II. DÉTERMINATION DU PREMIER NOYAU DE LA COLONIE
Bien que d'un aspect plus compliqué et réclamant un développement moins réduit, ce troisième problème ne nous embarrassera
guère. Nous n'aurons, comme ci-dessus, qu'à analyser les termes, interroger les principes naturels et enregistrer les réponses.
Et, d'abord, envisageant la question, nous la voyons se subdiviser sur le champ d'elle-même. L'établissement du premier centre de population, en effet, doit présenter des phases successives dans sa formation, et il est clair que nous n'avons pour le moment à nous occuper que de la première.
Cette division spontanée du sujet nous donne donc un premier problème qui se formule en ces termes :
Quelles sont les conditions théoriques, ou si l'on veut, les vraies conditions pratiques réclamées pour la construction de la phase initiale du premier centre, — la préparation du milieu qui le doit recevoir étant supposée accomplie ?
Nous déterminerons rigoureusement ces conditions par notre méthode, en cherchant successivement les expressions :
] 0 De la fonction de cette phase ;
2° De la nature de ses éléments intégrants;
3° Des besoins de ceux-ci ;
4° Enfin, du mode d'organisation de l'établissement.
CONSTRUCTION DE LA PHASE INITIALE DU PREMIER NOYAU. Détermination de la fonction.
L'objet du premier centre, nous l'avons déjà vu, sera double ou d'ordre composé : ce centre aura à pourvoir à son propre développement intérieur, et à opérer promptement comme agent de colonisation ambiante.
Ces deux objets généraux du premier organe s'accordent pour indiquer la fonction de sa phase initiale comme devant être, tout spécialement, la création abondante de la matière première et
nutritive, nécessaire avant tout au développement de l'établissement lui-même et à celui de la colonisation.
Ils imposent donc, conformément à la loi embryogénique, la prépondérance initiale du système physique, et réclament une production presque exclusive de la substance propre à la formation musculaire des organes destinés à l'exercice des fonctions ultérieures de la vie sociale, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus élevées. — C'est aux besoins matériels qu'il faut, avant tout, pourvoir.
Nous écrivons donc que la constitution régulière du système des hases matérielles de la vie sociale, — intérieure ou extérieure, — est la fonction spéciale et naturelle de la phase initiale. Cela n'a pas besoin d'autre démonstration.
Détermination des éléments intégrants.
Elle se déduit immédiatement de la fonction par la simple constatation des aptitudes que celle-ci réclame. Nous formulerons donc cette facile détermination des éléments de base de la phase initiale, en ces termes :
La composition de la population, au début de la phase initiale, doit offrir une grande proportion d'éléments aptes aux travaux agricoles, — création des matières premières ; — et accroître, bientôt après, celle des travailleurs propres aux opérations des arts, métiers et industries dites de nécessité.
Mais, sera-t-on tenté de s'écrier, c'est bien simple, et il n'est pas besoin de méthodes mathématiques et d'appareil scientifique, pour trouver des conditions d'exécution que le bon sens indique suffisamment.
Sans doute, dirai-je à mon tour, c'est très-simple. Et cependant,
me permettrai-je d'ajouter, comment se fait-il que ces choses si simples soient toujours méconnues?
Comment se fait-il que tant de tentatives de colonisation aient échoué misérablement, pour n'avoir pas suivi seulement les règles si simples déjà déterminées ?
Comment se fait-il, enfin, que presque tous ceux qui viennent causer avec moi du Projet dont je m'occupe, se figurent, sans songer à en faire seulement l'objet d'un doute, que l'on va débuter par attirer et par emmener immédiatement, sur les lieux, les éléments disposés à goûter l'entreprise et prêts à répondre sur-lechamp à l'idée qui la conçoit et la propose?
Rien n'est plus simple et plus clair que les choses vraies, exprimées et déduites dans leur ordre naturel et scientifique. C'est une raison déjà de suivre cet ordre rigoureux, pour analyser et débrouiller des questions complexes et des conditions progressives. Mais une raison bien autrement puissante, prenez-y garde, c'est qu'une méthode rigoureuse peut seule donner aux révélations du bon sens, aux indications de l'instinct, valeur de règles, de lois impératives, de conditions formelles de succès, que les instigateurs et les coopérateurs de l'œuvre prennent fermement dès lors la résolution d'observer, et auxquelles toutes les volontés acquises au concours sentent et acceptent elles-mêmes la nécessité de se soumettre d'un commun accord.
Que d'exemples ne citerait-on pas où, faute de cette rigueur de la méthode, les indications plus ou moins confuses du bon sens, à travers les contours mal arrêtés desquelles pénètrent si facilement d'ailleurs les illusions, ont abouti à de graves échecs, à de tristes avortements ou à de pleins désastres.
Rappelez-vous seulement la grande émigration parisienne de 1848, dirigée en confusion par le gouvernement de la République sur l'Algérie ; l'émigration phalanstérienne de 1842 pour le Brésil; l'expédition communiste envoyée en 1847 par M. Cabet, sous le titre de première avant-garde, à la fondation de l'Icarie, et tant d'autres!
Il n'y a pas jusqu'à la N. A. Phalanx qui, quoique dans des conditions fort différentes d'une colonisation ont of civilisation, ne doive, en partie, la faiblesse de sa constitution, à des péchés d'origine commis contre ces règles si simples, notamment à l'emploi de ses éléments intégrants à des préparations pénibles qui en ont usé les forces, et à la proportion beaucoup trop faible, dès le début, de l'élément agricole et des industries de première nécessité.
Cette même faute, commise contre le dernier des principes que nous venons d'enregistrer, eût motivé à elle seule l'avortement d'une autre tentative plialanstérienne, en Amérique, l'établissement de Brook-Farm. On citerait de pareils exemples par centaines.
Ne rejetons donc pas comme superflu l'emploi de la méthode qui fait notre sûreté, et continuons nos déductions, nous gardant bien d'en dédaigner le fil conducteur. — La nature des éléments intégrants de la phase initiale étant déterminée, en premier degré du moins, passons au troisième facteur.
Détermination des besoins des éléments.
Ces éléments étant des hommes, et en outre des hommes animés d'une foi générale, nous posons, sans préambule, que leurs besoins sont de trois ordres, physiques, moraux et intellectuels, plus ceux afférents au ressort pivotai, foi, unitéisme.
M) Les besoins matériels sont amplement pourvus par les préparations antérieures à l'arrivée de la première population coloniale, par sa propre composition principalement titrée en aptitudes créatrices des objets de ces besoins, et par le système des communications commerciales, ébauché avant sa réunion et assez fortement développé déjà par le fait de son transport sur les lieux.
M. a) Notons, toutefois, que l'entretien de la santé, le dévelop-
pement de la vigueur et de l'équilibre des facultés physiques de la population, réclament l'organisation d'une gymnastique composée, dont les rudiments ne doivent pas être ajournés, et qui contiendra la gymnastique proprement dite, l'équitation et la natation. — L'équitation est d'ailleurs un art avec lequel la population sentira promptement, sur les lieux, la nécessité de se familiariser. On ne circule guère à pied dans les prairies et les forêts du Texas.
N) Les oesoins intellectuels, n'eussent-ils encore été que peu développés dans la masse de cette population, doivent y être immédiatement excités dans la triple vue de commencer le travail de son raffinement, de lui créer des jouissances d'un ordre élevé, et de l'attacher plus fortement, par l'esprit, à une œuvre où elle a été attirée plutôt par des motifs de sentiment, des aspirations et des intérêts, que par des faits spéciaux au domaine intellectuel.
Avant tout, l'étude réciproque des deux langues principales, l'anglais et le français, mise à l'ordre du jour et organisée en écoles rivales, devra être de ton collectif. Il faudra en outre des cours élémentaires et un enseignement approprié, dans les deux langues ; plus un noyau de bibliothèque et des salons de lecture. — La population particulièrement agricole et ouvrière de la première phase, devra se sentir tout de suite relevée en dignité et en ambition noble, par les facilités et les encouragements qu'elle trouvera à la culture de son intelligence. Tel est le principe.
P) Les oesoins moraux sont de deux genres, ceux des affectives et des distributives.
Les uns et les autres se satisfont par des faits de relations sociales et par des faits artistiques.
Leur exigence commune veut qu'il soit pourvu, dans une certaine mesure déjà, aux plaisirs sociaux ; elle demande des salles de réunions, des jeux, des danses, de la musique, un café, les amusesements publics que la civilisation sait elle-même créer; un commencement d'éducation et de jouissances artistiques; des fêtes; enfin l'introduction du luxe collectif et la première ébauche d'une scène théâtrale aussitôt que possible. — La culture collective de
la musique est aussi pressante ici que celle des champs et des jardins.
Mais ce que ces besoins exigent avant tout, c'est la liberté. Or, cette liberté, pour ne pas rester un principe abstrait, pour n'être pas seulement le droit mais bien la faculté de vivre à sa guise, réclame des dispositions capables de se prêter à tous les genres de vie qui pourront être dans les convenances privées de chacun des éléments de la population, individus ou familles. Notons ce principe cardinal que nous ne tarderons pas d'ailleurs à retrouver.
X) Exigences de Vunitéisme. Malgré la prépondérance de force musculaire que sa composition présente, la population de première phase n'en apporte pas moins uue virtualité d'unitéisme, une puissance de foi sociale qu'il importe au plus haut degré nonseulement de conserver et d'entretenir, mais encore de développer toujours et de satisfaire progressivement. Ses éléments, en effet, quoique plus spécialement voués à la pratique des travaux matériels, sont ceux qui, dans cette catégorie, ont répondu au premier appel de l'Idée génératrice de la société nouvelle. S'ils sont venus avec le désir légitime et l'espoir fondé de trouver le bien-être, ils ont apporté aussi la notion d'un grand but social, le sentiment de la Solidarité humaine, la foi moderne de l'humanité.
Or, si l'objet définitif de ces nobles aspirations ne peut être immédiatement construit, il faut du moins qu'immédiatement celles-ci trouvent à s'exercer, à s'alimenter sur le champ qui leur est ouvert, et à s'y résoudre déjà en sources fécondes de vie sociale et de hautes jouissances.
Cette première culture de la virtualité supérieure qui nous occupe, veut évidemment être ouverte en mode composé, c'est-àdire dans le domaine de l'idée pure, dans celui des faits matériels et dans le champ neutre ou de l'organisme. En conséquence :
X. a) Aux choses du premier domaine il est pourvu par l'organe propre de l'idée pure, c'est-à-dire par l'action régulière et périodique de la parole, du verbe. — Le dimanche est naturellement et plus spécialement consacré à l'élucidation collective du but social
et de la foi commune, à l'éducation supérieure et libre de l'âme, des idées générales et des sentiments unitéistes ou religieux de la population.
X. b) Aux besoins du deuxième domaine, il est pourvu par l'accomplissement d'actes d'unité matérielle, proposés à la masse, délibérés et collectivement acclamés par elle, et ayant pour objet certaines opérations d'utilité publique, de convenances générales ou d'embellissement social, exécutées unitairement et à titre de fonctions religieuses. Les éléments attirés au premier foyer de la colonisation gravitent fortement sur ces sortes d'actes, dont il faudra même modérer la durée et la fréquence, pour en ménager et en conserver, toujours bien tendus, les généreux ressorts.
X. c.) Enfin il est pourvu au développement neutre de la même tendance par la création successive, proposée à la population, votée et librement exécutée par elle, des organes au moyen desquelles elle constituera progressivement sa propre Solidarité. — Ces organes seront, en général, des institutions de réciprocité, de crédit et d'assurances mutuelles, de garanties communes pour les cas d'infirmité, de retraite pour la vieillesse, etc.
On pourrait sans doute avoir institué tous ces organismes d'avance, au moyen d'une constitution préalablement établie et soumise à l'acceptation des immigrants avant leur arrivée sur les lieux. Tel serait même, aujourd'hui, suivant toute probabilité, le procédé de la plupart des plans socialistes conçus en vue d'une colonisation coopérative, qui ne se seraient pas astreints à la méthode scientifique de déduction qui nous guide si sûrement. Il est aisé déjà pourtant de reconnaître que ce serait une faute.
Ce serait une faute parce que les idées sociales et les intérêts des éléments attirés à l'œuvre, tendant fortement à ces institutions, on peut être assuré que, celles-ci étant proposées, elles seront réalisées par eux.
Or il est très-important que ces institutions aient leur origine
dans des actes libres, spontanés, plutôt que de résulter d'une acceptation antérieure et passive. Elles n'en seront que mieux appropriées aux convenances formelles des éléments qui les auront créées sur les lieux, en toute connaissance de cause, et elles tireront de cette origine libre une autorité plus morale et plus solide. L'œuvre successive de cette création, par la voie active, offre en outre un très-précieux exercice à l'éducation de l'autonomie, ainsi qu'à la culture des instincts, des tendances et des facultés sociales de la population. Enfin ce procédé consacre, dès l'origine, le grand principe de la liberté effective et active, dont la garantie fondamentale est l'une des conditions initiales du succès de l'œuvre colonisatrice considérée dans son ensemble, dans ses moyens de prospérité collective et dans son but social le plus élevé lui-même ; ceci ne tardera pas à être mis en pleine évidence.
L'esprit de notre méthode nous conduit à reporter les dernières valeurs obtenues, dans les expressions précédentes, pour avoir, de celles-ci, une approximation plus exacte. Cette opération, exécutée sur les termes dont nous venons de nous occuper, nous livre, complètement déterminée cette fois, la composition du premier essaim qui doit en effet contenir :
1° Les éléments agricoles et ouvriers déjà reconnus comme devant former la base de sa population, en correspondance avec les objets A), B), C), ci-dessus désignés ;
2<> Les éléments aptes aux fonctions réclamées par les exigences des besoins individuels et sociaux de cette population, M), M. a), N), P.), X. a.), X. b), X. c) et Y).
Telle est, très-nettement arrêtée maintenant, la formule de composition de la population de première phase.
Détermination de l'organisme de la phase initiale.
L'énoncé de ce problème en révèle l'importance, et ici plus encore que sur tout autre point nous devons nous garder de l'arbitraire. Procédant rigoureusement, nous reconnaissons tout de suite que cette question se subdivise en deux autres : nous avons en effet à nous occuper de la forme ou de la constitution, comme on voudra dire, de cet organisme, et à en connaître le mode de développement, le procédé de formation.
Cette division nous livre déjà une solution importante. Nous reconnaissons dès l'abord, en effet, que si nous voulions, comme il semblerait peut-être logique au premier coup d'œil, arrêter la forme et en rechercher ensuite le mode de construction, nous courrions risque de nous jeter dans l'arbitraire.
Tel serait bien, il est vrai, le procédé logique d'une opération où l'on se proposerait de faire l'expérience d'une idée déterminée, dans l'ordre physique ou dans l'ordre social. Les éléments, dans ce cas, doivent être subordonnés au plan arrêté qui traduit l'idée, choisis pour le construire et pour jouer dans le mécanisme qu'il s'agit de vérifier. Les éléments sont, dans un tel cas, les moyens d'une expérience. C'est bien ainsi que nous avons toujours compris le système d'une épreuve pratique du procédé sociétaire.
Mais notre but, en ce moment, n'est pas de faire une épreuve, d'expérimenter un procédé social quelconque. Notre but est de créer un établissement qui subsiste, qui se développe, qui prospère et qui remplisse le mieux et le pins tôt possible les fonctions actives, internes et externes, auxquelles il est destiné. Soumettre cette création à toutes les difficultés et à toutes les inconnues pratiques d'une expérience, serait évidemment un assez mauvais moyen à choisir pour arriver au but.
Si bien que nous pouvons déjà poser en toute assurance cette première déduction, à savoir : Que la meilleure forme du premier établissement sera sa forme naturelle, c'est-à-dire celle qui résultera du jeu des libres affinités de ses éléments.
Nous sommes ainsi conduits à étudier en premier lieu les conditions de ce travail libre des éléments, en d'autres termes, à résoudre la question du meilleur procédé de formation, avant de connaître la forme qui résultera, et qui, par cela même, sera ce que nous cherchons, c'est-à-dire la meilleure de toutes.
Il appert donc que nous résoudrons cumulativement les deux problèmes, ou plutôt que nous arriverons à la connaissance de la forme probable, en étudiant les conditions d'une libre formation, la détermination de celles-ci étant seule importante.
Quel est le procédé de la nature ou de la vie dans la formation des organismes?
Le germe une fois déposé dans le milieu embryonnaire qui lui est propre, l'œuvre progressive de l'organisation n'exige plus qu'une alimentation convenable. En d'autres termes, sous la seule influence des impulsions initiales ou des germes, les affinités électives des éléments fournis par l'alimentation accomplissent le travail dont l'être sera le produit. — Tel est le procédé général de la vie. — Voyons maintenant nos données.
Notre milieu est préparé. Le germe, le principe générateur ou l'idée initiale et impulsive, représentée par l'Agence de la colonisation, reçoit, dans ce milieu, la substance alimentaire convenable aux premiers développements de l'organisme, c'est-à-dire les éléments en attraction sur l'idée générale ou le but de l'œuvre, et possédant les aptitudes réclamées pour ses premières réalisations. — Voilà bien nos données.
Que faire donc pour la constitution de l'organisme voulu?
La réponse vient d'elle-même :
Laisser, dans ces conditions, aux affinités électives des éléments en présence, au libre jeu de leurs activités réciproques, le travail de cette constitution.
Le procédé formateur que nous cherchions est donc trouvé. Quelle organisation produira-t-il ? Nous n'en savons rien, et nous ne le saurons d'une manière formelle que quand le résultat sera atteint. Nous pourrons seulement prévoir ce résultat et le déterminer, comme on le verra bientôt, entre certaines limites.
Mais ce que nous savons, dans tous les cas, c'est que nous aurons obtenu, par cette voie, un premier noyau social, institué dans les conditions de force, de santé et d'activité les meilleures relativement à l'état de ses éléments, et parfaitement capable de remplir sa fonction dans l'œuvre ultérieure de la colonisation, qui dès lors est assurée et devient facile.
Ici, malgré la rigueur des déductions, je ne serais pas surpris d'entendre plus d'une voix dans l'École s'écrier : « Quoi! on ne va donc pas viser à faire un Phalanstère ! n — Cette exclamation n'aurait rien d'étonnant, quand on songe que l'exécution d'une Phalange agricole et industrielle est le but que nous poursuivons depuis plus de vingt ans en commun, et que cet acte a toujours été, jusqu'ici, identifié dans nos esprits avec l'idée du premier mouvement, de la première concentration des forces de l'Ecole sur le terrain pratique. Il n'y aurait donc rien d'étrange à cette manifestation de regrets et d'impatiences cumulés.
Je la trouve naturelle ; et, bien que je puisse être en droit logique d'y répondre en demandant seulement une lecture plus attentive de ce qui précède, j'aime mieux m'arrêter tout le temps qu'il faudra pour donner un plein apaisement à un sentiment excellent, qui dévierait ici dans un illogisme.
L'œuvre à laquelle je vous convie, amis, est grande, la plus grande, il ne faut pas craindre de le dire haut et ferme, qui se puisse concevoir et proposer ; il ne s'agit de rien de moins ici, en effet, que de la fondation pratique de la catholicité libre et sociale de l'humanité dans le sens pur et primitif du mot catholicité, qui signifie concert universel.
L'École phalanstérienne, qu'on a recherché souvent à rabaisser au niveau d'une secte, était destinée, par le caractère souverainement large des sentiments dont elle a incessamment fait preuve, et par la nature omnicompréhensive des doctrines qu'elle a développées, à l'initiative glorieuse d'une telle œuvre. Il était dans la logique des choses que cette œuvre fût conçue par la pensée phalanstérienne, proposée aux éléments phalanstériens, et par ceux-ci entreprise. Et puisque ces éléments sont ainsi les organes naturels de cette initiative, l'intérêt supérieur du but, non moins que mes sentiments de confraternité envers tous, me fait une obligation de ne rien épargner pour obtenir un accord aussi parfait, une convergence collective aussi heureuse et aussi puissante que possible ; il importe d'édifier toutes les âmes de bonne volonté.
Je reprends donc la question et je dis : Non, nous ne devons pas nous proposer de faire, du premier établissement, une Phalange. — Pourquoi?
D'abord parce qu'une telle visée violerait immédiatement, et par cela même bouleverserait de fond en comble le plan général que nous avons développé et dont chacun de nous, je n'en doute pas, a compris la grandeur, la valeur positive et la fécondité pratique.
Un tel début, en effet, substituerait tout d'abord un terme exclusif à un terme général. Au lieu de fonder le grand champ d'asile librement ouvert à la pensée progressive de l'humanité vivante, sous toutes ses formes, nous paraîtrions imprimer, dès l'origine, à la fondation, un caractère exclusif, que la liberté laissée à d'autres idées d'agir à côté de nous pour leur compte ne suffirait pas à détruire. Celles-ci seraient en disposition, sinon en
droit, de craindre une pression en nous voyant subordonner ainsi, dès le premier acte, le but général à ce que l'on appellerait notre affaire particulière. On y voudrait voir la preuve d'un égoïsme de doctrine et l'on en redouterait les conséquences.
Soit ! répondra peut-être la foi phalanstérienne pressée à laquelle j'ai ici affaire. Qu'importe, après tout? nous déclarons le champ ouvert, nous convions les autres à venir y faire leur œuvre et nous y faisons la nôtre. Si les autres ne viennent pas, notre œuvre en sera-t-elle moins faite, et comme nous savons qu'elle contient la solution vraie de la question sociale, le problème de l'humanité n'en sera pas moins résolu.
Je pourrais répondre que cette expression était le droit de l'Idée phalanstérienne quand elle était seule ; mais que sa propagation même ayant beaucoup contribué à changer l'état du monde, les circonstances ne sont plus les mêmes. Les vibrations qu'elle a imprimées à l'esprit humain, n'ont pas été pour peu dans la production des doctrines sociales qui ont poussé sur le champ intentionnel du progrès.
Or, l'École, inspirée en ceci par la largeur même de ses principes, tout en combattant les erreurs théoriques de ces doctrines, et sans se préoccuper des griefs que celles-ci ne lui ont pas toujours épargnés, non plus que de leurs tendances souvent bien différentes de son propre libéralisme, a toujours défendu leurs droits avec la même énergie que les siens propres, n'a cessé de les pousser toutes à la formulation de leurs principes, et de réclamer pour elles, aussi bien que pour sa propre conception pratique, le terrain de l'expérience.
Cette position élevée, que nous avons constamment maintenue dans le domaine de la discussion et des idées, est bonne. Elle est même l'expression supérieure de notre foi, puisqu'elle exprime non-seulement notre désir d'en expérimenter l'objet, mais encore celui de voir à l'œuvre, aussi, toutes les doctrines rivales.
Enfin, ce qui s'est rencontré peu communément avec une foi déterminée et positive puissante, elle porte un irrécusable témoi-
gnage, ainsi que je l'ai exprimé déjà, de l'amour inconditionnel de l'École sociétaire pour le progrès, le bien l'humanité.
De telles idées, de tels sentiments mesurent une largeur intellectuelle et une grandeur morale qui ont leurs lois. Noblesse oblige. De semblables titres sont d'ailleurs des gloires dans le domaine de l'histoire et des forces dans la république des âmes. Je ne serai pas seul parmi nous à penser que ce ne sont pas là choses à dédaigner.
Or, pourrais-je répondre, ne serait-ce pas déchoir de cette haute donnée que d'abandonner le plan général par lequel nous en traduisons noblement le principe dans la pratique, pour vouloir nous hâter trop d'atteindre le but particulier à notre doctrine?
Mais, ajouterai-je, serait-on bien sûr qu'en rapetissant ainsi l'acte dont l'initiative glorieuse s'offre à l'École sociétaire, celle-ci atteindrait plus tôt son but social? Je ne le pense pas. Je ne le pense pas, d'abord, parce que, pour toute œuvre qui va au bien, le chemin le plus court est toujours le plus large ; je ne le pense pas, ensuite, parce que les raisons pratiques abondent pour démontrer que cette hâte serait un procédé certain pour manquer le but, et la vraie manière de tout compromettre.
Ces raisons ne sont pas nouvelles ; nous avons étudié pendant plus de vingt ans la question de la mise en expérience du mécanisme sériaire, et nous l'avons successivement dégagée de toutes les illusions qui en présentaient l'opération comme facile et allant d'elle-même.
Nous avons reconnu qu'une telle œuvre exigerait des conditions nombreuses, des éléments choisis, des tâtonnements répétés, et que pendant la durée de la construction du mécanisme, de l'essai des pièces, de leur jeu et de leurs engrenages, il serait nécessaire que l'œuvre fût abondamment pourvue et incessamment alimentée de
tous les secours plus ou moins imprévus dont l'expérience quotidienne indiquerait la nature et le besoin.
L'étude de ces nécessités pratiques nous a occupés sans relâche. Vous savez tous à quelles conclusions elles nous ont conduits : nulle question n'a été mieux élucidée dans l'École,, parce que c'était en effet pour celle-ci la question suprême et décisive.
Or, si peu que l'on se remémore les conditions nécessaires à la conduite d'une telle expérience, qui peut songer à les rencontrer, fût-ce partiellement, sur le terrain, pour préparé qu'il ait été, où se rencontreraient les premiers éléments de notre colonisation?
La thèse d'une expérience en pays neuf n'est d'ailleurs pas nouvelle pour nous, et j'ai déjà rappelé au commencement de cet écrit par quelles raisons décisives nous répondions aux gens qui nous disaient : u Vous devriez aller faire votre phalanstère dans un pays vierge. » Nous n'avions pas de peine en effet à établir que si nous avions, réunis, les capitaux capables de nous fournir, en pays civilisé, les moyens de l'expérience, ils seraient loin de pouvoir mettre à notre disposition ceux qu'elle réclamerait dans un pays où rien n'existe, où tout est à créer et à faire.
Nous montrions, avec grande raison, que quand on a une œuvre déjà délicate et difficile en elle-même, il serait absurde de la compliquer de difficultés qui lui sont étrangères ; et nous concluions péremptoirement, dans le cas posé, qu'il serait insensé à nous de surcharger les problèmes à résoudre dans la première expérimentation d'un nouveau mécanisme social, des obstacles inhérents à celui d'une colonisation.
Or ces raisons, qui étaient justes alors, auraient-elles cessé de l'être aujourd'hui ? Les circonstances peuvent varier, les principes rationnels ne changent pas. On ne me verra pas, pour ma part, tenter de colorer en vrai, dans un intérêt actuel, ce qu'à une autre époque j'ai démontré être faux. Je sais cependant, malgré les efforts consciencieux faits pour les extirper, que les illusions en facilité de réalisation phalanstérienne ont encore des racines dans
l'esprit de plus d'un parmi les nôtres, et que sur le riche domaine des données que je vous apporte, elles ne demanderaient probablement qu'à repousser. Loin de moi, néanmoins, l'habileté qui consisterait seulement à ne s'y pas opposer. Je tiens d'ailleurs que ce qui est vraiment fort, c'est ce qui est vraiment vrai. Bref, c'est en appelant aujourd'hui les forces de l'École ont of civilisation, en les conviant sur des terres nouvelles, et résolu, quelle que soit la réponse, à aller personnellement y porter la greffe de l'Avenir, que je dis à ceux que j'appelle : Gardez-vous des illusions, gardezvous de croire à une réalisation immédiate de votre idéal, de nos vœux les plus chers, de nos aspirations les plus ardentes ; gardezvous même de la pensée de l'y vouloir prématurément entreprendre.
Il sera donc bien compris que, malgré la rencontre de conditions de colonisation d'une fécondité et d'une facilité inespérées, nous ne sommes pas plus disposés qu'auparavant à compliquer le travail spécial à l'expérimentation sociale, de celui des débuts d'une colonisation ; que, loin de là, nous entendons demander, à la prospérité de la colonisation et à son caractère, les moyens que nous n'avons pas encore, de faire l'autre œuvre, de l'alimenter durant toute la durée de ses épreuves, de la répéter, de la reproduire au besoin sous différentes formes, et qu'ainsi, dans l'intérêt le plus formel de l'expérience sociale, le succès de la colonisation est la question préalable.
Cela étant, il ne peut plus être proposé d'engager le sort de celle-ci sur la chance de réussite d'une épreuve dont elle doit ellemême fournir les conditions indispensables ; de la compromettre, en exigeant d'elle qu'elle produise ses fruits avant d'avoir germé, poussé ses racines, et assuré son existence ; d'imposer, enfin aux éléments propres à la colonisation une forme première, arrêtée, à laquelle tout devrait être subordonné, et où, bon gré mal gré, ces éléments seraient obligés de se mouvoir.
Hé bien ! je veux admettre que l'on persiste encore, et que l'on dise : u Mais, suivant toute probabilité, ces éléments, qui auront répondu à la pensée de la fondation, ne seront nullement gênés dans cette forme ; c'est le milieu même invoqué par leurs aspirations, le régime au sein duquel ils désirent vivre le plus tôt possible ; ce régime, d'ailleurs, présente des avantages d'économie, d'unité d'action, d'entrain et de puissance, qu'il serait excellent de mettre au service de l'œvre de colonisation. » Voilà le thème dans lequel se réfugiera l'illusion que j'ai entrepris de réduire.
A cela il y a plusieurs réponses catégoriques.
D'abord il ne s'agit pas, dans la thèse que je soutiens, de gêner les éléments, puisque cette thèse est celle de leur liberté même, de leur liberté pratique et effective, de leur liberté sur le terrain.
Il ne s'agit donc pas de leur interdire tel régime qui leur conviendrait, mais de faire, au contraire, qu'ils ne soient subordonnés à aucun régime préconçu, pas même à celui pour lequel ils auraient pu voter d'avance, en plus ou moins bonne connaissance de cause.
Mais voici où gît le cercle vicieux de l'argument auquel je réplique. C'est que précisément il suppose résolu ce qui est en question ; il suppose fait ce qui n'est pas fait, facile ce qui n'est pas facile, réussi ce qui, dans les conditions que l'on plaide, pourrait être malaisé à réussir. Les éléments, pour empressés qu'ils soient de vivre dans le milieu conforme à leurs aspirations, créeront-ils ce milieu d'emblée et par enchantement? Non pas, certes. De sorte qu'au lieu du régime qu'on se représente, on se trouverait, en fait, dans un genre d'existence inconnu, dans des séries de difficultés, d'épreuves et de tiraillements qu'il n'est même donné à personne de pouvoir calculer d'avance. Quelle serait au juste la récolte ? Je n'en sais rien ; mais on aurait semé des illusions, ceci est sûr.
L'hypothèse d'où l'on part n'est d'ailleurs pas juste. Il n'est pas possible d'admettre, dans les premiers immigrants, une similitude de dispositions telle que celle sur laquelle on spécule. Il faudrait, pour cela, subordonner le choix des personnes, non plus à la condition d'un bon début de colonisation, mais à celle de la meilleure épreuve du régime que l'on aurait en vue.
Ceci imposerait le choix d'une population impubère, ou entraînerait tout au moins, dans la pensée de ceux qui croient l'expérience aisée avec des familles, la nécessité d'une épuration toute particulière et d'une confession d'orthodoxie obligatoire, ce qui serait singulièrement étroit, positivement absurde dans la circonstance, et parfaitement contraire à notre vraie orthodoxie, qui a la liberté humaine à sa base.
Il y a plus, c'est que, même parmi les hommes les plus dévoués à notre cause, parmi les Phalanstériens de pleine foi, de plein désir et le plus disposés à apporter sur le champ de la fondation le concours de leur activité, il en est beaucoup qui refuseraient, et avec raison, de s'y engager, s'ils n'étaient assurés, en tous cas, d"y trouver, pour eux et pour leur famille, la garantie d'une existence privée à leur guise, la faculté de vivre personnellement suivant leurs convenances.
Et pour finir, que l'on suppose les dispositions ce que l'on voudra, chacun n'en apportera pas moins, avec ces dispositions des habitudes. Or, celles-ci, eût-on ou non songé à s'en rendre compte, ne sauraient manquer d'avoir leurs influences dès qu'il s'agirait des réalités de la vie, et feraient, dans bien des cas, des individus le mieux disposés intentionnellement, les sujets les moins propres, en pratique, aux épreuves que l'on aurait à poursuivre, et quelquefois les plus grands obstacles.
Je pense qu'en voilà assez pour que nous puissions tenir désormais pour bien fixé ce principe :
Le premier établissement ne sera assujetti à aucune idée préconçue, à aucun plan organique prédéterminé : son organisation
résultera de la liberté des éléments intégrants, du travail pratique de leurs affinités réciproques dans le milieu où ceux-ci seront en présence.
Ce principe acquis, nous devons en prévoir toutes les exigences possibles, afin d'obtenir une détermination, rigoureuse cette fois, de la constitution du milieu préparatoire. Cette constitution, ébauchée seulement dans les approximations précédentes, va, en effet, nous être donnée tout entière par la condition de la garantie de pleine liberté qu'elle doit offrir au travail organique des éléments.
Il résulte, visiblement, de la nature des dispositions, des idées et des habitudes apportées par ceux-ci, que, pour jouir de cette liberté dans sa plénitude, il faudrait qu'ils rencontrassent un champ ouvert à tous les genres de vie, depuis le régime individuel et morcelé, jusqu'à l'association intégrale, y compris tous les degrés intermédiaires. En d'autres termes, le milieu doit jouir d'une élasticité illimitée, si c'est possible.
Hé bien ! la nature de notre projet et, avec elle, les données locales concourent merveilleusement à cette élasticité sans limites. Le climat, l'espace, la facilité d'élever des constructions, d'improviser des établissements collectifs ou particuliers, le besoin que l'œuvre colonisatrice aura des uns et des autres, rendent cet idéal théorique non-seulement possible mais d'une exécution aisée.
On comprend, en effet, que si, dans nos climats hostiles, avec des données territoriales nécessairement étroites et des modes relativement très-coûteux de constructions, la vie sociétaire exige un édifice serré, compacte, défendu contre les rigueurs de l'atmosphère, dont le système diffère essentiellement de celui des habitations du régime morcelé, il n'en est plus ainsi dans les circonstances tout autres qui nous sont offertes. Le système de
construction des plus humbles settleraents révèle déjà le principe de l'architecture appropriée aux données naturelles du pays, données aux convenances desquelles l'architecture sociétaire la plus parfaite aurait nécessairement à satisfaire. Ce principe exclut la compacité, réclame de l'espace, de l'air, des ouvertures accueillant les brises régnantes et leur ménageant partout la circulation la plus facile. L'atmosphère et le ciel font généralement d'ailleurs ici les fonctions de la rue-galerie, de sorte que le plan sociétaire lui-même se résoudrait, dans ces conditions, en un système unitairement combiné de pavillons séparés, et reliés par des vérandes ou galeries ouvertes (shades, ombrages).
Il est donc facile de disposer un milieu qui satisfasse à la fois aux conditions d'un régime sociétaire aussi développé qu'on le voudra supposer, et aux exigences les plus prononcées du régime morcelé, — conséquemment, à tous les degrés intermédiaires.
Et, non-seulement il nous est facile d'obtenir cette universalité, mais encore, et par la plus heureuse disposition naturelle des choses, il se trouve que loin d'avoir aucun sacrifice à y faire, les arrangements qui la produisent ne sont eux-mêmes que la résultante générale et harmonique des données naturelles. — Les terres libres abondent d'ailleurs autour de notre premier noyau, et rien ne limite le nombre ni la nature des établissements qu'il devient extrêmement aisé désormais d'élever sur les zones ambiantes.
Un mot d'éclaircissement, avant de passer outre, sur ce que je viens d'appeler les degrés intermédiaires.
Le régime individualiste est connu. C'est celui de l'état social où nous vivons.
Le régime coopératif intégral, qu'il soit supposé réalisé en mode phalanstérien, en mode communiste ou de toute autre manière, est aisé à se représenter dans l'esprit.
Mettez les deux régimes en présence sur un champ libre et indéfiniment extensible ; concevez en outre, spontanément formées sur le même champ , toutes les associations partielles qu'il peut convenir à des éléments isolés de faire entre eux ; imaginez, en sus, toutes les combinaisons possibles de ces trois régimes les uns avec les autres : vous aurez alors non-seulement la notion de tous les degrés intermédiaires entre le régime individualiste et celui de la coopération intégrale sous ses diverses formes, mais encore celle de l'existence simultanée, sur un même terrain, de tous ces régimes et de leurs libres rapports.
Un tel ensemble constitue lui-même un système absolument général, et l'expression que je viens d'en donner, n'est rien autre chose que la formule concrète de la nouvelle conception sociale dont la fondation vous est proposée.
Cette formule devant, si l'on a procédé rigoureusement, donner comme cas particulier celle du premier noyau (qui doit être homogène avec le système total dont il est l'origine), nous pouvons maintenant déterminer aisément, sinon les détails précis de l'organisme du premier établissement, — ce que nous savons impossible avant le résultat, — du moins les principaux traits du système que constituera le libre travail des éléments.
Le milieu, où ceux-ci sont reçus, a été préparé conformément aux conditions, connues maintenant, qui le rendent également apte à la pratique simultanée de tous les genres de vie, depuis l'isolement, pour qui le réclamerait, jusqu'à la coopération intégrale.
Les dispositions des personnes que l'idée génératrice amènera les premières sur le terrain, porteront certainement une plus ou moins grande partie de celles-ci à vouloir immédiatement, pour elles-mêmes, un régime de coopération intégrale analogue à ce qui a été facilement réalisé dans la N. A. Phalanx, avec les principes élémentaires et purement économiques de la théorie.
Cette réalisation sera plus aisée encore ici par plusieurs motifs que nous déduirons plus tard, mais d'abord par cette raison caté-
gorique que l'organisation de la N. A. Phalanx est actuellement un fait pratique, une affaire expérimentée, une donnée que l'on peut étudier et reproduire, fût-ce sans améliorations immédiates, comme point de départ.
Or, tel qu'il est, le système de la N. A. Phalanx transporté avec une population plus nombreuse, non fatiguée, et dans les conditions supérieures que l'on connaît, sur le champ de la colonisation, y suffirait pleinement déjà à la représentation embryonnaire du régime coopératif intégral. Rien ne limite, d'ailleurs, les perfectionnements qu'on pourra apporter à son organisme.
D'autres immigrants, moins pressés, moins désireux de s'engager, eux et leur famille, dans un genre de vie nouveau, plus disposés enfin, pour des motifs quelconques, à une complète indépendance, préféreront s'établir séparément et à leur compte. — Les besoins de la colonie naissante réclament d'ailleurs des établissements isolés, notamment pour l'occupation de ses lignes de communication, de ses points de débarquement, et pour certaines exploitations plus ou moins éloignées du premier centre, au sein duquel, entendons-nous bien, le régime individuel sera lui-même tout à fait facultatif.
Mais les éléments qui auront choisi le régime séparé, ne tarderont pas à lier librement entre eux des rapports de toute nature. Ils s'associeront pour certaines opérations, entreprendront à deux, à quatre, à dix, certains travaux, certaines affaires, réaliseront certaines solidarités partielles. Le vaste champ des faits afférents à l'ordre transitoire ou garantiste est ouvert, et chacun s'y meut librement avec ses vues, ses idées, ses ressources et son industrie.
Tout est à faire, tout est à créer, l'espace ne manque dans aucune direction, et l'on peut à sa guise concevoir et poursuivre toutes sortes d'entreprises. — De libres contrats, naturellement assis sur le principe de réciprocité, suffiront à la réalisation de tous les rapports et de toutes les associations intermédiaires.
Des liens analogues se forment entre l'établissement sociétaire proprement dit, les associations partielles et les individus séparés.
Tel de ces derniers, par exemple, veut faire ménage à part, mais il lui convient de travailler dans les ateliers ou les cultures de l'association. Tel autre, au contraire, se réserve son industrie; mais il est enchanté de profiter des avantages de la consommation en mode sociétaire. D'autres enfin engageront dans l'œuvre coopérative une partie seulement de leur temps, une spécialité de leur activité, et feront usage du reste au dehors et à leur compte.
D'ailleurs, chaque famille ou chaque individu, quelque régime qu'il ait d'abord adopté, conserve toujours la faculté d'en changer, et passe à volonté de l'un à l'autre. La règle magistrale est : liberté et convenance réciproque.
Voilà donc que, sans pouvoir préciser les formes particulières où aboutira le travail organique des éléments, nous avons acquis la parfaite notion du système dans lequel se mouvra leur activité, et prévu, aussi complètement qu'il est nécessaire pour y pourvoir, tous les arrangements possibles. Telle est la solution véritable du problème que nous nous étions posé sur la nature de l'organisme réclamé pour la meilleure constitution du premier noyau de la colonisation.
Rien ne nous empêchera de serrer davantage la prévision des arrangements les plus probables ; mais nous savons déjà que, quand même tous les éléments s'établiraient en régime séparé, la nature de l'Idée qui a déterminé leur réunion sur le champ nouveau, et les conditions au sein desquelles ils s'y rencontreront, auraient bien vite engendré un système général de solidarités, d'assurances, de crédits mutuels, de réciprocités, en un mot de garanties de toutes les sortes.
Or un tel système, spontanément développé sur ce champ libre, réaliserait, d'ores et déjà, un état social beaucoup plus homogène, beaucoup mieux lié et plus avancé que celui que pourrait donner de longtemps, en Europe et dans les circonstances les plus favorables, l'application de ce que l'on a appellé le programme commun de toutes les écoles socialistes.
Nous savons d'ailleurs, et cela suffirait au but, que, dans tous
les cas, nous possédons, bien établi sur le terrain, un premier lit de population au moyen duquel désormais le développement de l'œuvre colonisatrice ne souffre plus de difficulté.
Je pourrais m'arrêter ici. Le projet est achevé. Les bases sur lesquelles l'œuvre doit s'asseoir sont connues, et les lois qui doivent en diriger sans interruption la conduite, jusqu'au point où elle se continuera par ses propres forces, sont catégoriquement déterminées. Ce que je dirai désormais n'ajoutera rien, en sérieuse valeur pratique, à ce qui a été exposé.
Il nous est loisible, toutefois, à titre d'étude et d'éclaircissement, de reprendre les questions sous une forme sinon plus positive, du moins plus concrète.
Jusqu'ici, rien dans nos déterminations n'a été donné à l'hypothèse. Elles ont procédé de déductions en déductions toujours rigoureuses.
Que si, maintenant, nous nous proposons, non plus de connaître les lois directrices des opérations, cette connaissance étant acquise, mais d'en suivre une application descriptive, nous devons évidemment recourir à une hypothèse.
Notre plan, en effet, est arrêté dans ses proportions, dans ses lignes, et dans ses conditions d'exécution successives. Mais quelle sera l'échelle de l'application ? — C'est ce que nul ne sait.
Cette échelle peut varier du petit au grand ; cela dépendra du concours initial.
Si ce concours est considérable, ce que je désire vivement, l'œuvre marchera avec une rapidité prodigieuse, et le succès sera très-prochain.
S'il est plus faible, que les résolus se rassurent : l'œuvre et le succès demanderont plus de temps et plus de peine, sans doute ; mais, en tout état de cause, nous arriverons au but.
Faisons donc une hypothèse, en nous rappelant bien que ni cette hypothèse, ni les déductions y afférentes, n'ont valeur impérative. Ce qui a valeur impérative, encore un coup, c'est le système des lois rectrices de l'économie et de la conduite pratique de l'œuvre, quelles que soient les dimensions de celles-ci.