‹ Au temps de Louis XIIIChapitre 14 sur 46 · LE MAGICIEN JEAN MICHEL BUULÉ VIF · texte numérisé non relu

LE MAGICIEN JEAN MICHEL BUULÉ VIF

reconnaissait les ensorcelés en les regardant derrière l'oreille, où on apercevait deux filets rouges en forme de fourche, de V romain. Le procédé était excellent. Il le tenait d'un maître menuisier nommé Judérin, astrologien en la ville de Lyon. Il n'était point vrai, comme on avait voulu le lui faire dire, qu'il lui fût possible, à ces marques, de reconnaître ceux qui avaient donné le sort, pas plus que de montrer lesdits maléficiants dans un bassin ou dans un miroir. S'il avait

jamais connu un maiéficiant et dit son nom ce ne pouvait être que par révélation, toujours, de

l'esprit de la fiole.

Le sort reconnu, ajouta-t-il avec intérêt — on

l'écoutait, — il l'ôlait et le transmettait à des bêtes,

à des poules, par exemple, en prescrivant qu'on

portât ces poules hors de la paroisse et qu'on les

mangeât ailleurs par peur d'aventure.

M. Gaulmin observa qu'au lieu de le donner

aux poules, il eût mieux valu le jeter à des loups.

Michel n'en disconvint pas; seulement, dit-il, il

aurait fallu voir des loups, et il n'en avait jamais

vu.

Oui, on reconnaissait les ensorcelés au filet

rouge et aux fourches. Et Dieu sait s'il y en avait;

car enfin c'était lucratif de maléfîcier un être

vivant. Le diable , vous donnait dix sols huit deniers pour un homme et trois sols huit deniers pour une bête. M. Gaulmin réclama. Où donc le diable prenait-il cet argent? Le menuisier répliqua avec étonnement qu'il était pourtant bien le maître des trésors et sur cette réponse péremptoire, le juge n'insista pas.

Jean Michel poursuivit avec conviction que, lui, n'avait jamais usé de la magie ainsi méchamment; pour empire il ne l'eût voulu faire. Il n'avait cherché que le bien du prochain et avait aidé les gens de sa science. Le nommé Fontenel pouvait le dire, qu'il avait un jour empêché de passer sous le portail de la porte de Bourgogne, lui criant : « Ne passez pas là? » Fontenel avait obéi. Mais un chien, par hasard, ayant au même moment franchi le seuil était mort incontinent. Sur quoi Fontenel restant stupide, le menuisier lui avait dit : « Si vous y fussiez passé, il vous en fût arrivé autant ». L'esprit de la fiole lui avait révélé qu'il y avait là un sort jeté par un prêtre demeurant à Paray-le-Monial, pour la mère de Fontenel, laquelle se tenait proche de ladite porte.

M. Gaulmin ayant hasardé qu'en prévenant le susdit Fontenel, l'accusé se mêlait d'affaires qui ne le regardaient pas, Michel répondit que le

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compagnon en question lui avait demandé un remède pour guérir son fils qui était « troublé de son entendement » et qu'en interrogeant l'esprit de la fiole, celui-ci l'avait informé de ce détail.

Car il guérissait des maladies K Le lieutenant criminel fit allusion à des billets que le prévenu délivrait pour faire cesser la fièvre. Michel avoua qu'en effet il donnait des billets sur lesquels il écrivait Christus natus, Christus crucifixus, Christus mortuus et resurrexit, à cette intention. Il tenait le secret d'un prêtre de Rouen, et ignorait d'ailleurs si on guérissait. Savamment, M. Gaulmin développa cette idée que les mots indiqués, quelque respectables qu'ils fussent, n'avaient aucune vertu pour guérir, la nature opérant par mouvements et mutations doués de leurs qualités actives qui demandent des sujets disposés. L'accusé ne saisit pas ce développement. Il objecta pour sa défense que les capucins distribuaient aussi des cartons sur lesquels ils écrivaient le nom de Jésus.

Ce dont il s'était plutôt servi, c'étaient de feuilles de sauge. Il n'y écrivait rien dessus. On les ava-

le H a été fait tout un livre au xviie siècle sur les maladies causées par les incantations des sorciers, et leur diagnostic. Medicinae theoriticae medulla, seu viedicina animi et corporis ad atrophilum M. Pauli du Bé, docloris medici, opus. Paris, Couterot, 1671, in-8°.

lait, par trois, en forme de boulettes. Spécifique parfait! qu'il avait vu mainte fois pratiquer à feu son oncle, M. Nicolas Michel, en son temps curé de Saint-Bonnet.

Le tribunal s'inquiéta de ce nombre de trois. Était-il doué d'une vertu naturelle ou supernaturelle? Non assurément, « la quantité n'opère rien, sinon peut-être le mouvement local », opina M. Gaulmin. Le menuisier ne fut pas en mesure de lui répondre. Il avait répété ce qu'il avait vu faire. Pressé de questions, il finit pourtant par avouer qu'il écrivait sur les trois feuilles de sauge les mots gart, gar et gey. Le lieutenant criminel déduisit immédiatement que ces expressions signifiaient Peregrinans, 'peregrinatus est in sancto, et étaient d'obscurs mots hébraïques empruntés à des livres ténébreux de cabalistes. Michel, effrayé, dit qu'il les avait appris d'un sergent nommé Lafont de Saint-Liens.

Sur quoi, M. Gaulmin avança qu'il n'était pas si sur que les guérisons fussent seulement inspirées par le charitable souci du prochain. Il parla du nommé Devilliers, qui aurait payé de bons écus, pour permettre à l'accusé de coucher une nuit dehors afin de savoir qui pouvait bien l'avoir ensorcelé. Michel embarrassé confessa qu'il avait

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