‹ Au temps des PharaonsChapitre 60 sur 87 · La cité antique^ chap. ii · texte numérisé non relu

La cité antique^ chap. ii

, la construction des cathédrales. On sait

butui ables vers de Sully Prudhomme sur l'ou-

succombe en construisant les pyramides

I cri dédaigné s'élève vainement :

1 ?, il va, cherchant les dieus el la justice..,

ti'est pas la plainte d'une victime, c'est la

toute une humanité primitive, cri

de crainte, de volonté, saluant la voie

.ïBite au ciel par le triangle aigu des Pyramides.

Au temps des Pyramides (4 000 ans avant J.-C), les Pharaons de Memphis possédaient déjà toute une philosophie de l'au-delà ; mais seuls les gens de leur famille ou leurs fidèles étaient admis au partage de l'immortalité; il fallait être « ami du roi » pour jouir d'un tombeau consacré par les rites qui assuraient la vie future. Quelques siècles après, les doctrines rédemptrices passent du cercle étroit de la Cour à toute la société égyptienne : les textes funéraires, dont les rois de la VP dynastie (3 000 ans avant J.-C.) se réservaient jadis l'usage exclusif, se divulguent, se transcrivent dans les tombeaux et sur les cercueils des simples particuliers.

La conquête entrevue des paradis suscita dans les âmes des inquiétudes nouvelles ; dangereux était l'honneur de s'identifier au dieu de la mort et de

vie, à Osiris, pour gagner ù son exemple une

vie divine. Le mort osirien assumait la gloire et

Irils de l'Être-Bon : il était en butte aux atta-

r^.T do tous les ennemis d'Osiris et aux ruses du

ivais. Pour l'en défendre, il fallut cuirasser son

corps et doter son âme d'armes magiques : de là

■s milliers de cadavres transformés en momies et ces innombrables recueils sur papyrus, appelés Livre des Morls, qu'on déposait dans les nécropoles égyptiennes.

Quand le cadavre d'un Egyptien était descendu nu caveau funéraire, on pouvait le croire en sécu-

é : il était défendu par les portes murées, les puits d'accès remplis, les herses abaissées. Cependant, au foud de suii « château du duuhle », l'Âme veillait inquiète. Présen'er le corps de la décomposition était une tâche relativement aisée, dont s'acquittaient au mieux les embaumeurs qu'Hérodote {II, 86) nous montre au travail :

a D'abord ils tirent la cervelle par les narines en partie avec un fer recourbé, en partie au moyen de drogues qu'ils introduisent dans la tête. Ils font ensuite une incision dans le ventre avec une pierre d'Ethiopie tranchante; ils tirent par cette ouverture les intestins, les nettoient et les passent au vin de palmier; ils les passent encore dans des aromates; ensuite ils remplissent le ventre de myrrhe, de cannelle et d'autres parfums, puis ils le recousent. Cela fini, ils salent le corps et le couvrent de

natron pendant soixante-dix jours. Le délai écoulé, ils lavent le corps et l'enveloppent entièrement de bandes de toile. »

L'examen des momies prouve que l'appareil des bandelettes constituait une véritable armure protectrice. Le corps une fois enduit d'huile sainte, on remplissait les cavités du thorax et de l'abdomen, non seulement d'aromates, mais de statuettes et d'amulettes. Une plaque de cire, estampée d'un œil symbolique, gardait la plaie du flanc. On dorait la face et les doigts pour faire entrer dans le corps la vertu des métaux indestructibles. Sur la poitrine, un cœur fixait la place de l'âme ; le scarabée, l'épervier, l'uraeus protégeaient le torse et le front, et partout s'échelonnaient des figurines, sentinelles vigilantes. Par-dessus de gros tampons de toile, qui égalisaient les contours, un réseau serré ou lâche de bandelettes modelait la tête, le torse et les jambes. Un grand linceul, maintenu par une bande de toile, ceignait le front, et, croisé sur la poitrine, s'ornait d'une figure d'Osiris adoré par le défunt. Cet équipement ne pouvait avoir toute sa vertu défensive sans le concours des prêtres et la récitation des formules. Le « rituel de l'embaumement » nous apprend le nom, l'usage, les propriétés prophylactiques de chacune des bandelettes et de chacune des figurines. A vrai dire, il n'y a ici ni toile, ni statuettes, ni aromates : ce sont des dieux vivants, Isis, Nephthys, Horus, Thot, qui, sous la

S02 AU TEMPS DUS PHARAONS ^^^l^^B

forints li'huiie, de bandelettes, d'amulettes, entourent de leurs bras la momie et la défendent de leurs corps et de toute leur force surnaturelle.

Comme armes offensives, ce cadavre habité par les dieux possédait les formules gravées sur les murs ou les parois du sarcophage : on en disposait les lignes de telle sorte que les yeux de la momie pussent les lire commodément. Quand, sous le nouvel empire thébain (vers loOO av. J.-C), les cercueils, en s'adaptant exactement aux contours de la momie, prirent la forme « anthropoïde », le décorateur ne trouva plus assez de place pour écrire les versels rituels : on glissa sous le cartonnage un rouleau de papyrus contenant l'édition plus ou moins complète des textes néceasairea. ii& substitution progressive du cercueil au tombeau, puis du papyrus au cercueil, mit à la portée de toutes les bourses le bénéfice des formules rédemptrices ; c'est par milliers que l'on retrouve sur les momies ce « Livre des Morts ».

Au cours des trois mille années qui séparent les cercueils thébains des papyrus ptolémaïques, le contenu des éditions a varié comme leur disposition extérieure. Le premier recueil, celui des pyramides, comprend quatre cent cinquante-trois chapitres; quelques-uns seulement sont encore transcrits à l'époque thébaine, et, des textes nouveaux fournis par les cercueils, beaucoup n'ont eu qu'une vogue éphémère et ne se retrouvent pas

sur les papyrus. Vers le temps des Psamétiques (600 av. J.-C), les Égyptiens ont compris la nécessité d'ordonner cette matière sacrée : d'où un choix de cent soixante-cinq chapitres, classés dans un ordre arbitraire, mais auquel se sont tenus désormais les copistes. Le meilleur exemplaire de cette recension est un papyrus long de vingt mètres, conservé au musée de Turin et publié par Lepsius. Les chapitres s'y succèdent en lignes verticales, avec des titres soigneusement distingués à l'encre rouge; une série de vignettes délicatement enlevées au trait sert de titre courant et commente le texte des formules.

Un pareil livre était indispensable à tout mort soucieux d'atteindre la vie future ; aussi trouvait-on toujours, chez les entrepreneurs de funérailles, des exemplaires complets ou abrégés, avec ou sans vignettes, tout prêts à servir : le nom du propriétaire, qu'il faudra prononcer à chaque chapitre, était laissé en blanc; on le transcrivait après l'achat. La plupart de ces éditions vulgaires sont fort incorrectes : mots mal lus et mal copiés, phrases oubliées ou répétées, fautes d'inattention, erreurs témoignant que le copiste ne comprenait rien à des formules très anciennes. Le style des livres sacrés d'Egypte est en effet chargé d'allusions à des faits mythiques, de noms inconnus ou de figures dont la signification veut tout un commentaire. Les théologiens de l'époque thébaine

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étaient aussi embarrassés que nous devant ces énigmes : aussi ont-ils écrit des gloses, souvent contradictoires, que les scribes transcrivaient sans choisir. Au moins devons-nous à cette circonstance de pouvoir surprendre le travail d'exégèse des prêtres sur un texte très ancien et déjà corrompu. Les pyramides enseignent les rites qui sauvent l'homme de la mort et assurent son existence dans la tombe et au ciel; elles se taisent des moyens A employer pour trouver le bon chemin des paradis, éviter les ennemis et les embûches, surmonter l'épreuve du jugement dernier. Ces renseignements pratiques et ces sages avis, on les trouvait dans les chapitres du Livre, L'hommo qui, dès son vivant, connaissait ces formules n'avait rien à redouter après la mort : « Celui qui dira ce chapitre après s'être purifié dans l'eau de natron, sortira au jour après l'ensevelissement, il fera toutes les transformations que lui suggérera son cœur, il passera & travers le feu, en vérité» (chap.xx).II suffisait aussi de placer sur la momie le texte sauveur : < Chapitre à écrire à l'encre gommée et à la couleur, sur une bande de papyrus royal, pour placer au cou de la momie le jour de l'ensevelissement. Avec ce talisman à son cou, le défunt est parmi les dieux... : il est dieu pour l'éternité » (chap. ci). Le plus souvent, le mort est censé prendre la parole ; il récite la formule et combat lui-même ses ennemis; mais que le prêtre lise, le jour de ses funérailles,

l'exemplaire du livre, c'est assez pour que la momie ne courre aucun danger. Malheur, au contraire, à l'imprudent enseveli sans Livre : c Celui qui ignore ce chapitre ne peut sortir au jour » (chap. i-xxxvi).

On peut distinguer quatre parties dans le Livre des Morts. La dernière est un pot-pourri où s'accumulent des recettes magiques de tout genre; les trois premières guident le défunt de la terre au ciel par des chemins variés et avec le secours de doctrines diverses; pour remédier à l'incohérence inévitable à ce genre de compilation, on plaça en tète de chaque section un chapitre synthétique, les I*', xvu* et Lxiv**, où l'on trouve un exposé symbolique des destinées de l'àme et comme le plan résumé du Livre.

Première partie. Au-dessus des chapitres i à xvi, les vignettes décrivent les funérailles. Prêtres et pleureuses s'agitent autour du sarcophage ; le cortège, pour traverser le Nil, s'installe dans la barque pèle-méle avec les offrandes, les bêtes du sacrifice, et la momie. Arrivés au tombeau, les gens dressent la momie sur un tas de sable et dépècent le taureau ; un prêtre, la face masquée d'une tête de chien, joue le rôle d'Anubis, ouvre au défunt la bouche avec les rites qui en font un dieu vivant; et voici,

dé l'iltttrft bAté 3tt eercbeU, le défont l'MÉiéëlU, »r« m iMftdeltiltM» : 9 |)li«lbgl«M.âsVïnt Rà ht taOttVa dans la barqae êélMU.

Le titre Aa chapitre i indique an éffei qll'tili U prononce su jour des funérailles. Pour eiti filëft accueilli d'Osiris. le défunt déclare sans vergogne qu'il est Tbot. Horua, ou l'un de ceux qui ont ctHnb&ttu pour le dieu, le jour où l'on arracha son éotps en lUttbeàox aux monstres typhoniens. Le dtfiUitse dit duABi (irétre dès divers sacerdoces; il . k gravi tons les de^s dé l'initiation ; sa pureté, su iitlnteté sont manifeste^; au jour du jugement a il n'est pas troUTi de péché de lui dans la balance b ; pouf loi à' ouvriront les portes du [taradis et sera servie la table des dieux. Ici a'élale sans retenue, comme aux textes des pyramides, ta prétention d'abuser des dieux de l'autre monde par des déclardtions impudentes. Les chapitres suivants permettent au défunt de vivre après la mort, de traverser la terre, la région des nécropoles (l'Amenti) et le ciel, sans être arrêté ni par ses ennemis ni par le serpent Apophis dont on conjurait la ruse au moyen d'une figurine en cire, et que l'&me victorieuse foulait sous ses pieds. En forme de conclusion, r&me entonne un bymne à Rà : « Je parviens à la terre d'éternité..., je traverse le firmament, je m'agenouille parmi les astres... Hommage à toi, père des dieux, que ta face radieuse me soit favorable! »

Nous Yoiei aux portes de l'autre monde. Le chapitre xvii, le plus important de tout le recueil, introduit la deuxième partie. La vignette nous montre le défunt en la compagnie des grands dieux; le texte ne se propose rien moins que de c ressusciter les mânes ». Prenant la parole comme au chapitre i, le défunt se vante d'être le Créateur de l'Univers sous ses formes multiples ; il nous dévoile ^origine du monde et cette destinée des hommes qui les conduit de la terre jusqu'au ciel s'ils font triompher le vrai et le bien au jour du dernier jugement. Chacune des phrases de ce chapitre est exposée d'abord sous une forme concise et dense. Quelques cercueils delaXP dynastie nous donnent une version où les formules se présentent sans autre développement; mais dès cette très lointaine époque le sens littéral des mots dépassait l'intelligence du vulgaire ; les théologiens fournirent un commentaire sous forme de questions et de réponses accolées à chaque membre de phrase. La glose paraissant elle-même obscure nécessita parfois une seconde et même une troisième explication; c'est avec cet appareil scientifique d'un triple commentaire que la recension Saite Uôus a conservé le chapitre xyii.

Le défunt, instruit des mystères, rassemble toutes ses forces pour les combats futurs et la grande épreuve du jugement. Il supplie Thot de lui assurer la voix magique qui sonne juste, dit le Vrai,

108 AU TEMPS DES PHAJtAONS

détroit l'erreur; cette force lui sera donnée si l'on dépose sur sa tête la « couronne de la voix créatrice». En même temps les dieux ouvrent sa bouche avec les fers sacrés qui ont déscellé la bouche et les yeuxd'ÛBiris; successivement, les charmes magiques, la conscience, la volonté, le cœur lui sont coofirméa. La bataille s'engage aussitôt contre les animaux fyphoniens, crocodiles, serpents, tortues, àues rouges, qui voudraient manger la magie du défont pour le désarmer etraaéantir; maia il brandit la lance et charge les crocodiles qui détournent piteusement la tête ; il cloue au sol tortues et serpents, et poursuit les reptiles jusque sur le dos de l'âne oji ils se sont réfugiés. Un des procédés de combat employés contre ces monstres est de les tromper effrontément : s'adressaut au crocodile, le défunt lui crie : s Arrière, crocodile : ce que tu détestes est dans mon ventre ; j'ai mangé le cou d'Osiris;jesuis Set! > Ailleurs il lui faudra attester le contraire : « Je suis Kâ, je suis Osiris », et déclarer que chaque partie de son corps est un dieu vivant qui saura se défendre : c II n'est aucun de ses membres qui ne soit un dieu,... on ne peut le saisir par les bras, ni le retenir par les mains; ni les hommes, ni les dieux, ni les mânes, nilesmorts, personne ne peut lui faire violence » (chap. xlii). Il se sauve tout aussi bien de ceux qui voudraient lui couper la tête ou l'empoisonner avec des ordures : « L'abomination, je ne la mange pas; l'abomina-

tion, ce sont les ordures, je ne les mange pas : je vis de pain et de bière ! » (chap. lu).

Mais voici la fin des épreuves : Toum apparaît, portant à la main la voile gonflée, symbole des souffles de vie; Nouit, la belle déesse des sycomores, sort de l'arbre pour tendre Teau et le pain : c sycomore de Nouit, s'écrie le défunt, donnemoi l'eau qui est en toi », et sitôt la libation reçue : c J'ouvre les portes du ciel, j'ai franchi les portes de la terre ! »

Le chapitre lxiv, au début de la troisième partie, prétendait donner « en un seul chapitre les rites de sortir au jour » ; c'est une tentative de synthèse probablement récente. On y retrouve, avec plus d'obscurité et sans commentaire explicatif, les vérités générales déjà exposées au chapitre xvii : Origines de l'univers. Destinée de l'homme. « Tendez-moi les bras, s'écrie le défunt, ô dieux sortis de ma bouche; je me lève reconstitué, je vole au ciel, je plane sur terre chaque jour,... je suis entré dans le sanctuaire, j'en sors Lumineux, je vois les formes des hommes à jamais. — Celui qtii connaît ce chapitre, il possède la voix créatrice sur terre et dans l'autre monde ; il prend toutes les formes des vivants... Ce chapitre fut trouvé à Hermopolis sur une brique de fer et d'albâtre écrit en lapis, sous les pieds du dieu (Thot), à l'époque du roi Mycérinos, par le prince royal Hordidif qui voyageait pour

SIO AU TEMPS DES PHARAOXS « I

faire un recensement dans les temples; îl portait écrit uo hymne qui mit le prince dans l'extase. II l'apporta au roi avec émerveillement dès qu'il eut connaissance de ce grand mystère — »

Ce que Tliot avait révélé aux hommes par l'intermédiaire d'un saint plongé dans l'extase, c'était la possibilité de « sortir au jour », c'est-à-dire de revivre, après la mort, toutes les formes de la vie. Les portes du ciel et de la terre sont ouvertes au défunt; nous le voyons en marche, une canne d'or h la main circulant parmi lest dieux et les hommes. Une série de chapitres fort anciens (chap. lxxvi- Lxxxvni) nous a conservé les noms d'un cycle de divinités populaires dont le défunt recherchait la forme : cosontdes animaux, le faucon, le phénix, le héron, l'hirondelle, l'oie, le serpent, le crocodile; c'eflt aussi le lotus. Revivre sous cet aspect, c'était s'identifier à des dieux locaux, héritiers des animaux totémiques de l'Egypte primitive; peut-être touchons-Dous ici à une conception ancienne, bien antérieure aux doctrines osiriennes et solaires ' ; la vie future n'est encore qu'une métempsycose, une migration de l'âme dans les êtres et les choses. Mais le Livre nous ramène bien vite & des dieux plus modernes.

Ens'adressant aux dieux d'Héliopolisetd'Abydos, le défunt ne conçoit plus la vie future comme une

migration en une forme divine : il revient à Tidéal humain du paradis vécu dans les grasses prairies des Champs-Elysées. Avec l'aide de Thot et d'Anubis, il ne se trompe pas de chemin ; le voici sur la rive du fleuve infernal, il y trouve une barque prête à le transborder, mais le Charon qui tient le gouvernail, et la barque elle-même font subir un interrogatoire au voyageur : si celui-ci peut dire les noms du dieu et de chacune des parties de l'esquif, il prouve par ses réponses qu'il sait les formules nécessaires à son salut, a gardien de la barque mystérieuse, je me hâte, j'arrive pour voir mon père Osiris. — Dis-moi mon nom? dit la coque. — € Ténèbres est ton nom. » — Dis-moi mon nom? dit le mât. — « Celui qui conduit la grande déesse sur son chemin, est ton nom. » — Dis-moi mon nom? dit la voile. — a Nouit (le ciel) est ton nom »... Quand on sait ce chapitre, on entre aux Champs-Elysées, on y reçoit des pains, des breuvages, on y mange de l'orge et du blé de sept coudées de haut que moissonnent les serviteurs d'Horus... et l'on sort des Champs-Elysées dans toutes les formes qu'on désire » (chap. xcix).

Après une invocation aux Esprits de l'Orient et de l'Occident, le défunt entrait au Paradis, dont les vignettes nous montrent les champs fertiles, encore en friche, ou couverts de moissons gigantesques ; un fleuve y trace des méandres ; le soleil et l'eau, partout épandus, fertilisent inépuisablement

la terro (chap. ex). Il n'y a là ni reptiles, ni poissons suspecta, ni rien d'abominable. Les élus « s'asseyaient mollement au bord de l'eau à l'ombre toujours verte des grands arbres, et respiraient la brise fraîche du Nord. Ils péchaient à la ligne au milieu dos lotus, ils montaient en barque et se fai- .saient tirer à la cordelle par leurs serviteurs ou parfois ils daignaient prendre eux-mêmes la pagaie et se promener lentement sur les canaux; ils chassaient l'oiseau dans les fourres ou se retiraient sous leurs kiosques points pour 3' lire des contes, pour y jouer aux dames, pour y retrouver leurs femmes toujours jeunes et toujours belles'. »

D'après les conceptions les plus anciennes le mort coupait ses loisirs de quelques travaux : il tenait les cornes de ta cbarrue attelée de deux bœufs, sciait le blé à la faucille, arrachait par poignées les tiges de lin. Une des formules du Livre le dispensa de ces labeurs faciles : on la disait sur une de ces statuettes en bois ou en terre vernissée qui se retrouvent parmilliers dans les nécropoles. Elles représentent un homme debout, le corps serré dans la gaine des momies, les mains ramenées sur la poitrine et présentant, comme un soldat au port d'armes, le boyau, la bêche et le sac à grains, indispensables aux travaux des champs. C'était l'image des serviteurs que tout homme.mSme le plus pauvre,

1. G. Maspero, Histoire, 1, p. tBl, d'après tef vigneltcs du Lîiire dts Morit.

pouvait évoquer dans l'autre monde : on les appelait les a répondants d [oushaibtiou) parce qu'ils répondaient à tout ordre du défunt : c ce répondant! si Ton t'appelle pour le compte de l'OsirisN., pour exécuter tous les travaux à faire dans l'autre monde, cultiver les champs, emplir d'eau les canaux, transporter le sable de l'Orient à l'Occident (réponds) : a Me voici, me voici! » (chap. vi). Jadis, au temps de la civilisation memphite, l'accès au paradis et ses félicités matérielles étaient donnés à quiconque, bon ou mauvais, savait les formules. La conception morale de la destinée d'outre-tombe trouve daa&Jas chapitres suivants un développement presque parfait. Le mort se dirige vers Abydos; il frappe à la porte du royaume de la Justice, et devant les a assesseurs d'Osiris » il doit confesser la pureté de sa conscience : c Je viens, comme un mâne accompli, faire monter la

C^ustice à celui qui l'aime » (chap. cxxiv). Il pénètre lors a dans la salle de la double Justice, où l'homme se sépare de ses péchés pour mériter de voir la face des dieux ».

Tel est le titre du célèbre chapitre cxxv, le plus important du Livre avec le chapitre xvii, celui où, selon leurs mérites, la destinée des hommes, s'oriente vers le paradis ou l'enfer. Le défunt baise la terre au seuil de la salle du Jugement. Au fond, assis sous un naos défendu par une frise d'uraeus lovées, l'ÊtreBon, Osiris rédempteur* et justicier,

m AL" TKMPS DES PHARAONS .

attend son fils qui « vient de la terre ». Une grande balance se dresse au centre; près d'elle Maït. la dame de Vi^rité et de Justice, se tient debout, prête à peser le cœur du défunt. Non loin une hideuse bête, Amaït la Mangeuse, moitié rrocodile, moitié hippopotame, retourne sa gueule vers Osiris comme pour demander la permission de dévorer l'arrivant. Tout autour de la salle sont accroupies à l'orientale, sur leurs talons, quaranle-deux divinités drapées dans leurs linceuls ; c'est un jury tiré des quarante-deux provinces de l'Égj'pte pour juger le défunt. Celui-ci adresse une humble requête : il vient se justifier des quarante-deux péchés canoniques; chacun des quarante-deux jurés a compétence pour un de ces crimes et en personnifie le châtiment, c Salut k tous, maîtres de Justice, salut à toi, dieu grand, maître de Vérité et de Justice. Je suis venu vers toi, mon seigneur, je suis amené pour voir tes beautés! Car jeté connais, je connais ton nom, je connais le nom des quarantedeux divinités qui sont avec toi dans la salle des deux Vérités, vivant des débris des pécheurs, segorgeant de leur sang, en ce jour où l'on rend ses comptes devant l'Être-Bon, Je vous apporte la Vérité et j'ai détruit pour vous les péchés. »

Suit l'énumération de ces péchés, que le défunt se défend d'avoir commis : cette Confession négative est pour nous comme un code de morale. Le défunt en fait d'abord un exposé général et imper-

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sonnel, puis il se justifie auprès de chacun des juges :

Je n*ai pas fait le mal; je n*âi pas commis de violence; je n*ai pas volé; je n'ai pas fait tuer d'homme traîtreusement; je n'ai pas diminué les offrandes (des dieux); je n'ai pas dit de mensonge; je n'ai pas fait pleurer; je n'ai pas été impur; je n'ai pas tué les animaux sacrés; je n'ai pas endommagé de terres cultivées; je n'ai pas été calomniateur; je n'ai pas été colère ; je n'ai pas été adultère ; je n'ai pas refusé d'entendre les paroles de vérité ; je n'ai pas commis de maléfices contre le roi ni contre mon père; je n'ai pas souillé l'eau; je n'ai pas fait maltraiter Tesclave par son maître; je n'ai pas juré (en vain); je n'ai pas faussé le fléau de la balance; je n'ai pas enlevé le lait de la bouche des nourrissons; je n'ai pas pris au filet les oiseaux des dieux; je n'ai pas repoussé l'eau en sa saison; je n'ai pas coupé une rigole sur son passage; je n'ai pas éteint le feu en son heure; je n'ai pas méprisé Dieu en mon cœur. Je suis pur, je suis pur, je suis pur!

La cause était entendue, car Thot et Anubis avaient interrogé la balance, mettant dans un des plateaux le cœur du mort, dans l'autre l'image de la Vérité ; l'équilibre des deux plateaux attestait la sincérité de la confession. Thot écrivait sur ses tablettes le résultat de la pesée et disait à Osiris : € Le défunt a été pesé sur la balance : il n'y a point de faute en lui ; son cœur est selon la vérité, l'aiguille de la balance marque juste, il n'y a pas de doute, tous ses membres sont parfaits ». Osiris rendait son arrêt, que nous trouvons parfois dans les tombes transcrit sur tablettes comme un docu-

ment authentique : « Que lo défunt sorte victorieux pour aller dans tous les lieux où il lui plaira auprès des esprits et des dieux. It ne sera point repoussé par les gardiens des portes de l'Occident. . {PL XVI.)

De châtiment il n'était plus question pour ff celui qui possédait ce chapitre écrit sur une brique de pure argile extraite d'un champ où nul attelage n'aura passé ». Et cependant le chapitre suivant amène le mort justilié en face d'un bassin de feu garde par quatre cynocéphales : a ces quatre singes, qui jugez le pauvre comme le riche, et qui vivez de vérité, détruisez en moi toute souillure, anéantissez mes péchés! — Nous détruisons tes eouillurea, nous anéantissons tes péchés «, répondent les gardiens du feu. Ce bassin de flamme, serait-ce un purgatoire, antichambre du séjour des justes?

Sorti victorieux de l'épreuve, le défunt est devenu l'égal des dieux d'Abydos ou d'Héliopolis; sa voix prévaut partout, car elle profère le Vrai ; € ordre est donné qu'il puisse faire ses transformations B (chap. cxxvin), aussi t traverse-t-il les portes du ciel, de la terre, de l'enfer, comme l'&me de B& D. Choisissant à son gré son destin, il monte dans la barque solaire où il devient Bà incarné, < car le double du dieu s'est uni à celui qu'il aime j> (chap. cxxxui); il peut aussi s'installer au paradis osirien. Il lui faut apprendre les noms de

tous les dieux ses frères (Osiris, à lui seul, en possède une centaine qu'on récite en litanies), et les noms des sept salles du paradis, des quatorze portes, des quatorze demeures, et ceux de leurs gardiens. Qui sait le nom des choses et des êtres possède leur secret et les maîtrise. Mis au courant de ces suprêmes mystères, le défunt n'ignore plus rien de ce que doit connaître un dieu; il se sent de la famille divine : a les dieux l'entourent et le goûtent, car il est comme l'un d'entre eux »

(chap. cxLviii).

Essayons, après cette analyse, d'entrer plus avant dans la compréhension des mystères que les prêtres égyptiens ;se vantaient d'enseigner et dont la connaissance faisait l'homme semblable aux dieux, a Vos yeux s'ouvriront, dit le Serpent de la Genèse, vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »

Le Livre des Morts n'est pas seulement, suivant la formule usitée, le guide du voyageur au pays d'outre-tombe, le manuel du parfait mort; il prétend donner la clef des problèmes essentiels relatifs au monde des dieux et des hommes; il veut satisfaire le dévot « avide de croyances religieuses, curieux de son origine et inquiet de sa destinée ' ».

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