‹ Au TexasChapitre 4 sur 50 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La superficie de l'État du Texas est, à peu près, la même que celle de la France. Elle est de 200,000 milles carrés, soit environ 52 millions d'hectares (1). Cet État s'étend sur le golfe du Mexique, depuis l'embouchure du Rio-grande-del-norte jusqu'à celle de la Sabine. A l'Ouest, une chaîne des Rocheuses le sépare du Nouveau-Mexique. La rivière Rouge fait sa frontière au Nord et au Nord-Est.

Les régions qui bordent le golfe ne forment qu'une immense plaine basse. Ce sont des terrains d'alluvion à peine dégagés des eaux. Sauf la magnifique végétation qui les recouvre, ils sembleraient un simple prolongement de la mer. Des baies, des lagunes, des îles de sable s' allongeant parallèlement à la mer, marquent les limites des deux éléments.

A partir de cette longue bande maritime et horizontale, de quinze à trente lieues de large, le pays tout entier se relève graduellement sur un plan incliné qui monte du Sud-Est au Nord- Ouest, atteignant au nord des plateaux élevés, et s' appuyant à l'ouest sur les premiers contreforts des Alpes mexicaines ou monts Guadalupe.

(1) Cette évaluation est inférieure à celle des dernières cartes du Texas que j'ai reçues. — Le mille américain est de 1,609 mètres; la lieue carrée, de 1600 hectares, contient donc à peu près 6 milles carrés.

Nulle contrée n'est plus heureusement ni plus régulièrement arrosée axue le Texas. L'inspection de ses cours d'eau, sur une carte un peu détaillée, fait comprendre d'un coup d'œil la configuration générale que je viens d'esquisser. Les rivières principales descendent toutes, en effet, presque parallèlement entre elles, du Nord-Ouest au Sud-Est, accusant ainsi l'ouverture des grandes vallées dans cette direction commune; tandis que la multitude des rameaux et des branches tracés par leurs tributaires, indiquent à leur tour les pentes transversales des ondulations qui accidentent ces vallées dans leur descente à la mer.

A mesure que l'on s'éloigne des plaines basses, les soulèvements du sol qui séparent les grandes vallées se relèvent, et celles-ci se creusent davantage quoique restant toujours très-large ouvertes. Dès qu'on a quitté la zone inférieure, on ne rencontre plus de plaines proprement dites : la surface du sol ondule à la manière des grandes vagues de l'océan, après un gros temps, quand le vent est tombé. Il va sans dire que cette comparaison s'applique à la forme et non aux dimensions. A la hauteur des sources de la Trinité, sous la rivière Rouge, l'élévation moyenne du pays est déjà, nous a-t-on assuré, de 800 à 900 mètres audessus du niveau de la mer. Je ne sais si cette mesure n'est pas un peu exagérée.

On appelle Cross-Tirtibers une immense forêt qui s'étend sur des contrées peu connues au nord-est de la rivière Rouge. Elle traverse le fleuve, et plusieurs de ses branches descendent au Sud-Ouest du côté de Mexique, en recouvrant plus généralement, nous a-t-il paru , les sommets de soulèvement qui séparent les bassins. Les prairies ondulées (Bolling prairies), renfermées entre ces branches, sont partagées dans leur longueur par des lignes de bois qui suivent sans interruption les rivières, et coupées transversalement par d'autres lignes, celles-ci secondaires, qui bordent le cours des affluents, et accompagnent toujours les plus petits ruisseaux eux-mêmes. La végétation forestière des hauteurs est très-distincte de celle des bottoms. Cette dernière emprunte

à la richesse supérieure du sol des vallées et au voisinage des cours d'eau , une énergie et un luxe que nous ne connaissons guère en Europe. L'autre, assise sur un sol plus sec et quelquefois rocailleux, n'est souvent composée que d'une essence de chênes très-durs {iJOSt-oak) à travers lesquels on peut ordinairement pénétrer à cheval sans trop de difficulté. Chaque année ces parties de bois sont nettoyées par l'incendie qui brûle les jeunes pousses des autres essences : le post-oak à peu près seul a le privilège de résister. Au voisinage des eaux la forêt ne se laisse pas volontiers entamer par le feu, et les essences les plus variées y croissent pêlemêle en toute exubérance.

Je ne sais quelle idée étrange je m'étais faite de la prairie. Je m'attendais à quelque chose d'inconnu, de sauvage, à des herbes rudes, d'une hauteur démesurée, que sais-je ? Je vous ai déjà dit combien gracieusement j'avais été désabusé aux premiers échantillons que nous en avions rencontrés sur le Territoire indien. La prairie ne se présente pas toujours, au Texas, avec des accessoires aussi pittoresques, elle est même souvent très-monotone dans la région moyenne, mais rien n'est changé dans sa nature. Seulement, le sol du Texas étant d'une richesse supérieure, elle offre presque partout des pâturages de premier ordre. Elle abonde en graminées de toutes sortes. Nous avons rencontré quelquefois des espaces considérables occupés par du blé sauvage, par de l'orge ou par de l'avoine, sauvages aussi, mais qui n'en avaient pas moins toute l'apparence de champs cultivés. Les tiges étaient aussi serrées et les épis aussi grands que ceux de nos guérets de moyenne venue. J'ai perdu, au retour, les échantillons que j'en avais recueillis.

Les terrains de prairies sont donc généralement d'une haute fertilité, et, comme je le disais tout à l'heure, chaque année, quand les grandes herbes ont été desséchées par l'hiver, l'incendie les visite, allumé par mille causes, et y promène ses immenses nappes de flamme et de fumée, lancées quelquefois dans la plaine plus vite qu'un cheval au galop.

L'incendie est l'allié de la prairie dans le combat éternel des deux végétations. Sans lui la prairie serait envahie par la forêt. On voit celle-ci gagner du terrain là où l'arrivée des populations agricoles, régularisant l'incendie, le gouverne de manière à favoriser l'extension du bois.

Vous connaissez la configuration générale du pays et les trois principales formes de végétation qui se partagent les régions moyennes et supérieures, où les prairies ondulées se montrent enclavées entre les branches des forêts de post-oak, et coupées par les nombreuses lignes de bois qui bordent les cours d'eau sur des largeurs plus ou moins considérables. Joignez-y, vers l'est, la région de plus en plus accidentée des montagnes, et vous aurez l'ensemble des aspects que le Texas nous a offerts avant la rencontre des plaines du sud et de leur végétation quasi-tropicale. Nous n'avons fait que longer la contrée où commence le système des pics et des montagnes proprement dites ; nous n'en avons pas moins reconnu, sur les lisières, des pays très-riches, très-pittoresques et encore absolument déserts. Les tribus indiennes en ont été récemment éloignées ; les blancs n'y sont pas encore. Pendant les onze premiers jours de l'exploration que nous en fîmes avec un détachement de la petite garnison du fort Worth, nous n'avons pas aperçu trace d'habitation ni rencontré figure humaine. Des troupeaux de dindons sauvages, d'antilopes et de daims sont actuellement les seuls propriétaires de ces lieux, et nous n'eûmes pas à nous plaindre d'eux : ils nous fournissaient abondamment une excellente nourriture.

Nous ne fûmes pas longtemps au Texas sans être rassurés à l'endroit des craintes dont nous avions peine à nous défaire sur le Territoire indien : loin d'être inférieur à celui-ci au point de vue d'une grande colonisation, le Texas est manifestement préférable. Nos yeux, nos informations et l'étude des ressources du pays ne tardèrent pas à nous en convaincre. — Vous serez bientôt édifiés sur ce sujet, car nous allons nous occuper, exclusivement

maintenant, des données naturelles et des faits économiques et sociaux qui constituent l'état actuel des choses au Teœas. Parlons d'abord du sol.

Les témoignages antérieurs ne nous avaient pas trompés. Le Territoire indien, malgré les preuves de fertilité qu'il nous avait souvent offertes, ne peut lutter sous ce rapport avec les grandes vallées du Texas. Il est acquis d'ailleurs qu'aucun des trente-deux États de l'Union ne présente une proportion, aussi considérable que celui-ci, de terres de haute fertilité (1). Encore dois-je dire que les terres réputées de moindre fertilité, au Texas, sont souvent, si vous voulez me passer l'expression, des terres incomprises. Elles feraient pour la plupart, en effet, d'excellents vignobles. Les Américains, qui jusqu'ici n'entendent rien à la culture de la vigne et qui l'ont à peine ébauchée dans des terres grasses et fortes de l'Ouest, ne savent pas que les bons vignobles réclament des pentes plus ou moins pierreuses, et n'ont que du mépris pour tout ce qui ne convient pas aux céréales, au coton ou à la canne à sucre.

Cependant, sur ces parties de terre réputées mauvaises, la nature a écrit ses intentions. Nous y avons rencontré, en grande abondance, une vigne de très-bon augure, assez basse, et beaucoup moins emportée en bois et en feuillage que l'espèce qui garnit les bottoms. Cette dernière lance de toutes parts des branches gigantesques, et grimpe au sommet des plus grands arbres, balançant de l'un à l'autre ses pampres et ses grappes noires. Nous avons cueilli sur ces lianes des raisins déjà mûrs en juin. Tout sauvages qu'ils sont, les grains, peu serrés, atteignent la grosseur d'une cerise moyenne et sont mangeables. Un de nos compatriotes établi à

(t) Voir la notice de M. Goodrich, sur le Texas, à la fin du volume.

Dallas (qui n'est autre que le brave Gouhénans, le chef de la première avant-garde icarienne de M. Cabet, dont on n'avait pas de nouvelles, et que nous avons découvert, c'est le mot, à la jonction des fourches de la Trinité), a commencé, l'année dernière, à en recueillir pour les presser. Le vin qu'il a obtenu lui a été enlevé, au sortir du pressoir, à un dollar (5 fr.) la bouteille, bien qu'il provînt de ces vignes des fonds, de la grande espèce, et que je tienne pour très-probable que l'autre est d'une qualité supérieure. — Quoi qu'il en soit, je regarde comme hors de doute que l'on pourra créer, sur les pentes pierreuses du haut pays, des vignobles de premier ordre. Voilà pour les mauvaises terres.

Quant aux sols arables et d'alluvion, qui couvrent les plus grands espaces et remplissent les vallées, on les divise, dans le haut pays, en quatre classes : le black sandy ou sable noir; le red sandy, sable rouge ; le mulatto, mélange des deux premiers ; et le Maek sticky, terres noires, grasses et fortes qu'on rencontre généralement dans les parties déprimées de la prairie ou dans les bottoms des cours d'eau. Toutes quatre sont d'une grande fécondité. La dernière, le black sticky, plus riche encore que les trois autres et plus approprié à la culture du coton, est d'un travail moins facile.

Pour les trois premières classes, et quelquefois aussi pour la dernière, le défrichement consiste en un simple labour. On met la charrue sur la prairie, et la terre étant restée quelque temps ouverte à l'action de l'atmosphère, on sème du maïs et l'on donne un coup de herse. Sur ce premier labour, le maïs s'élève de 2 mètres à 3 mètres et demi de hauteur, et produit une récolte considérable.

Après cette première opération le défrichement est fait, c'est-àdire que la prairie est devenue un champ sur lequel la charrue se promène très-aisément désormais, et où tout ce que l'on voudra semer viendra à souhait. Le blé rend 25, 30, 40 et jusqu'à 45 grains pour un. Nous avons vu, sur des défrichements de deux ans, et sur un terrain qui n'était pas de première qualité pour le pays, des betteraves dont quelques-unes atteignaient jusqu'à 82

centimètres de circonférence. Je proposais en riant à Brisbane d'en rapporter une, à l'instar des deux émissaires hébreux qu'on représente, dans les gravures bibliques, chargés de la fameuse grappe de raisin de la Terre promise.

Maintenant, notez ceci, de telles récoltes s'obtiennent par un labeur des plus faciles et sans fumier.

Le fumier, qui est la grande affaire de nos cultures européennes, auquel elles sont subordonnées, et qui, tout en doublant le travail, les commande et les limite, est parfaitement inconnu là-bas. Vous parleriez de fumer les terres aux scttlers du Texas, que la plupart d'entre eux ne comprendraient pas même ce que vous entendez par ces paroles. Pour longtemps, la nature a pourvu ici à l'engrais du sol. La couche d'humus mesure quelquefois jusqu'à cinq mètres de profondeur dans les bottoms, et, là même où l'humus paraît manquer, telle est la richesse des éléments minéraux dont ces sols d'alluvion se composent, que la végétation s'y montre encore extrêmement active et vigoureuse. Au reste, je constate les faits tels que je les ai vus, et ne me charge pas toujours de les expliquer.

Vous savez maintenant avec quelle facilité la prairie se transforme en champ et se prête à l'improvisation de la grande culture. Les jardins ne se font pas moins aisément. C'est l'affaire de quelques mois pour en obtenir de superbes.

Nous avons vu au fort Worth et au fort Graham des parties de prairies, des moins bonnes, choisies uniquement parce qu'elles touchaient aux habitations, qui, après avoir été retournées par les soldats, avaient bientôt après produit les plus beaux jardinages.

Tous nos légumes d'Europe, même les plus délicats, y croissent à côté de ceux des contrées méridionales. Les haricots de toutes sortes, les petits pois, les melons, les patates douces, et vingt autres espèces de plantes comestibles que nous ne connaissions pas toutes, y réussissent parfaitement. Les tomates, dont on fait une consommation énorme en Amérique, lançaient des jets de 4 à 6 mètres de long. Et tout cela venait sans arrosage, sans sarclage, sans soins d'aucune sorte ! Nous n'y pouvions pas croire.

Il était en effet assez naturel de penser que dans un tel terrain, et au voisinage de la prairie, on devait avoir fort affaire aux mauvaises herbes. Qu'on l'explique comme on voudra, une fois le jardin fait, les mauvaises herbes le respectent. C'était en juin; on n'avait pas arraché une herbe dans les grands jardins des forts; ils n'en étaient pas moins très-propres. — Si je ne parlais pas à des amis qui me connaissent, il est des choses que je devrais me garder de dire ; elles ont l'air de contes. Mais nous avons vu ce que je rapporte, et non-seulement nous avons vu, mais encore nous avons recueilli sur chaque sujet des informations nombreuses. Nous reproduisions cent fois les mêmes interrogations ; nous les adressions à toutes sortes de inonde, à des cultivateurs établis dans le pays, à des soldats qui n'y étaient que campés, à leurs officiers, à des trafiquants ambulants, à des voyageurs, quelquefois à des Indiens. Nous n'avons rien négligé pour arriver à la réalité dans tous les ordres.

Les moissons sont finies au 25 mai; quand elles vont jusqu'aux premiers jours de juin, c'est une année retardée. — Vous faites deux récoltes, disions-nous aux gens de la campagne. — On le pourrait aisément, nous répondaient-ils, mais nous avons abondamment avec une seule, et ne nous donnons pas la peine d'en préparer une seconde.

Je pense en avoir dit assez sur les qualités du sol et les conditions générales de l'agriculture. De tels traits suffisent ; des détails plus circonstanciés n'ajouteraient rien. Consignons seulement que les terres sont toujours profondes et de nature sédimenteuse dans les grandes vallées, et les roches, sur les flancs de celles-ci, le plus souvent calcaires ; quelquefois, cependant, on rencontre le grès.

Nous avons trouvé la houille à fleur de roc dans le Territoire indien, et à fleur de terre dans le haut Texas. Le fer abonde, les débris coquilliers pélagiques se montrent souvent en quantités considérables. On trouve des cornes d'ammon gigantesques, des bélemuites, des polypiers, etc. Les régions de l'Ouest passent pour

renfermer de riches gisements métalliques de différentes sortes. J'ai reconnu, sur notre passage, des bancs de plâtre semblable à celui des carrières de Paris. Des bassins entiers reposent, d'ailleurs, sur une couche de marne très-alumineuse, très-tendre au sortir de terre, qui se laisse facilement scier ou couper au couteau, et durcit promptement à l'air : on en fait un usage peu dispendieux.

J'avais pris différents échantillons de terres de prairies pour les faire analyser; je regrette de les avoir perdus : je suis sûr qu'on leur eût trouvé une composition très- variée ; mais j'ai vu ces terres à l'œuvre, et quelle qu'en puisse être la nature chimique, une chose est certaine, c'est qu'elles accomplissent on ne peut mieux leur grande fonction productive et nourricière. — Occupons-nous maintenant du climat.

La fertilité d'un pays, quelque puissante qu'elle soit, est une faculté dont on calcule les résultats, dont on admire les produits ; un agronome de profession peut même la décrire avec enthousiasme : je me suis contenté de vous donner la notion de celle du Texas par des faits déterminés et décisifs.

Mais un climat, c'est autre chose; on en souffre ou l'on en jouit directement; et si les jouissances qu'il prodigue s'élèvent à la hauteur d'une véritable poésie, s'il multiplie la vie, s'il devient un bonheur, il peut être difficile d'en parler sans exaltation. Aussi dois-je vous prévenir, en abordant ce chapitre, que je ne sais pas encore si je pourrai l'écrire aussi didactiquement que je le désirerais ; essayons pourtant.

Les régions dont je parle plus spécialement sont situées aux environs des 33e et 34e degrés de latitude Nord. Ces latitudes sont, comme on sait, les plus favorisées du monde. C'est la hauteur de Madère. Elles ne sont généralement pas sujettes aux extrêmes de température des parallèles plus rapprochés du pôle ou de l'équa-

teur, tandis que, réunissant les facultés des zones entre lesquelles elles forment transition, elles en cumulent les productions et les avantages. Ici, toutefois, les données générales de la latitude sont modifiées par plusieurs grandes causes locales, dont les plus efficientes sont la température spécifique du continent américain, la hauteur du sol, et le système des courants atmosphériques. Ces trois causes se marient avec la latitude dans une telle proportion qu'elles élèvent le climat à une perfection voisine de l'idéal. Vous allez le comprendre facilement.

Sous les parallèles du 33e et du 34e degrés, dans l'ancien monde, les étés seraient déjà souvent trop chauds pour des populations venant du Nord, surtout aux débuts de l'installation. Mais chacun sait que la température du nouveau continent est considérablement moins élevée que celle de l'ancien, à égalité de latitude. Ceci est la règle générale. Les hivers de New-York, situé à la hauteur de Naples, sont plus longs et plus rudes que ceux de Paris, et les chaleurs tropicales de l'Amérique se montrent incomparablement moins fortes que leurs correspondantes africaines.

On estime à 6°, en moyenne, la différence des températures à égalité de latitudes.

Le vent régnant au Texas est celui du sud. Il souffle du golfe du Mexique. Tous les matins entre 7 et 9 heures, la brise se lève et se maintient pleine jusqu'à 3 ou 4 heures de l'après-midi. Ordinairement, comme l'indique l'expression de vent régnant, c'est du sud que la brise arrive ; quelquefois elle vient du Nord, très-exceptionnellement de l'Est ou de l'Ouest.

Quant à la hauteur du sol, incliné du côté du golfe comme pour en recevoir en plein les brises, elle atteint, aux environs des fourches de la Trinité, de 800 à 900 mètres, peut-être un peu moins, au-dessus du niveau de la mer.

Il vous est aisé maintenant de comprendre la magnificence du climat résultant de la rencontre des cinq grandes conditions mentionnées, à savoir : la latitude, la spécificité de température de l'Amérique, la brise constante du sud ou du nord, la hauteur de la

région, et enfin l'ouverture de ses grandes vallées inclinées au sud est, direction plus favorable encore que ne le serait celle de l'exacte méridienne, en ce qu'elle permet de ménager, à certaines cultures des pays chauds, des abris faciles contre le vent du nord en hiver.

La latitude est assez basse pour défendre la contrée contre les atteintes d'un hiver rigourenx : les sensitives, les cactus, les mimosas et beaucoup de plantes de nos serres tempérées croissent spontanément dans les prairies.

La hauteur du sol et la moindre chaleur relative du continent américain, le soustraient, au contraire, aux ardeurs d'un été trop chaud : toutes nos cultures européennes, comme je l'ai dit, y réussissent à merveille.

Mais ce que je ne saurais décrire, ce que je renonce à faire bien comprendre, car il faut l'avoir éprouvé, senti, respiré pour en concevoir le caractère, c'est la douceur et la force, la bienfaisance, la salubrité et le charme des brises à la fois toniques et veloutées du sud. La grande brise du golfe est, je ne crains pas de m'exprimer ainsi, la couronne de tous les bienfaits que la nature semble s'être plu à réunir sur le haut Texas. C'est elle qui achève de tempérer, pour le séjour de l'homme, ces vallées et ces plateaux dont la hauteur a commencé la protection contre les ardeurs caniculaires; c'est elle qui ne permet pas à la légère couche de glace que le vent du nord et la sérénité de la nuit étendent, par leur coïncidence en hiver, sur les eaux tranquilles, de durer jamais plus de trois jours; c'est elle qui y sème les trois mois de l'hiver de soixante journées semblables à nos plus belles du mois de mai ; c'est elle qui apporte toute l'année des pluies ordinairement équilibrées et réparties comme pour un arrosage à commande des campagnes et des cultures ; qui conserve fortes et vivantes les herbes des prairies jusque vers la fin de novembre ; qui entretient la circulation dans le superbe système d'irrigation dont le Texas est doté ; c'est elle enfin qui permet à l'homme du nord de chevaucher, en plein midi, sous les soleils verticaux de juin et de juillet, sans éprouver une chaleur incommodante.

Voici au reste comment l'année se comporte. La saison d'hiver commence dans la dernière moitié de novembre. Les feuilles jaunissent et tombent sous l'atteinte des northerns, ou brises du nord, qui commencent à devenir froides. Cette brise peut durer un jour ou deux, jamais plus de trois. Quand la nuit a amené de la neige, il est rare que celle-ci n'ait pas disparu le lendemain à 11 heures ou midi. Bref, on évalue à une trentaine, pendant les trois mois d'hiver, les journées froides, dévolues aux northerns. Les soixante qui restent à la brise du golfe, pendant la mauvaise saison, sont, je viens de le dire, charmantes. Il faut seulement veiller à ne pas se laisser surprendre par le northern en habits légers : les transitions brusques sont partout dangereuses.

En somme, l'hiver du haut Texas est une saison tonique, fortifiante, qui retrempe l'homme et les végétaux, qui permet de récolter de la glace pour l'époque des chaleurs (les Américains en font partout un grand usage), et qui invite, les deux tiers de sa durée, à porter des vêtements d'été. Le major qui commandait au fort Worth nous disait que cet hiver du Texas est une saison si peu redoutable, qu'il faisait à cette époque des expéditions de 15 jours, quelquefois d'un mois, dans la prairie ou la forêt, sans inconvénient sérieux , et que souvent ses hommes et lui ne se donnaient pas même la peine de dresser les tentes pour la nuit.

Vers la seconde moitié de février, la végétation se remet en marche. Dès les premiers jours de mars elle est partie pour ne plus s'arrêter. Au 25 mai, nous l'avons vu déjà, les moissons sont faites. Sur la fin de juin, nous cueillions dans les bois une sorte de belles prunes sauvages à maturité, et des raisins déjà bons à manger. A cette époque, les cotons étaient en fleurs, on coupait des melons d'eau, et les jeunes épis de blé de Turquie, bouillis ou rôtis, se servaient sur les tables. En juin et juillet, le soleil était sur nos têtes, à dix degrés du zénith, c'est-à-dire sensiblement vertical. L'ombre de mon chapeau de paille, à midi, me couvrait jusqu'aux pieds. Tant que nous sommes restés clans le haut Texas, néan-

moins, nous n'avons pas souffert des chaleurs, et je les ai trouvées bien plus fortes à la Nouvelle-Orléans et à New-York.

Le Texas est peuplé de settlers venus de toutes les parties de l'Union, surtout des États voisins, de l'Ouest et du Sud; nous en avons rencontré toutefois d'originaires du Nord. Les soldats de l'Union appartiennent à tous les pays : dans les forts, nous trouvions des Anglais, des Français, des Irlandais, des Espagnols, et même des Russes et des Suédois; des Européens enfin en grande proportion. Hé bien! tandis que dans tous les pays que j'ai eu occasion de parcourir, en Amérique aussi bien qu'en Europe, j'ai toujours entendu des doléances universelles sur le climat du lieu, ici, malgré l'extrême diversité des races et des origines, nous n'avons, je l'atteste, recueilli qu'un concert de louanges, un accord parfait; pas une plainte, pas un regret, pas un discord même exceptionnel, u C'est le meilleur pays et le plus beau climat du monde ! » Telle était l'exclamation en quelque sorte stéréotypée qui répondait invariablement à toutes nos interrogations, quels que fussent ceux à qui nous les adressions, u The flnest country of ail the United States ! the finest climate in the world ! r>

Mais comment décrire les soirées et les nuits d'été de ces contrées bénies? Quelle suavité! quel bien-être on respire! quelle bienfaisante poésie répandue dans l'atmosphère ! quelles douces et charmantes harmonies de l'air, de la température, de la terre et du ciel ! Ces heures charmantes, si rares dans nos pays, qui provoquent dans les populations entières, quand elles couronnent un beau jour d'été, l'expression spontanée et collective du ravissement des sens et de l'âme ; ces nuits que nos poètes vont chercher, poulies comprendre et les chanter, sur les flots du golfe de Naples ou de l'Adriatique, là, le coucher du soleil en donne la moitié de l'année le signal tous les soirs.

Bref, en hiver, trente journées d'un froid qui n'est pas le froid rigoureux de nos pays ; en été, quelques rares journées où l'indétermination du vent entre le nord et le sud, laisse un moment la victoire au soleil : tel est, somme toute, le compte de l'exception

à la perfection climatérique de ces heureuses contrées. Encore faut-il remarquer que ces trente journées froides, si elles demandent quelques précautions aux individus et réclament des vêtements d'hiver ou l'abri de l'intérieur, sont un bienfait pour la population, surtout si celle-ci vient du Nord.

Quoi qu'en disent plusieurs notices, erronées à cet égard, on ne connaît pas, au Texas, ce que l'on appelle, dans la plupart des pays tropicaux, la saison des pluies. Les pluies, je l'ai déjà exprimé, se répartissent et s'équilibrent généralement sur l'année tout entière. Il tombe de l'eau par intervalles de six à douze jours, le plus communément, et la pluie ne dure pas longtemps. Il se rencontre quelquefois cependant des étés secs, desquels la culture, malgré l'état d'extrême imperfection où elle est encore, ne paraît pas souffrir considérablement, le sol retenant dans ses profondeurs une humidité constante. Les puits de quinze à vingt pieds sont en effet bien pourvus d'eau en toute saison. Il n'en est pas moins certain qu'une agriculture qui saurait exploiter les facilites que le pays offre à l'établissement des grandes irrigations artificielles, en retirerait des bénéfices énormes. Cela est hors de doute.

Je ne terminerai pas le chapitre du climat sans ajouter deux faits propres à en faire juger, et dont le premier a d'ailleurs, en économie agricole, une importance que vous apprécierez facilement.

Ce premier fait, c'est l'absence totale des abris et des soins réclamés ailleurs pour le bon entretien des animaux domestiques. Les chevaux, les bœufs, les vaches, les cochons errent toute l'année en liberté dans le bois ou dans la prairie. On ne leur prépare nulle part le moindre toit, on ne coupe pas pour l'hiver, à leur intention, une poignée de fourrage. La nature a pourvu à tout, et les races sont superbes. On ne voit qu'en Suisse un bétail aussi beau, on n'en voit de plus propre, de mieux portant et de plus luisant nulle part. On marque les bêtes et on les laisse libres, telle est toute la théorie et toute la pratique de l'élève des animaux. u Vous voyez ces bêtes, nous disaient des settlers, en nous mon-

trant des bœufs magnifiques ; elles ne nous coûtent pas, à élever, ce que nos poulets nous coûtent à garder. Pour empêcher nos volailles de devenir sauvages, et les retenir autour de la maison, il faut leur donner de temps en temps quelque grain. Nos bœufs s'engraissent sur la prairie. Quand le troupeau s'est éloigné à de trop grandes distances, un enfant monte à cheval et le rapproche. Le ramener de temps en temps et marquer les jeunes, nous n'avons pas, avec notre bétail, d'autres peines et d'autres dépenses, n

Le second fait se rapporte à l'habitation de l'homme lui-même. Lorsqu'un nouveau colon vient s'établir, les settlers voisins (les voisins sont à 6, 8, 10 ou 15 milles au plus près) lui font demander quel jour il aura coupé ses bois de construction. Jusque-là, il campe avec sa famille en plein air ou dans son waggon. Au jour dit, les voisins arrivent à cheval, apportant leurs haches et des vivres. Le nouveau venu fait connaître son plan, et le soir son habitation est construite. Ce sont des barraques en troncs d'arbres longitudinalement juxtaposés, semblables à celles des coupeurs dans nos forêts. Chaque nouveau colon ne considère une telle habitation que comme provisoire. Hé bien ! telle est la clémence du ciel et la douceur du climat, qu'il ne songe bientôt plus à s'en donner une plus confortable. L'abri élevé suffit à la famille, et jusqu'à ce que le point occupé soit devenu, si telle est sa destinée, le no}Tau d'une ville naissante, le provisoire reste définitif. Ceci, au reste, doit déjà vous faire pressentir un fait de très-haute valeur aussi ; je veux parler de la facilité avec laquelle on peut construire, dans de pareilles conditions climatologiques, des habitations très-convenables. Une scierie mécanique, des clous, des marteaux, de la peinture et des bras ; il n'en faut pas plus pour improviser ces habitations élégantes et légères qu'on rencontre dans toute l'Amérique, mais qui sont, de beaucoup, plus appropriées et plus confortables au Texas que dans les régions du Nord. Nous y reviendrons. Abordons un autre sujet.

La question qui a le plus vivement excité notre sollicitude et provoqué de notre part les observations et les informations les plus multipliées, est celle de la salubrité. Nous avons acquis, sur ce point capital, des notions très-exactes. Elles se résument dans une formule qui, une fois reconnue, ne nous a jamais trompés, et que voici :

Toutes les parties exposées aux vents régnants, tous les plateaux et toutes les vallées ouvertes sont d'une parfaite salubrité. Les fonds humides, marécageux, entourés de bois et fermés aux brises, sont plus ou moins fiévreux en été.

Voilà la règle.

Elle est si exacte, qu'à l'inspection d'un settlement, nous savions d'avance si la fièvre était ou non autorisée à s'y montrer.

Les settlers sont souvent d'une imprudence ou d'une ignorance que rien n'égale. Nous en avons rencontré, qui semblaient avoir recherché, pour leur habitation, la réunion de conditions qu'en aucun pays on n'affronterait sans périls. Hé bien ! ces fièvres, en dehors des domaines privés desquels il est si facile de s'établir, sont encore peu redoutables dans le haut pays. Un traitement aisé et bien connu en vient facilement à bout.

On peut affirmer qu'une fois qu'on s'élève au-dessus des plaines, humides quoique rarement marécageuses, du voisinage de la mer, aucune contrée, même dans les pays faits, n'est plus saine que le Texas. On n'y connaît que des maladies directement et en quelque sorte volontairement provoquées, la fièvre dans les circonstances que je viens de dire, et les affections dues à des transpirations imprudemment arrêtées dans la saison d'hiver, la seule où les northerns soient à craindre. Quand on a été témoin de l'incurie de la plupart des pauvres settlers qui viennent peupler le pays, quand on a vu leurs habitations ouvertes au vent et à la pluie,

quand on sait ce que sont leur nourriture, leur régime, et à quoi ils s'exposent, il y aurait grandement lieu de s'étonner de la santé dont ils jouissent, si le climat, la hauteur de la contrée et sa magnifique aération n'étaient là pour en rendre compte.

Nous avons consulté, dans les forts, les registres des hôpitaux, interrogé les médecins, les officiers et les soldats ; les témoignages et les faits étaient d'accords. La salubrité du pays est à la hauteur de sa fertilité et de son climat. La vie des soldats dans les forts n'est certes pas très-hygiénique : des temps d'oisiveté et d'ennuis brusquement interrompus par des expéditions de trois ou quatre semaines dans les prairies et les bois, surtout dans les bois , des bivouacs en toute saison dans la forêt vierge et près des eaux, — on en cherche toujours pour camper; une nourriture moins soignée que dans les garnisons plus voisines des centres de population ; ces conditions ne sont pas des meilleures, et cependant il résulte officiellement, nous disaient les chirurgiens militaires, de la comparaison des registres, très-bien tenus, des hôpitaux, que nulle part dans tous les États-Unis, la santé des soldats n'égale celle dont ils jouissent dans les forts du haut Texas.

Dès qu'on aura réalisé dans ces régions quelques éléments de vie sociale et d'un comfort qu'il est si aisé d'y créer, on y viendra de toutes les parties de l'Union chercher la santé, comme on va la demander en Europe, aux îles d'Hyères, au ciel de Nice ou de certaines parties de l'Italie.

Je vous ai donné une idée abrégée, sans doute, mais fidèle, de la configuration, de la fertilité, du climat et de la salubrité du pays dont nous nous occupons.

Ayant achevé ce tableau, j'éprouve presque un regret de n'avoir pu mêler plus d'ombres à sa lumière. Il est difficile de ne pas soupçonner l'illusion lorsqu'on ne voit aucun inconvénient sérieux

à côté d'une telle réunion de circonstances heureuses. Ce n'est pourtant pas notre faute. Brisbane et moi nous nous sommes efforcés, je peux le dire, d'étudier le revers de la médaille ; nous avons cherché avec le plus grand soin l'ennemi caché, s'il en était un, sur ce théâtre. Nous n'avons rien pu constater de sérieux en dehors de ce que je vous ai décrit. Les moustiques, qui sont un désagrément réel sur beaucoup de plages du sud, ne sont rien dans le haut Texas : nous n'y en avons pas vu, en juin, autant qu'on en voit souvent dans les chaleurs à Paris, tandis que j'en ai été vraiment tourmenté pendant mon séjour à la Nouvelle-Orléans. Nos chevaux n'ont eu à souffrir des taons que pendant trentesix heures sur la fin de mai, dans les clairières des Cross-timbers. Les serpents à sonnettes, comme les bandes des petits chiens de prairie dont ils mangent les jeunes, comme les grands troupeaux de buffalos (bisons), fuient rapidement devant les établissements et la culture. Les cochons en nettoyent promptement une localité. Ils sont beaucoup moins communs au Texas qu'ils ne l'étaient dans les États de l'Est et du Nord avant le peuplement de ceuxci. Nous avons vu moins de serpents à sonnettes dans tout notre voyage que Brisbane n'en rencontrait en une matinée, dans son adolescence, sur les bords du Niagara. Absence complète de bêtes féroces proprement dites. Les loups prennent quelquefois un mouton ou un petit cochon ; ils n'attaquent jamais, comme il arrive souvent, même en France, les chevaux ni le bétail. Les ours sont recherchés pour leur fourrure et pour une partie de leur chair. Les prairies et les bois foisonnent d'excellent gibier. Il est impossible enfin de rencontrer une nature plus amie, et en somme, le seul défaut que nous lui ayons trouvé et qui est commun à toute l'Amérique, c'est une assez grande abondance de fourmis : elles attaquent les jardins et leur nuiraient si on ne leur faisait la guerre. Elles se réunissent en grandes fourmilières qu'il est aisé de détruire.

Je suppose que les incendies annuels de la prairie sont pour beaucoup dans la rareté des serpents; et les brises, dans celle des

insectes nuisibles. Le mot d'insecte me rappelle que nous avons rencontré beaucoup de mûriers et que le pays paraît parfaitement approprié à la culture du ver à soie. Le mûrier, à son tour, me rappelle que parmi les arbres indigènes qui ont attiré notre attention, il faut mentionner des forêts de magnolias grands comme les chênes de nos bois, que je ne pouvais me lasser de contempler et d'admirer. C'est dans le bas pays surtout qu'ils abondent.

Je me résume en disant, sans crainte d'être démenti, que le Texas est la perle des trente-deux États de l'Union; qu'aucun de ceux-ci, du moins sur le versant de l'Atlantique, ne saurait lui être comparé, et que ses hautes vallées constituent l'une des contrées les plus favorisées du monde. Je ne doute pas que des plateaux choisis à des hauteurs convenables dans le Mexique, le Brésil, ou dans les autres États espagnols, n'offrissent des conditions naturelles aussi riches et aussi heureusement mariées ; peutêtre même, dans quelques points de ces beaux pays, la nature se montrerait-elle plus prodigue encore; mais l'État politique, social et industriel de la plupart d'entre eux, ne permet à aucune entreprise qui veut marcher d'un pas sûr et rapide dans une voie de grande prospérité, d'y songer aujourd'hui pour ses établissements, Il faut, jusqu'à nouvel ordre, les tenir pour fermés.

Les grandes données physiques du pays étant esquissées, il reste à prendre connaissance de ses conditions économiques et sociales. J'en parlerai sans rechercher une méthode trop raide, en suivant l'ordre où elles viendront sous ma plume ; toutefois, en constatant les faits, j'en indiquerai, autant que je le pourrai, les raisons ou les causes.

Le Texas est un État tout neuf. Durant le premier tiers de ce siècle il appartenait encore au vaste empire du Mexique. Son indépendance date de 1836, et sa libre annexion à l'Union, de

1845. Le haut pays, sous l'administration mexicaine, n'était guère encore qu'un magnifique désert. Longtemps, le littoral seul fut occupé par la race espagnole. Les parties basses, voisines du golfe, et les régions qui s'étendent à l'Est le long des frontières de la Louisiane et de l'Arkansas, s'étaient peuplées peu à peu d' Angloaméricains qui, une fois en majorité, secouèrent le joug du Mexique. Les tribus indigènes errantes et les grands troupeaux de buffalos, jouissaient sans réserve du parcours des prairies et des forêts de l'intérieur. Ces troupeaux et ces hordes rétrogradent, les uns et les autres, devant les cultures. Sur la West-fork de la Trinité, nous avons rencontré les derniers restes de ces tribus en marche sur le Territoire réservé, parcouru de vastes contrées qu'elles quittaient à peine, et souvent nos chevaux n'ont pu traverser les ravins profonds de la forêt qu'après avoir trouvé le passage encore très-reconnaissable que les bandes de buffalos s'y étaient frayé. C'est un fait général, au reste, que les plus beaux pays du continent américain sont encore presque impeuplés ou tout à fait sauvages.

Le peuplement du Texas a donc procédé du littoral, et de la frontière orientale par où il touche à la Louisiane et à l'Arkansas, ce dernier Etat de formation assez récente lui-même. Appuyée sur ces deux bases, la colonisation remonte les rivières et les vallées ; la direction moyenne de son mouvement est vers le nord-nord-est. Les settlers du Texas viennent presque tous des États voisins : à l'heure qu'il est on le connaît encore très-peu dans les États de l'Est et du Nord.

La zone supérieure de la colonisation se forme dans toute son étendue par une immigration d'origines diverses, mais dont les éléments ont cela d'analogue qu'ils arrivent tous sur le terrain avec rien ou à peu près. Nous en avons interrogé par centaines; c'était toujours la même histoire : celle de l'allemand Peutcher dans le Territoire indien.

L'un était venu avec sa famille, son waggon, deux chevaux et quatre ou cinq dollars ; l'autre n'avait plus qu'une paire de bœufs;

celui-ci rien du tout; la plus grande partie des origines étaient dans ces prix-là. Nous avons vu cela partout, et partout, au bout de quelques années, ces familles, dénuées naguère, se trouvaient entourées de bœufs, de vaches, de chevaux, de cochons qui leur appartenaient, de champs mûrissant abondamment pour elles le maïs, le blé, les patates, les pommes de terre, etc. ; de volailles leur fournissant des œufs, et de jardins quand on s'était donné la peine d'en faire.

Nous avons vu celui qui arrivait avec rien, rien du tout, travaillant chez un settler pour gagner la paire de bœufs et les semences avec quoi il devait, trois mois plus tard, commencer son établissement. Nous avons vu le père de famille déjà âgé, qui, débutant avec une vache, il y a cinq ans, avait nourri jusqu'ici douze enfants, dont l'aîné atteignait à peine seize ans, et deux femmes (les femmes ne font aucun travail des champs en Amérique), sans autre aide que son beau-frère. Un beau bétail, des chevaux, des cultures en plein rapport, étaient les conquêtes de ces cinq années.

Je n'en finirais pas de ces histoires. Un jeune charron français était arrivé, il y avait deux années, sur la haute Trinité, avec un dollar dans la poche pour tout bien ; il est maintenant propriétaire du plus bel atelier de Dallas, qu'il a fait construire à ses frais, et d'un capital industriel de six mille francs; il ne travaille souvent que la valeur de trois jours pleins par semaine. Son ami Bourgeois, qu'il était venu rejoindre, Français aussi et tailleur, nous disait qu'il gagnait facilement en un jour de travail les dépenses de toute la semaine. Il nous raconta, entre autres choses, chez Gouhénans, avec qui tous deux demeurent, qu'il avait reçu, pour prix de la coupe et de la couture d'un paletot d'été dont on lui avait fourni l'étoffe, une truie prête à mettre bas. Les produits de cette truie, qu'il n'eut qu'à laisser au bois, nourrirent son ménage pendant deux ans; il en vendit à son beau-père; les Indiens, qui étaient encore dans le pays, ne se firent pas faute d'en tuer : et quand il voulut changer de résidence, il réunit son troupeau et le

céda à un voisin qui lui en compta 80 dollars, soit 400 francsï Tout cela peut sembler fabuleux, je le sais. Je répète pourtant que je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les faits de ce genre dont nous avons été entourés. Il me deviendrait toutefois difficile de les détailler, car ils se ressemblent tellement, qu'ils commencent à s'homogénéiser et se confondre dans ma mémoire, n'y formant plus que la notion générale d'un état de choses. Nous ne pouvions en croire nos yeux et nos oreilles avant d'avoir résolu nous-mêmes les contradictions qu'offrent ces faits et qui semblent souvent inconciliables. Quand je demandais, par exemple : u Comment se peut-il faire que des bœufs, des chevaux, des cochons, qui ne coûtent absolument rien à élever et à nourrir, conservent cependant de bonnes valeurs vénales? » A cette question, comme à toute autre de même genre, on me répondait : u C'est comme cela. Pourquoi ? Nous ne nous inquiétons pas de le savoir % r, — L'explication de ces faits économiques qui nous surprenaient si fort, se trouve dans le jeu de diverses causes : l'arrivée en progression croissante d'une population nouvelle ; les communications qui, tout élémentaires qu'elles soient encore, permettent pourtant aux produits de descendre vers les zones du marché maritime ; enfin, l'énorme valeur du travail combiné avec les avantages de la première occupation.

Ces avantages, toujours considérables, souvent prodigieux dans tous les États de l'Union, sont appelés à dépasser au Texas les degrés de la loi commune. Le flot colonisateur, en montant sans cesse, développe une richesse proportionnelle aux puissances naturelles du sol. On gagne rien qu'en se maintenant en place. Au bout de dix ans, les premiers occupants d'un noyau de condensation, arrivés dénués, se trouvent riches, et quelquefois énormément. A Austin, par exemple, les lots de terrains à bâtir, qui étaient à 5 dollars il y a cinq ans, s'obtiennent difficilement aujourd'hui pour 6 mille. On nous citait, entre autres cas, un savetier allemand établi depuis une douzaine d'années dans la localité, dont la fortune, représentée par un zéro à son arrivée, s'élève aujourd'hui déjà à

plusieurs millions. Galveston présente, depuis quelques années, des faits peut-être plus extrêmes encore. Ces faits, tout incroyables qu'ils puissent sembler, ne sont que les points saillants de la loi générale de la plus-value qui marche avec le flot de la colonisation, envahit irrésistiblement tous les espaces occupés et monte partout à une hauteur proportionnelle à la densité de la population.

vu

Nous ne saurions, en Europe, nous faire l'idée de la quantité de mouvement dont la civilisation américaine est animée, de la rapidité avec laquelle y va le progrès et s'y développe la richesse publique. Cela ressemble à des contes de fées. New-York, en 1830, n'était encore guère qu'une ville de bois dont la population s'élevait à 200 mille âmes. Voyez-y aujourd'hui ! New-York comptait déjà 515 mille âmes en 1850. New-York a déjà plus d'une lieue de longueur sur une largeur croissante. New-York contient des avenues entières bordées de véritables palais de beau grès, de granit ou de marbre. Broad-way, le grand axe de la ville, est une large rue éblouissante de luxe et de richesses de tous genres. Il y a, tout autour de la baie qui enveloppe la ville, des terres où l'on voyait à peine quelques barraques il y a vingt ans, et sur lesquelles s'étendent des villes populeuses. Brooklyn, l'une d'elles, qui n'avait que 12 mille habitants en 1830, en a aujourd'hui plus de 100 mille, et l'île de Staten, inoccupée à la même époque, se couvre de villas et de maisons de campagne.

Et New-York, et toutes ces villes qui l'entourent, vont si vite, qu'après quelques mois d'absence on ne peut plus reconnaître des rues entières, ni de grands espaces de terrains qu'on avait laissés vagues. Dans ces rues tout est renouvelé ; tout est bâti ou en construction sur ces espaces. La ville, à la lettre, s'étend à vue d'œil. Un Français établi à New- York depuis vingt ans, m'a dit

avoir chassé aux canards sauvages pendant plusieurs années dans Canal-Street ; non-seulement la ville a atteint et débordé cet axe perpendiculaire à la longueur de la ville, mais il cessera bientôt d'occuper une position centrale.

Brisbane m'a montré à Buffalo un terrain qui lui a été donné, quand il avait 15 ans, par un ami de son père. — « Le lot que je vous donne, Albert, lui dit cet ami, n'a pas de valeur aujourd'hui ; mais si vous vivez assez longtemps, vous verrez le jour où il vaudra 10 mille dollars. Telle était la prévision d'un homme qui avait une très-grande foi à la rapidité de la fortune de l'Amérique. Brisbane n'a pas atteint l'âge auquel pensait le donateur. Il a refusé de ce lot 45 mille dollars en ma présence. La population de Buffalo, de quinze cents âmes en 1810, dépassait déjà 40 mille en 1850.

Au reste, voyons d'ensemble. Qu'étaient, il y a deux cents ans, les espaces occupés par l'Union? D'immenses déserts. Ces déserts portent à l'heure qu'il est une population de 25 millions d'hommes; le mouvement d'accumulation de la richesse sociale et la multiplication des forces productives de toute nature y vont à la vapeur. Les États-Unis ont vu leur population s'accroître de plus de 10 millions d'âmes dans les vingt dernières années ; ils en gagneront au moins 25 millions dans les vingt-cinq années qui commencent. Telle est la loi régulière de leur croissance (1). Sans doute la société américaine n'est encore qu'une Civilisation; mais tandis que nos Civilisations européennes sont des eaux qui croupissent et se corrompent, la Civilisation américaine est un grand fleuve qui coule et qui féconde. A parler nos termes, c'est une Civilisation ascendante, pleine de sève et de vigueur, qui fait sa fonction en conquérant la nature, en transformant les déserts, en multipliant et puissancialisant les instruments de travail, et qui s'élance dans la grande carrière du progrès social de l'humanité, en partant du

(1) Voici les chiffres exacts et la loi de l'accroissement.

Population des États-Unis.

Ann.l 1790 I 1800 I 1810 I 1820 I 1830 I 1840 I 1850 Pop.|3 929 82715 305 941 17 239 814|9 638 191J12 866 020|!7 069 453(23 263 488

maximum atteint par la Civilisation européenne et au-dessous duquel cette dernière a déjà descendu d'une phase et demie.

Mais laissant ces considérations générales et revenant à notre sujet, nous dirons que ces prodigieux phénomènes du progrès américain non-seulement s'étendent déjà au Texas, mais que, sans aucun doute, ils sont appelés à prendre, sur ce champ magnifique, dès qu'il sera mieux connu, des proportions extraordinaires pour l'Amérique elle-même. Jamais prévision humaine ne s'est assise sur des données plus positives.

Et cependant déjà, sans évoquer un avenir qui marche à grands pas, dont le mouvement est aussi visible et aussi certain que celui du soleil, les conditions présentes offrent des bases de prospérité, du caractère desquelles vous jugerez facilement. Il suffit, en effet, pour se faire l'idée de la largeur et de la solidité de ces bases, de réfléchir aux moyens par lesquels l'aisance se forme et la richesse se dégage actuellement sur ce théâtre. C'est à peine si ce que je vous ai dit plus haut peut vous faire concevoir la pauvreté universelle et la faiblesse extrême de ces moyens. La prodigalité de la nature fait, au Texas, lesjdix-neuf vingtièmes de ce que l'homme doit tirer de son travail, de son industrie et de sa science en Europe.

Qu'est-ce que cette armée qui, cependant, conquiert si rapidement au Texas? Une masse pauvre, dénuée, éparpillée et généralement aussi ignorante que privée de toutes ressources. Capitaux, instruments de travail, connaissances, relations, tout manque aux settlers. Ils s'établissent à 5, 10, 15 et 20 milles les uns des autres, et restent sans liens, sans secours réciproques si ce n'est ceux qu'ils se portent dans certaines circonstances tout exceptionnelles, et privés de tous les avantages que la division du travail assurerait à des populations plus denses. Croirez-vous que nous avons vu, chez presque tous les settlers du haut pays, moudre, avant le repas, dans des espèces de moulins à café, le maïs et le grain qui devaient faire la pâte, au quart cuite, que l'on mangeait un moment après sous prétexte de pain? Chaque settler est obligé de tout faire : ses

meubles grossiers, une partie de ses instruments, quelquefois même sa selle. C'est à coups de hache qu'il se procure des planches. Il chevauchera à 40 ou 50 kilomètres pour faire referrer un cheval ou raccommoder une charrue, etc.

Et ne croyez pas que ce dénuement des choses soit compensé par un excès de travail. Nullement. Le pionnier texien ne se fatigue pas trop. La nature lui est si prodigue qu'il se repose une partie de l'année, laissant la richesse lui venir sous forme de produits naturels, de bestiaux, de plus-value des terres, etc., et attendant que la Civilisation le rattrape pour lui apporter le confort, l'activité sociale et les jouissances qu'il ne dédaigne pas virtuellemment, mais dont il se passe tant qu'elles ne sont pas à sa portée. Il est d'ailleurs effroyablement rançonné par le commerce dont l'inorganisation multiplie les rouages intermédiaires. Le commerce américain n'a pas pour principe que les petits profits font les grands bénéfices ; il professe, au contraire, que ce sont les gros profits qui font les grosses fortunes, et s'il agit partout en conséquence, c'est particulièrement dans les pays neufs qu'il a les coudées franches.

L'état social des settlers, sur toute la largeur et la profondeur de la zone d'attaque, est quelque chose qui n'a ni nom ni place dans la série naturelle du cours du mouvement social. Subjectivement, c'est-à-dire quant à ses éléments, son action, son but et ses effets, cet état est très-supérieur sans doute à la sauvagerie, puisque c'est une graine de civilisation qui pousse très-rapidement. Mais, dans la forme, il lui est inférieur. Les sauvages, du moins, vivent réunis en hordes, en camps ou en tribus. Chez les settlers, le principe de morcellement est poussé à l'absolu. Bien que transitoire et temporaire, leur état n'en réalise pas moins l'extrême limite théorique de l'isolement : ambigu étrange qu'il faut classer au-dessous de la sauvagerie à certains égards, bien qu'il contienne virtuellement ici

une civilisation très-prochaine et très-riche. Quoi qu'il en soit, vous déduirez facilement de ce que j'ai dit, — et je pourrais ajouter d'autres motifs encore, plus particuliers à une partie des populations nouvelles du Texas, — qu'il est impossible d'imaginer, pour l'œuvre de la colonisation et de la conquête, des conditions plus misérables, des moyens plus infimes, et, si l'on peut dire ainsi, des forces plus débiles.

Ah ! quand nous avions sous les yeux ce contraste des choses, quand nous étions témoins de ce dénuement, de cette faiblesse de l'attaque, de ce manque absolu de tous les secours de la civilisation et de l'industrie ; et que nous voyions, néanmoins, la richesse pousser tout autour de ces pauvres barraques de pionniers, perdues dans les grandes solitudes ; quand nons avions devant nous le spectacle de cette immense marée de prospérité qui monte du littoral, qui monte toujours et gagne, sans que rien la puisse arrêter, les hautes terres ; quand nous contemplions cette munificente nature et que nous calculions ce qu'elle donne pour si peu de travail, ce qu'elle rend pour si peu d'efforts et d'organisation; nous nous sentions frémir d'impatience, de désir, de regret et de crainte ! C'étaient le désir et l'impatience d'attaquer, avec les moyens supérieurs que nous combinions dans nos esprits, ce champ de conquêtes si sûres et si belles ; c'était le regret de ne l'avoir pas connu plus tôt, le regret surtout que tous nos amis, nos frères en convictions sociales, ne pussent le voir comme nous. Et la crainte enfin, pourquoi ne vous le confesserais-je pas, c'était la pensée que, vous, n'ayant pas vu de vos yeux, nous restassions impuissants à vous transmettre la notion saisissante des choses et l'invincible attraction qui en émane. Ils savent bien pourtant, me disais-je en moi-même, que je ne mens pas! quand je leur dirai : voilà ce que j'ai vu, ils ne pourront douter que j'aie vu. Mais se décideront-ils? n'ayant pas vu euxmêmes, n'ayant pas senti, touché, respiré la réalité, pourront-ils se l'assimiler par transmission? se réveilleront-ils, entendront-ils le Surgite libérateur? ou bien, un moment tirés d'une atonie que les circonstances ont faite, ne se réveilleront-ils que pour dire : u Ce

serait bien beau... mais c'est trop loin ! » et retomber ensuite dans la torpeur européenne ?

Plus longtemps ma raison avait gardé, condensées dans son for intérieur, toutes les résistances, et plus je comprenais la valeur sociale de ces réalités qui en avaient triomphé, plus j'eusse voulu pouvoir porter cette réalité sous vos yeux pour triompher des vôtres. Je ne doutais plus de l'Amérique alors ! Elle était bien la terre de la réalisation, la terre heureuse, la Terre promise ; je ne doutais plus que de vous et de moi. Me serait-il donné de susciter en vous la résolution qui serait la conquête ! — Il n'y a qu'à vouloir; voudront-ils? Ces simples mots résument tous les sentiments qui m'agitaient.

Quoi qu'il en soit de mes craintes d'alors, vous devez déjà vous apercevoir que les circonstances sociales se présentent actuellement, au Texas, pour une entreprise comme celle que nous aurons bientôt à esquisser, non moins singulièrement favorables que celles qui y ont été réunies par la nature. Vous ne tarderez pas à reconnaître qu'elles dépassent celles-ci, s'il est possible, en garantie de grande prospérité.

Et en effet, dans cette société naissante, tout est à faire; et tout est à faire aux conditions les plus productives. Il y a tout à faire en importations d'industrie, de commerce, de science, d'éducation, de luxe même ; en greffe de procédés progressifs de tous les ordres, acquis et réalisés ailleurs par la civilisation. Tout y manque encore et tout y est virtuellement invoqué par la combinaison du dénuemen t primitif et du développement si rapide des grands éléments de la richesse matérielle. Le pionnier de l'extrême frontière se passe forcément de ce qu'il ne peut songer à se donner dans sa solitude, mais déjà la couche qui le précède est plus ambitieuse ; la rapidité des fortunes commerciales et le haut prix des importations et de tout

travail de métiers et de confections, en sont l'irrécusable preuve. Une colonie pourvue des éléments les plus ordinaires de nos civilisations trouverait donc, dans les circonstances sociales ambiantes, un champ de prospérité plus riche encore que celui de la nature.

Un exemple entre mille concrétera l'idée. En voyant descendre à travers la prairie de grands chars chargés de quelques énormes balles de coton, je disais à Brisbane : Essayez de calculer ce qu'il y aurait à gagner en montant, sur des points convenablement choisis, au bord des rivières, de puissantes presses mécaniques dans le genre de celles qui permirent à l'armée anglaise de transporter des fourrages en Espagne lors de la guerre de 1808? — Arrivé à Galveston, le principal port du Texas sur le golfe, j'appris que la presse à coton y fonctionnait déjà et qu'elle donnait 200 dollars de bénéfice par jour à chacun des trois ou quatre associés qui l'avaient réalisée. Qu'il y ait de l'exagération dans ces chiffres, c'est ce que je veux bien croire ; mais en faisant la marge grande, il faut certes que l'opération livre des produits énormes pour que l'on énonce dans la localité de semblables estimations.

D'après ce que vous savez du système des courants atmosphériques du Texas, vous comprenez facilement qu'il n'y a pas de pays au monde, y compris la Hollande, plus favorable à l'établissement des moulins à vent, et où ce mécanisme soit plus puissamment réclamé pour l'élévation des eaux, pour les moutures, pour la fabrication des huiles, le sciage des bois, et cent autres objets. Hé bien ! il n'y a pas un seul moulin à vent dans le pays. On ignore ce que c'est. Sur les trois quarts de la surface déjà habitée du pays on fait, comme je l'ai dit, les planches à coups de hache, on moud le grain dans des espèces de moulins à café. C'est à peine si nous avons rencontré, là où les settlements commençaient un peu à se rapprocher, d'informes manèges à bœufs ou à mulets. Une fabrication intelligente des principaux organes de ces machines trouverait bientôt partout à placer ses produits et donnerait rapidement des bénéfices considérables.

Mais ici, pas plus qu'en maint autre point de mon récit, je ne

saurais en finir si je voulais tenter une énumération. Depuis les plus simples opérations de l'alène, de l'aiguille, de la couseuse (déjà fort employée dans les États de l'Est), jusqu'à la construction des machines élémentaires appropriées aux besoins du pays, on n'aurait que l'embarras du choix entre mille branches toutes très-lucratives.

Enfin un noyau de colonisation quelque peu compact et procédant avec une idée d'ensemble, rien qu'en organisant ses propres transports et ses lignes de communication, s'emparerait avec la plus grande facilité, sur de larges zones longeant ces lignes, d'un commerce qui serait un bienfait pour les populations ambiantes, et dont les bénéfices dépasseraient encore ceux des autres branches.

Comprenez bien ceci : la pauvreté, au Texas, n'est pas une vieille pauvreté, une pauvreté résignée et stationnaire, un état normal, une habitude des populations, comme notre pauvreté d'Europe. S'il en était ainsi, il ne faudrait spéculer que sur les avantages directement fournis par la nature. Mais non; loin de là et tout au contraire, cette pauvreté n'est ici qu'une transition d'un moment, un début, un point de départ. L'aisance et la richesse galopent après elle. Ce fait, qui est capital, qui résulte à la fois et des données matérielles du pays, et de la nature de la population qui s'y porte, et du but que celle-ci s'y propose et qu'elle y atteint promptement, domine tout le champ des considérations que je viens de vous indiquer.

Dans un milieu où la matière de la richesse, la substance élémentaire de la prospérité et de la vie sociale, se créent si abondamment et si vite, tout noyau devient bientôt un centre de condensation, et s'assimile les éléments de la vie ambiante proportionnellement à sa masse de gravitation et à sa force de rayonnement. Il multiplie la vitalité du milieu extérieur et celui-ci puis-

sancialise incessamment la sienne à son tour. Or, il n'est pas, que je sache, un autre lieu au monde, à l'heure qu'il est, où les circonstances sociales offrent à l'esprit d'industrie, à l'importation des progrès acquis et réalisés par le travail de la civilisation, des moissons à la fois aussi abondantes et aussi assurées qu'au Texas; parce que nulle part ailleurs cette transition rapide de la pauvreté à la richesse n'est aussi générale, aussi certaine, aussi peu aléatoire, et que les faits historiques et les données locales ont conservé, jusqu'à ce moment, au pays un caractère presque exclusivement agricole.

Sans doute il y aura pour longtemps encore beaucoup à faire et dans de très-belles conditions au Texas. Mais si l'on y veut faire des choses merveilleuses, c'est-à-dire si l'on se propose d'y atteindre certainement des résultats énormes avec des moyens d'une infériorité relative, d'une disproportion que j'appellerai volontiers impossible ou ridicule, il ne faut pas perdre de temps. Pourquoi? pour une raison très-simple ; parce que le Texas va bientôt être mieux connu ; parce que l'œil du Nord commence à s'ouvrir et à regarder dans cette direction, et que la grande spéculation, les chemins de fer, l'industrie, les éléments propres de l'Est ne tarderont pas à y descendre. Or, ce sera tout autre chose d'avoir précédé cette invasion ou de venir postérieurement à elle. Établi avant, on profite gratuitement et abondamment du nouveau flot de plus-values et du grand mouvement d'affaires qu'elle apporte avec elle. Après, au contraire, les rôles sont renversés, et il faudra bien lui payer tribut.

Il y a, sur toute la confédération des États, et pour longtemps encore, même sans sortir des données de la civilisation, un développement de prospérité dont le marasme relatif de l'Europe ne peut donner l'idée. Mais partout le système de ce développement offre des points singuliers, des époques d'accélération, des temps où la vie nouvelle surgit et s'élance avec une abondance et une promptitude extraordinaires.

Saisir une telle époque, s'établir sur un point déjà brillamment privilégié par ses conditions naturelles, au moment d'une de ces

montées de grande sève qui font, en quelque sorte, éclater subitement la végétation sociale, être soi-même élément et substance de cette sève, c'est, au point de vue de la question et de l'esprit pratiques, une considération de premier ordre et qui vaut la peine qu'on y prenne garde.

Pour vous édifier sur ce point important je ne saurais mieux faire que de reproduire ici un document que j'ai trouvé sur le navire qui m'a ramené. Ce document, extrait d'une Statistique générale récemment publiée à Philadelphie, résume très -bien d'ailleurs tout ce que j'ai établi précédemment, et me servira à compléter les renseignements généraux que j'ai pour tâche de vous fournir. Voici la traduction textuelle du chapitre en question :

Texas. Configuration du sol, etc. — u La contrée est assise u sur une vaste plaine inclinée, descendant des hauteurs montait gneuses de l'Ouest, s'abaissant graduellement vers le Sud-Est, u jusqu'aux plaines du littoral, et sillonnée d'une multitude de « cours d'eau dans cette direction.

u Cet ensemble se divise en trois zones distinctes. La première, « comprenant les plaines qui commencent à la mer, s'étend sur u une bande de 50 à 1 00 milles de largeur. C'est une région basse, u d'une extrême fertilité; son sol d'alluvion, très-riche, ne préu sente pas ces fondrières et ces eaux stagnantes si communes sur u toutes les plages maritimes des autres États du Sud. Les bords u des rivières y sont couverts de bois superbes. Les meilleurs pâu turages y abondent.

u La zone suivante est une région très-étendue, dont le sol s'onu dule et qui se présente sous l'aspect de prairies coupées de forêts, u d'une végétation puissante. Le sol, formé par des terres calcaires u et siliceuses, est excellent.

ii La dernière zone, la plus élevée des trois, qui s'avance et

u s'étend en partie sur la grande chaîne connue sous le nom

u d'Alpes mexicaines, contient de grands plateaux très-fertiles,

u des montagnes produisant les plus nombreuses variétés d'arbres

u et d'arbrisseaux, et des vallées d'une productivité à rendre à

u l'agriculteur cent fois le prix de son établissement (extraordi-

u nary fruitful, capable of repaying the soil of the husbandman a

u hundred fold). On peut affirmer sans crainte que cet immense

u État présente à l'agriculture, sur toute l'étendue de sa surface,

u une des plus admirables contrées de la terre entière.

u Les bois se rencontrent partout. Les essences les plus com-

u mimes sont le chêne vert, de qualité supérieure, plusieurs autres

u variétés de chênes, l'hikory, l'orme, le noyer, le sycomore, de

u nombreuses espèces d'acacias, de cyprès, des caoutchouks, etc.

u Les terres hautes produisent de belles parties de cèdres, de pins

u et d'espèces similaires. Les fruits et les plantes potagères de

a toute sorte désirables, s'y cultivent avec autant de facilité que

u de succès. Les pêches, les melons, les raisins et les autres fruits \

u des climats tempérés, y viennent à profusion, tandis que les

u figues, les oranges, les citrons, les dattes, les ananas, les olives

u et les autres fruits des tropiques abondent dans les parties méri-

u dionales. w \sl^ *

u Les produits de la grande culture sont les cotons (l'espèce à u longue soie) le maïs, le blé, le seigle, l'orge et les autres grains, u la canne à sucre, les pommes de terre, les patates, etc. Le riz et u le tabac croissent sur plusieurs points et parmi les plantes indice gènes on compte l'indigo, la vanille, la salsepareille et nombre u de produits médicinaux. Des quantités considérables de bétail, u de chevaux, de mulets, de moutons et de cochons s'engraissent u sur les prairies, sans réclamer à vrai dire aucun soin. D'énormes u troupeaux de buffalos et de chevaux sauvages parcourent les u prairies ; les cerfs, les ours et plusieurs autres espèces de gibier u s'y montrent à profusion. Aucun État de l'Union n'égale ou u n'approche le Texas pour la richesse des pâturages.

u Indiens. Le territoire et son voisinage sont encore infestés a par des hordes d'Indiens, dont la plupart subsistent d'incursions a et de déprédations, et montrent souvent les dispositions les plus a destructives et les plus sanguinaires. Des efforts constants et u croissants n'ont cessé d'être opposés à leurs maraudes, et d'être a faits pour les amener à un état de paix et d'amitié relatives. a Mais jusqu'à ce que la contrée ait atteint une densité de popuu lation plus forte, ce résultat si désirable ne sera probablement a pas atteint. La population de l'État, en 1850, était ainsi réparer tie : Blancs, 154,000 ; noirs, libres, 331; esclaves, 58,161. a Total, 212,552.

u Climat. Les voyageurs et les résidents s'accordent à repréa senter le Texas comme jouissant d'un climat délicieux et d'une u salubrité remarquable partout, sauf quelque peu d'exceptions à a certaines saisons.

u Comme en Californie, l'hiver ou la saison des pluies commence u en décembre et finit au mois de mars ; le reste de l'année, qui u comprend le printemps, l'été et l'automne, est la saison sèche. a L'hiver n'est jamais rigoureux et la neige s'y montre peu si ce a n'est sur les sommets des pics. La chaleur de l'été, quoique inu tense, est grandement tempérée par les brises régulières et raa fraîchissantes qui se lèvent tous les jours avec le soleil et ne u tombent pas avant trois heures de l'après-midi. Toute l'année a d'ailleurs l'air des nuits est rafraîchissant. D'avril à septembre u la température varie cfê 63 à 100° Farenheitt, la moyenne à u midi étant d'environ 83°. En été, la fièvre intermittente se monu tre ordinairement dans les terres basses, sur les plages du golfe, u quoiqu'elle y prenne rarement un caractère épidémique. '5

Voilà comment l'on écrit déjà au Nord sur le Texas. Pour bien apprécier ce document, il faut savoir quelle était la réputation du

pays naguère. L'éloignement du Texas, sa situation à l'extrémité méridionale de l'Union, le peu d'élévation de ses plages maritimes et les récits fabuleux auxquels son origine donna lieu, avaient accrédité sur ce pays les notions les plus fausses et les plus absurdes. On l'avait tout d'abord assimilé aux parties les plus malsaines des États du Sud ; sa réputation civile n'était pas meilleure que sa réputation sanitaire : on le représentait comme l'asile de tous les voleurs et de tous les bandits de l'Union ; enfin il était convenu que les hordes des plus féroces sauvages le ravageaient à qui mieux mieux, et que des aventuriers, des scissionnaires, des blancs aussi sauvages que les Cadoes ou les Comanches pouvaient seuls songer à s'y établir. Combien de personnes, avant notre départ, ne nous ont pas conté à nous-mêmes de semblables choses ! On nous avait bien fait, des vents du Texas, — la couronne de son magnifique régime climatologique, — un épouvantail terrible.

Le document ci-dessus prouve que l'on revient de ces erreurs, bien qu'il en contienne encore quelques-unes. L'auteur, qui s'est entouré des meilleurs renseignements qu'il a pu se procurer au Nord, décrit les choses telles que nous les avons vues ; seulement, la division de l'année en saison sèche et en saison de pluies est une fausse application au Texas de ce qui constitue le régime de beaucoup de pays méridionaux ; la pluie, comme je l'ai dit, s'y répartit ordinairement d'une façon presque régulière sur toute l'année, on nous l'a formellement affirmé. Quant à l'affaire des sauvages, c'est une erreur plus grossière et véritablement risible.

Les frontières des Étals-Unis, mobiles du côté des Indiens, sont de distances en distances semées de forts. A la première inspection de ceux-ci, nous pensâmes que les Indiens du Sud étaient aujourd'hui peu redoutables. Ces forts sont de simples baraquements qu'on ne se donne pas seulement la peine de fermer par des barrières de bois, et leurs garnisons ne contiennent souvent pas plus de 50 ou 60 hommes.

Le jour où nous arrivâmes à Preston, la femme de l'auberge où nous couchâmes nous racontant les dangers que l'on courait dans

le pays il y a sept ou huit ans, nous dit : u Je m'attendais toutes les nuits à être assassinée. Le pays était plein d'Indiens; il n'y avait presque pas de blancs, et quand mon mari n'était pas à la maison, j'étais obligée de me tenir le soir devant la porte avec un oâton pour la garder. » C'était une petite femme de la Virginie qui avait plus l'air d'une poupée que d'un athlète. Nous dûmes conclure que les hordes féroces du Texas ne devaient pas avoir été bien redoutables.

Au reste, on ne laisse plus les tribus en dedans des lignes des forts, et ceux-ci avancent à mesure que les établissements se forment derrière. Et quand les Indiens occupaient encore le pays, les settlers ne s'en fixaient pas moins au milieu d'eux, isolés et hors de tous secours immédiats les uns des autres. Des fanfaronnades, des récits exagérés, multipliés par les distances, ont été les véritables causes des fables longtemps accréditées au Nord sur les tribus du Texas. J'ai causé avec les héros des grandes guerres indiennes, je me suis fait raconter les fameuses campagnes qui eurent tant de retentissement il y a 10 ou 12 ans, et qui ont encore leurs échos dans les États éloignés : tout cela s'est réduit, dans la bouche des chefs des expéditions eux-mêmes, à quelques poursuites de partis qui avaient volé des chevaux. Je le répète d'ailleurs, ces temps sont totalement passés, et en circulant seuls sur les extrêmes frontières, nous avons reconnu par nous-mêmes, aussi bien que par les témoignages unanimes dans les parties déjà habitées, que la sécurité du pays est aujourd'hui partout très-supérieure à celle dont on jouit dans les rues de Paris, de Londres ou de New- York.

Quant à la population blanche, bien qu'elle n'ait pas eu toujours l'origine la plus virginale, elle n'en est pas moins, en fait, une des bonnes des États, la population agricole surtout. La vie est si facile au Texas qu'on n'y voit pas un mendiant et qu'on n'y connaît d'autres vols que ceux qui se pratiquent très-légalement dans tous les pays civilisés. Je ne veux pas dire que le Texas n'ait été le refuge de plus d'un scissionnaire ; mais je dis que le scissionnariat, passez-moi le mot, ne s'exerce pas au Texas. On y fait des affaires,

voilà tout. Somme toute, je le répète, le pays est des sûrs parmi les plus sûrs.

Quoi qu'il en soit donc du passé, des fables effrayantes et de leurs causes, ce qu'il y a de certain c'est que la lumière se fait rapidement à l'heure présente, et que la réalité, dès qu'elle sera en plein jour, ne tardera pas à appeler sur ce grand et beau pays, les capitaux, l'industrie, les entreprises et la spéculation du Nord. Le rapport que le capitaine Marcy imprimait quand j'ai quitté New- York, et que je suis étonné de n'avoir pas encore reçu, hâtera cette époque déjà préparée par ses lectures (expositions orales) de l'année dernière, qui fixèrent notre attention et déterminèrent la direction de notre voyage. J'ajouterai ce fait significatif, c'est qu'à notre retour nous avons rencontré, entre Galveston et Austin, des notabilités capitalistes de New-York qui venaient s'enquérir ellesmêmes de l'état des choses et voir ce qu'il y a à faire en acquisitions de terrains, constructions de chemins de fer et opérations de grande spéculation. Déjà l'exécution des premières voies de ce genre est commencée dans le bas pays, et il est assez fortement question de la vallée de la Trinité ou de la rivière Rouge pour la fameuse ligne du Pacific-Railroad, destinée à joindre, à travers les terres de l'Union, l'Atlantique et le Pacifique. Au train dont vont les choses en Amérique et particulièrement les entreprises de chemins de fer, un point en tout cas est certain, c'est que si la ligne principale de la Californie ne coupe pas ces vallées, une branche des plus importantes du système du Sud traversera la contrée (1).

Arrivés ici, vous pensez probablement que j'ai épuisé la série de ces facteurs exceptionnels dont la réunion élève à une si haute puissance le coefficient de la virtualité actuelle du Texas. Hé bien ! non, et comme en dernière analyse tous ces facteurs, quels qu'en

(I) Au moment où je corrige les épreuves de ce chapitre, je reçois des nouvelles qui montrent que les choses ont beaucoup marché depuis que j'ai quitté le pays. Brisbane vient de m'envoyer une carte sur laquelle le projet le plus probable de la ligne texienne est tracé. — Voir la carte du Texas à la fin du volume.

soient le nombre et la valeur, s'expriment par des faits positifs, avérés, que je me contente de vous rapporter, qu'on ne peut contester, qui sont là, qui d'ailleurs se tiennent entre eux et dont, après tout, les liens, les origines et les causes s'expliquent clairement, je n'ai rien à craindre et je continue mon témoignage. Le nouvel objet dont je vais parler est aussi considérable que son énoncé est simple. Il s'agit du prix des terres.

Vous vous dites : c« Soit ! les terres sont ici plus fertiles que dans tous les autres États. Ce fait est acquis. Mais le prix de ces terres n'y est, du moins, pas inférieur. r> Hé bien ! non, le prix le plus élevé d'acquisition des terres libres est encore, à l'heure qu'il est, de 625 pour 100 meilleur marclié au Texas que dans tous les autres États. L'acre des terres libres coûte, dans tous les États, un dollar un quart ou 125 cents (1). L'acre, au Texas, s'obtient encore au prix de 20 cents. — Voilà le fait.

Ce n'est pas tout : dans des conditions que vous connaîtrez tout à l'heure l'acre revient à 6 cents seulement, c'est-à-dire que la terre y est, en ce cas, 21 fois meilleur marché que dans les autres États !

Remarquez que je ne parle pas de terres déterminées, mais de terres que l'on choisit à volonté sur tous les espaces non encore appropriés. — Expliquons ce mystère.

Aux États-Unis, les terres vierges appartiennent généralement à l'Union, qui les vend au prix uniforme de 1 dollar 1/4 l'acre ; telle est la loi commune.

Mais, premier point, le Texas, démembrement du Mexique et

(1) Le cent est à très-peu près, notre sou de 5 centimes : 100 cents valent un dollar. Un dollar vaut à Paris 5 francs. La valeur réelle est de fr. 5,48, et sa valeur théorique, aux États-Unis, de fr. 5,38. (Goodrich.)

L'acre Américain est sensiblement 2/5 de l'hectare; exactement, ares 40,4671.

État indépendant, s'est réservé dans son acte de libre annexion à l'Union, la propriété pleine et entière de ses terres.

Second point, lors de la guerre de l'indépendance, le gouvernement Texien, obligé de recruter des forces contre le Mexique, dut appeler des volontaires et leur offrir, pour appât et récompenses, d'immenses concessions territoriales, qui furent effectivement distribuées sous forme de bons au porteur, nommés head-rights, donnant droit à la propriété de la quantité de terres énoncée dans le titre, à choisir sur les surfaces libres.

Or il arriva que ces volontaires, aventuriers étrangers pour la plupart, se dépêchèrent de faire argent chacun de son head-right : d'aussi énormes espaces de terre, jetés sur le marché, firent tomber les prix à des chiffres presque nuls, et longtemps même après la guerre, les causes dont j'ai parlé plus haut pesèrent sur une émission déjà écrasée par son propre poids.

Tant est que l'acre de terre n'était coté, en head-rights, que 5 cents (25 centimes), il n'y a pas plus de 5 ans. Mais cette période d'extrême avilissement est passée : en 5 ans les head-rights, s'élevant en progression régulière, ont réalisé un accroissement de 400 pour 100 ; ils se tenaient, lors de notre passage, entre 18 et 22 cents l'acre, soit 1 fr. — Remarquez, je vous prie, combien un tel accroissement, dans les dernières années, est significatif, et confirme ce que j'exposais tout à l'heure sur la phase actuelle du Texas. Evidemment cette phase de très-rapide transition ascendante que j'annonçais, n'est pas seulement préparée, mais bien réellement déjà commencée.

Ce n'est pas tout. Eu égard à l'étendue si vaste de ses terres et à l'intérêt du pays à être promptement peuplé, la loi texienne fait à tout immigrant la concession de 320 acres de terre, à choisir d'un seul tenant, moyennant une rétribution de 20 dollars pour différents frais. Le prix de l'acre est, dans ce cas, d'environ 30 centimes.

En résumé, les prix étaient, il y a 5 ans, par head-rights : l'acre, 25 centimes ; l'hectare, 60 centimes. Ils sont aujourd'hui, par la même voie : l'acre, 1 fr.; l'hectare, 2 fr. 50 c. Et par voie

d'établissement direct : l'acre, 0 francs 30 c; l'hectare, 0 francs 75 centimes.

Tel est, sur ce sujet, l'état des choses en ce moment. La lieue carrée, de 1600 hectares, qui valait 1000 fr. il y a 5 ans, en headrights, en vaut maintenant 4000, et s'acquiert d'ailleurs pour 1200 fr., par chaque douzaine de colons arrivant.

Telles sont les causes, toutes particulières au Texas, résultant de son histoire propre, de son immense étendue et de l'origine obscure et aventureuse dont il se dégage, qui font que les terres libres, malgré leur supériorité incontestée, sont encore, dans cet État, 6 fois un quart moins cher pour un cas, et 20 fois pour l'autre, que dans les autres parties de l'Union américaine.

Vous connaissez maintenant les données générales de la nature et les circonstances sociales et économiques qui constituent l'état présent des choses dans ce pays. Ce que je vous ai dit vous met en état d'apprécier par vous-mêmes, non-seulement la valeur des données fixes, dont la réunion forme le fonds inaliénable de ces contrées si hautement privilégiées, mais encore les circonstances historiques, tout exceptionnelles elles-mêmes, qui y ont préparé ce moment 2?ratique, cette phase de vigoureuse transition ascendante, ce grand mouvement de première sève sociale dont j'ai essayé de vous donner l'idée. Tous les jeunes États de l'Amérique présentent plus ou moins régulièrement ce phénomène à leur tour ; mais il doit dépasser, au Texas, les proportions ordinaires, par cela même qu'il a été plus retardé, et que les énormes avantages que le pays réunit ont été plus longtemps voilés par des erreurs qui s'évanouissent et des craintes qui n'ont plus de motifs réels aujourd'hui.

On peut même ajouter que ce n'est pas seulement en Amérique que le jour est en train de se faire sur la virtualité du Texas. Un extrait des Annales du commerce extérieur, tout récemment inséré

au Moniteur (N° du jeudi 27 octobre dernier), prouve que la réalité commence à pénétrer en Europe. C'est un document à joindre à celui que j'ai précédemment cité. La publication au Moniteur, et la place qu'il y occupe, lui donnent le caractère d'un avertissement administratif adressé au commerce français sur les débouchés que le prochain avenir de ce pays peut offrir, si l'on se met en mesure d'en profiter (1).

Pour moi, vous ayant esquissé cette série d'éléments de prospérité, que la nature s'est plu à faire concourir pour composer l'apanage extraordinaire de ce pays, je livre à vos méditations les faits par lesquels chacun de ces éléments se manifeste, je vous invite à estimer vous-mêmes la valeur propre de chacun de ces facteurs, et à en calculer le produit. Vous ayant initiés aux dispositions d'esprit avec lesquelles j'ai abordé les choses, vous ayant ensuite rapporté celles-ci telles que je les ai vues, et vous en ayant fait con-

(I) On peut lire cet article au N° ci-dessus indiqué; j'en extrairai quelques passages, pour ceux qui n'auraient pas le Monitetir sous la main. L'article est intitulé : États-Unis. Notice sur le Texas. « Durant l'année 1852, y est-il dit, le commerce « de Galveston a pris, en même temps que la prospérité générale du Texas, un « essor remarquable; les récoltes de tous genres, sucres et cotons, ont presque dou- « blé; des relations directes ont été établies avec l'Europe et principalement avec « l'Allemagne.

« II est arrivé beaucoup d'émigrants européens directement d'Allemagne, et par « la Nouvelle-Orléans. 11 est venu par la voie de terre un plus grand nombre « d'Américains, des États à esclaves de l'Atlantique, dont les terres s'épuisent tous « les jours...

« Il est regrettable que le commerce français, qui a tant besoin de débouchés, « n'ait fait encore aucun effort sérieux pour exploiter un Etat dont les Allemands « ont presque le monopole, et qui, dans peu d'années, sera vraisemblablement le « plus important des États-Unis, pour la production du sucre et du coton...

« Le climat de ce nouvel État de l'Union est très-salubre, sauf sur le bord des « fleuves près de la mer où les fièvres sont à redouter...

« Les terres sont à très-bas prix; on en obtient depuis 50 centimes jusqu'à 10 fr. « l'acre (a). La proximité des rivières, des routes, des villes ou villages, constitue « le prix de la terre, aussi bien que la qualité...

« Il n'y a rien à craindre des Indiens, sauf dans l'Ouest et sur le Rio-Grande. La « fièvre jaune est généralement inconnue au Texas hors des centres de population, « et, dans tous les cas, à 100 milles de la mer. A cette distance le pays s'élève et « B'étend en plaines ondulées et entrecoupées de bois... »

(a) Les terres indiquées à 10 fr. l'acre sont des terres appropriées. Ce chiffre ne signifie donc rien. {Note de l'auteur.)

naître les causes naturelles ou les origines historiques, ma tâche à ce sujet est accomplie.

Comprenez bien seulement ceci : c'est que, par la lecture de ce simple récit, vous connaissez beaucoup mieux le Texas que l'immense majorité des Américains, — y compris la plus grande partie de ses propres habitants, dont la masse, encore peu cultivée, a plus l'instinct de la valeur du pays, qu'elle n'en saurait avoir l'intelligence raisonnée. En tous cas, dans ce Rapport rapide où, pour la première fois que je sache, le Texas réel et actuel est exposé avec quelque ensemble (1), j'affirme ceci : c'est qu'il se rencontre, dans ces contrées, une combinaison tout à fait extraordinaire de conditions, dont plusieurs constitueraient, même séparément déjà, des privilèges rares et exceptionnels, et que, en ce moment surtout, il est aisé d'y atteindre, avec des moyens relativement minimes, des résultats énormes.

J'affirme ceci en novembre 1853 et je demande qu'il en soit pris acte. Je sais qu'il ne se passera pas beaucoup d'années avant que cette affirmation ait reçu, des faits extérieurs et quoi qu'il arrive, une confirmation éclatante, et c'est dans l'intérêt de ma responsabilité que j'en demande aujourd'hui la constatation entre nous.

(1) J'ai appris, depuis l'époque où a été publiée la première édition de ce Mémoire, qu'on avait écrit en Allemagne un assez grand nombre de brochures sur le Texas. Mon ami Ch. Burkly, de Zurich, qui les a toutes lues, m'a dit qu'elles ne font que confirmer mes propres documents.

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