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Comédie Française, 23 novembre

Et l'on y saisit en pleine évidence le don qui distingue, parmi les écrivains français de notre temps, l'auteur du Nouveau Jeu et de Priola, c'est-à-dire la richesse, la diversité, la fantaisie inventive du vocabulaire. On reconnaît déjà, dans Sire, l'homme dont les dialogues et les comédies devaient enrichir la langue d'une telle profusion de formules, de mots, de tours, et qui prépare un si laborieux travail aux futurs historiens du langage.

Le sujet était charmant, et je puis bien le conter, puisque c'est aux, différences qu'on verra, celui de la pièce. Dans un appartement du Faubourg, si copieusement bondé de bibelots, de tapisseries et de vieux meubles, qu'il ressemble à un musée et à un grenier, la comtesse Berthe- Edmée-Yolande de Saint-Salbi s'est retirée vers la fin de son âge. L'histoire se passe sous le règne de Louis-Philippe, et, quand le récit s'ouvre, la comtesse a dépassé soixante ans. C'est une petite vieille, frileuse, maniaque et douce, dont le cœur est habité par une tenace et mystique passion. Vendéenne de sang, royaliste de cœur, Yolande de Saint-Salbi a concentré toute sa pensée, toute sa puissance

d'amour sur le Dauphin prisonnier, sur le roitelet du Temple, sur le petit Louis XVII. Elle s'est persuadé que l'enfant royal n'est pas mort, que d'obscurs conjurés surent le dérober à sa geôle, qu'il survit, ignoré, dans quelque coin du monde. Or, puisqu'il vit, il est le roi, et, puisqu'il est le roi, il est impossible que Dieu ne l'impose pas un jour à son peuple. Yolande de Saint-Salbi vit tendue dans l'attente anxieuse et fervente de ce jour béni.

Cette idée fixe, longtemps, ne fit qu'occuper, parfumer son existence. Mais, avec les années, voici que l'obsession compromet sa santé et sa raison. Ce sont des nuits de délire, des essais de suicide, si bien qu'un ingénieux médecin, voyant sa malade perdue si l'on ne fournit quelque aliment à sa manie, en vient à imaginer pour son salut un artifice de comédie. Yolande veut voir Louis XVII; on lui montrera une bonne fois Louis XVII; après quoi, selon toute vraisemblance, elle guérira et se tiendra en repos. Un beau jour, donc, on introduit chez la malade, avec tout le cérémonial d'usage, un figurant spécialement engagé pour la circonstance, et qui se nomme, de son nom authentique, Denis Roulette, ex-postillon, ex-comédien. Denis Roulette, dûment grimé et costumé, joue le Roi à la satisfaction générale, et voici le médecin tout

réjoui du succès de son stratagème. Mais il ne suffît pas à la bonne dame d'avoir vu son Roi pendant une heure; Maintenant qu'elle est sûre de son existence, elle réclame à cor et à cri de nouvelles entrevues. On avait embauché Roulette pour une séance, il faut l'engager pour une série de représentations. Voilà Roulette installé chez la comtesse de Saint-Salbi. Le rusé comédien, d'ailleurs, ne tarde pas à reconnaître l'étendue de son pouvoir sur l'esprit de la dame, et il en use sans aucune délicatesse. Il accepte d'importantes offrandes d'argent « pour la cause ». Il se fait supplier de prendre gîte chez la vieille maniaque. Le médecin, désolé, veut s'opposer à cet accaparement, mais c'est Roulette au contraire qui fait congédier le médecin. Et la comtesse, sur ces entrefaites, ayant recueilli un opulent héritage, le Roi finit par lui proposer un mariage morganatique, ce qu'elle accepte comme un comble d'honneur et de félicité.

On pense bien qu'alors, et sa fwtune une fois assurée, Denis Roulette ne se donne plus grand mal pour jouer son rôle, et laisse éclater son tempérament véritable, qui est fait de gourmandise, d'insolence et de brutalité. Dans le château de Touraine où il s'est retiré avec la comtesse, le voilà qui s'attife, s'empifîre, court

les filles, et la honte de la pauvre femme, devant cette dégradation de son Roi, prend la forme d'un désespoir tragique. Les avanies qu'elle subit ne sont rien, mais songer que le Roi, son Roi, était un tel homme ! Enfin, Roulette est atteint d'une maladie mortelle, et, dans son agonie, pris de remords, il confesse ses mensonges au curé du village, et révèle à M^^ de Saint-Salbi elle-même de quelle mystification elle fut le jouet. Le coup est si rude que la malheureuse pense en mourir, mais le vieux curé, pris de pitié, commet alors « le premier mensonge qu'il eût jamais fait depuis cinquante-deux ans qu'il avait reçu la tonsure. Attirant Madame à quelques pas, il lui jeta dans l'oreille : « Ne le croyez pas... J'ai reçu sa confession... Il est bien le fils de saint Louis. ))

Tel est le roman, et l'on ne pouvait guère s'étonner que M. Lavedan eût songé à en extraire une pièce, car, le livre une fois connu, il semblait qu'une action dramatique dût s'en tirer tout naturellement. On voyait l'exposition : la chambre de la malade, le médecin désespérant du salut, et se résolvant à tenter, par un dernier scrupule, ce moyen extravagant et

périlleux. On voyait l'entrée de Roulette chez M°^® de Saint-Salbi, scène émouvante à laquelle succéderaient des scènes d'un comique un peu cruel, lorsque Roulette, installé dans la maison comme Tartufe, en chasserait ses patrons et introducteurs. Le mariage morganatique était un tableau tout fait, et l'agonie de Roulette, avec la pieuse imposture du vieux prêtre, eût fourni le plus pathétique dénouement.

Or, il se trouve que M. Henri Lavedan, tout en conservant sa donnée intacte, a conçu sa pièce dans un tout autre esprit et suivant un plan tout différent. Il a eu ses raisons, qui sont probablement bonnes, et ce n'est certes pas moi qui me permettrai de donner à personne, et particulièrement à un écrivain de ce rang et de ce talent, des leçons de technique dramatique. Mais il demeure surprenant qu'ayant sous la main une pièce toute tracée, et, à ce qu'il me semble, d'un effet sûr, M. Lavedan se soit donné le mal d'en bâtir une autre, plus difficile et plus incertaine, et je ne puis m'empêcher de former à ce sujet quelques conjectures, dont je ne me dissimule pas d'ailleurs le caractère hasardeux. Je crois qu'en suivant exactement la trame de son roman, qui fut écrit, comme on en peut juger, sous l'influence de la technique naturaliste, M. Lavedan a eu peur d'écrire une pièce

trop... comment dire? trop... Théâtre-Libre. D'ime part, il s'est dit qu'en amplifiant, en prolongeant l'illusion de son héroïne, en la conduisant jusqu'au mariage, en lui infligeant, une fois le mariage accompli, tout ce martyre de la dégradation de son idéal, en nous la montrant, au dénouement, ramenée par le mensonge du curé au plein de son incurable rêve, il serait conduit à exécuter un travail dans le goût du Théâtre-Libre noble, dans la manière de M. de Gurel, par exemple. Et c'est pourquoi, dans sa version dramatique, le contact de Denis Roulette et de M116 de Saint-Salbi est réduit à quelques jours; la mystification finit presque sitôt qu'annoncée, et ce n'est plus l'histoire d'une vie, mais le récit d'une brève aventure. D'autre part, il a craint qu'une chambre de malade ne fit un tableau bien noir, que l'exploitation d'une folle par un aventurier ne fût un spectacle bien repoussant, et qu'en nous peignant, dans toute la précision, c'est-à-dire dans toute la cruauté du détail, la cacochyme empaumée par l'écornifleur, il ne versât dans le ton du Théâtre - Libre réaliste, du Théâtre-Libre rosse. Et c'est pourquoi, dans sa pièce, tout est éclairé, égayé, adouci. M^i^ de Saint-Salbi n'est plus démente, n'est plus malade; sa manie, douce et inofîensive, ne fait pas craindre pour sa raison. Denis

Roulette n'est plus fripon. C'est un bon enfant vaniteux et léger, flatté de jouer un rôle, heureux de l'aubaine, capable tout au plus d'une imprudence, d'une indélicatesse momentanée et involontaire.

Mais tout se tient dans une œuvre bien faite, et l'on va juger maintenant à quoi ces transpositions devaient entraîner M. Lavedan. Roulette est introduit chez M^i^ de Saint-Salbi par deux respectables personnages, son médecin le docteur Gabat, son directeur l'abbé Rémus. Ou plutôt, c'est par eux qu'il est introduit dans la maison sous sa figure royale, car il y était venu déjà, en qualité d'horloger, pour rhabiller une horloge à musique, la profession d'horloger étant un des mille métiers qu'il exerce, et c'est en le voyant démonter le mouvement que le médecin et l'abbé, frappés de son air bourbonien, l'élisent pour cette mission délicate. Mais comment ce digne docteur et ce digne ecclésiastique purent-ils concevoir l'idée d'une telle mascarade, si elle n'est pas strictement indispensable à la guérison de leur amie? La mystification, du moment qu'elle n'apparait pas comme une sorte de remède désespéré, risquera de nous sembler odieuse. Nous ne supporterons pas sans la plus pénible gêne que cette cruelle et inutile comédie soit montée à une bonne vieille personne qu'il

suffirait de laisser vivre doucement avec sa marotte. Et voilà que, pour ne pas blesser trop gravement notre délicatesse susceptible de spectateur, M. Henri Lavedan va se trouver réduit à tourner toute l'aventure au comique ! Voilà que nous tombons du drame à la charge ! Ce Roulette, vantard, avantageux et farceur, nous apparaîtra, de par la Volonté de l'auteur, comme un personnage d'opérette ou de vaudeville, et nous le verrons, sous l'habit royal, esquisser les mêmes grimaces et commettre les mêmes balourdises que Mascarille sous sa défroque de marquis.

Ce n'est pas tout. Vidée de presque tout son contenu dramatique et sentimental, la pièce risquait de sembler un peu creuse. M. Lavedan y a donc inséré un nouveau personnage, charmant d'ailleurs et des mieux venus, celui d'une petite grisette, Léonie Bouquet, placée comme lectrice chez la comtesse par le vénérable abbé Rémus. Léonie a applaudi Roulette au petit théâtre du Panthéon où l'horloger jouait les grimes et les fmanciers sous le sobriquet de D orange. Elle le reconnaît, lui avoue la petite tendresse secrète qu'elle avait conservée pour lui, lui fait visite dans son grenier du quai Bourbon, et, quand Roulette a accepté l'hospitalité que la comtesse lui offre spontanément, dès leur

première entrevue, devient sa confidente et son amie, mais non sa maîtresse, car les grisettes ont de la vertu. Voilà un premier renfort, mais qui n'eût sans doute pas suffi, et c'est alors que M. Lavedan a eu recours à la parodie historique. Modifiant de quelques années l'époque du roman, il a placé l'action au début de 1848, quelques semaines avant la Révolution. Il a supposé que Roulette, en puéril et bavard cabotin qu'il est, s'était laissé imprudemment affilier à une société secrète : la Main Rouge. Il nous a montré la conversation galante de Léonie et de Roulette, dans le grenier du quai Bourbon, interrompue par l'arrivée inopinée et cocasse des conspirateurs. Il s'est plu à dessiner, avec une fantaisie joviale et rapide, quelques portraits-charge d'agitateurs républicains. Et il est arrivé à cette situation vraiment ingénieuse et pleinement comique : le même bonhomme, engagé par légèreté dans la propagande républicaine et par intérêt dans la simulation monarchique, promettant tout à tour de renverser le Roi et d'être le Roi, condamné, au jour prochain de la Révolution, à jeter bas son costume de Roi, loué chez un costumier de théâtre, pour suivre les compagnons de la Main Rouge aux barricades.

Ces inventions sont extrêmement ingénieuses et divertissantes, et l'on y retrouve toute l'abondance comique, toute l'imagination fantaisiste de M. Henri Lavedan. Mais on en voit aussitôt le danger. Conçues pour remplir les vides que l'auteur lui-même avait faits dans son sujet, elles les masquent plutôt qu'elles ne les comblent. Si M. Henri Lavedan avait pu les soutenir jusqu'au bout, s'il avait pu, ou voulu, s'en tenir jusqu'à l'extrémité de sa pièce à ce même ton de fantaisie et de parodie, il n'y eût pas eu de mal, et nous n'aurions mis nulle fausse honte à applaudir sur la scène du Théâtre Français une charmante pièce des Variétés. Gela eût rappelé le Nouveau Jeu, qui est un chef-d'œuvre en son genre, le nouveau jeu des Révolutions. Mais, parti de son livre, il était bien difficile que M. Lavedan ne fût pas tenté d'y revenir, et il y est revenu en effet, dans ses deux derniers actes, sinon par les faits, du moins par le ton, la direction de la pensée, l'ambition. Que se passe-t-il en effet? M. Lavedan fait surprendre Roulette par M^^^ de Saint- Salbi au moment où le galant horloger tenait assez tendrement embrassée Léonie Bouquet,

et il traite la scène de reproches et de jalousie que fait la vieille royaliste au faux roi dans une manière noble, tendre et gravement sentimentale. Il laisse tout leur sérieux, toute leur force dramatique aux lamentations de la vieille fdle finalement désabusée, maudissant ses mystificateurs, déplorant la chute de son rêve. Il prétend même, pour son dénouement, amplifier, rehausser Denis Roulette. Il lui prête de nobles remords, il suppose que, d'avoir un instant joué le roi, passé pour le roi, l'horloger bon enfant doit garder une âme héroïque, et il le fait mourir en héros dans la bataille de Février, non pas du côté républicain où l'avaient entraîné d'abord les compagnons de la Main Rouge, mais en couvrant de son corps le trône et la famille royale. Et nous nous apercevons alors que M. Lavedan, par tout l'agencement préalable de sa pièce, s'était interdit ce retour de la comédie légère au drame noble. Nous sentons surgir en nous les mêmes objections auxquelles M. Lavedan, en poussant sa pièce au comique, avait précisément voulu parer. Le point de départ ne se justifie plus; la position antérieure des personnages s'oppose à un tel changement de ton. Tant qu'il s'agissait d'une fantaisie, nous la jugions délicieuse et ne cherchions pas plus loin. Mais dès que l'affaire est sérieuse, dès qu'une

femme doit en souffrir, un homme en mourir, dès que l'auteur parait appeler^en nous de l'émotion vraie, des sentiments Tgraves, nous retrouvons toute notre exigence, et nous constatons que l'auteur s'est privé lui-même des moyens qu'il avait de la contenter.

On voit donc quelle est ma plus forte objection. Elle consiste en ceci, que, pour n'avoir pas suivi plus fidèlement son livre ou ne pas s'en être plus franchement écarté, M. Lavedan a écrit une pièce qui manque d'unité et de cohésion. Formulerais-je cette objection aussi nettement si je ne connaissais pas le livre? Je le crois, mais je n'en suis pas tout à fait sûr, et je reconnais bien volontiers que la méthode que j'ai suivie et qui consiste, pour faire la critique d'une pièce, à la comparer au roman d'où elle est tirée, est en soi une méthode très contestable. Je reconnais qu'on devrait toujours juger les ouvrages dramatiques tels qu'ils s'offrent à nous, sans rechercher ni vérifier leur origine, en faisant même effort pour l'oublier lorsqu'elle nous est certainement connue. Rapprocher une pièce du roman qui l'inspira, c'est toujours risquer de faire tort à l'un ou à l'autre, et l'équité, à défaut du bon sens, devrait nous interdire cette confrontation indiscrète.

Je sais tout cela. Mais je dirai d'abord qu'une

nouvelle pièce de M. Lavedan est un événement trop considérable pour qu''on ne l'examine pas avec toute la minutie dont on est capable et en s'aidant de tous les moyens dont on dispose. Et, d'autre part, ce qui me ferait croire qu'en la circonstance ce petit travail n'était pas inutile, c'est qu'il permet tout au moins de rendre compte de l'accueil que le public a fait à la pièce de M. Henri Lavedan. Il n'y a guère d'écrivain que l'on soit plus désireux d'applaudir, particulièrement sur cette scène du Théâtre - Français, où ses deux dernières œuvres furent des succès quasi triomphaux. Et il n'y a guère de scène aussi que l'on n'ait applaudie, tant on se trouvait sensible à l'agrément du style, au bonheur des mots, à la finesse ou à la délicatesse de l'esprit. Le dialogue de M. Henri Lavedan, surtout dans le vif et dans le pittoresque, est plein de jolis accidents, de trouvailles imprévues et divertissantes. Personne ne traite mieux que lui « le couplet», et l'on sait si le public français a le goût du couplet à la Beaumarchais. « Savez-vous ce que c'est, conspirer? — Oui, conspirer, c'est... » Et M. Lavedan, sur ce thème une fois posé, sait écrire vingt ou trente lignes clinquantes bien coupées, bien sonnantes, dont chaque mot porte et qui font penser au couplet du « Goddam » ou de la Politique dans le Ma-

riage de Figaro. De tels dons forcent toujours le succès. Mais, tandis que le premier acte, si adroit et si pittoresque, se terminait sur une impression générale de satisfaction et de confiance, tandis que le second s'achevait sur des salves d'applaudissements sans fin — et il est vrai que cet acte, l'acte du grenier, faisait encore penser à Beaumarchais, non plus seulement par le bonheur des mots, mais par le débordement de la fantaisie et la violence du mouvement — on sentait, dès le début du troisième, faiblir l'attention du public et s'accuser, de moment en moment, une lente décroissance du succès. La déviation de la pièce trouvait les spectateurs désorientés. Ils s'amusaient encore; ils applaudissaient encore; on ne parvenait plus à les émouvoir. Ce sont ces sentiments du public que j'ai tout simplement cherché à expliquer. Et il est bien vrai, je m'en accuse encore, qu'avant d'aller au théâtre, j'avais relu le livre. Mais tout le monde ne l'avait pas relu comme moi.

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