‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 1 sur 55 · A.U THÉÂTRE · texte numérisé non relu

A.U THÉÂTRE

et des critiques officieux. Quand on a dit d'un ouvrage de l'esprit qu'il était inutile, on n'en a pas fait la critique. Quand on peut dire qu'il est utile, on en fait l'éloge.

J'ai donc beaucoup d'estime, beaucoup de considération, s'il faut parler plus juste, pour les pièces où M. Brieux, dédaignant les règles, sinon les artifices de son métier, s'est lancé vaillamment dans la satire ou dans la propagande sociale. Les Aç>ariés^ les Remplaçantes^ Maternité^ la Robe rouge dans certaines de ses parties, sont des œuvres à la fois naïves et rusées, où le don de M. Brieux pour la vulgarisation, la prédication et la catéchisation par l'exemple, se donne beau jeu et libre cours. Pièces à thèse, sans doute, ou même pièces à prêche, mais pièces souvent courageuses, et toutes pleines de la volonté de servir, d'aider au vrai, et, pour user encore du même terme, d'être utile. Que le théâtre de M. Brieux, au point de vue de la qualité du style et du développement psychologique, soit à peu près au niveau des romans de M. Georges Ohnet, c'est ce qui saute à tous les yeux. Et l'on ne peut s'empêcher de penser, à ce propos, que le pauvre M. Georges Ohnet, exécuté comme on sait il y a vingt ans, se trouve avoir payé pour tout le monde, et qu'il a procuré à ses émules et successeurs une bien injurieuse im-

punité. Mais la différence, c'est que M. Brieux est venu porter des qualités, ou des facilités, du même ordre à l'appui d'idées qui avaient parfois de la hardiesse, d'une morale qui n'était pas toujours la morale bourgeoise, et qu'il a même trouvé le courage de rompre en visière avec quelques-uns des préjugés les plus drus ou des hypocrisies les mieux enracinées de la bourgeoisie française.

Dans la pièce que le Vaudeville a représentée hier, c'est encore une thèse juridique et morale que M. Brieux a voulu défendre, et cette thèse, autant que j'en puis juger, est fondée en fait et en raison. M. Brieux s'insurge contre la loi qui organise, en cas de séparation de corps ou de divorce, le partage de l'enfant entre les époux. Si le divorce ou la séparation de corps est prononcé contre une femme, on sait que la garde de l'enfant lui est, en principe, retirée, et qu'ainsi, hors quelques visites strictement réglées par le tribunal, ou quelques semaines de vacances, la mère se trouvera frustrée de son fils ou de sa fille. M. Brieux juge cette situation inique et odieuse. Prenant le contre-pied de l'ironique et plaisant roman de M. Fernand Vandérem, il montre que l'enfant, s'il a déjà l'âge de sentir et s'il est sensible, reste bien « la victime » réelle de ce partage et de ces déchirements, qu'il est non

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seulement l'enjeu, mais le moyen de la lutte, et qu'à force de vouloir se faire souffrir par leur enfant, le père et la mère çn viennent bien vite à se faire souffrir dans leur enfant. L'héroïne de M. Brieux, Régine Ghambert, en sera réduite, comme la mère du jugement de Salomon, à renoncer totalement à sa fille Suzette, plutôt que de la voir torturée par cet affreux débat. Elle se verra condamnée à offrir à sa fille cette dernière et cruelle preuve d'amour : la délaisser pour lui rendre un peu de douceur et la paix.

Il va de soi que, chemin faisant, M. Brieux, trouvant l'occasion de développer qu^elques thèses fortuites ou accessoires, ne les a pas laissé échapper. Nous avons entendu, par exemple, un développement sur les messieurs qui suivent les femmes dans la rue, un autre sur les jeunes filles qui apprennent un métier, afin de se rendre indépendantes des hommes, un troisième sur la corruption actuelle des mœurs de la bourgeoisie. Mais la thèse principale est bien, je crois, celle que je viens d'analyser. Elle est fort banale dans l'une de ses parties, et tout ce que M. Brieux nous conte de la situation de l'enfant dans le divorce a déjà été dit on ne sait combien de fois. Mais ce qui est à peu près neuf, ou ce qui restait bon à répéter, c'est qu'en effet, vis-à-vis de l'enfant, l'homme et la femme n'ont

pas un droit égal, et que, sauf circonstances exceptionnelles, c'est en principe le droit de la femme qui doit prévaloir. C'est aussi qu'on ne voit pas de relation saisissable entre la faute qui fait prononcer le divorce contre une femme et la décision de justice qui la prive de son enfant, qu'on peut assurément, comme mille exemples en font foi, avoir été une épouse inconséquente, ou même coupable, sans cesser d'être la plus tendre et la meilleure des mères. Sauf les cas où l'inconduite de la mère est si habituelle, si grave, qu'elle puisse créer pour l'enfant un danger, c'est donc toujours à la mère que l'enfant devrait échoir. Toute disposition contraire viole la justice naturelle, et ne se peut considérer que comme une vengeance de l'homme et de la loi qu'il a faite.

Tout cela est fort vrai, et j'applaudis des deux mains, pour mon compte, à la thèse de M. Brieux. Le malheur est qu'au lieu de nous Texposer dans une conférence -programme, qu'un vieux notaire, par exemple, serait venu nous débiter au début du second acte, il ait voulu la faire saisir et la justifier par le moyen d'une action dramatique. Et nous voici obligés de

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