plusieurs autres, au nombre d'environ huit personnes, parmi lesquelles était compris Messire Hugues de Lannoy, à cause de son maître, le duc Philippe. Quand ils furent donc devant son lit, il leur déclara qu'il
voyait bien que c'en était fait de sa vie et que la volonté de son Créateur était de le retirer de ce monde mortel. Puis il commença à parler à son frère, le duc de Bedford. « Jean, mon cher frère, lui dit-il, je vous prie, par l'affection que vous avez toujours eue pour moi, que vous veuilliez toujours être bon et loyal envers mon cher fils Henri, votre neveu. Je vous donne charge, à peine de la plus grande faute que puissiez commettre, que, tant que vous vivrez, vous ne souffriez jamais qu'un accord soit conclu avec notre adversaire Charles de Valois ni aucun autre, sinon que, tout au moins, quelque chose qui advienne, le duché de Normandie soit conservé en toute souveraineté à notredit lils. Et au cas que notre frère de Bourgogne veuille se charger du gouvernement de ce royaume, je vous conseille et commande qu'il lui soit publiquement remis. Mais, en cas de refus de sa part, prenez-le vous-même. Et à vous, bel oncle d'Exeter, je vous laisse à vous seul et pour le tout le gouvernement du royaume d'Angleterre, car jai confiance que vous le conduirez bien. Et en même temps je vous donne la pleine et haute main sur mon cher lils, votreneveu, etjevouspriedel'allervoir souvent(l). Et, quelque chose qui advienne, ne revenez
(1) Le duc de Glocester, frère de Henri V, fut désigné par lui comme lieutenant du duc d'Exeter dims sa double ciiarge. 11 semble donc qu'il y ait à la fois quelque exagération et quelque omission dans la façon dont sont rapportées ici les dernières dispositions du roi d'Angleterre.
jamais en France. Et vous, beau cousin de Warwick, je veux que vous soyez le maître et gouverneur de mondit fils, et que vous demeuriez toujours avec lui, pour Télever et formerselon qu'il convient à sa situation. Je ne saurais mieux pourvoir à cette mission, ni en charger un plus digne. Et ensuite, je vous prie, vous tous ensemble, que vous vous gardiez bien toute votre vie, à peine de la plus grande faute que puissiez commettre, de vous engager en différend ou querelle avec notre frère de Bourgogne. Faites par-dessus tout cette recommandation et défense de ma part à mon frère Humfrey (duc deGlocester). Sien effet il advenait, ce qu'à Dieu ne plaise ! qu'il y eût entre vous et lui aucune division, les affaires de ce royaume, qui sont grandement avancées pour notre parti, en pourraient beaucoup empirer et tourner à nôtre détriment. Je vous recommande aussi de ne point délivrer de prison notre beau cousin d'Orléans, le comte d'Eu, leseigneurde Gaucourt ni Guichard de Sisay (1), jusqu'à tant que notre fils soit venu en âge de gouverner. Quant aux autres prisonniers, faites-en comme bon vous semblera. >> — Les seigneurs qui étaient là, émus de pitié, lui répondirent qu'ils obéiraient tous à ses ordres et ne les enfreindraient en rien leur vie durant. Après cet entretien,
(l) Faitprisonnier, lors de la capitulation de Meaux, Guichard de Sisay s'était refusé à toutes les propositions et instances du roi d'Angleterre, qui, frappéde sa valeur et de ses talents militaires, avait voulu l'attirer k son service.
- Ifio —
le roi appela devers luiMessire Hugues de Lannoy, et dans une conversation particulière, il le chargea de recommander le fait du royaume de France et la cause de son fils au duc de Bourgogne, comme àThommedu monde de qui dépendait davantage le progrès ou la déchéance de son parti.
« Cela dit, Messire Hugues, voyant bien que le moment était venu de se retirer, prit congé du roi, et la chambre demeura comme vide. Mais presque aussitôt le roi fit venir devant lui les médecins, et les requit en termes exprès de lui vouloir dire, selon la possibilité de leur science, quel terme de vie il pouvait avoir encore. Mais eux, refusant de lui donner une décision si précise, voulurent différer leur réponse. Ils lui dirent que Dieu avait bien le pouvoir de le faire relever et guérir, et que, par conséquent, il devait mettre son espoir en la grâce divine, et non se préoccuper de l'heure de sa mort temporelle. « Hé ! dit^ alors le roi, cela ne suffit pas. Dieu, je le sais bien, est tout-puissant et miséricordieux, mais je me sens arrivé au point où je sais bien que la mort m'est prochaine. Laissez donc Dieu agir envers moi par sa grâce ainsi qu'il lui plaira, mais, vous autres, insiruisez-moi de ce qui est à votre connaissance selon la marche de la nature. » Sur cette parole, ils délibérèrent ensemble et s'accordèrent à une conclusion, et celle-ci faite, l'un d'eux vint se jeter à genoux devant le lit du roi et lui dit : « Sire, pensez à votre fait, car il nous semble que, si une
singulière grâce de Dieu n'intervient contre le pouvoir de nature, vous n'avez vie en vous que pour deux heures. » Et alors le roi, louant Dieu, s'en tinta cette parole. Il fit venir devant lui son confesseur avec plusieurs autres gens d'Église de sa maison, et leur ordonna aussitôt de réciter devant lui les sept psaumes. Et quand on en vint à ce passage : Miserere mei^ Deus (ayez pitié de moi, mon Dieu), et que l'on disait : Bénigne fac^ Domine^ in bona voluntale tua Sion^ ut icdtfïcentur mûri Jérusalem (Seigneur, montrez votre bienveillance à Sion, afin que s'élèvent les murs de Jérusalem) : u Holàl » dit alors le roi, et il les fit arrêter là et dit tout haut : « Certes, sans la mort que j'attends à cette heure, mon intention finale était, après que j'aurais établi en tranquillité et paix ce royaume de France, de me mettre en devoir d'aller conquérir Jérusalem sur les infidèles, sil eût plu à Dieu, mon Créateur, de me laisser vivre assez pour cela. Mais je n'en étais pas digne ni ne le suis. J'implore donc pour mes fautes sa miséricorde. » Et alors il se tut et fit continuer la lecture jusqu'au moment où l'étreinte de la mort le surprit. Et il paya sa dette, selon la coutume des autres mortels, en pleine connaissance, le dernier jour du mois d'août. « — La reine Catherine était absente; Henri l'avait laissée à Sentis avec Charles VI et Isabeau.
A propos de la mort de ce roi conquérant, Georges Chastellain nous a en outre transmis dans
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sa chronique une intéressante anecdote. « Entre autres récits bien grands, dit-il, que j'ai ouï conter au sujet de ce prince, il en est un qui me fut rapporté par un haut et noble baron, le seigneur de la Trémoille, qui me certifia que le fait en question était réellement advenu au roi Henri. « Véritablement, me dit ce seigneur, environ un an avant le trépas de ce roi, il vint devers lui un ermite se disant messager de Dieu, qui insista fort pour lui parler et usa de tous les moyens pour arriver jusqu'à sa personne (1). Le roi, enfin, quoique à grand'peine, consentit à lui donner une audience particulière et secrète. Et l'ermite alors lui parla ainsi :
« Sire, Notre-Seigneur Dieu, qui ne veut point voire perte, mais bien vous avertir au sujet de votre salut, m'a envoyé à moi-même un saint homme, comme son messager, par lequel il m'a fait révéler plusieurs choses à vous dire, lesquelles TOUS touchent à l'âme et au corps. Ce saint homme m'a donc chargé de vous dire que la volonté de Dieu est que désormais vous cessiez de tourmenter son chrétien peuple de France, dont les clameurs sous votre fléau qui le châtie ont provoqué sa
(1) Cet ermite venait de Saint-Claude en Franche-Comté et se nommait Jenn de Gand. « On raconte, dit M. Kervyn de Lettenhove, qu'il s'était rendu également près du dauphin, qui s'était montré mieux disposé pour le rétablissement de la paix. Louis XI, dont la naissance avnit été, disait-on, annoncée par l'ermite à Charles Vil, honora ; beaucoup sa mémoire et s'adressa au pape Sixte IV pour obtenir sa canonisation. »
'priié. Ce n'est pas, en efïet, pour être le persécuteur ou le tyran des chrétiens qu'il vous a donné élévation et gloire, mais pour être le champion et le défenseur de la sainte foi, et il vous a doué des qualités propres à cette vocation. Et en témoignage de la vérité de mes paroles et pour que vous y puissiez mieux ajouter foi, il m'est enjoint de vous rappeler que naguère, quand vous étiez encore prince de Galles, une secte d'hérétiques se souleva en Angleterre, et qu'il la convint rabattre par puissance et par bataille (1). Dieu alors considéra votre cœur et l'ardeur déployée par vous en sa querelle, lorsque vous exposâtes votre corps au péril jusqu'à être blessé au front d'un trait. Il jeta sur vous un regard de faveur et résolut de vous faire l'instrument de sa puissance contre les infidèles. Ce que vous avez aujourd'hui de gloire et de haut règne vous vient de là et il vous Ta toléré jusqu'à présent. Mais de persévérer plus avant en ce royaume, il vous le défend, et vous avertit que si vous donnez attention et soumission à son commandement, cela vous tournera à gloire et à salut, mais si vous y contredisez, ce vous sera abrègement de vie et appel sur vous de sa colère. » « A ces paroles se trouva bien ébahi ledit roi. Il pensa audit cas et le pesa bien fort, et ne savait quelle réponse faire. Il n'ajoutait point foi à l'ermite et le considérait comme un abuseur et un
(1) Il s'agit des Lolhirds, dit M. Kervyn, qui plusieurs fuis prirent les armes.
personnage feint, et d'ailleurs^ pour paroles minatoires et qui n'avaient point de preuve assez apparente, il ne se voulait défaire ni désister d'une si haute couronne comme celle de France. Finalement, il tint les paroles de Termite pour frivoles, fit une réponse à double sens, sans consentir ni refuser, et renvoya l'homme sans résultat et sans es])oir d'acquiescement. L'ermite, avant de le quitter, voyant qu'il ne le pouvait désabuser de la vanité temporelle, lui dit pour conclusion que, avant le dernier jour de cette présente année, le roi se ressentirait de la main de Dieu, dont le courroux l'atteindrait, et qui ne s'apaiserait que par sa mort. Et alors il s'en alla, et personne ne sut ce qu'il devint ni quel chemin il prit. Et, lui parti le roi lui-même raconta la chose, et en narra les circonstances à quelques seigneurs de ses familiers Et ceux-ci depuis en virent l'effet véritable. En efïet, avant que l'an vint à sa fin, le roi, comme l'ermite le lui avait annoncé, fut atteint du mal dont il mourut, les uns disent le mal de Saint- Fiacre, les autres le mal de Saint-Antoine. Alors, le roi commença à se repentir de son refus, et s'enquit à tout le monde si l'on ne pourrait pas arriver à retrouver le saint prud'homme, afin que celui-ci le vînt visiter et que le roi, grâce à ses prières, pût recouvrer la miséricorde de Dieu et échai)per à la mort. Mais tous répondirent que personne ne savait voie ni moyen pour retrouver cet ermite.
« Or, voici qu'il advint, selon la volonté de Dieu, que pendant que le roi manifestait ainsi ses iregrets, survint l'ermite, car il avait reçu avis -en son esprit du cas arrivé. On le dit au roi, qui •en montra grande joie et le manda devant lui. Alors il déclara en soupirant son repentir et demanda si, en consentant à ce dont il avait autrefois fait refus, il pourrait recouvrer la santé et apaiser la colère de Dieu sur lui tombée. Le prud'homme répondit par des paroles de consolation. Le roi, dit-il, ne devait pas douter de la miséricorde de Dieu, toujours ouverte au pécheur repenlant, et Dieu avait autant de puissance pour lui envoyer la •santé que la maladie. Mais il ajouta qu'il regrettait 'bien que le roi ne l'eût pas cru à temps et eût ifait si peu d'attention aux menaces divines. Sur quoi, le roi l'interrogea en secret et lui demanda expressément et avec instances si finalement il pourrait échapper à la mort ou non, et obtenir grâce de Dieu. L'ermite, serré de près et obligé de <lonner une réponse exacte, après avoir tout fait pour l'éviter, dit au roi en termes précis : « Certes, Sire, ne perdez pas contiance en la grâce de Dieu, car j'y ai tout espoir pour vous, mais, pour la vie du corps, n'y mettez point d'attente, car vous êtes ;à votre fm, ainsi prenez soin de votre âme. » — « Or donc, dit alors le roi, puisqu'il plaît à Dieu qu'il en soit ainsi, je vous prie que vous m'instruisiez d'une cbose avant ma mort, et la voici. Savezvous si, selon le plaisir de Dieu, mon héritier
pourra en mon lieu régner après moi en France? »~ L'ermite lui répondit qu'il ne devait pas se préoccuper de cela en une telle extrémité et voisinage de mort; mais finalement, pour satisfaire à ses instances, il lui certifia qu'il n'en serait pas de la sorte, et que jamais son héritier n'aurait en France règne ni durée. Ainsi parla Termite au roi Henri en travail de mort, et il s'en alla, cela fait, sous la conduite de Dieu. »
Écoutons maintenant sur le décès et les funérailles de Henri Y notre religieux de Saint-Denis :
a Le lundi trente et unième jour du mois d'août, Henri, roi d'Angleterre, rendit le dernier soupir au château du bois de Vincennes, l'une des plusagréables résidences du roi de France. H succomba aune espèce de dysenterie, appelée le mal de Saint- Fiacre, parce qu'il avait voulu, disait-on, en vue de sa guérison, enlever le précieux corps du très glorieux saint du lieu qu'il occupait, et le transporter ailleurs; ce qui était une grave offense envers le Créateur et ledit glorieux saint. H se proposait, selon toute vraisemblance, de faire passer ces précieuses reliques dans son royaume d'Angleterre. Et, comme l'intention est réputée pour le fait^ lorsque l'on a fait ce qui dépend de soi pour l'accomplir, il devait être pour cette raison considéré comme sacrilège et profanateur d'église.
«Je dirai ici quelques mots du caractère de ce prince, afin de le faire mieux connaître. Pendant tout le temps de son règne, et notamment depuis
sa descente en France, il montra beaucoup de magnanimité, de valeur, de prudence et de sagacité; grand justicier, jugeant les grands aussi bien que les petits, suivant l'exigence des cas, il se fit à ce titre une haute réputation parmi le peuple. Il était craint et respecté de tous ses parents et sujets, et même de ceux de ses voisins qui n'étaient pas ses sujets. Nul prince de son temps ne paraissait plus capable que lui de soumettre et de conquérir un pays, en raison de la sagesse de son gouvernement, de sa prudence et des autres qualités dont il était doué, bien que les divisions et les discordes qui régnaient entre les princes français l'eussent aidé puissamment à réaliser ses projets de conquête; car tout royaume divisé contre lui-même périra. Il espérait fermement, ainsi qu'il a été dit plus haut, ceindre un jour sa tête de la couronne des lis et obtenir par les raisons susdites, bien qu'elles fussent peu fondées, la succession au trône de France, comme héritier présomptif. Mais le souverain Maître de toutes choses, de qui Boèce a dit:
0 Sagesse éternelle, arbitre des humains, etc.,
et qui seul sait lire au fond des cœurs, en disposa autrement, et ledit roi Henri dut quitter ce monde à l'âge de quarante ans ou environ.
0 On fit l'ouverture de son corps, et on le sépara en plusieurs parties, que l'on fit bouillir avec de l'eau dans une chaudière. Ces différentes parties
furent enfermées avec les os dans un cercueil de plomb rempli de toutes sortes d'aromates, et Teau dans laquelle on les avait fait bouillir fut mise dans un cimetière. Ensuite son corps fut placé sur un char tendu de drap noir, et conduit à l'église de Saint-Denis en France. De chaque côté du char, c'est-à-dire en avant et en arrière, il y avait deux lampes, qui, au dire de certaines gens, brûlèrent tout le long du chemin, chose difficile à croire, car il y a près de deux lieues du château de Vincennes à Saint-Denis. On portait autour du char] deux cents torches et cinquante cierges allumés. Le corps était accompagné par le duc de Bedford, l'aîné des frères du défunt, et par plusieurs autres seigneurs, ses exécuteurs testamentaires, tous en habits de deuil. Monseigneur l'abbé de Saint-Denis et les religieux du couvent, vêtus de leurs chapes et des autres ornements qu'ils prennent dans les plus grandes solennités, allèrent au-devant du convoi jusqu'au lieu appelé le Lendit (1), à une demi-lieue environ de l'abbaye. Dans le chœur de l'église on avait dressé un catafalque orné de tous côtés de tentures noires. Le corps y resta toute la nuit, et pendant ce temps quelques-uns des religieux ne cessèrent de chanter des psaumes et d'adresser des prières au Seigneur pour le repos
(1) Ce nom venait de la célèbre foire qui s'ouvrait le il juin, en cet endroit, c'est-à-dire dans la plaine situéeentre La Chapelle et Saint-Denis : Indiclum d'où Endit, l'Endil, Lendit. — De 1418 à 1426 elle n'eut pas lieu.
de son âme. Le lendemain, Monseigneur Tévêque de Paris, avecla permission de Monseigneur Tabbé de Saint-Denis, — car Tabbé et les religieux de ladite abbaye sont exempts de toute juridiction, celle du Pape exceptée, — célébra la grand'messe en habits pontificaux. Les exécuteurs testamentaires du roi donnèrent à ladite abbaj^e, pour les services et les peines desdits religieux, les ornements complets d'une chapelle, de couleur rouge^ garnis de roses d'or, avec deux draps d'une étoffe riche et précieuse pour décorer les deux tables du maître-autel, celle d'en haut et celle d'en bas, ainsi qu'une croix d'argent du poids de quatre-vingts marcs, et cent écus d'or pour servir aux charités du couvent. Pais, après une collation, lesdits seigneurs prirent la route d'Angleterre pour y transporter ledit corps dans une abbaye de ce pays qu'on appelle Westminster. Quant aux honneurs et aux témoignages de respect qui lui furent rendus sur son passage tant en Normandie qu'en Angleterre, ils furent sans nul doute aussi grands que possible et tels que le comportèrent les ressources des villes et des cités. Quoi qu'il en soit, comme c'est undevoir de piété et une œuvre toute spirituelle de miséricorde de prier pour les défunts, demandons au Très-Haut que l'âme dudit roi repose en paix. Amen. »
L'ambition de Henri V avait été déçue par une mort prématurée. Peu de temps après, sonna l'heure de la délivrance pour la longue et incurable démence de Charles VL Le roi nominal de France
était rentré à Paris le 19 septembre, dans un état de langueur qu'aggravèrent, au mois d'octobre,, plusieurs accès de fièvre quarte, et bientôt dans la quasi-solitudede sonpalais délaissé, il résigna entre les mains de Dieu sa triste couronne.
« Le mardi vingt et unième jour d'octobre, dit le religieux de Saint-Denis, achevant l'histoire lamentable de ce règne, le très chrétien et très illustre prince Charles, sixième du nom, roi de France, trépassa de ce monde en son hôtel royal de Saint-Paul, après un règne d'environ quarante-trois ans. Pendant la plus grande partie de ce temps, ses facultés mentales furent gravement et profondément altérées. Aussi était-il nécessaire de l'entourer jour et nuit des soins les plusattentifs etles plus vigilants, afin de contenir ses nombreux accès de folie et de mettre obstacle à ses caprices désordonnés. Ce prince infortuné, au milieu des cruelles souffrances qu'il eut à endurer, montra toujours beaucoup de patience etde résignation; ilétaitbon,, doux et pieux, dévoué et affectueux pour son peuple, servant Dieu chaque jour avec la plus grande dévotion, en dépit des tracasseries, des injustices et des contraintes exercées contre lui, contre son ï]tat et contre les siens...
« Après sa mort, ledit roi très chrétien fut exposé sur son lit pendant un jour entier aux regards du peuple, la face découverte, dans ledit hôtel de Saint-Paul. Cette exposition aurait dû,, dit-on, durer trois jours, d'après l'usage adopté
pour les rois de France décédés. Son visage avait conservé ses couleurs; il n'était ni trop altéré ni décomposé; on eût dit que le roi vivait encore et n'était qu'endormi.
(^ Le même jour, après midi, Messeigneurs les chanoines de la Sainte-Chapelle du Palais récitèrent près du corps les vigiles des morts, et le lendemain ils dirent une messe. Le corps resta dans le mêmeendroit jusqu'au 9novembre. Pendant ce temps, tous les ecclésiastiques, à quelque état, à quelque rang, à quelque ordre religieux qu'ils appartinssent, ainsi que la vénérable Université et ses officiers, ne cessèrent jour et nuit de célébrer des messes pour le repos de son âme, et d'adresser au Seigneur des oraisons et des prières.
« Le second jour après sa mort, son corps fut placé dans un cercueil de plomb hermétiquement fermé de tous côtés et rempli de toutes sortes d'aromates odoriférants...
« Le neuvième jour de novembre, le corps du roi fut porté de l'hôtel royal de Saint-Paul à Notre- Dame de Paris; il était escorté par tout le clergé, les ordres religieux, mendiants et non mendiants, le collège de Navarre, tous les collèges de l'Université, et presque tous les bourgeois et habitants de Paris. Ce jour-là les marchands n'étalèrent point leurs marchandises en vente au Palais; car on aimait beaucoup le roi. Ce qui le prouvait, c'est que tous le pleuraient, le regrettaient et déploraient sa mort avec des larmes et des sanglots. Les
^ens de son écurie portèrent son corps, selon le devoir de leur office (1). Les échevins de Paris soutenaient au-dessus le poêle ou drap mortuaire. Tout autour du cercueil étaient deux cents torches allumées, dont chacune pesait cinq ou six livres. Le duc de Bedford suivait à pied; il portait un ■manteau noir en forme d'épi toge et un chaperon à courte cornette. Quand le corps fut dans ladite église de Notre-Dame, on chanta, aprèslacollation, les vigiles des morts, et le lendemain on célébra une messe à laquelle assistèrent l'Université, une foule de prélats et de nombreuses processions de toutes les paroisses de la ville et de la cité, de la bourgeoisie, des ordres mendiants et autres religieux de toute condition. Pendant ledit service, on brûla bien douze mille livres de cire, tant audessus d'une espèce de chapelle en bois, tendue de noir aux armes de France et placée dans le chœur, qu'ailleurs et dans presque toutes]';les parties! de l'église. Au-dessus des portes de ladite église étaient deux grandes bannières également aux armes du roi.
« Après le service, qui fut célébré avec la plus grande solennité, lesdits écuyers [de l'écurie portèrent de nouveau le corps jusqu'à Saint-Lazare,
(1) « Le roi était représenté en etflgie sur son cercueil, largement couché en un lit, dit le Bourgeois de Paris, le visage découvert, couronné d'or, tenant en une de ses mains un sceptre royal, et en l'autre une manière de main faisant la bénédiction de deux doigts, et ces doigts étaient dorés et si longs qu'ils arrivaient jusqu'à sa couronne. »
^ur la route de Saint-Denis. Ensuite d'autres, appelés les Jianouars {[), le portèrent jusqu'à une croix qui se trouvait près du Lendit, et qu'on désignait sous le nom de la Croix-aux-Fiens. Le duc deBedford, dans le costume indiqué plus haut, accompagna le cercueil à cheval jusque-là; il était immédiatement derrière le corps. Après lui venaient la cour du Parlement, le Châtelet, la Chambre des comptes, les échevins de Paris, et une foule immense de peuple, ainsi que l'Université de Paris, les chanoines de la Sainte-Chapelle, les chanoines deNotre-Dame, tous les autres membres du clergé tant séculier que régulier, puis le vénérable abbé et les religieux du monastère de Saint- Denis, vêtus de leurs chapes et des plus précieux ornements de l'abbaye brodés de fleurs de lis. Huit d'entre eux soutenaient avec huit lances le poêle étendu au-dessus du corps.
« Il y eut une longue pause à ladite croix. L'évêque de Paris, sachant qu'il entrait sur le territoire de Monseigneur l'abbé de Saint-Denis, lui demanda son autorisation, et protesta qu'il ne voulait ni ne prétendait empiéter en rien sur son droit spirituel, attendu que ledit abbé et ledit couvent relevaient immédiatement de l'Église de Rome avec une étendue limitée de territoire; et de ce il fut dressé des lettres authentiques par la main dun notaire.
(1) Les lianouars ou mesureurs de sel avaient le privilèfjfe de porter le cercueil du roi de France à ses obsèques solennelles.
En conséquence, tout le monde retourna chez soi, à l'exception dudit duc et dudit évêque. Alors le clergé de Saint-Denis, c'est-à-dire les prêtres de l'église collégiale de Saint-Paul et de l'Hôtel-Dieu, et tous les curés, chapelains et vicaires se rangèrent sur deux files ; ils étaient suivis des religieux. Puis venaient ledit évêque et ledit abbé, vêtus des ornements pontificaux, et enfin le corps, derrière lequel marchait immédiatement le duc de Bedford, seul et dans le costume qui a été dit ; il alla ainsi jusque dans l'intérieur de l'église de Saint-Denis. Quatre présidents du Parlement tenaient les coins du drap d'or qui couvrait le corps. A la Croix-aux-Fiens, on commença à chanter le lAbera pour l'âme du défunt, et l'on ne cessa ce chant qu'à l'entrée de l'église. Les cloches de la ville et de l'abbaye étaient en branle. Lorsque les hanouars eurent porté le corps jusque devant l'Hôtel-Dieu dans la ville, huit religieux de l'abbaye en prirent possession et le portèrent à leur tour jusqu'au chœur malgré la résistance des hanouars, ofïiciers royaux, qui prétendaient avoir droit audit drap d'or. La cérémonie n>n fut pas moins continuée ainsi. De Paris à l'abbaye on avait disposé un nombreux luminaire qui ne cessa de brûler. > Lorsqu'on entra dans l'église, on y trouva aussi un nouveau luminaire, non seulement audessus d'une espèce de chapelle en bois construite au milieu du chœur et couverte de draperies noires fleurdelisées sous laquelle reposait le corps dudit
roi très chrétien, mais encore tout autour duchœur et de l'église. Ce luminaire était estimé à quatre mille livres de cire. Les armes du feu roi avaient été placées dans toutes les parties de l'église, contre les piliers et les murs, et au-dessus de la porte sur deux grandes bannières.
« Cela fait, lesdits religieux commencèrent à dire les vigiles en grande solennité. Puis le duc de Bedford et tous les autres se retirèrent et retournèrent dans leurs appartements. Les enfants de ladite église, les jeune chapelains et quelques anciens pères et religieux veillèrent près du corps jusqu'au matin, adressant dévotement au Seigneur des prières, des oraisons, des psaumes et toutes sortes de vœux pour l'âme du défunt. Le lendemain matin, le chancelier de France, Tévêque de Paris, le patriarche de Constantinople, l'évêque de Chartres, l'abbé deSaint-Germain-des-Présetl'abbé de Saint-Crépin de Soissons revinrent dans l'église^ ainsi que le duc^de^^Bedfprd, qui avait passé la nuit à l'abbaye. L'évêque de Paris dit la messe avec la permission dudit seigneur abbé, ainsi qu'il a été indiqué plus haut; l'évêque de Chartres fit l'office de diacre etl'abbé de Saint-Denis celui de sousdiacre. Personne, à l'exception dudit duc, qui était vêtu comme nous l'avons dit ci-dessus, n'alla à l'offrande.
« Lorsque la grand'messe fut terminée, les gensde l'écurie portèrent le corps pour qu'il reçût la sépulture au même endroit où avaient été inhu-
mes ses très illustres parents, à savoir son père et «a mère... L'évêque de Paris inhuma le roi dans ladite chapelle, où le corps fut placé sur des barreaux de fer. Cela fait, les partisans des Anglais crièrent sur la fosse : « Vive le roi Henri, roi de France et •d'Angleterre I » Puis ils se mirent à crier» Noël! » comme si le Seigneur fût descendu du ciel.
« Ensuite il fut offert audit couvent par Maître Philippe de Reuilly, trésorier de la chapelle royale du Palais, et par Michel de Laillier, tous deux exécuteurs testamentaires dudit roi très chrétien, une chasuble avec des ornements de diacre et de sous-diacre, et deux draps aux fleurs de lis d'or en champ d'azur, pour être placés devant les deux tables du maître-autel. En outre, lesdits exécuteurs donnèrent cent francs pour servir aux charités du couvent, ainsi qu'une grande somme d'argent pour tous les pauvres et mendiants qui venaient demander l'aumône. De plus, le grand maître de l'hôtel du roi fit rendre à ladite abbaye ou église, comme lui étant dû, le drap d'or dont il a été question plus haut, nonobstant les prétentions que les hanouars avaient élevées à la possession de cet objet.
« En conséquence, que tout chrétien fidèlement attaché à la couronne des lis prie humblement le Très-Haut de daigner recevoir l'âme du feu roi dans sa demeure céleste, afm qu'elle y jouisse éternellement de la félicité des bienheureux... Amen. »
CKAPITRE VI
L ENFANT D ANGLETERRE ET LE ROI DE BOURGES. — COUPS d'état, coups DE MAIN ET INTRIGUES DE COUR.
Au retour des obsèques de Charles VI, le duc de Bedford, comme nous le rapporte l'auteur du Journal dit (Tun Bourgeois de Paris, « fit porter Tépée du roi de France devant lui, comme régent, et le peuple en murmura fort, mais il le fallut souffrir ». Cette affirmation catégorique de l'autorité nouvelle annonçait que l'enfant vagissant dans son berceau de Windsor, qui venait d'hériter des conquêtes de Henri V et du bénéfice du traité de Troyes, aurait un énergique tuteur en France. Jean de Lancastre, toutes qualités, tous défauts balancés, était à peine inférieur à son frère, le conquérant, et c'était vraiment une chance peu commune pour l'usurpation étrangère, reposant en principe sur une si faible tête, de retrouver ainsi
dans son chef réel un équivalent de Thomme supérieur qui en avait préparé, puis recueilli le succès.
Cette régence, saisie par Bedford d'une main si ferme, Philippe de Bourgogne l'avait refusée. Cela n'indiquait point une confiance absolue dans l'ordre présent des choses ni une adhésion sans arrière-pensée à la royauté de Henri VI. Philippe cependant resserra ses liens avec l'Angleterre. Il conclut le mariage de sa sœur Anne avec Jean de Lancastre, s'entremit pour confirmer l'alliance que le duc de Bretagne, mécontent de l'inexécution des promesses du dauphin, avait, le 8 octobre 1 422, transportée de nouveau de la cause française à la cause anglaise, et repoussa les ouvertures qui lui étaient faites de la part du légitime héritier de Charles VI par l'intermédiaire du duc de Savoie. Le 14 janvier 1423, il adressa de Lille aux villes françaises d'opinion bourguignonne une circulaire où il se montrait.pleinement fidèle au triste pacte de Troyes. v^Tlrès chers et bons amis, bien que nous-même et quelques-uns de nos bons et loyaux amis nous vous ayons depuis peu écrit et notifié quel était notre état présent, car nous savons que vous aimez à en avoir de bonnes nouvelles, néanmoins nous avons été informé que par divers moyens les ennemis de Monseigneur le roi (Henri VI), qui sont les nôtres, s'efforcent de vous faire croire le contraire et de vous persuader quantité de choses contre la vérité, à notre préjudice et à celai de
nos partisans, dans l'intention de vous séduire et de vous attirer malicieusement àjeur^jdaninable parti. C'est pourquoi, très chers et bons amis, nous vous déclarons et certifions que, bien qu'il ait plu à Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous éprouver par maladie, consistant en fièvre quarte, mal commun à plusieurs en ce moment, toutefois, grâces lui en soient rendues ! nous en sommes maintenant en bonne disposition, car ladite maladie est bien moins forte qu'elle n'a été. Nous espérons donc de sa bonté et miséricorde que nous en viendrons bientôt à parfaite convalescence et guérison. Cela nous permettra d'aller en France pour agir en toute affection et puissance de concert avec notre cher frère, le régent du royaume (Bedford) et avec le duc de Bretagne, afin de relever ledit royaume en bonne paix et justice et de le débarrasserdesennemisqui sont causedeladésolation qui y est. Nous vous requérons donc instamment et de cœur, très chers et bons amis, de vous conserver toujours dans vos mêmes sentiments, en rendant bonne obéissance à Monseigneur le roi et à ses officiers, sans aucunement varier ni prendre une autre attitude que celle tenue par vous jusqu'à présent, car vous devez savoir que s'il vous survient quelque chose ou que vous désiriez quelque action de notre part qui nous soit possible, nous serons prêt à la faire et accomplir de très bon cœur. Très chers et bons amis, que le Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde. »
Ce que le duc de Bourgogne qualifiait dans cette lettre de « damnable parti », c'était désormais à tous les yeux non aveuglés soit par l'intérêt personnel, soit par les illusions, par les rancunes, par les passions d'une politique à outrance, la cause même de Tindépendance française, représentée par le chef de la dynastie nationale. Au moment de la mort de son redoutable antagoniste, Henri deLancastre, le dauphin Charles se trouvait à Bourges, où il résidait depuis plusieurs mois. Le 20 septembre li^i, il quittacettevillepour se rendre à La Rochelle. Un complot dirigé par le duc de Bretagne menaçait de livrer aux Anglais cette place maritime, d'autant plus précieuse au dauphin, qu'elle était sur l'océan son unique port, et formait le point de jonction habituel de ses relations militaires avec ses lidèles alliés de Castille et d'Ecosse. Arrivé lelOoctobre, il en repartit leloet, durant ces quelques jours, prit avec une active énergie les mesures nécessaires pour le maintien de son pouvoir et la sûreté de la place. Mais durant son séjour il faillit être victime d'un singulier accident. 11 avait convoqué dans l'hôtel que l'évêque de Maillezais possédait à La Rocnelle une assemblée des principaux de la ville, afin d'obtenir un subside, et il la présidait, assis dans une haute chaire de bois, placée sous une arcade cintrée, et adossée à la muraille. Tout à coup, au milieu de la délibération, le plancher de la salle s'effondra sous le poids des assistants, dont un grand
nombre, le dauphin compris, furent précipités dans un cellier sis au-dessous. Il y eut des morts et des blessés. Le prince, préservé par sa chaire même, qui atténua sa chute en glissant dans l'ouverture, en fut quitte pour de légères contusions. Cependant le bruit de l'événement faillit causer de graves désordres. « Tous ceux, dit un chroniqueur bien informé (Perceval de Cagny) qui n'étaient pas dans Fhôtel furent sur le point de s'entre-tuer; car ils crurent que le dauphin et les seigneurs de sa suite avaient succombé par trahison et mauvais complot. » La fausse nouvelle de la mort du prince se répandit même par tout le royaume. Pour témoigner à Dieu sa reconnaissance, Charles fonda une messe spéciale dans la Sainte- Chapelle de Bourges. Il envoya au Mont-Saint- Michel en péril de mer, pour la consacrer à Tarchange qu'il vénérait d'une manière toute particulière, une pierre qui, pendant sa chute, s'était détachée au-dessus de sa tête. Il joignit à cet ea?-uo^o un buste de cristal fait à sa ressemblance.
Ce fut au retour de ce voyage de La Rochelle, au château de Mehun-sur-Yèvre, le 24 octobre, que lui parvint la nouvelle de la mort de Charles VI. Le 30, il affirma son droit héréditaire. Quittant son vêtement noir, il revêtit, à sa messe, une robe de couleur vermeille. La bannière de France fut solennellement élevée dans la chapelle du château, pendant que les hérauts d'armes poussaient à
plusieurs reprises le cri traditionnel : « Vive le roil » Le surlendemain, l*''" novembre, il se rendit à Bourges, oii dans l'appareil royal il célébra la fôte de la Toussaint. Le dauphin Cbarles désormais porta le nom de Charles VIL Par dérision, ses ennemis, maîtres de Paris, la vieille capitale capétienne, et de Reims, la ville du sacre, devaient bientôt rappeler le roi de Bourges.
Ses possessions d'ailleurs étaient les mêmes que la veille. C'étaient les provinces du Centre : Touraine, Berry, Poitou, Saintonge, Limousin, Auvergne; c'étaient encore le Dauphiné, le Languedoc et une certaine partie de la Guyenne. Son autorité s'étendait aussi, à titre de souverain et de seigneur suzerain, sur l'Orléanais et le Blaisois, apanage du duc Charles d'Orléans, prisonnier en Angleterre; sur le Vendômois, possédé par un prince de la maison de Bourbon ; sur le Maine et l'Anjou, domaines de la reine Yolande et de son fils. Parmi les positions isolées que lui conservaient encore dans la France bourguignonne et dans la France anglaise l'épée de vaillants capitaines et le patriotisme de la population, une mention spéciale est bien due à l'est, dans la vallée de la Meuse, à la châtellenie de Vaucouleurs; à l'ouest, sur son rocher dominant la mer, à l'abbaye fortifiée du Mont-Saint-Michel. Il ne faut pas négliger non plus de rappeler le glorieux souvenir de la noble cité de Tournai, la bonne ville flamande, inébranlablement fidèle à la cause française, et qui
ne consentit même pas, malgré les interpellations comminatoires de ses voisins des Pays-Bas et des « quatres membres de Flandre », à proclamer sa neutralité.
Le gouvernement de Charles VII et son entourage demeurèrent aussi d'abord tels qu'étaient ceux du dauphin. C'était le vieux parti armagnac qui dominait toujours dans ses conseils et le président Louvet y conservait la haute main. Le 3 février 1422, il avait fait enlever les sceaux à Robert
le Maçon pour les faire donner à Martin Gouge,
évoque de Clermont, qu'il jugeait plus dans sa. dépendance. La clause secrète du traité de Sablé avec le duc de Bretagne était demeurée lettre morte, et son inexécution, jointe à la mobilité native d'un prince toujours prêt aux tours de girouette sous les sautes de vent de la fortune, avait rejeté Jean VI, comme nous l'avons vu, dans l'alliance anglaise. L'influence de Louvet s'était encore récemment accrue par le mariage de sa fille avec Jean, bâtard d'Orléans, si célèbre plus tard sous le nom de Dunois. Sa faveur, son autorité de premier ministre s'appuyaient, entre autres titres, sur sa qualité de créancier de son souverain. « Depuislongtemps, dit M. de Beaucourt analysant une série d'actes authentiques, il avait su se rendrenécessaire parles prêts faits au trésor: enaoîitl418, il avançait une somme de 4.500 livres ; en février 1420, il fournissait une partie de la vaisselle d'argent dont le dauphin avait fait présent
aux comtes de Buchan et de Vigton à leur arrivée en France; au commencement de 1421, il livrait comptant une somme de 7.500 moutons d'or pour les irais de l'armée amenée d'Ecosse par les comtes de Douglas et de Mar. Le dauphin lui avait donné, en garantie de ce prêt, la châtellenie de Meulhon en Dauphiné. Dans les lettres de don, en date du 8 mai J421, on rappelait les éminents services rendus par le président de Provence qui, depuis longtemps, aidait la couronne, non seulement « de sa faculté et chevance », mais aussi u de la peine et du travail de sa personne », qu'il avait « du tout exposée et abandonnée », et qu'il exposait chaque jour « pour le bien et service » du roi et d\i dauphin, et dont le dévouement avait été jusqu'à se priver « de la plus grande partie de son vaillant » pour subvenir à son maître dans sa (' nécessité ». L'insistance mise par le dauphin à exiger l'accomplissement de ce don par le conseil du Dauphiné, atteste à la fois l'empire exercé par Louvet et le joug que subissait à son égard le prince. »
Les nécessités de sa situation politique et militaire, aggravées, dans l'ordre financier, par ses goûts de magnilicence et sa générosité volontiers prodigue, entraînèrentfréquemment Charles, dauphin ou roi, dans des emprunts à ses ministres, à ses courtisans et même à ses serviteurs. Nous voyons Guillaume d'Avaugour lui prêter 6.000 livres en 1420, 1.000 livres en 1422. Il est bien à
croire que ce seigneur n'y perdait rien, car, outre les remboursements, il était favorisé de dons de terres et de chevaux. En outre, le prince s'adressait volontiers à lui, comme à bon nombre de ses familiers, pour l'entretien, l'accroissement de ses écuries, etcetraflcsansdouten'étaitpas sansprofits. Surce memechapitredes emprunts royaux, ce n'est pas en vain non plus que Vallet de Virille a dépouillé les documents contemporains. « Le 25 mars 1423, Charles VII, par acte daté de Bourges, reconnut avoir reçu de Georges, seigneur de la Trémoille, 2.000 écus d'or. Cette somme avait été avancée ou prêtée au roi par La Trémoille, dit l'acte, « pour le paiement de certain nombre de gens d'armes et de trait du pays de Bretagne, que nous envoyons promptement de là à la rivière de Seine. » Le 12 janvier précédent, les États, réunis à Bourges, avaient voté en faveur du roi un subside ou taille générale à répartir entre les pays qui reconnaissaient l'autorité de Charles VII. Le prince devait indemniser La Trémoille de son avance : il lui accorda, par ce même mandement, le droit de lever ladite taille pour le compte et au profit de lui, LaTrémoille, surles sujets du roi qui habitaient les terres et seigneuries de Georges, situées dans le royaume. Quelques jours plus tard, le 5 avril, Cbarles donna 200 livres à Lubin Baguier, son queux ou gentilhomme de cuisine, « en considération de ce que ledit Lubin avait prêté, par l'ordonnance du chancelier et des conseillers du
roi à révêque de Laon (intendant général des finances), la somme de 1.000 livres, pour remettre à Louis Boj^aux, chevalier, chambellan, tant pour lui que pour certains gens d'armes à Beaugency ». La cour de Charles était agréable et luxueuse, fructueuse aussi pour les gens avisés, mais non pas paisible. La violence des caractères et des passions s'y donnait parfois carrière jusqu'aux plus sanglants excès. Témoin cette anecdote racontée par M. de Beaucourt d'après les lettres de rémission, c'est-à-dire de pardon, accordées au comte de Ventadour, qui y tient le principal rôle. « Jacques, comte de Ventadour, avait épousé la fille du grand maître des arbalétriers Torsay : c'était unjeune et brillant seigneur, que le dauphin avait nommé conseiller et chambellan. Un soir, au mois de mai 14^21, Charles étant à la Ferté-Bernard au moment d'aller rejoindre ses troupes devant Montmirail, le comte de Ventadour se présenta pour remplir les devoirs de sa charge et assister au coucher de son maître. V huis dure trait du dauphin était gardé par Guichard du Puy, son premier huissier d'armes, lequel dit au comte qu'ordre lui avait été donné de ne laisser pénétrer personne, et qu'il n'entrerait pas. Le comte lui répondit que cette défense ne le concernait point. « N'êtes-vous pas homme? Ne me croyez-vous pas? reprit brusquement Guichard. — Je me souviendrai de cette réponse », dit le comte en se retirant dans l'antichambre. Survint
Jean du Cigne, Tun des écuyers d'écurie du dauphin. Ventadour rentra à sa suite, et se mit à apostropher Guichard; ils allaient en venir aux mains, quand le premier écuyer, Pierre Frotier, et les autres gens de la maison du prince qui étaient là, les séparèrent. Le dauphin, entendant la dispute, sortit de son retrait et demanda ce que c'étaiL Guichard et Ventadour, s'agenouillant tous deux, donnèrent chacun son explication. A la plainte du comte, Charles répondit : « Ne vous en prenez point à nos gens, mais dites-nous-le, et on leur ordonnera ce qu'on vous devra faire, car il faut qu'ils fassent ce que leur avons commandé. » Le comte se retira en silence, mais avec la vengeance dans le cœur : quatre jours après, Guichard du Puy, sortant de l'église, tombait frappé de deux coups d'épéeparle comte de Ventadour, qui, le lendemain, était arrêté et mis en prison. » — Mais, au mois de juillet suivant, Charles lui fit grâce.
Parmi les dépenses du nouveau roi, après son avènement, quelques-unes semblent indiquer chez lui l'intention de se mettre personnellement en campagne contre lacoalition anglo-bourguignonne. En décembre 1422, il achète quatre coursiers ou chevaux de bataille; desselles et des harnais enjanvier 1423. Au mois de février, il fait fourbir ses armures. On garnit pour lui plusieurs sortes de casques; à savoir un bassinet, deux armets et une salade; on renouvelle de plumes fraîches la houppe d'une de ces coiffures martiales; on peint des bannières.
pour les trompettes de son escorte, des cottes d'armes et trois lances à ses couleurs. Mais avec tout cela, il ne s'éloigne pas de Bourges et ne surveille les opérations militaires que par l'esprit et en conseil. Louvet et ses séides n'aimaient pas sans doute à le voir s'éloigner de leur tutelle.
/Le duc de Bedford payait davantage de sa personne. Vers la fin de l'année 1422,1a ville de Meulan avait été enlevée par deux capitaines français : Jean Malet, sire de Graville et Yvonnet de Garancières. Jean de Lancastre vint bientôt avec des forces considérables pour la reprendre. Elle fut énergiquement défendue par Louis Paviot, chargé de sa garde, et une armée française de six mille hommes fut envoyée pour la secourir. Mais la mésintelligence qui régnait entre ses chefs, et à laquelle correspondait l'indiscipline des soldats, fut cause qu'elle se débanda sans avoir atteint son objet. L'un de ces chefs, le fameux Tanguy du Chastel, avait, paraît-il, appliqué à son usage personnel, en achat de vaisselle, joyaux et pierreries, une contribution de deux mille livres obtenue des Orléanais pour cette expédition. Louis Paviot fut tué d'un coup de canon. Irritée de l'abandon où on la laissait, la garnison renversa publiquement la banniène de Charles; les gens d'armes qui la composaient arrachèrent de leurs vêtements la croix d'étoffe blanche, signe distinctif des soldats français d'alors. Le 1*^'" mars 1423, une capitulation fut
signée, et le lendemain, les portes furent ouvertes aux Anglais.
Quelques mois plus tard, un plus cruel échec atteignit la cause nationale. Il fut précédé de particularités assez curieuses. Un aventurier bourguignon, nommé le Bâtard de la Baume, avait passé en secret au service du roi de France. L'ignorance où l'on était dans la région auxerroise de ce changement de parti favorisa le coup de main par lequel, dans les derniers jours de juin, le Bâtard se rendit maître de Gravant. Les habitants, qui l'avaient reçu en ami, payèrent cher cette erreur. La ville fut mise à sac avec des excès de tout genre, et les plus riches bourgeois enfermés sous une trappe, dans l'étage souterrainde la tour carrée qui dominait la place et servait de citadelle. Mais, dans la bande actuelle de la Baume, il y avait encore un certain nombre de gens d'armes bourguignons. Trois d'entre eux, tout en suivant leur chef, étaient demeurés attachés de cœur à leur ancienne cause. L'un d'eux s'échappa et alla trouver un des principaux lieutenants de Philippe le Bon, Claude de Chastellux. Il lui fit connaître et adopter le plan combiné pour lui livrer Gravant. Ghastellux, comme on le lui demandait, arriva le 3 juillet au matin, avec cinq ou six cents combattants, à deux lieues de la place, en vue de la grande tour. Des signaux lui firent connaître que les conjurés suivaient leur dessein.
L'exécution en avait été assumée par deux
écuyers, auxquels leur troisième compagnon avait servi d'émissaire. L'un s'appelait Jacques de Catry, dit le Velu, l'autre Etienne de Ville,- connu sous le sobriquet soldatesque de 5aMye-/e-Z>e??jet<m»/ [Sauve qui peut!). C'étaient eux qui, cette nuit môme, avaient fait le guet sur la plate-forme de la tour. Sauve-le-Demeurant descendit dans la salle du rezde-chaussée, où se trouvaient trois hommes d'armes, chargés de la garde de la tour et des prisonniers logés sous la trappe. C'était un samedi, jour maigre. En bon camarade, Técuyer annonça aux trois soudards qu'il viendrait dîner avec eux, mais enrichirait leur ordinaire d'une tarte dont ils lui diraient des nouvelles. A dix heures du matin, moment de ce repas, il revint en effet avec sa tarte et trouvâtes trois gardes attablésdéjàen compagnie de deux femmes. Il leur lit part de l'arrivée prochaine d'un nouveau convive, son compagnon le Velu. En l'attendant, il se mit à considérer d'un œil de connaisseur une hache de bataille déposée contre le mur. Il la prit dans ses mains et, tout en la maniant, s'approcha de la table. « Y a-t-il un de vous, dit-il aux soudards, qui sache faire ce qu'on appelle les trois coups de la hache? — Si vous le savez, vous, montrez-le nous», lui répondit-on. Sauve-le-Demeurant lit aussitôt cette démonstration, mais d'une façon inattendue et terrible. Levant la hache à deux bras, il en asséna un coup si fort sur le crâne de l'un des attablés, que sa cervelle se répandit sur le pavé de la salle. Il retourna
sur-le-champ la hache et da choc de la seconde lame, aiguisée en une pointe obtuse, il renversa le deuxième convive de son escabeau et le coucha raide mort. Quant au troisième, ce fut du manche qu'il le frappa en pleine poitrine. Celui-ci, à la vérité, ne perdit pas la vie, mais il fut du coup jeté en arrière, les pieds en l'air, et demeura deux heures comme foudroyé, anéanti de douleur et de terreur, sans parole et quasi sans souffle. Le même manche, mais, ce semble, plus doucement mis en œuvre, fut l'arme dont le robuste écuyer se défendit contre les deux femmes, qui bravement lui sautèrent au visage et le balafrèrent d'égratignures.
Cependant le Velu, derrière la porte, se rendait compte de ce qui se passait. Il remonta en toute hâte sur la plate-forme, y déploya une enseigne blanche et y alluma un feu de nature à produire beaucoup de fumée. Le temps, très clair, favorisait ces signaux. Le sire deChastellux s'élança au galop vers Cravant avec trois escadrons. Le Velu, redescendu près de Sauve-le-Demeurant, mit à profit la situation du garde suffoqué, en train de reprendre ses sens. Soucieux avant tout de sa vie, le soudard indiqua la trappe qui s'ouvrait dans le corps de garde, et conseilla à ses vainqueurs de se faire des prisonniers délivrés par eux une garnison provisoire . Cet expédient permit en eflet aux deux écuyers d'organiser la défense de la tour contre le Bâtard de la Baume qui, averti, arrivait avec ses gens d'armes et de l'artillerie. Ils lui envoyèrent»
en guise de premiers projectiles^ les deux cadavres, victimes du jeu des « coups de la hache». Toutefois, ils risquaient de ne pouvoir tenir longtemps, mais l'ingénieux le Velu, suivi de trois hommes, réussit à s'esquiver du côté d'un pont-levis situé à l'une des extrémités de la forteresse et qui donnait sur les champs. Lui et ses compagnons abaissèrent le pont et ouvrirent la porte correspondante. Quelques minutes après, Chastellux et ses Bourguignons s'introduisaient par là dans la place, tombaient, lance baissée, sur le Bâtard et ses gens ainsi surpris et mis en déroute, etlinalement s'emparaient de Gravant au cri de .• Notre-Dame ! Bourgogne !
Le Bâtard de la Baume réussit à gagner les champs avec un certain nombre de ses hommes. Une fois en sûreté, il se rendit à Bourges et, après son rapport, insista auprès du roi^et de ses conseillers sur l'importance de Gravant comme position militaire, et sur l'avantage qu'il y aurait à s'en emparer de nouveau. Une expédition^ commandée par Jean Stuart, connétable d'Ecosse, fut entreprise à cet effet. Le sire de Ghastellux fut bientôt assiégé dans sarécente conquête par des forces imposantes. Mais alors une armée anglo-bourguignonne s'assembla dans Auxerre pour lui porter secours. On remarquait parmi ses chefs quelques-uns des plus renommés lieutenants de Bedford, les comtes de Salisbury et de Suftolk, les seigneurs de Scales et de Willoughby. Le samedi 3J juillet 1423, elle avait
pris position sur la rive gauche de rYonne. La rive droite était occupée par Farmée française, en réalité composée principalement de mercenaires étrangers : Écossais, Aragonais, Lombards, Espagnols, et faible sur la discipline. Une partie main tenait le siège de Gravant, l'autre faisait face à l'ennemi. Malgré une vigoureuse résistance des Écossais, les Anglo-Bourguignons forcèrent en deux endroits le passage de la rivière et la bataille s'établit sur la rive droite. Chastellux, à la tête de la garnison de Gravant, fit alors une sortie heureuse, perça les lignes des assiégeants et vint prendre à revers le connétable d'Ecosse. Cela décida de la journée. La débandade se mit parmi les routiers de l'armée française, qui subit des pertes considérables. Jean Stuart eut un œil crevé et tomba aux mains de l'ennemi. Le chapitre de l'église cathédrale d'Auxerre, qui possédait la seigneurie de Gravant, récompensa Chastellux par un singulier privilège. Un acte capitulaire du 16 août 1423 décida que désormais, à perpétuité, l'aîné de cette maison serait chanoine-né de la cathédrale. Il eut en conséquence le droit d'assister à l'ofTice avec le surplis canonial passé par-dessus ses vêtements de gentilhomme et, tout ensemble (marque bizarre de cet honneur exceptionnel) de siéger dans sa stalle avec un faucon au poing.
Voici en quels termes par ses lettres datées de Bourges, le 2 août, Charles VII annonça aux habitants de Lyon, en l'atténuant par une considération
assez singulière, la défaite que ses troupes venaient de subir:
((Chers et bien-aimés, nous avons eu nouvelles d'une entreprise que les Anglais, nos ennemis, ont faite sur nos gens qui étaient occupés au siège de Gravant, en suite de quoi ladite place est demeurée auxdits ennemis. Toutefois, il n'y avait audit siège que très peu et, pour ainsi dire, rien des nobles de notre royaume, mais seulement des Écossais, des Espagnols et autres gens de guerre étrangers, qui avaient coutume de vivre sur nos pays, de telle sorte que la perte n'en est pas bien grande. Et néanmoins, nous vous écrivons la chose comme elle est, afin que, à tout événement et pour plus de sûreté, vous vous teniez encore mieux sur vos gardes, et fassiez toujours bonne diligence de bien garder votre ville. Mais il ne faut pas vous troubler ni ébahir en rien pour la chose dont il s'agit, car. Dieu merci 1 nous ne nous en sentons nullement abattu et nous sommes assez puissant pour y donner bon remède. Dans peu de temps nous réunirons nos forces pour agir en cette circonstance selon que Dieu nous conseillera; mais déjà nous avons pourvu à la défense des voies les plus exposées. »
Un heureux événement de famille et de dynastie avait dû contribuer par avance à mettre le nouveau roi en garde contre le découragement. La reine Marie d'Anjou, fiancée à Charles depuis son enfance, mais qu'il n'avait définitivement épousée que Tannée précédente (avril i42:2, Charles avait
alors vingt ans et Marie dix-sept) avait donné, le 3Juilletl423, au roi un fils, au trône un héritier direct. L'enfant fut baptisé solennellement le lendemain dans la cathédrale de Bourges par Guillaume de Champeaux, évêque de Laon. Il eut pour parrains Jean, duc d'Alençon, et Martin Gouge, évêque de Clermont, chancelier de France; pour marraine, Catherine de TIle-Bouchard, comtesse de Tonnerre. Il reçut le nom de Louis. Ce devait être Louis XL
Le 9 octobre suivant, Charles VII, se prévalant d'un brillant succès remporté, le 26 septembre, par le comte d'Aumale près de La Gravelle, en Normandie, se montre plein d'ardeur et de confiance, plus qu'il ne Tétait peut-être, dans une lettre adressée aux habitants de Tournai. « C'est bien, leur dit-il, notre intention, s'il plaît à Dieu, conformément à votre bon conseil, de nous mettre en campagne avec toutes nos forces^ à l'entrée de la saison nouvelle, et d'aller par delà et jusqu'à Reims pour nous y faire sacrer et couronner et réduire tous nos sujets rebelles. » Plusieurs années devaient s'écouler, et Charles devait passer par de terribles angoisses, avant que ce hardi projet ne fût mis, un peu malgré lui, à exécution par un ange envoyé du ciel.
Le retour de la reine Yolande, qui était venue de Tarascon pour assister aux couches de sa fille, et qui donnait maintenant de plus près son attention aux intérêts de son gendre, était pour celui-ci, eu égard aux aptitudes politiques de cette princesse,
une garantie contre ses propres défauts. L'année 1424 nous le montre néanmoins, comme les précédentes, livré à la direction de Louvet, qui abuse de toute façon de son autorité politique et financière, et cela d'autant plus aisément qu'il s'est fait délivrer par le roi des blancs-seings qu'il remplit à sa volonté. Tanguy du Chastel, qui partage avec lui la faveur de Charles, compense tristement ses services par ses violences et ses malversations. Le grand écuyer Pierre Frotier, qui forme avec ces deux hommes une sorte de triumvirat dirigeant, est un parvenu brutal et cupide, qui ne sait même pas se contenir dans les cérémonies publiques et en présence de son maître. Lors de l'entrée solennelle de Charles à Poitiers, oîi il porte, en vertu de sa charge, l'épée royale, apercevant un sergent, nommé Jean de Muy, dont il croit avoir à se plaindre, il l'apostrophe en jurant : « Vous voilà donc, ribaud. Vous ne mourrez que de mes mains.
— Monseigneur, répond le sergent effaré, je vous supplie de m'écouter.
— Je ne vous écouterai pas, ribaud, repart Frotier, je vous ferai mourir cruellement et manger aux chiens. »
Une chose à noter, c'est que le chancelier Martin Gouge, précédemment créature du Tieil Armagnac Louvet, incline maintenant à la politique que la reine Yolande désire voir suivre par son gendre, à savoir une réconciliation avec le duc de Bourgogne.
Au printemps de cette année pourtant la cour de
Bourges était encore toute à la guerre. Le ban et l'arrière-ban avaient été convoqués pour le 15 mai. Dans une conversation avec un cordelier venu de Bourgogne, comme émissaire du parti français, Charles VII exprima de nouveau son intention de marcher en personne sur Reims et, de là, sur la Normandie, « parce que, dit-il, nombre de gens des bonnes villes étaient venus le trouver sous des déguisements pour rassurer que, quand il lui plairait de venir vers eux, ils le recevraient bien et lui rendraient obéissance ». Toutefois, les conseillers de Charles le dissuadèrent cette fois encore de prendre part aux opérations militaires. Il faut dire, à leur décharge, que, dans l'état des affaires, sa mort ou sa capture eût été un malheur à peu près irréparable. L'armée expéditionnaire, forte d'environ vingt mille hommes, qui fut dirigée au mois d'août sur la Normandie, avait pour noyau un gros corps auxiliaire récemment venu d'Ecosse. Aussi avaitelle pour principaux chefs les comtes de Buchan et de Douglas, pourvus, à la vérité, l'un de la dignité de connétable de France, l'autre du duché de Touraine. Les gens d'armes français, selon l'usage adopté, y étaient en petit nombre. Mais on remarquait parmi les capitaines accourus àce rendez-vous de vaillance le duc et le bâtard d'Alençon, les comtes d'Aumale, de Tonnerre et de Ventadour, le vicomte de Narbonne, le maréchal de la Fayette, le sire de Gaucourt, La Hire, Saintrailles, etc. Le 17 août 142'i, une bataille rangée fut livrée près de
Verneiiil à l'armée anglaise, renforcée de recrues des provinces soumises, et que commandait le duc de Bedford en personne. La lutte fut acharnée, mais le sang-froid du chef, ferme et vaillant tacticien, la discipline des hommes d'armes et l'habileté hors ligne des archers d'Angleterre l'emportèrent une fois de plus. L'armée de Charles VII ne perdit pas moins de sept mille hommes, Bedford, dit-on, seulement seize cents. Les comtes de Buchan et de Douglas, les comtes d'Aumale, de Tonnerre et de Ventadour, le vicomte de Narbonne y laissèrent la vie; le duc d'Alençon, le maréchal de la Fayette, le sire de Gaucourt demeurèrent aux mains des vainqueurs.
Cette défaite porta un coup mortel, non pas à l'indépendance française, mais au gouvernement du président Louvet, qui, loin de relever la cause nationale, paraissait la conduire à sa ruine. La politique de la reine Yolande prit alors le dessus dans les conseils de Charles, de sorte que Louvet luimême, pour conserver le pouvoir, jugea utile de s'y rallier. Des négociations furent engagées avec le versatile duc de Bretagne, qui se montra disposé à se joindre au duc de Savoie pour prendre en main la tutelle du roi de Bourges et essayer de procurer sa réconciliation avec le duc de Bourgogne, que de graves sujets de mécontentement indisposaient en ce moment contre la dynastie des Lancastre. Arthur de Bretagne, comte de Bichemont, brouillé personnellement avec Bedford^
devait être le représentant officiel et le ministre agissant de cette politique et de cette tutelle, dont le signe serait l'épée de connétable de France remise en ses mains. Après de longs et divers pourparlers (septembre 1-424-mars 1425), Richemont accepta ce rôle, et même avec joie, puisqu'il n'hésita pas à donner des garanties, signées de sa main, aux conseillers armagnacs du roi: le président Louvet, Tanguy du Ghastel et Pierre Frotier. Mais il ne se crut pas tenu de faire honneur à cette signature. Leduc de Bretagne, en souvenir de Tattentat des Penthièvre, et le duc de Bourgogne, comme préliminaire à tout accord, exigeaient la disgrâce des personnages susdits et Richemont ne demandait pas mieux que de la leur accorder. Mais Louvet alors paya d'audace, reprit pleinement l'autorité de premier ministre, destitua le chancelier Martin Gouge, emmena Charles à Poitiers et l'y entoura de troupes à sa dévotion. D'autre part, le connétable de Richemont occupa Bourges avec des forces imposantes, et s'appuyant sur l'adhésion explicite de la reine Yolande, dénonça publiquement Louvet et ses partisans comme « traîtres au roi )). Il y avait déjà deux dynasties en France, voici maintenant que la France française elle-même se séparait entre deux pouvoirs rivaux. La guerre civile éclatait entre Bourges et Poitiers. Charles, encore sous l'influence de Louvet, marcha sur Bourges avec une armée.
Tanguy du Chastel accomplit alors un acte du
plus méritoire palriolisme. Uni à la reine YoîântTe et s'offrent lui-même en sacrifice, il décida le roi à sacrifier aussi Louvet. Cette décision fut prise, le 12 juin 1425, à Selles-en-Berry. Quelques jours après, Charles lit à Bourges, dans une assemblée des partisans du connétable, cette déclaration assez humiliante « qu'il connaissait bien le mauvais conseil qu'il avait eu au temps passé, et que dorénavant il se voulait conduire par bon conseil, et faire tout ce que son beau-frère le duc de Bretagne et son connétable lui voudraient conseiller». Mécontent de lui-même et surtout de Richemont, il regimba ensuite quelque peu contre sa tutelle. Mais enfin, le 5 juillet, à Châtellerault, il acheva de capituler entre ses mains. Une ordonnance rendue à cette date déclara que le président de Provence s'était rendu coupable, au préjudice de la couronne, des plus graves abus. En conséquence, conformément à l'avis de sa « très chère et très aimée mère » la reine de Sicile, du Grand Conseil et du Parlement, le roi déclarait c de sa certaine science et propre mouvement «, révoquées et annulées toutes les lettres de pouvoirs donnés à Louvet, « comme faites et obtenues contre son intention et volonté », et défendait d'y obéir au cas où le président voudrait s'en servir, faisant en même temps commandement à Louvet de remettre les pouvoirs et lettres en blanc demeurés entre ses mains, et de restituer les joyaux de la couronne qu'il détenait indûment. La disgrâce du président
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de Provence ne le laissait d'ailleurs nullement misérable. Il exerça jusqu'à sa mort la charge lucrative de capitaine et viguier de Saint-André-lès- Avignon. Tanguy du Ghastel fut nommé sénéchal de Beaucaire et reçut, en prenant congé de Charles, un don de deux mille livres. Pierre Frotier résigna sa charge de grand écuyer et se retira, bien pourvu « en son hôtel ». Guillaume d'Avaugour, écarté aussi du Conseil, fut doté d'une pension sur le revenu du grenier à sel de Tarascon. Un vrai crève-cœur pour Charles, ce fut l'obligation où il se vit de se priver des soins de son médecin Jean Cadart, qui l'assistait depuis son enfance. Ce fidèle, mais avisé « physicien », partit pour le Midi, asile préféré des vieux Armagnacs, riche, assure-t-on, d'environ trente mille écus.
La direction des affaires appartenait maintenant tout entière à Richemont. Son programme, qui s'annonçait comme destiné à renouveler la face des choses, consistait surtout en deux points: la paix avec le duc de Bourgogne et la mise sur un meilleur pied des forces militaires de Charles, de telle sorte que ses sujets en souffrissent moins et les Anglais davantage. Ce second objet ne fut aucunement atteint, et le connétable ne se préoccupa pas beaucoup d'y réussir. Un pas fut fait vers l'accomplissement du premier par le traité de Saumur (7 octobre 1425). Le duc de Bretagne y reconnut de nouveau les droits héréditaires et la suzeraineté du roi de Bourges, mais en revendiquant sur lui
une lourde tutelle. Sa médiation, jointe à celle du duc de Savoie, s'exerça ensuite avec activité pour détacher Philippe le Bon de Talliance anglaise. Toutefois, en fin de compte, ces négociations, qui se poursuivirent durant près de deux années (i42oli27), échouèrent contre la mauvaise volonté persistante du duc de Bourgogne.
Richemont jouissait bien de la plénitude de l'autorité, mais non pas de la faveur personnelle de Charles VII. Il essaya toutefois de se garder contre cet inconvénient par son accord avec l'un des membres de l'administration précédente, qu'il excepta de la disgrâce deLouvet et de ses amis. Pierre de Giac, que nous avons vu l'un des gentilshommes d'Isabeau, puis l'un des conseillers familiers de Jean sans Peur, avait été fait prisonnier et conduit à Bourges à la suite du meurtre de Montereau. Là, il passa bientôt au parti du dauphin et, à cette heure, il possédait à un tel point la confiance du roi que Richemont jugea prudent de s'entendre avec lui et de lui laisser sa place à la cour et dans les conseils de Charles. Ce Giac était un habile homme, mais un scélérat de la pire espèce. Épris de la personne et des grands biens de la marraine du dauphin Louis, Catherine de l'Isle- Bouchard, comtesse de Tonnerre, il avait résolu de l'épouser à tout prix, et, paraît-il, pour obtenir à cet effet l'assistance du diable, lui avait cédé, par un pacte de sorcellerie, la propriété d'une de ses mains. Catherine était veuve, mais Giac, lui, ne
Tétait pas. Par son ordre, la malheureuse Jeanne de Naillac, sa femme, qui était enceinte, dut prendre un breuvage empoisonné. Pour mieux en assurer l'effet, son aimable époux la prit en croupe et la mena ainsi au galop l'espace de quinze lieues sans débrider. Le résultat de cette agréable chevauchée fut conforme à l'intention de son auteur. Jeanne de Naillac céda la place à Catherine de Tlsle Bouchard. Voilà ce que racontait du sire de Giac la rumeur publique.
Aveugle et sourd, comme le sont trop souvent les princes, Charles n'en tenait pas moins cet odieux personnage pour un serviteur dévoué et pour un ami fidèle. 11 le nomma son premier chambellan, le créa comte d'Auxerre, le combla de ses dons et ne vit plus que par ses yeux. Giac, dont le caractère n'était pas moins insolent que son cœur vil, ne se refusa plus aucune hardiesse d'orgueil ou de lucre. Témoin l'incroyable arrestation accomplie pour son compte, au mois d'août 1426, en vertu d'un ordre royal expédié à l'insu du roi. Robert le Maçon, seigneur de Trêves en Anjou, ancien chancelier et aujourd'hui encore l'un des principaux membres du gouvernement, fut assailli sur la route de Trêves à Thouarcé par une bande d'hommes armés, que commandait le sire de Langeac, sénéchal d'Auvergne, muni de l'ordre susdit. Battu et détroussé, l'infortuné vieillard fut jeté sur un cheval et mené tout dune traite à dixsept lieues de là, au château d'Usson, où il arriva
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rendant le sang à pleine bouche. Langeac s'y constitua son geôlier. Toutefois, le prisonnier put informer Charles YII de sa situation. Plusieurs ordres successifs, de plus en plus explicites, prescrivirent son élargissement. Ce fut en vain. La reine Marie d'Anjou intervint à son tour, sans plus de résultat. Après deux mois de captivité, l'ancien chancelier eut recours à un moyen plus etficace. Il obtint sa liberté au prix de deux mille écus d'or. Ce qui achève le tableau, c'est que le roi, désireux de venir en aide à son vieux serviteur, paya une partie de cette rançon.
Au comble oii il était parvenu, Giac crut n'avoir plus besoin de ménager Richemont. Il se gêna moins encore avec son ancien collègue auprès de la reine Isabeau, Georges de la Trémoille, devenu comme lui de bourguignon dauphinois. Ces deux seigneurs eurent un jour une vive altercation en présence même du roi. La Trémoille dut quitter la cour. C'était un personnage moins atrocement criminel, mais non moins dangereux que Giac, et plus avisé encore peut-être. 11 s'entendit avec le connétable, outré de la puissance croissante du favori, et lui fit comprendre qu'il était grandement l'heure de s'en débarrasser. Richemont résolut un coup de force. C'était un « justicier », comme on l'appela, sans scrupules, surtout quand il s'agissait de supprimer un adversaire. Un séjour de Charles à Issoudun, dans les premiers jours du mois de février 1427, lui parut l'occasion favorable.
Le vendredi 7, an soir, il se fit apporter les clefs de la ville sous prétexte d'un pèlerinage qu'il voulait faire le lendemain, de grand matin, à Notre-Dame du Bourg-Dieu. Il se leva en effet de très bonne heure, mais pour être prêt au premier avertissement de LaTrémoille, avec qui le coup de main avait été combiné. En attendant, il se rendit à la messe. Mais son chapelain avait à peine revêtu les ornements sacerdotaux que l'avis convenu parvint au connétable. Il alla aussitôt rejoindre La Trémoille et tous deux se dirigèrent vers le château, suivis d'ime troupe d'archers.
Giac était au lit avec sa femme. Soudain on h?urte violemment à la porte de la chambre. « !.evez-vous, lui dit-on, vous êtes trop à votre aise. — Qui êtes-vous? demande-t-il. — Nous venons de la part du connétable. — Ah ! s'écrie le favori, je suis un homme mort. » Dans son émoi il ouvre, ou bien la porte est enfoncée. On le saisit, on l'entraîne, couvert seulement d'un manteau et chaussé d'une seule botte. Pendant que Catherine de l'Isle-Bouchard, sautant hors du lit, pousse des cris lamentables et essaie de sauver sa vaisselle que les archers pillent, Giac est jeté sur une petite haquenée et conduit, par ordre de Richemont, à Dun-le-Roi, dont le connétable est seigneur du chef de sa femme. Cependant le vacarme est parvenu jusqu'à la chambre royale. Cbarles YII se lève et revêt son armure. Sa garde personnelle se range à sa porte et se dispose à marcher où il
l'enverra. Mais Richemont paraît et enjoint de ne pas bouger. « Allez-vous-en, dit-il, ce que je lais €st pour le bien du roi. » Charles, irrité, témoigne son mécontentement au connétable, et son courroux dure même assez longtemps pour que Richemont se préoccupe de faire agir en sa faveur rinfluence de la reine Yolande et d'autres puissantes interventions.
Ce courroux, d'ailleurs, n'a pour Giac aucun effet. Le bailli de Dun-le-Roi instruit contre l'ancien favori un procès sommaire. Tombé de si haut, le misérable devient fort lâche. Il avoue tout ce qu'on veut et descend aux plus basses supplications. Il ofire de payer comptant à Richemont cent mille écus, de lui remettre en gage sa femme, ses enfants, ses châteaux forts, et de ne jamais approcher du roi à une distance moindre de vingt lieues. Richemont est inexorable. La sentence prononcée, un bourreau est envoyé par lui de Bourges. Il précipite le condamné dans l'Auron, puis le corps, retiré de la rivière, est remis à la famille du supplicié. « Et à l'heure où ledit de Giac fut ainsi mort et noyé, disent les lettres roj^ales rendues en 1438, à l'occasion d'un procès relatif à cette sinistre affaire, ledit de la Trémoille était sorti de nôtredite ville de Bourges et venu au plus près de l'endroit où ledit de Giac fut noyé, et il se promenait là à cheval en attendant les nouvelles de la mort dudit de Giac. » — La haine de la Trémoille pour Giac ne s'étendit d'ailleurs aucunement à sa
veuve. « Et peu de jours après, continue le document précité, ledit de la Trémoille se transporta en notre château de Meung devers ladite Catherine de risle-Bouchard, où elle feignait encore tenir le deuil de sondit mari; et bien qu'elle sût avec certitude qu'il était cause de la mort de celui-ci, toutefois ils s'entretinrent ensemble, et lui fit ladite Catherine très bon accueil. Et ils s'entendirent si bien ensemble, qu'aussitôt après ladite Catherine livra audit de la Trémoille quantité de joj^aux d'or et d'argent dudit seigneur de Giac, et il les emporta ou fit emporter où bon lui sembla. Et de plus s'en alla ladite Catherine avec ledit de la Trémoille, lequel l'emmena au château de Gençais en notre pays de Poitou, et là ils s'épousèrent et couchèrent ensemble. Et tout le monde fut émerveillé que si hâtivement elle se fût mise entre les mains dudit de la Trémoille et Teût pris pour mari, étant données les choses dessus dites; par quoi il peut véritablement paraître que ladite Catherine était consentante ou du moins très joyeuse de la mort dudit seigneur de Giac, en son vivant son mari. » — La pauvre Jeanne de Naillac était bien vengée. 11 va sans dire que le connétable, pour apaiser Charles VII, ne négligea pas de portera sa connaissance les crimes confessés par Giac. Mais ce qui acheva de calmer le courroux du roi, c'est que la place demeurée vacante dans sa confiance intime fut bientôt occupée par un nouveau favori, Jean du Vernet dit Le Camus de Beaulieu, que Riche-
mont aida lui-même a gagner Famitié royale. Mais il en fut bientôt de Beaulieu comme de son prédécesseur. Devenu de simple écuyer grand maître de récurie et capitaine de Poitiers, il voulut rinfluence et le pouvoir pour lui tout seul. Abusant à son tour de la faiblesse de Charles, il le tenait pour ainsi dire en chartre privée, « gâtait tout, dit le chroniqueur Gruel, et ne voulait qu'homme approchât du roi et faisait pis que Giac ». Le connétable de nouveau se vit supplanté. Alors le «justicier » s'éveilla derechef en lui et agit de la façon la plus expéditive. Cependant il se tint cette fois dans la coulisse. L'un des principaux chefs militaires de ce temps, Jean de Brosse, seigneur de Boussac et de Sainte-Sévère, se chargea du coup et, à son tour, en chargea quelques soudards. Vers la fin de juin 1427, par un beau jour d'été, le roi se tenait à une fenêtre de son château de Poitiers et considérait les vertes prairies s'étendant sous ses yeux au confluent du Clain et de la Boivre. Il suivait du regard deux hommes montés sur des mulets qui se promenaient dans cet agréable paysage et qui lui semblaient de sa connaissance. Tout à coup, non sans un vif émoi, il vit cinq ou six hommes armés se précipiter sur les promeneurs, frapper l'un d'eux à grands coups d'épée et, le laissant étendu sur l'herbe, prendre Ja fuite en toute hâte. L'autre, qui revint sain et sauf et ramena au château le mulet de son compagnon, fut soupçonné plus tard de connivence avec les meurtriers. C'était
Jean de la Granche, favori du favori. Le Camus de Beaulieu avait cessé de vivre. Charles, furieux, envoya immédiatement ses gardes fouiller les environs. Mais ni ce jour, ni plus tard, on ne réussit à mettre la main sur les agents de Boussac, sur les exécuteurs de la haute justice du connétable.
Convaincu que s'il pouvait continuer d'être le tuteur politique du roi de Bourges, ou plutôt son substitut dans la direction des affaires, il ne serait jamais personnellement son favori, pour la troisième fois R-ichemont essaya de confier cette situation à un homme qui consentirait à subordonner ses avantages aux intérêts d'une ambition supérieure. Il fit choix pour ce rôle de son associé dans l'affaire de Giac, Georges de la Trémoille. Le roi ne se prêta pas volontiers d'abord à cette délégation de sa confiance. « Beau cousin, dit-il au connétable, qui lui recommandait chaudement La Trémoille, vous me le donnez, mais vous vous en repentirez, car je le connais mieux que vous. » Charles avait plus de perspicacité que d'énergie. Il ne tarda pas à se laisser conduire par ce favori qui n'était ni de son choix ni de son goût.
Richemontn'avaitpas pris garde que La Trémoille était à la fois un trop grand et trop riche seigneur, un trop audacieux et trop habile homme, pour accepter le second rôle, quand la chance lui était offerte de conquérir le premier. Il n'était pas sans doute, comme Arthur de Bretagne, de race Fégnante, mais sa maison occupait déjà un haut
rang parmi les familles seigneuriales du royaume, et elle était même, au moins indirectement, alliée à la maison royale. Sa more, Marie de Sully, avait été en premières noces Tépouse du comte de Montpensier, flls du duc de Berry, et petit-fils du roi Jean, et lui-même, Georges de La Trémoille, avait eu pour première femme Jeanne, comtesse d'Auvergne, veuve de ce même duc de Berry, beaupère de sa mère. Il avait d'ailleurs rendu cette princesse fort malheureuse et s'était approprié le plus qu'il avait pu de ses grands biens, cause probable du mariage, car elle était de dix ans plus âgée que lui. Maintenant, comme nous l'avons vu, il jouissait des grands biens d'une autre veuve, celle de Giac, Catherine de l'Isle-Bouchard. Quoique passé au parti de Charles VII, il avait conservé de puissantes relations à la cour du duc de Bourgogne. Sa tactique fut très adroite, quoique parfaitement malhonnête. Richemont avait fait savoir au roi les grands services qu'il pouvait attendre de La Trémoille; La Trémoille excita l'antipathie de Charles VII à lendroit de Richemont en faisant ressortir l'échec complet du programme de gouvernement du connétable. Non seulement celui-ci n'avait pas détaché Philippe le Bon de l'alliance anglaise, mais il n'avait pu empêcher le duc de Bretagne, son proi)re frère, inépuisable en revirements, de retourner à cette alliance (8 septembre 1427). Vaincu ainsi sur le terrain diplomatique, le connétable n'avait pas été plus heureux
sur le terrain militaire. Non seulement il n'avait pas, selon sa promesse, réorganisé de fond en comble l'armée royale, ni pris une part très active aux opérations contre les Anglais, mais il avait été battu en personne et mis en déroute à Saint- James-de-Beuvron (6 mars 1426) et il avait laissé capituler Pontorson (8 mai 1427) sans y conduire Tarmée de secours rassemblée par lui à cet effet dans Angers.
Quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis que La Trémoille avait pris la place de Le Camus de Beaulieu quand Richemont put commencer à s'apercevoir que la sienne propre était menacée. Bientôt le doute ne fut plus possible. Le gouvernement du Berry lui fut enlevé pour être donné à son rival. Sans doute, le connétable ne perdit pas de temps pour se mettre en état de défense offensive. Dès le 4 août 1427, un pacte d'alliance contre La Trémoille fut conclu par lui avec les comtes de Clermont et de Pardiac, et tous trois se donnèrent rendez-vous pour le 24 octobre à Châtellerault, afin d'agir à force ouverte. Mais La Trémoille disposait de la personne et de la volonté du roi. Obéissant à une proclamation formelle de Cbarles VII, les babitants de Cbâtellerault fermèrent leurs portes au connétable. Celuici, en guise de protestation contre ce qu'il appelait leur « désobéissance », fit jeter une masse d'buissiers d'armes par-dessus la barrière, mais il n'en fut pas moins réduit, ainsi que ses alliés, à camper
hors de la ville. La guerre civile était imminente. A la suite de négociations entre les deux partis, l'ouverture des hostilités fut ajournée. Le connétable alla prendre possession de la seigneurie de Parthenay, qui venait de lui échoir. La Trémoille profita de cette trêve pour fortifier sa situation. Il avait commencé déjà, et il continua, en habile politique, à se concilier quelques-uns des anciens conseillers, lieutenants et serviteurs armagnacs ou demi-armagnacs de Charles YH. Le bâtard d'Orléans, gendre de Louvet, reprit une place importante dans les conseils et dans les armées. Il en fut de même du sire de Gaucourt, récemment sorti de captivité. Le vieux Robert Le Maçon redevint Tun des ministres prépondérants, ainsi que l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres. Un peu plus tard, ce fut le duc d'Alençon qui, moyennant quatorze mille écus, se lia d'une « afTection inviolable » avec La Trémoille. Richemont avait bien essayé d'en finir par un de ses coups de «justice » accoutumés. Un beau jour, La Trémoille, qui était venu visiter sa femme en son château de Gençais, à quelques lieues de Poitiers, fut saisi, dans ce château même, par une bande armée qui le mit en péril de mort. Mais l'adroit favori sut fléchir ses agresseurs et il obtint d'eux non seulement la vie, mais la liberté, en échange d'une somme de dix mille écus, que le roi d'ailleurs lui remboursa.
Le coup manqué, Richemont en revint à la
guerre civile. Dans les derniers jours deTannée 1427 et les premiers de Tannée 1428, il fit pour cet eflet, de concert avec les comtes de Clermont et de Pardiac, un fort rassemblement de gens de guerre. Il essaya aussi de peser sur la volonté de Charles par une réunion d'États généraux. Mais La Trémoille avait aussi rassemblé des forces et il décida le roi à prendre l'offensive. Chinon, dont le connétable se croyait sûr, fut dans les premiers jours de mars occupé sans coup férir. Après des négociations nouvelles, qui n'aboutirent point, les comtes de Clermont et de Pardiac marchèrent sur Bourges et, avec la connivence des habitants, s'en rendirent maîtres. Toutefois la citadelle, la « grosse tour » comme on disait, refusant de reconnaître leur autorité, ils n'hésitèrent pas à en commencer le siège. Le roi accourut en personne avec sa garde et un nombreux corps d'armée. La Trémoille, le bâtard d'Orléans, le sire de Gaucourt, La Hire, Saintrailles l'accompagnaient. Il s'établit au château, voisin de la grosse tour, et fit faire sommation aux comtes d'évacuer la ville. Ceux-ci refusèrent d'abord; ils attendaient le connétable qui; venant de Parthenay, s'était mis en marche pour les rejoindre. Mais la route lui fut barrée parles précautions militaires de La Trémoille, et pendant que Richemont, obligé à un long détour, se dirigeait sur Limoges, ses alliés, reculant devant une lutte ouverte, faisaient leur soumission, moyennant diverses conditions et garanties, qui
leur furent accordées sans peine. Le 22 juillet, La Trémoille, par un acte spécial, promettait au comte de Clermont de contribuer de tout son pouvoir à l'entretenir « en la bonne grâce et amour du roi notre seigneur ». Richemont s'en retourna de Limoges à Parthenay. En dépit des réserves faites en sa faveur par ses alliés, la partie était perdue pour lui. Il demeura durant plusieurs années entièrement écarté du gouvernement et des conseils de Charles VII, où son rival exerça de jour en jour davantage un pouvoir presque absolu.
Tant et de tels discords, ces continuels coups d'État, coups de main et commencements de guerre civile dans le parti national et à la cour du roi de Bourges, donnaient, hélas! beau jeu à la victorieuse usurpation du souverain étranger, l'enfantroi d'Angleterre , représent é par la ferme intelligence et l'énergique main du régent Bedford. Les progrès de la domination anglaise auraient sans doute été plus rapides, si Bedford n'avait lui-même rencontré un obstacle très gênant à son action dans l'esprit turbulent et la conduite inconsidérée de son frère, le duc de Glocester, chargé plus particulièrement du gouvernement de l'Angleterre, mais qui lui créa un terrible embarras sur le continent par sa querelle acharnée avec le duc de Bourgogne. La cause de cette querelle fut une princesse passionnée et aventureuse, Jacqueline, fille de Guillaume de Bavière, comte de Hollande et de Hainaut, dont elle étaitl'héritière unique. On l'avait
tout enfant unie à un autre enfant, le dauphin Jean, frère aîné de Charles YII. Après la mort de ce premier et tout nominal époux, Philippe le Bon , cousin germainde Jacqueline, l'avait, selon les vues de son intérêt politique et personnel, remariée à un son autre cousin germain, Jean de Bourgogne, duc de Brabant. Écoutons sur l'état de ce ménage princier, sur le caractère et les actes de Jacqueline, le curieux récit de notre grave et méditatif, mais quelque peu prolixe indiciaire Chastellain :
« Il faut entendre, nous dit-il, que ce duc de Brabant, nommé Jean, neveu du duc Jean de Bourgogne, était en affinité de sang avec la duchesse Jacqueline, sa femme, et de près, puisque lui et elle étaient enfants de frère et de sœur germains. Mais, malgré cette proximité de lignage, ils étaient bien différents de nature et de caractère. Le mari était faible, délicat et blême, assez peu mondain, et il se laissait mener et manier fort aisément. La dame était très jolie, très gaie, vigoureuse de corps, assez mal assortie, à ce qu'il semblait, à un tel époux; c'est ainsi qu'elle pensait du moins dans le secret de son cœur. Après une longue dissimulation, elle laissa enfin paraître l'aigreur et l'animosité qu'elle avait conçues contre lui. Elle prit pour prétexte la pauvre façon dont il gouvernait et l'accusa de se laisser conduire par de méchants conseillers et des gens sans utilité pour le bien public. Elle ne cherchait plus qu'à se séparer de lui, n'importe comment. Pour donner
meilleure couleur à ce désir, elle alléguait qu'il y avait trop grande parenté entre eux pour être mariés ensemble. Elle ajoutait qu'à peine était-il possible qu'il y eût entre eux aucun bon accord ni aucune paix. Sous tel et tel prétexte, qui semblaient justifier, en quelque manière, sa prétention (1), elle soupirait après le divorce et ne cherchait qu'à reconquérir sa liberté, pour se transporter où bon lui semblerait, et se donner, si l'occasion s'en offrait et lui agréait, à un autre époux. Le prince, son mari, en fut honteux et confus. lien fit souvent sa plainte à sa belle-mère, Marguerite de Bourgogne, comtesse de Hainaut douairière, et aussi à son cousin germain, le jeune duc Philippe de Bourgogne. Ceux-ci, à plusieurs reprises, s'entremirent entre les époux et réussirent, non sans peine, à les réconcilier en apparence, mais non pas de façon qu'il y eût plein amour ni réunion définitive. Finalement, il fallut bien que la haine amassée réciproquement en vînt à se manifester, sans que raccommodage par ami ou parent y pût rien guérir, et que la séparation s'opérât, honnête ounon, illicite ou excusable ou honteuse, au moyen des malices et fraudes que nous allons faire connaître.
(c Dans le comté de Hainaut il y avait un chevalier, nommé le seigneur d'Escaillon (Louis Rob-
(1) Il paraîtrait que le jeune duc était accusé d'avoir pris pour favorite et introduit comme telle dans le palais conjugal la fille d'un clievalier brabançon.
saert), qui avait été toute sa vie Anglais de cœur et favorisait ce parti plus que tous les autres du monde. Ce seigneur avait joui de tout temps de la particulière et secrète confiance de sa dame et princesse naturelle, Madame Jacqueline. Il y avait entre eux une entente qui se dissimulait très bien aux autres. Ladite dame s'était maintes fois plainte audit d'Escaillon de sa situation et de ses secrets de femme, sans compter ce que lui-même, homme clairvoyant et subtil, y avait su découvrir et apercevoir. Le principal était que cette princesse, jeune et gaie, et grande héritière, avec chance d'être mariée à un haut et jeune prince, vivait et languissait en mortel déplaisir; qu'elle n'avait ni paix, ni amour, ni consolation en mariage ; que le gouvernement de son mari dans ses domaines ne portait aucun fruitutile pour le bienpublicetprivé, et que tout y allait de mal en pis. Presque tous les jours elle devisait desdits griefs avec le seigneur d'Escaillon et les soumettait à son opinion et conseil. Une fois enfin, elle mit en avant son intention de laisser là sa mère, son mari, tout son parentage; elle voulait, dit-elle, s'échapper et s'en aller hors de leur voie. C'est vers l'Angleterre que se portait son désir plus que partout ailleurs, sans doute parce que le seigneur d'Escaillon n'avait pas négligé de l'incliner de ce côté.
<( Quand ledit d'Escaillon fut informé de ce projet de sa souveraine, il n'en fut aucunement courroucé, mais très joyeux au contraire, et à ce
désir, violent déjà par lui-même, il mit le feu de plus en plus. Il représentait à ladite dame les honneurs et richesses et hautes magnificences d'Angleterre, et n'oubliait pas les renommées et vertus de certains princes de ce royaume, frères du roi et encore à marier. Bref, il conclut secrètement avec elle que, quand elle voudrait s'échapper et se soustraire à son mari, il se chargerait hardiment de l'entreprise et la conduirait à Calais, avant que personne peut-être pût savoir ce qu'elle serait devenue. Mais, pour y réussir, illui conseillait bien de dissimuler encore et de ne faire semblant de rien, jusqu'au point et à l'heure où elle pourrait jouer son tour.
« Or il arriva que ladite dame Jacqueline était une fois venue faire ses plaintes, comme vous avez ouï que souvent elle les faisait, à la douairière de Hainaut, sa mère, qui demeurait au Quesnoy. Elle se tint là avec elle un assez bon espace de temps, comme dame et héritière du pays. Prière de sa mère, ni d'aucun autre ne la put décider à partir de là et faire retour vers son mari, le duc de Brabant. Elle avait une tout autre idée et entreprise en son cœur, de laquelle nul ne se doutait. Elle s'avisa un jour de prier sa mère de venir jusqu'à Valenciennes, ville qu'elle aimait fort et où elle était aimée, afin d'y prendre jeu et divertissement, et de visiter ses sujets et les notables bourgeois, qui avaient grand désir de la voir. La mère, qui ne se doutait de rien, se montra bénignement
complaisante et y alla. Honorablement reçues et festoyées, elles y firent un agréable séjour. Cependant la fille, Dame Jacqueline^ vint un jour dire à sa mère qu'il lui avait pris envie d'aller voir sa ville de Bouchain, une petite ville située assez près de Valenciennes. Elle la priait donc qu'elle consentît à ce que sa fille la quittât pour une nuit ou deux, cardes le lendemain, ou le troisième jour au plus tard, elle reviendrait sans faute auprès d'elle. Sur cette promesse et cet accord entre elles deux, Madame Jacqueline partit de la ville de Valenciennes un beau matin. Elle n'emmena qu'une très petite compagnie.
« Or le seigneur d'Escaillon, dont on ne se méfiait point, s'était rendu, un jour ou deux auparavant, à Valenciennes, où la princesse et lui avaient eu ensemble beaucoup d'entretiens secrets. On n'aurait jamais soupçonné le projet forgé entre eux. Mais il en advint que ce même beau matin où cette dame s'était mise enroule, feignant de vouloir aller à Bouchain, le seigneur d'Escaillon se trouva sur les champs avec environ soixante combattants. Tout droit où la princesse arrivait, suivant son chemin, il s'en vint l'accoster, et la saluant humblement, se mit en sa compagnie. Puis, en homme bien instruit de ce qui était à faire, il changea la route et la marche commencées, tout en devisant gracieusement avec ladite princesse. Bref, ils firent tant que, ce même soir, ledit d'Escaillon la mena coucher au Dam, et le lendemain,
de bon matin, ils s'en allèrent d'une seule traite jusqu'à la forte ville de (Valais. Sitôt qu'ils y furent arrivés, il leur fut bien avis qu'ils n'avaient plus à craindre aucune poursuite, quelle qu'elle pût être. Ladite dame d'ailleurs, avec sa compagnie, fut honorablement reçue par le capitaine de cette cité et les seigneurs anglais présents, assez avertis, comme il est à croire, par le seigneur d'Escaillon, qui s'était entremis décote et d'autre pour cette affaire.
u Quand Madame Jacqueline se vit ainsi à Calais, échappée des mains de son mari, et ne se souciant aucunement de retour maintenant qu'elle avait mis le pied à l'étrier, vous pouvez penser qu'elle se trouva fort à son aise. Pendant son séjour, en attendant la réponse du roi d'Angleterre, auquel elle avait envoyé demander si elle pourrait se rendre par devers lui, elle montait souvent sur les murs du port et, regardant outre la mer tout au plus loin qu'elle pouvait, ses yeux rayonnaient vers ces dunes anglaises qu'elle voyait blanchir là-bas, puis sur le château de Douvres, où elle souhaitait bien d'être, car il lui tardait de voir enfin cette seigneurie d'Angleterre, dont le seigneur d'Escaillon lui avait tant parlé. Aussi n'apercevaitelle bateau cinglant en mer ni voile tendue au vent sans espérer que c'était le navire qui lui rapportait sa joie, c'est-à-dire le retour du messager qu'elle avait envoyé au roi d'Angleterre, et c'était un chevalier de Hollande, nommé messire Gérard de
Polgheest. Celui-ci et deux autres dudit pays de Hollande, gentilshommes de bonne naissance, conseillers intimes et secrets de leur dame, s'étaient mis de son parti et avaient, d'accord avec le seigneur d'Escaillon, conseillé et machiné sa fuite et
« Le chevalier hollandais, arrivé à Londres» annonça au roi d'Angleterre la venue de sa dame à Calais. Il reçut du roi le plus bienveillant accueil. Ce prince, pour l'amour de ladite dame, dont la venue lui causait grande joie, fît faire honneur et bonne chère au chevalier. Deux ou trois jours après, délibération prise sur cette affaire, où il voyait un grand avantage, il le renvoya vers sa maîtresse. Il mandait à cette dame qu'elle était la bienvenue dans son royaume, qu'il la recevrait avec grande joie et n'épargnerait ni son pouvoir ni son amitié en rien dont elle eût besoin. Ledit chevalier partit donc avec cette réponse et prestement vint à Calais. La réponse du roi d'Angleterre agréa» certes, beaucoup à la princesse. Prestement elle commanda aux mariniers de mettre à point leurs nefs, se mit en mer avec sa compagnie, et s'en alla cinglant sous bon vent vers Douvres. Là beaucoup de seigneurie anglaise l'attendait, et, en tête, le duc de Glocester, frère aîné du roi, et qui n'avait encore été l'époux daucune femme. Les nefs arrivèrent donc au port et la dame descendit. Aussitôt les cérémonies d'honneur et de bienvenue accomplies entre le duc et la princesse, elle monta sur son
palefroi et prit aussitôt son chemin vers Londres, oi^i le roi l'attendait.
« Ils n'y arrivèrent pas ce soir-là même, mais de bonne heure le lendemain, et se rendirent, elle et ledit duc qui la conduisait, devers le roi. Ce prince lui lit le plus bienveillant accueil, avec beaucoup d'honneurs et de marques de respect, car c'était une grande princesse, jadis dauphine de Viennois, et qui aurait pu devenir reine de France. Après un échange de gracieuses civilités, dont l'un et l'autre étaient bien instruits, le roi s'offrit à elle en tout et pour tout, et mit au gré de la princesse sa puissance et son avoir envers et contre tous adversaires, quels qu'ils fussent. >>
Dans leur chevauchée de Douvres à Londres, le le duc de Glocester et Jacqueline s'étaient mutuellement plu. Humphrey de Lancastre sentit croîfre dans son âme un sentiment très vif, auquel 1rs beaux domaines de la princesse n'étaient d'ailleurs pas étrangers. Henri V, tout en considérant avec plaisir cette perspective, eut soin, tant qu'il vécut, de tempérer l'ardeur de son frère, de crainte de s'aliéner le duc de Bourgogne, qui avait à bon escient pris fait et cause pour le mari délaissé. Mais, après la mort du conquérant, les remontrances de Bedford n'eurent plus le pouvoir d'arrêter la passion et l'ambition de Glocester. D'accord avec Jacqueline, il obtint de Benoît XIII, l'ancien pape d'Avignon, solennellement déposé par le concile de Constance, mais d'autant plus enchanté de faire
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acte d'autorité pontificale, l'annulation du mariage de sa chère princesse avec le duc de Brabant, puis, au mois de mars 14^23, il épousa lui-même la comtesse de Hollande et de Hainaut et revendiqua ces deux comtés. C'était blesser au vif le duc de Bourgogne, soutien très intéressé du duc de Brabant. Bedford n'oublia rien pour apaiser Philippe le Bon, et obtint de son frère Humphrey que le différend de celui-ci avec le prince répudié par Jacqueline, serait soumis à l'arbitrage commun du régent anglais de France et du duc de Bourgogne. Les arbitres décidèrent de renvoyer la décision au pape légitime, Martin V. Jean de Brabant accepta. Mais Humphrey de Lancastre, repoussant cette solution, fit un coup de tête. H passa sur le continent à la tête de cinq mille hommes et envahit le Hainaut. Bedford blâma hautement une telle équipée. Cependant, tout en protestant de son alliance cordiale avec le duc de Bourgogne, il agissait secrètement en cour de Rome pour faire valider le mariage de Jacqueline et de Glocester.
. Philippe le Bon ne se contenta pas de plaintes amères contre l'agression du prince anglais, il envoya en Hainaut un corps d'armée pour aider le duc Jean à la repousser. En même temps, il prêtait une oreille en apparence favorable aux ouvertures du connétable de Kichemont, agissant au nom de Charles VIL Philippe et Humphrey en vinrent à se défier en combat singulier. Le 22 décembre 1425, Bedford fit sagement annuler ce défi par une réu-
nion de théologiens et de juristes assemblée à Paris pour cet effet, et qui déclara que toute querelle devait prendre fin entre les deux princes. Ils n'en continuèrent pas moins à se faire longtemps la guerre. Toutefois Glocester, beaucoup moins épris de Jacqueline, était retourné sans elle en Angleterre et ne bataillait plus en Hainaut que par ses lieutenants. La princesse, assiégée dans Mons par son époux délaissé, Jean de Brabant, ne put échapper à celui-ci qu'en acceptant d'être donnée en garde au duc de Bourgogne, qui, comme on dirait aujourd'hui, l'interna dans la ville de Gand. L'aventureuse Jacqueline trouva encore moyen de se donner libre carrière. Trompant la surveillance de ses gardes, elle s'enfuit à cheval et en habit d'homme pendant leur dîner et se rendit dans son comté de Hollande, où elle essaya en vain avec ses auxiliaires anglais de résister à Philippe le Bon, qui l'y poursuivit avec une armée. Le 19 janvier 1426, la victoire de Brauwers-Haven assura de ce côté le triomphe du duc de Bourgogne. Jacqueline ne fut pas plus heureuse en cour de Rome. Le Souverain Pontife déclara son mariage avec Jean de Brabant seul valable et régulier, et lui enjoignit de rejoindre son époux, ce qu'elle ne fit pas. Humphrey de Lancastre, au contraire, tant ses sentiments avaient changé, acquiesça de grand cœur à cette sentence. Il en profita, cette même année 1426, pour épouser une ancienne fille d'honneur de sa chère princesse, ÉléonorCobham, qui avait accompagné le duc et la duchesse de Glo-
cesler dans leur expédition de Hainaut. Jacqueline n'avait pas encore épuisé la série de ses époux. Devenue veuve par la mort de Jean, duc deBrabant, arrivée le 17 avril 1427, elle se détermina en 1428 à céder par traité Théritage de ses États au duc de Bourgogne, avec promesse de ne point se remarier sans le consentement de ce prince. Elle ne laissa pas de s'unir plus tard, par amour et par reconnaissance, avec un simple gentilhomme, le chevalier Francq de Borsel ou van Borselen, stathouder de Hollande, qui l'avait secourue dans sa détresse. Pour obtenir l'aveu de Philippe le Bon, elle mit, par contrat du 31 juillet 1 433, le duc en possession effective de tous ses domaines et obtint pour son mari le titre de comte d'Ostrevant. Cette remuante princesse trouva-t-elle enfin le bonheur dans sa dernière union? C'est ce que l'on peut croire, mais ce que nous ne saurions dire. Elle mourut le 8 octobre 1436.
(^ette aventure mi-partie d'amour et d'ambitieuse convoitise ne fut pas le seul souci causé au régent Bedford par la turbulence de son frère cadet. La façon dont ce dernier menait le gouvernement de l'Angleterre, qui lui avait été confié, fut signalée publiquement comme déplorable par un puissant prélat, oncle des deux princes et du feu roi, Henri de Beaufort, fils d'un plus ancien Jean de Lancastre, et évêque de Winchester. Ce dissentiment en vint à un degré tel, que les partisans des deux adversaires furent sur le point d'engager une lutte à main
armée dans les rues de Londres. Vers la fin de Tannée 1425, Bedford, pour rétablir Tordre et la paix menacés dans le pays même qui était la base de ses opérations et le réservoir de ses ressources, dut passer la mer et séjourner plus d'un an de l'autre côté du détroit. Il réussit à calmer son oncle et remit sévèrement son frère à sa place, c'est-à-dire dans la subordination due au chef politique et militaire de la famille. Il profita d'ailleurs de Toccasion pour faire voter au parlement de nouveaux subsides afin de continuer et d'achever la conquête du royaume de France.
Parmi les alternatives de succès et de revers partiels, inévitables dans une lutte qui, selon les habitudes de la guerre d'alors, s'éparpillait surnombre de points, la balance, après les défaites de Gravant etde Verneuil, continua de pencher du côté des Anglais, et lors de l'avènement de La Trémoille, le progrès général de leur invasion commençait à laisser entrevoir la triste possibilité pour la France entière, — à part les provinces provisoirement bourguignonnes — d'être soumise au dur joug sous lequel gémissait déjà la capitale.