‹ Au temps de Louis XIIIChapitre 4 sur 46 · LOUIS \ T 1 1 E N F A N T · texte numérisé non relu

LOUIS \ T 1 1 E N F A N T

observe : « lié! il é encore nui au fonèle de Madame! »

Sa mémoire est excellente. 11 se souvient avec précision même de détails assez petits et dont on lui a parlé il y a longtemps.

Au fond, il est sérieux et appliqué. 11 a du goût pour les œuvres demandant quelque effort et un effort prolongé, même laborieux, dans le domaine physique, encore, s'entend. « Il aimoit toujours, écrit Héroard, à faire les choses où il y avoit de la peine. » C'est le présage de ce que sera le roi de plus tard, administrateur consciencieux et exact, annotant les rapports, réglant les minuties des vivres, habillements, soldes et garnisons des troupes.

Il est sincère et franc. Quand on lui pose une question dont il ignore la réponse, il ne fait pas difficulté d'avouer : « Je sais pas pouquoi é ce ». « Il avoit cela de particulier de ne dissimuler point ce qu'il ne scavoit point, le confesser franchement et désirer de scavoir et ne vouloir dire une chose qui ne fus point, ou une pour autre. »

Mais voici un singulier contraste entre Louis Xlll et Henri IV. Autant le père est libre jusqu'à l'indécence, franc d'allure et de propos — sans

parler de la conduite — autant le dauphin éprouve un insurmontable dégoûta l'égard de toute dérogation à une sorte d'idéal de tenue étroite et sévère. Son instinct, remarquable sur ce point, est plus fort que l'éducation — car Dieu sait si son monde se gêne autour de lui! — il est plus fort que l'amour qu'il ressent pour Henri IV, son admiration pour lui, sa passion de l'imiter. Le petit prince rougit au moindre propos osé. Il ne veut pas qu'on lui dise qu'il est amoureux de qui que ce soit, cela le pique : « Oh non, dite pas cela », proteste-t-il vivement en rougissant avec honte. La duchesse de Rohan avance : « Monsieur, baisez moi! — Je baise poin de femmes, réplique l'enfant avec humeur, je baise que dé filles » . Filles ou femmes, il n'aime pas plus embrasser les unes que les autres. Lorsqu'on veut le contraindre, il rechigne, entre en méchante humeur ou devient rouge d'embarras. Si la fille de madame de Monglat se penche vers lui pour lui parler, en réalité pour ^'embrasser, il manifeste sa colère jusqu'à lever la main \

1. On pourra rapprocher de ceci une curieuse lettre de Louis Xlli écrite par lui le 4 juin 1037 à Hichelicu (Catalogue of the collection of Morrison, éd. in-fol. III, 219 : cette lettre n'a pas été connue de M. de Beauchamp, Louis XIII d'après sa correspondance avec le cardinal de Richelieu. Paris, Laurens, 1902, in-i") dans laquelle le roi proteste contre le bruit répandu

On se diverlil dans son entourage à lui dire des choses que nous trouvons aujourd'hui crues. Elles l'étaient sans doute aussi un peu en ce temps-là; au moins le prince en juge de la sorte. Il sait répliquer quand on lui tient des propos de ce genre : « fi la vilaine! » ou « cela n'est pas bien! » Si on veut les lui faire répéter, il refuse : « Je le veu pas dire ». Il lui arrive bien cependant de s'oublier parfois. On rit beaucoup quand on le prend sur le fait. Il demeure penaud et explique avec embarras que c'est un tel ou une telle qui lui a appris l'expression inattendue.

Il est afTectueux à l'égard de ceux qui l'aiment bien et le traitent sans brusquerie, « poly, doux, aimable, fort gentil' », aumônier et bienfaisant. Sa

qu'il fait la cour à mademoiselle de Chémeraut : « Ceux qui ont fait ces discours ne me connaissent pas, dit-il; je suis résolu à ne m'engager jamais avec quelque personne que ce soit, l'ayant plusieurs fois dit tout haut afin que personne n'en prétendît cause d'ignorance. J'essaierai à vivre le mieux que je pourrai en ce monde pour faire en sorte de pouvoir gagner paradis à la fin. qui est le seul but que l'on doit avoir en ce monde. Voilà mon intention en laquelle je persisterai tant que le bon Dieu me fera la grâce de vivre. Vous pouvez savoir que depuis que je suis ici je n'ai parlé à femme ni fille du monde, qu'à la reine >-. Nous donnons les points caractéristiques de cette lettre, qui est plus longue. Elle éclaire les sentiments du prince.

1. L'ambassadeur vénitien Pietro Priuli {Relazione, éd. Barozzi, II, i, p. 208) dit aussi d'Henri IV, quïl était « di nature affabile e dolce >- ; il ajoute « ma facile alla collera ». On va voir qu'ici encore le dauphin est le portrait de son père.

bonté est touchante. Il donne atout le monde de ce qu'il mange et qu'il trouve bon. Si parmégarde il fait mal à quelqu'un il est malheureux à en pleurer. Tel, cette fois oij il laisse choir un escabeau sur le pied de M. Héroard et poursuit celui-ci les larmes aux yeux : « Moucheu Eroua, tené de l'onguent! »

Le médecin raconte qu'il a manqué de tomber dans la chambre du dauphin. Il y a des trous; il manque des briques au parquet; d'autres sont branlantes; bizarre état d'entretien du logis où habite le fils aîné du roi de France'! L'enfant se met à l'œuvre, enlève, ajuste, bouche : « Moucheu Eroua, vou tomberé pu, j'ai raconté ce trou; j'ai mis un quarreau. En vêla un bien juste. C'ti là été pas bon ».

Madame de Monglat se plaint de coliques. Le

1. 11 n'y a pas que les bàtimenls qui laissent à désirer. En 1606 la duchesse de Mantoue venant à Paris, Henri IV manque de meubles pour la loger. La reine écrit de tous côtés afin de se procurer « paillasses, draps et matelas >■ ; elle n'ose pas en louer, dit-elle, à cause ■• du danger qu'il y auroit pendant ce temps de contagion »; et elle cherche qui pourra lui prêter n quelque beau lit et dais pour parer la chambre ■■ (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 87, fol. 61 r"). <■ Le roy mon seigneur et moi, avoue-t-elle, n'avons pas assez de meubles pour garnir toutes nos maisons >> [Ibid.]. Dans une autre circonstance elle doit muUiplier ses lettres afin d'obtenir du contrôleur des bâtiments, M. Donon, que celui-ci lui répare une chambre du Louvre {IhkL, fol. 317 v°).

médecin lui conseille de boire du vin, que cela « y est bon ».

« Mamanga, fait l'enfant, si vous voulé, je vous donnerai de mon vin.

» — Monsieur, dit Héroard, ilfaultduvinrouge.

» — J'en ai aussi du vin rouge.

» — Il fauU qu'il soit vieil.

» — J'en ai en mon office. Pelé, allé enquéri de mon vin rouge qui se vieil, pour maman; allé vite, coure! »

Que ne ferait-il pour être aimable *? « Mamanga, dit-il un soir, vous n'auré point de peine à me déshabillé, je n'ai point de lasset. Je n'ai mis que ma cote pour amou que vous n'eussié pu tant de peine. Mamanga, je fai bien tout ce que vous voulé. Mamanga, si vous m'eussié commandé de pande ma robe, je l'eusse pise, mais voul'avépadi».

Serviable, il sait tenir à sa gouvernante « ung petit escheveau de fil blanc sur ses deux poignets que madame de Monglat dévide, advance l'ung, puis l'autre pour s'accomoder à la comodité de Mamanga ».

1. Voici ce que dit de lui ailleurs, Iléioard, à la date de 1606 {De Vlnstiluliondu prince, p. 31): le daupiiin est ■■ néd'une bonne et facile nature ■> ; il ajoute : <■ et si je ne m'abuse, d'un esprit avancé, arreslé, doux et docile et suffisant de comprendre avec Jugement ».

S'il rencontre des mendiants, il veut qu'on leur donne. Il « s'arreste pour fouiller dans sa gibecière, pour en tirer des sols à donner aux pauvres qu'il ainioit ».

Très souvent, il fait délivrer de prison quelque soldat de sa garde qu'on y a mis pour des peccadilles».

Aussi est-il aimé, très aimé de son entourage. Tel, comme sa nourrice, l'embrasse éperdument à tout propos, malgré lui. Une fois que les caresses n'en finissent plus, il se prend à chanter : « Héla, je ne suis pas morte, a'Ou me baisé to souvent », sans doute un refrain d'air connu du temps.

De tous ceux qui l'aiment, nul ne lui témoigne une affection plus vivement cordiale qu'Henri IV.

1. Sa sollicitude s'étend aux bêtes elles-mêmes. 11 pleure, s'il voit le petit chien de sa petite sœur, Amadis, tomber à l'eau et manquer de se noyer. « Il y avoit une bergeronetequi s'estoit couchée entre le châssis de verre et la fenestre, ayant tout le jour volé par la chambre. 11 entend dire qu'elle mourroit. Il n'eust jamais patience (ju'il ne l'en eust faict tirer et remettre dedans, demandant : <■ Elle n'é pa mote, au moin »? Tant il estoit pitoiable »! On lui apporte un écureuil tout sanglant qu'on vient de tuer : « Oté, oté, empoté-le » ! s'écrie-t-il ému à la vue du sang. D'ailleurs il est d'une sensibilité personnelle assez vive, craint beaucoup de se faire mal, crie à la moindre écorchure, mais applique aussi sa prudence aux autres. Quand on va sur les bords de la Seine, il ne s'approche pas de l'eau, tant il a peur d'y tomber et crie tout en peine à ceux qui l'accompagnent : « N'allé pa là, n'allé pa là; vou tumberié dans la rivière, vou fairié le plongeon » !

C'est le père que la tradition a consacré, bon enfant, spirituel, plein de cœur et de tendresse, « bon papa », dans racce[)liou la plus bourg'eoise du mot.

L'enfant « l'adore » d'un sentiment fait de passion, de respect, de crainte et d'admiration. Il parle tous les jours de lui. Quand quelqu'un est sur le point de partir il lui dit : « Vous allé à Paris, dites à papa que je suis son scrviteu ». Il suffit qu'on prononce le nom du roi pour qu'il obéisse sans murmurer.

« — Monsieur, voulez-vous retourner au Château neuf?

» — Non.

» ■ — Mais papa le veult.

» — Si papa le veu, je le veu bien!

» Le dict gaiement comme en tout ce qui esloit du roy. »

Présent, le roi est obéi avec plus d'empressement encore. Le dauphin ne voudrait jamais le quitter. Il multiplie, quand il lui parle, les formules de respect : « excusez-moi » ou « s'il vous plaît » qui reviennent à tout inslant. « Il recoignoist et fait tout ce qu'il peut pour complaire au roy. » On se promène en groupe, au mois de novembre, dans le jardin de Fontainebleau,

Henri IV, le dauphin, d'autres. Il souffle un vent glacial. Madame de Monglat dit :

(( — Monsieur, il fait froid, allons-nous-en.

— Je veu pa », répond l'enfant.

Le roi qui l'a entendu se retourne :

« — Et si je le veulx?

» — Je le veu bien .

» Dict promptement et gaiement. »

Dès qu'on annonce l'arrivée de Henri IV à Saint-Germain, ce sont des joies et des gambades sans nombre. Le dauphin court au-devant de son père, « lui saute au col », le couvre de baisers, rendus d'ailleurs avec abondance'. Sa tendresse est touchante. Le roi s'installe au bâtiment neuf et on lui amène son fils à des heures prescrites. Ces heures sont des fêtes. Le roi s'amuse avec l'enfant, le fait manger à sa table, le taquine : l'enfant qui ne supporterait de personne ces petites méchancetés se mord les lèvres })0ur ne pas pleurer et ne dit rien. Une fois, seulement, il éclate en sanglots : le roi lui soutient qu'il est vilain et non pas gentilhomme. Il fallut l'emporter et Henri IV avoua être fâché de son mot.

1. Pierre de L'Esloile {Journal, éd. Brunet et Gliampollion, VIII, 321) raconte comment Henri IV aime à faire sauter son fils dans ses bras. Une fois « il lui eschappa des mains et sans la nourrisse qui le reçut habilement, il l'eût possible tué ».

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Les plaisanlei'ics du [)èro ne sunl pas toujours raffinées :

<c — Mon fils, vous êtes un [)elil veau.

— E vou aussi, papa. »

L'enfant est convaincu que, lils de roi, il est de même essence que son père.

« — Je suis un toreau, reprend Henri IV.

— E maman»? interroge le petit bonhomme. 11 n'eut pas de réponse.

Le respect elle dévouement du dauphin pour le roi sont infinis. Entre-t-il dans le cabinet du prince tapant du tambour à tour de bras et aperçoit-il son père à une table en train d'écrire, il s'arrête brusquement tout surpris et inquiet de le déranger.

Un jour le roi vient jaser dans la chambre de l'enfant et rire avec lui. Mais il est visiblement fatigué; ses yeux battent, la conversation languit, le regard se voile. Malgré les efforts du dauphin pour l'entretenir de « tout ce qu'il peut », Henri IV sommeille.

« — Mon fils, dit-il tout à coup, voulés-vous bien que je me couche sur votre lict?

» — Oui, papa », fait vivement et gracieusement le petit prince; et le voilà qui se dirige vers le grand lit à courtines écartant de la main les gens qui sont là : « Gare, gare, place! » Il conduit le

roi, et après que celui-ci est couché, tire les rideaux soigneusement, fait « chut » pour qu'on ne trouble pas le repos de « papa » .

a Papa » le fait appeler au château neuf à la première heure. Lorsque la goutte l'oblige à garder le lit, sa fantaisie est de faire coucher son fils tout près de lui afin de jouer. Nous passons des détails qui témoignent chez le meilleur et le plus charmant des anciens rois une surprenante absence de tact dans ses gestes et dans ses propos*.

Les départs du père sont de gros chagrins de la vie de l'enfant. On est obligé souvent de les lui cacher. Lorsque le roi lui dit adieu, l'embrassant mille et mille fois, le pauvre petit dauphin est tout interdit d'émotion et pâle. Il éclate en sanglots dès qu'après le mot jeté au cocher : c( Touchez, carrossier! » la lourde voiture royale a disparu.

Les relations du fils avec la mère sont bien différentes. Marie de Médicis apparaît dans le journal d'Héroard, froide, sèche, dédaigneuse. C'est bien l'Italienne que donnent les admirables

1. Le tableau que fait Poirson (Ilisl. du règne de Henri IV, IV, 1"3), de la sollicitude morale du roi « donnant ses soins particuliers et personnels à l'éducation de son fils aîné, épiant dès les plus jeunes années du dauphin les mauvais penchants pour les combattre et les détruire » est plus littéraire qu'exact.

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médailles de Diipi'é, hautaine, sans grande intelligence et anlipalhiquc. Elle passe de loin en loin comme une ombre, s'abaissant à peine sur ses enfants pour les baiser au front, le regard distrait, le cœur absent. Elle parle à peine.

Les enfants ne l'aiment pas, ils la respectent et la craignent. Le dauphin redoute son air imposant, son autorité, qu'elle fait sentir d'un ton cassant et sans réplique. H la voit venir sans plaisir et la quitte sans regret. Il l'avoue froidement. Avec elle les accès de colère sont brefs parce qu'elle y met ordre.

Marie de Médicis n'est pas aimée parce qu'elle n'aime pas. Plus lard Louis XIII professera pour elle, par devoir « divin et naturel », ainsi qu'il le répétera, des sentiments filiaux que le cœur de la mère n'a pas su inspirer. Créature brouillonne, vaniteuse, désordonnée, toujours prête à mettre inintelligemment le désordre dans l'Etat, celle-ci trouvera cependant dans l'attitude du roi son fils, respectueux mais inflexible, plutôt l'elTet immédiat de la propre conduite et des sentiments droits du prince que le résultat d'une éducation plus ou moins bien comprise'.

1. Saint-Simon a tracé de Marie de Médicis un portrait assez dur mais qui paraît exact : « Impérieuse, dit-il, jalouse, bornée

L'affeclion du Jailpliin [)Our la petite sœur, Madame', est gentille, câline, charmante, pleine d'attention et de protection. Il aime à la regarder, il la prend par le menton, l'embrasse sur la bouche, la contemple. Il veut qu'on la lui apporte dans son lit le matin. Sitôt qu'il la sait éveillée, il veut l'avoir :

a — Tené, vêla sa place. »

Il se recule. Il lui tarde qu'on la lui apporte :

« — Elle a bien long tem! »

La voilà! Il est plein de joie, « la faict mettre àsoncosté, la baise doucement, craint de la blesser, observe toutes ses actions ».

à l'excès, toujours gouvernée par la lie de la cour et de ce qu'elle avoit amené d'Italie, elle a fait le malheur continuel d'Henri IV et de son fils, et le sien mesme ». (Parallèle des trois premiers Bourbons, p. 6). Il la représente, « Italienne, Espagnole, sans connaissance aucune et sans la moindre lumière, dure, méchante par humeur et par impulsion dautrui » (IbicL, p. 7). D'après Richelieu, l'excessive jalousie de la reine — assez justifiée d'ailleurs — et l'humeur colère du roi, amenèrent dans le ménage royal des scènes violentes au cours desquelles Henri IV leva la main sur sa femme (Mémoires, éd. Michaud, t. I, p. 9). Le roi « disoit souvent à ses confidens qu'il n'avoit jamais vu femme plus entière » (Ihid.). •• Vous êtes entière, lui déclarait-il, pour ne pas dire têtue! ■• (d'Arconville, Vie de Marie de Médicis. Paris, 1784, t. I, p. 87). Superstitieuse (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 87, fol. 103 r°), intéressée (Ibid., 86, fol. 180, 2o4, 3:25; 87, fol. 83,) elle était « grave de son naturel et peu caressante » (Richelieu, Mémoires, I, 125).

1. Il s'agit d'Elisabeth, née en 1602, qui fut mariée en 1613 à l'infant d'Espagne plus tard le roi Philippe IV, et mourut en 1644.

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(( — Voie, voie, a vcu paie; a me roi^arJc! »

« Il esloit tout ti'ans[)oi'lé d'aise... Il n'est pas croiable les caresses qu'il lui fait. Il l'accolle. Il la baise, la teste couchée sur le traversin. Il se joue du bout des doigts feignant de se vouloir piquer. »

Une fois on décide que Madame ira diner dans sa chambre parce qu'elle s'est trouvée un peu mal. Il la prend doucement par la main :

« — Vené, madame, allon en vote chambe pou vou faire diné : c'est ma petite femme. »

« Il lui sert de gentilhomme servant, met la serviète sur l'espaule, faict les essais des viandes, mange le bout des essais, change les assiètes, va quérir à boire, faict les cérémonies et toutes les fonctions, fort gentillement, d'un gentilhomme servant, sans en faillir d'une. Surtout il se plaist à donner à boire, en presse Madame :

« — Madame, voulé pa boire un peti? »

Au fond, la pauvre fillette a un peu peur de ce grand frère ; elle tremble près de lui ; elle le sait par ailleurs assez volontaire, et lorsque l'humeur se manifeste, elle se tait et de grosses larmes coulent sur ses joues. Quand on veut la retirer alors du lit du dauphin on raconte à celui-ci

qu'elle va s'y oublier, et on dit les choses tout crûment.

Gaston, le futur duc d'Orléans, celui dont la conduite agitée sera pour Louis XIII le sujet de perpétuels ennuis, n'est pas encore né; il va naître* et le sentiment du prince à son endroit, avant sa venue, est curieux.

« Je lui ai demandé, écrit ïïéroard, s'il aimeroit bien son frère que maman [attendait].

» — Oui.

» — Monsieur où le logerés-vous?

» — A la chambre où j'été logé. I couchera avé moi.

» — Il le faudra bien aimer : ce sera votre bon frère et serviteur.

» — Ho non! mon frère.

» — Il vous appellera Monsieur.

» — Ho non !

» — Monsieur, comment donc?

)) — Mon frère.

» — Il vous appellera Monsieur frère?

» — Ho non! mon frère.

1. C'est le troisième fils d'Henri IV; le second, né en 160" et appelé duc d'Orléans, mourra de bonne heure, en 1611. Gaston nommé d'abord duc d'Anjou jusqu'en 1626, va naître à Fontainebleau le 25 avril 1608.

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» — Vous sercs son pelilinaislrc el papa est le grand.

» — Ho non! Papa sera son maileelje soie son frère. »

» Jamais il ne voulut parler autrement. »

L'afflig-eant caractère de Gaston devait finir un jour par avoir raison de ces dispositions favorables du dauphin.

A l'égard du personnel qui le sert, « moucheu dauphin » est affectueux et bon*. « Il aimoit fort les siens et estoit de naturel très débonnaire. »

C'est certainement la nourrice, « doundoun », qui est la préférée. L'enfant ne lui parle qu'en termes d'une tendresse excessive allant jusqu'au ridicule voulu.

« — Je vous aime bien, ma foie doundoun, dit-il en se jouant à elle, la baisant, l'accolant, je pance que je sui fou de vou, je sui fou de vou !... Je t'aime tant, doundoun, qu'il fau que je le tue, ma foie, mon chien, mon mignon ». On éclate de rire autour de lui quand on l'entend

1. Il l'est aussi à l'égard des amis de son père qui viennent le voir. Le marquis de la Force écrit à sa femme le 9 oc^ tobre 1606 : « Monseigneur le dauphin souvent me sautoit au col >' {Mémoires du duc de la Force, édition du marquis de la Grange, t. I, p. 441).

parler de la sorte. 11 assure, tout confus, que c'est la femme de chambre, Mercier, qui lui a appris ces belles expressions.

« — E, doundoun, quité votre ouvrage et baisé moi! »

Un jour que la nourrice a disparu, personne ne sachant où elle est, il se met à pleurer à chaudes larmes : « ha doundoun! » « et arrestant son cœur : hoooo! » Il lui répète souvent le refrain de quelque chanson connue du moment :

Baise moi belle,

Cependant nous avons loisi i !

Les sentiments pour madame de Monglat sont moins vifs". Madame de Monglat a des principes

1. Celte nourrice, Antoinette Jorrot (ou Jorron, ou Jorel), avait épousé un certain Jean Boquel qu'elle fil nommer « contrôleur des piastres ». Celui-ci eut des procès au sujet de celte fonction et à ce propos Marie de Médicis consentit à le recommander aux magistrats chargés de juger l'affaire (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 86, fol. 114 v% et 87, fol. 19 r° et v°). On donna plus lard, à celle nourrice, en récompense de ses services, une pension viagère de GOOO livres {Pe7isio72s de 7iosseigneiirs et dames de la cour, escrit par Nicolas Rémoud, secrétaire d' Estât, imprimé dans E. Fournier, Variétés hist. ctlilt., VI. 128).

2. Madame de Monglat inspire une grande confiance au roi et à la reine. •< Je sais, lui écrit celle-ci (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 87, fol. 131 v°), combien votre soin est utile et la peine et assiduité que vous rendez conlinueilenient. Je m'emploierai toujours à ce que vos services soient recognus selon le mérite d'iceux. " On a cherché à desservir madame de Monglat dans l'esprit d'Henri IV, mais sans succès [Ibid., 87, fol. 26). La fonction comportait de pénibles nécessités. Lorsque M. de Monglat meurt en 1607, Marie de Médicis adresse à sa veuve une

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sévères sur rédiicalion et de bonnes intentions. Les résultats en sont médiocres. Apparemment afin de former le caractère du jeune prince, elle a adopté le système de le contredire en tout '. Le dauphin énervé finit par se regimber. Une fois que la gouvernante après avoir fortement gourmande menace de donner le fouet puis s'en va, l'enfant exaspéré prononce :

« — Qu'a s'en aile, la laide ; je veu plu qu'a se ma gouvernante, je veu que ce se une aute qu'elle^! »

lettre de condoléances, l'assurant de son « amitié et bienveillance ». Mais, ajoute-t-elle, nous vous avons confié « ce qui nous est le plus cher en ce monde, qui sont nos enfants; et parce qu'il est nécessaire de les entretenir en humeur gaie et ne leur donner aucun sujet de s'attrister, nous vous prions de vous abstenir de pleurer et doléancer en leur présence » (IbicL, 87, fol. 129 r").

1. Héroard avait une façon plus intelligente de prendre le petit prince : voir son livre Vlnstitulion du prince (Paris, Jannon, 1609, in-S°), fort intéressant pour le temps et qui vaut mieux que ce qu'en dit L'Estoile {Journal. IX, 226) pour qui c'est ■■ matière si triviale et sujet tant de fois chanté et rechanté qu'on n'y peut trouver que des redites ».

2. On fouette très peu le dauphin; Marie de Médicis ne veut pas du fouet: •■ Usez de toutes sortes de moyens dont vous pouriez aviser pour faire passer à mon fils ses fantaisies, prescrit-elle, auparavant que d'en venir au fouet qui est le dernier remède qu'il y faudra apporter » (Bibl. nat., Cinq- Cents Colbert, 86, fol. 276 r"). Madame de Monglat est obligée de demander la permission de fouetter et Marie de Médicis ne l'accorde, avec peine, qu'après avoir fait écrire secrètement à Héroard pour lui demander son sentiment (Ibid., fol. 275 v°). En réalité le fouet met l'enfant dans des rages telles qu'il en manque étoulTer. C'est la seule raison qui arrête la reine. A partir de 1610 on ne se gênera plus et même on rattrapera le temps perdu {Ibid., 87, fol. 295 v").

48 AU TEMPS DE LOUIS Xlll.

Dans une autre occasion, voulant une chose quelconque, il la demande à madame de Monglat. Celle-ci refuse. Il insiste : « il la flatte, la baise, l'embrasse :

» — Hé, mamanga! »

« Mamanga » persiste; alors l'enfant dépité et tournant le dos :

î) — Fi, qu'elle é laide; é n'a que deux dents' ! »

Jean Héroard, « moucheuEroua », est très aimé. L'enfant se plaît à monter dans le cabinet du médecin. Lorsque celui-ci s'absente, généralement pour aller à Paris, son retour est une fête. Le dauphin court au-devant de lui, lui « saulte au collet, l'embrasse par deux fois ». S'il tarde à revenir après plusieurs jours d'absence, ce sont des inquiétudes : « Il se met aux fenestres, dict souvent :

1. Madame de Monglat envoyait des nouvelles des enfants aux princes et princesses à l'étranger teHes que la grandeduchesse de Toscane, Chrétienne de Lorraine. M. Armand Baschet a retrouvé quelques-unes de ses lettres dans les archives des Médicis à Florence et les donne dans son livre Le roi chez la reine (Paris, 1866, in-S", p. 32 etsuiv.). — 11 existe à la Bibliothèque nationale (ms. fr. 3649) un recueil des lettres adressées à madame de Monglat pendant qu'elle était gouvernante. Le plus grand nombre sont de Henri IV : il y en a quelques-unes de Marie de Médicis. On trouve encore dans les mss fr. 9293, 9303, 9309-9312, toute une correspondance entre Marie de Médicis, les enfants et madame de Monglat.

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« — ]\I()ucli(Mi Eroiia viendra aujoadimy. Jl nrapitolera (jueiKjiic cliose de beau.

» 11 aperçoit uiig carrosse :

« — Ha lia! le vécy! »

« J'arrive en la court à cinq heures, écrit le médecin; il descendoit en sa chambre. Je le rencontre entre les deux portes, me saulle au col :

» — Que m'appoté vous?

» — Monsieur, je vous apporte ung- petit arc et des flesches.

» — Voion lé!

» Il en tressault de joie. Ma femme lui apporte ung petit réchauld et une petite escuelle de faïence. »

Ces petits cadeaux — un chevalier sur son cheval, un cheval et un gendarme, un lion ou une femme en poterie, « une charte gallicane de Thevet », carte de g'éographie imprimée, une carte du Canada, une scie, etc., — expliquent bien un peu l'intérêt qu'a le prince à voir revenir son médecin. Mais l'afTection est sincère.

« Je le faisois voir, écrit Iléroard, à ung homme que l'on m'avoit envoyé de Montpellier. Je lui demande (au dauphin) s'il luy plaisoit pas de lui commander quelque chose en Languedoc.

» — E y allé vous? fait l'enfant à Jean Héroard^

» — Oui, monsieur, s'il vous plaist.

» — Ho non! je veu pas! Quand reviendé vou?

» — Monsieur, après Pasques.

» — Hoo ! c'é bien Ion tem ! je veu pas que vou i allé. Je veu pas que vou bougie d'aupé de moi. »

» Il estoit sur le point de pleurer si j'eusse encore pressé de m'en aller, m'aiant dit les dernières paroles à voix tremblante. »

Dans un accès de colère, le dauphin a voulu éffratigner son médecin. Celui-ci feint d'être fâché et à une demande d'aller au bâtiment neuf posée par l'enfant, répond brusquement :

» — Je ne suis plus à vous, faites ce qu'il vous plaira!

» Il en demeura court et comme estonné! »

Naturellement on arrange l'affaire et la réconciliation ne tarde pas. Le dauphin « vient au-devant de moi, écrit Héroard, les bras ouverts, le cœur enflé et pleurant, me dit : « Moucheu Eroua, je vous aime bien; je veu pas vou en aillé! » Me serre en médisant cela. Je lui promets de le bien servir. Tout aussitôt son cœur fut débandé et son visage esguaié^! »

1. Héroard était de Montpellier et docteur en médecine de la Faculté de celte ville.

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