CHAPITRE FINAL
Les communications verbales ou écrites que j'ai eues avec nombre des nôtres, depuis la publication des Statuts de la Société de Colonisation, m'ont démontré qu'ils avaient été généralement trèsbien compris dans leurs dispositions importantes et que je pouvais me dispenser d'entrer dans une étude détaillée des articles, ainsi que j'en avais eu l'idée en commençant la rédaction de la Quatrième Partie.
Toutefois, à la veille de quitter l'Europe pour le terrain des opérations, et en vue de compléter, en ce qui me concerne, le travail de l'année 1854, je vais procéder à une revue très-sommaire des Titres ; cette revue me fournira sans doute l'occasion de quelques explications qui, m'ayant été demandées par plusieurs, ne seront peut-être pas dépourvues de toute utilité pour d'autres.
En tête des Statuts, nous rencontrons d'abord le personnel de la Gérance. Allyre Bureau et Ferdinand Guillon sont trop connus dans l'École pour qu'il soit besoin de justifier la position qu'ils occupent ici. Aptitudes, capacités, caractère, droiture du cœur et de la raison, de longues années de pratique et de dévouement à l'œuvre commune, répondent. Je dirai seulement, pour ceux de nos amis qui ne le savent pas, que Guillon a passé depuis 1852 dans deux administrations importantes, et qu'il y a déployé des facultés supérieures d'activité organisatrice qu'il n'avait pas eu,
jusque-là, l'occasion de manifester et qu'il ne se connaissait peutêtre pas encore lui-même.
Quant au troisième nom de la Gérance, moins connu de nos amis que les deux autres, il n'y a qu'un mot à leur en dire, c'est que, à un dévouement éprouvé, et aux qualités intellectuelles et morales les plus solides, Godin-Lemaire joint les aptitudes générales, les connaissances et le sens pratiques qui constituent partout une capacité industrielle éminente.
Je demande pardon à mes trois amis de donner, sans plus de façon, mon opinion sur eux ; mais, j'ai cru devoir, en tant que fondateur de la Société, régler tout d'abord, en sincérité et vérité, ce compte personnel entre la Gérance et les autres associés.
Titre I. — Le but de la Société a été suffisamment exposé pour que les dispositions des art. 1, 2 et 3 n'exigent pas ici de nouveaux commentaires.
Une grande portion des titres de la Société étant naturellement destinée à venir sur les lieux des opérations coloniales, le siège social y sera transporté, un peu plus tôt un peu plus tard, du gré des actionnaires. Jusque-là, il devait rester en Europe. Lorsque ce siège sera transporté en Amérique, la Société, sans rien changer aux clauses et conditions du contrat réglé par l'acte actuel, aura à revêtir les formes usitées en Amérique (formes voisines de celles de nos sociétés anonymes) et à se faire incorporer. Affaire ultérieure.
Titre II. — Nous avons déjà engagé nos amis à faire inscrire en nom leurs actions. C'est le seul moyen de n'avoir pas à redouter la perte d'un titre. L'inscription en nom deviendrait d'ailleurs obligatoire quand il s'agirait de rendre payables en Amérique des actions délivrées en Europe.
La rédaction de l'art. 13 laisse quelque chose à désirer. Il conviendra de le modifier comme suit :
Le dollar américain est l'unité monétaire delà Société; toute-
fois, celle-ci effectue les paiements des sommes dues aux titres émanés d'elle, en monnaie du pays où ce payement est exigible et au taux moyen du change calculé, au lieu du paiement, sur les 15 jours écoulés avant celui de l'exigibilité.
Il a été donné dans la 4e Partie, au sujet des actions à prime et des actions à dividendes, des explications trop développées pour que nous ayons à y revenir. Un seul mot, en réponse à une observation qui s'est formulée ainsi : u Je me serais senti plus heuu reux si j'avais mis en portefeuille des head-rights, parce que je u me serais regardé comme indéfiniment membre de la Société, u tandis qu'avec le système adopté, j'aurai la chance de voir le u capital augmenter, mais, plus l'augmentation de valeur sera rau pide, plus tôt je serai remercié par l'effet du remboursement des u titres qui seront entre mes mains : ceci me con triste. » — L'auteur de ces lignes n'a pas réfléchi lo que des head-rights ne pouvant pas, en restant dans les portefeuilles particuliers, constituer une société, il aurait toujours fallu qu'ils en sortissent ; 2° qu'on fait toujours partie de la Société quand on est porteur d'actions à dividendes remboursées. Les actions à dividendes remboursées ne sont pas pour autant amorties, comme les actions à prime, et l'on sait d'ailleurs (art. 28) que celles-ci ont, six mois encore après la clôture de l'émission du capital social, la faculté de se transformer en actions à dividendes. — L'objection de l'ami à qui je viens de répondre était donc erronée.
Pas d'observations sur les Titres III, IV, V et VI.
Titre VII. — On a demandé la raison de la distinction établie entre les plus-values antérieures à l'émission du capital social, lesquelles engendrent des titres de plus-vahies, et les suivantes qui donnent naissance à des bons de j)lus-values, les premiers reproductifs de parts et pas les secondes.
La réponse est que, une fois le capital social formé, il n'est plus nécessaire d'en mesurer, les unes avec les autres, les valeurs des
alluvions successives, et que la reproduction des parts attribuées aux plus-values, postérieurement à la formation complète du capital social, n'eut servi qu'à faire des avantages, qui fussent devenus de plus en plus forts, à la Gérance, à l'Agence exécutive et à la fondation. L'idée primitive étant le partage par moitié des bénéfices nets de la Société entre le capital, après son remboursement intégral, et ces trois éléments, on s'en est rapproché autant que possible en procédant par tiers seulement, pendant les époques de reproductivité des plus-values, et par moitié ensuite.
Titres XIII et XIV. — On a demandé pourquoi je n'avais point pris rang dans la Gérance et avais accepté une position subordonnée et révocable.
Je n'ai point accepté cette position : c'est moi-même qui ai proposé ce mécanisme et ces relations de la Gérance et de l'Agence exécutive. Il est facile d'en comprendre les motifs.
Tant que la grande majorité des intéressés dans la Société et du personnel virtuel de la Colonisation est en Europe, le siège de la Société, et conséquemment la Gérance, doivent être aussi en Europe. Rien de plus naturel. La Société, dans ses débuts, ne doit donc avoir en Amérique, qu'une Agence exécutive.
Or, il est de l'essence des choses qu'une Agence exécutive soit subordonnée à la Gérance. Ma position naturelle, en Amérique, par rapport à la Société, est celle d'un général chargé de la direction d'une expédition lointaine. Un général, dans ce cas, reçoit des pouvoirs réguliers pour agir ; mais il est subordonné au Gouvernement de l'État dont il dirige les forces en campagne. L'État est ici représenté par la Société dans son ensemble, et le Gouvernement par la Gérance. Il n'y avait pas moyen de trouver une autre combinaison conforme aux convenances des choses et aux dictées de la logique. — Au reste, ainsi que je l'ai déjà fait observer, ces dispositions sont essentiellement transitoires. Notre Société est appelée à avoir dans quelques années son siège et la plus grande partie de son personnel en Amérique, et à ne plus conser-
ver en Europe que de simples agences qui suivront facilement des courants d'opérations tout formés; alors comme alors. C'est aux formes à épouser les situations ; on les doit savoir mettre toujours en harmonie avec le fond essentiel et les données actuelles des choses.
Le Titre XV n'appelle aucune observation.
Titre XVI. — On avait proposé de limiter le nombre de voix auxquelles la même personne peut avoir droit dans l'Assemblée générale. Je fis remarquer que ces sortes de restrictions peuvent être introduites avec efficacité lorsqu'on a affaire à des actions nominatives, mais qu'elles sont parfaitement illusoires en présence de titres au porteur. Qu'arrive-t-il, en effet, dans ce cas ? que le propriétaire d'une masse d'actions divise celles-ci entre un nombre voulu d'amis ou d'agents qui entrent ainsi dans les assemblées, sans y avoir aucun intérêt sérieux, et y votent par consigne donnée d'avance. C'est tout ce qu'il y a de pire.
Pas d'observations utiles sur les titres suivants.
Revenons sur nos pas pour répondre à une observation qui a été faite sur l'article 48. Un de nos amis s'est effrayé de cet article et a cru y voir une cause de ruine certaine pour la Société. Cette crainte tient à une erreur d'interprétation qu'il est à peine nécessaire de relever. Il est même assez difficile de se rendre compte de l'hypothèse où devait se placer l'auteur de l'observation. Il fallait, en effet, qu'il crût voir dans l'art. 48 quelque chose comme un droit du porteur d'actions à fixer lui-même la valeur des objets qu'il se propose d'acquérir de la Société, et à imposer à celle-ci l'obligation de les lui vendre à ce prix, qu'il aurait ainsi fait.
La Société acquiert des terres, fait des approvisionnements, etc., en vue de la Colonisation que son but est d'établir et de développer.
Les colons se présentent : ils font marché avec elle pour en obtenir, qui des terres, qui des instruments de travail, qui des denrées, etc., toutes choses qu'elle n'a acquises elle-même qu'en vue de la revente aux colons. Le marché conclu, si ceux-ci sont porteurs d'actions, ils ont la faculté de payer leurs acquisitions par la voie du remboursement anticipé de leurs titres. Voilà ce que l'on a généralement compris et ce qui est effectivement dans le 1er paragraphe de l'art. 48. — Je ne puis voir en quoi ces opérations, — essentiellement colonisatrices de leur nature, — peuvent nuire à la Société qui a ces opérations pour but, et à ses finances.
Le second paragraphe du même article prévoit encore d'autres cas de remboursement anticipé, par l'application à d'autres faits que ceux d'acquisitions d'objets meubles ou immeubles appartenant à la Société. Cela est vrai ; mais, dans ce cas, la chose est facultative de la part de la Société et il est formellement stipulé que ses représentants n'useront du droit conféré par les Statuts que pour autant que les dépenses à couvrir ainsi auraient été faites d'accord avec eux et seraient jugées utiles à la Colonisation. Il n'y a donc ici rien de dangereux en principe ; l'abus seul pourrait devenir fâcheux ; mais le danger de l'abus est de toutes les facultés imaginables : on en citerait difficilement dont le mauvais usage ne fut capable d'entraîner des conséquences mauvaises. Cela ne prouve rien contre les facultés.
Quelques autres personnes ont eu une préoccupation tout-à-fait inverse. Elles se sont demandé si la Société ne vendrait pas trop cher aux colons, si le capital n'exploiterait pas le travail. Un de nos amis, même, qui a le projet de lever dans sa localité une certaine masse de colons cultivateurs et de venir à leur tête fonder un établissement dans la colonie, aurait désiré que la Société s'engageât par avance à livrer ses terres aux colons à meilleur marché qu'elles ne lui eussent coûtées à elle-même ; du moins, s'il ne disait pas cela en propres termes, m'a-t-il paru qu'il ne s'en fallait guère.
Ceci me rappelle une conversation que j'ai eue à mon retour du
Texas, la veille ou Pavant veille de mon départ de la Nouvelle Orléans. Je me trouvais avec une vingtaine de compatriotes parmi lesquels plusieurs communistes qui, pour avoir abandonné M. Cabet et l'Icarie, n'en étaient pas moins restés théoriquement fidèles aux principes anti-propriétaires de leur doctrine.
Mes interlocuteurs écoutaient avec intérêt ce que je leur racontais du Texas et des projets que j'allais porter en Europe. L'un d'eux, cependant, appartenant au petit groupe communiste, me tint à peu près ce langage : — u Tout cela est fort bien, et pour u ma part je serais très-disposé à me joindre à votre colonie; mais u où cela mènera-t-il? Vous autres phalanstériens, vous êtes touu jours des amis du Capital. Vous allez encore ici, j'en suis sûr, u reconnaître des droits au Capital, lui payer des intérêts, lui faire u des parts ! autant vaut, alors, rester dans la Société actuelle. » Cette allocution fut applaudie de plusieurs et les autres attendaient la réponse.
— Pensez-vous, dis-je, que nous puissions nous procurer des terres, des bestiaux, des instruments, des approvisionnements de toutes sortes, en un mot tout ce qui sera nécessaire à une grande colonisation, sans argent?
— Je ne dis pas cela.
— Il nous faudra donc avoir de cet affreux Capital, et même en avoir en quantité proportionelle à l'échelle sur laquelle nous voudrons agir.
— Sans doute !
— Vous ne repoussez donc pas absolument le Capital, vous ne le repoussez pas en principe et par haine pour lui-même.
— Non. Seulement je ne veux pas qu'on lui paye des intérêts, des parts, etc., pour rétablir l'aristocratie.
— Très-bien ! fis-je, cela me va parfaitement; j'y donne les deux mains; seulement, c'est vous qui vous chargerez de trouver, à ces conditions, le Capital de l'entreprise. Moi, je n'en aurais pas le talent. Faites-nous venir, à ce prix, l'argent nécessaire à la fondation : tout sera dit, et d'ores et déjà nous sommes d'accord.
Mon interlocuteur ne parut pas bien convaincu que la chose fût facile, et je quittai la Nouvelle Orléans avec la résolution bien arrêtée de ne pas marchander la part du Capital et de lui offrir même de très-belles chances pour l'engager à venir au Texas, — tout disposé cependant à accepter celui qui voudrait s'enrôler pour rien dans l'entreprise.
En vérité, nous n'avons pas, je pense, nous autres phalanstériens, à disputer ni même à discuter ici. Que, dans l'insolidarité et l'anarchie industrielle du milieu civilisé, le Capital se montre généralement despote, exploiteur, oppresseur, égorgeur, tout ce que l'on voudra, ce n'est pas nous qui le contesterons ; nous n'avons pas failli à la tâche d'étudier ses faits et gestes et de chanter ses exploits ; mais, pour avoir signalé les abus du despotisme du Capital, nous n'avons jamais déclaré la guerre au Capital en luimême.
Le Capital est pour nous du Travail accompli, accumulé, du Travail économisé et nous avons toujours visé, non pas à le sacrifier au Travail, mais à reconcilier, en les associant, ces deux éléments essentiels de la production.
Au reste, le champ de notre Colonisation une fois ouvert, il y aura place, je le répète, pour toutes les expérimentations, pour toutes les entreprises et toutes les doctrines. Ceux qui voudront faire du communisme en feront là, librement, entre eux et à leurs risques et périls. Mais, nous avons d'abord à ouvrir ce champ, et, pour cela faire, je doute fort que la mise du Capital à la portion congrue fut un bon procédé pratique. Je ne le recommanderais à personne en pareille circonstance. On est libre d'en essayer.
Pour moi, je n'y vais pas par quatre chemins et voici carrément mon opinion.
Je dis d'abord, conformément à nos principes les plus élémentaires, que les Produits communs d'une Association appartiennent aux Eléments qui les ont créés ;
Qu'en général, la Production se fait par le concours du Capital.
du Travail et du Talent, et que, conséquemment, la Répartition juste et vraie est celle qui reconnaît, dans le Produit total, à chacun de ces Éléments, la part même que chacun d'eux y a engendrée.
Je dis ensuite que si, sur le terrain européen et dans les conditions ordinaires qui s'y rencontrent, nous avons eu mille et mille fois à défendre les intérêts du Travail contre l'oppression du Capital qui s'y comporte généralement en seigneur et maître, il n'en est plus du tout de même sur le terrain des colonies nouvelles, surtout des colonies qui s'établissent sur des terres fertiles, faciles à défricher, au sein d'une nature bienfaisante et sous un ciel clément. Ici, c'est le Travail qui tend à prendre la prépotence et c'est pour le Capital qu'il s'agit de prédisposer des garanties.
Entendons-nous bien : quand je parle de garanties à prendre en faveur du Capital, ce n'est pas un sentimentalisme théorique pour cet élément qui m'inspire. Je parle au point de vue de l'œuvre à faire et des intérêts bien entendus du Travail lui-même. Si le Capital n'est pas assez bien traité, il ne viendra pas; voilà le fait tout simple. Or, je soutiens qu'il est hautement dans l'intérêt du Travail que le Capital vienne et vienne en grande abondance, — et, par conséquent, qu'on lui taille de très-belles parts dans les bénéfices de l'œuvre collective.
Qu'on essaye deux entreprises colonisatrices sur deux champs égaux, l'une avec des préjugés ou, si l'on veut, des doctrines antipropriétaires, refusant, dans l'intérêt prétendu du Travail, d'offrir au Capital des intérêts capables de l'attirer puissamment ; l'autre, unissant les intérêts du Capital avec ceux du Travail, et ne craignant pas de faire aux premiers de très-belles parts : une chose est indubitable à mes yeux, c'est que le Travail gagnera beaucoup plus à la seconde combinaison qu'à la première.
Vous ne voulez rien donner au Capital, soit ! le Travail aura tout, c'est vrai; mais que sera ce tout? pas grand chose.
Chez nous, le Travail n'aura que deux tiers, moitié peut-être du tout, c'est-à-dire du produit de son association avec le Capital; mais, si ces deux tiers ou cette moitié s'élèvent à dix fois, vingt
fois ou cent fois votre tout, il me semble que le Travail n'aura déjà pas si mal fait ses affaires dans l'Association.
Brisons là-dessus. Ceux qui voudraient pour eux les secours, l'appui et les avantages et tout ce que peut offrir aux colons une Société de Colonisation riche et puissante et qui se montreraient en même temps disposés à jalouser les bénéfices que le Capital, — nerf de la colonisation aussi bien que de la guerre, — trouverait dans cette société, qui prétendraient les réduire à rien ou à peu de chose, ceux-là voudraient ce que nous ne leur donnerons pas et ne leur saurions donner ; c'est évidemment à ceux qui entendent ne pas offrir d'intérêts, de primes, de dividendes et de bénéfices sociétaires au Capital, à trouver les moyens de s'en procurer à ces conditions, ou à s'en passer.
Ces préoccupations me paraissent étroites et fausses ; loin de voir à regret de larges chances ouvertes au Capital qui s'engagera bravement dans notre œuvre, tout mon désir est qu'il fasse grandement ses affaires. Nous vivons dans un temps où l'on expose plus volontiers sa vie que son argent, et le Capital immigrant n'est pas moins que le Travail lui-même, méritant et utile à l'entreprise collective. Plus nous aurons du premier, plus le second sera productif et mieux il sera servi. Ne craignons donc pas de faire au Capital une belle part dans la récolte pour qu'il vienne abondant à la semaille. Ce qui arrête le développement des colonisations et les rend noueuses et pénibles dans les pays où la nature a prodigué les plus beaux éléments de prospérité pour les sociétés humaines, c'est précisément cette u fascination, » signalée par l'économiste anglais déjà cité, qui pousse souvent le travail à trop compter sur ses forces. Notre tâche à nous est de réunir ici les deux éléments par l'Association, de les unir dans de plantureux établissements coopératifs, et de leur faire contracter de féconds mariages.
Concluons donc hardiment que le Travail est très-directement intéressé lui-même ici à l'arrivée des Capitaux, que les sources de la richesse collective sont en quelque sorte inépuisables sur le ter-
rain où nous allons porter nos forces et que leurs eaux couleront d'autant plus abondantes que nous aurons plus de moyens de toutes sortes appliqués à les faire jaillir des profondeurs qui les recèlent.
Et sur quoi fonderait-on la légitimité de ces préoccupations que je signale, de ces craintes d'exploitation du Travail par le Capital, des colons par la Société de Colonisation? Comment ne voit-on pas que ce serait plutôt de l'inverse qu'il faudrait s'inquiéter? car, enfin, qui est-ce qui s'engage d'abord ici? qui est-ce qui s'avance, va en avant, fait les premiers frais de l'action et s'expose ? C'est le Capital et le Capital tout seul.
Nous avons déjà, à l'heure qu'il est, un assez gros capital engagé et un plus gros encore qui prépare sa disponibilité pour l'immigration ; et cependant le Travail, lui, est encore parfaitement libre. Et non-seulement il est libre maintenant, mais il restera encore libre plus tard, et toujours. Aucun travailleur n'est et ne sera contraint de quitter l'Europe; personne ne viendra malgré lui au Texas ; personne même, arrivé au Texas, ne sera obligé de traiter avec la Compagnie. Or, ce ne sont plus, là -bas, les conditions respectives du Capital et du Travail que nous connaissons en Europe. En Europe, sous peine de mort, le Travail a besoin du Capital ; là-bas, à la rigueur, il peut s'en passer et il s'en passerait certainement si celui-ci se montrait un peu trop exigeant. Vous me demandez quelle garantie les colons auront que la Société de Colonisation ne leur vendra pas trop clier ses terres, ses instruments, les avantages qu'elle pourra leur offrir ? — Je pourrais répondre : la faculté que le travailleur aura de s'en passer et le besoin que la Société aura de peupler ses territoires et d'attirer des travailleurs. — Cette réponse suffirait pleinement ; mais, j'aime mieux dire que le sentiment de justice, les idées de réciprocité, d'association qui ont présidé à la conception de la Société, présideront encore à ses développements; j'aime mieux dire enfin que, grâce à cette conception et à la composition sociale qui en aura été la conséquence, les premiers éléments colonisateurs, ceux qui donneront le ton, créeront les précédents et les coutumes naturellement régulatrices
des transactions ultérieures, auront nécessairement agi avec justice. Pourquoi? d'abord, parce qu'ils auront apporté avec eux l'idée de l'Association et de la Justice ; ensuite, parce que, représentant en proportions sensiblement égales les deux éléments qui se combattent en Europe et que nous voulons associer là-bas, ils n'auront aucun intérêt qui puisse venir troubler en eux le sens de la Vérité et de la Justice.
Nous tenons, — et il y a ici vingt garanties pour une et toutes de haute valeur sociale, — à ce que les premiers noyaux de la Colonisation soient composés en très grandes proportions d'hommes et de familles ayant le double caractère et les doubles intérêts du travailleur et du propriétaire.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette question de composition du personnel des premiers noyaux, au point de vue de la combinaison des deux grands éléments industriels sociaux; mais, il me semble si facile de saisir la valeur de cette double représentation sociale dans la population de fondation, que je ne prendrai pas sur le peu de temps qui me reste pour la développer. Il suffira de l'avoir signalée à la méditation de ceux qui me lisent.
Je passerai tout de suite au dernier sujet dont j'ai encore à vous entretenir.
Il est évident que, étant donnés les beaux éléments de Colonisation fournis par la famille phalanstérienne toute seule encore jusqu'ici, nous devons et pouvons très raisonnablement viser à porter, un peu plus tôt un peu plus tard, notre action colonisatrice à ses degrés puissanciels, par l'adjonction progressive des capitaux et des ressources de toute nature que le monde ambiant est susceptible de lui fournir.
Or, la première condition pour réaliser cet accroissement en quelque sorte illimité de forces fécondes et de puissances productives, c'est que les capitaux extérieurs, outre la perspective des bénéfices à réaliser en grande échelle, aient le sentiment d'une sécurité parfaite de placement. En d'autres termes :
Il faut que les capitaux civilisés, quand nous porterons notre affaire à leur connaissance, par la voie de la grande publicité, soient convaincus, à l'inspection des conditions de la conduite de l'œuvre, que l'argent placé dans la Société de Colonisation, — la Société mère ou pivotale, — est absolument garanti et ne peut péricliter, de quelque manière que se conduisent et se comportent les actes particuliers de la Colonisation.
Le problème, c'est donc d'assurer la puissance du foyer central et générateur en réalisant en sa faveur cette condition : qu'il bénéficie certainement de la prospérité de tous les sous-foyers par lui engendrés, sans pouvoir être affecté par aucun de leurs revers possibles.
Assurément, si nous nous mettons en mesure de gouverner les affaires de la Colonisation de telle sorte qu'une pareille garantie pratique vienne s'ajouter, pour la conduite des affaires de la Société générale, aux dispositions constitutives établies dans ses Statuts, (dispositions qui ont reçu jusqu'ici pleine approbation de tous ceux qui les ont étudiées) assurément dis-je, aucune affaire dans les meilleures affaires ne présentera d'aussi belles conditions combinées de solidité et de profit. — Or, solidité du placement et chances de gros profits, ce sont là précisément les deux pôles où convergent les capitaux, et la réunion de ces deux pôles forme un système qui attire aussi convenablement l'argent qu'un bon aimant attire le fer.
Hé bien ! ce suprême problème financier va se trouver résolu tout naturellement par les principes généraux que nous avons établis à la base même de notre œuvre. Ici encore la solution coule de source et sans le moindre effort. Si nous ne sommes pas habiles, du moins sommes-nous heureux, et il faut convenir que les principes socialistes ne servent déjà pas si mal leur monde en affaires. On s'en va convaincre.
Dans le très court paragraphe V, troisième partie, page 88, que j'ai déjà eu occasion de rappeler parce qu'il contient virtuellement toute la théorie de nos opérations, j'avais montré que le rôle
de la Société mère ne serait plus, parvenu à son état normal, qu'un accomplissement de hautes fonctions intermédiaires pour le service des divers éléments de la Colonisation, et notamment pour le règlement des rapports des éléments établis sur le terrain et de ceux qui seraient en voie de préparation pour s'y rendre. Cette pensée se concrétait dans cette formule : a Chaque établissement nouveau se u constitue par deux contrats de l'Agence de Colonisation : l'un u avec les préparateurs du terrain, l'autre avec les colons pour u lesquels cet établissement est préparé. »
Plus récemment, quatrième partie, page 230, appliquant déjà les principes posés dans la troisième, je disais :
u Nous jetterons très promptement les bases d'une première u commune sociétaire ; la colonisation ne tardera pas, sans doute, a u en avoir fondé plusieurs.
u Chaque établissement collectif, — à quelque degré d' associait tion qu'il soit conçu, — résultera toujours de la constitution u d'une société spéciale, et celle-ci traitera comme une personne u avec la Société générale. »
Ces deux passages et le paragraphe XXVIII , tout entier , troisième partie, pages 141 et suivantes, vous avaient préparés au projet dont la communication va clore ce volume, et qui était le dernier point à fixer avant mon départ pour le terrain des opérations.
Les débuts en exécution exigent que nous élevions sur ce terrain un premier établissement servant de pied-à-terre à la population immigrante. Or, il y a deux manières de procéder à l'exécution de ce premier centre.
lo On peut l'entreprendre aux frais, risques et périls de la Société générale ;
2° Ou bien, entrant tout de suite dans le système normal dont je viens de rappeler le caractère, on en peut faire l'objet d'une Société particulière qui s'en chargerait à ses frais et risques, en traitant avec la Société générale, laquelle n'interviendrait alors que comme fondatrice, protectrice et commanditaire, prenant d'ailleurs toutes ses sûretés.
A tous les points de vues, ce second mode est incontestablement préférable, et il est clair comme le jour qu'en l'adoptant nous entrons, du premier pas, dans une voie d'une sûreté absolue pour la Société générale. Celle-ci, en effet, se trouve ainsi déchargée, dès le début, de tous soins et de toutes opérations particulières dans l'œuvre de la Colonisation. Elle ne reste, si l'on veut permettre l'expression, exposée qu'à des bénéfices, puisqu'elle n'intervient pas, même au début, dans les dépenses, les travaux et les affaires d'application et d'exécution qu'on pourrait considérer comme chanceuses dans l'entreprise.
Nous trouvons, en outre, à cette combinaison l'avantage énorme qu'au lieu de faire faire les préparations locales et les premières opérations d'exploitation coloniale par des employés de la Société et pour le compte de celle-ci, elles vont se trouver exécutées par des hommes, des bras, des têtes et des familles travaillant aussi directement que possible pour eux-mêmes, — ce qui est, en tout pays, une des conditions essentielles d'exécution économique.
Il ne reste plus maintenant qu'à déterminer le mode d'organisation de ce premier établissement. Nous n'avons, pour cela faire, qu'à nous reporter à l'étude contenue dans le paragraphe XXVIII, cité tout à l'heure. Conformément aux prévisions de ce paragraphe, l'appel de Colonisation étant encore presque entièrement renfermé dans notre cercle, la plupart des bulletins d'immigration reçus jusqu'ici en réponse optent pour un système de combinaison sociétaire.
Dans la conviction qu'il en serait ainsi, nous avons, déjà avant mon départ pour la Suisse, en réunion avec les Gérants et quelques autres de nos amis, arrêté verbalement les principes d'une Convention provisoire, devant servir d'avant-projet d'acte de Société pour ce premier établissement. A mon retour, dans une réunion toute récente de la Gérance, réunion à laquelle ont été appelés un certain nombre des hommes qui vont apporter des premiers sur le terrain, leurs capitaux et leur concours personnel à l'œuvre, nous avons rédigé comme on va voir les bases de cette convention.
La Société spéciale à fonder ici devant s'établir, agir, vivre et se gouverner sur le territoire colonial, librement et autonomiquement, en conformité avec tous les principes du Rapport, nous devions nous borner à poser des bases générales, les détails d'organisation et la forme même des Statuts à intervenir devant être appropriés, sur les lieux, aux convenances des sociétaires et à la législation du pays.
La convention ci-dessous n'est donc, en réalité, qu'un protocole ouvert aux adhésions de nos amis. Elle contient les principes élémentaires sur lesquels il nous paraît convenable d'asseoir le premier centre d'exploitation coloniale, en convenance avec les désirs manifestés par la population virtuelle ; elle est incessamment susceptible de recevoir les modifications que l'expérience, la réflexion et la volonté des membres réels de la population jugeront à propos d'y introduire.
En résumé :
D'une part, il entre dans le plan de la Société de Colonisation de provoquer sur son territoire la création la plus prompte possible d'organes capables d'y vivre et d'y prospérer par eux-mêmes ; — la Société générale, en effet, ainsi qu'il est spécifié dans ses Statuts, ne fonde point elle-même d'établissements permanents ; elle crée les conditions de la vie sur son territoire, rassemble les éléments, pourvoit aux garanties et aux besoins généraux, combine les forces individuelles, leur assure aux unes et aux autres les avantages résultant de l'ordre, de la solidarité, de sa compacité etc., et provoque, dans les meilleures conditions que possible, la création des établissements individuels ou collectifs, dont l'ensemble constituera la colonie. Telle est sa tâche, aujourd'hui bien et universellement comprise chez nous. Or, nous avions, on l'a vu, les meilleures raisons pour faire entrer la Société dans son rôle naturel, dès la première opération d'exploitation locale.
D'autre part, le nombre des personnes qui, dans leurs bulletins d'immigration, expriment l'intention de faire partie d'une associa-
tion étant relativement considérable, nous avons dû aviser au moyen de préparer la satisfaction et l'accomplissement de ce désir que nous partageons d'ailleurs nous-mêmes.
En voilà assez pour que chacun saisisse à merveille la tendance, le but et la nature de la Société particulière que nous allons élever immédiatement sur les lieux.
Le dut immédiat, c'est la coopération active à l'œuvre même de la Colonisation, par la création d'un premier centre où les colons ultérieurs devront trouver, à leur arrivée, un gîte provisoire, des renseignements de toutes sortes, des approvisionnements, une population amie, et tous les éléments propres à faciliter leur établissement définitif, quel qu'il doive être.
La tendance est vers l'organisation d'une première commune sociétaire au degré que comporteront les éléments, les ressources dont on pourra disposer et les circonstances. C'est, non pas une expérience où Von se propose de réaliser et de chercher systématiquement le jeu du mécanisme sériaire, mais un établissement où l'on empruntera prudemment aux principes de l'Association et de la Théorie, ce qu'ils pourront donner au jour le jour de favorable dans la pratique de la vie sociale, et, en tout état de cause, un premier jalon sur la route qui mène à l'Association intégrale.
La nature de la Société se déduit de son but et de sa tendance maintenant bien déterminés,