LE MAGICIEN JEAN MIGUEL BUULE VIF
engageantes. Il se décida à s'ouvrir un peu. Il conla.
M. Saillant et lui, une fois, avaient décidé d'invoquer un esprit solaire nommé Raphaël. Ils partirent un lundi matin. Ils allèrent à l'ég'lise Saint-Pierre se confesser, puis rentrant à la boutique de l'apothicaire, celui-ci prit une étole, un manipule, une aube appartenante son frère, honnête ecclésiastique; il revêtit le tout, et, d'une main saisissant un couteau, de l'autre, tenant une tourterelle qu'il gardait sous le comptoir, il tua la bête d'un coup. Il recueillit le sang' avec précaution dans une écuelle et l'exorcisa de ces mots prononcés g'ravement : Exorcisa te creatura, cruoris per Saloîïionen prophetam. Le sang- caillé, on le découpa proprement en une étoile à sept branches et cette étoile est ce qu'on nomme le sceau de Salomon; elle sert à se défendre des esprits qui nous veulent du mal. De là, ils gagnèrent l'étang de l'Eperon et, sur le bord de l'eau, firent avec leur baguette un demi-cercle, que les magiciens en leur langage nomment demi-cerne. Il s'agissait de faire tomber Raphaël dedans. Raphaël devait apparaître sous la forme d'un homme haut de sept pieds et vêtu de l'habit modeste d'un frère cordelier. Le lendemain ils allèrent ouïr le service à l'église toute
la journée durant, et sur le soir retournant aux bords de l'étang, ils tracèrent à nouveau bien correctement deux autres cernes proches du premier, et autour écrivirent cinq ou six noms d'anges que les gens du métier nomment anges du temps, du mois, du jour, et anges de la face. Ils en demeurèrent là pour le moment. Le lendemain, à la première heure, ils furent communier le plus dévotement du monde. Mais ici M. Saillant prit peur'. Il voulut décider Jean Michel à terminer seul l'aventure. Celui-ci devait se rendre au même endroit que les jours précédents, achever bon nombre de petites liturgies restant à faire, puis finalement invoquer l'archange au moyen de ces paroles que l'apothicaire eut la précaution de traduire en français : « Par la vertu de Dieu vivant, vray Dieu, lequel t'a fait sempiternel en justice et en équité, viens, Raphaël, en belles formes et bénévolement; obéis à ton créateur et à moy par son nom très excellent lequel je te montre maintenant sur ma teste en levant ce sceau », et lever le sceau de sang de tourterelle caillé par-dessus son bonnet. Jean
1. L'Église considérail en effet la magie comme péché grave : " devinalion, enchantement, sortilège » est le premier des cas pénitenliaux que se réserve l'évêque {Statuts et régleme7is diocésains de Rouen, 1018. Dans G. Bessin, Concilia Rothomagensis ecclesiae, Rouen, 1717, in-fol., p. 121).
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Michel fat d'avis que là où un a[)olliicairc tremblait, un menuisier pouvait hésiter. Il refusa d'y aller : « occasion, conclut-il, que le tour demeura imparfait ».
M. Gaulmin était un esprit juste et curieux. Il s'était nourri de la sainte Écriture, avait pratiqué saint Thomas, n'avait négligé ni les Pères de l'Eglise, ni l'histoire conciliaire. Il était bon théologien. Il souleva une multitude d'objections'.
Puisqu'ils invoquaient, dit-il, Raphaël, qui est un
1. M. Gaulmin a été un savant connu cl appro'ciéau xvii" siècle. Il fut en relation épistolaire avec l'érudit Peiresc {Lettres de Peiresc aux frères Dupujj, éd. Tamizcy de Larroque, Paris, 1888, 3 vol. in-4", à la table; Bibl. nat., collcct. Dupuy, 688, fol. 91, et G63, fol. 19). Il faisait des vers latins et publia une demidouzaine d'ouvrages obscurs. Il avait imprimé en 1015 un traité de Psellus De opcratione dœmonorum dialogus (Paris, in-8"), ce qui explique qu'il soit si instruit en démonologie. Il savait beaucoup de langues, notamment les langues orientales. L'archidiacre Costar — homme fort poli, tils d'un chapelier, ce qui faisait dire, comme il avait toujours le chapeau à la main, qu'il tenait ce geste de son père — écrit dans son Apologie à M. Ménarje (Paris, 16.d7, in-4", p. 140) : « L'admirable M. Gaulmin possède parfaitement toutes les langues que la confusion de la Tour de Babel a introduites sur la terre. C'est une belle chose à ce rare personnage d'avoir une science d'une étendue si vaste et si approchante de l'infini! » M. Gaulmin a laissé près de 600 manuscrits orientaux aujourd'hui à la Bildiothcque nationale (L. Delisle, Le Caijinet des 7nanuscrits, 1, '210). D'humeur un peu vive, il se fit remarquer plus tard par sa hardiesse à parler au cardinal Ma/.arin comme maitre des requêtes et au nom de sa compagnie (Madame de Motteville, Méinoires, éd. Petitot, t. XXXVII, pp. 315 et 314). U avait tenté de parler aussi librement à Hiclielieu (Bibl. nat., collect. Uupuy, u"/4, fol. 217-225), mais son imprudence lui avait valu d'être mis à la Bastille (Diaireduc/iancclierSéguier,[n\\)y\é parA.Floquet, pp.200 et 2îl).
esprit solaire, c'est-à-dire un bon ange, qu'avaientils besoin du sceau de Salomon pour se garder de ses maléfices? Il ne faut point se défendre des bons anges qui ont la nature et la volonté bonnes. Ils pensaient le faire tomber dans le cerne. Mais les bons esprits ne peuvent point être contraints par invocations, sans quoi ils ne seraient point bienheureux; quant aux mauvais anges, ils ne peuvent davantage être mandés à moins qu'on ne fasse quelque petit pacte avec eux'.
Jean Michel continuant à tortiller son « chapel », avança le cou, ouvrant les yeux, relevant les lèvres, et dit que lui ne savait pas; c'était M. Saillant qui savait.
Le lieutenant criminel reprit. Ils en avaient à Raphaël. Que signifiait Raphaël et pourquoi appelaient-ils un ange respectable duquel il est fait mention en la sainte Ecriture, qui guérit Tobie, et qu'on invoque au missel? Ils voulaient le voir paraître en humble costume de cordelier ; mais il y a dans les 02)era môme d'Henri Cornélius Agrippa de Netlcsheim, que les formes humaines familières aux esprits du soleil sont celles d'un roi cou-
1. La question du discernement des bons anges et des mauvais est traitée dans le livre du magistrat contemporain Pierre de Lancre {Tableau de l'inconstance des mauvais anges et des démons. Paris, 1613, in-4", pp. 373-391).
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roniio purlanl un scoplro d'or. Non, toutes ces choses étaient fausses. L'Eglise les avait justement condamnées. Il n'y avait ni esprit solaire, ni esprit lunaire, ni esprit d'autres planètes quelconques. Il n'y avait que l'intelligence « laquelle esmeut probablement ».
Ensuite qu'entendaient-ils par les anges de la face? On trouvait dans les écrits des hébreux, parmi les dix ordres d'anges mentionnés, des anges de la face, qui étaient ceux qui étaient les plus relevés elles plus proches de Dieu. Était-ce de ceux-là qu'il était question? Michel souleva les épaules d'un geste de doute et dit qu'il pensait n'appeler que Raphaël afin de découvrir les trésors cachés dans la mer. M. Gaulmin se récria. Il prit la peine d'expliquer à l'accusé que Raphaël voulait dire « la médecine de Dieu » et non pas « les trésors de Dieu ». Le menuisier n'y comprit rien.
Le juge poursuivit doctement. Il dit que l'Eglise catholique n'admettait que le nom de trois anges, ainsi qu'il fut résolu au concile romain sous Zacharie pape, contre Ardelet et Clément. Les autres noms d'anges et de démons étaient l'œuvre maléficieuse des juifs, secondés des magiciens. Les magiciens aussi avaient coutume
d'abuser de plusieurs noms de Dieu. Ils savaient la prononciation particulière de certains de ces noms et par là pouvaient faire des miracles et tout ce qu'ils voulaient, scandaleuse invention judaïque, impie, faussement inventée et perfidement attribuée à Jésus-Christ. Michel n'en savait rien*.
Appeler un ange et reconnaître sa puissance, reprit M. Gaulmin éloquemment, c'était le rendre pareil en justice et en équité à Dieu, faire d'une créature l'égale de Dieu, impiété horrible et tumultueuse. L'accusé insista qu'il en était pourtant ainsi et que cela était écrit en lettres carrées dans un livre de parchemin vierge appartenant à M. Saillant, et consacré à un ange nommé Aucuel. Ces détails piquèrent la curiosité du lieutenant criminel qui voulut savoir ce que c'était que du parchemin vierge; il se trouva que c'était la peau d'un enfant mort-né. Quant au mot d'Aucuel, il disserta. Il remontra que ce nom se rencontre écrit d'une
1. On peut voir la discussion de ces questions dans les écrivains démonologiques du moment. C'est toute une bibliothèque d'auteurs : Sprengcr, Jean Nider, Del Rio, Jean Bodin. le procureur général Nicolas Rémy, Pierre de Lancre, conseiller au Parlement de Bordeaux, Henri Boguet, grand juge de Saint- Claude (que P. Benoit accuse d'avoir fait périr 600 sorciers : Hint. de l'abbaye de Sainf-Clamle, II, 554). — Consulter les répertoires cités de Grasse et Yvc-Plessis.En 1623 venait de paraître à Mayence le livre important de Don Francisco Torreblanca, Demonoloijia sive de maffia naturali, demonotica, libri quatuor.
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façon diverse dans les livres juifs et magiciens, et notamment par les lettres A. V. ce qui signifie racine et fondement de Dieu, nouvelle et scélérate impiété, Dieu n'ayant aucun principe mais étant le principe des principes. Michel qui suivait mal fît un geste incertain.
Cette première scène de magie ne devait pas être la seule. Le tribunal pressa insidieusement le prévenu. Celui-ci raconta qu'une autre fois étant en une taverne de la ville avec un prêtre nommé Messire Traveret', lequel présentement demeurait à Paris, sur le soir, il fit apporter un pigeon blanc. Le prêtre coupa le cou au pigeon, reçut le sang sur une assiette, jeta sur ce sang de l'eau bénite qu'il avait prise aux Carmes, et trempant une plume dans le sang rouge écrivit sur du parchemin quelques mois latins que dicta Michel. Hos aimas princeps Joannis'. Michel ne les avait point lus dans un livre; la phrase lui était dictée par un esprit, contenu dans une fiole, laquelle il por-
1. « Enquis s'il avoit fait dire des messes à un prêtre nommé Daberl, a dit qu'oui, en l'église de Saint-Jean de Bandan et que c'estoit pour dénouer l'aiguillette. » Sur le rôle du prêtre en tant « qu'interprète et truchement » des sorciers, ses responsabilités, surtout, voir P. de Lancre, op. cit., pp. 407 et suiv.