PREMIÈRE PARTIE
De décembre 1852 à mai 1855*
Mon départ pour le Nouveau-Continent a été aussi accidentel que subit. J'ai été emmené en Amérique plutôt que je n'y suis allé. C'est à peine si, au moment de la détermination, j'eus le temps d'échanger, à ce sujet, une lettre avec nos amis de Paris.
Trois ou quatre mois consacrés à voir le Nouveau-Monde, tel était uniquement mon programme, et j'avais si peu l'idée d'y trouver une issue nouvelle à nos préoccupations supérieures, que j'emportai avec moi le travail dont je viens de vous parler, pensant le terminer en mer et l'envoyer à Paris peu de temps après mon arrivée.
Parti d'Anvers le 28 novembre 1852 et de Liverpool le 1er décembre, j'entrais, le 14 au soir, dans la splendide baie de New- York, bien que nous n'eussions presque pas cessé d'avoir vent contraire et très-grosse mer. Les bonnes traversées, par vapeur, ne prennent déjà plus que dix à onze jours; il est à croire qu'avant peu d'années ce sera tout au plus six ou sept. Les deux hémisphères se rapprochent singulièrement.
Nous connaissons tous plus ou moins, en Europe, les choses de la société américaine. Outre les récits et les journaux, nous avons, sur les Etats-Unis, de bons livres. Ici, pourtant, la réalité est bien autrement saisissante que les peintures les plus fidèles. Deux
heures de promenade dans les rues de New-York me pénétrèrent plus à fond que toutes mes lectures du principe principiant de la civilisation américaine.
Cette spontanéité humaine à l'œuvre sur un champ sans limites ; la rapidité et la masse du mouvement qu'elle engendre ; la rudesse de celui-ci et son ordre particulier; la réaction du milieu résultant sur la personnalité elle-même qu'une telle atmosphère trempe, aimante, arme et munit pour ses circonstances propres ; l'incroyable quantité de travail social lancé par ces volcans d'activités moléculaires sans cesse en éruption : tous les phénomènes, enfin, de la création spontanée la plus rapide et la plus énergique qui se soit jamais produite dans l'histoire de l'humanité, vous apparaissent, vous enveloppent en un instant, vous crèvent les yeux, vous crient dans les oreilles, vous tiraillent, vous bousculent, bref, se font comprendre vivement et de toutes les manières. A peine débarqué, l'Européen reconnaît qu'il a mis, formellement, le pied sur un nouveau monde.
L'énergie de l'individualisme libre, la puissance de l'activité personnelle, dégagée d'entraves, se dressent de toutes parts et vous frappent si fort que l'on en est d'abord étourdi.
Personne ne m'attendait en Amérique. Nos amis apprirent mon arrivée par les journaux, dont plusieurs, à cette occasion, parlèrent en termes bienveillants de nos doctrines, et je fus, de la part d'une réunion mensuelle des journalistes de New- York, l'objet d'une invitation tout amicale et sympathique. — Brisbane, qui était à Buffalo, ne tarda pas à me rejoindre.
On entrait au cœur de l'hiver. Je sentais le besoin de débrouiller le chaos qui tourbillonnait autour de moi, de me faire un plan quelconque, et d'apprendre un peu d'anglais avant de m'engager dans l'intérieur. Il fallait me mettre en état de voir avec quelque fruit. D'ailleurs, Brisbane, à qui l'idée d'une tournée ensemble allait parfaitement, était encore retenu par des affaires. Il fut décidé que je ferais d'abord une résidence de quelques semaines à la North-Ameriean-Phalanoc, établissement sociétaire fondé
dans l'État de New- Jersey, non loin de New- York. J'avais naturellement à cœur d'étudier cet établissement, et j'y devais trouver d'excellentes leçons d'anglais. Brisbane m'y conduisit avant de retourner à ses affaires. Quelques mots sur cette Association ne sauraient être déplacés ici.
Nous avons eu maintes fois occasion de faire connaître aux ami» de la Doctrine sociétaire en Europe, le caractère et la marche de sa propagation en Amérique. Rappelons brièvement les faits.
La conception de Fourier comporte deux idées générales : 1° l'idée de Y Association, notion économique et sociale d'un ordre coopératif et combiné, opposé à l'état de morcellement et de divergence ; 2° l'idée de la Loi sériaire, en vertu de laquelle l'Association est conçue, non plus simplement comme une agglomération d'éléments coopérants fonctionnant dans un système quelconque, mais comme un être social doué d'une organisation supérieure, vivant d'une vie pleine, intégrale et harmonique. — La propagation primitive, en Amérique, a été entraînée à s'occuper exclusivement de la première de ces deux idées. La seconde a été négligée ou ajournée, finalement très-peu mise en lumière.
Une telle simplification, en réduisant la théorie aux degrés élémentaires, était faite sans doute pour faciliter et accélérer les adhésions ; mais si elle devait avoir quelque part un danger, c'était aux Etats-Unis, le caractère américain étant assez disposé déjà de lui-même à attaquer les choses sans trop de préparations. Aussi, sans s'inquiéter de ces conditions organiques dont il avait été si peu question, nombre de ceux qui accueillirent le principe sociétaire imaginèrent tout naturellement qu'il suffisait, pour engendrer l'harmonie sociale, de se réunir sur un terrain, d'y stipuler un contrat d'association et à? aller en avant. — Go ahead ! c'est la devise des populations de l'Union.
De telle sorte que l'on vit, à l'époque dont je parle, surgir en beaucoup de lieux des Phalanges. — On donnait ce nom à des associations composées quelquefois seulement de quatre ou cinq familles, convaincues qu'elles allaient, sans plus de façon, constituer des noyaux d'harmonie dont le développement irait tout seul. — Si encore toutes ces tentatives si faibles eussent été réunies ! Mais non, et, surtout dans les circonstances que je viens de rappeler, les choses devaient commencer ainsi. C'est tout à fait conforme au génie américain.
Quoi qu'il en soit de tous ces essais si peu calculés, la North- American-Phalanx, grâce à des capitaux et à un personnel de fondation un peu plus considérables que ceux des autres essais, subsiste seule aujourd'hui.
La N. A. Phalanx compte, à l'heure qu'il est, dix années d'existence. Son personnel, de 120 à 130 membres, y compris les femmes et les enfants, est resté numériquement stationna ire. Une telle faiblesse en nombre et la lacune, chez la plupart des membres, des connaissances théoriques qui eussent entretenu dans la masse une aspiration vers l'idéal, une tendance à la réalisation de ses conditions nécessaires, notamment l'accroissement de la population, n'ont pas permis d'y tenter la moindre ébauche d'organisation sériaire. Un atelier s'appelle bien groupe, une division série; mais le travail n'en fonctionne pas moins, comme dans tout établissement civilisé, en mode monotone et continu, sans rivalités ni diversités engrenées quelconques. Seulement, les coopérateurs sont égaux, libres et associés.
Hé bien! même en cet état, pour qui connaît la Théorie phalanstérienne, la N. A. Ph. en est déjà une confirmation formelle. En effet, tout ce qui en est réalisé sur ce petit théâtre, y produit, proportionnellement, les conséquences prévues, et tout ce qui manque laisse voir, dans les résultats, les lacunes correspondantes.
Ainsi, lacune absolue quant aux effets spéciaux de l'Organisme
sériaire, celui-ci faisant totalement défaut; mais production de tous les phénomènes propres à l'Association, dans la proportion des choses et des nombres auxquels celle-ci est appliquée.
La vie, l'entrain, l'attrait au travail manquent totalement. La spontanéité individuelle, cette puissante caractéristique des populations américaines, que l'Organisme sériaire peut seul entretenir et développer dans une association, tend visiblement ici à s'affaiblir. L'association végète plutôt qu'elle ne vit abondamment. Elle semble plus ennuyée et somnolente qu'alerte, gaie, active et passionnée à son œuvre. Ceci répond clairement à l'absence de l'excitateur nerveux, de l'Organisme sériaire. La science enseigne, en effet, que faute de cet appareil, l'association ne fait qu'aggréger les individus et tend à noyer la personnalité dans la substance collective.
Mais d'autre part, les rapports de maître et d'ouvrier, de propriétaire et de prolétaire, de chef omnipotent et d'employé dépendant, la domesticité salariée, l'avilissement des fonctions répugnantes, les conflits et les discords de la concurrence anarchique, la dépréciation des salaires, l'infériorité de la condition industrielle des femmes, etc., etc., tous ces phénomènes que le morcellement engendre fatalement, ont disparu, remplacés par l'égalité des personnes et des sexes, l'honorabilité de tous les travaux, la dignité d'une subordination pratique, libre et consentie, et l'accord collectif dans l'intérêt commun. Les avantages économiques de l'Association se révèlent d'ailleurs proportionnellement aux nombres. Le fait de leur accélération progressive avec le nombre est mis en toute évidence.
Tout inférieurs et rudimentaires qu'en soient l'organisation et le titre de vie, la N. A. Ph. n'en présente donc pas moins déjà, péremptoirement réalisées, les solutions de plusieurs problèmes sociaux de première valeur, par la pratique, si réduite encore, du seul principe de l'Association. Le Phalanstérien instruit dans la doctrine éprouve une jouissance scientifique, mêlée d'une certaine tristesse que l'énormité des lacunes explique, à l'aspect de ces ré-
sultats si exactement proportionnels à la quaîitité de théorie réalisée ; et le visiteur civilisé, ne sût-il s'en rendre compte, sent luimême au contact de ces transformations une satisfaction inconnue. Ce n'est pas, en effet, sans un genre de charme tout nouveau qu'il se voit, dès son premier repas, servi par des jeunes filles, de jeunes garçons et des dames, qui sont les enfants et les femmes des maîtres de l'établissement, et qui bientôt après ont pour serviteurs, à leur tour, une partie de ceux aux ordres de qui ils étaient tout à l'heure. C'est que, aussi bien, ce qu'il a sous les yeux, n'est rien de moins qu'une grande émancipation sociale réalisée, accomplie. Une fonction sociétaire, digne et décente, remplace autour de lui la domesticité du noir esclave, ou celle de toute une classe des parias de la misère libre.
Il est témoin d'une réhabilitation effective, analogue, de tous les autres genres de travaux plus ou moins avilis dans nos sociétés morcelées. Cette réhabilitation est d'ailleurs si naturelle à la pratique sociétaire, que nombre de visiteurs peuvent fort bien en éprouver une impression sans savoir trop se rendre raison des causes qui la produisent en eux.
Les jeunes filles et les daines gagnent sans difficulté leur existence. A un âge donné, les femmes prennent part active aux séances où se décident les intérêts de l'Association, émettent librement leurs opinions et votent comme les hommes. L'égalité industrielle et sociale des sexes se trouve ainsi établie comme d'elle-même ; et, ici encore, la nouveauté paraît chose si simple et si naturelle que, sans aucun doute, la plupart des civilisés ne songeraient pas même, en face du fait, qu'ils ont devant eux toute une grande évolution historique accomplie.
Les heures qui ne sont pas employées au service de l'Association ne donnent lieu, cela va sans dire, à aucune rétribution ; mais aucun travail n'est obligatoire ; chacun se dispense, quand il lui plaît, de sa tâche : cependant, tous les travaux nécessaires s'exécutent régulièrement. On ne sent à la N. A. Ph. aucune domination, aucune contrainte ; il n'y existe pas l'ombre d'une autorité ayant
capacité pour enjoindre, réprimer, punir ; toutes choses, néanmoins, s'y passent fort convenablement; on ne rencontrerait nulle part des mœurs plus honorables et plus décentes. Aussi imaginé-je que tant de braves gens qui ne peuvent se représenter la pratique de l'Association que comme l'abomination de la désolation, seraient bien plus surpris encore de ce qu'ils n'y sauraient trouver que ce qu'ils y pourraient voir. Un effet de ce genre s'est produit sur les civilisés voisins. Ceux-ci, lors de la fondation, s'émurent : ils redoutaient un foyer de pestilence. Ils n'ont pas tardé à se rassurer et à vivre avec l'Association en bonne entente.
Tout être vivant est une Association. La variété, la richesse des éléments intégrants et le degré de l'organisation, font les différences. En ce sens, la petite phalange du New-Jersey est un zoophyte sociétaire. Il y faudrait une réforme radicale, conséquemment un élan et un parti pris de progrès, difficiles après dix années d'existence, pour qu'elle pût s'élever à un ordre supérieur. Quoi qu'il en soit, ses fondateurs auront acquis des droits incontestables dans l'histoire des origines de l'Ordre sociétaire. Elle possède, comme je l'ai indiqué sommairement, une précieuse valeur d'étude et de démonstration, sinon pour les civilisés, du moins pour les Phalanstériens versés dans la science dont elle confirme les données en positif et en négatif de la façon la plus formelle. Elle prouve d'ailleurs un fait qui peut avoir une grande importance pour la pratique de la transition. Ce fait, que nous avions déjà admis et énoncé sur le rapport de Brisbane, c'est que le caractère américain se prête assez aisément aux degrés d'association les plus rudimentaires eux-mêmes. En Europe, avec nos populations méridionales surtout, une association semblable à celle-là ne tiendrait pas quinze jours. Elle éclaterait en dissensions de toutes sortes. La nature froide, réservée, et la sociabilité plus raisonnable que passionnée des Américains du Nord, supporte des états transitoires auxquels il serait téméraire de soumettre des éléments européens purs. L'examen de ce phénomène n'avait pas moins que beaucoup d'autres droit à toute mon attention.
Je quittai mes excellents hôtes de la N. A. Ph., après six semaines employées à d'utiles études de pratique sociétaire ; et, bien qu'incapable encore de parler l'anglais, préparé du moins à recevoir avec fruit les leçons de l'usage. De là, à la fin d'avril, en attendant que Brisbane fût libre, le temps que je ne passai pas à New- York fut consacré à visiter Boston et les amis dévoués que notre cause y compte; les établissements de Lowel et de Lawrence (1), créations aussi colossales que fabuleusement rapides du génie pratique et de l'industrialisme américains; une Communauté extrêmement intéressante pour nous, des Perfectionnistes, dans le comté d'Oneïda, dont je regrette de n'avoir pas le temps d'indiquer ici les doctrines; enfin, le nord de l'État de New-York, les bords du lac Érié et du Niagara, non loin de Batavia, où je rejoignis Brisbane. Il y aurait beaucoup de clioses à dire sur ce que je vis pendant ces trois mois ; mais ce n'est pas notre objet.
Bien que je fusse débarqué en Amérique sans idées préconçues d'aucune sorte, l'esprit à l'état de table rase, et que je ne me préoccupasse d'abord que de voir, de m' enquérir, d'apprendre un peu les États-Unis et d'élargir ainsi mon horizon, il ne pouvait se faire que je n'examinasse bientôt ce champ immense et nouveau, au point de vue de notre cause. Il y avait à cela deux raisons : la première, c'est que, comme tout phalanstérien sérieux, je porte partout cette cause avec moi; la seconde, c'est que je rencontrais
(1) On aura une idée de la rapidité de ces créations par les chiffres suivants :
Population en 1820 — 1830 — 18-10 — 18ô0 de Lowel — 0 6 474 20 796 32 964
de Lawrence— 0 0 0 18 341
Lawrence surtout présente un ensemble de constructions dont rien ne peut donner l'idée en Europe; ce sont des véritables palais manufacturiers. Tout cela est sorti de terre en quelques années.
en Amérique des amis qui y avaient longtemps travaillé euxmêmes à la propagation de la foi commune. La discussion d'une Réalisation sur leur terrain était donc naturellement entre eux et moi, à l'ordre du jour. Il est dans mon plan, comme je vous l'ai dit, de vous initier au travail qui se fît dans mon esprit sur ce sujet.
Quelles facilités particulières l'Amérique offrirait-elle à la réalisation de nos vues? Qu'y aurait-il de mieux à y concevoir dans ce but? — Tel fut donc bientôt l'objet, encore tout hypothétique il est vrai, de mes pensées, et le texte de mes conversations avec nos amis, surtout avec Brisbane. — Brisbane aura la gloire d'avoir importé le Verbe libérateur en Amérique et de n'avoir jamais cessé d'y tenir en vue la grande affaire de la Réforme sociale. — Il vint assez souvent me voir pendant les trois premiers mois de mon séjour, et nous passions en discussions de longues heures.
Les rôles étaient ainsi partagés. Brisbane montrait naturellement une grande foi à l'Amérique ; c'était son terrain, c'était là seulement qu'il songeait à agir. L'Amérique, au contraire, ne fut longtemps pour moi qu'une hypothèse. D'autre part, il inclinait assez fortement aux transitions, aux réformes intermédiaires, tandis que je ramenais toujours sur le premier plan l'idée d'une expérimentation sériaire, d'une solution intégrale et d'une marche rapide sur la pleine Harmonie. On verra comment nous devions trouver aisément l'accord.
N'ayant aucune idée arrêtée, j'interrogeais Brisbane. Ses projets firent les frais de nos premières conversations. Il en avait caressé plusieurs, encore assez vagues il est vrai.
D'abord, c'était la création d'un grand journal et d'une propagation montée sur une large échelle. Sans nier que les libertés du pays et les dispositions des esprits ouvrissent sur cette voie, en Amérique, des espaces considérables, je pensais que les temps d'une œuvre de ce genre étaient passés ; qu'il s'agissait
plutôt aujourd'hui de réunir, sur des réalités pratiques, les éléments acquis à l'Idée de la transformation sociale, que de se borner à la tâche d'en conquérir laborieusement de nouveaux; j'insistais pour qu'un Projet déterminé d'application fût d'abord conçu et présenté ; que la Propagation, quelle qu'elle dût être, y fût subordonnée, et qu'elle se fit par des publications libres et des lectures (expositions orales), plutôt que par un organe quotidien trop assujettissant et trop absorbant. Nous étions ainsi ramenés à la question des projets pratiques.
Brisbane songeait, lors de mon arrivée, à une acquisition de quelques lieues carrées de terre dans l'Ouest (l'Ohio, l'Illinois ou l'un des Etats voisins), où l'on établirait des opérations de grande culture avec des machines et des escouades agricoles rivalisées comme le sont, dans les grandes villes de l'Est, les compagnies àejireme?i (pompiers), qui présentent de beaux effets d'activité émulative. Cette idée et ses accessoires furent bientôt abandonnés.
Tantôt il s'agissait entre nous du parti que l'on pourrait tirer de la N. A. Ph. dans différentes hypothèses. Tantôt c'était la question d'un établissement d'éducation intégrale, sur des bases plus ou moins voisines de notre ancien Projet européen. Une autre fois nous nous occupions du système demi-sociétaire que l'on a en vue dans un nouvel établissement en voie d'exécution à Rareten- Bay, système conçu par d'anciens membres de la N. A. Ph. qui se sont éloignés de celle-ci, n'y trouvant pas, à l'initiative individuelle, des issues suffisantes; ou encore du mode par lequel d'autres amis de l'Association se proposent d'y arriver progressivement, en partant d'un état d'individualisme absolu et absolument libre, dans Long-Island ; etc.
Bien qu'elles ne nous eussent livré aucun projet déterminé, les conversations que nous reprîmes fréquemment durant les premiers
mois, sur ces textes, furent loin d'être sans valeur. Nos idées s'étaient développées, nous avions éliminé les scories et nous nous étions mis d'accord sur des points généraux.
D'abord, la pensée d'une œuvre pratique, quelle qu'elle dût être , avait décidément pris rang pivotai dans nos spéculations.
Nous nous étions parfaitement entendus sur les incontestables avantages qu'un mélange de population américaine et européenne, offrirait à une œuvre sociétaire, quel qu'en dût être le plan ; aucune hésitation n'était permise à cet égard.
Nous étions d'accord que les États du Nord, de l'Est, et des territoires du haut Ouest, devaient être exclus comme champ d'exécution pour plusieurs raisons décisives. La longueur et la rigueur des hivers y ferment beaucoup trop longtemps la vie agricole et le théâtre de la nature; pendant cinq, six ou sept mois de l'année, l'hiver imposerait — suivant le système adopté pour l'époque de transition, — un isolement ou une condensation intérieure des éléments de la population, offrant Fun et l'autre de sérieux inconvénients. Les chaleurs se montrent souvent, d'ailleurs, excessives dans ces contrées pendant l'été ; les meilleures terres y sont appropriées et tenues déjà à des prix considérables. Les grandes vallées de l'Ouest, où l'on serait conduit à chercher des terrains moins chers et des climats moins extrêmes, sont rarement salubres aux premiers occupants, etc., etc.
Nous avions été frappés d'un fait considérable et tout récent : je veux parler du développement si remarquable et si prompt des Mormons. Avec un bagage d'idées rétrogrades et absurdes, un mélange bizarre de mahométisme, de patriarcat et de théocratie biblique, mais grâce à une certaine dose de solidarité vraiment socialiste, les Mormons ont réalisé en peu d'années une prospérité incroyable. Ils sont à la veille de constituer un nouvel Etat à l'ouest des montagnes Rocheuses. — Et les trente-deux États et les Territoires dont se compose aujourd'hui la Fédération américaine, n'ont-ils pas aussi une origine toute récente et réellement merveil-
leuse? Ce grand peuple, de 25 millions d'âmes, a commencé il n'y a guère plus de 200 ans, par l'émigration de quelques pèlerins, ils se donnaient eux-mêmes ce nom, qui venaient chercher sur les terres sauvages du nouveau continent la liberté pour leurs idées entravées ou persécutées dans l'ancien !
Ces faits inclinaient Brisbane à l'idée de jeter quelque part les bases d'un État garantiste, dont l'accroissement ne saurait manquer d'être rapide, u Si nous ne pouvons pas fonder l'Harmonie a sociale, répétait-il souvent, fondons du moins la Justice. ?j Là dessus nous discutions, lui prétendant qu'il était aujourd'hui plus facile de fonder la justice que l'harmonie ; moi soutenant qu'on réaliserait beaucoup plus aisément la première par la seconde, qu'en la poursuivant isolément. L'accord se fit avec facilité dans une formule générale : — « Création d'un milieu social librement u ouvert à toutes les idées progressives, où les phalanstériens de u pleine foi se proposeraient particulièrement l'organisation de « l'harmonie sériaire intégrale.
Je ramenais souvent une idée qui m'était venue tout au début de ces hypothèses dont l'Amérique était le champ. Il existe, m'étais-je dit, sur le sol immense de l'Union, des quantités encore illimitées, pour ainsi dire, de terres désertes et non appropriées. On sait d'ailleurs que ces terres prennent des valeurs très-rapidement proportionnelles à la population qui s'y porte. La faculté d'amener du inonde sur une zone déterminée est donc l'équivalent d'une création de valeur.
Qu'est-ce à dire, sinon que l'Idée phalanstérienne possède un capital virtuel énorme dans la communauté de foi qui rassemblerait, sur des espaces donnés, un concours de personnes dévouées à l'objet de la conviction collective? Cette foi serait donc ici une puissance financière très-sérieuse, et de nature, si elle s'ébranlait
et agissait résolument, à fournir à une œuvre pratique de larges conditions de développement.
Dans l'hypothèse, en effet, où une quantité plus ou moins considérable de nos éléments phalanstériens des deux mondes, auraient résolu leur condensation, la seule fixation un peu intelligente de ce noyau de population sur des terres inoccupées, réaliserait immédiatement une création de plus-values territoriales croissant avec le nombre, qui seraient d'ores et déjà des forces financières, des valeurs positives, certaines, indépendantes même du plan de colonisation, et qui en partie escomptées, en partie réservées pour l'œuvre, concourraient aussi utilement à la fondation de celle-ci qu'à ses développements ultérieurs.
Cette idée naturellement déduite de nos données propres, m'apparut dès l'origine comme réclamant sa place à la base de toute hypothèse de Réalisation spéciale à l'Amérique. Elle ouvrait une issue toute nouvelle à la conception des voies et moyens appropriés aux choses du Nouveau-Monde, et je sentais que seule elle pourrait permettre la construction d'un Projet capable de déterminer la réunion des capitaux et des volontés indispensables, les uns et les autres, à une grande entreprise.
Nous arrivions donc peu à peu, par l'étude et la discussion des choses, à dégager des vues générales et à donner un caractère moins vague au but d'un voyage que nous avions résolu en principe, mais sans trop savoir encore ni ce que nous lui demanderions, ni où il devait nous conduire. Ces préliminaires nous servirent d'abord à diriger nos informations sur les pays à explorer. Où irions-nous? Cette question était évidemment fonction de ces autres : Que cherchons-nous ? que nous proposons-nous ? que voudrions-nous tenter ?
Au début, l'indétermination absolue de nos idées nous inclinait
à un parcours quasi-intégral des États et des Territoires de l'Union en-deçà des Rocheuses. Nous eûmes éliminé bientôt, comme je l'ai dit, les climats rudes et extrêmes du Nord. Ces climats sont faits pour la Civilisation et appropriés à ses développements. La rigueur de la nature y créant des besoins impérieux, impose le travail, en dompte violemment les répugnances, et courbe forcément à son joug le prolétaire libre. Sur une terre et sous un ciel plus favorisés, le prolétaire incline naturellement à l'inaction. Les beaux climats échappent ainsi à la Civilisation qui ne les peut attaquer qu'en s'amalgamant de Barbarie, c'est-à-dire par l'Esclavage. Ils sont donc demeurés en grande partie, réserves de l'Harmonie, berceaux prédestinés du travail attrayant et passionné. — Les hivers du nord, les étés brûlants et l'insalubrité des grandes vallées de l'ouest et des plages basses du sud, limitaient considérablement le champ de nos recherches. — Quant aux territoires des anciennes possessions espagnoles, la nature y offre sans doute des données magnifiques ; mais quoique nous mîmes un instant en question une visite à la rivière des Amazones, des raisons trop puissantes militaient pour un champ compris dans la sphère régulière, si incomparablement florissante et libre, du gouvernement de l'Union américaine.
Bref, des renseignements circonstanciés dus à l'obligeance du capitaine Marcy, qui avait dirigé différentes reconnaissances du côté des frontières du Mexique, nous fixèrent sur des points moins éloignés du Golfe que ceux auxquels Brisbane avait songé. — Nous avions en effet compté d'abord nous diriger droit sur Santa- Fé, dans le Nouveau-Mexique, et explorer les pays situés à la hauteur des 35e et 36e degrés de latitude, aux environs des sources du Goo-al-Pah ou Canadian River et du Rio Pecos.
vu
J'ai eu plus d'une fois occasion, dans les vingt dernières années,
de m'expliquer sur la question de colonisation en connexion avec celle de notre expérimentation sociale. Je disais que chacune des deux opérations offrant séparément des difficultés considérables, en les réunissant, on multipliait, les unes par les autres, les chances contraires. Bien que ceci se rapportât à la manière dont nous avions dû concevoir, en Europe, notre œuvre expérimentale, l'idée des difficultés particulières à la colonisation, et du danger de les associer à celles d'une épreuve sociétaire, était loin de m'avoir abandonné en Amérique. L'aspect sous lequel l'œuvre colonisatrice se présenta d'abord à moi n'était guère fait pour modifier favorablement mes craintes. Je la voyais, au Nord, dans toute sa rudesse. Là, c'est la forêt vierge, serrée, profonde et souvent marécageuse que le pionnier attaque par le fer et par le feu. Des fences (grossières barricades) entourant des abattis de grands bois ; la charrue défonçant laborieusement des espaces à demi nettoyés, où se dressent, bien souvent vingt années encore après les débuts, des souches dont l'extraction est si difficile qu'on se résout à en laisser pourrir lentement les racines en terre ; des paysages plats, dénudés et tristes ; des cabanes en planches s'élevant çà et là dans la neige, dans des boues profondes ou dans des amas de poussière dont le vent fait un fléau, au milieu du désordre sauvage de cette lutte contre une nature si peu commode à vaincre : rien de cela, il en faut convenir, n'était trop encourageant.
Et que trouverions-nous au Sud ? La nature du Sud ne se montrerait-elle pas plus hostile encore? Les chaleurs, les fièvres, les émanations meurtrières du sol ; l'atténuation des forces par le climat ; la forêt plus rebelle et plus inextricable encore ; le voisinage de hordes indiennes insoumises, déprédatrices : enfin toutes les légions qui gardent les trésors des jardins du soleil, n'offriraient-elles pas, aux premières générations qui voudraient s'emparer de ceux-ci, un champ de bataille cumulant avec des dangers d'un nouveau genre, des difficultés de fond plus graves encore? Notez d'ailleurs que, parmi les informations que nous avions quêtées de droite et de gauche, les renseignements ef-
frayants n'avaient pas fait défaut. Il y avait des moments où Brisbane lui-même, malgré sa foi américaine, ne considérait plus notre voyage que comme une affaire de curiosité et un acquit de conscience. Quant à moi, au moment de notre départ, j'étais plus que sceptique à l'endroit de l'Amérique, du moins en tant que foyer de force attractive suffisante pour déterminer un mouvement quelque peu sérieux de nos éléments européens.
Et cependant depuis cinq mois j'étais sous l'impression d'un sentiment profond, irrésistible : je vivais sur une terre libre. Je respirais la liberté par tous les pores, une liberté pleine, entière, aussi complète qu'on la peut rêver pour la Civilisation ; une liberté que la condensation des populations sur un sol partout approprié et trop disputé, ne permettra jamais à la politique seule de réaliser en Europe, et qui, jusqu'à l'avènement de l'Harmonie sociale, y restera une chimère. J'avais salué cette liberté; j'en jouissais avec des retours tristes et amers, que vous ne devez que trop bien comprendre. J'en jouissais profondément. Je jouissais du bien qu'elle fait à l'âme, de la dignité qu'elle verse sur un peuple, des immenses issues qu'elle ouvre à l'activité humaine, des créations fécondes qu'elle suscite et prodigue. Je la voyais à l'œuvre sous toutes les formes : à l'œuvre pour la conquête de la Nature, à l'œuvre dans les productions spontanées d'une industrie gigantesque, à l'œuvre pour un mouvement commercial prodigieux, à l'œuvre pour les entreprises théoriques ou pratiques des idées, des doctrines, des inventions ou des sectes. Tout était libre, l'air, la forêt, le champ, le mouvement, la parole, la pensée, la presse, les associations, la personnalité individuelle ou collective : tout est libre et ouvert.
Et cette liberté n'est pas seulement un fait général dans le pays, elle est encore la doctrine du pays. La liberté est la vie, l'âme, l'honneur, la conquête et même la raison d'être et la condition d'existence du peuple Américain. Ce peuple sent qu'il représente aujourd'hui la Liberté dans le monde et qu'il en a charge pour l'avenir collectif de l'humanité.
Et l'activité qui résulte de cette liberté n'est pas seulement un droit, elle est de plus un honneur. L'Américain est naturellement bienveillant à tout ce que l'activité novatrice engendre. Là, loin que les choses nouvelles, si elles sont inoffensives, soient entravées parce qu'elles sont nouvelles, on les accueille, on les encourage et, symptôme bien remarquable, des échecs, des chutes même ne font pas préjugé contre elles. En Amérique, une chute prouve que l'on a marché, voilà tout, et l'on y aime qui marche. Go ahead! c'est la devise. Rien de ce qui tombe honorablement n'est écrasé.
L'Amérique est actuellement, dans le monde, la Patrie des Réalisations. Elle est essentiellement titrée en esprit de diversité, de mouvement, d'entreprises, en amour des inventions et des expériences, voire des aventures. C'est absolument l'inverse de notre vieille Europe, timorée, routinière même dans ses aspects progressifs, despotique même dans ses partis de liberté. O mes amis, quelle belle et grande et puissante chose que la Liberté ! Que son air est fortifiant et quelle saine jouissance seulement que de s'en nourrir! — Ah m'écriai-je en l'aspirant à pleine poitrine, si l'Europe nous offrait des conditions semblables, ou bien si nos éléments européens étaient en Amérique!... que promptement notre grand but serait atteint !
Mais ces deux hypothèses, la dernière dût-elle se borner à une transplantation même limitée de ces éléments, me paraissaient, je le confesse, aussi chimériques l'une que l'autre. Comment, en effet, communiquer par la parole, — pas même par la parole, par l'écriture froide, — ce sentiment dont il faut avoir vécu pour le comprendre dans sa plénitude et sa toute puissance? Comment rompre des habitudes enracinées, vaincre une inertie d'autant plus résistante qu'elle est plus naturelle, secouer les torpeurs, triompher des préjugés, de la peur du lointain, susciter enfin une détermination collective aussi considérable, décider une semblable témérité ! Je ne songeais pas même à caresser seulement l'idée d'une telle entreprise. — Je vous décris fidèlement l'état de mon esprit, les dispositions de mon âme, et vous savez, sommairement, où j'en étais au moment du départ.
Le 30 avril, Brisbane étant libre enfin, nous quittâmes les bords de l'Erié, où flottaient encore des bancs de glace de plusieurs lieues de longueur. Les branches des arbustes ne laissaient pas même paraître cette légère teinte verdâtre avant-courrière des premiers bourgeons. Nous allions au Texas, que nous devions aborder par la frontière du nord sur la rivière Rouge, après avoir descendu l'Ohio, le Mississipi et remonté une partie de l'Arkansas. Nous marchâmes le premier jour au sud-ouest sur Cleveland, longeant les bords de l'Érié, et le lendemain, au sud-est, dans la direction de Wellswille sur l'Ohio. Le 30 avril, nous avions laissé l'hiver à Buffalo ; le lendemain, à midi, en entrant à Canton où nous devions visiter un de nos amis, pour deux degrés seulement plus au sud, nous étions déjà en plein début de printemps. LTn beau soleil, une température vivifiante, la campagne verte et parée, les jardins rayonnants de fleurs, les oiseaux dans une ardeur de travail et d'amour dont je n'avais jamais été témoin à un pareil degré en Europe : je n'oublierai jamais le charme de ce changement à vue de la nature.
Ici déjà l'œuvre de la colonisation avait été moins rude. On avait eu plus souvent affaire à la prairie qu'à la forêt primitive. Le sol ne s'étendait plus en plaines monotones. Les ondulations du terrain, la variété des cultures, les bois qui couronnaient les hauteurs, les ruisseaux et les lacs où se baignent les pieds des grands arbres, donnaient au paysage un air riant et heureux qui me communiquait des impressions nouvelles et délicieuses.
Vierge ou cultivée, la verdure splendide de la grande végétation du Nouveau Monde ne devait plus nous quitter désormais, et le 2 mai, dans l'après-midi, nous atteignions, par une riche et pittoresque vallée charbonnière d'un des contreforts des Alléghanys, les bords magnifiques de l'Ohio.
Nous avions d'excellents amis de la Cause à visiter à Cincinnati et à Patriot. Ils nous attendaient et nous reçurent à bras ouverts, approuvant énergiquement l'idée d'aller chercher un champ de grande Réalisation out of civilisation, hors de la civilisation. Et ils ne se bornaient pas à des vœux pour le succès; j'entends encore le brave Allen nous disant : u Trouvez ce qui convient; en huit jours je vends mes propriétés, règle mes affaires, et nous sommes prêts. »
Je devais aussi retrouver, à la porte de Cincinnati, notre bon et vieil ami Gingembre, dans une maisonnette qu'il s'est construite en huit jours avec ses deux fils, sur un monticule au milieu des arbres, au bord de l'Ohio, et que j'ai baptisée du nom exact de Gingembre-Box. Dégoûté de l'Europe, Gingembre en était parti vers la fin de 1849 avec sa famille ; et, comme l'immense majorité des Européens que j'ai rencontrés en Amérique, il ne tarissait pas en bénédictions sur l'inspiration qui l'y avait conduit, u Décidez, me répétait-il souvent, décidez tous nos amis à venir en Amérique : ici nous pourrons faire et nous ferons facilement de grandes choses. « Ses trois enfants ont été promptement et fort bien casés. Il est vrai que tous trois parlaient, déjà avant d'arriver, la langue du pays.
A Cincinnati, grande cité active et prospère comme tant de ces filles de l'Union nées d'hier (1), une de mes idées se modifia : je veux parler de la question des difficultés matérielles de la colonisation.
J'avais sous les yeux l'un des arsenaux de la colonisation intérieure. Comme une armée en campagne a sur ses bases d'opérations ses grands dépôts de guerre, la conquête de la nature a organisé, en Amérique, ses grands entrepôts et ses magasins. Tout y est préparé et monté pour l'œuvre. Les opérations que celle-ci comporte sont si pratiquées et si communes que tous les détails en sont prévus et toutes les nécessités pourvues. La colonisation a
(1) Population progressive de Cincinnati.
Années. | 1800 I 1810 I 1820 j 1830 I 1840 I 1850 Population. I 740 I 2 540 1 9 644 I 24 831 | 46 338 I 116 180
passé, en Amérique, à l'état d'industrie courante. Son outillage, son établissement et sa mise en œuvre sont si bien déterminés, ses procédés si usuels, qu'on peut dire qu'elle s'y confectionne comme on fabrique, dans les établissements ad hoc, des draps, des planches ou des chapeaux. Les créations spontanées, dont j'avais déjà vu d'ailleurs alors de si grands espaces couverts ; la transfiguration si prompte de tant de terrains naguères vierges et sauvages en cultures florissantes, en cités populeuses ; la facilité avec laquelle se casent ces centaines de mille Européens dénués, jetés chaque année par l'émigration sur cette terre généreuse, qui absorbe le flot montant de notre misère comme une pluie fécondante, et la transforme si vite, par le travail, en aisance et en richesse ; tous ces phénomènes particuliers à la formation sociale que j'étudiais, m'avaient démontré, clair comme le jour, que si ailleurs le problème de la colonisation est souvent hérissé de grandes difficultés, la pratique l'a décidément résolu ici sans réplique. Il est vrai que c'est ici une opération purement moléculaire et qui n'a plus qu'à se continuer.
Mais ce point gagné, bien d'autres objections subsistaient dans mon esprit, et déjà même nous reconnaissions que l'appropriation, îe prix et le morcellement des terres, non moins que diverses autres considérations locales, étaient peu faits pour encourager les idées dont Brisbane s'était bercé, quelques mois auparavant, à l'endroit de ces contrées de l'ouest sur lesquelles nous acquérions maintenant des notions très-positives.
Nous prîmes congé, à Patriot, des derniers amis que nous dussions rencontrer sur notre route, n'emportant plus que nos selles et le strict équipage d'un voyage à cheval à travers les forêts et les prairies du Territoire indien et du Texas.
A mesure que nous descendions l'Ohio, nous nous dégagions des derniers rameaux de la chaine des Alléghanys ; les rives s'abais-
saient et nous atteignîmes enfin les plaines sans limite du bassin du Mississipi. Quels espaces ! — Nous avions laissé derrière nous, en quittant Patriot, l'Etat de l'Ohio, longé à notre droite les États de l'Indiana, de l'Illinois, du Missouri, de PArkansas, et sur notre gauche ceux du Kentuky, du Tenessee et du Mississipi. Quels espaces, grand Dieu ! et quel avenir n'est pas réservé, acquis, à cette grande Fédération qui les retourne, ces espaces, et les ensemence de villes, comme le laboureur retourne son champ et sème son grain, et où cette semence de cités florissantes lève et grandit d'un soleil à l'autre... Croissez et multipliez, États de l'Union ! vous êtes déjà la grande patrie de la Démocratie, du travail, des éléments intégrants du monde moderne ; vous serez bientôt, quoi qu'il arrive, le champ d'asile de ses idées les plus progressives et de leurs réalisations.
Nous allions jour et nuit, descendant à pleine vapeur le Mississipi, le père des eaux, ce fleuve de plus de mille lieues, dont l'aspect, à force de grandeur, reproduit l'impression d'infini que donne l'Océan. Nous étions enfermés entre le ciel bleu, les eaux gris de cendre du fleuve qui charrie sans cesse à la mer des flottes de grands arbres arrachés des berges de ses tributaires, et les deux remparts de verdure serrée, régulièrement étagée et massive, qui en flanquent à perte de vue, sans interruption, les rives. — Nous atteignîmes enfin l'embouchure de l'Arkansas qu'il fallait maintenant remonter jusqu'à Little-Rock, au centre de l'État auquel cette rivière de 900 lieues a donné son nom. Nous y arrivâmes, saturés d'espace horizontal et heureux de revoir enfin un brin de rocher, premier signe d'une région qui commence à sortir des eaux et à s'accidenter. ^
Nous devions, d'après les renseignements du capitaine Marcy, qui dataient d'un an à peine, acheter des chevaux à Little-Rock et, de là, gagner, à travers des terres à peu près vierges, Preston, dernier point habité du Texas sur la rivière Rouge. Nous apprîmes qu'une diligence faisait régulièrement déjà ce trajet trois fois par semaine ! D'autre part, un bateau à vapeur chauffait pour remon-
ter la rivière jusqu'au Fort Smith, extrême frontière des États civilisés, où l'Arkansas entre sur le Territoire indien. Jusqu'aux pieds des Rocheuses, le fleuve ne voit plus sur ses bords que des peuplades sauvages. Nous n'eûmes que le temps de délibérer un instant et de nous embarquer de nouveau.
La contrée s'élevait peu à peu sur nos rives. Des montagnes boisées surgissaient à l'horizon. A Van Buren, où nous nous arrêtâmes quelques heures, nous rencontrions déjà des peaux rouges et examinions avec intérêt un groupe d'Osages, un des plus beaux échantillons des races indigènes, que nous dussions rencontrer. La civilisation finissait ; l'Amérique indienne se rapprochait rapidement à chaque tour de roue; nous touchions à la phase où le voyage allait devenir une sorte d'expédition. Enfin, ayant pris nos derniers renseignements et acheté des montures au Fort Smith, le 19 mai dans l'après-midi nous entrions, en traversant la rivière du Poteau, sur un bac en troncs d'arbres, dans le territoire des Choctaws. Le nom de cette rivière rappelle que des aventuriers français, amenés par la chasse, furent les premiers blancs qui parurent sur ses bords.
Il est impossible de franchir plus brusquement trois périodes sociales, A deux heures nous étions encore dans la riante cité qui s'élève au pied du Fort Smith : c'étaient des maisons blanches ou en briques roses, entourées de vérandes toutes verdoyantes, séparées par des jardins en fleurs; des rues larges et parfaitement alignées ; des magasins de toutes sortes ; des dames en robe de mousseline; des enfants coquettement parés jouant avec leurs ombrelles; des avocats, des médecins, des orfèvres, des horlogers, etc., et trois ou quatre grands bateaux à vapeur à quai sur l'Arkansas : toute une civilisation jeune, alerte et prospère. — Moins de deux heures après, nos chevaux ne se dégageaient qu'avec de grandes difficultés des fanges, des branches mortes, des troncs d'arbres à demi pourris, à travers lesquels nous suivions péniblement une espèce de chemin dans la forêt primitive dont les voûtes épaisses nous faisaient une nuit anticipée sur le bottom (le
fond) marécageux du Poteau. C'était la nature sauvage dans sa pureté; la solitude sombre, silencieuse, vierge, et ses âpres parfums; la végétation luxuriante et compacte des masses arborescentes et des lianes gigantesques qui étreignent les grands arbres et les entrelacent en réseaux inextricables ; des générations végétales s'élevant, sans interruption de temps ni d'espace, sur les débris séculaires des générations mourantes, mortes, entassées. Nous étions seuls, et pour la première fois au sein de ces énergies indomptées de la nature naturante. C'était superbe !
Il était nuit close quand nous arrivâmes à Choctaws-Agcncy , village indien où nous soupâmes, servis par une négresse esclave, avec de la pâte de maïs fumante, des oignons crus et un plat nonque je pris d'abord, avec quelque surprise, pour des côtelettes ultra-grillées, et que nous reconnûmes bientôt être composé de morceaux de poisson parfaitement carbonisés au dehors, mais en compensation parfaitement crus au dedans. Azaïs n'eût rien trouvé à y objecter.
Nous n'avions rencontré, d'ailleurs, dans la forêt que quelques cochons demi-sauvages et trois cavaliers indiens, ivres de brandy. Jusqu'au voisinage de l'autre frontière de l'Indian-Territory, du côté du Texas, ce village était le seul que nous dussions avoir sur notre route. Il nous offrait une page de la grande histoire sociale, la difficile transition de Sauvagerie en Civilisation. L'esclavage en fait ici les frais. Le nègre esclave est l'éducateur des peaux rouges, qu'il initie à l'agriculture, aux industries élémentaires, et auxquels il enseigne le violon. Nous en entendîmes, çà et là, toute la soirée dans les log-Tiouses (maisons en troncs d'arbres) du voisinage, des sons si étranges que, si on ne nous l'eût dit, je conviens que nous n'eussions jamais pu savoir de quel instrument cela pouvait sortir. Nous vîmes donc là l'esclavage à sa place historique dans le mouvement de la Subversion ascendante, et nous en reconnûmes la fonction. Ici encore je regrette de ne point vous entretenir de sujets très-intéressants pour nous tous au point de vue de la science; mais, pas plus que précédem-
ment, je ne dois oublier mon but et ne veux m' arrêter en route. Un mot seulement sur un incident qui faillit nous faire rétrograder.
Partis le lendemain matin de Choctaws-Agency, nous atteignîmes de bonne heure l'habitation d'un Indien de sang mêlé, qui nous était indiquée comme une bonne station. Quoique la journée ne fût pas finie, nous dûmes nous y arrêter. Je me sentais nonseulement très-fatigué, mais vraiment indisposé. Je reconnus bientôt que j'avais une assez forte fièvre. La nuit fut mauvaise ; la fièvre ne me quitta pas. Le lendemain, j'avais à peine la force de me lever et éprouvais une grande prostration. Trois cavaliers américains qui survinrent, nous apprirent qu'ils avaient rencontré des rivières gonflées par les orages, et dû les passer à la nage eux et leurs chevaux. J'avais entendu, au Nord, des histoires assez peu gaies sur les fièvres et les maladies des contrées du Sud-Ouest. Ces histoires me revinrent, et je voyais, assez naturellement, dans mon état, l'effet d'une action de ces influences, si puissante et si prompte, que je craignais d'être livré, sans résistance possible de ma constitution européenne, à une atmosphère ennemie. Je n'avais pas encore senti poindre en moi la moindre lueur d'une foi sérieuse au but social de notre voyage; rien ne me soutenait et j'éprouvai quelques heures de découragement moral aussi bien que d'abattement physique. Je me demandai s'il n'était pas absurde, par simple curiosité et par un puéril amour-propre, de poursuivre une entreprise qui débutait si mal. Je me voyais bientôt sérieusement entrepris par la maladie, ne pouvant plus avancer ni reculer, et privé de tout secours, dans quelque coin du désert : nous n'avions pas même un guide avec nous.
Heureusement Brisbane était bien portant ; sa foi américaine réagit : il soupçonna que le changement brusque de régime et la fatigue du cheval, dont j'avais depuis vingt ans perdu toute habitude, pouvaient bien être les seules causes de mon état, et il me proposa l'essai d'une nouvelle étape en avant. Brisbane avait deviné juste. Le cheval agit, paraît-il, homéopathiquement ; car, après ce repos de
vingt-quatre heures, nous n'eûmes pas plutôt fait quelques milles que je me sentis remis. Le soir, nous soupâmes chez un Indien qui venait de tuer un dindon sauvage dont trois ou quatre morceaux mangés avec appétit me rendirent toutes mes forces. Dès lors, je lie trouvai parfaitement. — J'ai mentionné cet incident d'abord pour montrer que si l'on peut avoir à subir, au début d'un semblable changement de régime et de pays, une petite épreuve, il ne faut pas s'en exagérer l'importance ; ensuite, parce qu'il me rappelle nettement à moi-même, qu'entré déjà sur le Territoire indien je n'avais encore aucune foi à l'utilité de cette expédition au point de vue de notre Cause, et qu'il marque l'époque où une transformation en quelque sorte subite était à la veille de se faire à ce sujet dans mon esprit.
Vers le milieu de la qnatrième journée, en effet, tout changea autour de nous comme par enchantement. Bien que j'aie très-présente l'impression que je ressentis à l'aspect des scènes qui s'étalèrent presque tout à coup sous nos yeux, je renonce à vous la transmettre dans son charme, sa fraîcheur et sa saisissante puissance.
J usque-là, nous n'avions guère vu encore que la nature sauvage et âpre, la forêt impénétrable, des rivières encaissées dans des bancs de terres boueuses, un horizon borné. Le sol, sans doute, était fertile, ses produits accusaient même une fécondité trèsénergique, mais quels rudes labeurs n'en réclamerait pas la conquête l
Tout à coup, le quatrième jour, après quatre ou cinq heures de marche, l'horizon s'élargit, la forêt s'ouvre, et nous débouchons sur une tête de vallée d'un tel aspect que nous étions tentés de croire à la féerie. Cette vallée, que nous dominions, s'étendait devant nous dans le sens de sa longueur. A droite et à gauche, de
— Sé-
rielles prairies s'élevant en ondulations élégantes, atteignaient des lignes de montagnes boisées, dont les sommets étagés sur plusieurs plans, verdoyant près de nous et bleuissant dans les lointains, encadraient le paysage. Du fond des vallons jusqu'à mi-côte, la prairie développait de superbes tapis veloutés d'herbes et de fleurs ; le long des lisières de la forêt, où les nappes de la prairie venaient mourir, la verdure plus sombre des bois dessinait des caps, des isthmes et des golfes aux contours les plus accidentés. Des bouquets de grands chênes, d'ormes, de noyers, d'hickorys, s'élevaient çà et là comme des îles, sur les pentes des coteaux ; tandis que, dans les fonds, les sinuosités d'une végétation plus variée d'essences et de teintes que celle des hauteurs, accusaient les cours des ruisseaux qui les arrosent.
Le paysage était classique et charmant : mais ce qui nous surprit au delà de toute expression, c'en était le caractère. Je n'ai rien vu dans toute l'Amérique civilisée et cultivée, rien d'aussi propre, d'aussi coquet, j'allais dire d'aussi préparé, il faut dire d'aussi achevé que ces solitudes par où nous débouchions dans le haut bassin de la rivière Rouge. Brisbane et moi nous fûmes frappés de la même idée : nous crûmes voir, transportés dans le riche climat et sous le ciel magnifique du 34e degré, les plus beaux parcs créés et entretenus à si grands frais par la haute aristocratie de l'Angleterre. Qui a visité les parcs de Richmond et de Windsor, en effet, n'a qu'à en chasser les brouillards, les illuminer d'un soleil radieux, les baigner dans une atmosphère déjà méridionale et encore tempérée; et il verra, du moins pour l'ordonnance des détails, ce que nous ne cessâmes presque d'avoir sous les yeux pendant une soixantaine de milles. C'est à ce point que, chevauchant et rêvant pendant les silences de la route, il m'est arrivé dix fois d'oublier totalement le désert et de chercher de l'œil la villa, le château, les résidences de luxe ou de haute agriculture, dont les images s'associent impérieusement à ces aspects de vergers, à ces pâturages entrecoupés de frais bosquets, à ces rideaux de grands arbres qui ombragent les expositions et les pentes de la prairie,
La nature a tout fait. Tout est prêt; tout est disposé ; il n'y a qu'à élever ces constructions que l'œil s'étonne de ne pas trouver. Et rien n'est approprié ni morcelé : rien ne gêne. Quels champs d'action ! quels théâtres de manœuvres pour une grande colonisation opérant en mode combiné et collectif! quelles Réserves pour le berceau de l'Harmonie, et que puissants et prompts n'en seraient pas les développements, si les éléments vivants et volitifs du monde de l'Avenir s'y trouvaient transportés ! Un horizon d'idées nouvelles, de sentiments et d'espoirs nouveaux s'ouvrait comme par magie devant moi. Brisbane était confirmé dans sa foi américaine; moi, baptisé.
L'aspect de cette nature si manifestement amie, cette douce et majestueuse invitation faite à l'homme social par la terre primitive, ces fiançailles si magnifiquement préparées entre elle et le travail libre, combiné et harmonisé, agissaient sur nous comme une révélation soudaine de la Destinée. Évoquez ces spectacles, ce climat, ce ciel, cette fécondité du sol, ces espaces, cette munificence des choses et la liberté! Et pensez à l'état du vieux monde, que nous évoquions nous-mêmes, de ce vieux monde approprié par le morcellement, gangrené, possédé par des civilisations en décadence, travaillé par tous les vices, tiraillé par tous les intérêts sordides, voué à toutes les misères, à tous les despotismes, aux guerres, aux révolutions... Et dites si, en présence de ces dons merveilleux, restés jusqu'à ce jour intacts sous la garde des peuplades primitives et du désert, l'idée des Réserves ménagées à la Pensée progressive de l'humanité par la Providence générale des choses, ne devait pas faire irruption dans nos âmes ! Pour moi, j'avais vu la lumière du Buisson Ardent. Dès cps derniers jours de notre traversée, mes yeux s'ouvrirent à une étude mêlée désormais d'espérance, et fortement aiguisée, cette fois, par un intérêt supérieur et social. Je retenais un peu néanmoins l'expression de ces sentiments. Brisbane n'avait pas besoin de stimulant dans cet ordre, et ma raison voulait être édifiée sous toutes ses faces avant de recevoir, sans réserve, la foi qui ne demandait qu'à l'envahir.
D'abord, dans l'état actuel des choses, il ne fallait pas songer au Territoire indien. Il est réservé, et c'est au moins justice, aux races primitives. Les blancs ne s'y peuvent établir qu'en s'alliant au sang indigène : telle est la loi fédérale. A cette condition, il est vrai, on y prend toute la terre qu'on veut. L'érection de la plus simple clôture est la seule formule de l'appropriation légale et définitive. — La question était de savoir si le Texas offrirait des conditions aussi belles, et d'étudier de près toutes les données capables d'y favoriser ou d'y contrarier les développements d'une grande colonisation dont l'idée nous apparaissait maintenant sous un jour plus clair et des formes beaucoup plus réelles et plus positives.
Je ne dirai donc plus rien du Territoire indien, si ce n'est que la rencontre d'un Allemand, qui y est établi depuis sept ans, nous fournit de nombreux renseignements sur l'excellence du climat, la richesse du sol et la salubrité de la contrée. Au reste, ses champs, ses troupeaux, son jardin et ses vergers nous montrèrent ce qu'un homme isolé, arrivé là avec rien, c'était son capital primitif, avait pu en quelques années dans ce pays. L'oasis de culture dont s'était entourée la famille Peutcher, nous prouvait péremptoirement qu'une colonisation un peu pourvue y obtiendrait de la nature, au delà même des promesses de son premier aspect. — Mais que serait le Texas ?
En approchant de la rivière Rouge, nous . commencions à faire des rencontres moins rares, et nous nous informions du Texas. Les réponses étaient unanimes. Ce n'était qu'avec un mépris relatif que l'on nous parlait du Territoire indien, u Qu'est-ce que ceci à côté du Texas? Le Texas est bien autre chose! >j Malgré l'accord des renseignements, nous n'étions pas sans défiance. Je craignais, pour ma part, de voir tomber l'échafaudage de grandes choses
possibles qui s'était élevé dans mou esprit. Je sentais, en effet, que pour que ces possibilités magnifiques eussent chance de devenir dts réalités, il fallait une telle condensation d'éléments formels et certains de prospérité, une telle réunion de conditions décisives, un tel foyer d'attraction pour tout dire, que sa sphère s'étendit jusqu'en Europe, jusqu'à vous, et fût de force à vous saisir, à vous ébranler, à vous mettre en vibration et vous entraîner dans une gravitation collective de volontés convergentes.
Le huitième jour à partir de celui où nous avions quitté le Fort Smith, à un moment où nous n'étions pas sans quelque incertitude sur notre chemin, nous aperçûmes, à travers les trouées d'une haute et épaisse verdure, des plaques horizontales et brillantes, d'un rouge tirant sur le jaune de chrome liquide. Quelques minutes après nous avions en face de nous Preston, et à nos pieds la rivière Rouge. Cette fois du moins, le nom géographique était justifié. — Le Texas était de l'autre côté du fleuve.
Jusqu'ici, mes amis, je vous ai, bien que par un récit très-sommaire, conduits le long de notre route, parce qu'il me paraissait utile de vous faire assister à la succession de mes impressions, et au développement des idées qui touchent aux conclusions où nous arriverons plus tard. Maintenant que nous sommes au Texas, l'ordre de route devient inutile et ralentirait trop ce Rapport. Il vaut donc mieux masser les résultats et vous donner par chapitres la substance d'une exploration qui a duré du 27 mai au 10 juillet.
Pendant ces six semaines, nous avons visité les régions situées sous la rivière Rouge, aux environs de la Trinité et du Brazos ; nous sommes descendus au Sud sur le Colorado que nous rencontrions à Austin-City ; puis, marchant au sud-est et repassant le Brazos, nous retrouvions, clans la baie de Galveston où nous arrivâmes par le San-Jacynto, les eaux de la Trinité mêlées aux flots bleus et diaphanes qui caractérisent si remarquablement la mer du golfe et le grand courant (Gulf-stream) qui s'en échappe par le
détroit de Bahama. — J'aurai complété le sommaire de mon voyage, en ajoutant que, retenu quinze jours à la Nouvelle-Orléans par la fièvre jaune qui venait d'y éclater quand nous arrivâmes, je suis rentré le 5 août à New-York, après avoir touché à la Havane. Le 29 août, je débarquais à Ostende, neuf mois après être parti d'Anvers. — Cela dit, occupons-nous du Texas.