‹ Au temps de Louis XIIIChapitre 11 sur 46 · LE MAGICIEN JEAN MICHEL HUILÉ VIF · texte numérisé non relu

LE MAGICIEN JEAN MICHEL HUILÉ VIF

19 juin 1G23, dans la salle de la conciergerie de Moulins*. Des juges conseillers « es dit siège », MM. Fouchier, Faverot, Bardon, Feydeau, s'assirent à ses côtés. Le sieur Gabriel Liendon, greffier, se disposa à remplir les fonctions de son office, et on ordonna d'amener le nommé Jean Michel, prisonnier, maître menuisier de la ville, arrêté le 15 dernier sur la clameur publique qu'il était sorcier maléficiant, donc accusé de sortilège à la requête du procureur du roi.

Jean Michel parut. C'était un homme do cinquante et un ans. Il avait des vêtements pauvres, des cheveux gris; sa démarche élait soupçonneuse et son regard intelligent mais faux. Il s'assit en tournant son bonnet entre ses doigts.

Après lui avoir fait décliner ses nom, prénoms, qualités, et « l'avoir requis » de prêter serment, M. Gaulmin lui demanda s'il savait pourquoi il se trouvait en prison. Michel répondit avec simplicité qu'il l'ignorait totalement. D'un ton posé, le juge lui dit alors qu'il y avait dix-neuf ans, en l'an 1604, il avait été condamné par arrêt « de nos seigneurs du Parlement à déclarer que mécham-

1. M. Gilljcrl Gaulmin de laGuyonnière, sieur deMonlgeorges, né à Moulins en 1585, mort à Paris en lOG.j, fui ensuite maître des requêtes, conseiller d'État et intendant du Nivernais.

ment et impieusement il s'esloit appliqué aux arts magiques et invocations de démons, dont il deraandoit pardon à Dieu, au roy et à Justice »; qu'il avait dû faire amende honorable la corde au cou et qu'il avait été banni pour cinq ans du royaume de France. S'en souvenait-il? Le menuisier hésita puis avoua. Il crut devoir compléter et corriger l'information. On lui avait à cette occasion brûlé quelques petits papiers dont un livre de Salomon qu'il tenait de M. Saillant l'apothicaire. Il avait profité de son bannissement pour voyager un peu ; il était allé à Venise, en Allemagne, à Vienne, à Tolède, et à Londres \ Ce n'était pas cinq ans, mais sept qu'il avait employés à voir du pays.

M. Gaulmin prit sur la table deux volumes inoctavo reliés en peau de truie; il feuilleta le tome premier, et tout en regardant les pages tourner déclara que ce livre, qui étaient les O^jeraZ/^ennci CorneliiAgrippœ, imprimés Lugduni, per Beringos fratres, noms de libraires supposés, et sans date,

1. Afin d'y poursuivre des études de sorcellerie. Sur l'état des croyances aux arts magiques dans ces différents pays de l'Europe pendant la première moitié du xvu" siècle, consulter : G. Roskoir, Geschichle des Teufels. Leipzig, 18G9, 2 vol. in-8"; — Th. Wright, Narratives of sorcery and magie from the mosi authentic sources. Londres, 1852, 2 vol. in-S"; — et la préface du Discours des sorciers de Boguet (Lyon, P. Rigaud, IGIO, in-S"). La croyance aux sorciers et en leurs maléfices était commune aux prolestants et aux catholiques.

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avait été saisi chez raccuso par le sergent Leduc, chargé de l'arrêter. Ces volumes contenaient les De occulta jjhilosophiâ libri très. Connaissait-il ce livre et à quoi s'en servait-il ' ? Le menuisier ne fit point difficulté de confesser qu'il reconnaissait la forme de ces reliures, quant à l'intérieur, il n'y entendait rien. C'était au surplus écrit en langue latine, laquelle on ne lui avait point apprise. — Mais, continua le lieutenant criminel, il y avait encore dans ce livre les Elementa magica de Petrus de Abano, et ledit Michel avait déclaré au procèsverbal signé en la conciergerie, que ces Eletnenta contenaient les sept conjurations des sept jours de la semaine. Il avait donc jeté l'œil dessus-? Il y avait encore à la suite le Gerardi Cremonensis Geomantinoe aslronomicx libellus, et ledit accusé

1. Cornélius Agrippa est un Allemand du déijul du xvi" siècle (1486-1534) qui successivement soldat, étudiant en médecine, professeur d'hébreu puis de théologie, médecin de Louise de Savoie, tenta d'expliquer dans son De occulta philosophiû que la magie était la première des sciences. Sa doctrine très compliquée et curieuse, mélange de théologie et d'aristotélisme, lui valut un an de prison. — Voir : A. Daguet, Cornélius Agrippa. Fribourg, Galley, 1836, in-S"; — A. Prost, Corneille Agrippa, sa vie et ses œuvres. Paris, Champion, 1881-83, 2 vol. in-S".

2. Pierre de Abano, alchimiste italien du xm^ siècle, docteur en médecine de Paris, professeur à Padoue, fut dénoncé à l'Inquisition comme magicien et mourut en prison laissant une douzaine d'ouvrages dont quelques-uns sont encore manuscrits (G. M. Mazzuchelli, Notice lii.storique et critique sur la vie iVAhano, dans Goulin, Mémoires littéraires et critiques pour servir à Vhisloire de la médecine. Paris, 1777, in-4", p. 30-64).

avait affirmé véhémentement ne point connaître les a Gementines astronomiques ' » ; il déguisait la vérité sans contredit. M. Gaulmin ouvrit le volume en la page 560 et montrant à Jean Michel une gravure offrant le dessin de plusieurs carrés emboîtés avec complications, semés de signes mystérieux, lui demanda s'il comprenait cette table subtile puisqu'il avait dit avoir étudié des figures astronomiques. Michel chercha un peu et mettant le doigl sur la page, désigna le soleil, la lune, ajouta qu'il aA'isait quelques planètes, mais qu'il ne connaissait que ce que lui en avoit conté M. Saillant, et qu'il n'en savait guère.

Le juge alors le pria de lui dire s'il savait ce qu'était le De magià d'Arbatel, ouvrage imprimé dans les mômes Opéra de Cornélius Agrippa, aux pages 574 à 602, lesquelles avaient été arrachées du présent exemplaire, ce qui était matière à inquiétude, et s'il connaissait la distinction de

1. Savant italien du xii" siècle qui alla étudier à Tolède chez les Maures et revint mourir en Italie, Gérard de Crémone a surtout traduit des ouvrages arabes — d'astronomie, de mathématiques, de physique, d'astrologie, — • près de 76 (Boncompagni, Délia vita e délie opère di Gherardo Cremonese. Roma, 1851, in-4"). Pour tous ces ouvrages de magie et ceux qui suivent, voir J.-G.-Th. Grasse, Bibliotheca magica et pneumci' tica. Leipzig, 1843, in-S"; surtout R. Yve-Plessis, Essai d'une bibliof/raphie française de la sorcellerie. Paris, Chacornac, 1900, in-S".

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neuf sorles de maj^ie laites par cet auteur. Le menuisier prolesta n'avoir jamais entendu rien ouï dire de cet homme. A la vérité M. Saillant lui avait bien un jour conté quelque chose, non point de neuf sortes de magie, mais de quatre, dont les effets étaient d'invoquer les esprits terrestres, ceux de l'air, ceux qui habitent dans les sept planètes, la quatrième pour obtenir la vision divine. Sa science sur ce point n'allait pas plus avant.

Enfin, toujours dans ce même livre relié en peau de truie, se trouvait, en poursuivant, YArs notoria quam creator altissimus Salomoni revelaml, œuvre pleine de malice redoutable, aux termes de laquelle, après quelques menues cérémonies, on devenait savant sans autrement tarder; œuvre pernicieuse, que l'Eglise avait condamnée en l'an 322. Michel l'avait-il lue et par ce moyen acquis son instruction? A tout Michel répondit négativement. Il ne s'y était « jamais abusé, il n'en avait jamais lu un feuillet ». Il n'avait non plus jamais entendu parler d'autres livres sur lesquels l'interrogea M. Gaulmin, ni de VArs Paulina, ni de l'ylrs spirituum faussement attribué à Saint Paul et à Salomon, ni du Testamentum Salomonis, du Megeton, du Gemelioth. Le lieutenant criminel eut beau lui expliquer avec complaisance

que ces derniers livres étaient supposés l'œuvre de Salomon par des magiciens pervers qui aussi imputaient à Saint Barnabe, Saint Léon, Gharlemagne, Albert le Grand et auparavant à Abel, Enoch, Abraham, des factums composés par des juifs d'Espagne, principalement de Tolède, oii la magie s'enseignait publiquement, et qu'on publiait méchamment sous le nom de ces saints personnages ; Jean Michel assura que tout au plus il tenait le fils du saint roi David pour bien Fauteur des choses qu'on disait être de lui, mais par ailleurs qu'il était un ignorant.

Sur quoi M. Gaulmin s'étonna. Comment avaitil pu parler à la prison de l'astrologie, des choses naturelles et supernaturelles, ainsi qu'il l'avait fait, n'étant qu'un simple menuisier? Le diable ne pouvait cependant le rendre docte et disert en la matière « par vraye infusion » ? Jean répéta qu'il n'avait jamais étudié. Il finit par dire qu'en outre de ce que M. Saillant l'apothicaire lui avait enseigné, il avait appris ce qu'il savait, à Marseille, du commis d'un individu qu'il nomma M. Dautemer.

M. Saillant était le grand initiateur. On pressa Jean Michel de questions captieuses et de menaces

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