RÉALISATION A L'ÉCHELLE DE QUATRE MILLIONS DE FRANCS
Supposons donc que l'entreprise sociale de la colonisation Européo-américaine, au Texas, est fondée au capital de 4 000 000 fr. disponibles au fur et à mesure des besoins.
L'Agence de la compagnie de colonisation s'occupe de réunir des head-rights correspondant à une étendue de terre d'environ 100 lieues carrées de 1 600 hectares. Valeur actuelle. 400 000 fr.
En même temps elle envoie une commission, à laquelle est adjoint un ingénieur géologue, visiter les régions Ouest du Texas et parcourir celles du Nord.
Ces deux besognes faites, les head-rights sont en tout ou en partie localisés sur des terres choisies, formant probablement plusieurs divisions principales, des sous-divisions, et dans tous les cas des séries de points détachés, rayonnant des parties agglomémérées aux rivières et vers le littoral, afin de s'emparer des lignes de communication destinées à relier les espaces massés avec les centres de la population sous-jacente et avec le système de la circulation extérieure.
Il sera ouvert, en outre, un crédit de 240 000 fr.
à la continuation des acquisitions territoriales, au fur et à mesure de l'arrivée des immigrants ; ce qui, à raison de 1 200 fr. pour une lieue carrée et par douzaine d'immigrants, ajoutera 200 nouvelles lieues carrées au domaine de la colonie, pour les 2400 premiers immigrants majeurs qui surviendront.
Nota. — Il est fort probable qu'en présence d'une opération sérieuse, telle que celle-ci, le gouvernement du Texas fera, par mesure législative, à la compagnie de colonisation une concession gratuite de terres qui pourra être très-considérable. — Dans ce
cas, une notable partie des 640 000 fr.
affectés aux acquisitions territoriales resterait disponible pour d'autres emplois.
Pendant que ces mesures préliminaires ont été prises, les documents relatifs à l'opération, les renseignements de toute nature, les propositions et les engagements individuels, — toutes choses dont la centralisation va commencer à la réception de vos premières réponses à ce Mémoire, et qui ne cesseront plus, dès maintenant, d'être provoquées et enregistrées, — auront permis d'établir des calculs approximatifs sur le nombre du personnel disposé à former la population du premier centre et de ses accessoires, et sur le temps nécessaire aux arrivages successifs des hommes et des choses.
Cela fait, on aura les dimensions, ou l'échelle d'exécution des préparatifs à faire sur le terrain,
On déterminera, pour les constructions, une unité d'espace et un élément architectural (1) déduits des convenances locales et climatologiques.
An moyen de ces deux unités, dont la première servira à la composition du plan général, et la seconde à l'exécution des bâtiments, on sera assuré d'obtenir un ensemble de constructions extensible, élastique, varié quoique toujours homogène et symétrique, et susceptible de se prêter à tous les besoins qui pourront se manifester dans la pratique.
Les Américains chargés de la direction de la cohorte des pion-
Ci) J'entends ici par unité d'espace, ce que Durand, dans son cours d'architecture, appelle un entraxe. Dans les conditions où l'on se trouvera au Texas, ce mètre architectural sera d'un emploi aussi facile que fécond.
Quant à l'élément architectural, il suffît pour comprendre le sens de cette expression, d'avoir vu un dessin du Palais de cristal, de Londres. Ce palais, en effet, était le produit de la répétition et des combinaisons diverses d'un élément de construction invariable, fonctionnant comme la molécule intégrante,
niers de première préparation, reçoivent les plans, et les exécutent, soit par voie d'entreprise, soit au compte de la compagnie, suivant qu'il sera décidé.
Il est entendu que cette première campagne comprendra la préparation d'un centre au moins et, dans tous les cas, d'un certain nombre de postes environnants et des points détachés nécessaires à l'occupation des lignes de communication les plus importantes.
— Il pourrait bien se faire, d'ailleurs, que le centre principal fût situé au voisinage d'une rivière navigable.
Dans l'hypothèse où nous raisonnons, la préparation n'exigera pas plus d'une année, à partir de l'établissement sur les lieux de la première moitié de la cohorte de pionniers.
Supposons qu'on doive pourvoir à la réception de 1200 colons,
— femmes et enfants compris, — dans le cours de l'année suivante. Tablons sur 150 travailleurs employés à la préparation pendant
un an, chiffre largement suffisant. Ceux-ci seront des immigrants allemands pris sur POhio ou à la Nouvelle-Orléans, quelques Américains de l'Ouest et du Nord, plus un certain nombre d'éléments européens spéciaux et choisis. Leur réunion sur les lieux, sauf ce qui concerne les derniers, est l'affaire des Américains chargés de diriger la première campagne. Nous n'avons pas à nous en occuper.
Portons pour la dépense de 150 hommes, salaires, nourriture et
transport sur les lieux compris 300 000 fr.
Moulins et scieries mécaniques 30 000
Instruments de charpente, menuiserie, maçonnage et forge 20 000
Outillage agricole, harnais, charrues, herses, machines à battre, bêches, etc 40 000
Wagons, voitures, chars pour les transports de toutes sortes 25 000
Approvisionnements pour les travaux de constructions, les ensemencements, les pépinières, frais généraux et mémoire 170 000
La plupart de ces chiffres sont exagérés ; mais tous ces chapitres sont obligatoires.
Il n'est pas indispensable, mais il sera très- fructueux de faire travailler immédiatement la prairie, sur une assez vaste échelle, au profit de la colonisation, tout à l'entour des points attaqués. Disposons en conséquence, pour l'établissement d'un premier cheptel à se procurer sans délai :
Achat de 2 000 têtes de bétail (soit 1 600 vaches
et 400 bœufs) 100 000 fr.
1 000 chevaux et juments (à tirer du Mexique). 80 000 Étalons (ânes, chevaux entiers, taureaux et quelques béliers) ; mules, moutons , cochons et volailles 60 000
Il serait excellent de commencer, dès la première année, une fabrication de cuves et de tonneaux, de poterie commune et de tuyaux en terre cuite ; une brasserie ; de préparer une tannerie, et peut-être d'entamer la fabrication des fromages. — Portons, pour tous ces établissements et autres du même genre, dont on peut avoir intérêt à jeter
promptement les bases 75 000
Pour avoir le chiffre des crédits afférents à la première année, il faut, de la somme de tous les
crédits susmentionnés 1 540 000
Retrancher les 240 000 francs portés pour l'acquisition des terres à mesure de l'arrivée des colons 240 000
Reste 1 300 000
Et, dans l'hypothèse de la concession gratuite des terres par le gouvernement texien 900 000
Tablons néanmoins, pour crédits afférents aux opérations de la première année, sur le maximum de 1 300 000
Deuxième année. — Portons, pour le courant de cette année, au crédit du transport sur les lieux de partie des colons, européens ou américains, le chiffre de
Pour mobilier domestique et industriel de l'établissement
Total, pour les deux premières années. ... 2 000 000 Reste donc, pour approvisionnements, établissement de nouvelles industries, acquisition de machines, accroissement du cheptel et des terres, et con-
Ce devis d'avant-projet, suffit amplement à notre but actuel. Le projet le plus minutieux ne saurait avoir plus de valeur pour le moment.
Il est certain, en effet, que, dans une œuvre de la nature de celle-ci, il serait puéril de viser à dresser, à priori, un échafaudage de détails et de prévisions de faits particuliers qui ne pourront être calculés que progressivement, et qui sortiront du mouvement d'exécution lui-même.
Cavant donc sur ce cadre général, nous voyons que, dès le commencement de la seconde année, la préparation nécessaire à la réception des premières colonnes de l'immigration est faite.
Celles-ci trouveront, en arrivant, des espaces considérables cultivés et ensemencés, des approvisionnements en magasin ou des récoltes sur pied, des jardins très-étendus et en plein rapport, et déjà un beau cheptel d'animaux domestiques. Sauf les vergers, qui ne seront encore qu'en pépinières, le système agricole et horticole fonctionne au complet.
tinuation du mouvement colonisateur.
Les matériaux des premières constructions en Amérique sont, 1° des troncs d'arbres posés horizontalement, à la façon des bara-
ques de nos coupeurs, c'est le procédé des settlers isolés ; 2o des poutres et des planches sciées, posées à recouvrement et peintes à l'extérieur.
Là où le bois ne coûte rien et où Ton a des scieries mécaniques, ce dernier procédé est très-économique et fort expéditif.
Ce sj'stème, en usage sous les climats rigoureux du Nord, produira immédiatement, sous le ciel du Texas, des habitations fort confortables; et rien n'est plus aisé que d'obtenir, avec une simple dépense de goût et une heureuse combinaison des lignes architectoniques, des aspects très-élégants.
Chaque pavillon a, au rez-de-chaussée sinon à tous les étages, sa vérande ou galerie ouverte et couverte (shade), qui se raccorde, en se prolongeant, avec celles des pavillons voisins. Ceuxci sont séparés par des espaces en parties sablés, en partie garnis de plates-bandes et d'arbustes.
Des lianes de toutes sortes grimpant le long des colonnettes qui portent les toits des vérandes, suspendent de l'une à l'autre leurs festons de pampres touffus, leurs vertes girandoles semées de fleurs étincelantes. Des jasmins de quelques années tapissent déjà les parois des grands murs et atteignent le haut des constructions comme nos lierres séculaires.
Une végétation aérienne dont les développements sont si rapides, combinée avec ce genre de constructions légères, espacées et harmonieusement distribuées dans leur plan général, produira comme par magie des effets de parure architecturale et de charme collectif, dont plusieurs habitations, dirigées avec un goût pourtant bien élémentaire encore, nous ont déjà offert en petit l'image.
Rien n'est plus aisé, d'ailleurs, que de choisir, pour les emplacements des centres, des positions où la prairie, la forêt, les bosquets naturels, les mouvements du sol et les travaux d'un défrichement intelligent, se marient sous des aspects très-pittoresques.
Outre le bois, on aura facilement de la brique, du calcaire, cette pierre tendre dont j'ai parlé, qui durcit à l'air, et dans certaines localités d'excellent plâtre.
Les animaux domestiques ayant le bois et la prairie pour demeure, le ciel pour toit, et l'agriculture ne réclamant pas de fumiers, les constructions rurales proprement dites se trouvent en très-grande partie supprimées, dans les débuts du moins. L'entretien de la propreté publique n'exige que des mesures très-simples.
Le cheptel primitif, déjà considérablement augmenté, tout en suffisant aux gros travaux des champs, — qui ne tarderont pas, suivant toute apparence, à être exécutés par des mécanismes à vapeur, — offre une base alimentaire qui ne fera plus que s'accroître.
D'autre part, le gibier abonde : un aménagement convenable pourvoira à la conservation de cette ressource précieuse.
A l'époque où nous sommes, les opérations antérieures ont déjà établi un mouvement régulier de communications. Le système commercial de la colonie est ébauché ; les rapports de vente, d'achat et de transport sont noués avec l'Europe et l'Amérique sur les principes de la relation directe entre producteurs et consommateurs. La colonie a déjà son service de bateaux à vapeur, soit qu'elle l'ait établi à son compte, soit qu'elle se contente encore de traités avec quelques bâtiments étrangers.
Ainsi, au lieu d'avoir à livrer les premières batailles du pionnier à la nature sauvage, de camper dans la prairie, de vivre comme ils pourraient, isolés, sans secours réciproques, privés de tous les avantages et de tous les plaisirs de la société, obligés de payer à des prix fabuleux ce qu'ils devraient demander au commerce civilisé ; au lieu de la condition ordinaire des settlers, en un mot, nos colons ont trouvé des habitations confortables et d'un aspect d'ensemble déjà très-élégant, un système très-complet et parfaitement assis des bases alimentaires, toutes les dispositions nécessaires à l'organisation de leurs travaux, à l'exercice productif de leur activité, un milieu social.
Ils jouissent d'un beau ciel et d'un climat qui triple, dans l'année, le temps que Ton vit sous les nôtres.
L'avenir est assuré ; chacun se sent déchargé du poids écrasant
des soucis de l'existence pour les siens et pour soi-même, délivré de Yatra cura attaché avec plus d'acharnement que jamais, aux temps où nous vivons, à toutes les conditions de la civilisation, — tourment perpétuel de cet enfer social.
Au lieu de cette vie dévorée d'inquiétudes cruelles, on a conquis enfin ce droit magnifique que Fourier, dans sa poursuite sans trêve du vieux moralisme, s'est plu à appeler insouciance, qui résulte du sentiment béni de la solidarité, et qui donne à chacun la conscience que sa vie individuelle est partie intégrante de la vie collective. C'est le droit à la vie sociale, le droit au rapport harmonique de l'élément de vie avec l'être vivant. Chacun ici, en effet, se sent membre d'un corps social fondé par sa foi et pour sa foi, destiné à réaliser bientôt celle-ci dans sa plénitude, et se reconnaît associé et agent actif d'une œuvre dont la grandeur morale le pénètre de plus en plus chaque jour.
La certitude du succès, la rapidité du développement de la prospérité collective, le spectacle de toutes les créations qui poussent à vue d'œil au sein d'une nature amie, féconde et généreuse, ajoutent donc au sentiment de la sécurité de l'avenir, de la garantie du bien-être matériel, et constituent pour toute la population V aurore du bonheur.
Je connais la valeur de cette expression et je l'emploie sans crainte.
Le bonheur élémentaire est si facile dans ces régions favorisées ! Nous avons rencontré dans les forts, transportées et isolées à la frontière de la Sauvagerie et encore en plein désert, des dames élevées dans un monde brillant, habituées au luxe et aux raffinements des capitales de l'Est. Hé bien ! elles nous disaient que, même dans l'état actuel des choses, si elles avaient seulement quelques familles amies, au voisinage, pour leur faire un peu de société, aucune existence au monde ne leur semblerait préférable. L'une d'elles, la femme d'un major qui a commandé deux ans le fort Worth, nous disait que, pour sa part, tout ce qu'elle demanderait ce serait l'assurance d'y passer encore dix années semblables.
Quand nous laissions entrevoir nos projets, personne ne doutait du succès s'ils étaient exécutés, et d'une merveilleuse facilité de bonheur pour les populations qu'ils amèneraient. Et, de vrai, si l'on songe à la réunion de toutes les facultés du pays, à l'exclusion de toutes les conditions pénibles, dures et ingrates des travaux de l'agriculture, aux joies qu'une population qui respire la santé, le bien-être et la liberté, ne peut manquer de puiser abondamment dans l'œuvre de ses conquêtes, dans le développement de la richesse sociale, de l'élégance collective, et dans les premiers épanouissements du grand avenir de justice et d'harmonie libératrice dont elle a porté elle-même la semence sur ce sol et qu'elle y cultive pour le salut social du monde, — si l'on songe à toutes ces choses, il me semble que l'on sera aisément du même avis.
Quant à cette expansion de prospérité sociale, il suffît pour en avoir la garantie d'avance, de se rappeler le succès et les progrès de la colonisation morcelée, et de comparer les misérables conditions d'isolement, de dénûment et d'ignorance au sein desquelles celle-ci opère, avec les moyens, les instruments et les puissances dont est pourvue et que combine dans tous les ordres une population très-supérieure en développements intellectuels, en capacités de quelque sorte que ce puisse être, et souvent même en énergie musculaire et en activité physique.
Dans l'hypothèse que nous suivons, ce que nous avons appelé la phase initiale serait d'une très-courte durée. Les six premiers mois, après l'achèvement de la préparation, suffiraient à l'installation régulière de la population agricole et des industries de nécessité. Les éléments plus particulièrement propres à l'organisation de l'éducation sociale, des arts, des sciences et du raffinement collectif, pourraient être reçus, en assez grande proportion déjà, durant les six derniers mois de l'année, et l'établissement entrerait, avec l'arrivée de ceux-ci, dans sa seconde phase.
Pendant que ces choses s'accomplissent, les prévisions des faits afférents à l'année suivante ont leur cours. Les relations et les
agences extérieures n'ont cessé de s'étendre ou de se développer. La colonie possède déjà, sur les lieux, une imprimerie, et son journal fait régulièrement connaître le mouvement de ses affaires. Elle fonctionne à la fois comme foyer d'idées, de réalisation et d'attraction. Les forces dont elle dispose lui permettent d'exécuter, sur des points ambiants, convenablement choisis, la préparation de nouveaux milieux destinés à recevoir des colonnes d'immigration de plus en plus considérables.
Ses communications sont parfaitement organisées par des services à vapeur sur quelqu'une des rivières voisines, et comme nous l'avons indiqué déjà, en établissant ses lignes de terre ou d'eau, la colonie s'est emparée de la fonction commerciale extérieure dans leurs directions, en élevant des country-stores ou des comptoirs de distance en distance, et en acceptant du transport ne fût-ce que pour compléter ses chargements montants ou descendants.
Nous avons eu, précédemment, à prévoir tous les arrangements spontanés que pourraient prendre les éléments de la colonisation, afin de nous mettre en mesure d'y pourvoir d'avance et d'offrir aux personnes les conditions de la liberté effective la plus complète.
Actuellement, nous pouvons nous proposer la recherche des arrangements probables.
C'est le propre de la colonisation morcelée ou civilisée, dans les pays beaux et ouverts comme le Texas, de disséminer une population très-faible sur des espaces immenses ; du moins est-ce le cas ordinaire de ses débuts.
Nous n'avons pas à nous occuper des causes de cette disposition singulière à cet extrême isolement, très-regrettable au point de vue du développement de la sociabilité dans une colonie, et qui, là où il se prolonge, tend à produire, avec des éléments sortis de la
civilisation, un état inférieur, sous beaucoup de rapports, à la sauvagerie elle-même.
La nature de notre œuvre, les sentiments, les idées et l'origine de la plus grande partie de ceux qu'elle attirera sur son terrain, nous sont de sûrs garants contre cet éparpillement extrême dont gémissent souvent les publicistes qui s'occupent des questions coloniales, et contre lequel on a proposé nombre de remèdes pires que le mal.
Je ne veux pas dire, cependant, que parmi ceux que la connaissance des faits généraux révélés dans ce Mémoire pourra conduire au Texas, il ne pourra pas s'en trouver, même en assez grand nombre, de disposés à s'établir isolément, en dedans ou en dehors des domaines de la colonie.
Qu'importe ! ceux-là agiront tout à fait à leur compte. Et en quelque lieu qu'ils se placent, ils n'en contribueront pas moins, dans un rapport quelconque, au but que nous poursuivons.
S'ils se fixent hors des terres de la colonie, ils concourent au peuplement du pays, au développement de la richesse générale et des affaires.
S'ils s'établissent sur nos terres, dans l'intention de profiter des avantages offerts par la proximité de nos centres d'opérations, ils contribuent plus directement encore à la plus-value des domaines coloniaux.
Objectera-t-on que ces établissements privés, si on les accueille si facilement, soustrairaient des terres qu'il faut réserver aux entreprises coopératives ?
Mais la société de colonisation possède plus d'espace que n'en réclameront, de longtemps, ces entreprises ; elle réserve à celles-ci les zones qui peuvent plus spécialement convenir aux grands établissements ; et, chaque douzaine d'hommes qui arrivent avec l'intention d'opérer dans un mode coopératif quelconque, ajoute pour 1200 fr. une nouvelle lieue carrée à ces réserves.
N'oublions pas que les bénéfices à réaliser sur la vente d'une partie des terres, après que celles-ci ont acquis des plus-values, constituent l'une des branches de la rémunération du capital de
fondation, du développement de la prospérité coloniale et des ressources destinées à faciliter les expériences sociales.
Loin donc d'avoir, dans une vue systématique étroite, à mettre obstacle aux établissements privés, mêmes isolés et morcelés, fussent-ils le fait d'individus étrangers à l'idée sociale de la colonisation, la société ne devra pas craindre de leur ouvrir libre carrière, et dans certains cas, de les favoriser au besoin par des concessions très-libérales.
Encore une fois, ce n'est pas l'espace qui manquera. En se développant, la colonie acquiert des terres vierges, pousse en avant, cède en partie, quelquefois peut-être en totalité si elle y trouve avantage, les premières zones qu'elle a occupées et où elle a créé d'immenses plus-values.
La conquête des terres neuves, sur grande échelle, est devenue pour elle, avec sa solidarité et les forces dont elle dispose, une opération des plus aisées, dont il lui est loisible de faire une haute industrie collective de premier ordre. — Et, pour en finir avec la question des éléments étrangers fixés dans sa sphère d'activité, ne serait-ce pas une contradiction formelle avec la Foi sociale dont on a entrepris l'incarnation, que de douter seulement que ceux-ci ne gravitassent bientôt librement, et par les avantages de tout ordre qu'ils y trouveront, dans l'orbite de son système? Des conditions de moralité et d'honnêteté seront donc les seules choses à demander aux immigrants de cette classe.
Quant à ceux des colons qui, bien qu'attirés par le principe social de la fondation, préféreraient pourtant s'établir plus ou moins isolément, ils seront tout disposés à entrer dans un régime de réciprocités, d'assurances, de crédits mutuels et de solidarités générales, réalisant un socialisme pratique fort avancé.
Dans l'hypothèse même où un tel système de séparation prévaudrait exclusivement, il n'en constituerait donc pas moins un plein gar autisme, c'est-à-dire un milieu extrêmement propice aux expérimentations du Kégime coopératif, et du sein duquel celui-ci ne tarderait pas à jaillir.
J'ai plaidé tout particulièrement le système d'une liberté effective et absolue, parce que cette liberté est le principe fondamental de notre théorie.
Nous poursuivons l'Association; mais, dans la langue de notre doctrine, nous n'avons pas même besoin d'ajouter à ce mot l'épithète de volontaire, Association signifiant essentiellement, chez nous, convergence de forces libres. Or, pour que l'Association soit vraiment libre, il ne suffit pas que les éléments appelés à la réaliser aient librement opté pour ce mode, qu'ils l'aient délibérément choisi et voulu à un moment donné ; il faut encore qu'ils persistent dans cette volonté au sein de l'Association réalisée ; et, comme conséquence nécessaire, qu'ils aient à chaque instant, nonseulement la liberté théorique et abstraite, mais encore la faculté positive, garantie par les dispositions formelles des choses, de s'en éloigner s'ils venaient à s'y sentir mal à l'aise.
Hé bien ! la garantie de cette faculté, directement déduite de nos principes, jouit de deux propriétés pratiques des plus précieuses l'une et l'autre, dont la seconde nous permettra même de résoudre d'une manière inespérée la question, posée plus haut, de l'arrangement organique probable des premiers éléments de l'immigration. Nous allons nous en convaincre.
1° La garantie de liberté effective est éminemment attractive de la population.
Cette propriété, dont les observations qui précèdent viennent de montrer l'importance au point de vue général de l'œuvre, est évidente. Elle s'applique également à tous les cas possibles et à tous les genres d'éléments sur lesquels on peut spéculer.
Relativement à ceux qui ne seraient pas attirés par le but social de l'œuvre, il est clair que la liberté effective et pratique est indispensable ; sans elle ils ne viendraient pas.
Quant à ceux qui se sentent en affinité, non-seulement avec le but généra], mais plus particulièrement encore avec notre but phalanstérien, elle est pour eux aussi d'une très-grande valeur, à moins qu'ils ne soient aveugles ; — et dans ce cas il y aurait une immoralité monstrueuse à spéculer sur un entraînement, très-noble dans son principe, pour attirer des hommes sur des terres lointaines et les y engager dans un mode d'existence où ils pourraient ne pas rencontrer, aussitôt qu'ils le supposaient, les conditions qu'ils auraient espérées, — si on ne leur avait ménagé, en tout cas, le refuge de la vie individuelle ordinaire et à leur guise.
D'autre part, dès que l'établissement privé est toujours préparé et ouvert, les plus prudents, parmi ceux-ci, ne sauraient conserver aucune crainte. Loin de rien compromettre, leur impatriation au pays des réalisations de leur foi sociale assure, en toute hypothèse, leur prospérité et leur avenir individuels.
Cette liberté, enfin, est la condition formelle d'attraction poulies éléments socialistes dont les procédés pratiques et les vues théoriques diffèrent des nôtres. Repoussés par le vieux monde, nous les convions sur un vaste champ ouvert à toutes les doctrines progressives. Ils ne sauraient répondre à cet appel que sous la garantie d'y pouvoir créer et développer, à leur aise et à leur guise, les conditions qu'ils jugent nécessaires à la réalisation de leurs plans.
Or, remarquez-le bien, dans les données de cette grande et noble conception d'un champ d'asile ouvert à toutes les formes de la pensée progressive du siècle, toutes les doctrines sont utiles, toutes concourent au but de la société nouvelle. Les plus erronées, elles-mêmes, par cela seul qu'elles reposent sur des convictions fortes et sincères, servent ici la grande cause de la Vérité et de l'Humanité.
Elles amènent toutes, en effet, sur le champ de l'expérience progressive, des éléments de vie, d'activité, de travail et de prospérité collective ; et comme la pratique dégagera inévitablement et sans miséricorde les vérités des erreurs, qu'elle transformera les
unes et les autres en réalités visibles et tangibles, et que les éléments vivants seront, un peu plus tôt un peu plus tard, infailliblement attirés aux réalisations diverses en proportion de ce que chacune de celles-ci contiendra de vérité vraie, humaine et vivante, l'erreur sincère aura servi elle-même à prouver et à alimenter la Vérité.
La garantie sociale ménagée à toutes les convenances, n'est pas seulement attractive de la population ; elle jouit d'une seconde propriété non moins importante.
2° La garantie de liberté effective est éminemment propre à faciliter le succès de toute combinaison coopérative fondée sur des bases justes.
Cette propriété est telle que je vais maintenant prouver une thèse qui pourra surprendre venant après celle où j'énumérais, tout à l'heure, les difficultés inhérentes aux premières expérimentations d'un régime coopératif quelconque et en particulier du nôtre.
Je dis à cette heure, — en me renfermant dans notre objet propre, — qu'avec les données actuellement acquises, on peut considérer la pratique du Régime sociétaire comme ayant les plus grandes chances d'un prompt développement sur le champ du premier établissement lui-même.
Vidons d'abord l'apparente contradiction de cet énoncé avec la thèse que je viens de rappeler.
Ce que j'ai combattu, c'est l'idée préconçue, le parti pris de faire, du premier établissement colonial, une phalange sociétaire.
Dans cette hypothèse, l'organisation phalanstérienne était une condition que l'on s'imposait, une nécessité dans laquelle on s'enfermait.
Or, c'est là précisément, dans ma conviction, la donnée qui
rend le succès très-difficile, qui multiplie les obstacles, et devient très-compromettante si, l'expérience manquant, on se trouve avoir débuté en s'engageant dans une impasse.
Sur le terrain des données actuelles, au contraire, le régime sociétaire n'est plus qu'une faculté. N'en ayant fait ni un but immédiat d'expérience, ni un moyen nécessaire, on en prend chaque jour, sans que ceci puisse provoquer de sérieuses divergences et des discussions susceptibles de s'envenimer, ce que l'on reconnaît empiriquement profitable pour la conduite quotidienne. Enfin, et surtout, au lieu d'avoir enfermé la substance sociale dans une chaudière sans soupape, ici tout est ouvert. On est, de toutes parts, en contact avec l'espace, l'air libre, la grande atmosphère. — En voilà assez pour rendre manifestes les différences essentielles des deux systèmes. Voyons maintenant les raisons qui militent en faveur du dernier.
Nous avons reconnu plus haut que, sans aucun doute, une partie considérable des nouveaux arrivants voudront immédiatement profiter de la faculté qui leur est offerte de se constituer sur des bases sociétaires analogues, par exemple, à celles de la N. A. Phalanx. — Nous pouvons donc raisonner comme si cet établissement était transporté sur le terrain colonial, avec une population plus nombreuse, fraîche, et dont les ressorts, au lieu d'être très-fatigués, auraient toute leur vigueur première.
Or, je dis que cet établissement lui-même, tel qu'il est, s'il se trouvait sur le champ de la colonie, y rencontrerait à l'instant des conditions de vie capables de triompher aisément des causes qui ont paralysé son développement.
Le climat y ferait, déjà une différence très-sensible. C'est surtout, en effet, durant les longs mois de l'hiver que s'y manifeste l'allanguissement. La belle saison y ramène un mouvement marqué, une existence plus animée et déjà suffisamment attrayante pour que des étrangers viennent volontiers y prendre pension et y fixer leurs quartiers d'été.
Il y aurait ici, cependant, à son expansion, des causes bien plus
puissantes, parmi lesquelles il faut ranger l'extrême facilité relative des travaux de l'agriculture, la rapidité d'accroissement de la prospérité individuelle et collective et le charme résultant de la promptitude des créations de toutes sortes et des conquêtes remportées sur une nature qui ne demande qu'à livrer ses trésors.
Mais un ressort d'une efficacité incontestablement plus énergique encore se trouverait dans le nouveau but et les nouvelles fonctions qui lui seraient tout à coup offerts.
Ce qui pèse le plus lourdement, en effet, sur la N. A. Phalanx,
— il est facile de s'en convaincre quand on y passe quelque temps,
— c'est le sentiment du but manqué et le peu d'espoir restant d'atteindre celui-ci désormais.
La N. A. Phalanx s'est précisément mise dans cette impasse dont je parlais tout à l'heure. Ce qui fait, pour la plus grande part aujourd'hui, sa faiblesse, c'est l'idée préconçue en vue de laquelle elle s'est constituée, sans avoir calculé les conditions ni mesuré les difficultés de la réalisation. Le poids qui l'oppresse maintenant c'est celui de son but retombé sur elle.
Sur le champ où nous la supposons transportée, la N. A. Phalanx se sentirait immédiatement apte à une fonction de haute importance : elle se concevrait bien vite une raison d'être, un nouveau but d'activité se dressant tout à coup devant elle; et ce but, cette fois, elle ne saurait le manquer.
Telle qu'elle est actuellement, en effet, elle serait déjà trèspropre à la réception des éléments de V immigration, et fonctionnerait convenablement en tant qu'organe d'alimentation de la colonie. — Le milieu où elle serait placée étant indéfiniment extensible, elle se développerait rapidement elle-même, comme organe spécial, tout en faisant incessamment grandir le corps dont elle serait l'embryon.
Cette hypothèse et cette discussion nous mettent à même de calculer, avec une très-grande probabilité , la marche que suivront naturellement les choses clans notre premier centre de population.
Une grande partie des premiers colons opteront pour une organisation sociétaire immédiate, sur un plan analogue à celui de la N. A. Phalanx. — Cela est certain.
Cette première ébauche de l'Ordre coopératif se trouvera néanmoins assise sur des bases beaucoup plus larges et sa constitution sera éminemment plus élastique. A la N. A. Phalanx en effet, les individus reçus comme aspirants doivent, après un certain temps de résidence, être admis comme membres ou s'éloigner de l'établissement. Il n'y a pas de degrés intermédiaires. — Ce manque d'élasticité a été considéré comme un défaut sérieux, et la conception du nouvel établissement que d'anciens membres de la N. A. Phalanx élèvent à Karitan-Bay, est sortie de cette critique. On se propose ici de laisser aux individus la faculté de s'associer intégralement ou partiellement, ou encore de former, par groupes, des ateliers ou des entreprises à leur compte. Or, telles sont précisément les conditions que nos données offrent d'elles-mêmes aux éléments dont nous étudions l'arrangement probable.
Le but proposé n'étant point l'expérience ou la réalisation du régime sériaire, mais simplement la colonisation, les esprits des immigrants ne sont pas montés à un diapason d'espoir exagéré et susceptible de causer, s'il était déçu, un découragement fâcheux dans la masse.
D'autre part, les facilités offertes à l'établissement privé ne sont pas une moindre garantie pour les noyaux où. la vie sociétaire s'ébauche, que pour les intérêts et les convenances personnelles des immigrants. Elles permettent en effet aux Associations de ne garder, en pleine coopération, que les éléments à qui leur régime convient complètement et qui y conviennent eux-mêmes, sans écarter absolument, toutefois, le concours des autres.
Grâce à cette faculté, personne ne craindra d'essayer d'abord de la vie des grands établissements, et, très-naturellement, ceuxci se trouveront ne retenir que les éléments en affinité et en corrélation décidée de convenances avec leur régime. Tout discord, toute incompatibilité, toute gêne réciproque, se résolvent par
l'établissement individuel ou par des positions quelconques sur l'échelle des degrés intermédiaires. Les molécules intégrantes prennent donc ici, comme dans les organismes naturels, les places convenant à leurs affinités respectives.
J'ai déjà parlé du contraste de caractère de la race anglo-américaine et de nos races latines. L'Américain et le Français forment, plus particulièrement, complément l'un de l'autre.
Dans un mélange des deux races, surtout dans un mélange opéré en Amérique, l'effervescence française un peu dépaysée, perdra, pour une bonne part, au contact du calme, de la raison froide et du génie entreprenant et pratique de l'élément américain, ses élans de fanfaronnade, de légèreté vaniteuse, ses dispositions à la critique inconsidérée et tapageuse, aux sottes susceptibilités et aux sottes disputes, et tendra à se résoudre en activité plus utile, plus sérieuse et plus harmonique.
Cette modification de l'élément français se trouvera facilitée par la conscience du travail d'éducation qu'il devra lui-même opérer sur la population américaine. Il aura, en effet, à inoculer à celle-ci son esprit de sociabilité, son entrain joyeux, ses facultés artistiques, ses penchants au raffinement, à élargir pour elle le domaine des sentiments, et à lui inspirer le noble goût des idées générales. Cette importante mission d'éducation collective ne pouvant résulter que d'une influence morale, d'un ton à donner, l'élément français sera conduit à se surveiller sévèrement et à tenir en bride lui-même des écarts individuels qui ne pourraient que l'exposer, en masse, à la déconsidération de ceux sur qui il se sentira désireux d'agir à titre d'initiateur et de représentant d'un degré de sociabilité plus avancé.
La femme américaine est en possession de son droit personnel. La conquête de l'autonomie est un caractère social universel aux
États-Unis : là, dès que l'enfant marche il a l'instinct de son droit.
La femme américaine a donc la conscience de son autonomie, bien différente en ceci de la française qui, même au milieu des fumées d'encens qu'on lui prodigue assez, n'est guère encore en réalité qu'une esclave.
Une jeune fille est plus libre de ses actions à quinze ans, aux Etats-Unis, que souvent chez nous un jeune homme de bonne famille à dix-huit. Elle sort seule, et quand il lui plaît ; elle a ses amis à elle; elle fait avec eux des promenades à la campagne ; elle les reçoit; elle a sa correspondance. Elle ne craindra pas, au besoin, d'entreprendre seule un voyage de plusieurs centaines de lieues, trouvant partout les égards qui lui sont dus, sûre de n'être exposée nulle part à aucune sorte d'indiscrétion de la part de qui que ce soit. Elle porte partout son droit et en use, sachant qu'il ne sera jamais méconnu; elle est, je le répète, un être autonome.
Mais on lui reproche d'avoir le cœur peu développé et de manquer de charme. Les vieilles idées verront, je n'en doute pas, la cause de ces défauts dans la conquête même que je viens de signaler. Il n'en est rien. La cause réelle est toute entière dans les origines ultra-puritaines des États-unis, dans l'état trop peu développé et encore un peu grossier de la sociabilité collective, et dans les préoccupations exclusives des hommes pour les affaires industrielles et commerciales, pour le mdking money. En donnant à l'Européenne la conscience de son droit, de sa personnalité, et faisant de celle-ci un être autonome comme elle, l'Américaine en recevra aisément, dans un milieu convenable, les dons de grâce et de sentiment qui lui manquent souvent : et les deux éléments produiront, par cet échange, un type beaucoup plus élevé et plus riche que ceux qu'ils présentent séparément l'un et l'autre.
Cette réciprocité complémentaire, bien marquée dans les choses de la sociabilité commune, se retrouve au même degré et dans les mêmes directions sur le champ des idées spéculatives, des théories et des systèmes. Là encore l'esprit européen apportera les produits d'une civilisation plus savante, plus philosophique et plus avancée,
et trouvera le génie plus positif et plus réalisateur de 1* Anglo- Américain, pour modérer ses caprices et régler ses aventures. Celui-ci crèvera plus d'un ballon rempli seulement d'un vague métaphysique et montrera en même temps aux Européens, qu'en pratique, rien de ce que l'homme peut positivement concevoir n'est impossible.
En somme, moi qui ai toujours pensé et qui professe encore qu'une expérimentation du Régime phalanstérien, tentée en associant des familles dans les conditions serrées, pressées, raides et en outre dispendieuses qu'une telle œuvre aurait nécessairement à subir en Europe, y offre des difficultés et des dangers qui m'en ont toujours fait repousser l'idée, je me crois hautement autorisé à avancer cette conclusion, à savoir :
Que sous le bénéfice des grandes données locales et des dispositions précédemment exposées, et à condition de ne point se proposer prématurément,^?^/- but impératif, l'expérimentation d'une théorie sociale, mais seulement la prospérité rapide de la colonisation, le Régime sociétaire pourra atteindre promptement luimême, sur le champ nouveau, un développement déjà très-avancé et très-satisfaisant.
Les progrès de ce régime seront, en effet, d'autant plus faciles qu'il sera plus aisé de s'associer sans se gêner, de combiner ses travaux en conservant ses habitudes, de s'unir en gardant ses coudées franches, — et de se retirer de l'Association à tout instant et à volonté.
Les établissements coopératifs seront indubitablement plus aptes qu'aucun établissement individuel à la première réception des nouveaux arrivants. Les immigrants demanderont donc aux Associations, ne fût-ce que provisoirement dans leur pensée, la nourriture et une partie des soins domestiques; ils apporteront en échange aux cultures, aux ateliers et aux affaires de ces centres, le tribut de leur activité.
Le climat, les conditions de l'agriculture et le nombre, permettront d'organiser, d'emblée, des opérations en groupes rivalisés,
d'ébaucher des séries et de varier facultativement les travaux plusieurs fois par jour. On se contentera d'abord d'encadrer les alternances entre les repas.
Chacun reconnaîtra aisément, au reste, comme une expérience de dix années l'a prouvé à la N. A. Phalanx, que l'Association est parfaitement compatible avec la liberté personnelle, la conservation de l'intérieur et des habitudes quotidiennes de la vie de famille.
Les diverses sources naturelles de bien-être, de richesse et de charme que nous avons énumérées, ajoutant leurs influences aux avantages, aux plaisirs et aux créations d'une sociabilité qui se combine, s'engrène, se développe et s'anime de plus en plus chaque jour, je ne serais nullement étonné que bon nombre de ceux qui seraient arrivés avec la pensée de former un établissement privé, se trouvassent trop bien de la vie coopérative pour songer à la quitter.
De telle sorte qu'au lieu d'avoir à regretter les facilités ménagées à l'existence séparée, il pourrait se faire qu'il fallût l'encourager par certains avantages, afin de pourvoir à l'occupation de tous les points où il importera à la colonisation d'avoir des postes.
Quoi qu'il en soit, je ne pense pas qu'il puisse rester maintenant de doutes sérieux dans vos esprits sur la question fondamentale, celle de la bonne et forte organisation des premiers centres de population coloniale, à la seule condition de se montrer fidèle aux lois directrices, aux principes de conduite pratique ci-dessus tracés. — Or, nous l'avons catégoriquement démontré, un succès de cet ordre suffirait pleinement, quel que fût au point de vue scientifique le sort des premières ébauches coopératives.
Que le régime de ces ébauches dépassât ou non les degrés élémentaires de la N. A. Phalanx, l'œuvre générale n'en serait pas moins fondée sur des bases solides, et assurée d'un développement de prospérité qui amènerait promptement à son tour celui des idées auxquelles la Société nouvelle aura dû son origine.
Le premier noyau entre dans sa seconde phase dès que les travaux de l'agriculture et des industries de nécessité ayant pris racine, il devient utile d'appeler, en proportion plus forte, les éléments aptes aux fonctions plus raffinées, capables de développer le goût, les besoins de l'esprit, la tendance au perfectionnement en toutes branches, d'éveiller et d'exciter le sentiment artistique, de cultiver, en un mot, les sphères supérieures de la sociabilité humaine.
Nous avons reconnu, déjà, que dans l'hypothèse d'où nous sommes partis cette phase s'ouvrirait pendant les six derniers mois de l'année qui suivra l'époque préparatoire. L'organisation de la culture intellectuelle et morale, des industries supérieures et des institutions artistiques et scientifiques, suivrait ainsi, de très-près, l'établissement des bases matérielles indispensables. En conséquence les éléments de charme collectif et de grande vie sociale, représentés déjà dans la première phase, ne tarderont pas à être largement greffés sur ceux de la richesse agricole.
Dès qu'un premier centre est assis et en état de recevoir de nouveaux immigrants, des détachements de travailleurs entreprennent des opérations d'utilité générale et préparent des centres nouveaux. La création de ceux-ci se fait maintenant sans offrir de difficultés sérieuses. L'immigration se développe dès lors suivant la loi d'une progression géométrique croissante ; elle se distribue en établissements de toutes sortes. Les noyaux coopératifs se multiplient, et la variété de leurs institutions, les rivalités émulatives qui les excitent à se surpasser, les secours qu'ils se portent, les améliorations qu'ils s'empruntent les uns aux autres, ne tardent pas à perfectionner les premières ébauches, à raffiner les organismes et à réaliser bientôt des phénomènes décisifs d'attrait collectif, de haute vie sociale et d'harmonie collective.
Maintenant, mettons les choses au pire en supposant que les
premières organisations présenteraient des difficultés telles que les établissements d'origine n'auraient point suffi à résoudre pratiquement le problème de l'Ordre combiné. Hé bien ! dans ce cas nous retombons sur notre solution européenne : V organisation des groupes et séries de V enfance et de l 'adolescence ; — et cette fois nous l'entreprenons chez nous, en pleine liberté, et avec toutes les ressources nécessaires l
Loin que la société ambiante en empêche ou en entrave l'établissement, c'est elle, ici, qui le réclame et qui l'exige.
Elle le réclame parce que l'Idée au nom de laquelle elle a été fondée et qui s'est développée de plus en plus vigoureusement dans son sein, marche à son incarnation expérimentale aussi naturellement et nécessairement qu'un végétal produit ses fleurs et ses fruits quand il a développé ses racines et ses feuilles. Elle l'exige, parce que ses enfants sont là, et qiCil faut organiser des institutions d'éducation pour la génération nouvelle.
Donc, dès qu'on suppose un premier noyau établi, une tête de pont jetée sur les terres de la colonie, et le mouvement régulièrement imprimé à l'immigration, deux ou trois ans pourraient à peine s'écouler, au pis-aller, avant que surgissent les expérimentations sociales, et cela, au sein des conditions les plus désirables.
Ceci posé et acquis, que chacun de nous se demande à lui-même si le terrain de l'Europe, — quelque hypothèse que l'on fasse sur les choses qui peuvent survenir, — offre à la réalisation de l'Idée dont nous avons charge, des chances comparables à une perspective aussi prochaine et aussi sûre ?
Pour moi, ma réponse est faite. Il arriverait demain telles circonstances qui me permettraient de rentrer en France à mon aise, que je n'en serais pas moins, dans quelques mois, sur la route du Texas. La réalisation de l'œuvre à laquelle ma vie appartient est là : j'y vais.
Aussi, la question n'est plus, pour moi, de savoir si la chose proposée se fera. Ce qui reste seulement en question, c'est l'échelle de proportion sur laquelle elle pourra débuter, — • question impor-
tante, sans doute, mais cependant secondaire. Ceci, mes amis, dépendra de vous et de vos concours.
Je ne terminerai pas sans toucher un point sur lequel les esprits à qui ce Rapport s'adresse ont besoin d'être édifiés. Je veux parler des conséquences sociales, ultérieures et extérieures, delà fondation proposée.
Quand nous n'avons pas un peu voyagé, nous sommes tous plus ou moins atteints de myopie européenne. J'entends par là que nous nous figurons volontiers, — parce qu'il en a été ainsi pendant de longs siècles, — que l'Europe est tout, et que c'est en Europe seulement que se joue le grand jeu de la Destinée de l'Humanité. Nous sommes disposés à n'attribuer qu'une influence bien faible encore aux faits progressifs, quelque considérables qu'ils soient en eux-mêmes, s'ils s'accomplissent trop loin. — Trop loin signifie trop loin de nous, cela va sans dire.
Or, c'est là aujourd'hui un préjugé de clocher, ni plus ni moins; et je ne veux que deux heures passées à New- York, à Boston ou à Philadelphie pour en débarrasser l'européaniste le plus décidé. — Deux mots donc sur ce sujet pour ceux qui n'ont pas eu ces deux heures.
Ici, ce n'est plus le succès de l'entreprise qui est en question. L'objection se présente sous cette forme : — u Soit ! nous avons réussi ; la colonie nouvelle est fondée ; le mécanisme sériaire luimême est réalisé et fonctionne conformément aux prévisions de la théorie. Quelle influence ces faits auront-ils sur le monde? Le champ de preuve n'est-il pas trop loin de la civilisation, du grand théâtre du mouvement social, du champ de bataille où se décide la question de l'Avenir? La solution sera donnée, sans doute, et la preuve faite ; mais faite au désert, et l'humanité vivante n'en saurait profiter. »
Cherchons à nous rendre un compte exact des choses, et, pour cela, représentons-nous bien, d'abord, les faits réalisés.
Nous avons réussi et la société nouvelle est fondée. — Qu'est-ce que cela signifie ? — Analysons.
Les domaines de la colonie sont occupés par une population déjà considérable et toujours croissante, qui y a importé non-seulement les instruments de travail et les procédés les plus puissants de la science et de l'industrie modernes, mais encore les conquêtes les plus avancées du génie humain dans la sphère des idées générales et progressives.
Les terres brutes ont acquis des valeurs énormes, et ces plusvalues, transformées en capitaux de circulation, restent, pour la plupart, engagées dans l'œuvre des développements ultérieurs et de plus en plus féconds de l'œuvre primitive. — Il est probable, en effet, que même une grande partie des plus-values attribuées à la rémunération des capitaux de fondation se replaceront dans les opérations subséquentes.
Des communications faciles et rapides allant joindre les grandes artères de la civilisation américaine sont établies.
La colonie a doublé, triplé, décuplé l'étendue primitive de ses domaines au moyen d'une double opération qui consiste à bénéficier sur des ventes de terres voisines de ses premiers établissements, et à se porter toujours en avant sur les terres vierges, dont la préparation et la conquête sont devenues l'une de ses industries.
Entretemps, la population des régions sous-jacentes s'est ellemême accrue considérablement. Les chemins de fer, précédés par le télégraphe électrique, s'approchent de nos domaines. Les arts, les sciences, les plaisirs, le luxe collectif, le raffinement de la population, la haute éducation, toutes les fleurs de la vie sociale en un mot, s'épanouissent sur les couches profondes de la richesse publique, dans un milieu aimanté par la Foi nouvelle de l'humanité.
Les essais multipliés et variés des combinaisons organiques destinées à résoudre les problèmes sociaux amenés par le cours des
temps, ont porté leurs fruits. L'expérience a fait justice des erreurs et donné un corps à la vérité. L'Ordre Nouveau n'est plus en germe seulement dans des théories et des idées ; il a trouvé ses formes, ses lois pratiques. C'est une société qui se développe, qui crée et agit. Elle parle, elle écrit, elle imprime, elle commerce avec le monde extérieur. Elle vit et elle rayonne. Et quel lieu occupe ce foyer?
Il est situé dans une région que va traverser une des grandes artères des Etats-Unis d'Amérique, le seul pays du monde où fleurisse aujourd'hui une civilisation jeune, vigoureuse, progressive et vraiment moderne dans son caractère et ses éléments, — les civilisations européennes étant visiblement engagées depuis le commencement de ce siècle dans les terribles passes de la 3e à la 4e phase, et les issues régulières et pacifiques ayant été manquées...
Un examen général et scientifique de l'état actuel de l'Europe ne serait pas sans utilité ici ; mais outre que je ne puis m'engager accidentellement dans une question aussi considérable, je dois supposer que chacun de nous a sa provision de réflexions sur un tel sujet.
Les antagonismes de différents ordres, que les civilisations européennes portent dans leurs flancs, s'y sont constitués, cela est certain, à un état d'exaspération implacable. Le tableau fameux qu'en traçait Fourier en 1808, dans l'Épilogue de la Théorie des quatre Mouvements, est plus vrai aujourd'hui que jamais, et déjà nous avons assisté au prélude de ces guerres sociales que nous n'avons cessé d'annoncer pendant dix-huit ans, comme l'un des termes de l'inévitable dilemme de l'époque. Quel temps faudrait-il à ces antagonismes pour se résoudre ou pour se supprimer? Question sombre.
Or, tandis que l'Europe est ainsi engagée, l'Amérique fait son œuvre et prépare son rôle qui, à mes yeux du moins, n'est plus une hypothèse. L'Amérique est, aujourd'hui déjà et dans la grande signification historique du mot, V Occident du Monde.
Ce que la jeune Europe a été à la vieille Asie, la jeune Amérique le devient à la vieille Europe. C'est le même mouvement; seulement les siècles, si lents dans l'antiquité, vont de nos jours à la vapeur.
Quand on observe la marche générale de l'humanité, on reconnaît facilement que le progrès, en se faisant dans le temps, se déplaçait dans l'espace, et que le foyer de lumière et d'impulsion sociale a toujours procédé d'Orient en Occident, comme le soleil.
La civilisation américaine est issue de notre civilisation grécoromaine, comme celle-ci était venue de l'Egypte et de l'Asie. Tout indique que la phase d'évolution des cinq Sociétés préparatoires doit se clore sur le nouveau continent, où elle achève son tour du monde. — Les faits s'accordent singulièrement déjà avec l'expression de cette loi.
Ce qui constitue l'énorme supériorité virtuelle de la civilisation américaine sur la nôtre, c'est que celle-ci étant Jille de la guerre, n'a été longtemps qu'une pure organisation de la conquête. Les Éléments modernes, — la Science, l'Industrie, le Commerce, le Travail, la Paix, la Liberté, — n'y devaient opérer leur lent dégagement qu'au prix de combats séculaires ; et, à l'heure qu'il est, malgré tous les progrès accomplis, la société européenne est encore toute imprégnée des virus traditionnels de son origine violente et barbare. — Ce sont, au contraire, ces Éléments modernes qui ont, eux-mêmes fondé la civilisation américaine.
Aussi, tandis que sur l'ancien continent ces Éléments se consument en luttes sans cesse renaissantes contre le milieu ambiant, ils trouvent sur le nouveau une société faite par eux et par conséquent un champ libre et illimité ouvert à leurs réalisations.
Telles sont les causes. Quels sont les effets ?
Les deux tableaux suivants, que j'emprunte à un livre publié par M. Goodrich, ex-consul des États-Unis à Paris, les exposent avec la plus péremptoire éloquence.