A.U THÉÂTRE
nous demander non seulement ce que vaut ridée, mais ce que vaut l'action, ce que valent les caractères. L'action peut se conter en peu de mots. Henri Ghambert et Régine Ghambert, née Gadagne, sont mariés depuis une douzaine d'années, et ils ont une fille de dix à onze ans, nommée Suzette. Henri Ghambert, fils d'un magistrat, est issu de souche bourgeoise; Régine, fille d'un capitaine au long cours marseillais, de souche quasi-plébéienne. Ge mariage fut un mariage d'amour. Pourtant, depuis quelque temps déjà, le ménage vit en mauvaise intelligence, et cette mésentente est avivée par l'attitude des parents Ghambert, qui idolâtrent leur petite-fille Suzette, mais n'ont jamais pu souffrir leur belle -fille Régine. Un beau jour, Henri Ghambert, rentrant chez lui à l'improviste, trouve Régine dans les bras d'un de ses amis, Georges Liverain. Là-dessus, scène violente, explications brutales, coups, injures et, finalement, demande en séparation intentée contre Régine par Henri, que les parents Ghambert poussent, bien entendu, à se montrer intraitable. Mais, à peine l'action introduite, Régine s'aperçoit qu'elle aime toujours son mari, et, surtout, qu'à aucun prix elle ne se résoudra à perdre sa fille. Pendant la procédure, l'enfant, de par la loi, devait rester sous la garde du père.
Régine l'enlève de son pensionnat, et voici que les Ghambert viennent à leur tour, appuyés de l'huissier et du commissaire de police, la reprendre chez Régine, ou plutôt chez le vieux capitaine Gadagne, où Régine l'avait logée. Régine ne pourra plus embrasser sa fille que quelques heures par semaine, dans la tristesse morne et glaçante d'une chambre d'hôtel. On ne se dispute pas seulement la personne de la fillette, on se dispute son cœur. Les grands -parents Ghambert usent des pires procédés pour l'endurcir contre sa mère, pour l'accoutumer à l'idée que sa mère fut coupable et qu'elle est indigne d'être aimée. On la dresse à l'espionnage, on la contraint au mensonge. Les gens de loi, à leur tour, interviennent, aiguisent les griefs, enveniment les blessures. Si bien que, finalement, Régine, pour ne pas voir Suzette tranchée par le glaive de la justice, prendra l'héroïque parti de se sacrifier, de renoncer à sa fille. Et ce sacrifice portera ses fruits, car Henri, ému d'une si noble conduite, pardonnera et rappellera sa femme au foyer. Le père, la mère, l'enfant, dira M. Brieux pour conclure, c'est une trinité sacrée, et criminel qui veut y porter la main.
Pour faire passer cette réconciliation finale, M. Brieux a pris grand soin de nous avertir qu'en réalité Henri Ghambert s'était trouvé dupe d'une apparence et que Régine n'avait pas été effectivement la maîtresse de Georges Liverain. Georges Liverain l'avait tenue embrassée, mais rien de plus. M. Brieux attache visiblement le plus grand prix à cette circonstance qui me paraît, pour mon compte, d'un assez médiocre intérêt. Je suis grand partisan, quant à moi, de la théorie de l'adultère moral, et j'estime, comme le rude général de Sibéran dans Connais-toi^ qu'il est d'assez médiocre importance qu'une femme se soit livrée à un homme en deçà ou au delà d'una certaine ligne. La vertu n'est pas une question de latitude. J'ajoute que c'est surtout au regard de la thèse proclamée par M. Brieux que l'intérêt de cette distinction m'échappe. Que Régine se soit bornée à s'abandonner aux bras de Georges Liverain et à se laisser embrasser par ce gentleman, ou qu'elle ait été totalement sa maîtresse, en quoi la nature de son droit visà-vis de son enfant s'en trouvera-t-elle modifiée? Une épouse adultère peut rester une mère tendre, fidèle, soigneuse aussi bien qu'une épouse
imprudente. M. Brieux, pour démontrer sa thèse, commence donc par l'affaiblir étrangement. Quant à cette Régine dont l'injuste malheur doit faire le principal intérêt du drame, M. Brieux nous a mis dans l'incapacité de définir, fût-ce d'un trait sommaire ou gros, son caractère, sa personne, sa nature. Pourquoi a-telle été la quasi-maîtresse de Georges Liverain? Nous l'ignorons. L'aimait-elle un peu, beaucoup, pas du tout? Nous l'ignorons encore. On nous la décrit au premier acte comme une femme coquette, fantasque, ambitieuse, qui, par avidité d'argent et désir de luxe, a compromis le bonheur et la fortune de son sage mari. On nous la peint, au second, comme une femme foncièrement honnête et modeste qu'aurait risqué de dépraver la fréquentation du milieu où ce même mari l'a fait vivre. Après que les Ghambert lui ont enlevé Suzette, nous la voyons âprement résolue à lutter contre la demande en séparation, à se défendre, à se servir de toutes les armes qu'elle a dans les mains, et qui sont terribles, car Henri l'a trompée tout le premier, et surtout Henri a commis dans son métier de vilaines actions dont elle a le secret. Si elle menaçait d'un éclat, les Ghambert seraient forcés de céder, de lui restituer Suzette, et elle le sait, et les Ghambert le savent aussi. Gependant, au
dénouement, nous la voyons, bien que sûre de sa force, sûre de son droit, sûre même du cœur de sa fille, déposer brusquement les armes et s'offrir en holocauste. Et je défie qu'on aperçoive aucune raison à une telle volte-face, sinon que M. Brieux avait précisément choisi cette situation pour son dénouement.
Aucun des autres personnages de Suzette n'offrirait une plus longue résistance à l'examen. Henri, au début, est un garçon modeste, soumis, sérieux, que la mauvaise influence de sa femme a comme entêté. Quand le rideau se relève, c'est un fêtard vicieux et fanfaron, capable et même convaincu d'une escroquerie qui devrait le mener aux assises. M^^ Ghambert, la mère, éprouve vis-à-vis de Régine une antipathie qu'expliquent suffisamment des dissidences d'idées et de conduite, et aussi les égards insuffisants de sa belle-fille. Mais on ne saii où elle va chercher la férocité froide et les raffinements de tortionnaire dont elle fait preuve visà-vis de Suzette. Faut-il ajouter que cette inconsistance des personnages n'a d'égale que l'incohérence de l'action? Je ne parle pas en ce moment de la médiocrité des moyens, de la vulgarité des faits ou des épisodes qu'emploie M. Brieux pour peindre soit un caractère, soit un milieu, soit une situation. Mais on sent cons-
tamment la pièce s'avancer comme à l'aventure, pointer de ci, de là, selon les besoins immédiats de l'auteur, et sans qu'il prenne jamais souci d'ajuster la scène qu'il traite à celle qui précède ou à celle qui suit. Les événements viennent à point nommé, les faits se déplacent aussi facilement que les êtres se transforment. On a besoin d'une histoire d'escroquerie et de faux poinçons, la voici; d'une lettre anonyme, la voilà. , On a besoin d'un personnage, il semble que l'auteur le prenne par la main dans la coulisse pour le conduire sur la scène. Quand il s'agit de reposer le spectateur, on fait réciter une scène des Erinnyes à une jeune cabotine ou l'on fait monter un monsieur de la rue. En un mot, le manque de liaison dans la conduite est aussi manifeste que le manque d'unité dans les caractères, et c'est assurément dire beaucoup.
Il va de soi que ce parti-pris de tout sacrifier à la nécessité et à l'effet du moment produit parfois d'heureux résultats, et je n'ai pas la moindre envie de contester que Suzette soit une pièce capable d'exercer de l'action sur le pubhc. La scène où Régine se débat contre les gens de loi qui viennent lui arracher sa fille a puissamment
értiu, et encore faut-il savoir gré à M. Brieux de nous avoir épargné les effets de sanglots, de lutte, de déchirement physique dont la sûreté aurait pu le séduire. On s'est attendri sur les chagrins de Suzette, sur ses tendres ruses d'enfant persécuté, mais qui veut aimer sa mère malgré tout. On s'est apitoyé en entendant Régine conter ses tortures et offrir son sacrifice. A toutes ces scènes, il manque assurément le cri, l'inspiration, la puissance pathétique, et cependant elles ont fait couler des larmes. Le début d'acte où M. Brieux a campé, dans un atelier de Montmartre, le vieux capitaine Gadagne et ses deux filles, sœurs cadettes de Régine, dont l'une étudie la tragédie au Conservatoire, l'autre l'obstétrique à la Maternité, est traité avec une verve heureuse et plaisante, et je goûte particulièrement la scène où le vieux Gadagne, avec un franc -parler provençal et populaire, dit son fait au vieux Chambert. Mais, cette justice rendue à toutes les fortes qualités dont M. Brieux a fait preuve, il faut bien conclure cependant que Suzette n'est pas une de ses meilleures pièces. On n'y retrouve ni cette expérience consommée du métier qui a fait le succès de quelques-unes de ses œuvres, ni cet oubli conscient des règles qui faisait le mérite de quelques autres. C'est une pièce composite
OÙ l'action est traitée avec trop d'ampleur pour que nous n'exigions pas qu'elle s'ajuste logiquement et se suffise, alors que d'autre part nous la voyons serpenter docilement autour de la thèse. C'est une pièce sans équilibre où les développements abstraits et l'intrigue s'étayent mal et se font pencher tour à tour, une pièce d'ailleurs qui ne se présente pas avec le sans-façon des Remplaçantes et de Maternité^ et où les négligences ne nous paraissent pas volontaires. Le principal mérite de M. Brieux restera d'y avoir posé, quoique avec trop peu de hardiesse et de vigueur, une idée que je crois juste. Mais le théâtre d'idées est décidément un genre bien périlleux, qui exige peut-être trop de qualités contraires, et où il est bien difficile d'éviter, tantôt que l'idée nuise au drame, et tantôt, ce qui est le cas cette fois, le drame à l'idée.
M. LOUIS BÉNIÈRE
« Papillon » dit « Lyonnaîs-le-Juste » ^
La pièce de M. Louis Bénière a fort bien réussi. C'est une très plaisante comédie, qui pèche parfois par un peu de vulgarité dans l'esprit et de facilité dans l'ironie, mais qui est pleine de drôlerie, de saveur et d'humour. Elle contient des traits d'un comique gras et plein, d'une vérité joviale et forte. Elle est conduite avec rondeur plutôt qu'avec adresse. On sent que l'ouvrage a été traité de bon cœur et à la bonne franquette, et on l'écoute dans la même disposition d'esprit.
Mme Vérillac, dont le mari est président du tribunal de X..., s'est trouvée la plus proche parente d'un certain Destouches, lequel est mort intestat. La fortune de Destouches, une