‹ Au temps de Louis XIIIChapitre 9 sur 46 · Fils d'un M. de Campagnac · texte numérisé non relu

Fils d'un M. de Campagnac

homme pour ne laisser rien passer à son désavantage, ni au désavantage de la recherche qu'il faisoit de sa maistresse et fort sur l'éclaircissement. » En effet Fléaumont jeta feu et flammes et jura « que quiconque entreprendroit la recherche de sa maistresse et lui parler d'amour, il se couperoit la gorge avec lui ». L'exempt des gardes trancha la difficulté en déclarant que l'arrivée de ces trente cavaliers ne lui disant rien qui vaille, il refusait de les laisser entrer : « de quoi M. de Cavaignac fut fort aise », et M. de Fléaumont « content etappaisé ». La bande dut s'arrêter dans le bourg : on lui envoya de quoi souper. Le lendemain M. de Cavaignac alla voir de quoi vraiment il s'agissait et M. de Périssac s'empressa de lui dire qu'il ne venait certes point pour sa fille aînée mais bien pour la cadette dont il sollicitait la main. Tout le monde fut réjoui. M. de Bordeaux laissa pénétrer dans le chàleau où eut lieu, le soir, un grand dîner, mais, néanmoins, à sa demande, les sept ou huit gentilshommes suivis de leurs valets allèrent résider plus loin, dans une terre de M. de Cavaignac appelée La Tour.

Le 10 juillet il y eut un autre incident. Une compagnie de cavalerie royale forte de cent à

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cent vingt chevaux et commandée par M. de Mortemart, voulut cantonner dans le bourg de Tliédirac. M. de Bordeaux s'y opposa. On manqua en venir aux mains et se tirer des coups de mousquet. Les hommes chargés de préparer les logis, intimidés par l'attitude énergique de l'exempt, se replièrent et M. de Mortemart prévenu fît des excuses si poliment, que M. de Bordeaux touché, l'invita à venir « prendre logis » au château, où il serait très bien reçu, lui disait-il, par le gentilhomme auquel le castel appartenait, « parpaillot », il est vrai, mais « brave homme et de présent serviteur du roy ». M. de Mortemart déclina l'invitation. Quelques jours après, ayant envoyé un de ses domestiques, un picard, chercher une mantille qui lui avait été volée à Thédirac et qu'on retrouva, l'exempt et son monde s'amusèrent à griser le picard abominablement et se divertirent à le regarder, au moment de son départ, les remerciant dans la basse-cour, à genoux, faisant mille actions ridicules « avec un petit chancellement et hoquet qui témoignoient qu'il en avoit assez ». Dans l'impossibilité de monter à cheval, le picard se coucha dans un fossé et s'endormit. Le séjour de M. de Bordeaux à Thédirac dura du 28 juin au 14 juillet. Le conseil du roi, sur le

rapport d'un ingénieur, M. Ciette, « fort picoté de vérole », fit démolir quelque ouvrage de défense et on rappela l'exempt*. Il avait passé son temps « le mieux du monde, à jouer en bonne compagnie et [à faire] bonne chère ». Les préventions premières disparues, on le trouva charmant, car « ils eurent tous regrets de me voir partir, et père, et mère et filles. M. de Cavaignac me donna un pistolet; il me présenta de l'argent que je refusai; il donna aussi un pistolet à M. de Castillon et de l'argent à mes valets ».

En quittant Thédirac, il s'agissait de rejoindre le roi et l'armée qui étaient loin, quelque part vers le bas Languedoc, Carcassonne, peut-être, ou Narbonne. M. de Bordeaux, toujours suivi de M. de Castillon, se mit en route et hâta le pas. Il franchit le Lot à Gastelfranc, coucha au Mas-de- Verdun, « méchant village », à Verdun, Grenade; passa la journée du dimanche 17 juillet à Tou-

1. « lis sont trois frères en cour qui se nomment Ciete, tous trois ingénieurs. L'un des cadets vint audit Tédirac prendre le plan des forliOcations du château et l'ayant reporté au conseil, on marqua de rouge sur son plan ce qui devoit estre abatu, qui n'estoil qu'une corne qui estoil derrière le logis... M. Izalie, juge-mage de Cahors, eut la commission de faire la démolition » {lôid., îol. 269). M. de Cavaignac eut de la chance, caron fil démolir à ce moment nombre de châteaux (Me?'C«)'e françois, p. Go2).

louse OÙ il admira, aux GorJeliers, quarante à cinquante cadavres, « tous debout, hors terre, quelques-uns morts depuis plus de deux cents ans » et, parmi eux, « Paule qui estoit une belle femme il y a trente ans et qui passoit bien son temps » ; s'étonna que le gibet s'y appelât Salins, « comme si on saloit les hommes là, comme on sale les pourceaux * » ; et observa « qu'il y a dans ladite ville quantité de monastères, de couvents, d'églises ». Il gagna, par Gastanet, Monlgiscard, Baziège, Mas-Saintes-Puelles — qui fumait encore de l'incendie allumé par les troupes royales^, — Gastelnaudary dont les vingt et un moulins à vent le surprirent. La chaleur était suffocante. L'armée avait laissé derrière elle, dans cette dernière ville, plus de trois cents malades, sans compter les morts. Les chevaux tombés bordaient la route : il était impossible d'avoir de l'eau. Le

1. On venait précisément d'y pendre le 12 juillet deux protestants, l'un, moine espagnol, renégat, l'autre, espion, accusés tous deux d'avoir voulu attenter à la vie du roi (Ibid., p. 790). — Sur Toulouse au xvii° siècle, voir le P. de Varennes, ie voyage en France. Paris, 1639, in-8°, pp. 118 et suiv.; — J. de Laet, Gallia. Lugduni Batavorum, 1629, in-24, p. 77; — A. Gôlnitz, Uli/sses belgico-gallicus. Amsterdam, 1653, in-16, pp. 529-340.

2. Cette bourgade (canton de Gastelnaudary, Aude), fut brûlée par le maréchal de Praslin parce qu'il « y avoit plus de soixante ans qu'elle ne vivoit que de larcins et de brigandages, rendant tous les paysans tributaires >• (C. Bernard, Hist. de Louis XIII, I, 386).

lundi 18 juillet, Pierre de Bordeaux fit l'étape de Carcassonne à travers un « tout plat pays », couvert d'un « bled fort bas et court». Il s'intéressa au battage du froment opéré à l'aide de fléaux, « mais non si gros ni si grand qu'en notre pays » ; plus souvent sur une aire, où les gens amènent c( chevaux, mulets et asnes qu'ils font courir et cheminer en rond », en tout dix-huit, vingt animaux, tenus au centre par un homme et « chacun un clairon ou sonnette pendue au col, qu'on entend de fort loin ». Les landes qu'il aperçut le ravirent, car « au lieu qu'en nostre pays ce sont bruyères, ce n'est ici que lavande, tin et marjolaine ». Carcassonne ne lui dit rien ; il y remarqua seulement de « belles tours » et surtout un pont de treize arches.

Le roi en était parti il n'y avait pas longtemps, chassé de la ville basse par un incendie qui commença à onze heures du soir et qu'avaient allumé « les parpaillots », disaient les uns, les cuisiniers de Sa Majesté, opinaient « les gens de plus d'esprit » '. L'exempt atteignit Narbonne le mardi

1. Cet incendie fut considérable; il consuma 250 maisons et une partie de l'église des Cordeliers (Dom Vaissete, liist. gén. du Lanr/uedoc, éd. Privât, XI, 970). Le P. Bouges (Hist. ecclés. et civile de la ville et diocèse de Carcassonne. Paris, P. Gandouin, 1741, in-4°, p. 429) conte longuement les détails

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19 JLiillel. Enfin, apprenanl là (|ue l'armée royale cantonnait dans Béziers, il ne fit que passer, courut, et rejoignit Sa Majesté le mercredi

20 juillet.

Le roi et ses troupes stationnaient à Béziers et y devaient encore rester plus de vingt jours. Tout le monde était malade. La sécheresse extrême — il n'avait pas plu depuis plus de sept mois — le manque d'eau, la chaleur torride avaient provoqué une épidémie meurtrière que M. de Bordeaux décrit sous la forme « d'un mal d'estomac et de teste avec un échaufTement de sang et la fièvre ». Les morts se multipliaient; on les enterrait aux Carmes et aux Minimes, « et même les bourgeois commençaient à prendre le mal ». L'exempt logea chez un potier qui faisait « cuire ses pots » dans son four avec de la paille ; — il n'y avait pas de bois; — et visita Béziers. Ce qui le frappa le plus, ce fut dans « la carrière [ou rue] française un grand homme de pierre qu'ils appellent Pepesut, pied pesant. C'est quelque statue du temps des payens, car la idlle est fort antique ». A l'époque des Anglais, contait-on, des arbalétriers se mettant

de ce sinistre qui commença à onze heures du soir. « On crut, dit-il, que ce feu qui, dans son commencement, n'avoit pris peut-être que par accident, avoit été augmenté et entretenu par les calvinistes appelés dans ce pays « parpaillots ».

derrière la statue, « qui est au coin d'une maison qui avance plus que les autres », avaient tiré sur les ennemis envahissant la ville et leur avaient fait croire que c'était Pepesut qui les ajustait et qu'il était un diable. Les Anglais avaient pris peur, décampé, et la ville avait été sauvée.

Un détail rendait la vie de Béziers insupportable : les mouches. « Il n'y a lieu au monde, s'écrie l'exempt, où les mouches soient plus importunes! Depuis qu'il est jour il ne faut point espérer de dormir. Elles viennent jusque dans les draps ! »

Après trois semaines de séjour S — le roi en avait été malade et le cardinal de Retz en était mort^ — l'armée quitta Béziers le 11 août 1622

1. Le duc de Rohan prétend que le roi séjourna à Béziers si longtemps •< pour attendre ses munitions et fortifier son armée » {Mémoires, éd. Michaud, p. 536). C'est bien en réalité « pour y laisser passer les grandes chaleurs ■« {Mémoires de Brienne,éd. de 1719, I, 146), et « les ardeurs de la canicule qui sont grandes en ces contrées » {Mercure françois, VIII, 662; Bassompierre, Mémoires, III, 92).

2. Henri de Gondi, cardinal de Retz, évèque de Paris, suivait l'armée comme chef du conseil du roi. 11 ne mourut en réalité que cinq jours après le départ du roi {Mercure françois, VIII, 804). Richelieu qui ne l'aimait pas et trace de lui un portrait défavorable le fait tomber malade à Lunel d'une « fièvre d'armée •> {Mémoires, I, 267). Le cardinal de Retz logeait dans la « carrière française ». «On mit, ajoute M. de Bordeaux, aux deux bouts de la rue, pendant qu'il fut malade, des piliers de bois, de peur que les charrettes y passassent; et les tambours des compagnies entrant et sortant de garde cessoient de battre lorsqu'ils approchoient de sa maison » (Bibl. nat., nouv. acq. fr., 6163, p. 320).

pour marcher sur JVIonlpoUicr, tleruière place à prendre. Elle passa par Pézenas, où les habitants reçurent Sa Majesté en jetant du sable mouillé sur le sol, tendant des draps sur les rues afin d'éviter la chaleur, et, « pour donner plaisir », faisant « marcher par la ville une forme de chameau oii il y a des hommes dedans qui le font cheminer et qui lui font avancer une longue teste avec force grimaces ». A Marseillan, M. de Bordeaux demeura enthousiasmé d'un aloès « de la haulteur d'une pique », de deux pieds de tour, tout vert, qui était chez un grainetier depuis près de cent ans et dont il ne put ])as arriver à savoir si c'était « arbre ou herbe ».

On fut le 13 à Fronlignan, contrée couverte de vignes noires et blanches, d'oliviers, mais où il n'y a que peu de grains. « Les terres sont toutes pierreuses, ce qui rend le vin si fort délicieux. » Les gardes du corps allèrent cantonner à Balaruc, tout près, ville de bains « où Ton vient de fort loing pour plusieurs maladies » et où se voient de belles maisons et de beaux hôtels à l'usage des baigneurs. « Mais pour lors, il n'y avoit personne, je croy, à cause de la guerre. »

Le voisinage de Montpellier se Irahissanl par la présence de partis de cavalerie huguenots qui bat-

taienl la campagne, il fallut marcher avec précaution, en ordre de bataille. Le pays était plein d'horribles scorpions. Avant d'aborder Montpellier, on traversa, au sud, Mauguio, « petite ville à meschantes murailles comme celles du parc d'un gentilhomme ruiné » et on s'assura de quelques places aux alentours : Lunel, où le ministre protestant, M. Durand, s'enfuit dès qu'il vit « que c'estoit tout de bon que le siège venoit » . Le prince de Gondé lira sur la place 940 coups de canon, on en trouva le compte dans les papiers des gens de la ville. Les gardes, qui furent bien logés, eurent du mal à se nourrir. Mais ce qui mit hors de lui M. de Bordeaux, ce furent les cousins, « qu'ils appellent en Languedoc bigats et muscaillous. Ils m'accomodèrent le visage de telle façon qu'on eut dictque j'eusse eu la petite vérole; et les piqûres en sont cuisantes! » Delà, le mercredi 17 août, le roi et ses gardes allèrent assister à la reddition de la ville de Sommières*, trois ou quatre lieues plus

1. Le duc de Uohan se plaint de ce que ses coreligionnaires aient défendu la plupart, de ces places. « Si j'eusse été cru six mois devant, dit-il {Mémoires, p. 540), on eut démantelé Lunel, Mauguio, Massilhargues et Aymargues, en fortifiant bien Montpellier, Nîmes, Uzès, et Sommières pour la commodité des Cévennes. Nous avions des hommes assez suffisamment pour faire une gaillarde résistance. Mais l'imprévoyance des peuples et l'intérêt particulier des gouverneurs des places firent rejeter mon avis dont, depuis, ils se sont bien repentis. »,Sur

TN G Al! m: iir coiips m no\ . lo:i

loin, dont les soldais délilèroul pèle-mcle avec les femmes et les enfants, « de dix pas en dix pas levant les mains en hanlt et, le chapeau hors de la teste, criant : vive le roy! Ils cstoient frizés comme barbets et estoient presque tous genevois ».

Puis, cela fait, le roi revint sur Montpellier, par Mauguio, et s'approchant de la ville alla s'installer en avant, dans une maison isolée qui appartenait au ]»remier consul de la cité protestante et qu'on fortifia'. Le siège commençait. Seulement, ici, il n'y avait pas de quoi loger les gardes du corps. Où ceux-ci devaient-ils cantonner? Quel était le gîte de M. de Bordeaux? Les maréchaux des logis avaient oublié de le dire. L'exempt du garde attendit. La chaleur était accablante. Le soleil donnait brutalement et il n'y avait pas un arbre, pas un endroit, « tant fut-il petit, pour nous mettre à l'ombre ». Notre Normand ayant très faim, un valet alla lui chercher « trois ou quatre fois plein son chapeau de raisin », dont il mangea « de bon

ces fails, voir Fonlenay-.Marcuil, Mdmoires, p. 1G9; le Mercure françois, VIII, "97.

1. Cette maison, appelée Caslelnau et appartenant au consul Ainieric, est décrite par Héroard (ms. fr., 2047, fol. 91 r°); C. Bernard [Uist. de Louis XIII, I, 409); P. Corbière [Hist. du siège de Montpellier. Montpellier, 1866, in-4", p. 63); le Mercure français (YIII, 812); Puységur {Mém.,l, 27).

appétit ». Enfin les marécliauxdes logis arrivèrent et lui annoncèrent qu'il devait aller s'installer à Mérargues. Mais où était Mérargues? 11 partit sur la route poussiéreuse, maug-réant, toujours sous la chaleur excessive. Par surcroît il ne put rencontrer personne du pays pour lui indiquer son chemin. « A force d'aller et de venir longuement », il finit par atteindre pourtant le village qu'il cherchait', exténué, n'en pouvant plus. La maison qui lui était destinée, ainsi qu'au fidèle M. de Gastillon, était à moitié démolie et n'avait plus ni porte ni fenêtre. A l'intérieur, rien, « ni hoste, ni hostesse, ni pain, ni viande », pas même d'eau : mais dans un coin on dénicha «force vin ». Bordeaux en hut « trois ou quatre grands coups sans eau, et me sembla très excellent ». Il fallait bien pourtant manger. M. de Gastillon sortit à la découverte, et en attendant, l'exempt des gardes alla fouiller « dans des jardinages » où il finit par trouver des figues. M. de Gastillon revint quelque temps après, rapportant une épaule de mouton dans laquelle on mordit à belles dents, sans pain, sans sel, sans couvert. La nuit venue, M. de Bordeaux fit étendre une

1. Mérargues ou Meyrargues est aujourd'hui un hameau de la commune de Vendargues, canton de Castries, sur la Cadoule, à 9 kil. de Montpellier.

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paillasse sur les dalles de pierre d'une façon de cuisine et se jeta dessus. Mais, à peine était-il couché, qu'il se sentit pris de frissons. C'était la fièvre. Il claqua des dents toute la nuit. Au malin, n'y pouvant tenir, il se releva « tout rompu », fit seller, brider son cheval et partit pour le quartier du roi dans l'intention de pousser jusqu'au camp de l'armée, plus loin; d'aller trouver M. de Briançon, capitaine au régiment de Normandie, un de ses amis, et de lui demander la moitié de son lit, ainsi qu'il avait été convenu entre eux en cas de maladie de l'un ou de l'autre. S'il était trop mal, il se bornerait à « manger un morceau » et reviendrait se coucher. Il ne put ni dépasser le quartier du roi*, ni manger quoi que ce soit. Force lui fut de revenir à Mérargues oîi il se rejeta sur sa paillasse hurlant, réclamant à grands cris un chirurgien. On lui en amena un qui se borna à lui administrer un lavement; « et crois bien que ce n'estoit que de l'eau. Il me saigna aussi et me fit une médecine qui ne m'apporta pas beaucoup

1. Le régiment de Nonnandie était « hutte >■ à droite du logis du roi, sur le coteau des Oïivellc^ (Meiciire français, Ylll, 812. — Voir aussi Micliel Baudier, llist. de Toiras, p. 18). L'armée royale s'élevait à ce moment à 20 000 hommes de pied et 30U0 chevaux {Mémoires du duc de Rohan, p. S38; dépèche du nonce Corsini, dans B. Zeller, Uichelieu et les vdnistres de Louis Xlll, p. 134).

de soulagement »! Plusieurs jours durant il demeura dans cet état. Le 10 septembre il se fit porter à Mauguio ', sur un râtelier de cheval, par six hommes qui lui prirent un quart d'écu chacun, et trouva gîte dans une maison qu'un page de la petite écurie, M. du Mesnil, lui avait préparée en faisant déguerpir ceux qui s'y trouvaient. « La première nuit que j'y arrivai et que j'y couchai, on vint pousser rudement la porte de mon dit logis par plusieurs fois; je l'avois fait appuyer avec des bûches que j'avois trouvées dedans. G'estoient soldats qui cherchoient fortune. Les entendant frapper si fort, je fis lever mes gens et moi-même me levai, bien que faible, mais la crainte d'estre confronté me donna de la force. Je parlai hault à mes valets, de carabine, de pistolets et d'espée, ce qui fit retirer ces coureurs de nuit qui visitoient bien d'autres maisons que la mienne. » Mais « messieurs du conseil » de la ville, craignant quelque coup de main des protestants, ayant demandé et obtenu de nouvelles troupes, qu'il fallut loger, signifièrent à M. de Bordeaux qu'il

1. Mauguio venait d'être enlevé par le duc de Montmorency malgré la résistance des trois ou quatre cents protestants que le duc de Rohan avait jetés dans la ville (Histoire de ce qui s'est passé à Mauç/uio de 1G'22 jusqu'en 16S-2. Biblioth. de la ville de Nimes, ms. n° 13844; Cf. Vaisscte, Ilist. gén. du Languedoc, XI, 974).

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eiïlà déménager. Avec bien de la peine le malheureux exempt trouva une autre maison; il y était à peine installé qu'on lui annonça qu'en huit jours cinq individus y étaient morts de la peste. Il ne prit que le temps de se relever, de ramasser ses bardes et de s'enfuir. Il regagna tristement Mérargues, « encore fort las, sans fièvre pourtant », et un maréchal des logis, nommé d'Orangis, le recueillit. Au bout de deux jours la fièvre reparut. Un gendarme du roi, Triqueville, du pays de Gaux, lui conseilla d'aller à Aigues-Mortes où il trouverait un bon médecin, M. Girard, homme prudent et expert qui le guérirait*. M. de Bordeaux repartit donc à cheval. Arrivé en vue des portes d'Aigues- Mortes il se douta que le corps de garde avait dû recevoir la consigne de ne laisser entrer aucun malade, et que sa détestable mine allait lui jouer un mauvais tour. « Un peu devant que d'estre à la sentinelle, je poussai mon cheval le plus vertement que je pus pour m'eschauffer, avoir meilleure couleur et par là tesmoigner que je me portois bien ». Mais le caporal du poste, méfiant, reconnut

1. Aigues-Mortes avrvit été livrée au roi récemment par le protestant M. de Chatillon qui eut pour la peine le bâton de maréchal {Mémoires de Brienne, I, loO). Le roi y était venu quelques jours auparavant, le 22 août, et y avait laissé pour gouverneur le marquis de Varennes (Bassompierre, Mémoires, III, 109).

que « je n'estois pas trop à mon ayse » et refusa de le laisser entrer. M. de Bordeaux insista, affirmant qu'il ne venait que pour dîner et voir une femme, laquelle avait hébergé un de ses amis souffrant, tout dernièrement. Il nomma cette femme et il se trouva que des bourgeois, passants, que le caporal questionna, la connaissaient. Le chef du poste se laissa fléchir et donna à l'exempt deux de ses hommes pour l'accompagner. En route, les soldats faisant remarquer à M. de Bordeaux qu'il avait l'air bien mal en point : « Comment! » s'écria le garde du corps, et pour leur prouver le contraire il les invita avenir partager « un mauvais dîner ». Les soldats refusèrent, puis, au bout de quelques pas, ils dirent à l'exempt qu'il devoit connaître le chemin, qu'ils allaient le laisser; si on leur parlait de lui, ils déclareraient que la couleur de son visage était son ton naturel et qu'il se portait bien. « Je fus fort resjouy. » Il descendit chez une brave veuve huguenote.

Le médecin qu'on lui avait recommandé, après l'avoir examiné, dit sentencieusement que la maladie dont l'exempt était atteint était une fièvre tierce, « comme c'estoit la vérité; et m'assura dans trois jours de me la faire partir, à quoi il ne manqua. Mais au lieu de tierce il me la donna

continue avec un grand dcsvoyemcnt qui me dura, avec la fièvre, vingt-cinq jours ». Ce médecin avait administré à M. de Bordeaux et à d'autres, certaine pilule de sa façon dont les autres moururent net. Il fut obligé de fuir de la ville sous la clameur publique. Le garde du corps s'adressa alors à un médecin de Montpellier réfugié à Aigues-Mortes, « bien que huguenot. Il estoit homme de bien et assistoit les catholiques ». Cet homme fut très dévoué, vint voir jusqu'à « deux fois et dix fois » par jour le malade. Celui-ci fut à la mort. On lui apporta même les derniers sacrements. « Dans Aigues- Mortes, lorsqu'on va porter Notre-Seigneur à quelqu'un, tant qu'il y a de personnes dans l'église suivent jusque dans la chambre du malade tel qu'il soit, du pays, ou estranger. Je fus estonné lorsqu'il m'arriva ainsi, jusqu'à ce qu'on m'eut dit cette coutume qui est fort louable ». Le bruit courut même là-bas, à Vernon, que M. de Bordeaux était trépassé, et son frère, M. de la Mare, accourut en poste, tout pleurant, pour voir ce qu'il en était. Un mieux cependant s'étant déclaré, le médecin notifia au malheureux moribond que la première chose qu'il avait à faire était de s'en aller, quelque faible qu'il fût, et de quitter l'air

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malsain d'Aigues-Mortes causé par « le marais de mer », spécialement pernicieux pour ceux qui, comme lui, « estoient nés sous un climat plus bénin et plus tempéré ». M. de Bordeaux était bien bas, quoique la fièvre fût partie. A peine pouvait-il se lever pendant qu'on faisait son lit et il était si dolent que la veille encore de son départ «je ne pouvois, dit-il, faire deux tours dans ma chambre qui n'estoit pas des plus grandes ». Le conseil était bon, il fallait le suivre.

Le samedi 22 octobre, on hissa péniblement Fexempt à cheval. Il fit ses adieux au médecin; tous deux se quittèrent « fort bons amis et contents l'un de l'autre ». La première demi-heure de chevauchée fut pénible, puis peu à peu le garde du corps s'assura, et finit par pouvoir faire les huit lieues qui le menaient à Arles, sans descendre. Mais le lendemain, dimanche, à Avignon, il se trouva si anéanti qu'il dut rester deux jours alité à l'auberge « à l'enseigne de la Rochelle ». Des juifs et des juives vinrent le voir. « Il y en avoit plus de cinq cents par la ville, frippiers et usuriers, ne possédant aucuns héritages, mais seulement des meubles; et font traffîc de toutes sortes de choses. Ils se laissent battre comme chiens sans qu'ils ozent se revanger. C'est une misérable

r.N (;Aiii»i'; di; coui'S du itoi. m

sorte (le gens. Les hommes portent des chapeaux jaulnes et les femmes une petite pièce jaulne sur la teste*. » Le vendredi il put arriver à Valence où il coucha au Petit Paris. Il fut à Lyon pour la Toussaint et s'arrêta, avant d'y arriver, à Saint- Saphorin, garnison de deux régiments d'infanterie, ceux de Villerseaux et de Balagny, où était « quantité de jeunesse de Vernon, le fils aîné de Charles Normand, Glasson tailleur, un des fils de Jean de Pacy, pâtissier, et plusieurs autres ». A mesure qu'il avançait vers le nord, sa santé s'améliorait. Il ne s'attarda pas. Il passa le jour des morts à Tarare et par Roanne gagna la Loire. Il voulut àNevers profiter du hatcau mais « il nous prit une tourmente qui nous contraignit » à remonter à cheval. Après avoir fait étape à La Charité, Château-Landon, Essonnes, il parvint le dimanche 13 novembre à Paris, alla descendre à la Vallée de Misère^ dans l'auberge de La Notre-Dame de Boulogne où il demeura quatre jours. Enfin il

1. Voir ce que dit M. Ilanotaiix des juifs d'Avignon d'après les témoignages des contemporains (Hist. du cardinal de Richelieu, I, 187). Ce texte-ci confirme et complète.

2. Place située à gauche du grand Chàtelet dont le nom venait de l'aspect lamentable qu'elle avait eue en 1490 du fait des ruines causées par une inondation. Le quai qui suivait (aujourd'hui quai de la Mégisserie) portait le nom de <• vieille Vallée de Misère » qui fut remplacé au xvni" siècle par le nom de « quai de la Ferraille » (Plans de la Caille et de Turgot).

arrivait le 17 à Vernon et chez lui « où je fus malade encore le reste de l'hiver et plus d'un an après ». Il n'avait vu ni la reddition de Montpellier ni la fin de la campagne ' !

Le roi Louis XIII, au moment où M. Pierre de Bordeaux vient de le suivre pendant ces quelques mois d'été de 1622, est un tout jeune homme de vingt et un ans, de taille moyenne, pas aussi mince et sec qu'il le sera plus tard, imberbe, les traits du visage encore un peu empâtés, surtout dans le bas de la figure; la lèvre inférieure légèrement pendante qui rappelle sa mère Marie de Médicis ". A ne s'en tenir qu'aux renseignements que nous donne l'exempt des gardes, il apparaît avec la physionomie d'un garçon autoritaire, vaillant, insouciant des dangers, extrêmement actif, peu difficile sur les commodités de la vie, bon, juste et humain. Ce n'est pas un enfant qu'on conduit

1. La campagne se termina par la paix de Montpellier que négocia le duc de Rohan, lequel fut très attaqué du côté protestant pour l'avoir conclue {Mémoires du duc de Rohan, p. 538, et sa défense dans son Discours sur les raiso7is de la paix faite devant Montpellier 1Gi"2, Ibid., 53'J). — Louis XIII fit son entrée dans la ville le jeudi 20 octobre 1622 (Héroard, ms. fr. 4027, fol. 110 v°).

2. " De figure, il tient plutôt de sa mère », dit l'ambassadeur florentin A. Gioli (cité par B. Zeller, La minorité de Louis XIII, p. 126). Voir la belle médaille de G. Dupré qui le représente à peu près vers cette époque.

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mais un prince (jiii commande et qu'on redoule. Sa vie est régulière et sa journée bien remplie. Le matin, après être levé de bonne heure S il déjeune, puis entend la messe'- et, au retour, assiste au conseil qui quotidiennement se prolonge. Après le conseil, il dîne. En raison des grandes chaleurs qui ont régné presque tout le temps de la campagne, le repas terminé, le roi se retire pour se reposer et faire une « méridienne » dans l'ombre d'une chambre close, à l'abri du soleil et des mouches ^ Mais le plus souvent, toujours dans la retraite, il aime mieux s'amuser à peindre, à tracer des plans et des cartes du pays qu'il traverse, c'est son grand plaisir. Il est aidé par un gentilhomme qui peint et dessine fort bien, M. de Vic\ Le gros de la chaleur du jour tombé,

1. En temps ordinaire, six heures, six heures et demie (Héroard, ms. fr., 4027, fol. 50 v°); suivant les nécessités de l'étape, trois heures ou quatre heures {Ihid., fol. 74 v°).

2. On dix la messe au roi Louis XIII (la messe quotidienne fait partie du cérémonial de la vie d'un roi de France jusqu'à la fin de l'ancien régime), dans la chapelle du château qu'il habite, dans l'église voisine; à défaut, comme à Négrepelisse, « en la rue, sous le portique de son logis >- (Héroard, lôid., fol. 60 V).

3. Il fait mettre dans son cabinet de la paille humide sur laquelle il se couche et dort de une heure à trois ou quatre (Ibid., fol. 73 v", fol. 74, 75). Bien qu'il soulTre de la chaleur, Louis XIII, remarque le médecin, n'est jamais en transpiration {Ibid., fol. 83 v").

4. Héroard confirme le fait que le roi a beaucoup dessiné de plans pendant la campagne {op. cil.,, fol. 64, 76, 77). Nous

il monte à cheval pour aller chasser. Il tire, ou, mieux, il chasse au vol, ce qu'il préfère. Il a emmené avec lui une grande quantité d'oiseaux. M. de Bordeaux raconte qu'à Lunel il fut chargé avec un de ses camarades, le chevalier de Contenant , de faire monter l'eau d'un puits lequel était encombré d'une mécanique où l'on reconnaît, à la description qu'il en fait, une noria. « Nous en tirasmes longtemps de cette sorte, dit-il, pour faire baigner les oyseaux du roi. » Le prince chasse jusqu'à la nuit, revient souper et se retire de bonne heure'. Il monte achevai tous les jours. A Montpellier où la chaleur rend impossible la moindre promenade, il monte de nuit. Si le pays n'est pas sûr et qu'on puisse craindre quelque surprise, le roi est accompagné à la chasse, ou

avons conservé quanlilé de dessins manuscrils de ce genre et de ceUe époque (Section des cartes et plans de la Bibliothèque nationale). Ce sont des œuvres bien faites et qui montrent que la cartographie était très poussée à cette date. Louis XIII s'y entendait fort bien. Un jour où l'on discutait devant lui de la marche de l'armée sur Négrepelisse et que personne ne se rappelait la configuration des lieux, le roi demanda du papier, une plume, et, de mémoire, traça la carte de la région depuis la Française jusqu'à Négrepelisse (G. Bernard, Hist. de Louis XIII, I, 375).

1. Après dîner, fréquemment, le roi fait faire de la musique, " chante lui-même » (Héroard, op. cit., fol. 34, "1), " chante la guimbarde et autres chansons •• (fol. 31); ou joue aux cartes avec Schomberg , Puisieux, Montmorency, Bassompierre, Toiras, etc. (fol. 70, 75.)

UN G AU DE DU COIU'S DU ROI. iVô

dans SCS sorties, un jour par des gendarmes de la garde, le lendemain par des chevau-lég-ers.

Très diiïérent de son Ois Louis XIV, dont les voyages aux armées sont des parades fastueuses où rien ne manquera, cour brillante, dames nombreuses, logis magnifiques et festins journaliers, Louis XIII vit comme un simple officier de troupe; il n'est entouré que de soldats; il gîte où il peut, mange ce qu'il trouve, frustement, rudement. Si, à Béziers, il loge à l'évêché, confortable édifice « qui est sur la place où l'on vend le fruit » ; ou à Moissac dans la belle abbaye de la ville; à Gastelnau, près Montpellier, il n'a qu'une méchante maison; à Castillon-sur-Dordogne il couche dans une chambre d'auberge, à l'enseigne des Trois Rois, aux faubourgs. Pis encore, à Villedieu, devant Négrepelisse, il ne dispose que d'une affreuse masure dont les planchers sont à ce point branlants qu'on en interdit l'entrée de crainte que tout ne s'effondre. Le roi couche à l'étage : la salle du bas sert de salle des gardes, et l'huissier se tient dans l'escalier'.

1. « Le roi viiU loger en une pauvre mcsLiirie de païsan où il n'y avoit qu'une chambre proche du toit qui se voyoit à découvert et à laquelle il falloit monter par une échelle. Du bas, qui servoit à un cellier, on fit la salle pour ses gardes. Il y a peu de laboureurs qui n'aycnt de meilleurs logemens » (C. Bernard, Hisl. de Louis XIII, I, 377). Devant Saint-Antonin

Pour les repas, aussi peu d'apprêt. Un jour Louis XIII mange à la poste, le lendemain sous une treille*. Le fils de Henri IV a gardé les goûts simples de son père.

Il dîne généralement seul, par besoin de tranquillité et pour aller plus vite. Une fois, à Montauban, il invite à souper quinze ou vingt seigneurs, et M. de Bordeaux est si surpris de cette nouveauté qu'il l'appelle « une desbauche ». Le roi permet cependant qu'on l'invite lui-même. Dans une circonstance mémorable, M. de Toiras « lui donne à souper et aux petits seigneurs et autres ». Le lendemain de la prise de Saint- Antonin, le comte de Schomberg « le traite » sous des tentes^.

Il arrive qu'on fasse maigre chère. Le 9 juin, devant Négrepelisse, à cette table du roi, « il n'y eut point de vin et ne but-on que de l'eau, ce qui n'avoit point été vu par les plus vieux courtisans

dans la maison qu'habite le roi, « il n'y avoit qu'une chambre de dix à onze pieds en carre, dont le plancher estoit si bas que son lit, à grand'peine, y pouvoit cstre dressé » [Ibid., I, 381).

1. Ici sous un prunier, là dans un champ labouré, au grand soleil (Héroard, op. cit., fol. 59 \").

2. (Héroard, fol. Gi V.) A Agen le roi dine chez l'évèque {Ibid., fol. 57 v"); à Moissac, chez le prince de Gondé ilbid., fol. 58 v°; le médecin donne le menu). A Toulouse le prince de Joinville (fol. 68 v°) le reçoit. Le roi arrivé à huit heures et demie, s'en va à neuf heures et demie.

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et officiers de la maison du roi' ». Louis XIII, si sévère pour les afl'aires de service, ne dit rien, et s'accommode patiemment des médiocres moyens d'existence que lui imposent chaque jour les hasards de la guerre.

Aux événements militaires et à la marche des opérations il apporte un zèle qui ne se lasse pas et une ardeur impatiente. Il lui arrive de passer des journées entières à cheval pour suivre les mouvements de l'armée. Pendant les sièges, il ne quitte pas la tranchée, s'aventuranttémérairement aux points dangereux, voyant tomber du monde autour de lui sans sourciller et ne reculant pas d'un point où les balles sifflent et où ses officiers, à deux pas de lui, sont tués. Il est insouciant du péril. Devant Saint-Antonin il suit les péripéties de l'attaque avec nervosité, se montrant fâché et vexé lorsque la moindre chose ne marche pas comme il le désire. Il hâte les mises en batteries désigne les emplacements et, nous l'avons vu,

1. D'une façon générale, cependant, les services de cuisine de bouche, gobelet — suivant le roi, celui-ci a tous les jours, à peu près, ce qu'il faut et même ses plats préférés. Héroard nous donne ses menus de chaque repas. Voici le menu du déjeuner pris dans un champ labouré le S juin : 20 cerises crues, cuisses et ailes de deux gelinottes rôties; ■■ estomac « d'un poulet d'inde; vin claret; dragée de fenouil.

pour aller plus vite, pointer lui-même les pièces *. Il resta à la canonnade terrible qui « épouvantoit les parpaillots » jusqu'à huit heures du soir. — On avait reconnu qu'au sortir de Moissac l'artillerie aurait grand'peine à rouler en raison de l'état détestable de la route. Il s'occupe de ce détail avec « chaleur ». « Le lundi matin le roi alla à cent pas de la ville pour faire lui-môme accomoder le méchant chemin par où dévoient passer six pièces de canon; et, le conseil tenu, l'après-disner, Sa Majesté alla pour voir passer les canons. »

La discipline des troupes lui tient à cœur, cette malheureuse discipline qui a été le fléau de l'administration militaire du règne de Louis XIII, tellement elle a été difficile à maintenir dans des bandes de vieux routiers de profession, bons soldats, mais constamment hors de leurs rangs, à la maraude, ou, comme on dit, d'un joli mot d'argot du temps, « à la picorée » ^ Une fois, près de

1. Bernard et Héroard, deux témoins oculaires, confirment ce détail. « Sa Majesté, dit le premier (Hist. de Louis XIII, I, 385) étant assidue en cette batterie où estoient les deux pièces (sur une montagne « qui donnoit comme à plomb à la porte du Prat ") se plaisoit à les pointer lui-mesme. » Et le second : « Le roi, à dix heures, monte à cheval et va au camp audessus d'une batterie où il y avoit deux couleuvrines; en pointe par deux fois, tire sur des paysans qui reinparoient ; à la deuxième fois en tue deux » (fr. 4027, fol. 62 r°).

2. Ce mot viendrait d'après P. Monet (Inventaire des deux langues française et latine. Lyon, 1635, in-fol., p. 655) du latin

UN G AH DE nu CORPS DU ROI. HQ

Miranibeau, étant en train de chasser, suivi de sept ou liuit g'ardes du corps, dont était M. de Bordeaux, d'arquebusiers et de tireurs, le roi aperçoit « deux gardes-françaises qui faisoient le diable et pilloient tout dans la maison d'un paysan ». Hors de lui, il ordonne de « faire alte » et commande à deux valets de pied de se jeter sur les deux gardes-françaises : « Battez-les tout le saoul, s'écrie-t-il avec emportement, et les assommez de coups! » L'exempt des gardes ajoute : a Ils le firent fort et ferme et s'il se fust trouvé un bourreau, ils estoient pendus sur-le-champ! » De retour au château de Mirambeau où était l'étape, Louis XIII fait appeler le colonel des gardes françaises, M. de Canaples. « Canaples, lui dit-il vivement, il faut que vous mettiez un meilleur ordre dans le rég-iment de mes gardes qu'il n'y a et que vous les faciez tenir dans leur quartier et suivre leur drapeau! » Le colonel veut excuser ses hommes « logés si serrement, dit-il, qu'il

pecorare, « enlever des troupeaux ». Estienne Pasquier dit que ce mot est de son siècle [le xvi"] (Recherches de la France, Paris, 1643, in-fol. p. 683). Angot de l'Eperonière écrit des soldats maraudeurs qui ravagent la Normandie en 1620 (Les Noiiveaux satires et exercices gaillards de ce temps, Rouen, 1637 in-12, p. 81) :

Cette engeance d'enfer que la fahn espoinronno Froisse tout, pille tout, sans respect de personne. Ce ne sont point soudards, ce sont des picoreurs Qui sont do l'Ante-Clirist les vrais avant-coureurs.

fault qu'ils aillent aux villages voisins chercher des vivres pour de l'argent. — Gomment! reprend le roi, ils abandonnent leur drapeau pour aller voler et picorer et vous appelez cela chercher des vivres pour de l'argent? Si vous n'y donnez un meilleur ordre, doresnavant je vous casserai comme faisant vous-même tous les larcins et voleries ! »

Une autre fois, à Guitres-sur-l'Isle, le roi rencontre un valet, traînant trois vaches volées à un paysan; il arrête l'homme et lui demande à qui sont ces vaches. Le valet dit qu'elles sont à son maître, la Pierre, gendarme. On fait venir la Pierre. Qui lui a « baillé ces vaches? — 11 les a achetées. — Combien? — Vingt livres. — Qui était avec lui au moment de l'achat? — Un autre gendarme de la même compagnie, un tel. » On fait venir celui-ci, on le questionne : il répond qu'il n'était pas du tout présent lorsque le prix fut fait. Alors le roi, s'adressantà la Pierre : « Je vois bien que vous les avez volées! Cherchez par tous les quartiers celui qui vous les a vendues et me l'emmenez; autrement, je vous casserai! »

Ce prince de vingt ans qui a le ton ferme et la volonté réfléchie, a conscience de sa dignité royale; il est sensible sur ce sujet et se fait res-

l'N (".AunK DU cniii'S nu r.oi. 121

pccler vivement. Devant Négrepelisse, à Villedieu, Ambleville, fils da gouverneur de Cognac, lieutenant du roi en Sainlonge, charges dont il a la survivance', vient voir Louis XIII dans cette mécliante bicoque dont nous avons parlé, aux planchers tout branlants. L'huissier de la chambre, Ricard, — un huguenot — refuse de le laisser entrer. Le roi, d'ailleurs, souffrant d'un rhume, a condamné sa porte. Ambleville insiste, puis s'irrite, éclate, et finit par lever la main sur l'huissier. En redescendant l'escalier, il croise un de ses amis, Ribœuf. Celui-ci, qui a tout entendu, lui déclare qu'il a eu tort de faire ce qu'il vient de faire, et que si le roi est averti, il peut se fâcher. Encore tout ému, Ambleville « sans autre cérémonie, soufflette fort vertement Ribœuf ». L'autre riposte, ils se jettent l'un sur l'autre, se colletlent et roulent. Au bruit du tapage, les gardes du corps d'en bas accourent et les séparent. Louis XIII, informé de l'incident, fait conduire Ambleville en prison, lui retire la survivance des gouvernements de Cognac et de Saintonge et l'interne pour un an dans Villemur. Quant à

l.De la famille des Jussac, seigneurs d'Ambleville en Saintonge (P. de Lacroix, Les Jussac W Ambleville, dans Revue de Sainlonge et cl' Aunis, l" juillet 1900).

Ribœuf, la punition fut spirituelle ; il futcondamné à ne pas recevoir réparation de l'outrage qu'il avait reçu, et à demeurer l'ami de son insulteur '. M. de Mortemart vient rejoindre le roi à Béziers en grand équipage, fastueusement accompagné de vingt-cinq ou trente gentilshommes et d'une multitude de chariots et de mulets. Il est resté six semaines ou deux mois par les chemins pour venir; son entrée est tapageuse. Puis, au bout de quatre jours, sous le prétexte d'afTaires quelconques en Poitou, il annonce son départ et vient prendre congé du roi. Louis XIII piqué s'écrie : « Oui dà, oui dà, M. de Mortemart! » et après trois ou quatre pas dans la pièce, ironiquement, s'adressant aux seigneurs qui l'entourent : tt G'estM. de Mortemart qui est arrivé depuis quatre jours et qui s'en retourne! » Ce fut tout; M. de Mortemart interloqué se retira sans rien répondre.

1. Ch. Bernard raconte, mais plus succinctement, cet incident; il ne donne pas les noms des personnages. Il ajoute que le maréchal de Praslin conseilla au roi, pour punir Ambleville, de l'envoyer reconnaître la brèche de Négrepelisse, opération si dangereuse qu'il ne s'en tirerait pas indemne. Le roi refusa disant assez justement que ce ne serait pas là punir Ambleville, « mais lui faire une faveur très grande et lui donner occasion d'acquérir de l'honneur ". Il déclara ensuite « que sans la reconnaissance des services du père de ce gentilhomme, il en eut ordonné plus aigrement qu'il ne fit » {Misé, de Louis XIII, I, 378. — Pour les services de ce père, voir l'article de P. de Lacroix cité plus haut.)

Ce souci du respect qu'on doit à sa dignité et sa sévérité à l'égard des désordres, n'excluent pas chez lui les qualités du cœur. 11 en a, et d'excellentes ; il les montre. Lors(ju"il rencontre des femmes qui l'implorent parce qu'on a tout volé chez elles, il s'apitoye et fait donner des pistoles. Il est hon ^ Nous avons parlé de celte affaire du passage du Lot à Aiguillon où le malheureux ingénieur, M. Le Mesnil des Bouillons, fut en retard de vingt-quatre heures pour achever son pont, et exaspéra le roi qui menaça de le casser. En réalité, le lendemain, le pont n'étant pas terminé, Louis XIII révoqua l'ingénieur. En route, le prince de Condé causant de cette histoire dit au roi : « Si c'eust été la Boissière, le pont eut été fait il y a longtemps, mais c'est ici un jeune commissaire en sa charge ». L'inexpérience du commissaire atténuait sa faute. Le prince, qui ignorait ce détail parut frappé de l'observation. « Et comme nous fusmes au Port-Sainte-Marie, raconte M. de Bordeaux, le même jour, ledit du Mesnil se trouva au souper du roy et dit : « Sire,

1. Au passage de l'Aveyron entre Moissac et Négrepelisse l'infanterie allait par un pont de bateaux et la cavalerie avait pris un gué. Le roi s'était mis dans l'eau au milieu de ses gens d'armes lorsque le cheval d'un de ceux-ci perdant pied, le cavalier fut entraîné. Louis XIII courut à son secours au risque de s'enfoncer lui-même (Bernard, I, 315).

» je supplie Votre Majesté de me pardonner! » Le roy dit au Mesnil : « Eh bien, je vous pardonne ».

Le cœur du prince se révèle encore dans un touchant incident qui se produisit à la reddition de Lunel. Louis XIII entrait dans la place, « Un bien vieil homme, vestu de noir, sortit d'une maison qui est sur une muraille ancienne de la ville et demanda si le roy cstoit là. On lui dit qu'ouy et on le luy montra. Il se mit à genoux et dit : « Sire, les enfants de Dieu furent dans la » captivité soixante-dix ans ; enfin il les en délivra. » Il y en a soixante que nous y sommes et vostre » Majesté nous en a délivrés. Je ne me soucie plus » de mourir puisque j'ay vu mon roi! » Le jeune prince fut si ému de cette petite scène qu'il ne put articuler que ces simples mots : « Voilà un » bon vieil homme, qui parle d'alTection! » — Il estoit grandement touché, » observe M. de Bordeaux ^

Le roi s'affligea, dans le courant de sa traversée du Languedoc du lamenlable élat sanitaire de son armée. Il devait y avoir sans doute quelque épidémie mal diagnostiquée par les médecins. Elle

1. « Ainsi que le peuple crioit en son langage » Vive notre « bon roi Louis! », on a ouï dire au roi ces paroles : « Dieu . vous bénie, mon peuple, Dieu vous bénie! » (Héroard, ms. fr. 4027, fol. 114 v").

UN GAnnE nu coups du noi, 125

fauchait tout le inonde, et le roi ne savait que faire pour atténuer les effets du fléau. A Béziers, il passa par l'esprit des médecins de prétendre que le mal venait du raisin muscat, « qu'il n'y avoit rien qui gastat tant de personnes » . Louis XIII commanda sur-le-champ au grand prévôt d'enlever « et de faire jeter les raisins muscats qui se trouvoient en la place et faire défense d'en vendre ».

Il eut été excusable de ne penser qu'à lui car il fut atteint lui-même. Le mal le prit à Toulouse. Il dut rester huit jours couché. Il voulut repartir, n'étant pas remis, le lundi 4 juillet. Le mardi 5, à Castelnaudary, il retombait. Huit jours encore il resta couché. Puis il remonta à cheval le 12 et le 18 il arrivait à Béziers pour retomber une troisième fois. « Ce samedi, écrit M. de Bordeaux, le roi dit en souppant : « Je fus malade à ïholose, » je le fus à Castelnaudary et crains bien de l'estre » ici. Si c'estoit à Paris je penserais pas encore » mourir. Mais il me semble qu'un homme est » mort dès qu'il est ici malade ! » On lui fit prendre des bains de lait. Dès qu'il put, il repartit. Il était dur pour lui-même et impatient'.

1. Voici les symptômes que donne Héroard de l'indisposition du roi : toux sèche et persistante (« la plus grande toux qu'on

L'impression qui reste de la vie des soldats en campagne au début du xvn" siècle, après avoir parcouru les souvenirs de M. de Bordeaux, est une impression de brutalité et de cruauté. Ces routiers sans feu ni lieu, se louant à tant par mois pour faire la guerre, que l'on ménage parce qu'il est malaisé d'en trouver et qu'on tient très mal, sont des façons de bandits. Incapables de garder les rangs, malgré d'inexorables ordonnances, ils sont toujours errants, à la recherche de vols à commettre qu'ils compliquent pour peu de chose de meurtres et d'incendies. En temps normal ils sont gais et ivrognes : lâchés dans le sac d'une ville, ils n'ont plus rien d'humain*.

puisse souffrir » dit Bernard [t. I, p. 377]), « yeux chauds, teste poisante, blême, se sent faible et las » ; « chaleur acre, douleur aux tempes et au chignon du col, altéré »; ■< la luette enflammée et relaschée ». — On traite Louis XIII au moyen de purgations, de clystères laxatifs (pas de saignée) et de longs bains d'une heure, une heure et demie (Héroard, fr. 4027, fol. 60, 69, 70-77, 80). — Pour juger <le la science d'IIéroard voir un recueil de ses ordonnances de médecine. (Bibl. nat., ms. fr., 19076). Voir aussi : E. Minvielle, La médecine an temps de Henri IV. Médecins, maladies. Paris, J.-B. Baillière, 1903, in-16.

1. Ces mœurs et ces habitudes sont une tradition introduite au xvi" siècle à la faveur des guerres de religion et que l'insuffisante police du temps entretient. Entre autre témoignage, voir : le Di'ief dialogue exemplaire et récréatif entre le vray soldat et le marchand français faisant mention du temps qui court, avec Vadieu à la guerre (Lyon, B. Rigaud, 1576, in-8°); — Sermo7i du Cordelier aux soldats; ensemble la responce des soldats au Cordelier (Paris, N. Lefranc, 1612, in-8°) amusante critique en vers des habitudes de brigandage des soldats mise sous forme de sermon dans la bouche d'un cordelier.

UN GARDE DU COIU'S DU UOI. 127

Leur moindre peccadille est de ne pas payer ce qu'ils achètent. On leur donne une solde avec laquelle ils doivent se nourrir, et des vivandiers suivent les colonnes pour leur fournir de quoi manger. — Ils n'ont droit chez l'habitant qu'au lit, au feu et à la chandelle. — Sur la plainte de ces vivandiers, on punit bien les délinquants, ceux qui ne règlent pas; mais les punitions étant très sévères, — la corde — on ne peut pas en abuser. Il arrive aux soldats d'être mal payés euxmêmes, par suite du retard des soldes. Quand ils n'ont plus ni écu vaillant ni crédit chez les vivandiers, ils employent un stratagème. Ils s'en vont huit, dix, douze, « de plus que de moins », chez le vivandier, font bonne chère, puis, feignent de se prendre de querelle, mettent l'épée à la main, organisent un tumulte effrayant au cours duquel le patron inquiet de voir tout casser chez lui les met vivement à la porte et les envoie au diable sans rien leur réclamer. Ils appellent cela « faire jouer la mine ». Dans les auberges des routes où les cabaretiers, moins au fait des ordonnances et surtout moins en contact avec les officiers auxquels ils pourraient se plaindre, ne sont pas tant à redouter, la procédure est plus sommaire. Les soldats se gobergent, et quand l'hôtelier réclame

l'écot, on le rosse et on s'en va. Le cas est particulièrement fréquent. La multiplicité des édits royaux réprimant ce scandale témoigne de son universel usage'.

Au reste les officiers donnent l'exemple. Soumis au même régime que les troupes, ils doivent, eux aussi, payer leurs hôtes avec leur solde — elle est calculée à cet effet. — M. de Bordeaux paye ce qu'il prend. Mais il constate que le maréchal de Saint-Géran et M. du Hallier, capitaine des gardes du corps, ne payent rien.

Le triomphe des soldats, c'est « la picorée ». Elle est la coutume ordinaire de la troupe, la pratique journalière, tellement entrée dans les habitudes, qu'elle est presque réhabilitée et ne passe plus pour un mal. Il n'y a que le roi et les

i. « Vous n'avez le cœur qu'à la volerie, s'écrie le capitaine Guillery, qu'au pillage et butin, poltrons que vous êtes, sol' dats de rapine, oiseaux de proie! » {Reproches du capitaine Guillery faits aux carrahins, picoreurs et pillards de l'armée. Parib, A. Du Breuil, 1615, in-8°). Il est à remarquer que les plus illustres brigands du temps sont d'anciens soldats de fortune, tels le capitaine Guillery, et surtout le capitaine Carrefour dont on lit la curieuse existence dans le Récit véritable de l'exécution faite du capitaine Carrefour, général des voleurs de France, rompu vif à Dijon; avec un sommaire de soii extraction, vols, assassinats. Paris, 1622, in-8"; ou dans la Prise du capitaine Carfour, un des iniques et signalés voleurs qui soient en France, avec un abrégé de sa vie et quelques tours qu'il a faits es environs et dedans la ville de Paris. Paris, J. Martin, 1622, in-8°. Carrefour et Guillery sont les « Cartouche >- et les ■< Mandrin ■> du temps de Louis XIII.

UN GARDE DU CORl'S DU ROI. 129

ministres qui la poursuivent par considération {»()ur le menu peuple. Les officiers excusent. Que faire pour l'empêcher? On édicté des ordonnances. Quand le roi prend sur le fait, il sévit : nous en avons vu des exemples. A Gastelnaudary trentequatre soldats sont surpris en flagrant délit. Le roi leur fait donner le fouet, mince représaille! Il faut subir un des maux inévitables de la guerre'. Parmi ces maux, enfin, la pendaison et le meurtre! Ce sont les régals du métier, la distraction de la besogne. A Négrepelisse, on s'en donna avec furie! « Deux jours durant, écrit M. de Bordeaux, on ne fit que pendre ». On pendit tout ce qu'on trouva; on finit par pendre n'importe qui au hasard, ami ou ennemi, et l'exempt un peu effrayé ajoute : « Si nous étions encore demeuré là quelque temps, on eut pendu toute l'armée! » Un huguenot, qu'on va hisser à un arbre, demande « d'estre pendu dans la vigne de son père! » respectable fantaisie! « Et comme on l'y menoit, il rencontra un curé auquel il fit une humble salutation et se recommanda à luy. On luy demanda

d. Angot de l'Eperonière a écrit toute une longue satire véhémente contre les picoreurs sous le litre de : Les picoreurs ou le désastre du pauvre peuple (dans Nouveaux satires et exercices gaillards de ce temps, pp. 81-90). Elle est très instructive pour qui veutconnaitrc le côté pittoresque des mœurs dans cet ordre d'idées.

qui il esloit. Il répondit que c'estoit un de leurs ministres. Aussitôt, quoique le pauvre curé pust alléguer, les nostres l'assommèrent. Je le vis mort. Il estoit curé d'un bourg- qui appartient à M. le maréchal de ïhémines. Le parpaillot fut pendu oii il le désiroit'... D'Amonville, archer du corps (g-arde du corps), par deux fois, dans Négrepelisse, fut pris pour parpaillot par des soldats du rég^iment de Picardie qui l'eussent assurément tué si, de bonne fortune pour lui, il ne fust arrivé du monde qui les empêchèrent. Il avait beau dire : « Je suis des g^ardes du corps! » iln'estoit point creu et commençaient de le déshabiller, qui estoit la première chose qu'on faisoit. » Les jeunes garçons de quinze à seize ans que les soldats emmènent chacun avec eux comme domestiques sous le nom de « goujats d'armée », voleurs fieffés, vrais chenapans, sont les plus odieux. M. de Bordeaux en entendit qui se vantaient d'avoir pendu, l'un quinze personnes, l'autre dix-sept, un troisième vingt. La corde fit défaut; alors avec le même nœud coulant, ils montaient

1. C. Bernard (I, 378) confirme une partie de ce trait. Un habitant de Négrepelisse, dit-il, « tomba entre les mains des goujats n'estant pas loin d'une vigne qui lui appartenoit, eut ce fol désir de n'être attaché qu'à un noyer qu'il y avoit fait planter et l'obtint ».

les malheureux à uu arbre et hors de lorre, les laissaient aussitôt retomber et les assommaient. Car à tel arbre on en pendoit douze : ce n'esloit qu'avec une corde. Ce fut de quoy ils manquèrent et non de bonne volonté ' ».

Tous les excès naturels aux soudards débridés se retrouvent sous la plume de M. de Bordeaux, di2:ne commentaire des admirables vi£:nettes de Callot. L'exempt note comme une belle exception un trait qui se produisit à Fattaque générale de la ville de Saint-Antonin. « Il y avoit plus de soixante femmes qui défendoient ». Une belle fille se mit à genoux devant un soldat et lui dit : « Faites-moi ce que vous voudrez (en son lang'age) et me sauvez la vie. — Je n'ai pas le loisir pour cette heure », répliqua le soldat, qui « lui donna de l'espée dans le corps et la tua* ».

1. « Point tant ne nous attristent les grêles, ni les gelées de mai, ni les coulages de juin qui nous apportent coutumière' ment la cherté des vivres, que linhumanité et desloyauté des goujats qui tuent, qui molestent, qui violent, qui brûlent, qui détruisent, rançonnent le bonhomme et lui font dix mille violences pour lui faire, à force de coups, qui de pied, qui de mains, qui de bâtons, qui de glaives, qui de dagues, qui de poignards, confesser où est son pauvre bien caché, musse, enterré et transporté hors de sa maison. » Eiuniis des pat/sans champêtres; adresse à la royne réçieiite. Paris, 1614, in-8" (Réimprimé dans Ed. Fournier, Variétés hist. et litt., VII, 300). — ■■ L'infime canaille des souillons de cuisine », dit en parlant d'eux Pontaymerie, poète dauphinois, dans sa Cité de Montélimar (s. I.), 1591, in-4". Réimpression de 1845, p. 78.

2. Les écrits du temps sont pleins des lamentations des paysans

Les chefs n'ont plus d'autorité pour réfréner les excès lorsque eux-mêmes affichent le mépris de tout ordre en haine des huguenots. Au même siège de Négrepelisse on vient dire au roi qu'un jeune soldat était sorti de la ville avec une jeune fille qu'il aime, qu'il veut épouser, et qu'il pense soustraire aux horreurs de l'assaut en l'emmenant hors de la place. Naturellement on les a tous deux arrêtés et leur affaire ne sera pas longue. Mais Louis XIII, ému de ce petit roman, intervient et ordonne de les laisser aller. « M. le prince de Condé passa comme le soldat s'en alloit. » Il y avait encore du monde attroupé. Il demande la raison de ce rassemblement, on la lui explique et il se met à interroger le jeune huguenot. « Or il échappa à celui-ci de dire qu'il étoit l'année précédente dans Montauban. « Ha! s'écria lors » M. le Prince, vous avez grâce pour Négrepelisse » et non pas pour Montauban »! Et il donna une pistole à un goujat qui pendit le malheureux! »

Dès lors, lorsque cette masse à laquelle ils don-

devant les brutaliLés des gens de guerre. Voir La carabinade du mangeur de bonnes gens. Paris, 1614, in-8"; Discours de M" Guillaume et de Jacques Bonhomme sur la dé/aile de 35 poules et le coq, faite en un souper par trois soldats. Paris, 1014, in-8".

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lient en détail de tels enseignements leur écliappe, CCS chefs ne doivent plus s'étonner de se trouver débordés. Au moment où le même prince de Condé allait assiéger Lunel, il promit assez imprudemment le pillage de la ville à ses troupes si celles-ci enduraient le canon. Elles l'endurèrent. La ville fut prise, mais Louis XIII apprenant la promesse faite refusa de la laisser tenir, et pour plus de sûreté interdit l'entrée des soldats dans la ville. Ceux-ci manifestèrent un extrême mécontentement. Lorsque la garnison sortit de la place, précédée des charrettes qui transportaient les armes, s'excitant mutuellement, ils renversèrent les charrettes, et s'emparèrent du contenu : « on ne sauva pas quatre mousquets de vingt chartées » ; puis ils se ruèrent sur la troupe protestante et massacrèrent sept ou huit cents hommes sans que rien, ni cris, ni prières, ni menaces pussent les arrêter. Les officiers exaspérés tombèrent sur eux. « M. de Praslin mit l'épée à la main, blessa trois ou quatre soldats. Un d'eux leva son arme contre lui et fut tué par un gentilhomme des siens. » Le maréchal de camp de Bassompierre en fit pendre quelques-uns. La fureur générale calmée, on procéda à un certain nombre d'exécutions pour l'exemple « et pour

le contentement des parpaillots et pour témoigner qu'on ne leur faussoit pas promesse » '.

Le sentiment des protestants à l'égard de troupes qui les traitent do telle rude manière est une résolution désespérée. Au fond, les soldats exercent leur métier, tel qu'on le comprend au début du xvn" siècle; ils agiraient de même à l'égard d'un ennemi quelconque, fût-il espagnol, allemand, ou anglais; et leurs pareils ne se conduisent pas autrement ailleurs. Pour les religionnaires, l'état d'esprit est différent. Ce sont des bourgeois défendant une cause qui leur estcbère^.

1. Ch. Bernard et le Mercure françois tâchent d'atténuer la piavité de l'airaire. D'après le premier (I, 396) la garnison avait le droit d'emporter ses armes. Quelques-unes d'entre elles étant tombées des charrettes et les soldats royaux les ramassant, il y eut discussion, dispute et des coups. • Les soldats, se borne à dire l'historiographe, se portèrent à une trop grande licence en se jetant sur les huguenots dont quelquesuns furent tués. » Pour le Mercure (VIII, 796), les soldats royaux ne se sont jetés que sur une charrette; quant aux huguenots, seulement « quelques-uns furent tués ». Mais Bassompierre, très formel, confirme le récit de M. de Bordeaux {Mén., m, 101). D'après lui on aurait tué plus de 400 protestants « inhumainement », « sans qu'il fût possible à M. le maréchal, ni à Portes, ni à Alarillac de les en empescher ». Bassompierre fit pendre huit des coupables « en un arbre proche du pont de Lunel sur la Vidourle » [Ibid., p. 102). ■< La capitulation, dit le duc de Rohan {Mémoires, o37), fut faussée à ceux de Lunel, car ils furent chargés, désarmés, dépouillés et la plupart tués ou estropies. »

2. « Je n'ai les armes à la main, écrit le duc de Rohan au prince de Coudé (dans Mémoires du duc de Rohan, p. 585), que par une pure nécessité, pour défendre nos biens, nos vies et la liberté de nos consciences. »

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Ceux que, du côté du roi, on nomme avec mépris « les parpaillots » ont contre ceux qu'ils appellent les a ravaillacs » ou les « philistins » une haine exaspérée.

De Négrepelisse, après la prise de la place, le roi envoie un tamhour à Montauban pour faire la proposition d'un échange entre des officiers qu'on lui a pris, et des femmes arrêtées dans Négrepelisse. « Ils ne voulurent point entendre le dit tambour, écrit le garde du corps; ils tirèrent sur lui et après l'abordèrent lui donnant plusieurs coups, et lui dirent qu'autant on en attraperoit de ceux du roi, qu'on leur feroit comme on avoit fait à ceux de Négrepelisse et qu'on leur fit de pis qu'on pourroit et qu'ils ne se soucioient ni du roi, ni de la reine et ne luy obéiroient jamais. » Ces déclarations sont identiques à celles faites par les défenseurs de Saint-Antonin lorsqu'un trompette vint le sommer de se rendre, nous l'avons vu, et qu'on les reconduisit de douze ou quinze coups de mousquets.

Au môme siège de Saint-Antonin, le premier jour de bombardement, « environ les trois heures de relevée, un tambour de la ville parut sur l'un des espérons et après avoir fait plusieurs chamades, dit : « Je vous commande, de par monsei-

gneur de Rohan, que vous ayez de vous retirer d'icy, ou autrement il vous fera tous pendre avant qu'il soit trois jours! » Si l'on songe que le roi est dans l'armée on mesure l'insolence de la sommation. M. de Bordeaux en est à ce point suffoqué, qu'il ajoute : « et croy que le dit tambour estoit yvre! »

Lorsque, dans un combat, le corps à corps se produit, c'est chez les protestants de la fureur. A l'attaque générale de Saint-Antonin, « une fille se rendit à un soldat et le pria de lui donner la vie. Le soldat en eut pitié et à trois ou quatre pas de là, comme le soldat n'y pensoit pas, elle tira un Cousteau, lui en donna dans le ventre et après, se coucha contre terre, à dents, et fut tuée ».

Un secours arrive de Montauban vers Saint- Antonin. Les troupes royales vont au-devant de lui, l'attaquent, l'enveloppent et massacrent les huguenots'. « Un fut trouvé sur un haut rocher, qui tira son pistolet sur un des nostres, qu'il manqua; ce que ne fit pas le nostre qui lui rompit le bras droit. Et comme ce parpaillot vit qu'il ne

1. Ce secours de 200 hommes conduits par Montbrun, dit Beruard (I, 388), par Salce et la Rousselière, dit Rohan {Mémoires, p. 533), avait passé l'Aveyron à Bruniquel et s'était avancé jusqu'au ravelin de la porte Contamine à Saint-Antonin. C'est là qu'il fut découvert, enveloppé, et taillé en pièces par soldats et paysans.

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pouvoil plus résister, el qu'on crioit : « Il le faut » pendre! » il dit : « Vous mentirez, et si, n'aurez » pas l'honneur de m'avoir tué! » En prononçant ces paroles il se jeta dehaulten bas dansl'Aveyron et se tua et noya tout ensemble. » M. de Bordeaux ajoute : « Ils estoient tous désespérés M »

Ils savent bien qu'ils n'ont à compter sur rien, pas môme sur l'abjuration pour avoir la vie sauve. Lorsque des protestants, au pied du gibel, se fon catholiques on les pend tout de même; ce qu'ils y gagnent seulement est, qu'au lieu de rester en l'air à pourrir au bout de leur corde, ils sont descendus et enterrés honnêtement en terre chrétienne. A Saint-Antonin, sur onze bourgeois qui furent pendus à la suite delà reddition de la place, quatre ainsi abjurèrent et furent enterrés sans retard. Le profit est mince. C'est que dans l'esprit du roi la question de rébellion prime celle de religion. Cène sont pas des protestants qu'il poursuit — il sera toujours disposé à laisser les gens croire ce qu'ils veulent, — ce sont des sujets

1. Le caractère sanglant de la lutte se révèle par celte lettre du duc de Rohan au prince de Condé (dans Méinob^es d& Rohan, p. o<SG). « Vous faites mourir les prisonniers de Galargues, dit le duc, je vous imite en faisant le semblable de ceux que j'ai pris à Monts. Vous me faites commencer un métier contre mon naturel, mais je penserois être cruel à mes soldats si je ne leur immolois des victimes! »

révoltés. La croyance religieuse est pour lui subsidiaire, il sévit, quelle qu'elle soit'.

Les protestants crient : « Vive le roy! » mais ils disent « Yivent le roy et Rolian! Vivent le roy et Montauban ! » plus souvent « Vive l'Evangile! Vive l'assemblée des églises! Vivent les églises réformées! » On leur trouve un drapeau aux couleurs royales, bleu, blanc, rouge, tricolore, les couleurs des Bourbons. Mais on leur prend également un drapeau rouge et vert, un autre noir, avec des flammes noires et or, et la devise : Perdam nomen Babilonis, 60. Et ils blanchissent « tous les clochers des églises où ils sont les plus forts pour marquer à ceux qui passeroient pays, fussent-ils françois, anglois ou d'autre nation, qu'il y a retraite assurée la dedans pour eux ». C'est

1. L'opinion de Louis XIII et de son gouvernement n'a jamais varié sur ce point. « Les précises volontés du roi, écrit le prince de Gondé au duc de Ilohan {Mém. du duc de Rohan, p. 585), sont d'entretenir ceux de la religion prétendue réformée en entière liberté de conscience »; et Louis XMI lui-même s'adressant au protestant Lesdiguières s'exprime ainsi : « Je vous laisse en votre liberté, sachant que rien ne doit estre plus libre que les consciences. Je ne soullrirai que nul de mes sujets de la religion prétendue réformée soit oppressé ni violenté en sa foi ». Mais il ajoute : « Il est bien vrai que si sous un voile de religion aucuns veulent entreprendre des choses illicites et contraires à mes édits, je saurai séparer la vérité du prétexte pour punir celui-ci et protéger ceux qui demeureront à leur devoir » (Bibl. nat., ms. fr., 3722, fol. 125 r").

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précisément parce qu'il constate qu'anglais, espagnols « ou autre nation », ennemis de l'Etal ont « retraite assurée » clans les villes protestantes, que Louis XlIIcanonne celles-ci, les prend, et fait mettre au gibet leurs défenseurs'.

1. M. Ilanotaux {llisf. du cardinal de Richelieu, t. I, p. 282) dit des armées protuslantcs que ■< vaillantes, dures à la fatigue, pleines d'un enthousiasme farouche, elles valaient les armées royales ». Le duc de Rolian les juge plus sévèrement. « On a plus de peine, déclare-t-il {Mémoires, p. 564), à combattre la lâcheté, l'irréligion et l'infidélité des réformés que la mauvaise volonté de leurs ennemis. » Et ailleurs [Ibid., p. 540) : •< Je n'oublie ni soin, ni diligence, ni industrie pour relever les cœurs abattus et réunir les divers sentiments, car l'approche de l'orage ébranloit les plus fermes; la grandeur du péril agitoit diversement les esprits d'un chacun et l'amour du bien public cédoit bien souvent à la crainte particulière. »

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