Parmi les onze pendus se trouvait un ministre protestant
M. (le Bordeaux reçut l'avis qu'il était chargé d'une seconde mission, celle-ci plus importante que la précédente mais analogue : il devait aller s'assurer du château de Thédirac, situé au delà de Gahors et de Catus et qu'occupait un certain M. de Cavaignac, gentilhomme huguenot fortement soupçonné d'être du parti des rebelles.
Dès le lendemain, samedi, l'exempt accompagné du garde du corps Castillon se mit en route. Repassant par Saint-Antonin, oii, suivant les instructions reçues, il devait s'entendre avec le maréchal de Thémines, — commandant de la garnison laissée dans la ville, — afin de se faire appuyer de troupes, si le cas échéait; il gagna Gahors, par Puylaroque, Lalbenque, et le lundi 27 arriva en vue du castel de M. de Cavaignac.
Juché sur une hauteur, le château de Thédirac, qui était une baronnie, présentait une masse
ancien père cordelier. On fil sur hii les vers suivants {Mercure François, p. 649) :
Uu moine de longtemps sa corde avoit quitté Pour, dans Saint-Antonin, prendre le court manteau D'un maître élionté. Mais enfin ceste année Il a trouvé sa corde en la main d'un bourreau.
Ministre, recevez ce cordon de bon cœur; Le premier s'est perdu pour estre sur la hanche; Ccstuy-ci mis au col est plus ferme et plus sûr Car, do surcroît, il a pour renfort une branche.
imposante ornée de tours à mâchicoulis et de tourelles, flanquée de demi-lunes en pierre, de cinq éperons ou cornes, développant de longues courtines de plus de cinquante pieds de haut et de dix-huit de large \ M. de Gavaignac qui s'y trouvait avec sa famille avait été autrefois catholique. Son protestantisme n'était pas « des plus obstinés » car il lui arrivait, « en se levant, de faire le signe de la croix, » en quoi il avouait que c'était « bien fait y> ; il consentait à marier ses filles à des catholiques; à laisser sa femme et ses enfants aller à la messe, au moins quand il n'était pas là ; lui-même n'allait « à la presche » que lorsqu'il était dans son pays de Gavaignac. G'était un homme rude, à ses heures, et qui s'était mis à dos toute la contrée, « tant noblesse, justice que paysans ». Il avait un petit-fils d'un premier mariage, le baron de Thédirac, et deux filles d'un troi-
1. Thédirac ou Théderac est aujourd'hui un village du département du Lot, arrondissement de Gourdon, canton de Salviac. La baronnie, au moyen âge, dépendait de la vicomte de Turenne (Arch. dép. du Lot, série F., liasse 463). Elle appartint jusqu'en Li93 à l'importante famille des Luzech (J.-B. Gluck, Album historique du dép. du Lot, Paris, 1832, in-fol. p. 132). L'un des membres de cette famille, Antoine de Luzech, évêque de Cahors, reconstruisit l'église de Thédirac que les Anglais avaient ruinée (G. Lacoste, Hist. gëii. de la pi^ovince de Quercy, Cahors, 1886, t. IV, p. 24). Thédirac était le siège d'une justice seigneuriale (Arch. dép. du Lot, série B, liasse 1097).
sième, deux « belles demoiselles », Louise et Françoise, âgées respectivement de dix-sept et de quatorze ans, riches, l'aînée de quatorze mille livres de dot, la cadette de douze mille *.
Montant jusqu'au pont-levis, M. Pierre de Bordeaux frappa à la porte. Des soldats se montrèrent sur les murailles, puis parut M. de Cavaignac accompag-né de mousquetaires et de hallebardiers. L'exempt lui tendant la lettre de commission qui lui avait été donnée par le roi, notifia qu'il venait au nom de Sa Majesté pour qu'on lui remit le château entre les mains, séance tenante. M. de Cavaignac lut la lettre, réfléchit, après quoi répondit qu'il lui était impossible de faire ce qu'on lui demandait. Il avait dans le château sa femme et ses enfants; il voulait auparavant les mettre en sûreté, par conséquent demander et attendre un passe-port, les chemins n'étant pas sûrs. M. de Bordeaux insista pour connaître le délai qui
1. Les Cavaignac tiraient leur nom de la localité de ce nom (canton de Vayrac, arrond. de Gourdon, Loi). Celui dont il est ici question est Bertrand de Cavaignac qui fut un des plus actifs capitaines protestants du pays. En 15Si, comme lieutenant du vicomte de Turenne et commandant la garnison de Beadlieu, il avait attaqué avec plus de 600 hommes le château de l'escher, près de Sérilhac (Marche, La vicomte de Turenne. Tulle, imp. de Crauiïon, 1S80, p. 146). A son tour, en 1585, le duc du Maine l'assaillit dans Beaulieu et lui enleva la place de force (G. Lacoste, op. cit., IV, 272).
était nécessaire, et le huguenot finit par dire que le g-arde entrerait comme il voudrait, mais que la garnison ne sortirait pas; « qu'il estoit très humble serviteur du roy et qu'il garderoit fort hien la place pour son service ». L'exempt reprit que cette obéissance ressemblait fort à celle des gens de la Rochelle au parti desquels, évidemment, M. de Gavaignac devait appartenir, puisqu'il refusait d'obéir et qu'il était huguenot. M. de Gavaignac mettant toujours l'excuse de ses filles en avant, « je répliquai qu'après tout, elles n'estoient pas de meilleures maisons que madame de Rohan qui estoit pour lors entre les mains d'un de mes camarades ' et que quand elles demeureroient avec lui dans le dit chasteau, et que j'y serois, il n'y auroit point d'inconvénient; et il devoit bien plutôt croindre qu'elles ne tombassent entre les mains de deux ou trois mille soldats, ce qu'elles ne pourroient éviter, avant qu'il fust trois jours, non plus que lui d'avoir la tête coupée, avant la huitaine, dans Tholose, et tous ses soldats pendus, s'il n'obéissoit ». Rien n'y fit. « Je
1. Il s'agit de Catherine de Parllienay, qui avait épousé René II, vicomte de Rohan. et qui était mère du duc de Rohan, chef des protestants à ce moment en France. On ne voit pas bien à quel incident de sa vie, en 1622, fait allusion .M. de Bordeaux (Cf. C. Merland, Catherine de Parthenay, Nantes, imp. de Vve Mellinet, 1875, in-8o).
UN G AUDE nu COHPS DU ROI. 89
lui dis les meilleures paroles que je pus pour le mettre en bon chemin. » Il ne démordit pas. Force fut à l'exempt de quitter la place et de rentrer à Cahors.
Là il expédia M. de Castillon au maréclial de Thémines avec un mot par lequel il rendait compte de ce qui s'était passé. Le soir même M. de Thémines répondait que l'exempt avait à gagner derechef Thédirac, à convoquer le peuple d'alentour; qu'il allait être soutenu de deux mille hommes de troupes et de deux canons qu'on lui envoyait sous les ordres de M. d'Arpajon : l'affaire devenait grave.
Le lendemain matin M. de Bordeaux quitta Cahors accompagné du vice-sénéchal de la ville, de dix-huit ou vingt archers et du juge-mage, M. Izalie. Parvenu à Thédirac et ayant de nouveau frappé à la porte, il vit venir M. de Cavaignac, suivi d'un gentilhomme, M. de Fléaumont, capitaine au régiment de Pompadour, arrivé la veille pour se reposer et faire sa cour à mademoiselle de Cavaignac, qu'il désirait épouser. Aux premières sommations, M. de Cavaignac opposa d'abord les mêmes réponses que Tavantveille. Mais il avait été prévenu de la mise en marche des troupes, du dessein de faire con-
voquer par les archers tous les villageois environnants : M. de Fléaumont, par surcroît, avait appelé sérieusement son attention sur les risques auxquels il s'exposait. Tous deux interrogèrent l'exempt : « Ils me firent mille petites questions sur lesquelles je ne les satisfaisois guère. » On n'en sortit pas. Impatienté, M. de Bordeaux se retira chez le juge du lieu, résolu à attendre les soldats pour agir. Sur son ordre, les consuls, ou magistrats municipaux de Thédirac, firent déjeuner dans les tavernes du bourg les hommes de la suite du garde.
Après déjeuner, M. Fléaumont arriva. Il demanda à l'exempt des gardes si vraiment il ne venait pas arrêter M. de Cavaignac; celui-ci en avait peur, voyant avec le garde des gens de Gahors, lesquels le haïssaient mortellement en raison de ce que jadis, lorsque le feu roi Henri IV prit cette ville, ce fut lui, M. de Cavaignac, alors dans les troupes protestantes du roi de Navarre, qui avait planté le pétard au ponl-levis de la place et fait sauter la porte \ Les habitants de Gahors
1. D'après Sully (Economies royales, éd. aux trois V verts, in-fol., p. 24--26) ce serait le vicomte de Gourdon qui aurait mis le pétard à Gahors, accompagné du capitaine Saint-Martin et de M. de Roquelaure (cf. Cathala-Gouture. Hist. polit, de Quercy. Montauban, 1785, in-12, t. II, p. 31). Gependant un acte retrouvé dans les archives notariales de Maurs nous apprend
ne le lui avaient jamais pardonné. Il croyait à une vengeance. M. de Bordeaux assura qu'il n'avait pas d'autre mission que celle qu'il avait indiquée.
Sur les six heures du soir M. de Fléaumont revint avec M. de Gavaignac, encore hésitant, et qui se demandait s'il ne devait pas faire sortir sa famille ou la garder avec lui. On se sépara sans conclure, mais, g-racieusement, le châtelain envoya pour souper à l'exempt des g-ardes ample provision de gibier qui arriva bien, })arce qu'il n'y avait plus rien à manger pour lui et pour son monde. Enfin, après souper, tard, M. de Gavaignac reparut avec M. de Fléaumont : celte fois il cédait. Il offrit ses soldats pour garder le château. M. de Bordeaux refusa.
Le lendemain au matin, la garnison défila par la porte qui donne du côté du bourg : elle comptait soixante-dix hommes qui voulurent emporter leurs armes, l'exempt des gardes n'y consentit
que le S juin 1581, le roi Henri de Navarre se trouvant à Cahors et voulant <■ reconnoitre la perte que Bertrand de Cavaignac a faite d'un cheval à la prise de ceste ville de Cahors où il a le premier hasardé sa vie », lui donne le dixième denier de la rançon d'un prisonnier de guerre détenu à Figeac et « les dîmes de la présente année des paroisses de Galgan, Nanssac et Foissac en Rouergue » (Communication de M. Godefroy Cavaignac). L'attaque de Cahors ayant eu lieu le 29 mai loHO, il y avait quarante-deux ans; cela ne rajeunissait pas M. de Cavaignac qui doit avoir environ soixante-dix ans.
pas. Quand tout le monde fut sorti — il ne restait plus que M. de Cavaignac, sa famille, sept ou huit domestiques — le garde du corps se fit donner les clefs, les passa à M. de Gastillon et pénétra dans les cours suivi de celui-ci, du vice-sénéchal, du juge-mage de Cahors et des archers. Il installa un corps de garde, plaça ses sentinelles et se mit en devoir de parcourir tout le château, chambre par chambre. Il manquait une clef. Madame de Cavaignac assura que la pièce fermée était « un endroit là oij ses filles mettoient leur linge et menues hardes ». M. de Bordeaux insista. Sur le refus réitéré de madame de Cavaignac il envoya chercher a une busche » pour enfoncer la porte. « Lors maistre et maistresse commencèrent à hault crier. » Mais il fallut céder. La pièce contenait de quoi armer deux ou trois cents hommes, mousquets, piques, arquebuses, hallebardes, deux barriques de poudre, mèches et le reste. M. de Bordeaux fît tout enlever et ne laissa à M. de Cavaignac que son épée. Celui-ci demeura furieux trois jours durant et comme c. nous ne laissions pas de boire et manger ensemble, dit l'exempt, nous nous regardions un peu de travers ». La mauvaise humeur ne dura pas. M. de Fléaumont, qui était resté au château, y employa ses bons offices.
UN GAHIII': nu COUPS DU H 01. 93
Celait de l'aînée des filles de M. de Gavaig-nacque M. de Fléaumont était amoureux. M. de Gavaignac agréait bien la recherche du jeune homme, mais le père du capitaine, vieux bonhomme avare et quinteux ne voulant donner ni écu ni maille à son fils, M. de Gavaignac avait notifié à celui-ci qu'il lui accordait un an pour décider son père, sinon on en resterait là '. Getle année s'achevait en septembre 1622. Or au mois de mai, un jeune g'entilhomme, M. de Périssac" vint demander la main de mademoiselle Louise de Gavaignac, la même. M. de Gavaignac répondit qu'il était engagé à l'égard de M. de Fléaumont, et qu'il ne pouvait accueillir cette requête. Le jeune gentilhomme n'insista pas. Mais le lendemain précisément du jour que M. Pierre de Bordeaux était venu s'installer à Thédirac, on vit arriver sur la route une bande de quelque trente cavaliers : c'étaient M. de Périssac, son oncle M. de Régnac, M. de la Nouaille, des amis, leurs valets et leurs laquais. « Et qui fut lors bien [embarrassé] ce fut ledit sieur de Gavaignac, car, comme dit est, il avoit pour lors chez lui ledit sieur de Fléaumont,
1. Ce M. de Fléaumont, fils de M. de Molle, avait quatre frères. « Leur père est fort âgé et est d'une humeur fâcheuse et leur est fort rude » (Bibi. nat., nouv. acq. fr., 6163, fol. 231).