A VICTOR BÉRARD
Au début de notre xx® siècle, plusieurs des demeures éternelles » de l'ancienne Egypte
îhevaient de s'écrouler. Elles résistaient depuis longtemps qu'on s'habituait à les croire indes- Lctibles. Les dédicaces les nommaient c temples [e millions d'années, fondés à toujours et à lais "». Aux dogmes oubliés, aux rites abolis,
imblaient survivre ces promesses d'éternité,
iv la force magique dont jadis on les croyait
^uées.
Les plus anciens de ces sanctuaires étaient
cependant fort ruinés. Que restait-il du splendide édifice à obélisque central qu'Ousirniri, de la V dynastie, avait élevé à la gloire du Soleil, ou du temple en forme de pyramide bâti par un des Montouhotpou de la XP dynastie*? M. de Bissing et M. Naville, qui les ont déblayés, n y ont retrouvé que terrasses dénudées, bas-reliefs épars, colonnades croulantes. A Kamak, sanctuaire d'empire, où, depuis les chefs des clans primitifs jusqu'aux Césars romains, chaque Pharaon édifiait un temple ou une chapelle, le visiteur averti distinguait, non loin des pylônes desThoutmès, de merveilleux blocs sculptés, encore à demi ensevelis : c'étaient les restes de salles disparues, construites par les Ousirtasen et les Aménophis. Mais ces ruines n'impressionnaient guère.
L'œil se reportait avec confiance sur les édifices des Ramsès ou des Bubastites. Là, le plan général du temple égyptien se dégage encore nettement, malgré les décombres, de la complexité des constructions.
Une allée de sphinx conduit à la haute porte que défendent deux pylônes, pareils aux tours de nos cathédrales. A la porte, devant laquelle deux obélisques s'érigent, des colosses, debout ou assis, font bonne garde. Franchissez le seuil : d'abord une vaste cour, bordée de promenoirs à colonnes
1. V* dynastie : environ 3800 ans avant notre ère; XP dynastie : environ 2500.
OU à cariatides ; au centre, un autel où brûlent les offrandes. Par un plan incliné, vous montez doueement jusqu'à la salle dite c hypostyle » : des colonnes puissantes, en plusieurs travées, soutiennent à vingt mètres au-dessus de votre tête un plafond d'énormes dalles. La foule des fidèles avait accès jusque-là pour admirer le cortège des dieux et du roi au Nouvel An, aux fêtes des saisons, aux jours fastes du culte divin et royal; on y goûtait, au sortir de la cour brûlante de soleil et éblouissante de lumière, la fraîcheur et la demiobscurité des hautes salles couvertes. Plus loin, nul être ne s'aventurait, s'il n'était de race divine soit par nature, soit par initiation : seuls, le grandprêtre et le roi pénétraient au sanctuaire, réduit central, étroit et massif, sans autre ouverture que la porte. Là, derrière les battants scellés et verrouillés, dans l'obscurité complète, cachée au sein d'une arche ou d'un naos de granit, dormait la statue du dieu que les rites secrets éveillaient à l'heure des sacrifices.
Aucun des temples de la seconde période ne nous donne un ensemble aussi complet; mais chacun d'eux a des parties bien conservées.
Gournah, une des merveilles de l'art égyptien, n'a gardé qu'une hypostyle démantelée et quelques chambres du culte. Abydos, construit à la même époque, nous offre une hypostyle et sept sanctuaires, en calcaire blanc d'un grain très fin et
couverts des plus délicats reliefs. Au Ramesseum, unique par ses proportions très nobles et la splendide patine de ses grès rouges, nous n'avons que la moitié des pylônes, des fragments de portiques et une grandiose hypostyle au plafond intact. A Louxor, un des obélisques a quitté sa place'; les colosses sont en morceaux; de ses deux cours, la première, aux beaux portiques à cariatides, reste enfouie dans les décombres sur lesquels trône une intangible mosquée; la seconde, où s'alignent les ' élégantes colonnades de Thoutmès III, est en partie démantelée. Quelques modèles réduits de temples à peu près complets subsistent à Karnak : ceux de Khonsou et de Ramsès III; mais dans le grand temple d'Amon, après la cour où de dix gigantesques colonnes une seule élève encore au ciel sa fleur de lotus, et tout autour de l'hypostyle colossale qui a perdu son plafond, ce ne sont que ruines croulantes de pylônes, murs renversés, plafonds effondrés de sanctuaires, indestructible chaos que domine
L*élan démesuré des aiguilles de pierre'.
Seuls de cette époque, ont été plus favorisés du temps et mieux protégés des hommes, les temples creusés dans la montagne : à Deir-el-Bahari les
1. C*est celui qui orne la place de la Concorde. L'autre, donné aussi à la France, n*a jamais été réclamé.