‹ Au temps de Louis XIIIChapitre 3 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LOUiS XIII ENFANT

Le médecin Iléroard et les parties inédites de son jonrnal. — Le daupliin au cliàteaii de Saint-Germain-en-Laye, son appartement; le personnel. — La journée de l'enfant, promenades et visites. — Activité et gaieté du petit prince; chansons, danses, jeux. — Son goût pour les armes; il est soldat dans l'àme : rexercice, le tambour. — Ses amis, les gardes françaises de la compagnie de service au château. — Les chiens. — Passion pour la musique. — Le dauphin intelligent et avisé. — 11 ne supporte aucun propos risqué. — Il est afTectueux. — Il adore son père Henri IV. — Il craint Marie de Médicis et l'aime peu. — Càlineries à l'égard de la petite sœur et attachement pour Gaston. — Le dauphin aime ceux qui le servent : sa nourrice, Héroard. — Il a le sentiment de son rang et est jaloux de son autorité. — Sa volonté impérieuse, sa dureté, ses violentes colères. — Deux caractères essentiels de sa nature : bonté alTectueuse, instinct autoritaire.

Lorsque le pelil prince qui devait être plus tard le roi Louis XIII fut sur le point de naître, Henri IV désigna le médecin qui serait attaché à sa personne. Ce fut M. Jean Héroard, un excellent homme, consciencieux, méticuleux, qui avait cin-

2 AiJ TEMPS DE LO^IS XIÎI.

quanle ans, de la science et beaucoup d'ennemis ^• M. Jean Héroard, après la naissance de l'enfant, écrivit jour par jour, durant vingt-six ans, le détail minutieux de ses faits et gestes, depuis le teint de sa peau le malin, jusqu'au menu de son souper le soir. Les six volumes in-folio de ce journal sont fastidieux. MM. E . Soulié et Ed. de Barthélémy en ont publié en 1868 des extraits. Cette publication est critiquable. Les éditeurs ont relevé des détails sans intérêt et laissé des passages précieux. Ils ont intentionnellement inséré tous les traits inconvenants, ce qui laisse une impression d'ensemble inexacte. Ils ont modernisé le style et traduit les paroles du Dauphin tandis que le médecin a transcrit phonétiquement les propos de l'enfant, ce qui donne une sensation plus vivante. Nous avons repris ces manuscrits et

1. Jean Héroard était le médecin ordinaire du roi. Il avait été médecin de Claarles IX et de Henri IH. L'iiisloriographe de Louis XHI, Ch. Bernard, qui l'a bien connu, dit de lui « qu'il avoit de bonnes lettres et une grande expérience de sa profession » (G. Bernard, llist. de Louis Xlll. Paris, 1G46, in-fol., t. I,p. 40b). H mourut en 1028 à la Rochelle, ii làge de soixantedix-huit ans et fut enterré à Vaugrigneuse, près Limours, terre dont il était seigneur (E. Hamy, Jean Héroard, premier surintendant du jardin royal des plantes. Paris, Imp. nationale, 1896, in-8°). H existe un très beau médaillon de Dupré qui nous donne son portrait (Décrit par J.-A. Blanchct dans la Revue numismatique, 1893, XI, 252-258). M. F. MazeroUe attribue ce médaillon à Varin (F. MazeroUe, Les médailleurs français du XV" siècle au milieu du xyu". Paris. Imp. nat.. 1902, in-i", t. I,

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LOUÎS XIII ENFANT. 3

recueilli pour les années de IGOo à 1G07 — le Dauphin a quatre ans, cinq ans, six ans — les renseignements négligés, et par conséquent inédits qui peuvent nous faire connaître ce qu'a été en son bas âge le Louis XIII de plus tard, celui que la tradition représente comme un personnage froid, muet, insensible, jouet docile de favoris changeants ou de ministres autoritaires \ Il n'est question moins connue que la psychologie de celui qui fut le plus modeste et peut-être le plus digne de tous les rois Bourbons. Il n'en est pas de plus intéressante.

Le dauphin et ses frères et sœurs, légitimes ou non, — ces derniers plus nombreux que les autres — habitent ensemble le vieux château de Saint- Germain". Le roi et la reine les y ont mis au

1. Nous conserverons rorlhographe phonétique. Le manu' scrit d'IIéroard que nous avons revu est le ms. fr. 4022 de la Bibl. nat. M. Armand Baschct (Le roi chez la. reine. Paris, Pion, 1866, in-S") a déjà examiné directement le texte dHéroard, et extrait des passages non imprimés par MM. E. Soulié et Barthélémy, mais il n'étudie le Dauphin (chap. ivi que de 1600 il uni.

2. Marie de Médicis, dans ses lettres à la gouvernante, parlant de tous ces enfants les appelle « notre petite troupe » (Bibl. nat., ms. fr. 3G19, fol. 44). « Prenez toujours soin de toute la bande », dit-elle (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 87, fol. 142 r°). Elle ne fait pas de distinction entre ses propres enfants et ceux que le i"oi a eus ailleurs : « Amenez demain ici, écrit-elle, ma lille aînée avec mes lilles de Vendosme et de Verneuil et laissez tous mes autres enfants à Saint-Germain » {Ibid.. fol. '288 r").

4 AU TEMPS IJE LOI fB XIII.

grand air cl viennent voir de temps en temps comment ils vont. Le château est à peu près extérieurement ce qu'il est aujourd'hui. Les entours sont difTérents. Une hasse-cour des offices encadrée de communs s'étend du côté de la place actuelle. Un grand jardin clos de murs sépare de la forêt. C'est un jardin de ce temps, aux lignes droites, aux petites haies de buis, avec des noms qui reviennent souvent : l'allée des cyprès, l'allée des jasmins, l'allée des palissades ^ On va rarement à la forêt, dénommée le parc, qui fait l'effet d'un endroit sauvage et en friche. Du côté de la Seine une avenue pavée partant d'un pont jeté sur les fossés, au bout de la chapelle, conduit au château neuf de Saint-Germain qu'on est en train de construire sur le haut de la colline " et dont les terrasses descendantes abritent des g'rottes à effet d'eau. A droite de cette avenue le Palemail, petit bâtiment où se joue matin et soir avec

1. On trouve l'aspect du château de Saint-Germain tel qu'il est sous Henri IV, la disposition des jardins et les plans dans Androuet du Cerceau, Les plus exceUens bastimens de France. Paris, 1576-79. 2 vol. in-fol.

2. M. Charles Normand a étudié et décrit ce château neuf de Saint-Germain dont il ne reste aujourd'hui que le pavillon dit de Henri IV. — G. Normand, Le château neuf détruit de Sainl-Germain-en-Laye, d'après des manuscrits inédits et des estampes ignorées dans VAmi des Monuments : (1893), IX, 47-00, 73-92, 197-198, 317-321; {i896\ X, 108-174. 341-334; (1897), XI, 7-22; 86-122).

Loi'is XI II i;nfant. S

une répélilioii (jiii doit ùlro insi|>ulo au (lau[)liiM, le jeu illuslre et populaire du uiaiP.

Dans l'intérieur du château, dont le service est assuré par une compagnie de gardes françaises occupant à droite les vieux corps de garde voûtés, le dauphin habite le premier étage de la partie qui regarde vers l'Est, dans la direction du Mont- Valérien. C'est l'appartement du roi. Il comprend quatre à cinq pièces en enfilade, hautes, à plafonds de poutres apparentes, munies de grandes cheminées et éclairées des deux côtés : l'antichambre d'abord où l'enfant prend communément ses repas; la salle, oii il se tient quand il reçoit, fait jouer des instruments et chanter des chœurs; la chambre ensuite, la chambre du roi, ornée d'une balustrade : un lapis d'Orient cache le carrelage de brique ; sur les murs de grandes tapisseries anciennes couvrent et ornent; aux fenêtres « des custodes de sarge » — ou de serge — garantissent des rayons du soleil; les portraits du roi et de la reine, grands portraits en pied, dominent le tout ; le grand lit à colonnes où couche le prince,

1. Le palemail (de pila, maliens, boule et maillet) consiste à " chasser avec le moins de coups possible une boule de bois jusqu'à ce qu'elle touche des buts ou passe par des détroits désignés d'avance ». Noire croquet vient de là (Jusserand, /-e* sports et jeux (Vexercice dans l'ancieime France. Paris, Pion, 1901, in-18, p. 305).

puis trois autres lits autour, ceux de la gouvernante madame de Monglal, « mamanga » \ de la nourrice, lafemme Boquet, « douudoun», etd'une femme de chambre; des fauteuils, des « escabelles de velours, qui se ploient », une chaise basse pour l'enfant, des tables. Après quoi le cabinet du roi, et une tourelle formant une petite pièce ^

Le personnel est logé au second. M. Iléroard a une chambre à coucher et un cabinet de travail, une tt étude », dans laquelle le dauphin vient souvent regarder les images de quelque grand livre, ou s'amuser, de la fenêtre, à héler les passants, à jeter en bas, quand il boit du bouillon, le « demeurant », à envoyer aux petits garçons du pays qui courent, jouent et sautent de « grands blancs attachés à une pierre ». « Doundoun » a sa chambre à côté. Le reste est de-ci, de-là.

Il est nombreux, ce personnel, une vingtaine

1. Madame de Monglat esL une demoiselle Françoise de Longiiejoue qui a épousé en secondes noces Robert de llarlay, baron de Monglat, lequel mourut en 1607, premier maître d'hôtel de Henri IV (Le P. Anselme, y//sL fjénéalogique, YI, 466). Le surnom de « mamanga », diminutif sans doute de « maman Monglat », lui resta jusqu'à sa mort qui eut lieu le 25 avril 1633. A l'âge de trente ans, Louis XIII appelait encore son ancienne gouvernante de la sorte.

2. Ces indications topographiques se trouvent disséminées çà et là dans le journal d'Iléroard, où nous les avons recueillies. Il est à remarquer que lacliambre du dauphin (tapisseries et lit) suivait celui-ci lorsque le petit prince allait en voyage.

(le gens pour le service parliculier du [triiice : des femmes de chambre; une remueuse; le valet Je chambre qui le porte, Birat, et que le dauphin appelle « mon valet »; l'huissier de salle, M. Rabouin ; le suisse ; un portefaix ; un page ; un joueur de luth; un violoneux; un lavandier; l'apothicaire, M. Guérin; le sommelier, M. Gilles, que l'enfant nomme familièrement a Pelo » parce qu'il est chauve. Nous ne parlons pas de l'aumônier, messire Robert, et des filles de madame de Monglat, mesdames de Yitryetde Saint-Georges ^

Le petit dauphin se réveille le matin entre sept et huit heures. Il se fait quelquefois porter dans le lit de sa nourrice, plus souvent dans celui de madame de Monglat, « doundoun » ayant la mauvaise habitude de se parfumer de safran ce que l'enfant déteste :

« I sen bon en vote li, mamanga, déclare-t-il à sa gouvernante; i sen la poudre de violete. I pu au li de doundoun ! »

1. Les frais de ce personnel de la maison du Dauphin s'élèvent pour 1CU6 à l'J 620 livres {Estât des officiers de la maison de Monseigneur le dauphin et autres officiers de Madame en l'an IGOG. Dans Journal de Pierre de TEstoile, éd. Brunet et Champollion, IX, 88). L'ensemble des dépenses de la maison monte à 130 000 livres, pour 1G07 (iJibl. nat., collection Dupuy, 89, fol. :2io. Voir Revue rétrospective, 1'" série, IV, p. 182).

8 AUTEMrSDELOUISXlII.

Il s'assied sur son séant, et joue. Ses jouets sont variés : un petit ménage d'argent avec lequel il fait la cuisine, une petite galère équipée et montée de bonshommes en carton, un cerf de marbre, une grenouille mécanique, un sifflet d'ivoire'. Sur les huit heures et demie neuf heures, on remplace sa robe de nuit par un manteau ou une robe de chambre fourrée incarnat-, on lui passe des pantoufles et la toilette commence : elle est longue et pénible; il faut le vêtir et le peigner à bâtons rompus, lentement, pendant qu'il va et s'agite. Il court d'un bout de la chambre à l'autre, du portrait d'Henri IV à celui de Marie de Médicis, disant à chacun, avec une révérence, « bon jou, papa, bon jou, maman », et à chacun faisant un petit saut.

Entre neuf heures et neuf heures et demie il déjeune; son menu comprend du bouillon, des œufs à la coque, des pommes cuites ou des cerises ^

1. M. H.-R. d'Allemagne a éniiniéré les jouets donnés au dauphin dans son Histoire des jouets. Paris, Hachette, 1902, gr. in-4', pp. 48, 164, 200, 218. Nous en signalons quelques-uns ici qu'il n'a pas connus.

2. Marie de Médicis donne les robes de son fds en souvenirs: « Vous trouverez dans ce paquet, écrit-elle à Concini, en Italie (1GÛ6), une robe de mon fils le dauphin que je vous prie de faire bailler à ma tante la grande-duchesse » (Bibl. nat.. Cinq- Cents Colbert, 87, fol. 52 r°).

3. On sert le dauphin dans de la vaisselle d'argent (Lettre de Marie de Médicis à madame de Monglat. Ibid., 81, fol. 294 r").

LOUIS Mil E.M'AN'

Puis la messe, tous les jours, dite par raiimonier, IM. Uuberl, cl servie par le pelit Diimoiit, clerc de chapelle*. Le dauphin y assiste sur un >( carreau » ou coussin. Il n'y est pas patient; il remue, parle tout haut, imite le son de la « clochette » quand celle-ci sonne : « drlodrlo drlo » et fait des réflexions. L'aumônier vient dire l'évangile sur lui ; il refuse souvent de se lever. Dans le courant de l'office, le petit Duniont lui apporte « la paix » à baiser. Le prince n'est pas édifiant en assistant à ce qu'il appelle « la mèche ».

La cérémonie achevée, on le mène, quand il fait beau, se promener « avec un parasol » s'il y a du soleil, au jardin-. Les allées de cyprès sont pleines de fleurs, de violettes que le prince est « aspre à cueillir » : « il se joue à remuer de la

1. M. Robert supplée le chapelain en titre régulier Gilles Gascelin, lequel a été adjoint à l'aumônier Louis de Bologne. « Dès le moment que Louis XllI fut né, dit Archon {Hist. ecclésiastique de la chapelle des rois de France. Paris, 1711, in-4'>, II, 705), le roy son père nomma un chapelain pour dire la messe tous les jours ilans un oratoire qui était proche de la chambre où ce jeune prince étoit élevé. Ce chapelain qui est même appelé sur l'état, aumônier, parce qu'il en faisoit les fonctions, étoit Louis de Bologne. 11 eut ordre d'instruire le dauphin des principes de la religion chrétienne. On nomma aussi un clerc de chapelle pour servir la messe. Ce clerc de chapelle était Thomas Du mon t. »

2. « S'il aime à sortir hors de la chambre et prendre l'air, lorsqu'il fait beau, écrit Henri IV à madame de Monglat, il a de qui tenir • [Lettres missives, éd. Berger de Xivrey, VIII, 824).

terre avec sa paile, en faict un chasleau ». Le plus fréquemment, presque chaque jour, on le conduit au palemail dont il joue perpétuellement. La promenade parfois s'allonge; on va au château neuf regarder les ouvriers qui construisent; on descend dans les grottes, surtout celle de Mercure, oii un jeu aménagé par Francine permet, en tournant un rohinet, de couvrir d'eau inopinément les gens qui sont là. Le dauphin s'amuse à cette plaisanterie \

Les sorties ne sont guère plus lointaines. Une fois en six mois on se rend au Pec par le bac, voir une garenne où l'enfant se distrait à regarder des lapins. Rarement on va en forêt, une fois en carrosse ; on le déplace peu -.

1. Ces sortes de facéties sont de tradition ancienne. Elles existaient au xv^ siècle (M. Quanlin, Les ducs de Bourf/oyne, comtes de Flandre, mœurs et usur/es. Paris, Champion, 1883, gr. in-8°, p. 30). Le cardinal de Richelieu en aura à Rueil {Ëvelyn's Diary and correspondence, froin 1641 to 1706, éd. by W. Bray. London, ISiJO, in-8", p. SO). Les vues des grottes de Saint-Germain ont été gravées par Abraham Bosse (Voir G. Duplessis, Catalogue de l'œuvre d'Abraliam Bosse. Paris, 1859, in-S"). Elles ont été reproduites dans l'article de C. Normand consacré au château de Saint-Germain (cité plus haut). Sur Francine consulter E. Couard, Thomas Francini, intendant général des eaux et fontaines de France, 1572-16ol, dans Réuniondes Sociétés des Beaux-Arts des dép. Procès-verbaux; 1894, pp. lio9-1492.

2. Lorsque le roi et le reine vontàSaint-Cloud ils mandentà madame de Monglal de leur envoyer les enfants déjeuner avec eux (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 87, fol. 14G r"). Une fois où une épidémie se déclara à Saint-Germain, on fit

LUllS XI II ENFANT. H

Quand il pleut, il faut s'enfermer dans la salle de bal, — une belle salle datant de François P"", encore subsistante mais délabrée, située entre la chapelle et la grande porte, — demeurer dans les galeries, monter chez M. Héroard, chez la nourrice, rester dans la chambre. Une distraction est de grimper jusqu'à « l'horologe » pour la voir sonner, ou de gagner le toit : « ho qu'il fait beau ici », dit l'enfant devant la vue immense.

L'heure du dîner, ainsi qu'on désigne le second repas, est irrégulière, midi, une heure, une heure et demie. Peu de variété de menu : du potage, du hachis de chapon bouilli, de la moelle de veau, dont l'enfant rafîole; — il en mange tous les jours avec une cuiller; il tire d'un os qu'on lui sert; — du lapereau; du poulet bouilli; du chapon rôti; du gras de jarret de veau et des tendons particulièrement préférés; de temps en temps une « salade de fleurs de violette et de buglosse avec tant soit peu d'huile, sucre et vinaigre ». Le dauphin l'aime tant qu'il voudrait « qu'on m'en fasse tou lé jou ».

En guise de boisson, très peu de vin, fort étendu

partir le dauphin pour Noisy-le-Roi (Ibid., fol. 156 V.) Le petit prince voyage en litière {Journal de Pierre de TEstoile, VIII, 164).

(l'un breuvage particulier qui paraît être une décoction de racine d'oseille et de chiendent, « l'eau d'ozeille du dauphin ».

Le repas terminé, messire Robert, l'aumônier, dit Agimus, « gâches à Dieu », traduit l'enfant, après qu'on a lavé proprement les doigts, ce que M. Héroard désigne de la formule écourtée « mains nettes » ; puis on reprend les jeux ou les promenades.

Vers deux heures et demie a lieu le goûter. Il se compose de cerises ou de poires confîtes, de pain, « un gros quignon », d'une ou deux tranches de massepain.

De nouveau on retourne au jardin, au palemail, au bâtiment neuf. A six heures, six heures et demie, le souper, qui comprend très uniformément une panade, un hachis de chapon bouilli, du poulet bouilli, un aileron ou du rôti avec des cerises confites et une tranche de massepain *. Après souper, s'il fait jour, on retourne au jardin ; de temps en temps on monte à cheval.

Le coucher a lieu à huit heures. L'exempt des gardes vient prendre le mot que le dauphin donne au hasard.

1. Vingt ans après, on sert au prince presque les mêmes menus et ce sont les mêmes plats qu'il préfère (Voir par exemple le menu du 15 juin 1622, Journal d'Héroard. Bibl. nat., ms. fr. 4027, fol. 63 r°).

Loris Xlll ENFANT. 13

Madame ilc Monglal fait dire la prière que Jean Iléroard nous a conservée telle qu'il l'entend réciter lous les soirs par l'enfant : le prince « dict Notre Père, etc., Je crot/s en Dieu, etc , promptement et sans y faillir » ; puis pour terminer ceci qui a été composé exprès : « Dieu doint [donne] bonne vie à papa, à maman, à sœu sœu (sa petite sœur), à moucheu dauphin (c'est lui-môme), é me face la gace d'ète home de bien époin opiniate; é me doint s'amou [son amourj, sa gace et sa bénédicion. In nomine ijati e fdii e pwitu santo. Amen. »

Le dialogue suivant se reproduit avec fréquence : l'enfant est couché, ses yeux se ferment de sommeil ; madame de Monglat dit :

« — Monsieur, vous n'avez pas prié Dieu.

» — Hé, mamanga, ce sera pou demain, laissé moy domi.

» — Monsieur, dites seulement : « Dieu doint bonne vie à papa, à maman, etc. »

Avant qu'il s'endorme, on lui fait chaque soir manger un peu de confilure de rose à laquelle peut-être on attribue quelque valeur soporative.

Si cela ne suffit pas, on chaule, ou bien on use du bizarre moyen de tapoter doucement l'enfant

14 AU TEMPS DE LOUIS Xlll.

à la lète, aux épaules, et ailleurs. Le dauphin s'endort les bras sous son chevet.

Et la même existence reprend le lendemain, sans incident, sans variété, avec les mêmes promenades au jardin, les mêmes séances au palemail. Le village — ainsi appelle-t-on Saint-Germain — offre peu de ressources \ Des marchands ambulants, le plus souvent des merciers, entrent parfois dans la cour du château; on montre à l'enfant leurs étalages et on achète quelque marchandise. Les processions de la paroisse sont matières à distraction, on va les voir de la chambre de la sœur, petite madame, qui est du côté du bourg. Il vient des mendiants; ils sont désignés du nom générique « d'irlandais », vagabonds loqueteux auxquels on donne l'aumône mais qu'on écarte, à moins qu'ils ne jouent des instruments, car alors on les fait monter dans les appartements pour écouler leur répertoire. Le dauphin est passionné de musique, bonne ou mauvaise, et entend tout avec bonheur. Enlin il y a les ouvriers qui

1. Marie de Àlétlicis n'aime i)us qu'un ait beaucoup de rapports avec la ville; elle recommande à madame de Monglat de prendre garde « que ce qui est de votre suite ne fréquente que le moins que faire se pourra avec ceux du bourg >• (Bibl. nal., Cinq-CenlsGolbert, 87, fol. L'iC v").

LOriS Mit r.\l ANT. 15

travaillent au cliùleau iicul', (liai'iieiiLiers, maçons : on va les voir à l'œuvre. L'un denlrc eux est efficacement utilisé pour cfiVayer l'enfant quand celui-ci n'est ])as saife : Bonaars le maçon. Il doit avoir quelque aspect herculéen, une laideur hirsute ou la voix effrayante; il est le seul dont le nom épouvante « moucheu dauphin ». Une fois que celui-ci tempête une demi-heure durant ne voulant pas aller à la messe, Bongars mandé arrive et tonitrue : « Allez à la messe ou je vous emporteray! » « Il y alla soudain » en murmurant un peu blême : « Je ne serai pu opiniate » \ Quelques rares visites du dehors. Des personnages viennent voir le fils du roi, contempler avec une déférence émue leur futur souverain. On a des formes respectueuses. Tout le monde doit l'appeler « Monsieur » simplement, et il est le seul qu'on désigne de la sorte. Les visites sont tenues, quelles qu'elles soient, à un cérémonial : on se découvre devant l'enfant, et on s'incline; lui, donne sa main à baiser''. M. de Montmo-

1. La reine fait allusion à ce maçon dans une de ses leUres à la gouvernante : ■< J'ai appris, lui dit-elle, par le sieur de Monglat, que mon lilsle dauphin commence à rentrer en son opiniastreté accoutumée et qu'il ne se soucie plus du maçon ni de toutes les menaces qu'on lui peut faire » (lOid., S(i, fol. 275 r").

2. Marie de Médicis recommande de ne laisser voir le dauphin qu'aux « seigneurs, dames, gentilshommes et autres per-

rency, un jour, se trouvant là au moment de son repas, le servit à table et lui tint la serviette, fonction de cour très noble. Ces formes n'empêcheront pas d'ailleurs le bonhomme de recevoir le fouet.

Il n'a pas été question d'étude dans cet emploi de sa journée. Il n'en est pas question dans le journal d'Héroard. Une fois, en juin 1606, le dauphin entend dire que son frère naturel, M. le chevalier, second fils de Gabrielle d'Estrées, travaille : « Je veux aussi, dit-il soudain, allé à « l'échoie. Donné moi mon équipage. » — « G'estoit un escriptoire en forme de cassette où estoit son papier, sa plume et son encre. — Il va en la chambre de M. le chevalier, où estoit l'eschole. Il escript un peu, en fait autant à ses lettres, s'en lasse incontinent. » Il doit avoir les premières notions des rudiments. On ne l'instruit pas régu-

sonneà de qualité, mais non à d'autres », encore faut-il qu'on en use « avec l'ordre et le respect qui lui est dû » (Bibl. nat., ms. fr. 3649, fol. 57). Au moindre bruit de maladie contagieuse à Saint-Germain ou à Paris, elle prescrit de plus grandes précautions (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 86, fol. 273). Elle donne une lettre spéciale à ceux qui veulent voir son fils [Ibid.^ fol. 201). Par contre elle interdit formellement qu'on montre les princes à la marquise de Verneuil (loid., 87, fol. 33 v) et si les enfants de celle-ci vont voir leur mère à Passy, la reine ordonne à madame de Monglat de les faire accompagner d'une personne sûre qui rendra compte de tout ce qui aura été dit {Ibid., 86, fol. 309 V"). L'épouse et l'italienne reparaissent ici.

LOnS Mil ENFANT. 17

lièrement'. Le fuliir gouverneur, M. de Souvré, manjuis Je Gourlanvaux, « seigneur très accompli », puis les précepteurs, Vauquelin des Yveteaux, poète léger et trop inconséquent, surtout le vénérable et savant Nicolas Lefèvre, au moment venu, se chargeront de ce soin.

Mais il aime à griffonner; il s'essaie à des vignettes informes que Jean Héroard a conservées avec une attention pieuse et qu'on retrouve intercalées dans son manuscrit à leur date, comme des reliques curieuses, caricatures souvent, satires anodines contre les gens de l'entourage, que, pour plus de clarté, le médecin explique en ajoutant à la main la légende, ainsi que la désignation des personnes. Louis XIII sera plus tard un artiste de goût, dessinant, faisant de l'aqua-

1. Saint-Simon a vivement incriminé cette ignorance qu'il considère comme voulue et qu'il attribue à de bas calculs chez Marie de Médicis. « On le laissa croupir dans l'oisiveté, dit-il (Parallèle des ti'ois premiers rois Bourbons, p. 7), dans l'inutilité et dans une ignorance si parfaite de tout, qu'il s"est souvent plaint à mon père, dans la suite, qu'on ne lui avoit pas mesme appris à lire. » Cette dernière assertion ne paraît pas exacte. C. Bernard, qui a reçu des confidences de Louis XIII, affirme que ce prince avait' appris à lire et à écrire avec les femmes {Hist. de Louis XIII, p. 5). Héruard d'ailleurs était d'avis de ne pas se hâter à commencer l'instruction d'un enfant (J. Héroard, L'institution du prince. Paris, 1609, in-8°, p. 7). De fait le dauphin n'a été ni mieux ni plus mal traité qu'un autre enfant de son âge (Voir Anis, David liivault de Fleurance et les autres précepteurs de Louis XIII. Paris, Picard, in-S").

relie'; ainsi qu'il sera un musicien passionné et même un compositeur intéressant.

a Actif, ardent, robuste en toutes ses actions, fort de corps, fort d'esprit, le dauphin, dit Héroard, ne peut durer en place. Il est grand, hardy, tout viril. Il coigne, remue, saulte, court... Il est impérieux... toujours en action, l'œil et l'aureille partout"... Il a une voix merveilleusement forte et sèche. » Il est en gaieté continuelle, chantant, dansant, plaisantant. Le médecin écrit presque chaque soir, pour clore : « fort gai ». Après souper, l'enfant donne le bonsoir à chacun en chantant; il chante au lit. Quand il se réveille au milieu de la nuit, il demande de la bougie, chantonne et s'amuse. « Il mange en se promenant, en saultant; chante en mangeant.... Il est toujours frétillant, mouvant, hardi, se jouant gaiement, allant, venant, fripon, railleur. »

Il glose et fait des chansons sur tout. Il prend tout sur le ton gai.

1. Le cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale conserve le portrait à l'aquarelle d'un gentilhomme, qu'on lui attribue.

2. Un contemporain lui trouve « l'image, les actions, le vif esprit et ferme entendement » de Henri IV (Dïscourst présenté à la reine mère du roi en l'année 1612; imprimé au tome V, p. 299 des Mémoires d'Etal de M. de Villeroy. Amsterdam, 1725, in-12)'

11 demande à mademoiselle de Ventelct :

« — Tétai, où a-t-on pote cesle mèche (messe)

noire ([ui été à la chapelle?

(Tl s'agit du mobilier funèbre qui avait servi à

dire une messe de requiem pour le repos de l'àme

du roi Henri III.)

— Monsieur, on l'a raportée à Paris.

— Pouquoi est-elle noire?

— Monsieur, c'est pour prier Dieu pour le feu roi. Vous devés bien prier Dieu pour lui et faire des gambades.

» — Pouquoi?

» — Monsieur, pour ce que vous ne seriez pas ce que vous estes.

» — Que que j'eusse esté?

» — Vous n'eussiez esté rien.

» — Pouquoi?

» — Monsieur, pour ce que papa ne se fût pas marié et vous n'eussiez pas esté au monde.

» — J'eusse esté rien?

» — Non, monsieur, vous n'eussiez rien esté.

» — Je m'en va donc faire une gambade.

» Et se prend à saulter et à gambader.

» — En vêla encore une aute.

» Avec une grande gaieté et disposition. »

Il sait beaucoup de chansons. Il en sait de

simples et de plus compliquées aussi que le « turelututu chapeau pointu » qu'il répète souvent. Il en est qu'il affectionne : Quand je remue tout branle... Robin s^ en va à Tours acheter du velours... La belle est snr la mule... Les Gascons dont Henri IV a rempli les compagnies de ses gardes lui en apprennent, dans leur patois du midi : le prince chantonne le refrain : Miquele se voeu marida...

Chose singulière, avec cette grande gaieté, il n'est pas rieur « pour rire souvent » au moins ^ Le médecin note ses éclats de rire comme des phénomènes rares. Ce sont par surcroît des rires « à pleins poumons », très haut, à voix forte, que le médecin caractérise : « des gros rires d'hostellier ». Lorsque l'accès prend au prince, Jean Héroard note que cela est « contre son naturel, car il n'est pas grand rieur ».

Sa gaieté naturelle ne se traduit pas seulement par les nombreuses chansons qu'il chante ou qu'il fait chanter — tel cet huissier de salle auquel il fait exécuter des noëls plusieurs heures durant, —

1. L'ambassadeur vénitien, Pietro Priiili, a aussi relevé ce détail : « Non si vide a ridere che rare volte », dit-il [Relazione degli Stati europei lette al senato dagll ambasciatori veneti, éd. N. Barozzi et G. Berchet ; Venise, 1857, II, i, p. 209). Foscariiii le note également {Ibid., p. 339).

il danse perpéluelleniciit. Il sait la bourrée, la bergamasfjuc, les branles, la sarabande \ Il danse la sarabande avec des osselets ou des castagnettes qu'il fait « cliquer ». C'est sa joie, cette agitation, ce trémoussement du corps; il s'y porte avec impétuosité et passion. Il est remarquablement vivant. « Le dauphin aimoit fort le jeu et goustoit le plaisir, le goustoit et le ressentoit avec exclamation. »

Il possède un petit carrosse vert, carrosse tout petit qu'on traîne à bras dans les appartements et dans lequel il se promène. Certaine poupée appelée Cupidon l'amuse; il la malmène. Une fois, il se rend dans la chambre de sa petite sœur, lui prend sa poupée d'un bras et lui dit de saisir l'autre bras : « Madame, tené pa là ». « Et se prennent tous deux à brandiller ung peu vivement cette poupine. Il estoit rude joueur. » Les jouets le divertissent. Il exprime le désir d'acheter à la foire de Saint-Germain « de ces famés qui bâtent leu mari avé un mateau su la tête :

1. Voir rénumération des danses du temps dans le Miroir de contentement baillé pour estrenne à tous les cjens mariés, Paris, N. Roussel, 1019, in-8°; réimprimé par Ed. Fournier dans ses Variétés liist. et litt., II, 15. — En mars 1608, le dauphin sera admis à danser dans un grand ballet devant le roi au Louvre, à figurer simplement sans doute [Journal de Pierre de L'Estoile, IX, 52).

chaq, chaq ; elles les couignent bien ». Il a du g-oût pour les quilles; il en joue « à la pirouette et la tourne fort dextrement. Il estoit adroit à tout dès la première fois qu'il faisoit quelque chose ». Les galets le ravissent; il les manie vigoureusement, ajustant « loin de six pas ». Mais le palemail, le continuel palemail où il se rend matin et soir, par beau temps et par pluie, occupe dans son existence la place prépondérante. Il y est expert. Une fois il est si furieux de manquer ses coups, qu'il veut attribuer son humiliation à des gants neufs qu'il met pour la première fois.

Ce qu'il aime par-dessus tout, ce sont les armes \ Il tire bien de l'arc. Il afTectionne les armes à feu. Il a des arquebuses en nombre, toutes les variétés : à rouet, en bois, à serpentin, à mèche; il les porte à la manière des soldats,

l. " II semble qu'il ait l'esprit plus adonné aux armes qu'à toute autre chose », mande Henri IV à M. de Beaumont le 28 sept. 1605 {Lettres inissives, VI, 531); et Malherbe écrivant à Peiresc confirme le fait : « Ce prince, sans cajolerie, promet merveilles; il a toute son inclination à la guerre, ne prenant plaisir qu'aux armes et aux chevaux » {Œuv/rs, éd. Lalanne, III, 194). Pietro Priuli observe que c'est surtout en présence du roi que « si mostra inclinalissimo aile armi >■ {op. et loc. cit.). L'ambassadeur florentin Andréa Cioli écrit tiue le dauphin est « fier, ardent, très agile, qu'il aime particulièrement les armes et parle très souvent de guerre, de capitaines, de soldats et de forteresses » (Cité par B. Zeller, La minorité de Louis XIII, p. 127).

sur le cou ; il les manie habilement, tire aux corneilles pour s'exercer, et quand il n'y a pas de corneilles, que quelque malheureux cheval paît tran({uillement dans un pré, il l'ajuste de sa fenêtre, et le fouette de sa décharge de plomb. Il a aussi des piques; il en fait parfaitement l'exercice, criant les commandements : « Tenez vos piques en terre! — Piques hautes! etc. ». Le maniement de l'arme n'a pas de secret pour lui : il est bon piquier, comme il est bon mousquetaire.

C'est un soldat dans l'âme; il adore le métier. Exercices, cris, gestes, tout lui est familier. Il n'est pas une batterie de tambour qu'il ne connaisse ^ avec les paroles mises dessus par les troupiers : « Pren ton cazaquin; pren ton cazaquin!... Si vous y vené ; si vous y vené!... Allons-nous-en lu; allons-nous-en tô ! » cadences amusantes où l'on reconnaît sans peine l'appel aux armes, la mise en bataille et la retraite. Le bruit que fait le tambour lorsque les soldats entrent en garde, — « vêla qui ente en gade » — est une onomatopée revenant perpétuellement sur

1. Bassompierre le félicitera plus tard de ce que « n'ayant jamais été montré à battre le tambour, il le fait mieux que les maislres « {Mémoires, éd. Ghanterac, 11, 138).

les lèvres de Tenfant : « palalapatoun, prelaprelatoun, prretatatatoun ». De temps en temps il fait venir un tambour sous ses fenêtres et exécuter les batteries, chamades, champs et marches. Si Henri IV est au château et sur le point de sortir, l'enfant court au tambour de la compagnie suspendu après le pilier du portique, le décroche et bat le rassemblement disant : « Véci le roy qui va passé ». Pour un oui ou pour un non, il « va en la court, s'amuse à battre le gros tambour de la compagnie ».

Il joue à la guerre; il y joue « à l'accoutumée; c'estoit ung service qui lui plaisoit fort et auquel il esloit fort adroit et à tout exercice de cesle sorte ». Cent fois par jour il imite le bruit de la décharge du mousquet « pautauouou ». Tantôt il choisit pour soldats « de grands tuyaux de chaulme pris des paillasses vuidées » et qu'il dit être des piquiers; tantôt il recrute les enfants disponibles du château et les incorpore dans une troupe improvisée'. Mais il joue aussi avec des soldats, de vrais, ceux du corps de garde. Il les fait sortir du poste, les range en bataille, les commande. Il

1. Il faisait faire l'exercice à une troupe de jeunes nobles, ou bien prenait comme soldats une quarantaine d'enfants de Suisses âgés de douze à seize ans. Il était exactement obéi (G. Bernard, llist. de Louis XIII, I, ").

LOUTS XIII ENFANT. 2;")

cumule les fouclious de lambour et de chef. Il va devant eux, Latlanl, après les avoir rassemldés et armés. Puis, la partie terminée, il les fait mettre en haie, bat une dernière fois, après quoi il dit : « I fau allé au logis » ; il jette la caisse sur son épaule : « Je m'en va à mon logis ». Et le futur roi, simple tambour, s'en va.

Ces soldats sont ses bons amis. La compagnie chargée du service du château est la 20" du régiment des gardes françaises, forte de 120 hommes et commandée par le capitaine de Mansan, qui a pour lieutenant M. de Belmont, pour enseigne M. de Crissy, pour maréchal des logis M. d'Oinville'. Mais le prince s'occupe peu des officiers

1. Celte compagnie n'a pas clc créée en 1G06 pour la garde du dauphin comme le dit le P. Daniel {Hist. de la Milice française. Paris, 1721, in-4", 11, 277). Elle existait déjà en 159G. (D'après les registres des extraordinaires des guerres. Bibl. nat. Uecueil Cangé, t. V). M. Paul Mansan en devint capitaine en lo98 et resta dans ce poste pendant trente-trois ans, jusqu'en 1(331, date de sa mort (Le Pippre de Neuville, Abrérjé chronologique de la maison du roi. Liège, 1735, III, 203). La 20" compagnie a été très longtemps affectée au service des princes {Mémoii^es de Déageant, éd. de 1668, p. 20). Ce M. de Mansan appartenait à une grande famille béarnaise (Voir les DefJ'ences de Jean Paul de Lescun seigneur de Pielz. Ortliès, A. Rouyer, 1619, in-S", p. 59). 11 ne faut pas le confondre avec un neveu de son nom, lieutenant aux gardes fran(;aises qui fut tué dans l'Ile de Ré en 1627 (Michel de Marillac, Relation de la descente des Anglais dans Vile de lié. Paris, 1628, in-8", p. 193). — Quant à M. de Belmont, il était encore lieutenant de la même compagnie en 1620, et eut les cuisses cassées d'un coup d'arquel)use à l'attaque du château de Cacn (Mémoires de Puységur, éd. Tamizey de Larroquc, I, 5).

qu'il ne fréquente pas. Il raffole des hommes. Ce sont de braves garçons, joviaux, plaisants, avec lesquels il en use sur un ton de familiarité divertissante. Quand il vient au corps de garde, les soldats s'assemblent autour de lui et il « s'amuse à railler avec eux. Ceux-ci lui en content comme ils font entre eux ». Le prince les mène dans sa chambre, leur fait dire des histoires, joue avec eux à « burlurette », à « frape-main », qui doit être la main chaude, à « votre place me plaist ». « Il se familiarisoit de son mouvement avec les soldats plustost qu'avec tout autre sorte de personnes, faisant de pair et compagnon avec eux. » Il y en a un surtout qu'il préfère, Descluseaux; il l'appelle « son mignon » ; c'est un bon garçon très gai et très dévoué. A Fontainebleau, un jour, voyant le régiment entier sous les armes dans la cour, le dauphin apercevra Descluseaux et lui fera l'honneur de le faire sortir du rang. On retrouvera Descluseaux auprès de Louis XIII encore dix ou douze ans plus tard, toujours fidèle et dévoué ^ Il en aime d'autres encore. Des Gounes, et M. Pierre, le tambour, et Glède « qui

1. Louis XIII nomme un Descluseaux capitaine de la volière des Tuileries, en IGl',) (Michel Baudier, lUsl.du maréchal de Toiras. Paris, 16 U, in-fol., p. 7), commissaire des guerres en 1622 (G. Bernard. I, 371). G'esL peut-être celui-ci.

joue sui" la maiiJore ». C'est son bonheur de voir les soldats faire l'exercice dans la cour du cliâleau et de les regarder sans se lasser, puis de les faire tous tirer l'un après l'autre, mousquetaires et arquebusiers, ou bien « assis sur le giron de l'ung d'entre eux », d'écouter leurs facéties.

Tout ceci ne supprime rien du cérémonial ; les gardes, sitôt que le prince sort, s'assemblent au son du tambour et portent les armes avec la rectitude requise. Le petit prince allant et venant beaucoup dans la cour leur donne souvent de fausses alarmes. Lorsque le tambour bat indûment l'enfant crie : « Je veu pa soti, qu'on baie poin; ce que je me joue ».

Il a un autre ami, au corps de garde, c'est le chien, le chien du corps de garde. Le dauphin adore les chiens'; il en a tout une petite meute; il les embrasse, les caresse, se laisse lécher par eux, joue avec eux. Gavalon est son préféré, il a les honneurs de l'appellation de « premier chien ». Puis, dans l'ordre des alTeclions, vient Isabelle;

1. Il lient ce goût de sa mère. Marie de Médicis a beaucoup de chiens, en donne, s"en fait donner; elle aiïectionne les « lévriers d'attache ». Voir ses lettres de 1608 : « J'ai ma petite chienne mignonnette... etc. » (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 87, fol. 203 v"; 238 v°, etc.).

l'enfant la prend dans son lit et la fait coucher sur ses pieds. Tout bien compté, on trouve une dizaine de bêtes traînant autour de lui, aboyant, gambadant : Orianc, Barbichet, Lionnet, Patelot, Grisette, Patault, Robin, Léonide ou Matelot.

Il aime passionnément tout ce qu'il aime. La musique surtout provoque chez lui une joie et des ravissements étranges. Il l'entend « avec transport », tlit Héroard, demeurant hébété, stupide de plaisir. On envoie quelquefois à Saint-Germain la musique de la Reine pour le grand bonheur du dauphin \ quatre luths et des voix de petits enfants. Il écoute, l'après-midi entière, avec un contentement désordonné. On soupe. Il fait mettre la musique devant lui. « Meté vous là, devan moi, joué Mes belles amourettes. » Héroard observe : « Il escoute en mangeant avec le même ravissement : il scmbloit immobile ».

Va-t-il chez madame de Frontenac et joue-t-on

1. Il existe à la cour, au xvii" siècle, deux musiques, celle de la chapelle et celle de la chambre. La première, dont il est question ici, coinj)Le sous Henri IV une cinquantaine de personnes, dont six enfants (Oroiix, Hist. ecclésiastique de la cour de France. Paris, 1777, in-4°, II, 519. — G. Dupeyrat, Hist. ecclésiaslhjue de la cour. Paris, II. Sara, 1645, in-fol., p. 482. — Voir aussi E. Thoinan, Les origines de la chapelle, musique des souverai?is de France. I^aris, 1864, in-18).

(lu clavecin? Il demeure sans bouger, ne perdant rien, capable d'une attention prolongée et soutenue. Il aime tous les instruments, ceux des salons et aussi le modeste lïagcolct ou le violon usé que de pauvres vagabonds en guenilles viennent faire entendre, Dieu sait comme, pour quelque menue monnaie d'aumône.

Le soir, chanter est un des moyens d'endormir l'enfant. Sa nourrice entonne. Il l'interrompt : « Doundoun, chanté : V amour a quitté lé cieu ». Elle chante, il s'endort doucement quelquefois en chantonnant lui-même.

Le Dauphin a l'intelligence avisée et vive.

ce II ne feust jamais veu personne, assure son bon médecin, avoir les cinq sens si exacts, ni le jugement'. » Il veut tout savoir, « les noms et les raisons des choses ». Il comprend vite et bien. Surtout il n'est pas naïf, s'aperçoit promptement qu'on lui conte quelque histoire et refuse d'y

1. « Dès sa plus tendre jeunesse, dit Bernard {Hist. de Louis XIII, t. I, p. 5-G), il eut l'esprit excellent et d'une vivacité si grande qu'il prévenoit le plus souvent ce qu'on lui vouloit dire et y répondoit pertinemment avant qu'on en eût achevé le propos. >' Un autre contemporain affirme « qu'il a un beau et clair jugement en un âge si tendre » {Les sirjnes merveilleux apparus au ciel un jour devant et un jour après les cérémonies du baptême de Monseigneur le dauphin célébrées à Fontainebleau. Paris, E. Colin, 1606, in-12, p. 5).

ajouter foi. Les plaisanteries ne le laissent point dupe. Si, pour l'empêcher d'aller au bâtiment neuf parce qu'il fait trop chaud, M. Héroard imagine de lui dire que la chaleur est telle qu'une terrasse s'est fondue, il riposte :

« Ho ! ce que vou me le voulé faire crére afin que j'y aile pa! »

MaJame de Ventelet dit-elle au sommelier : « Pelé, faictes chauffer le vin de Monsieur ». Ce vin est la décoction d'oseille. Le dauphin hoche la tête :

« Ho! é ché de la tisane, che né pa du vin, vou me trompé'. »

H a des réparties. De la galerie, il tire l'arquebuse sur quelque oiseau qui passe : « pautauouou » , fait-il, et le manque. L'évêque d'Avranches ^ présent s'exclame : « Monsieur, vous avez tué l'oiseau. — Oui, répond l'autre, mais la plume l'empote. » Un matin, vers neuf heures on vient dire que Madame, la petite sœur, dort encore. Il

1. Voir dans le P. Dan {Le Trésor des merveilles de Fontainebleau. Paris, 1642, in-fol., p. 286) comment pendant la semaine sainte de 1607, Henri IV ayant décidé que son (ils le remplacerait pour la cérémonie du lavement des pieds, tout étant prêt, les officiers de la cour parés et à leur poste, le dauphin ne voulut pas s'exécuter, s'imaginant qu'on se moquait de lui.

2. François de Péricard. Marie de Médicis est en relation épistolaire avec lui (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 87, fol. 129, \°).

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